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Full text of "Revue des deux mondes"

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DEUX   MONDES 


LXXVIII*  ANNÉE.   —  CINQUIÈME  PÉRIODB 


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DES 


DEUX  MONDES 


LXXVIII»    ANNÉE.  —  CINQUIÈME   PÉRIODE 


TOME  QUARANTE-SEPTIÈME 


PARIS 

BUREAU    DE  LA  REVUE  DES  DEUX  MONDES 

HUE   DE    l'UNIVERSITÉ,    15 
1908 


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DES 


DEUX  MONDES 


LXXVIII*  ANNÉE.  —  CINQUIÈME  PÉRIODE 


TOME  QUARANTE-SEPTIÈME 


PARIS 

BUREAU  DE  LA  REVUE  DES  DEUX  MONDES 

RUR    DE    l'université,    15 

1908 


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LETTRES  INÉDITES 


DE 


JEAN-JACQUES   ROUSSEAU 


Les  quarante-huit  lettres  que  nous  publions  sont  adressées  à  M"**  de 
Lessert,  à  la  réserve  d'une  (lettre  IV)  adressée  a  Thérèse  Le  Vasseur,  et  de 
trois  (lettres  I,  XIX  et  XX)  écrites  à  M»«  Boy  de  la  Tour. 

Celle-ci,  bien  connue  par  l'hospitalité  qu'elle  offrit  à  Rousçcau  à  Mo  tiers- 
Travers,  après  la  condamnation  d'imi/c,  s'appelait  Ju/tc-Anne-Marie  Roguin. 
Née  à  Yverdon  le  21  novembre  1715,  elle  mourut  le  13  septembre  1780.  Cette 
Vaudoise  avait  épousé,  le  3  mai  1740,  un  Neuchâtelois,  Pierre  Boy  de  la 
Tour,  né  en  1706,  mort  en  1758  à  Lyon,  où  il  était  négociant. 

De  ce  mariage  naquirent  cinq  enfans  : 

1»  Jean-Pierre  (1*742-1822). 

2«  François- Louis  (1744-1819). 

3»  Madeleine  (1747-1816),  épouse,  dès  1766,  d'Etienne  de  Lessert.  C'est 
elle  que,  dans  les  lettres  qu'on  va  lire,  Rousseau  appelle  tantôt  «  Madelon,  » 
tantôt  sa  «  cousine.  » 

4®  Julie  (1751-1826),  qui  épousa  en  1778  Nicolas-Emmanuel  Willading: 
c'est  la  «  tante  Julie  »  de  Rousseau. 

5«  Elisabeth,  la  cadette  (1754-1781)  épousa  Guillaume  Mallet;  Jean- 
Jacques  lui  réserve  le  surnom  de  «  grand-maman  ». 

Madeleine  de  Lessert  eut  huit  enfans,  dont  plusieurs  sont  mentionnés 
dans  nos  lettres.  Telle  Marguerite-Madc/cinc,  née  en  1767,  et  qu'à  deux 
reprises  (lettres  XLV  et  XLVI)  Rousseau  appelle  aussi  «  Madelon.  »  C'est 
pour  elle  que  furent  écrites  les  Lettres  sur  la  botanique  dont  il  sera  fréquem. 
ment  question. 

La  plupart  des  lettres  adressées  par  Rousseau  à  M"«  Boy  de  la  Tour  ont 
été  publiées  en  1892  par  M.  Henri  de  Rothschild  (Calmann-Lévy).  En 
revanche,  les  lettres  adressées  à  sa  fille,  M™'  de  Lessert,  étaient  demeurées 
né  dites,  à  la  réserve  de  deux  passages  que  nous  indiquerons.  Grâce  à 


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6  REYUl  DES  DEUX  MONDES. 

Textréme  obligeance  de  M™«  la  baronne  Barlholdi,  née  de  Lessert,  à  Paris, 
nous  pouvons  aujourd'hui  les  donner  au  public,  si  friand  de  tout  ce  qui 
concerne  Jean-Jacques  Rousseau. 

Elles  datent  des  douze  dernières  années  de  la  vie  du  grand  écrivain.  Les 
premières  de  la  série,  écrites  de  Wootton,  de  Bourgoin  et  de  Monquin,  nous 
reportent  au  temps  où  Rousseau  était  en  proie  à  un  véritable  délire  et  voyait 
partout  des  persécuteurs.  Il  est  fort  intéressant  de  constater  que,  même  dans 
.  les  phases  les  plus  aiguës  de  ce  mal,  il  ne  s'est  jamais  défié  de  ses  amies  de 
Lyon;  la  relation  qui  Funit  à  M«*«  Boy  de  la  Tour  et  à  sa  fille  demeure  par- 
faitement cordiale;  Rousseau  conserve  jusqu'au  bout  avec  elles  le  ton  d'une 
confiance  absolue  et  même  d'un  affectueux  enjouement. 

Il  convient  de  noter  aussi  que  les  lettres  datées  de  Paris  (1770-1776) 
appartiennent  à  une  époque  de  sa  vie  où  Rousseau  devenait  fort  paresseux 
à  écrire,  de  sorte  que,  pour  cette  dernière  période,  ses  lettres  sont  assez 
peu  nombreuses.  Celles  qu'il  adressait  à  M"^*  de  Lessert  offrent  donc  un 
intérêt  particulier.  Elles  contiennent  d'ailleurs  une  foule  de  détails  précieux 
sur  la  vie  intime  de  Je^n-Jacques. 

Philippe  Godet. 

A  Madame  Boy  de  la  Tour,  née  Roguin,  à  Lyon. 

A  Wootton  en  Derbyshire,  le  9  avril  1766  (1). 

Je  soupirais,  chère  amie,  après  un  repos  dont  j'avais  grand 
besoin,  et  mon  premier  soin  en  arrivant  dans  cet  asile  est  d'y 
donner  de  mes  nouvelles  à  mes  amis,  parmi  lesquels  vous  aurez 
toujours,  ainsi  que  l'aimable  Madelon,  la  place  que  vous  avez 
si  bien  méritée  et  que  mon  cœur  vous  donne  si  volontiers.  Le 
lieu  que  j'habite  est  agréable  et  solitaire,  j'espère  y  pouvoir  couler 
paisiblement  le  reste  de  mes  malheureux  jours;  mais  il  est  à 
trois  cents  lieues  de  vous  :  c'est  un  des  plus  grands  défauts  que 
j'y  trouve.  De  toutes  mes  infortunes,  celle  que  je  sens  le  plus 
cruellement  est  d'être  privé  des  consolations  de  l'amitié  au 
moment  qu'elles  me  sont  le  plus  nécessaires.  J'en  puis  ajouter 
une  autre  encore  plus  funeste  par  ses  conséquences,  c'est  d'avoir 
trouvé  dans  de  prétendus  nouveaux  amis  empressés  à  me  servir 
des  traîtres  liés  en  secret  avec  mes  ennemis  les  plus  acharnés,  et 
qui,  sous  le  masque  d'une  amitié  perfide,  travaillent  sans  relâche 
à  me  perdre  et  me  déshonorer.  Grâce  au  ciel  ils  sont  décou- 
verts; ils  me  nuisent'  sans   me   tromper,  et  j'espère    que  les 

(1)  On  sait  que  Hume  avait  emmené  Rousseau  en  Angleterre.  11  y  arriva  en  jan. 
vier  1766. Établi  à  Wootton  dès  la  fin  de  mars,  il  ne  tarda  pas  à  se  défier  de  Hume 
et  à  1-accuser  de  le  trahir,  ainsi  qu'il  l'expose  à  la  comtesse  de  Boufflers,  dans 
une  lettre  datée  précisément,  comme  celle-ci,  du  9  avril. 


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LETTRES   INÉDITES  DE  JEAN-JACQUES   ROUSSEAU.  7 

vapeurs  noires  qu'ils  tâchent  d'élever  dans  les  villes  ne  trouble- 
ront point  la  sérénité  de  Fair  que  je  respire  ici.  Je  n'avais  pas 
besoin  de  ce  nouveau  désastre  pour  sentir  le  prix  des  amis 
éprouvés,  mais  il  me  les  fait  regretter  davantage.  Oh!  oii  est  ce 
digne  et  bon  papa  (1),  mon  bienfaiteur  et  ami  de  vingt-cinq 
ans?  Quelle  différence  de  certaines  âmes  à  la  sienne!  Conservez 
bien  ce  cher  oncle,  sa  perte  ne  se  réparera  pas,  chère  amie.  Je 
cherche  sur  la  terre  des  hommes  qui  lui  ressemblent.  Hélas!  je 
n'en  trouve  plus. 

Les  dernières  nouvelles  que  j'ai  eues  de  votre  santé  m'en 
faisaient  désirer  de  meilleures;  j'espère  les  apprendre  par  la  pre- 
mière lettre  que  je  recevrai  de  l'aimable  Madelon,  car  je  ne  veux 
pas,  tant  que  vous  serez  convalescente,  que  vous  m'écriviez  vous, 
môme.  Cette  chère  enfant  ne  doit  être  porteuse  que  de  bonnes 
nouvelles,  et  le  tendre  intérêt  qu'elle  prend  à  votre  rétablisse-^ 
ment  mérite  bien  qu'elle  ait  le  plaisir  de  me  l'apprendre. 

On  m'a  mandé  qu'il  s'étoit  fait  à  Yverdon  un  mariage  qui  lui 
fera  grand  plaisir  aussi,  je  m'assure,  par  la  part  qu'elle  prend 
au  bonheur  de  son  cher  parent  (2).  Je  n'y  en  prends  pas  moins,  je 
vous  proteste,  et  je  vous  prie,  quand  vous  aurez  occasion  de  lui 
écrire,  de  lui  en  faire  mes  sincères  félicitations. 

Le  trop  grand  éloignement  ob  nous  sommes  les  uns  des 
autres,  et  le  besoin  de  prendre  des  arrangemens  relatifs  à  l'aug- 
mentation de  ma  dépense  en  ce  pays,  m'engageront  selon  toute 
apparence  à  disposer  cette  année  des  petits  fonds  qui  sont  dans 
les  mains  de  vos  Messieurs.  Je  vous  prie,  chère  amie,  de  vouloir 
bien  à  tout  événement  les  prévenir  de  ce  projet,  dont  au  reste 
l'exécution  n'est  ni  sûre  ni  prochaine.  Je  leur  fais  mille  saluta- 
tions, ainsi  qu'aux  trois  Grâces,  auxquelles  j'espère  que  vous 
voudrez  bien  quelquefois  rappeler  le  nevou,  le  petit-fils  et  sur- 
tout l'ami  (3).  Je  suppose  Monsieur  votre  atné  de  retour  de  son 
voyage.  S'il  ne  l'était  pas  encore,  ne  m'oubliez  pas  auprès  de 
lui  quand  vous  lui  écrirez.  Bonjour,  très  bonne  et  très  chère 

(1)  Daniel  Roguin  (1691-1771),  oncle  de  M-«  Boy  de  la  Toar,  était  le  doyen  des 
amis  de  Roulseau,  qui  Tavait  connu  dans  son  tout  premier  séjour  k  Paris  (1731). 

(2)  Ce  mariage  peut  être  celui  de  Georges-Augustin  Roguin,  cousin  germain  de 
II"*  Boy  de  la  Tour,  né  en  1718,  colonel  au  service  de  Sardaigne.  C'est  celui-là 
même  qui  accompagna  J.-J.  Rousseau  d' Yverdon  à  Métiers-Travers  (Confessions, 
Uv.  XII;.  n  épousa  en  1765  Jeanne-Marie- Anne  d'illens. 

(3)  Les  trois  filles  de  M"*  Boy  de  la  Tour,  auxquelles  il  donne  ces  surnoms  fa- 
miliers :  la  «  cousine,  »  la  «  tante,  >  et  la  «  grand-maman.  » 


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o  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

amie,  je  vous  recommande  sur  toute  chose  le  soin  de  votre 
santé. 

Votre  ami  pour  la  vie, 

J.-J.  Rousseau. 

M"*  Le  Vasseur  prie  la  bonne  mère  et  les  charmantes  filles 
d'agréer  ses  salutations  et  respects. 

A  Madame  de  Lessert^  née  Boy  de  la  Tour^  à  Lyon. 

A  Grenoble,  le  22  juillet  1768. 

Ma  tête  et  mon  cœur  affectés  et  malades  depuis  notre  dernière 
séparation  m'ont  bien  fait  sentir,  chère  amie,  le  besoin  de  vivre 
auprès  de  vous,  et  votre  lettre,  qui  m'a  fait  grand  bien,  n'a  fait 
qu'irriter  le  désir  d'aller  chercher  le  remède  à  sa  source.  Jugez 
avec  quelle  joie  j'apprends,  premièrement  que  tout  va  bien, 
vous,  la  bonne  maman,  le  cher  mari,  la  petite  cousine,  les 
frères  et  sœurs,  et  puis  que  vous  vous  occupez  de  l'habitation  de 
votre  cousin,  qui  certainement  ne  sera  jamais  heureux,  guéri, 
content,  qu'auprès  de  vous  et  des  vôtres,  ou,  pour  mieux  dire, 
des  nôtres,  qui  ne  sont  guères  moins  tout  pour  moi  qu^  pour 
vous.  Depuis  mon  départ,  j'ai  fait  et  dit  en  route  beaucoup  de 
sottises;  ma  tête  va  toujours  mal  quand  mon  cœur  ne  s'épanche 
plus,  et  je  ne  suis  sage  que  sous  vos  yeux;  si  j'ajoutais  qu'il  est 
heureux  de  recouvrer  la  raison  où  l'on  risquerait  de  la  perdre, 
cela  serait  d'un  vieux  fou  ou  d'un  jeune  galantin,  et  ma  belle 
cousine  n'aime  pas  mieux  les  uns  que  les  autres. 

Depuis  mon  arrivée  ici,  j'ai  vu  quelques  habitations  près  de 
cette  ville;  une  entre  autres  qui  me  paraît  rassembler  toutes 
les  convenances  hors  une  ;  mais  cette  une  qui  ne  se  peut  sup- 
pléer suppléerait  seule  à  la  plupart  des  autres,  et  s'il  dépendait 
de  moi,  je  ne  balancerais  pas  un  instant.  Vous  connaissez  mon 
état  et  mes  chaînes;  je  dépends  d'un  consentement  que  j'ai 
demandé  :  si  je  l'obtiens,  j'irai  couler  sur  les  bords  du  Rhône 
des  jours  que  l'amitié  me  rendra  bien  doux.  En  attendant,  je  serai 
charmé  que  vous  appreniez  le  chemin  de  cet  asile.  Faites -y 
quelque  promenade  à  mon  intention,  marquez-moi  ce  que  vous 
en  pensez.  Vos  détails,  vos  bienfaisans  projets  nourriront  mon 
espérance,  et  me  distrairont  sur  le  ^t  dont  dépend  leur  exécu- 
tion. 


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LETTRES   INÉDITES  DE  JEAN-JACQUES   ROUSSEAU.  9 

J'ai  écrit  à  M***  Renou  (1).  Cette  pauvre  fille  mérite  d'avoir 
sa  part  des  consolations  dont  j'ai  joui;  elle  les  sentira  comme 
moi,  c'est  tout  dire.  Quand  retournerai-je  les  partager  avec  elle? 
C'est  alors  que  je  ne  désirerai  plus  rien.  Vous  m'écrivez  que  rien 
ne  peut  remplacer  les  objets  qui  vous  manquent.  Voilà  un  les 
qui  m'a  bien  touché,  et  dont  je  puis  vous  rendre  l'équivalent  du 
même  cœur,  car  c'est  ainsi  que  je  désire  vous  avoir  tous  deux 
pour  amis,  je  me  trompe,  c'est  pour  amf,  puisque  vous  n'êtes 
qu'un  et  qu'ainsi  la  chose  est  plus  d'à  moitié  faite.  Convenez 
que  mon  singulier  vaut  votre  pluriel.  Bonjour,  chère  cousine, 
j'envoie  un  petit  baiser  sur  la  petite  menote  de  la  petite  cousine, 
et  mille  salutations  à  son  cher  papa. 

Je  compte  aller  dans  deux  jours  à  Chambéry  remplir  un  triste 
devoir  sur  la  tombe  d'une  amie  qui  me  fut  bien  chère  (2)  et  voir 
un  ancien  ami  d'elle  et  de  moi  (3).  Je  dois  espérer  que  ce  voyage 
se  fera  sans  accident.  S'il  en  est  autrement,  souvenez-vous  quel- 
quefois de  votre  ami. 

A  Madame  de  Lessert,  née  Boy  de  la  Tour^ 
rue  Piset,  à  Lyon, 

A  Grenoble,  le  il  août  1768. 

Non,  chère  amie,  je  n'aurai  pas  la  consolation  de  vivre 
auprès  de  vous  et  je  n'ai  pas  dû  m'y  attendre.  Ceux  qui  trompent 
le  Prince  (4)  et  qui  décident  de  mon  sort  ont  trop  grand  soin 
que  rien  ne  le  puisse  adoucir.  Je  ne  vejix  point  que  M"*"  Renou 
vienne  ici  ;  elle  y  serait  infailliblement  huée  et  insultée  par  la 
belle  jeunesse  du  pays.  Strasbourg,  Strasbourg  !  ville  aimable  et 
hospitalière,  où  es-tu?  —  Chère  cousine,  je  ne  puis  tenir  ici 
davantage,  et  j'en  pars  pour  me  rapprocher  de  vous.  Que  cette 
pauvre  fille,  qui  ne  peut  tarder  à  vous  arriver,  attende  auprès  de 
vous  de  mes  nouvelles  ;  je  lui  marquerai  où  elle  doit  se  rendre 
pour  recevoir  mon  dernier  adieu.  Je  n'ose  ici  nommer  l'endroit 
d'avance,  parce  qu'infailliblement  les  outrages  nous  y  atten- 
draient. Je  sais  qu'ils  me  suivront  par  toute  la  terre  ou  plus  tôt 

(1)  Sur  le  conseil  da  prince  de  Conti,  Rousseau  avait  changé  de  nom  pendant 
son  séjour  à  Trye  :  il  se  faisait  appeler  Henou,  et  Thérèse  passait  pour  sa  sœur. 

(2)  M"*  de  Warens,  morte  le  29  juillet  1762. 

(3)  M.  de  Conzié,  son  ancien  voisin  des  Charmettes. 

(4)  Le  prince  de  ConU,  dont  U  e^rait  été  l'hôte  au  ch&teau  de  Trye. 


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10  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qu'ils  m'y  attendront  :  car  la  haine,  les  noirceurs,  les  fourberies, 
tout  le  cortège  de  mes  vertueux  oppresseurs  a  de  meilleures 
jambes  cpie  moi.  Mais  les  mé'pris  et  les  affronts  me  seront  moins 
cruels  partout  ailleurs  qu'en  France.  J'endurerai  tout  sans  me 
plaindre  des  gens  pour  qui  je  n'avais  nul  attachement,  et  j'irai, 
s'il  le  faut  et  si  je  puis,  au  bout  de  la  terre  chercher  des 
hommes  qui  ne  se  fassent  pas  une  gloire  d'accabler  les  infor- 
tunés. Vous  aurez  dans  peu  de  mes  nouvelles  :  que  ne  puis-je 
vous  en  donner  moi-même  !  Que  ne  m'est-il  permis  de  vous  voir 
encore  une  fois  ! 

Priez  messieurs  vos  frères,  s'ils  ont  des  lettres  pour  moi,  de 
les  garder  jusqu'à  ce  qu'ils  aient  de  mes  nouvelles.  Je  les  salue 
de  tout  mon  cœur. 


Pour  Mademoiselle  Renoii, 

A  Bourgoin,  le  23  août  176S  (1). 

Je  vous  attendais,  ma  bonne  amie,  avec  bien  de  l'impatience, 
et  votre  prochaine  arrivée  (2)  à  Lyon  me  donnerait  bien  de  la 
joie  si  l'on  en  pouvait  sentir  encore  dans  mon  état.  Je  ne  vous 
décrirai  pas  ce  que  j'ai  souffert  depuis  notre  séparation.  Si  les 
consolations  que  j'ai  trouvées  à  Lyon  ont  été  douces,  elles  ont 
été  courtes,  et  les  tristes  impressions  qui  les  ont  suivies  en  ont 
bientôt  effacé  l'effet.  Partout  je  n'ai  trouvé  que  celui  des  ma- 
-nœuvres  qui  m'ont  précédé.  Partout,  objet  de  la  haine  et  jouet 
de  la  risée  publique,  j'ai  vu  les  plus  empressés  à  me  servir  en 
apparence  être  en  effet  les  plus  ardens  à  me  nuire,  et  les  plus 
honnêtes  gens  en  toute  autre  occasion  semblent  prendre  plaisir 
à  se  transformer  en  fourbes  sitôt  qu'il  s'agit  de  me  trahir.  Tout 
ce  que  je  puis  présumer  est  qu'on  a  l'art  de  les  tromper  eux- 
mêmes  en  leur  persuadant  que  c'est  pour  mon  bien,  pour  ma 
tranquillité  qu'on  me  cache  les  manœuvres  secrètes  qui  réelle- 
ment n'ont  d'autre  but  que  de  me  perdre  et  me  diffamer.  Mon 
cœur  n'a  pu  supporter  plus  longtemps  ce  déchirant  spectacle,  et 
j'ai  brusquement  quitté  Grenoble  pour  venir  attendre  ici  de  vos 
nouvelles,  et  délibérer  avec  vous  sur  votre  sort  et  le  mien. 

Il  est  certain,  mon  enfant,  que  ce  que  vous  avez  de  mieux  à 

(1)  Rousseau  logeait  à  Tauberge  de  la  Fontaine  cf  Or. 

(2)  De  Trye. 


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LETTRES   INÉDITE   D^  JEAN-JACQUES    ROUSSEAU.  ii 

faire  est  de  rester  où  vous  êtes  ou  de  retourner  à  Paris,  car  si 
vous  vous  obstinez  à  me  suivre,  quelque  doux  que  cela  me 
puisse  être,  mes  embarras  en  redoubleront,  et  vous  devez  vous 
attendre  à  partager  dans  toute  sa  rigueur  l'effroyable  sort  qu  on 
me  destine  et  dont  on  ne  me  fera  pas  grâce  jusqu'à  la  mort; 
soyez  bien  sûre  par  exemple  qu'on  n'attend  que  de  me  voir  fixé 
dans  quelque  demeure  pour  y  renouveler  aussitôt  toutes  les 
scènes  de  Trye  ou  d'autres  semblables  qui  vous  déchireront  le 
cœur  incessamment.  Vous  ne  pourrez  me  garantir  de  rien  ni 
vous  non  plus,  et  vos  peines  redoubleront  les  miennes.  Si  je 
suis  privé  de  votre  assistance  dans  mes  maux  de  corps  et  d'âme^ 
j'en  serai  plus  tôt  délivré,  je  l'espère,  et  c'est  ce  qui  me  reste  à 
désirer,  ainsi  qu'à  vous  si  vous  m'aimez  véritablement.  Si  vous 
vous  obstinez  à  me  suivre  sans  égard  aux  inconvéniens  attachés 
pour  tous  deux  à  ce  parti,  après  m'être  réservé  d'autres  repré- 
sentations à  vous  faire,  je  vous  en  laisserai  la  maîtresse  :  mais 
alors  nous  aurons  une  autre  délibération  à  faire  sur  le  choix  de 
notre  habitation,  si  tant  est  que  quelque  choix  nous  soit  laissé, 
car  les  hommes  et  la  nécessité  ne  me  laissent  pas  un  instant 
secouer  leur  joug,  et  rien  n'est  plus  trompeur  ni  plus  cruel  paême 
que  l'apparente  liberté  qu'on  paraît  me  laisser. 

Il  y  a  une  habitation  dont  le  loyer  m'est  offert,  sur  le  pen- 
chant d'une  montagne  à  mi-côte,  et  seulement  à  deux  lieues  de 
Grenoble  ;  mais  le  Drac,  rivière  dangereuse  et  souvent  imprati- 
cable, rend  la  communication  difficile.  L'air  est  bon,  la  vue  est 
belle,  il  y  a  de  l'eau  :  la  position  a  du  rapport  à  celle  de  Wootton. 
Je  puis  être  sûr  d'y  être  confiné  de  même  en  prison  perpétuelle, 
livré  entre  les  mains  de  mes  ennemis,  et  des  gens  à  leurs  gages 
que  j'aurai  pour  tout  voisinage  et  dont  je  dépendrai  pour  mes 
provisions,  sans  y  voir  jamais  d'autre  visage  humain  que  celui 
du  maître  de  la  maison,  qui,  je  crois,  sera  obligeant  et  officieux, 
et  viendra  nous  examiner  et  ne  nous  rien  dire,  précisément 
comme  M.  Davenport  (1),  mais  beaucoup  plus  fréquemment. 
Notez  que  ceux  qui  disposent  de  moi,  sachant  que  mon  projet 
était  d'aller  à  Grenoble,  y  ont  dressé  toutes  leurs  batteries,  et 
que  là  nous  tenant  au  milieu  d'eux,  ils  disposeront  de  nous  tout 
à  leur  plaisir. 

Je  puis  pour  m'éloîgner  d'eux  passer  en  Savoie,  et  c'est  un 

(1)  Ami  de  Hume  et  propriétaire  du  château  de  Wootton. 

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12 


REVUE  DES   DEUX  MONDES. 


parti  que  je  prendrai  si  vous  Taimez  mieux  ;  mais  j'y  ai  déjà  été 
prévenu  par  leurs  intrigues,  et  dans  un  voyage  que  j'ai  fait  à 
Chambéry,  où  j'ai  vu  et  appris  les  >choses  les  plus  déchirantes, 
j'ai  trouvé  que  l'ami  sur  lequel  j'y  comptais  avait  été  gagné  (1). 
Ainsi  nous  serons  à  peu  près  dans  leurs  lacs  à  Chambéry  comme 
à  Grenoble.  Et  nous  y  serons  absolument  sans  protection,  sans 
sûreté  même  qu'on  nous  y  laisse,  au  lieu  qu'en  France  nous 
sommes  sûrs  au  nioins  de  la  protection  du  Prince,  qu'on  trompe, 
mais  qu'on  ne  trompera  peut-être  pas  toujours,  et  même  en 
quelque  sorte  de  celle  de  la  Cour,  dont  j'ai,  comme  vous  savez, 
toute  l'assurance  que  je  pouvais  désirer.  Le  meilleur  serait  peut- 
être  de  pousser  jusqu'en  Italie  et  d'aller  passer  l'hiver  à  Turin. 
Dans  notre  solitude  près  de  Grenoble  nous  aurons  à  la  vérité  la 
sûreté  et  le  repos  du  côté  de  l'autorité  publique,  sur  quoi  nous 
ne  pouvons  pas  compter  ailleurs  :'  mais  quand  nos  finances 
seront  épuisées,  nous  resterons  sans  ressource  et  il  faudra 
mendier  ou  mourir  de  faim,  au  lieu  qu'à  Turin  ou  dans  quelque 
autre  ville  je  puis  copier,  donner  des  leçons,  vivoter  de  quelques 
talens  et  ne  pas  manger  jusqu'au  dernier  sou.  Tout  cela,  ma 
bonne  amie,  mérite  réflexion,  et  je  suis  d'avis  que  pour  pouvoir 
nous  décider  ici  sans  obstacle  pour  le  parti  qui  nous  conviendra 
le  mieux,  vous  vous  munissiez  à  Lyon  d'un  passeport  de  M.  le 
commandant  qui,  comme  je  le  présume,  ne  vous  sera  pas  refusé 
par  l'intercession  de  M.  Boy  de  la  Tour.  Ne  négligez  pas  cet 
article. 

Il  ne  me  parait  pas  convenable  que  vous  me  donniez  ici  le 
nom  de  Frère,  quoiqu'assurément  les  sentimens  de  la  plus  pure 
fraternité  subsistent  depuis  tant  d'années  entre  nous,  mais  les 
hommes  connaissent  trop  peu  nos  cœurs  pour  être  équitables, 
nous  avons  dû  complaire  au  Prince  dans  sa  maison,  songeons 
maintenant  à  ne  pas  donner  prise  à  nos  vils  ennemis,  toujours 
prêts  à  juger  de  nous  par  eux.  Soyons  amis  et  parens  en  atten- 
dant mieux,  je  n'en  dirai  pas  ici  davantage. 

J'oubliais  de  vous  dire  un  fait  qui  contribue  à  me  tenir  en 
suspens  sur  le  lieu  de  ma  retraite.  M.  (2)  Boy  de  la  Tour  ont  eu 
la  bonté  de  me  recommander  à  M.  Bovier,  gros  marchand  gan- 
tier à  Grenoble,  et,  comme  il  me  parait,  très  bon  homme.  Mais 

(1)  M.  de  Conzié  lui  avait  paru  complètement  refroidi  à  son  égard,  et  il  attri- 
buait ce  changement  k  Tinfluence  de  sei  ennemis. 

(2)  Sic. 


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LETTRES   INÉDITES   DE  JEAN-JACQUES   ROUSSEAU.  13 

c'est  son  fils  (que  d'abord  j'ai  pris  pour  lui  et  qui  m'a  caché 
tant  qu'il  a  pu  qu'il  était  avocat  et  homme  de  lettres)  c'est  son 
fils,  dis-je,  qui  s'esl  absolument  emparé  de  moi,  et  des  soins 
duquel,  si  je  ne  me  trompe,  j'ai  plus  à  me  louer  que  de  ses 
intentions.  Ce  M.  l'avocat  Bovier,  qui  veut  absolument  me  pla- 
cer dans  la  solitude  dont  je  vous  ai  parlé  et  qui  a  été  très  piqué 
de  mon  départ  de  Grenoble,  a  depuis  lors  déterré  je  ne  sais  ni 
où  ni  comment  un  chamoiseur  des  Verrières  (1)  à  deux  lieues 
de  Môtier,  lequel  prétend  m'avoir  prêté  9  francs  il  y  a  environ 
dix  ans.  M.  Bovier  a  eu  la  complaisance  de  m'envoyer  le  long 
tissu  de  la  fable  de  ce  drôle,  m'offrant  obligeamment  d'acquitter 
pour  moi  Jes  9  francs.  Je  lui  ai  fait  une  réponse  où  l'imposture 
est  démontrée  avec  la  dernière  évidence.  J'ai  envoyé  copie  de 
celte  réponse  avec  la  lettre  de  M.  Bovier  à  M.  le  comte  de  Ton- 
nerre, commandant  de  la  Province.  Si  le  fourbe  est  démasqué 
et  puni,  je  n'ai  rien  à  dire  ;  mais  pour  peu  que  Taffaire  de- 
meure en  litige,  je  suis  résolu,  quoi  qu'il  arrive,  de  ne  retourner 
de  ma  vie  à  Grenoble  ni  aux  environs,  sûr  que  ceux  qui  ont 
suscité  ce  coquin  sont  gens  à  prendre  goût  au  métier  et  à  en 
susciter  beaucoup  d'autres,  si  celui-là  s'en  tire  impunément. 
Ainsi,  à  tout  événement,  ne  manquez  pas  de  tous  munir  du  pas- 
seport. 

Je  suis  entré  dans  tous  ces  longs  détails,  ma  bonne  amie, 
afin  que  vous  puissiez  en  conférer  avec  nos  amis,  surtout  avec 
M""  de  Lessert,  dont  les  lumières  sont  au-dessus  de  son  &ge  et 
égalent  son  excellent  cœur,  et  avec  son  mari,  qui  me  parait  un 
homme  solide,  judicieux,  très  capable  de  donner  de  bons  con- 
seils, et  que  je  tiendrais  à  bonheur  et  à  honneur  d'avoir  pour 
ami.  J'irais  les  consulter  avec  vous  si  j'étais  en  meilleur  état,  si 
je  ne  voulais  éviter  de  me  donner  une  seconde  fois  en  spectacle 
à  Lyon,  et  si  j'imaginais  quelque  moyen  de  nous  loger  tous 
deux  commodément  pour  nous  et  sans  incommodité  pour  eux. 
Joignez  auprès  d'eux  lès  témoignages  de  ma  reconnaissance  à 
ceux  de  la  vôtre.  Adieu,  je  vous  embrasse  et  vous  attends  avec 
les  sentimens  que  vous  me  connaissez. 

(1)  Un  nommé  Thévenin,  dont  la  réclamation  jeta  Rousseau  dans  un  trouble 
extrême,  car  U  y  Toyait  une  nouvelle  manœuvre  de  ses  ennemis. 


'-»^%\. 


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li  REVUS   DES   DEUX   MO^YDES: 

i    ■ 

A  Madame  de  Lesse7't,  à  Lyon. 

A  Bourgoin,  le  24  août  [1768]. 

Voici,  chère  cousine,  une  lettre  pour  M"*  Renou,  que  je  vous 
envoie  ouverte  pour  éviter  d'inutiles  enveloppes ,  puisqu'il  n'y  a 
rien  dans  deux  cœurs  qui  vous  aiment  qui  ait  besoin  de  vous 
être  caché.  Depuis  cette  lettre  écrite,  j'ai  presque  pris  absolument 
la  résolution  de  sortir  de  France,  tant  sur  l'histoire  du  chamois 
seur  de  Grenoble,  que  sur  le  changement  que  je  remarque  ici 
depuis  mon  arrivée,  ayant  été  d'abord  reçu  avec  accueil,  aved 
amitié,  et  voyant  journellement  un  changement  frappant  sur  les 
visages  et  dans  les  yeux,  qui  m'annonce  celui  des  cœurs.  L'alié^ 
nation  qui  ne  saurait  être  plus  prompte  ni  plus  marquée  m'ap-> 
prend  que  je  suis  suivi  et  que  je  le  serai  partout  ;  mais  qu'on 
me  maltraite  en  Piémont,  j'y  serai  moins  sensible,  au  lieu  que 
les  outrages  des  Français  me  déchirent  le  cœur.  Ainsi  ma  réso* 
lution  est  autant  que  prise,  4^  sorte  que,  ne  pouvant  louer  ici 
de  voiture,  je  serais  d'avis  que  M"*  Renou  prit  à  Lyoû  une 
chaise  pour  Chambéry  dans  laquelle  elle  viendrait  coucher  ici,  et 
nous  partirions  ensemble  le  lendemain.  Cela  suppose  qu'elle 
veut  me  suivre,  comme  elle  y  a  paru  résolue  ;  car  vous  pouvex 
comprendre  que  le  parti  qu'elle  prendrait  de  rester  serait  non  seu- 
lement le  plus  sage  pour  elle,  mais  de  beaucoup  le  moins  embar- 
rassant pour  moi,  qui  de  plus  ne  pourrai  lui  sauver  les  fatigues 
et  le  mal  être  qu'elle  sera  souvent  forcée  à  partager  avec  moi. 
Toutefois  je  la  laisse  libre.  Je  ne  m'opposerai  jamais,  si  elle  le 
veut,  et  à  tout  risque,  à  ce  que  nous  finissions  nos  malheureux 
jours  ensemble  et  à  la  consolation  qu'elle  me  ferme  les  yeux. 

J'ai  pria  grande  part,  chère  amie,  à  la  joie  que  vous  avez  eue 
de  rouvrir  vos  bras,  non  pas  au  meilleur,  car  cela  n'est  pas  pos«< 
sible,  mais  au  plus  cher  de  vos  amis.  Aimez  toujours  l'un  et 
Tautre,  le  plus  malheureux  sans  doute,  mais  le  plus  tendre  et 
le  plus  vrai  que  vous  aurez  jamais.  , 

A  Madame  de  Lessert,  née  Boy  de  La  Tour^  à  Lyon. 

À  Bourgoin,  le  . .  août  1768. 

Je  me  hâte,  chère  cousine,  de  vous  apprendre  que  ma  sœur, 
par  la  grâce  du  Prince,  est  devenue  ma  femme  par  la  grâce  de 

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LETTRES   INÉDITES   DE   JEAN-JACQUES   ROUSSEAU.  15 

Dieu  (1).  Je  ne  remplis  jamais  aucun  devoir  de  meilleur  cœur 
ni  plus  librement,  puisque  je  ne  lui  en  avais  jamais  donné  la 
moindre  espérance,  et  que  deux  minutes  auparavant  elle  n'avait 
aucun  soupçon  de  ce  que  je  voulais  faire.  Nous  avons  eu  l'un  et 
l'autre  la  douceur  de  voir  les  deux  hommes  de  mérite  que 
j'avais  choisis  pour  témoins  de  cet  engagement  fondre  e^  larmes 
au  moment  qu'il  a  été  contracté.  Je  ne  devais  pas  moins  à  celle 
pour  qui  un  attachement  de  \dngt-cinq  ans  n'a  fait  qu'augmenter 
continuellement  mon  estime,  et  qui  s'est  déterminée  à  partager 
tous  les  malheurs  qu'on  m'apprête  pour  ne  se  pas  séparer  de 
moi.  Puisqu'elle  ne  veut  pas  me  quiter,  je  veux  du  moins  qu'elle 
me  suive  avec  honneur.  Chère  amie,  j'approuve  d'autant  moins 
la  course  que  vous  avez  faite  avec  elle  dans  votre  état  et  dont 
elle  ne  m'a  parlé  qu'avec  les  plus  grandes  alarmes  pour  votre 
santé,  qu'elle-même  en  est  malade,  et  qu'elle  ne  s'est  pas  trouvée 
bien  un  seul  moment  depuis  son  arrivée  ici.  Au  reste,  notre 
union,  pour  être  devenue  indissoluble,  n'a  pas  changé  de  nature, 
et  n'a  pas  cessé  d'être  aussi  pure  et  aussi  fraternelle  qu'elle  Test 
depuis  treize  ans. 

Vos  conseils,  chère  amie,  sont  pleins  de  raison,  de  justesse 
et  d'amitié  ;  je  les  suivrais  si  j'en  étais  le  mattre;  mais  ceux  qui 
disposent  de  moi  ne  m'en  laissent  pas  le  moyen,  et  à  force  de 
vouloir  me  contraindre  à  rester  en  France,  ils  me  mettent  dans 
l'absolue  nécessité  d'en  sortir.  S'ils  n'avaient  voulu  que  s'assurer 
de  moi  et  m'empêcher  de  dévoiler  au  public  leurs  manœuvres, 
j'étais  tout  résigné  sur  ce  point  à  leur  volonté,  et  déterminé 
d'acheter  à  ce  prix  mon  repos;  j'aurais  fini  mes  jours  dans  le 
lieu  qu'ils  auraient  voulu,  sans  plus  faire  aucune  tentative  pour 
leur  échapper,  mais  me  tenir  captif  n'est  pas  l'objet  à  quoi  ils  se 
bornent,  et  il  ne  leur  suffit  pas  même  de  me  diffamer  s'ils  ne 
me  forcent  à  me  déshonorer  moi-même  en  me  réduisant  à  mou- 
rir de  faim  ou  à  recevoir  d'eux  ma  subsistance.  C'est  dans  cette 
vue  qu'ils  me  font  consumer  mon  temps  et  ma  bourse  à  courir 
Je  lieu  en  lieu  et  d'auberge  en  auberge  sans  pouvoir  trouver  de 
gîte  convenable  ;  c'est  dans  cette  vue  qu'ils  me  suscitent  des  dif- 
ficultés, des  frais  et  des  embarras  à  tout  et  pour  tout.  Us  ont 

(1)  Le  «  mariage  »  de  Rousseau  eut  lieu  le  29  août,  en  présence  de  M.  de  Cham- 
pagneux,  qui  a  laissé  un  curieux  récit  de  cette  cérémonie,  et  un  de  ses  cousins, 
officier  d'artillerie.  Notre  lettre  doit  être  d'un  des  trois  derniers  Jours  d'août.  (Voir 
lettre  à  M.  LaUaud,  du  31  août  1768.) 


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16 


REVUE   DES  DEUX  MONDES. 


laissé  venir  ma  compagne  ;  ils  ont  senti  que  c'était  un  embarras 
de  plus  pour  moi  ;  mais  elle  m'est  venue  sans  mon  argent,  sans 
ses  bardes,  sans  passeport,  et  si  nue  que  bors  ce  qu'elle  porte 
sur  elle,  elle  n'a  pas  un  sejal  manteau  de  lit,  ni  jupon  pour 
cbanger.  L'babitation  des  villes  m'est  interdite,  le  travail  m'est 
interdit,  mes  finances  ne  sont  pas  inépuisables,  c'est  l'affaire  de 
deux  ou  trois  ans  au  plus  pour  manger  le  tout  sans  avoir  un 
liard  à  laissera  ma  femme.  C'est  là  qu'ils  m'attendent,  pour  me 
forcer  à  mendier  et  à  recevoir  d'eux  mon  pain  pour  le  prix  de 
mon  désbonneur.  Je  n'ai  d'autre  moyen  d'éviter  cette  extrémité 
que  de  sortir  du  Royaume  où,  libre  au  moins  de  tout  engage- 
ment de  ma  part,  je  ne  porterai  que  les  chaînes  de  la  nécessité 
sans  être  encore  lié  par  mon  consentement,  et  je  serai  pleine- 
ment maître  de  cboisir  pour  subsister  les  moyens  qui  me  paraî- 
tront les  meilleurs  et  les  plus  honnêtes. 

Voilà  les  principaux  motifs  de  ma  résolution  ;  je  ne  puis  pas 
d'ici  vous  tout  dire  :  mais  quoique  je  sois  sûr  de  n'être  exempt 
d'embûches  nulle  part,  je  ne  suis  pas  moins  sûr  de  ne  pouvoir 
plus  vivre  avec  honneur  au  milieu  des  fourbes  qui  m'ont  cir- 
convenu dans  cette  province,  et  m'étant  engagé  à  ne  pas  m'éta- 
blir  dans  la  vôtre,  je  ne  puis  manquer  à  cette  promesse  sans 
manquer  à  mon  devoir.  Je  ne  puis,  chère  amie,  vous  en  dire 
aujourd'hui  davantage.  J'ai  du  monde  à  dîner  ;  on  me  presse  de 
finir.  Mais  j'ajouterai  seulement  que  je  serais  bien  aise  de  savoir 
au  juste  à  quoi  je  dois  m'attendre  pour  le  sort  de  mes  (1) 
malles,  et  de  mon  argent  qui  se  promène  de  Paris  à  Lyon  et  de 
Lyon  à  Paris,  sans  que  je  sache  comment  ni  pourquoi.  Monsieur 
votre  frère  m'offre  d'y  suppléer;  mais  ce  n'est  pas  de  cela  qu'il 
s'agit.  Recevez,  chère  cousine,  pour  vous  tout  entière,  vous 
m'entendez,  tous  les  sentimens  de  deux  cœurs  qui  n'en  font 
qu'un,  surtout  pour  vous  aimer. 

Avez-vous  eu  la  bonté  de  faire  retirer  un  jupon  qui  devait 
être  dans  le  sac  de  nuit  de  la  demoiselle  Frère?  Je  voudrais 
bien  donner  une  robe  simple  et  honnête  à  ma  femme.  Vou- 
driez-vous  bien  la  choisir  pour  moi?  Couleur  modeste,  cela 
s'entend. 

(i)  Ou  1109? 


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LETTRES   INÉDITES  DE  JEAN-JACQUES   ROUSSEAU.  17 

[A  madame  de  Lessert,  née  Boy  de  la  Tour."] 

[Bourgoin]  3  septembre  [1768]. 

Avant  la  réception  de  votre  dernière  lettre,  aimable  cou- 
sine, j'avais  déjà  réfléchi  derechef  sur  la  pi'écédente,  et  voyant 
la  saison  fort  avancée,  n'ayant  point  de  passeport  pour  ma 
femme  et  ne  sachant  où  aller  passer  l'hiver,  vu  que  le  voyage  de 
Turin  m'a  paru  trop  long  et  trop  dépensier,  j'ai  pris  le  parti  de 
rester  ici  et  j'y  ai  loué  pour  un  an  un  appartement  fort  cher, 
mais  où  j'aurai  le  temps  de  délibérer  à  mon  aise  sur  le  parti  qu'il 
me  convient  de  prendre  définitivement.  Ce  qui  me  plaît  le  plus 
de  l'habitation  que  j'ai  choisie  est  qu'elle  n'est  pas  assez  éloignée 
de  vous  pour  que  je  doive  renoncer  à  l'espoir  de  vous  voir  quel- 
quefois chez  vous  ou  chez  moi,  et  je  sens  que  ma  tète  a  presque 
aussi  grand  besoia  que  mon  cœur  du  réconfort  que  je  trouve 
auprès  de  vous. 

Quoi  donc!  se  défierait^  aussi  de  nous?  (1)  Bien  moins,  je 
vous  jure,  que  de  moi-même.  J'ai  la  même  confiance  en  votre 
cœur  qu'au  mien,  et  beaucoup  plus  en  votre  raison.  Eh!  chère 
cousine,  que  ne  puis-je  croire  que  ceux  qui  disposent  de  moi 
vous  ont  fait  entrer  dans  leurs  complots  !  Ils  ne  me  donneraient 
plus  d'alarmes,  et  je  serais  bien  sûr  de  ne  trouver  que  mon 
avantage  dans  des  projets  que  vous  auriez  approuvés.  Vous  ces- 
seriez plutôt  d'être  vous-même  que  vous  ne  pourriez  consentir 
à  rien  qui  ne  fût  bjen.  Je  suis  aussi  sûr  de  cela  que  de  mon 
existence.  Mais  après  les  épreuves  que  j'ai  faites,  je  ne  puis,  je 
l'avoue,  être  exempt  d'alarmes  sur  l'art  profond  avec  lequel 
les  noirceurs  de  mes  oppresseurs  sont  conduites,  et  tel  qu'en  en 
voyant  le  jeu  tout  à  découvert,  il  m'est  impossible  d'en  pénétrer 
les  ressorts.  Ils  rendent  si  forte  la  dissimulation  des  amis  qu'ils 
m'ôtent,  qu'en  voyant  évidemment  la  sourde  animosité  qu'ils 
leur  inspirent,  il  m'est  impossible  de  parvenir  à  en  découvrir  la 
cause  et  d'avoir  jamais  la  moindre  explication  avec  aucun  d'eux. 
Non  seulement  ils  sont  parvenus  à  m'ôter  Du  Peyrou  (2),  en  qui 

(1)  Ces  mots,  que  Rousseau  souligne,  sont  évidemment  empruntés  à  la  lettre  à 
laquelle  il  répond. 

(2)  Son  ami  de  Neuchàtel,  avec  qui  il  eut  une  scène  extrêmement  pénible  au 
château  de.Trye,  où  Du  Peyrou  était  venu  le  voir.  Personne  ne  méritait  moins  qu^ 

Ton  XLvu.  —  1908.  2 

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18  REVUE  DES  DEUX  MONDER. 

l'avais  mis  toute  mon  espérance,  à  qui  j'avais  .confié  tous  mes 
papiers,  tous  mes  projets,  tous  mes  secrets,  de  qui  seul  j'atten- 
dais ma  délivrance,  pour  qui  j'étais  sorti  d'Angleterre,  auprès  du- 
quel, mon  dernier, mon  plus  doux  espoir  était  de  vivre  et  mourir; 
ils  me  l'ont  ôté,  dis-je;  mais  d'une  façon  si  prodigieuse,  si 
prompte,  si  parfaitement  inconcevable,  qu'il  n'y  eut  jamais  d'alié- 
nation de  cœur  si  forte,  si  monstrueuse  que  celle  que  j'ai  trouvée 
en  lui.  Jl  a  fallu  nécessairement,  pour  l'amener  au  point  où  je 
l'ai  vu  et  où  il  est  resté,  qu'ils  lui  aient  totalement  renversé  la 
tête.  Ce  que  j'ai  fait  pour  lui  et  pour  le  ramener  est  inouï  ;  tout 
a  été  inutile.  Je  n'ai  jamais  pu  tirer  la  moindre  ouverture,  le 
moindre  jour,  le  moindre  épanchement  de  ce  cœur  sombre  et 
caché.  J*ai  souffert  près  de  lui  les  angoisses  des  plus  terribles 
agonies  ;  enfin,  renonçant  à  percer  l'affreux  mystère  dont  il  s'en- 
veloppe, je  me  suis  détaché  de  lui,  persuadé  que  je  m'étais 
trompé  dans  mon  choix,  qu'il  n'était  pas  l'homme  que  j'avais 
cru,  et  que  la  liaison  de  deux  cœurs,  l'un  le  plus  ouvert,  l'autre 
le  plus  caché  qui  existent,  ne  pouvait  jamais  être  durable  et 
forte.  Il  faut  assurément  que  l'organisation  de  mon  cerveau  ne 
soit  pas  naturellement  si  mauvaise,  puisque  cette  seule  aven- 
ture ne  m'a  pas  complètement  rendu  fou. 

Jugez,  chère  amie,  si  depuis  lors  j'ai  dû  devenir  craintif; 
mais  que  ma  crainte  aille  jamais  à  rien  d'injurieux  au  caractère 
de  celle  à  qui  je  ne  fus  si  fortement  attaché  dès  la  première  vue, 
que  parce  que  la  raison  et  la  vertu  qui  sont  si  belles  semblaient 
animer  tous  ses  traits  ;  non,  chère  amie,  je  crois  encore  à  la 
vertu  en  dépit  des  hommes,  et  si  je  formais  des  doutes  sur  votre 
cœur,  je  n'y  croirais  plus.  Non,  je  vous  le  répète,  je  ne  doute  ni 
ne  douterai  jamais  de  vous.  Je  vous  honore  comme  je  m'honore 
moi-même,  et  je  vous  avoue  qu'en  me  comparant  aux  autres 
hommes,  je  suis  de  jour  en  jour  plus  fier  de  moi.  Je  ne  crains 
pas  même  qu'on  ose  tenter  de  m'ôter  votre  estime  et  votre 
amitié  ;  on  ne  saurait  vous  séduire,  mais  on  peut  vouloir  vous 
tromper,  et  vous  persuader  qu'on  fait  pour  mon  avantage  ce 
qu'on  fait  avec  des  vues  secrètes  bien  différentes  qu'on  ne  vous 
laissera  voir  qu'après  coup.  Voilà  tout  ce  que  je  pourrais 
craindre  si  je  ne  comptais  autant  sur  votre  grand  sens  que  sur 
votre  droiture,  si  je  n'étais  sûr  que  vous  démêlerez  aisément 

Du  Pe^rrou  la  défiance  de  Roncseau.  Celui-ci  lui  laissa  d'ailleurs  le  dépôt  de  ses 
papiers,  qui  appartiennent  aujourd'hui  à  la  Bibliothèque  de  Neuchàtel. 


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LETTRES   INÉDITES    DE  JÈAN-JÂGQUES    ROUSSEAU.  19 

tous  le^  pièges  qu'on  pourrait  vous  tendre,  et  que  Tinstînct 
moral  vous  tiendra  lieu  d'une  longue  expérience  pour  savoif 
vous  refuser  à  toutes  ces  menées  ténébreuses  qui  sont  des 
crimes,  et  surtout  en  amitié,  par  cela  seul  qu'elles  sont  des 
secrets  pour  celui  qu'elles  intéressent,  lui  fussent-elles  d'ailleurs 
avantageuses  sçlon  nos  idées  ;  parce  que  c'est  à  lui  seul  à  juger 
de  ce  qui  lui  convient,  et  qu'il  est  possible  qu'on  travaille  à  le 
rendre  misérable,  en  pensant  travailler  pour  son  bonheur. 

J'apprends  qu'au  lieu  du  passeport  que  j'avais  chargé 
M^^*  Renou  de  demander  pour  elle  en  passant  à  Lyon^  monsieur 
votre  frère  en  a  demandé  un  pour  moi,  qui  comme  de  raison  lui 
a  été  refusé.  Ce  quiproquo,  aussi  cruel  pour  moi  que  bizarre  en 
lui-même,  me  fait  d'autant  plus  de  peine  que  j'en  pressens  toutes 
les  conséquences,  dont  la  moindre  sera  de  passer  pour  tout  à 
fait  fou  ;  car  quelle  plus  grande  folie,  vivant  dans  une  province 
dont  le  commandant  m'honore  de  ses  bontés  (1),  que  de  quêter 
un  passeport  dans  une  autre  province  où  je  ne  suis  point,  et 
près  d'un  commandant  qui  ne  me  connaît  pas!  Gela  était 
bon  et  sans  conséquence  pour  ma  femme  à  son  passage 
et  il  était  contre  toute  vraisemblance  qu'il  lui  fût  refusé  ;  mais 
cela  était  pour  moi  d'une  telle  absurdité  que,  dans  la  supposi-* 
tion  qu'il  s'agissait  de  moi,  il  est  étonnant  qu'avant  d'aller  en 
avant,  monsieur  votre  frère  ne  m'ait  pas  fait  ses  représentations 
sur  Textravagance  d'une  pareille  démarche.  Que  dira  M.  le 
Prince  de  Conti  ?  Que  dira  M.  le  duo  de  Choiseul  ?  Que  dira  sur- 
tout M.  le  comte  de  Tonnerre?  En  vérité,  monsieur  votre  frère 
n'aurait  pas  pu  mieux  s'y  prendre,  quand  il  aurait  voulu,  non 
seulement  que  M^^*  Renou  n'obtint  point  de  passeport,  mais  qu'il 
me  fût  impossible  à  moi-mtoie  d'en  obtenir  dans  la  suite^ 
lorsque  le  terme  des  miens  serait  écoulé.  Le  mal  est  fait  ;  il  est 
irréparable,  n'en  parlons  plus. 

Je  pense  qu'une  robe  d'hiver  ferait  plus  de  plaisir  à  ma 
femme,  comme  celle  dont  elle  a  le  plus  de  besoin  ;  elle  U  vou- 
drait sans  doubles.  Elle  désire  fort  aussi  d'avoir  une  alliance 
d'or.  Voudriez- vous  bien,  chère  amie,  en  faire  aussi  l'emplette? 
J'en  aurais  encore  une  à  faire  qui  m'embarrasse.  M.  Bovier 
s'est  donné  pour  moi  bien  des  soins  dont  je  me  serais  fort  passé, 
mais  dont  j'ai  pourtant  l'air  de  lui  rester  redevable,  et  il  faut 

(1}  Le  comte  de  Tonnerre,  gouverneur  de  la  province. 

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V*/T>7 


20  RKVUE   DES   DEUX   MONDES. 

tâcher  de  ne  Tètre  qu'à  ses  amis.  Je  voudrais  bien  pouvoir  faire 
à  son  épouse  quelque  petit  cadeau  de  femme  qui  fût  choisi  avec 
goût,  à  bon  marché  toutefois,  entre  dix  écus  et  deux  louis  envi- 
ron. Pourriez-vous,  cousine,  me  tirer  d'embarras  sur  cet  article? 
M.  Boy  de  la  Tour  aurait  la  bonté  de  se  charger  de  l'envoi  et  du 
paiement  de  toutes  les  susdites  commissions.  En  général  vous 
ne  les  aimez  pas,  et  vous  avez  grande  raison,  mais  que  la  cha- 
rité de  l'amitié  vous  fasse  passer  en  cette  occasion  par-dessus  la 
répugnance. 

Vous  trouverez  ci-joint  un  papier  dont  voici  l'occasion  (1). 
Ayant  été  malade  ici  et  détenu  dans  ma  (2)  chambre  quelques 
jours  (3),  dans  le  fort  de  mes  chagrins,  je  m'amusai  à  tracer 
derrière  ma  (4)  porte  quelques  lignes  au  rapide  trait  du  crayon 
qu'ensuite  j'oubliai  d'effacer  en  quittant  ma  chambre  pour  en 
occuper  une  plus  grande  à  deux  lits  avec  ma  femme.  Des  pas- 
sans  mal  intentionnés,  à  ce  qu'il  m'a  paru,  ont  trouvé  ce  bar- 
bouillage dans  la  chambre  que  j'avais  quittée,  y  ont  effacé  des 
mots,  en  ont  ajouté  d'autres  et  l'ont  transcrit  pour  en  faire  je 
ne  sais  quel  usage  :  je  vous  envoie  une  exacte  copie  (5)  de  ces 
lignes,  afin  que  M.  de  Lessert  et  (6)  messieurs  vos  frères  puis- 
sent et  veuillent  bien  constater  les  falsifications  qu'on  y  peut 
faire  au  cas  (7)  qu'elles  se  répandent.  J'ai  transcrit  même  les 
fautes  et  les  redites  afin  de  ne  rien  changer. 

J'écris  à  la  bonne  maman  par  cet  ordinaire,  et  j'adresse  ma 
lettre  à  monsieur  votre  frère.  Mille  amitiés,  je  vous  prie,  au 
cher  cousin.  Nous  saluons  l'un  et  l'autre  la  chère  bonne  grand- 
maman  de  tout  notre  cœur. 


{{)  L'alinéa  qui  suit  et  le  «  papier  »  dont  il  y  est  question  ont  été  publiés  pour 
la  première  fois  dans  la  Con^espondance  de  Grimm,  (Voyez  éd.  Toumeux,  XII,  345). 
On  les  trouve  dans  la  Correspondance  de  Rousseau  (éd.  Hachette,  Xll,  p.  92-93), 
mais  le  nom  de  la  destinataire  n'est  pas  indiqué  ;  la  lettre  est  adressée  A  une 
dame  de  Lyon.  Nous  relevons  les  inexactitudes  du  texte  publié. 

(2)  Et  non  :  une  chambre. 

(3)  Et  non  :  pendant  quelques  jours. 

(4)  Et  non  :  une  porte. 

(5)  Et  non  :  copie  exacte, 

(6)  Ces  quatre  derniers  mots  ont  été  supprimés  à  l'impression,  afin  de  ne  pas 
désigner  la  destinataire  de  la  lettre. 

(7)  Et  non  :  en  cas. 


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LETITRES   INÉDITES   DE  JEÀN-JÀCQUES   ROUSSEAU.  21 

SenUmens  du  public  sur  mon  compte  dans  les  divers  états  qui  le  composent  (1). 

Les  rois  et  les  grands  ne  disent  pas  ce  qu'ils  pensent,  mais  ils  me  traite- 
ront toujours  généreusement  (2). 

La  vraie  noblesse,  qui  aime  la  gloire,  et  qui  sait  que  je  m'y  connais» 
m'honore  et  se  tait. 

Les  magistrats  me  haïssent  à  cause  du  tort  (3)  qu'ils  m'ont  fait. 

Les  philosophes,  que  j'ai  démasqués,  veulent  à  tout  prix  me  perdre,  et 
réussiront  (4). 

Les  évêques,  fiers  de  leur  naissance  et  de  leur  état,  m'estiment  sans  me 
craindre,  et  s'honorent  en  me  marquant  des  égards. 

Les  prêtres,  vendus  aux  philosophes,  aboient  après  moi  pour  faire  leur 
cour. 

Les  beaux  esprits  se  vengent  en  m'insultant  de  ma  supériorité  qu'ils 
sentent. 

Le  peuple,  qui  fut  mon  idole,  ne  voit  en  moi  qu'une  perruque  mal  pei- 
gnée, et  un  homme  décrété  (5). 

Les  (6)  femmes,  dupes  de  deux  pisse-froid  qui  les  méprisent,  trahissent 
l'homme  qui  mérita  le  mieux  d'elles. 

Les  Suisses  (7)  ne  me  pardonneront  jamais  le  mal  qu'ils  m'ontfait. 

Le  magistrat  de  Genève  sent  ses  torts,  sait  que  je  les  lui  pardonne,  et 
les  réparerait  s'il  l'osait. 

Les  chefs  du  peuple,  élevés  sur  mes  épaules,  voudraient  me  cacher  si 
bien  que  l'on  ne  vît  qu'eux. 

Les  auteurs  me  pillent  et  me  blâment,  les  fripons  me  maudissent,  la 
canaille  (8)  me  hue. 

Les  gens  de  bien,  s'il  en  existe  encore,  gémissent  tout  bas  de  (9)  mon 
sort;  et  moi  je  le  bénis,  s'il  peut  instruire  un  jour  les  morteb. 

Voltaire,  que  j'empêche  de  dormir,  parodiera  ces  lignes.  Ses  grossières 
injures  sont  un  hommage  qu'il  est  forcé  de  me  rendre  malgré  lui. 

A  M"^  de  Lessert,  née  Boy  de  la  Tour^  à  Lyon. 

A  Bourgoin,  le  7  septembre  1768. 

Je  ne  sais  presque,  chère  cousine,  comment  oser  vous  écrire 
encore,  après  vous  avoir  donné  tant  de  peines  inutiles  et  ren- 

(1)  Cet  étrange  document  n'a  pas  été  Ûdèlement  imprimé.  Nous  en  donnons  le 
texte  original,  en  indiquant  les  altérations,  quelques-unes  assez  graves,  que  pré- 
sente le  texte  publié. 

(2)  Et  non  :  honorablement, 

(3)  Et  non  :  du  mal. 

(4)  Et  non  :  ils  y  réussiront. 
(5/  Et  non  :  décrépit, 

(6)  Et  non  :  Des  femmes... 

(7)  Et  non  :  les  magistrats „. 

(8)  Et  non  :  et  la  canaille... 

(9)  Et  non  :  $ut,„ 


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23  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

voyé  toutes  les  emplettes  que  vous  aviez  bien  voulu  faire  pour 
moi;  quoique  la  robe  ne  fût  point  à  Tusage  de  ma  femme  et 
que  la  bague  fût  trop  petite,  j'aurais  gardé  toutes  les  deux»  si 
monsieur  votre  frère  ne  m'eût  assuré  de  Tune,  comme  vous  de 
l'autre,  qu'il  n'y  avait  nul  inconvénient  à  les  rendre,  ce  que  j'ai 
supposé  pouvoir  se  faire  comme  il  est  juste,  en  perdant  quelque 
chose  sur  l'une  et  sur  l'autre.  Au  reste,  je  xie  peux  pas  mieux 
vous  prouver  que  je  ne  vous  crois  pas  rebutée  de  mes  impor- 
tunités  qu'en  vous  en  donnant  encore  d'autres,  et  ce  sera,  s'il 
vous  plaît,  pour  le  cadeau  de  M"*  Bovièr  au  sujet  duquel  je 
profiterai  de  votre  offre,  nonobstant  que  vous  ne  soyez  pas  de 
mou  avis  à  ce  sujet;  car  ici  je  ne  suis  pas  non  plus  du  vôtre,  et 
je  crois  que  quand  on  ne  peut  ni  ne  veut  payer  les  soins,  vrais 
ou  faux,  en  reconnaissance,  il  faut  tâcher  du  moins  autant 
qu'il  est  possible  de  ne  pas  demeurer  en  reste  autrement.  Je 
vous  prie  donc,  cousine,  de  me  faire  l'amitié  de  chercher 
quelque  petit  cadeau  de  goût  pour  la  dite  dame,  et  même  de 
passer  plutôt  le  prix  que  je  vous  ai  marqué  que  d'y  mettre 
moins.  Vous  aurez  la  bonté  de  le  remettre  h  monsieur  votre 
frère  pour  qu'il  ait  celle  de  le  faire  passer  à  sa  destination,  et 
de  me  donner  avis  de  l'envoi,  afin  que  j'en  prévienne  M.  Bo- 
vîer. 

J'ai  eu  par  diverses  occasions  de  bonnes  nouvelles  de  votre 
santé  qui  m'ont  rendu  plus  négligent  à  vous  en  demander  moi-, 
même.  Mais,  après  avoir  eu  des  nouvelles  du  départ  de  votre 
chère  maman,  je  commence  à  être  en  peine  de  n'en  avoir  au- 
cune de  son  arrivée.  J'ai  prié  M.  votre  frère  de  m'en  donner  le 
plus  tôt  qu'il  pourra..  Si  ses  occupations  l'en  empêchent,  j'es- 
père que  vous  voudrez  bien  remplir  ce  bon  soin  pour  lui  ;  d'au- 
tant plus  que,  quoique  je  sois  bien  sûr  que  vous  n'êtes  point 
fâchée,  je  serai  pourtant  bien  aise  que  vous  me  le  disiez  vous- 
même  :  car  vos  lettres  sont  un  remède  aussi  bon  qu'agréable 
dont  mon  cœur  a  souvent  besoin. 

Je  ne  vous  parlerai  plus  de  la  façon  dont  on  me  traite  ;  vous 
ctmtrister  ainsi  serait  vous  rendre  le  mal  pour  le  bien.  D'ail- 
leurs, après  avoir  bien  mis  à  leur  taux  les  hommes  et  leurs  ma- 
nœuvres, je  ftens  que  je  finirai  par  ne  m'affecter  plus  de  rien 
de  ce  qui  me  vient  d'eux.  Bonjour,  chère  cousine,  ne  m'oubliez 
pas,  je  vous  prie,  auprès  du  cher  mari.  M"*  Renou,  dont  le 
cœur  est  vraiment  pénétré  de  vos  bontés  pour  elle,  se  joint  à 


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LETTRES   INÉDITES   DE  JEAI«-JACQUES   ROUSSEAU.  23 

moi  pour  vous  assurer  de  tous  les  sentimens  que  vous  me  con- 
naissez. 

Bien  des  amitiés  de  la  part  de  tous  deux  à  la  petite  grand- 
maman. 

A  Madame  de  Lessert^  née  Boy  de  La  Tour^  rue  Piset,  à  Lyon. 

A  Bourgoin,  le  28  septembre  1768. 

J'attendais  aujourd'hui,  chère  cousine,  des  nouvelles  de 
Madame  votre  mère  et  des  vôtres,  je  lui  en  demandai  mercredi. 
Je  ne  voulais  qu'un  mot  :  Nous  sommes  arrivées  heureusement; 
je  ne  l'ai  pas  reçu  ;  ce  silence  me  donne  une  inquiétude  que  je 
vous  prie  de  dissiper.  J'ai  le  temps  encore  d'écrire  ce  mot  par  le 
courrier  d'aujourd'hui;  j'attends  yotre  réponse  dimanche;  si 
je  ne  la  recevais  pas,  cela  serait  cruel.  M"""*  Renou,  qui  partage 
mon  inquiétude,  me  charge  pour  vous  et  pour  la  maman  de 
plus  de  choses  que  le  temps  ne  me  permet  d'eu  dire,  et  que  votre 
amitié  saura  bien  deviner. 

A  Madame  de  Lessertj  née  Boy  de  la  Tour,  à  Lyon, 

A  Bourgoin,  le  2  noyembre  1768. 

Votre  petite  lettre,  ma  belle  cousine,  m'a  tiré  d'une  cruelle 
inquiétude;  vous  avez  maintenant  à  me  tirer  d'une  autre  qui 
n'est  qu'embarrassante.  (Test  au  sujet  de  la  robe  qu'attend 
M**  Renou.  Elle  n'en  a  point  du  tout  pour  l'hiver;  il  lui  en  faut 
absolument  une,  et  je  n'ose  l'en  pourvoir  dans  l'attente  de  celle 
que  monsieur  votre  frère  nous  fait  espérer,  de  peur  de  faire  la 
même  emplette  à  double.  Il  s'agirait  donc  de  savoir  avec  certi- 
tude si  cette  robe  doit  venir  en  effet  oui  ou  non,  et  si  c'est  oui, 
de  savoir  quand,  de  façon  qu'on  y  puisse  compter  :  car  j'ai  peur 
que  ma  pauvre  femme  ne  croie  à  la  fin  que  je  cherche  des  dé- 
faites, puisqu'il  ne  manque  pas  à  Lyon  de  personnes  de  son  âge 
et  de  son  état,  et  qu'il  est  difficile  de  croire  qu'il  ne  s'y  trouve 
pas  une  seule  robe  qui  leur  convienne.  Je  sens,  et  j'en  conviens 
avec  honte,  que  j'ai  très  indiscrètement  accablé  M.  Boy  de  la 
Tour  de  mes  éternelles  commissions;  car  enfin,  quoique  fils  de 
mon  amie  et  frère  de  ma  cousine,  il  n'est  pourtant  pas  encore 
mon  cousin,  et  cela   étant,  je   suis,   moi,  très  indiscret;  mais 


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24 


REVUE  DES   DEUX  MONDES. 


assurez-le,  je  vous  prie,  qu'il  aura  moins  à  se  plaindre  de  mon 
importunité  dans  la  suite.  Je  le  supplie  seulement  de  vouloir 
bien  me  tirer  d'embarras  de  manière  ou  d'autre  encore  cette 
fois. 

Je  plains  la  maman,  si  elle  est  encore  à  sa  campagne,  car 
elle  y  a  un  bien  terrible  temps.  Mille  remercîmens  à  }i.  de  Les- 
sert  de  la  bonté  qu'il  a  eue  de  vous  permettre  de  venir  exercer 
les  œuvres  de  miséricorde  ;  c'est  un  bon  exemple  qu'il  devrait 
imiter.  Recevez  les  plus  tendres  bonjours  de  deux  cœurs  qui 
vous  aiment. 

Renou. 

A  Madame  de  Lessert,  née  Boy  de  la  Tour,  à  Lyon. 

[Bourgoin]  9  janvier  [1769], 

Que  votre  lettre,  cousine,  nous  a  fait  de  bien  à  tous  deux! 
Mais  quels  secours?  Quoi?  Tout  est  inutile  et  je  n'en  veux 
point  (1)  ;  mais  mon  cœur,  ce  cœurqui  vous  aime,  chères  amies, 
me  tente  et  me  pousse  violemment.  Toutefois  rien  ne  presse 
encore,  attendons;  vous  aurez  de  mes  nouvelles  dans  peu. 

A  Madame  de  Lessert,  née  Boy  de  la  Tour,  à  Lyon. 

[Bourgoin]  ce  13  janvier  1769. 

Je  suis  mieux,  chère  cousine,  je  me  hâte  de  vous  le  dire  : 
cependant  la  fièvre  et  l'oppression  continuent  ;  mais  l'enflure  est 
diminuée  et  les  nuits  sont  plus  tranquilles  (2).  Mais  ma  femme 
est  à  plat  de  lit  et  ma  chambre  est  un  hôpital.  Je  vois  que  réel- 
lement l'air  de  ce  lieu  nous  est  funeste  à  l'un  et  à  l'autre,  et  je 
suis  entièrement  déterminé,  n'ayant  aucune  nouvelle  du  Prince, 
à  aller  habiter  une  maison  vide  où  l'on  me  répare  un  petit 
logement,  non  dans  celle  à  mi-côte  dont  je  vous  avais  parlé,  mais 
tout  à  fait  sur  la  hauteur,  à  une  lieue  d'ici,  dans  un  air  très  vif 
et  très  sain.  Je  compte  déloger  sitôt  que  mon  appartement  sera 
prêt  et  que  ma  femme  pourra  souffrir  le  transport.  J'aurais  bien 

(1)  Allusion  à  l'offre  qu'on  lui  faisait  des  soins  du  D'  Tissot,  le  célèbre  médecin 
de  Lausanne.  (Voyez  le  billet  à  M"*  Boy  de  la  Tour  du  6  janvier  1769,  Ed.  Aothschild). 

(2)  Voir  sur  cette  indisposition  et  celle  de  Thérèse,  la  lettrç  de  Rousseau  à  Du 
Peyrou  du  i2  Janvier  1769. 


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LETTRES   INÉDITES   DE  JEAN- JACQUES   ROUSSEAU.  25 

des  petites  provisions  à  faire,  mais  il  m'est  impossible  à  présent 
d'entrer  dans  ces  détails  par  écrit.  J'en  donnerai  l'embarras  ou 
plutôt  le  plaisir  à  la  bonne  maman  ou  à  vous  sitôt  qu'il  me  sera 
possible.  Quant  à  présent,  il  faut  poser  la  plume.  Bonjour,  mon 
excellente  amie,  et  de  la  part  de  la  pauvre  malade. 


A  Madame  de  Lessert,  née  Boy  de  la  Tour^  Lyon. 

A  Monquin,  le  3  mars  1769. 

Que  vous  èles  aimable,  ma  bonne  et  belle  cousine,  de  songer 
un  peu  à  vos  pauvres  ermites,  qui  méritent  bien  quelques  sou- 
venirs de  votre  part  pour  tous  ceux  que  vous  nourrissez  dans 
leurs  cœurs!  Vous  avez  raison  de  croire  que  les  soins  de  l'amitié 
sont  pour  moi  les  meilleurs  remèdes.  Aussi  je  vous  trouve  un 
très  bon  médecin,  et  vous  avez  dans  M"*  Renou  un  très  bon 
substitut  qui  remplit  bien  tout  ce  que  vous  espérez  d'elle. 

Je  commence  à  m'apercevoir  très  sensiblement  du  change- 
ment d'air,  et  quoique  mon  estomac  ne  soit  pas  désenflé,  que  les 
côtes  soient  toujours  soulevées,  et  qu'il  me  reste  toujours  une 
oppression  très  incommode,  je  me  trouve  de  jour  en  jour  mieux 
qu'à  Bourgoin,  et  quelques  promenades  que  j'ai  faites  avec 
succès  me  font  juger  qu'en  reprenant  mon  habitude  ambulante 
quand  le  temps  me  le  permettra,  je  me  retrouverai  dans  un  état 
supportable,  en  attendant  mieux.  Ce  qui  contribue  beaucoup, 
je  vous  jure,  à  mon  bien-être  actuel  est  de  pouvoir  compter  sur 
le  vôtre,  et  de  voir  que  tout  va  bien  de  votre  côté. 

Continuez,  chère  cousine,  à  bien  choyer  mon  futur  petit 
cousin  et  sa  jolie  nourrice  (1)  ;  donnez-moi  souvent  des  nou- 
velles de  l'une  et  de  l'autre,  de  celles  de  la  très  bonne  maman, 
et  généralement  de  tout  ce  qui  vous  intéresse,  sachant  bien  que 
rien  de  ce  qui  vous  est  cher  ne  peut  m'ôtre  indifférent,  et 
recevez  les  tendres  bonjours  de  deux  ftmis  sincères  et  vrais,  qui 
vous  ont  donné  leurs  cœurs  parce  qu'ils  ont  senti  tout  le  prix 
du  vôtre. 

(1}  Ce  fut  un  garçon,  en  effet,  Jules-Jean-Jacqueg  de  Lessert,  baptisé  le  4  juin 
1769.  U  mourat  jeune. 


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26  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


A  Madame  de  Lesseri^  née  Boy  de  la  Tour,  à  Lyon. 

[Monqnin],  ce  6  juin  1169. 

Il  était  bien  juste,  chère  cousine,  que  l'heureux  événement 
que  j  apprends  me  donnât  un  plaisir  propc^tionné  à  lïn quiétude 
que  m'a  causé  son  attente  (1).  Vous  remplissez  trop  bien  les 
devoirs  de  mère  pour  ne  les  pas  avoir  tous  à  remplir,  et  le  fils 
que  Dieu  vous  donne  est  la  récompense  des  soins  maternels  que 
vous  avez  rendus  à  sa  sœur.  Ma  chère  amie,  c'est  par  vous,  c'est 
pour  vous,  que  mon  cœur  s'épanouit  quelquefois  encore  à  la 
joie,  et  celte  joie  est  pure  comme  l'amie  qui  me  la  fait  sentir. 
Dites  à  M.  de  Lessert  que  je  prends  une  part  bien  sincère  à  la 
sienne  et  que  c'en  serait  une  bien  vive  pour  moi  de  vous  en  féli- 
citer tous  deux  de  plus  près.  La  maman  ne  me  parle  point  de 
sa  santé,  cela  me  fait  espérer  qu'elle  est  bonne.  Remerciez-la,  je 
vous  prie,  du  bien  qu'elle  m'a  fait,  ainsi  que  monsieur  votre 
frère  ;  car  j'ai  reçu  leurs  deux  lettres  en  môme  temps.  Adieu, 
chère  cousine,  choyez  bien  mon  petit  cousin  et  sa  belle  nour- 
rice. Ne  vous  fatiguez  pas  sitôt  à  m'écrire,  mais  quand  je  pourrai 
voir  un  mot  de  vous,  j'en  serai  transporté. 

M**  Renou  embrasse  mille  fois  de  tout  son  cœur  les  deux 
petits  bambins  et  leur  maman.  Depuis  que  nous  avons  reçu 
l'heureuse  nouvelle,  elle  me  parle  du  nouveau-né  aussi  souvent 
que  vous  le  caressez. 

A  Madame  de  Lessert,  née  Boy  de  la  Tour^  à  Lyon. 

A  Monquin,  le  3  août  1769  (2). 

Quand  votre  maman,  chère  cousine,  ne  vous  aurait  pas  dit, 
avec  la  raison  de  mon  prompt  départ,  mon  regret  de  l'exécuter 
sans  vous  voir,  vous  l'auriez  deviné,  je  m'assure,  et  votre  cœur 
vous  l'aurait  dit.  Mais  elle  a  dû  vous  dire  de  plus  que  l'espoir 
d'un  prochain  dédommagement  me  rendait  cette  privation  moins 
coûteuse.  Je  me  console  donc  dans  l'idée  de  vous  revoir  bientôt 

(i)  Voir  note  de  la  lettre  précédente. 

(2)  Entre  cette  lettre  et  la  précédente  avait  eu  lieu  un  voyage  que  Rousseau  fit 
à  Nevers  pour  aller  saluer  le  prince  de  Conti.  Il  passa  huit  jours  à  Nevers,  et  en 
repartit  le  22  juillet  pour  Lyon,  où  il  vit  ses  amis,  puis  pour  Monquin,  où  U  avait 
laissé  M"*  Renou  (voir  lettre  à  Du  Peyrou,  du  22  juillet  1769). 


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LETTRES   INÉDITES   DE  JEAXI^JACQUES   ROUSSEAU.  27 

au  milieu  de  toute  votre  famille  goûter  dans  vos  chers  nour- 
rissons le  prix  de  vos  soins  ;  en  attendant  je  vous  reproche  de 
n'en  avoir  pas  assez  de  leur  nourrice,  et  je  vous  apprends  qu'on 
ne  doit  point,  dans  le  cas  où  vous  êtes,  écrire  quand  on  est 
fatiguée  ;  parce  qu'il  ne  faut  point  servir  ses  amis  aux  dépens 
de  ses  enfans. 

Comme  je  ne  doute  point  qu'en  ce  moment  M.  de  Lessert  ne 
soit  de  retour  auprès  de  vous  en  bonne  santé,  je  vous  en  félicite 
l'un  et  l'autre,  et  je  vous  prie  de  lui  faire  agréer  mes  compli- 
mens.  Je  vous  remercierais  l'un  et  l'autre  de  votre  bonne  hospi- 
talité, si  le  motif  qui  l'inspire  n'était  au-dessus  des  remerciemens. 
J'ai  aussi  des  excuses  à  vous  faire  de  l'air  familier  avec  lequel 
M"*  Renou,  sachant  que  j'étais  chez  vous  et  m'y  croyant  encore, 
vous  a  adressé  une  lettre  pour  moi.  Elle  vous  dit  ici  mille  choses 
tendres;  je  l'ai  trouvée  en  bonne  santé,  et  nous  désirons  l'un  et 
l'autre  de  vous  retrouver  bientôt  de  môme.  Amen. 

A  Madame  de  Lessert^  née  Boy  de  la  Tour^  rue  Piset^  Lyon. 

A  Monquin,  le  25  octobre  1769. 

Je  ne  vous  remerciai  point,  chère  cousine,  dô  l'envoi  de 
l'épinette  en  la  recevant,  parce  que  n'ayant  pas  encore  votre 
letire,  j'ignorais  que  ce  fût  vous  qui  aviez  pris  la  peine  de  me 
la  procurer.  A  la  réception  de  votre  lettre,  j'étais  occupé  autour 
de  ma  pauvre  femme  qui,  le  soir  même  que  l'épinette  arriva, 
tomba  grièvement  malade  d'une  courbature  avec  une^  grande 
Gèvre  et  d'insupportables  douleurs  dans  tous  les  membres.  Le 
mal  a  été  violent,  mais  court;  je  n'y  ai  rien  fait  que  d'empêcher 
que  le  grand  et  l'unique  médecin  ne  fût  contrarié  dans  ses 
opérations.  Elle  est  aujourd'hui  sans  flèvre  et  sans  douleurs. 
Elle  reprend  même  le  sommeil,  et  il  ne  lui  reste  de  sa  maladie 
qu'un  peu  de  faiblesse  d'estomac,  dont  j'espère  qu'un  bon  régime 
et  de  la  germandrée  en  infusion,  que  je  lui  fais  prendre,  la  déli- 
vreront promptement. 

Je  suis  bien  aise  de  n'apprendre  le  dérangement  de  votre 
petite  qu'avec  son  rétablissement.  Elle  me  paraît  constituée  de 
manière  que  sa  vigueur  et  sa  santé  vous  donneront  plus  d'em- 
barras que  ses  incommodités.  Sur  ce  que  vous  me  marquez  et 
sur  ce  que  j'ai  vu,  je  compte  que  son  frère  ne  sera  pas  d'un 
moins  bon  tempérament,  et  voilà  déjà  l'un  des  grands  avantages 


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28  REVU!  DES  DEUX  MONDES. 

d'avoir  nourri  ses  enfans  soi-même.  J'espère  que  Taccident  de 
monsieur  votre  beau-frère  n'aura  pas  de  suite,  que  le  cher  mari 
est  de  retour  près  de  vous,  et  que  la  maman,  bientôt  de  retour  de 
sa  campagne,  achèvera  de  vous  ramener  tout  ce  qui  vous  est 
cher;  dans  votre  famille,  s'entend;  encore  ceci  n'est-il  pas  bien 
juste  ;  car  enfin  les  cousins  d'adoption  sont  bien  a^ssi  des  espèces 
de  parens  pour  le  moins. 

L'épinette  est  arrivée  en  assez  bon  état  et  me  paraît  fort 
bonne.  Je  compte  qu'elle  me  fera  grand  bien  cet  hiver,  à  quoi 
contribuera  beaucoup  de  penser  à  la  main  qui  me  l'a  procurée. 
Puisque  vous  faites  si  bien  et  de  si  bon  cœur  mes  commissions, 
j'ai  grande  envie  de  ne  vous  en  pas  tenir  quitte  et  surtout  pendant 
le  séjour  de  la  maman  &  sa  campagne.  Reste  à  savoir  si  vous 
pouvez  faire  vous-même  celle  dont  j'aurais  maintenant  à  vous 
charger  et  qui  n'est  guère  une  commission  de  femme  :  car  j'ai 
déjà  donné  trop  de  tracas  à  monsieur  votre  frère,  et  je  ne  veux 
absolument  plus  l'en  accabler. 

Il  s'agit  d'une  fourniture  de  beau  papier  bien  battu  et  fort, 
de  trois  ou  quatre  feuilles  de  beau  carton  fort  et  bien  battu,  de 
trois  ou  quatre  feuilles  de  beau  papier  bleu,  d'autant  de  papier 
rouge.  Le  tout  destiné  à  placer  et  coller  des  plantes  que  j'ai  ap- 
portées de  Pila  pour  les  envoyer  à  M"**  la  Duchesse  de  Portland 
en  bon  état  (1).  La  grandeur  du  papier  et  du  carton  n'importe 
pas,  parce  que  je  couperai  l'un  et  l'autre  sur  la  grandeur  de  la 
botte  que  je  ferai  faire.  Le  papier  de  couleur  est  pour  faire  res- 
sortir les  plantes  à  fleurs  blanches  sur  un  fond  d'une  autre  cou- 
leur. J'estime  que  le  papier  blanc  et  fort  dont  on  enveloppe  les 
étoffes  de  soie  serait  assez  mon  affaire,  et  qu'une  trentaine  de 
feuilles  à  peu  près  de  la  grandeur  de  celle-ci  toute  ouverte  me 
pourraient  suffire.  J'ai  pensé,  pour  diminuer  un  peu  à  mes  yeux 
mon  indiscrétion,  qu'en  faisant  venir  le  papetier  qui  sert  votre 
maison  et  lui  lisant  mon  article,  il  comprendrait  suffisamment 
de  lui-même  ce  que  je  demande,  et  pourrait  vous  envoyer  la  pe- 
tite fourniture  toute  arrangée  ;  en  ce  cas,  vous  auriez  la  bonté 
de  la  faire  porter  au  carrosse  de  Grenoble  à  l'adresse  du  sieur  La 
Tour,  ou  bien  je  pourrais  vous  envoyer  chez  vous  la  coquetière 
de  Bourgoin,  et  en  ce  dernier  cas  M""'  Renou  vous  supplierait 

(1)  Rousseau,  pendant  son  séjour  en  Angleterre,  herborisait  avec  la  jeune  et 
jolie  duchesse  de  Portland  (fille  du  duc  de  Devonshire).  ils  restèrent  en  relations 
épistolaires  :  leurs  lattres  ne  parlaient  guère  que  de  botanique. 


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LETTRES   INÉDITES   DE  JEAN-JACQUES    ROUSSEAU.  29 

de  joindre  à  l'envoi  de  la  cotonne  pour  deux  tabliers  dont  elle  a 
grand  besoin.  Chère  cousine,  je  sais  combien  les  commissions 
sont  choses  désagréables  à  recevoir  et  même  à  donner.  J^ai 
môme  été  témoin  du  désagrément  qu'elles  vous  donnent;  et 
j'avoue  que  si  l'amitié  ne  fait  pas  mon  excuse,  je  suis  inexcu- 
sable auprès  de  vous. 

Bonjour,  mon  aimable  amie,  ne  m'oubliez  pas,  je  vous  sup- 
plie, auprès  de  M.  de  Lessert,  s'il  est,  comme  je  l'espère,  de  re- 
tour auprès  de  vous.  Je  salue  tout  ce  qui  vous  est  cher.  M"'  Re- 
nou  vous  embrasse  de  tout  son  cœur.  Embrassez  la  chère  maman 
de  la  part  de  l'un  et  de  l'autre.  Je  compte  lui  écrire  au  premier 
jour. 

Madame  de  Lessert,  née  Boy  de  la  Tour,  rue  Piset,  Lyon. 

A  Monquin,  le  3  noyembre  1769. 

Vous  ne  doutez  pas  avec  quel  plaisir,  chère  cousine,  j'ap- 
prends toutes  les  bonnes  nouvelles  que  vous  me  donnez  de  tout 
ce  qui  vous  touche.  Aussi  ne  me  presserais-je  pas  tant  de  vous 
le  dire,  si  je  n'avais  à  vous  donner  en  môme  temps  les  éclaircis- 
semens  que  vous  me  demandez  sur  les  importunes  commis- 
sions dont  vous  ne  vous  lassez  point,  et  qui  sont  aussitôt  faites 
que  dites.  Puisque  le  papier  est  acheté,  je  le  prendrai  ;  il  ne  sera 
pas  de  trop,  et  vaudra  peut-ôtre  mieux  pour  l'usage  que  j'en 
veux  faire  que  celui  qu'on  m'a  envoyé.  A  l'égard  de  l'envoi,  il 
faudra  le  suspendre  encore  quelque  temps  jusqu'à  ce  que  je 
voie  si  je  puis  vous  envoyer  une  coquetière  en  droiture.  Si  d'ici 
h  quinze  jours  il  ne  vous  en  vient  point,  vous  pourrez,  chère 
cousine,  l'adresser  par  le  carrosse  ou  autre  voie  A  M.  PeriaL 
directeur  des  Postes,  pour  faire  passer  à  M.  Renou,  à  Bourgoin. 
Trois  aunes  et  demie  de  cotonne  ne  suffisent  pas  pour  deux 
grands  tabliers  ;  il  en  faut  cinq  aunes  et  demie,  que  vous  pourrez 
envoyer  en  môme  temps  par  le  môme. 

M°*  Renou  est,  grâce  au  Ciel,  tout  à  fait  rétablie.  Tout  bien 
considéré,  je  crois  qu^une  attaque  de  néphrétique,  et  qui  n'a  pas 
été  la  première  on  sa  vie,  a  eu  grande  part  à  sa  dernière  maladie. 
Le  mot  d'aider  la  nature  est  assurément  fort  beau.  C'est  dommage 
qu'il  soit  ridicule.  Car  pour  savoir  et  pouvoir  aider  la  nature,  il 
faudrait  connaître  à  fond  sa  constitution,  la  marchei  ses  forces. 


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30  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

etc.  Je  me  suis  aidé  quinze  ans  do  tous  ces  aideurs  de  nature, 
et  j'étais  toujours  mourant.  En  disant  Taider^  ils  la  détruisaient. 
Depuis  que  je  lui  ai  remis  le  soin  d'elle-même)  elle  a  reprit  cou- 
rage; j'ai  repris  des  forces,  et  je  me  trouve  infiniment  mieux. 
Nous  avons  fait  souvent  depuis  quatorze  ans  de  grandes  maladies 
tant  ma  femme  que  moi  :  nous  n'avons  rien  fait  que  prendre  pa- 
tience, et  nous  sommes  guéris  très  promptemeat...  Une  fois 
nous  mourrons  sans  doute  :  croyez-vous,  cousine,  que  les  ai- 
deurs de  nature  empêchent  de  mourir?  Tout  ce  qu'on  gagne 
avec  eux,  même  en  guérissant,  c'est  de  faire  des  maladies  de  six 
mois  qui  sans  eux  sont  de  six  jours.  Vous  avez  dans  votre  famille 
le  sage  Rbguin  qui  n'aide  point  la  nature,  et  qui  s'en  trouve,  ce 
me  semble,  assez  bien.  Vous  m'alléguez  la  germandrée  :  en  cela 
vous  avez  raison.  C'est  une  inconséquence,  mais  sans  consé- 
quence. Quand  on  veut  savoir  guérir,  il  faut  commencer  par 
savoir  être  malade.  Faute  de  cet  art,  on  a  quelquefois  besoin 
d'aide  qui  drogue  l'esprit  sans  faire  ni  bien  ni  mal  au  corps. 
Voilà  h  quoi  peut  servir  quelquefois  la  germandrée  ou  autre 
bénigne  herbe  qui  fait  bien  parce  qu'elle  ne  fait  rien.  Ma  femme 
approche  d'un  temps  critique,  où  les  incommodités  sont  plus  fré- 
quentes qu'en  d'autres  temps.  Je  lui  ai  conseillé  la  continuation 
d'un  exercice  modéré,  parce  que  j'ai  remarqué  que  les  paysannes 
qui  en  font  ne  sont  presque  point  malades  à  ce  passage,  et  que 
les  femmes  de  ville  qui  n'en  font  point  le  sont  quelquefois 
beaucoup.  Si  c'est  là  ce  que  vous  appelez  aider  la  nature,  je  suis 
d'accord  avec  vous  :  mais  à  cela  près,  je  croirai  toujours,  ne  vous 
en  déplaise,  que  l'homme  ignorant  et  présomptueux  qui  se  mêle 
d'agir  contrarie  très  souvent  la  nature,  et  que  l'homme  sensé 
qui  s'en  rapporte  à  elle  seule  ne  la  contrarie  jamais. 

Je  suis  peiné  de  ce  que  vous  me  marquez  au  sujet  de  l'état 
où  est  arrivée  l'épinette.  Ou  vous  m'avez  interprété  trop  sévère- 
ment, ou  je  me  suis  bien  mal  exprimé.  Elle  est  arrivée  non  pas 
en  fort  bon  état,  parce  que  cela  n'était  pas  possible,  mais  en 
assez  bon  état,  et  aussi  bon  qu'il  était  possible  après  un  pareil 
transport.  Si  vous  avez  grondé  le  pauvre  homme  qui  l'a  portée, 
je  vous  prie  instamment  de  le  faire  revenir,  de  lui  dire  que  je 
suis  un  sot,  que  je  me  suis  plaint  à  tort,  que  réellement  j'ai  (>u 
lieu  d'être  content  de  l'état  où  l'épinette  est  arrivée,  et  de  lui 
donner  pour  mon  compte  encore  vingt-quatre  sols  en  réparation 
de   l'injustice  que  je  lui  ai  faite;  d'autant  plus  qu'au  lieu  de 


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LETTRES    INÉDITES    DE    JEAN- JACQUES    ROUSSEAU.  31 

trente  sols,  il  n'en  a  demandé  que  24  pour  boire,  et  que  je  ne 
lui  ai  donné  que  ce  qu'il  a  dit  lui  avoir  été  promis.  Ce  n'est  qu'en 
se  permettant  les  petites  injustices  qu'on  s'endurcit  sur  les 
grandes;  je  n'ai  point  encore  acquis  cet  endurcissement  et  je  ne 
veux  pas  commencer  si  tard. 

Je  compte,  chère  cousine,  vous  envoyer  une  coquetière  qui 
partira  d'ici  mardi  et  à  qui  vous  pourrez  remettre  le  paquet.  Si 
vous  avez  maintenant  M.  de  Lessert  de  retour,  comme  je  l'espère, 
ne  m'oubliez  pas  auprès  de  lui.  Ma  femme  vous  embrasse  de 
tout  son  cœur.  Vous  connaissez,  chère  cousine,  les  sentimensde 
votre  ami. 


A  Madame  de  Lessert. 

i  Pauvres  aveugles  que  nous  sommes!  \ 
Ciel,  démasque  les  imposteurs,  /  17^10  (1) 

Et  force  leurs  barbares  cœurs  (      S 

A  s'ouvrir  aux  regards  des  hommes^  /  ' 

Chère  cousine,  l'horrible  temps  qu'il  fait  et  la  neige  qui  me-, 
nace  de  nous  ensevelir  vont  reculer  encore  à  mon  grand  regret 
le  plaisir  d'embrasser  la  chère  cousine  et  sa  bonne  mam^an.  Cela 
me  fait  prendre  le  parti  de  vous  adresser  la  lettre  ci-jointe  pour 
ma  bonne  vieille  tante  (2),  que  je  voudrais  tranquillise^,  en 
attendant  que  vous  ayez  la  bonté  de  m'aider  à  lui  faire  avancer 
l'année  de  sa  petite  pension,  qui  n'a  cependant  pas  encore  com- 
mencé de  courir.  Mon  premier  soin  en  recevant  Tavis  de  La  pen-^ 
sion  du  roi  d'Angleterre  fut  de  lui  en  faire  une  petite  part.  Tune 
et  l'autre  couraient  en  môme  temps;  mais  avant  que  j'eusse  rien 
touché,  je  lui  fis  avancer  la  première  année,  et  j'ai  continué  de 
môm^  les  deux  suivantes,  mais  après  avoir  renoncé  à  ma  pen^ 
sion,  dont  je  n'ai  reçu  qu'une  seule  année.  Je  vous  avoue  que, 
me  croyant  bientôt  au  bout  de  mon  argent  comptant,  et  sur  mes 

(1)  Cette  lettre  n'existe  plus  qu'en  copie  dans  le  dossier  que  nous  avon^  eu  entre 
les  mains.  Une  note  nous  apprend  que  l'original  fut  donné  par  François  de  Les- 
sert à  M.  Plourens,  secrétaire  perpétuel  de  l'Académie,  après  la  publication  dé 
rÉloge  da  Benjamin  de  Lessert  (1850). 

(2)  Sa  bonne  tante  Suzon,  sœur  de  son  père,  dont  il  parle  avec  tant  de  charme 
au  début  des  Confessions^  et  qui  lui  avait  tenu  lieu  de  mère.  Elle  devint  plus  tard 
M**  Gonceru  et  vivait  à  Nyon.  Jean-Jacques  lui  servait  une  pension  qui  assura  le 
repos  de  sa  vieillesse.  La  lettre  à  sa  tante,  jointe  à  cette  lettre-ci,  a  été  imprimée 
dans  la  Ck>rrespondance  de  Rousseau  à  la  date  du  9  février  l'270. 


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32  REVUE  DES  DEUX  MONDES.  , 

vieux  jours  réduit  pour  toutes  ressourceS|  en  comptant  ce  qui  est 
dans  les  mains  de  monsieur  votre  frère,  à  six  cents  francs  de 
rente,  dont  deux  cents  sont  très  mal  assurés,  je  ne  m'aviserais 
pas,  quelque  attachement  que  j'aie  pour  ma  tante,  de  lui  faire 
aujourd'hui  cette  pension  ;  mais  puisqu'elle  l'a,  je  ne  me  résou- 
drai jamais  non  plus  à  affliger  sa  vieillesse  par  cette  privation, 
et  je  suis  bien  déterminé  à  me  priver  plus  tôt  moi-même  du  né- 
cessaire pour  la  lui  continuer  jusqu'à  la  fin  de  ses  jours  ou  des 
miens.  Cependant  il  ne  m'est  pas  possible  et  je  ne  veux  pas 
aussi  me  laisser  forcer  d'accélérer  ces  paiemens  jusqu'à  payer 
deux  années  dans  une,  et  je  ne  trouve  pas  raisonnable  à  eÛe  de 
se  plaindre  du  retard  des  paiemens,  tandis  que  l'année  payée 
d'avance  n'est  pas  encore  écoulée.  Nous  mettrons  cette  affaire  en 
règle  quand  j'aurai  le  plaisir  de  vous  voir.  En  attendant  faites- 
moi,  si  vous  en  avez  l'occasion,  celui  de  lui  faire  passer  ma 
lettre  afin  qu'elle  prenne  encore  un  peu  de  patience  jusqu'à  ce 
que  je  sois  près  de  vous. 

Sitôt  que  vous  verrez  le  temps  passable  et  les  chemins  un  peu 
rétablis,  vous  pourrez,  sans  autre  avis  de  ma  part,  envoyer  cher- 
cher l'épinette,  et  nous  conviendrons  du  reste  par  celui  qui  la 
viendra  chercher. 

Pardon,  cousine,  du  désordre  de  ma  lettre;  il  m'en  coûte 
extrêmement  d'écrire,  et  l'on  me  force  d'écrire  continuellement. 
Je  devrais,  je  voudrais  écrire  aussi  à  la  bonne  maman;  mais 
votre  intime  union  et  mon  attachement  pour  toutes  deux  ne  me 
laissent  pas  même  imaginer  de  vous  séparer,  et  je  pense  qu'écrire 
à  Tune  est  écrire  aussi  à  l'autre.  Recevez  donc  en  commun  mes 
plus  tendres  embrassemens  et  faites  agréer,  je  vous  prie,  mes 
salutations  à  Messieurs  de  Lessert. 

A  Madame  Boy  dé  la  Tour,  née  Roguin,  rue  la  Font^  Lyon(l). 

A  Monquin,  17  —  70 
2 

Je  reconnais  les  soins  et  le  zèle  ordinaires  de  la  chère  cou- 
sine et  de  sa  bonne  maman,  et  je  m'en  prévaux  sans  scrupule. 
Puisque  l'expédient  de  la  chaise  pour  nous  et  de  là  voiture  pour 
notre  bagage  est  praticable,  je   my  tiens  par  préférence,  vu 

(i)  Cette  lettre  commence  par  le  môme  quatrain  qu'on  a  pu  lire  au  début  de 
la  lettre  précédente,  et  qui  se  retrouve  au  début  des  cinq  lettres  qui  suiyent. 


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LETTRES   INÉDITES   DE   JEAN-JACQUES   ROUSSEAU.  33 

qu'il  y  a  pour  la  messagerie  Tembarras  de  faire  retenir  nos  places 
à  Grenoble  et  de  descendre  avec  notre  bagage  à  Bourgoin  pour 
nous  trouver  au  passage  du  carrosse.  A  Tégard  des  fariniers, 
outre  que  ce  serait  un  autre  embarras  de  descendre  d'ici  nos 
malles  Tune  après  l'autre,  je  veux  éviter  autant  qu'il  se  peut  aux 
honnêtes  gens  de  cette  ville  d'avoir  rien  à  démêler  avec  un  coquin  ' 
tel  que  moi.  Je  comprends  qu'il  en  coûtera  davantage;  mais 
passe  pour  cela.  Je  n'ai  jamais  mis  le  prix  de  l'argent  dans  les 
plaisirs  qu'il  procure  et  que  ne  connais  pas,  mais  bien  dans  la 
peine  qu'il  épargne  et  qui  me  coûte  chaque  jour  plus.  Je  pense 
qu'il  conviendra  d'envoyer  le  charriot  quelques  jours  à  l'avance 
pour  avoir  moins  d'embarras  à  la  fois  ;  et  pour  savoir  exactement 
à  quoi  m'en  tenir,  vous  voudrez  bien  me  marquer  si  je  puis  gar- 
der une  malle  ou  doux  pour  les  charger  derrière  la  chaise  ou  s'il 
faut  tout  envoyer  par  le  charriot. 

Vous  ne  doutez  pas,  je  l'espère,  du  plaisir  que  je  sens  à  me 
rapprocher  de  vous  et  de  la  maman  :  mais  c'est  sans  doute  par 
plaisanterie  que  vous  me  proposez  en  cette  saison  la  récréation 
de  Fourvière  en  sortant  de  Monquin.  Bien  obligé,  belle  cousine, 
de  la  bonne  hospitalité,  mais  je  n'en  abuserai  pas. 

Je  sens  ce  qu'il  y  a  d'obligeant  et  d'honnête  dans  le  retard 
d'envoyer  chercher  Tépinette.  J'accepte  ce  retard,  qui  ne  préju- 
dicie  à  rien.  Je  vous  écrirai  quand  il  sera  temps  de  l'envoyer 
chercher,  et  cela  signifiera  que  je  suis  prêt,  ou  à  peu  près,  pour 
l'envoi  de  la  charrette.  Malheureusement,  nos  tracas  quoique 
petits  nous  effarouchent,  vu  que  nous  sommes  tous  deux  assez 
hypothéqués.  Ma  femme  a  surtout  un  rhumatisme  à  l'épaule  et 
au  bras  droit  qui  la  fait  extrêmement  souffrir;  j'ai  aussi  mes 
misères,  et  tout  cela  ne  rend  pas  alerte  pour  agir.  Il  faut  prendre 
patience  et  faire  comme  on  pourra. 

Permettez-moi  quelques  douceurs  en  retour  des  vôtres.  Voilà 
trois  pots  de  confiture  de  Montpellier  dont  vous  voudrez  bien 
donner  le  choix  à  la  bonne  maman.  A  l'égard  de  l'impair,  s'il  vous 
eml)arrasse,  nous  le  mangerons  ensemble  chez  elle  ou  chez  vous. 

Voilà  les  misérables  restes  d'un  jambon  de  la  façon  de  notre 
ménagère,  que  les  souris  trouvaient  assez  bon.  Je  souhaite  que, 
sur  le  peu  qu'elles  ont  laissé,  leur  goût  soit  confirmé  par  les 
vôtres.  Voilà  aussi  le  panier  aux  confitures  et  au  vin  d'Espagne, 
qu'elle  a  imaginé  de  lester  avec  des  pommes  afin  que  le  vent  ne 
l'emportât  pas. 

TOMB  XLVII.  —  1908.  3 

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34  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Si  VOUS  avez  la  commodité  de  me  faire  acheter  avant  le  départ 
de  la  messagère  quelques  aunes  de  toile  cirée  pour  envelopper 
mon  herbier  et  deux  ou  trois  autres  malles,  je  vous  serai  obligé 
de  vouloir  bien  me  les  envoyer  par  elle  à  son  retour.  Sinon,  il 
suffira  de  me  les  envoyer  par  celui  qui  viendra  chercher  Tépinette 
et  qui  ne  sera  chargé  de  rien  en  venant.  Mes  remerciemens  et 
complimens  à  MM.  de  Lessert.  Nous  saluons  et  embrassons 
conjointement  ma  belle  cousine  et  sa  bonne  maman. 

J.-J.  Rousseau. 

Je  signe  afin  que  vous  connaissiez  sous  quel  nom  vous  devez 
désormais  m'écrire  (1). 

[A  Madame  de  Lessert.] 

(A  Monquin,  47  —  70  (2). 
s 

Je  vous  l'ai  déjà  dit,  cousine,  et  je  vous  le  confirme,  si  votre 
cœur  me  trompe,  il  me  trompe  bien  ;  car  je  ne  m'en  suis  jamais 
défié  un  seul  moment.  Je  n'ai  jamais  cessé  de  compter  sur  votre 
bienveillance  ;  vous  avez  toujours  eu  et  vous  aurez  toujours 
toute  la  mienne  et  quelque  chose  de  plus  ;  ûion  attachement  vous 
est  commun  avec  votre  excellente  mère,  et  je  me  crois  aussi 
bien  voulu  d'elle  que  de  vous.  Voilà,  chère  cousine,  la  vérité 
telle  que  le  Ciel  la  lit  dans  mon  cœur.  Quant  à  l'amitié  et  à 
rétendue  que  je  donne  au  sens  de  ce  mot  si  grand,  si  sacré  pour 
moi,  c'est  une  autre  affaire.  Elle  donne  des  trop  grands  droits, 
elle  impose  de  trop  grands  devoirs  pour  qu'un  infortuné,  victime 
des  noirs  complots  des  puissans  et  des  méchans,  doive  espérer  et 
même  désirer  que  ceux  qu'il  affectionne  osent  remplir  ces  de- 
voirs auprès  de  lui.  Si  cela  arrivait,  je  serais  le  premier  aies  en 
détourner  de  peur  de  les  impliquer  dans  mes  misères  et  de  les 
leur  voir  augmenter  en  les  partageant.  Mais  c'est  un  danger 
auquel  je  n'ai  pas  peur  que  personne  s'expose,  et  tous  ceux  qui 
s*empressent  autour  de  moi  savent  trop  bien  ce  qu'ils  font  pour 
que  je  m'alarme  pour  eux.  Si  j'ai  quelque  ami  sur  la  terre,  j'ai 
dans  ma  situation  la  marque  simple  et  sûre  pour  le  reconnaître. 

(i)  n  avait  repris  son  yrai  nom.  Voir,  dans  la  Correspondance,  la  lettre  da 
12  août  1769  à  «  Madame  Rousseau.  » 

(2)  Cette  lettre  doit  être  des  premiers  jours  do  mars,  puisque  le  9  il  annonce  le 
renvoi  de  l'épinette  (voir  lettre  du  7  mars  à  M**  Boy  de  la  Tour.  Ed.  Rothschild). 


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LETTRES    INÉDITES   DE  JEAN-JACQUES   ROUSSEAU.  35 

Je  ne  cherche  à  la  trouver  dans  personne,  mais  je  n'appellerai 
jamais  mes  amis  ceux  en  qui  je  ne  la  trouverai  pas.  Encore  une 
fois,  je  ne  désire  et  n'attends  plus  aucune  assistance  humaine. 
Je  crois  même  n'en  avoir  pas  besoin  :  mon  innocence  et  ma 
vertu  me  suffisent,  avec  les  soins  tardifs,  mais  sûrs  de  la  Provi- 
dence; donc  je  ne  désespérerai  jamais.  On  a  toujours  beau  jeu 
pour  savoir  ce  que  je  pense,  car  tandis  que  tous  les  cœurs  s'en- 
veloppent à  mes  yeux  de  ténèbres,  le  mien,  transparent  comme 
le  cristal,  ne  saurait  où  cacher  aucun  de  ses  sentimens.  Vous 
venez,  cousine,  d'en  avoir  la  preuve.  J'irai  plus  loin.  Je  ne  doute 
point  que  vous  ne  soyez  l'une  et  l'autre  dupes  de  gens  aussi 
rusés  que  méchans,  qui,  pour  comble  de  scélératesse,  savent 
couvrir  leur  haine  infernale  du  vernis  de  la  générosité.  Je  doute 
encore  moins  que  vous  ne  versiez  un  jour  sur  votre  erreur  des 
larmes  amères.  Quand  je  verrai  donc  que  vous  me  trompez,  j'en 
conclurai  qu'on  vous  trompe;  je  gémirai  sur  moi,  je  vous 
plaindrai,  et  ne  vous  en  aimerai  pas  moins. 

Voilà  mes  sentimens  pour  le  reste  de  ma  vie,  à  moins  que, 
par  une  révolution  difficile  à  prévoir,  votre  cœur  ne  vienne  enfin 
à  s'ouvrir  au  mien;  alors  nous  retrouverons  avec  un  plaisir  égal, 
moi  mon  amie,  vous  votre  ami,  dont  vous  vous  honorerez  un 
jour.  Je  vous  salue,  chère  cousine,  avec  la  plus  tendre  affection. 

Ma  femme  vous  embrasse  de  tout  son  cœur.  Nous  sommes  en 
peine  Tun  et  l'autre  de  cette  vilaine  coqueluche,  et  encore  plus 
de  l'inquiétude  qu'elle  va  vous  donner.  La  lettre  du  papa  n'exige 
point  de  réponse  pressée,  je  pourrai  la  faire  auprès  de  vous.  Dans 
quinze  jours  au  plus  tard,  si  le  temps  se  remet,  vous  pourrez 
envoyer  chercher  Tépinette. 

A  Madame  de  Lessertj  née  Roguin  {sic)^  à  Lyon. 

3 
Monquin,  17  —  70 
9 

Voici,  chère  cousine,  Tépinette,  qui  n'est  pas,  à  la  vérité,  aussi 
bien  emplumée  qu'elle  est  venue,  mais  à  cela  près  en  aussi  bon 
état.  Je  ne  vous  renvoie  pas  les  plumes  de  corbeaux,  non  que  je 
les  aie  employées,  mais  parce  qu'il  a  plu  aux  rats  de  les  manger. 

J'accepte,  et  avec  le  plus  vrai  plaisir,  vos  bons  soins  pour  la 
chambre  à  votre  voisinage,  supposant  qu'elle  est  commode,  sur- 
tout un  peu  gaie,  et  qu'il  y  a  deux  lits,  car  cela  est  d'absolue  né- 


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36  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ccssîté.  Vous  pouvez  la  retenir  pour  le  commencement  de  la 
semaine  qui  suivra  la  prochaine,  et  en  conséquence  nous  tien- 
drons prêt  notre  petit  bagage  pour  qu'il  puisse  être  chargé  le 
samedi  17,  si  la  charrette  arrive  ce  jour-là,  ou  quelqu'un  des 
premiers  jours  suivans,  vous  priant  de  me  donner  avis  par  la 
poste  du  jour  précis  où  elle  arrivera.  Nous  pourrons  partir 
deux,  trois  ou  quatre  jours  après,  si  vous  avez  la  bonté  d'en- 
voyer la  chaise. 

Adieu,  chère  cousine,  je  finis  à  la  hâte  à  cause  que  votre 
messager  compte  aller  encore  aujourd'hui  à  Domarin  (1).  Je 
vous  sais  très  mauvais  gré  de  ne  m'avoir  pas  dit  un  mot  de  la 
petite.  Je  m'inquiète  de  vos  inquiétudes,  et  si  vous  n'en  avez 
plus,  il  n'est  pas  bien  de  m'en  laisser.  Ma  femme  est  absente  à  ce 
moment.  Elle  sera  fort  aise  ainsi  que  moi  de  voir  hâter  celui  de 
nous  rapprocher  de  vous. 

[En  marge  :]  Il  faudra  que  le  panier  aux  pommes  soit  un  peu 
grand,  car  nous  en  avons  encore  beaucoup. 

A  Madame  Boy  de  la  Tour,  née  Roguin,  à  Lyon. 

14 

Monquin.  17  —  70 
3 

L'état  des  chemins  ne  permet  pas  encore  d'espérer  avec  cer- 
titude que  la  charrette  puisse  passer  samedi;  d'ailleurs,  bien  des 
traineries  de  ma  femme  nous  empêcheraient  d'être  assez  prêts 
pour  ce  jour-là.  Ainsi  j'opine  que  la  charrette  ne  vienne  que 
lundi  19  et  la  chaise  le  surlendemain.  Nous  attendrons  l'une 
et  l'autre  conformément  à  cet  arrangement.  Je  n'ajouterai  rien, 
bonne  maman,  à  ces  deux  mots  écrits  à  la  hâte,  sinon  que 
n'ayant  jamais  su  résister  aux  caresses,  je  me  sens  attendri  jus- 
qu'au fond  du  cœur  par  les  vôtres  et  celles  de  ma  cousine.  Le 
petit  souvenir  de  ma  jolie  tante  ne  laissa  pas  aussi  de  me  cha- 
touiller :  mais  je  vous  sais  très  mauvais  gré  de  songer  si  peu  à 
me  donner  un  oncle. 

Je  serai  forcé  de  laisser  ici  vingt  à  trente  bouteilles  de  vin 
qui  est  fort  bon,  quoique  louche.  Ne  verriez-vous  point  quelque 
moyen  praticable  de  le  transporter? 

Ma  femme  vous  dit  mille  choses,  et  je  vous  assure  que  sa 
reconnaissance  et  la  mienne  répondent  bien  à  votre  empressement, 

(i)  Sic, 

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LETTRES   INÉDITES   DE   JEAN-JACQUES   ROUSSEAU.  37 


A  Madame  de  Lessert,  née  Boy  de  la  Tour,  à  Lyon. 

26 
Monquin,  17  —  70 
3 

J'ai  reçu,  chère  cousine,  à  la  fois  vos  deux  lettres,  dont  Tune 
est  sans  date,  ce  qui  ne  me  laisse  juger  que  par  conjecture  do 
celle  qui  est  la  dernière  en  ordre.  Je  partage  assurément  Tem- 
pressement  que  vous  avez  de  me  voir  arriver,  mais  comme  j  ai 
appris  à  ne  pas  régler  sur  mes  désirs  la  mesure  des  possibles,  et 
que  je  suis  certain  de  Pimpossibilité  totale  qu'une  voiture  par- 
vienne ici  dans  Tétat  où  sont  nos  chemins,  je  ne  puis  souscrire 
à  des  arrangemens  qui  mettraient  et  charrette  et  chaise  et  vous 
et  moi  dans  les  plus  désagréables  embarras.  Nos  chemins  sont 
creux  et  comblés  à  tel  point,  qu'à  trois  cents  pas  d'ici  l'on  y 
trouve  quinze  à  vingt  pieds  de  neige,  et  les  terres  à  droite  et  à 
gauche  sont  tellement  détrempées,  que  dix  paires  de  bœufs  n'y 
feraient  pas  faire  dix  pas  à  une  voiture.  Le  bois  manque  à 
Bourgoin,  les  paysans  de  mes  environs  ont  du  blé  à  vendre  et 
grand  besoin  d'argent;  cependant  rien  ne  passe,  ni  charriot,  ni 
cheval,  rien  ne  peut  passer  que  les  piétons,  avec  beaucoup  de 
peine,  en  prenant  un  autre  sentier.  N'allez  donc  pas  vous  mettre 
dans  l'esprit  que  vos  voituriers,  quelque  intelligens  et  zélés  qu'ils 
puissent  être,  pourront  passer  en  s'aidant  Tun  l'autre  et  en  pre- 
nant des  renforts  dans  le  pays.  Cela  est  totalement  impossible, 
et  il  faudra,  comme  qu'ils  fassent,  qu'ils  s'en  retournent  comme 
ils  seront  venus.  Malheureusement,  une  bise  froide  qui  s'obstine 
depuis  trois  semaines  me  laisse  peu  d'espoir  de  voir  sitôt  fondre 
la  neige;  il  n'y  a  que  des  pluies  et  des  vents  chauds  qui  puissent 
opérer  cet  effet.  11  faut  forcément  les  attendre,  et  faire  en  atten- 
dant comme  on  pourra;  sitôt  que  les  chemins  commenceront  à 
devenir  praticables,  je  serai  exact  à  vous  le  mander.  Jusque  là 
vos  soins  et  les  miens  seraient  inutiles,  et  quoi  que  nous  fas- 
sions, je  ne  saurais  démarrer. 

Je  dois  vous  avertir  d'une  autre  chose  encore  :  c'est  que  vous 
ne  me  donnez  pas  assez  de  temps  pour  vous  répondre.  Je  suis  sur 
une  montagne  où,  quoique  à  une  lieue  seulement  de  Bourgoin, 
cela  fait  une  différence  souvent  de  trois  ou  quatre  jours,  vu  la 
difficulté  des  chemins,  surtout  en  hiver,  vu  que  la  poste  arrive 
trop  tard  pour  que  je  puisse  envoyer  chercher  mes  lettres  le 


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38  BEVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

môme  jour  par  des  femmes  ou  filles  qui  ne  veulent  pas  se  mettre 
à  la  nuit  dans  ces  chemins  affreux,  vu  qu'il  m'est  onéreux  et 
même  impossible  d'envoyer  exactement  &  chaque  courrier,  sans 
prévoir  qu'il  doive  rien  m'arriver  pour  cet  ordinaire,  et  de  ren- 
voyer un  autre  exprès  porter  ma  réponse  ;  enfin  tous  ces  inconvé- 
niens  mettent  souvent  un  intervalle  de  plusieurs  jours  entre 
l'arrivée  d'une  lettre  et  la  possibilité  de  ma  réponse  ;  je  vous  ^ 
prie  donc  de  faire  entrer  cette  considération  dans  le  temps  que 
vous  me  laissez  pour  vous  répondre  et  qui  ne  doit  pas  être  cal- 
culé comme  si  j'étais  à  Bourgoin. 

Grand  merci  de  votre  cahier  de  musique.  Il  m'est  d'une  grande 
ressource  pour  prendre  patience,  mais  l'épinette  y  manque  bien 
pour  ce  moment-ci.  La  musique,  comme  vous  dites  fort  bien, 
ne  réchauffe  pas  ma  chambre,  mais  heureusement  le  bois  ne  me 
manque  pas  encore,  et  j'ai  même  eu  de  quoi  en  faire  quelque 
petite  part  à  mes  voisins,  que  la  neige  qui  les  a  surpris  quand 
ils  ne  l'attendaient  plus  a  mis  hors  d'état  d'aller  au  bois.  Mes 
autres  provisions  sont  à  la  vérité  tout  à  fait  à  leur  fin  :  nous 
n'aurons  vraisemblablement  point  de  vin  à  emporter,  et  nous 
n'avons  plus  de  farine  que  pour  une  petite  fournée.  Eh  bien!  que 
s'ensuit-il  de  là?  que  les  choses  impossibles  cesseront  de  l'être 
pour  me  tirer  d'embarras?  Non,  belle  Dame,  il  s'ensuit  tout 
autre  chose  :  c'est  qu'il  est  inutile  de  regimber  contre  la  néces- 
sité. C'est  une  philosophie  que  j'ai  eu  le  temps  d'apprendre  et 
qui,  je  l'avoue,  est  plus  à  mon  usage  qu'au  vôtre,  mais  qui,  plus 
ou  moins,  est  la  leçon  de  tous  les  mortels.  Nous  vous  saluons» 
chère  cousine,  l'un  et  l'autre  de  tout  notre  cœur. 

Je  suis  bien  sensible  à  la  bonté  qu'a  la  maman  de  vouloir  bien 
envoyer  son  domestique  :  mais  je  ne  vois  point  que  cela  soit 
nécessaire. 

[A  Madame  de  Lessert.] 

2 
A  Monquin,  17  —  70 
.4 

J'espère  enfin,  chère  cousine,  avoir  les  chemins  assez  libres 
pour  aller  faire  mes  Pâques  avec  vous  ;  la  neige  a  fondu  dans  la 
campagne,  et  la  pluie  qui  se  prépare  me  promet  de  la  fondre 
aussi  bientôt  dans  nos  chemins  creux.  Sur  cette  attente,  je  vous 
propose  de  vouloir  bien  envoyer  les  voitures  la  semaine  pro- 

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LETTRES    INÉDITES   DE   JEÂN-JACQUES   ROUSSEAU.  39 

chaiiie  et  de  faire  en  sorte  qu'elles  viennent  nous  prendre,  nous 
et  notre  petit  bagage,  le  mardi  10  de  ce  mois  dans  la  matinée, 
afln  que  nous  puissions  aller  coucher  à  Lyon  le  même  jour,  ce 
qui  me  parait  cependant  assez  difficile.  J'ai  été  assez  malade  ces 
jours  derniers  pour  ne  pouvoir  aller  visiter  les  chemins  moi- 
même,  et  c'est  en  vain  que  je  compterais  de  la  part  de  personne 
sur  un  mot  de  vérité  ;  mais  tout  me  fait  présumer  que  le  jour 
marqué  les  voitures  trouveront  le  passage  libre  et  praticable  soit 
par  le  chemin,  soit  par  les  terres.  Ainsi,  si  d'ici-là  nous  n'avons 
plus  de  lettres  l'un  de  l'autre,  je  tiendrai  cet  arrangement  pour 
déterminé  et  je  me  tiendrai  prêt  pour  le  jour  ci-dessus. 

On  m'offre  ici  des  voitures  de  toute  espèce  et  à  choisir  tant 
pour  nous  que  pour  notre  bagage;  on  me  presse  même  jusqu'à 
Timportunité  pour  les  accepter.  Mais  outre  que  cette  acceptation 
d'offres  d'ailleurs  très  obligeantes  a  bien  aussi  ses  incommodités, 
dans  la  concurrence  de  deiix  personnes  qui  ne  sont  pas  trop 
bien  ensemble,  je  ne  saurais  préférer  l'une  sans  offenser  l'autre, 
et  comme  vous  savez,  je  n'ai  pas  besoin  d'augtnenter  le  nombre 
de  mes  ennemis.  Ainsi  je  conclus  à  m'en  tenir  à  notre  arrange- 
ment. Adieu,  chère  cousine;  dans  ma  situation  l'on  ne  doit 
jamais  répondre  de  ce  qu'on  fera,  mais  si  rien  ne  s'oppose  à  ma 
résolution,  de  demain  en  huit  nous  aurons,  ma  femme  et  moi,  le 
plaisir  d'embrasser  une  cousine  et  sa  maman  qui  nous  sont  bien 
chères  et  que  nous  saluons  de  tout  notre  cœur. 

A  Madame  de  Lessertj  à  Fourvière. 

[Lyon],  ce  samedi  matin  [mai  1770]. 

Le  cousin,  bien  fâché  de  ne  pouvoir  aller  lui-même  savoir 
des  nouvelles  de  la  pauvre  petite  menote  meurtrie,  espère  en  ap- 
prendre de  bonnes  ce  soir.  Dans  la  supposition  que  le  petit 
spectacle  de  l'Hôtel  de  Ville  puisse  amuser  un  moment  l'excel- 
lente maman  et  toute  sa  digne  famille,  il  mande  à  sa  chère 
cousine  qu'il  y  a  six  billets  pour  lundi  et  autant  pour  mardi  qui 
leur  sont  destinés  et  dont  elles  peuvent  arranger  la  distribution 
entre  elles  comme  elles  le  jugeront  à  propos  (1).  Si  ce  nombre 

(i)  Une  fiche  jointe  à  cette  lettre  porte  la  note  suivante  :  «  Pendant  le  séjour 
que  i.-J.  Rousseau  fit  à  Lyon  en  1771  [1770,  sans  doute],  on  crut  dans  une  société 
qu'il  trouveroit  plaisir  à  voir  jouer  le  Devin  du  village  et  le  drame  lyrique  de 
Pygmalton,  etc..  »  -^  Le  bas  du  papier  est  déchiré. 


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40  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ne  suffit  pas  pour  les  amis  ou  amies  dont  elles  jugeront  à  propos 
de  se  faire  accompagner,  elles  peuvent  dire  librement  combien 
elles  en  souhaitent  de  plus,  ils  y  seront  ajoutés.  Le  cousin  a 
pensé  que  ce  partage  en  deux  jours  leur  serait  plus  commode,  et 
il  sera  mieux  aussi  pour  la  chose,  vu  la  petitesse  de  remplace- 
ment. Il  attend  réponse  ce  soir  &  cause  qu'on  est  obligé,  par  la 
raison  que  je  viens  de  dire,  de  faire  d'avance  les  arrangemens. 

Ma  femme  salue  de  tout  son  cœur  la  chère  cousine  et  se 
flatte  d'être  de  son  cortège  ou  de  celui  de  la  maman  lundi  à 
THôtel  de  Ville.  Bien  entendu  que  son  billet  dont  je  me  charge 
ne  sera  pas  compris  parmi  les  douze. 

A  Madame  de  Lesscrt. 

26 
Lyon  (1),  n  - 10  (2) 
5 

Je  ne  puis  encore,  chère  cousine,  vous  faire  en  ce  moment 
une  réponse  précise  quant  aux  billets;  le  petit  nombre  qu'on  me 
fournit  ordinairement  est  presque  tout  engagé  et  ne  m'a  point 
encore  été  envoyé;  comme  on  les  imprime  dans  la  matinée, on 
ne  m'envoie  guère  les  miens  qu'à  midi,  et  si  l'on  venait  à 
m'oublier,  je  ne  voudrais  enfreindre  que  pour  vous-même  ou 
les  vôtres  ma  règle  de  n'en  point  demander.  Si  on  me  les 
envoie,  comme  je  l'espère,  vos  amis  auront  la  préférence  et  je 
remettrai  le  nombre  que  vous  me  marquez  à  monsieur  votre 
beau-frère,  qui  s'est  chargé  de  les  faire  passer  à  leur  destination. 

J'ai  passé  très  agréablement,  malgré  la  pluie,  une  journée 
franche  auprès  de  la  bonne  maman,  et  il  ne  tiendra  pas  à  moi 
que  je  n'aille  derechef  avec  ma  femme  lui  demander  Thospi 
talité.  Si  votre  maison  était  moms  pleine,  vous  savez  avec  quel 
plaisir  j'en  irais  occuper  un  petit  coin;  mais  j'ai  pour  maxime, 
malgré  lair  natal,  que  le  plus  vif  empressement  ne  doit  jamais 
vous  faire  oublier  la  discrétion.  Je  suis  fâché  de  ne  pouvoir  être 
demain  de  votre  pèlerinage.  J'apprends  que  vous  attendez  le 
cher  mari  sur  la  fin  de  la  semaine  ;  ne  viendrez-vous  point  le 
recevoir  ici?  Cet  arrangement  me  conviendrait  si  fort  que  je 
voudrais  bien  qu'il  vous  convînt  un  peu. 

Je  reçois  en  ce  moment  des  billets,  en  moindre  iiombre  que 

(1)  Sic.  Cette  lettre  ne  peut  être  que  de  mai  1770. 

(2)  En  tête,  le  quatrain  qu'on  a  tu  plua  haut. 


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LETTRES   INÉDITES   DE  JEAN-JACQUES   ROUSSEAU.  41 

ci  devant,  vu  Textrême  affluence  des  curieux.  Cela  fait  que  je 
n'en  puis  donner  que  deux.  Mais  M.  le  major  m'ayant  fait  dire 
que  la  porte  serait  ouverte  aux  personnes  que  je  mènerais  avec 
moi,  je  ne  doute  point  qu'il  n'ait  la  même  complaisance  pour 
celles  que  je  chargerais  d'une  lettre,  et  j'en  donnerai  une  à  ceux 
pour  qui  vous  vous  intéressez,  s'ils  la  désirent,  vu  que  l'heure  ci 
mon  indisposition  ne  me  permettent  pas  d'aller  moi-môme. 

Bonjour,  chère  cousine,  je  suis  si  fort  pressé  que  je  ne  sais 
ce  que  j'écris.  Mais  je  crois  lire  trop  bien  dans  votre  excellent 
cœur  pour  que  vous  ne  lisiez  pas  un  peu  dans  le  mien.  Ma 
femme  vous  embrasse  avec  la  même  tendresse  que  son  mari, 
c'est  tout  dire. 

A  Madame  de  Lesseri,  à  Lyon. 

A  Paris  (le  reste  de  la  date  est  déchiré)  (1). 

Votre  lettre,  chère  cousine,  m'a  épanoui  le  cœur,  et  les  té- 
moignages de  votre  souvenir  m'ont  bien  fait  sentir  qu'il  sera  le 
même  pour  vous  toute  ma  vie.  Quoique  j'eusse  assez  exactement 
de  vos  nouvelles  par  la  bonne  maman,  je  sentais  toujours  qu'il 
me  manquait  quelque  chose  qui  ne  me  manque  plus  depuis 
votre  lettre. 

Que  Dieu  vous  le  rende,  mon  aimable  amie;  pour  moi,  je 
vous  le  rends  bien  de  tout  mon  pouvoir.  Que  je  me  réjouis 
pour  le  bon  papa  qu'il  vous  ait  eu  auprès  de  lui  vous  et  votre 
fille  pour  aider  aux  chères  nièces  à  lui  faire  supporter  les  maux 
attachés  à  la  vie  déclinante.  Quel  dommage  que  cet  excellent 
homme,  si  digne  de  toutes  les  consolations,  n'en  goûte  qu'au- 
tour de  lui  et  de  celles  qu'il  faudra  qu'il  laisse,  et  qu'il  n'em- 
porte pas  avec  sa  vertu  l'espoir  d'en  trouver  le  prix,  qu'il  ne 
laissera  pas  de  trouver  sans  doute,  mais  dont  l'attente  n*aura 
point  embelli  ses  derniers  jours  ! 

Vous  avez  fait  une  autre  œuvre  de  miséricorde  non  moins 
précieuse  auprès  de  ma  pauvre  tante,  que  je  pourrois  appeler 
ma  mère  par  tous  les  soins  maternels  qu'elle  a  pris  de  moi  dans 
mon  enfance.  Ah!  si  vous  eussiez  connu  alors  cette  excellente 

(1)  Cette  lettre,  qui  n'existe  plus  qu'en  copie,  doit  être  de  novembre  1170.  Elle 
fat  en  effet,  comme  on  va  voir,  remise  aux  frères  de  Lessert,  qui  durent  quitter 
Paris  le  27  novembre  1770  (voir  lettre  de  Rousseau  à  M-*  Boy  de  la  Tour  du  26  no- 
vembre, éd.  Rothschild). 


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42  REVUK  DBS  DEUX  MONDES. 

fille  !  Elle  avait  aussi  de  ces  beautés  qu'un  heureux  naturel  rend 
plus  touchantes;  elle,  était  presque...  il  ne  lui  reste  plus  que 
ses  vertus  et  l'attachement  d'un  cœur  sur  lequel  elles  n'ont  pas 
été  sans  fruit.  Chère  cousine,  je  vous  trouve  encore  plus  ado- 
rable par  vos  bontés  pour  elle  que  par  toutes  celles  dont  vous 
m'avez  comblé.  Ohl  que  n'étais-je  à  genoux  entre  vous  deux, 
mouillant  alternativement  ses  mains  et  les  vôtres  des  plus  déli- 
cieuses larmes  que  l'attendrissement  puisse  faire  couler!  Vous 
m'aviez  dit,  chère  amie,  qu'on  ne  l'avait  pu  trouver  h  Nyon,  et 
que  Tannée  échue  de  sa  pension  lui  avait  été  envoyée  par  la 
poste.  Cela  m'avait  mis  en  quelque  peine  sur  le  sort  de  cet  en- 
voi. Vous  m'auriez  fait  plaisir  de  me  donner  quelque  éclaircis- 
sement sur  ce  point,  afin  que,  s'il  y  avait  fallu  suppléer  par  ce 
qui  restait  encore,  je  songeasse  de  bonne  heure  à  remplacer 
celui  de  l'année  prochaine.  Car  quoique  j'aie  fait  &  ma  tante 
cette  petite  pension  dans  un  moment  d'abondance  qui  n'a  pas 
été  long  et  que  je  ne  fusse  guère  en  état  de  la  lui  faire  en  ce 
moment,  si  la  chose  était  à  faire,  je  suis  pourtant  bien  déter- 
miné, puisqu'elle  l'a,  à  ne  la  lui  jamais  ôter,  quoi  qu'il  arrive, 
durant  sa  vie  ou  la  mienne.  Qu'elle  en  ait  besoin  ou  non,  peu 
importe  ;  il  me  suffit  d'être  sûr  que  cette  perte  l'affligerait. 

Eh  quoi  !  chère  cousine,  encore  cette  pension  du  Roi  d'An- 
gleterre !  Je  croyais  qu'il  n'en  était  plus  question  depuis  long- 
temps. Lorsque  j'y  renonçai,  j'eus  tort  peut-être,  mais  après 
avoir  réparé  ce  tort,  je  pouvais  m'attendre  que  cette  réparation 
serait  agréée  et  que  j'en  serais  instruit.  Cela  n'est  point  arrivé; 
mon  parti  est  pris,  comme  vous  savez,  et  je  n'ai  rien  à  écrire 
au  général  Conway. 

Je  présume  que  cette  lettre,  dont  je  charge  messieurs  vos 
frères,  que  j'ai  le  plaisir  de  voir  ici,  vous  trouvera  de  retour  à 
Lyon  en  bonne  santé,  au  milieu  des  objets  chéris  qui  vous  y 
rappelaient,  et  dont  vous  allez  bientôt  augmenter  le  nombre. 
Jouissez,  chère  amie,  de  tout  ce  qui  peut  donner  ici-bas  un  prix 
à  la  vie,  et  plaignez  ceux  qui,  faits  pour  le  goûter  ainsi  que 
vous,  n'ont  pas  eu  le  même  bonheur.  Adieu,  je  vous  quitte  à 
regret  et  nous  vous  embrassons  l'un  et  l'autre  de  tout  notre 
cœur.  Ma  lettre  a  tardé  longtemps,  et  dans  l'intervalle  j'ai  eu  le 
plaisir  d'apprendre  quelquefois  de  vos  bonnes  nouvelles,  dont 
je  me  réjouis. 

Jean-Jacques  Rousseau. 


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L'ÉNERGIE   AMÉRICAINE 

D'APRÈS    LES   PLUS    RÉCENTES  OBSERVATIONS  (l) 


Les  États-Unis  nous  attirent  par  le  magnifique  déploiement  de 
leur  vigueur,  par  l'intensité  de  leur  vie.  Il  semble  que  nos  civili- 
sations fatiguées  puissent  se  ranimer  à  leur  contact,  se  retremper 
dans  les  eaux  vives  de  cette  fontaine  de  Jouvence  où  des  immi- 
grans  de  toutes  nations  dépouillent  leur  vieillesse.  Les  nombreux 
et  remarquables  témoignages  qui  se  sont  multipliés  depuis 
quelques  années  se  rapprochent  et  s'ordonnent  suffisamment 
pour  nous  laisser  entrevoir,  par  delà  les  décors  de  l'activité  et  de  la 
richesse,  les  traits  caractéristiques  de  l'individu  et  de  la  société, 
pour  nous  révéler  surtout  la  puissance  de  l'idéal  qui,  mettant 
au  service  de  cette  société  toutes  les  forces  vives  de  la  religion, 
de  l'éducation  et  de  l'action  sociale,  l'oriente  vers  un  avenir  dont 
les  difficultés  ne  doivent  pas  cacher  à  nos  yeux  les  promesses. 

I 

Le  caractère  le  plus  apparent  et  en  même  temps  le  plus 
essentiel,  celui  que  tous  les  observateurs  ont  vu  le  premier, 
parce  qu'il  est  le  plus  saisissant,  et  retrouvé  dans  tous  les  autres, 
parce  qu'il  s'y  accuse,  c'est  l'activité  hardie,  l'appétit  d'action, 
l'élan  de  l'Américain  des  États-Unis.  Chaque  société  reçoit,  en 
effet,  sa  détermination  fondamentale  de  la  tâche  qu'elle  a  &  rem- 

(1)  p.  de  Rousiers,  la  Vie  américaine,  2  voL;  —  J.  Huret,  En  Amérique ,  2  vol.  ; 

—  Félix  Klein,  Au  pays  de  la  vie  intense;  —  G.  Wagner,  Vers  le  cœur  de  l'Amé- 
rique; —  Urbain  Gohier,  le  Peuple  du  XX*  siècle;  —  Paul  Adam,  Vues  d'Amérique, 

—  Henry  Bargy,  la  Religion  dans  la  Société  aux  États-Unis;  —  Th.  Bentzon, 
femmes  d'Amérique;  —  Les  Américaines  chez  elles;  —  Fraser,  L'Amérique  au  tra- 
vail, ita.d,  fr.;  —  Vicomte  G.  d'Avenel,  Aux  Êtats-Uniê;  —  Louis  Aubert,  Améri- 
cains et  Japonais. 


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44  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

plir;  et  cette  tâche  était,  là- bas,  la  mise  en  valeur  de  richesses 
prodigieuses.  Elle  s'imposa  dès  le  début.  Les  premiers  colons  eux- 
mêmes,  venus  dans  une  intention  bien  différente,  les  puritains 
du  Yorkshire,  qui  abandonnèrent  leur  refuge  de  la  Hollande  pour 
sauvegarder  leur  langue  et  résolurent  de  transporter  TAngle- 
terre  par  delà  l'Océan,  se  trouvèrent  contraints  de  se  mettre  à 
Toeuvre  et  d*obéir,  si  Ton  peut  dire,  à  cette  sommation.  Ils  dé- 
barquaient sur  une  terre  aux  immensités  disponibles,  qui  ne 
leur  présentait  rien,  mais  qui  leur  promettait  tout.  Elle  invitait 
au  travail,  et  le  pionnier  n'avait  qu'à  avancer  pour  conquérir. 
La  propriété  s'étendait  devant  lui,  libre,  indéfinie,  offerte  à  son 
seul  effort.  Il  se  constitua  bientôt,  sur  les  divers  points  du  ter- 
ritoire où  s'étaient  établies  les  colonies,  des  sociétés  dominées 
par  les  conditions  économiques,  comme,  dans  d'autres  circon- 
stances et  sous  l'empire  d'autres  nécessités,  il  s'était  formé  des 
sociétés  de  type  militaire  ou  théocratique.  Mais  c'est  le  dévelop- 
pement de  l'industrie,  avec  les  progrès  de  la  vapeur,  de  l'élec- 
tricité, la  découverte  des  mines,  qui  devait  décupler  l'expansion 
de  l'énergie,  de  Tinitiative,  de  l'audace.  Un  monde  inexploité 
attendait  la  main  et  Tesprit  de  l'homme.  L'homme  répondit  à 
cet  appel. 

Rien  ne  venait  l'en  détourner.  Le  passé  n'était  point  derrière  le 
présent,  avec  ses  exigences  et  ses  complications  de  toute  sorte  : 
intérêts  contraires  à  concilier,  passions  à  ménager,  rancunes  à 
assouvir,  injustices  à  redresser,  inégalités  à  supprimer.  Nul 
héritage  ne  pesait  sur  les  mains  libres  des  travailleurs.  Le  sens 
de  leur  activité  ne  se  trouvait  point  déterminé  par  des  directions 
antérieures  et  leur  effort  se  tournait  spontanément  vers  l'ave- 
nir, s'orientait  naturellement  vers  l'œuvre  nécessaire.  Dans  de 
telles  conditions,  il  est  facile  de  vouloir  et  d'agir.  La  volonté 
et  l'action  se  concentraient  sur  une  seule  fin  :  la  production 
de  la  richesse.  C'était  une  condition  primordiale  de  vie  avant 
d'être  une  ambition.  C'était  l'ultimatum  de  l'instinct  de  con- 
servation, Téqui valent  du  souci  de  la  défense  extérieure  chez 
les  peuples  environnés  d'ennemis  ou  de  rivaux.  Les  colons  de  la 
Nouvelle-Angleterre  ne  connaissaient  pas  ce  souci,  que  devait 
igaorer  jusqu'à  nos  jours  la  grande  nation  à  laquelle  ils  ont 
donné  naissance.  La  jeune  République  n'eut  donc  point  à  dé- 
fendre, ni  même  à  garder  des  frontières  qui  reculaient  devant  ses 
progrès.  Les  circonstances  donnaient  à  ses  rêves  un  tout  autre 


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R^^' 


L*ÉNERGIE   AMÉRICAINE.  45 

objet  que  la  gloire  militaire.  Enfin,  elle  n'était  pas  accaparée 
non  plus  par  celte  lutte  intérieure  contre  le  pouvoir  qui  a  jeté 
tant  de  peuples  dans  l'action  politique  et  y  a  ramassé  toutes  leurs 
énergies.  L'État  n'a  jamais  pu,  là-bas,  être  oppresseur.  Il  no 
s'est  point  constitué  fortement  en  debors  et  au-dessus  des  indi- 
vidus. Ceux-ci,  au  contraire,  l'ont  créé  de  toutes  pièces,  à  leur 
image,  selon  leurs  besoins  et  leur  idéal,  tout  près  d'eux,  sans 
qu'aucun  prestige  mystique  pût  s'attacher  à  une  origine  très 
réaliste,qui  ne  s'enveloppait  point  des  brumes  du  passé  et  ne  se 
perdait  ni  dans  les  nuages  de  la  mytbologie,  ni  dans  les  lé. 
gendes  de  l'béroïsme.  Les  chefs  ne  descendaient  ni  des  dieux,  ni 
des  demi-dieux:  c'étaient  des  hommes,  désignés  par  des  hommes, 
pour  une  œuvre  définie  et  tout  humaine. 

Rien  n'altérait  donc,  rien  n'atténuait  le  caractère  essentielle- 
ment économique  de  cette  société  vouée  au  plus  intense  labeur. 
Il  marquait  chaque  individu  de  son  empreinte  et  réduisait  ainsi 
à  l'uniformité  une  diversité  croissante  où  se  confondent  toutes 
les  races  et  tous  les  peuples.  Car  l'immigration  jette  sur  les 
rives  de  la  Nouvelle- Angleterre  et  dans  les  espaces  libres  du 
vaste  continent  une  multitude  toujours  croissante  d'Européens 
aventureux  et  résolus,  qui  se  livrent  à  cette  force  transforma- 
trice. Ceux  qui  viennent  aux  États-Unis  chercher  fortune  se 
sentent,  en  effet,  pour  une  raison  ou  pour  une  autre,  plus  forte- 
ment attirés  vers  eux  qu'attachés  à  leur  propre  patrie.  Mal 
adaptés  &  leur  milieu,  incapables  d'en  accepter  les  nécessités  et 
d'en  subir  le  déterminisme,  vaincus  ou  mécontens,  ils  y  vivaient 
mal  et  ne  demandaient  qu'à  s'en  détacher.  Disons  mieux  :  ils  en 
étaient  déjà  détachés,  tandis  qu'ils  se  trouvaient  au  contraire  en 
affinité  et  comme  en  harmonie  préétablie  avec  le  pays  où  les 
appelaient  leurs  tendances  et  auquel  ils  appartenaient  déjà  en 
quelque  mesure  par  leurs  goûts  et  leurs  aspirations.  Si  parmi 
eux  quelques-uns  se  sont  trompés  et  ont  cédé  à  une  illusion, 
c'est  en  les  rejetant  que  la  nouvelle  société  leur  révélera  leur 
erreur.  Une  sélection  naturelle,  on  serait  tenté  de  dire,  devant 
une  si  puissante  machine,  une  élimination  automatique,  ne  lais- 
sera persister  que  les  plus  capables  d'adaptation.  Dans  ces  con- 
ditions, il  ne  saurait  y  avoir  de  réfractaires  :  le  jeu  de  la  vie 
les  a  supprimés.  Ils  reviennent  dans  leurs  pays  d'origine  ou 
flottent  là-bas  comme  des  épaves  qui,  sans  se  mêler  à  l'im- 
mense océan,  surnagent  dans  son  écume. 


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46  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

Ceux  qui  restent  s'harmonisent  d'autant  plus  facilement  au 
nouveau  milieu  qu'il  ne  leur  offre  pas  de  résistance.  Il  n'a  pas 
ces  contours  arrêtés,  immuables,  où  s'affirme  la  physionomie 
d'une  nation  séculaire,  intraitable  sur  ses  traditions,  ses  souve- 
nirs et  ses  habitudes.  Une  telle  nation  a  beau  être  accueillante 
et  hospitalière  :  elle  reste  impénétrable.  L'immigrant  aura  tou- 
jours le  sentiment  d'être  un  étranger,  chez  des  étrangers.  11 
pourra  s'y  plaire,  aimer  ses  hôtes,  devenir  par  la  naturalisation 
leur  compatriote  :  il  restera  distinct  du  type  national  auquel  une 
assez  longue  évolution  serait  seule  capable  de  le  réduire.  Rien 
de  pareil  aux  États-Unis.  De  plus,  ils  sont  trop  jeunes  pour 
avoir  été  mêlés  au  passé  de  l'Europe,  trop  loin  pour  avoir  pesé 
sur  ses  destinées  ;  nous  ne  sommes  séparés  ni  par  des  souvenirs 
génans,  ni  par  des  exaspérations  de  voisinage.  Enfin,  l'assimila- 
tion est  d'autant  plus  facile  qu'elle  se  fait  par  le  dehors,  grâce 
aux  nécessités  d  une  vie  tout  extérieure,  réalisée  dans  ce  dé- 
ploiement d'énergie  qui  est  le  facteur  essentiel  de  l'ftme  améri- 
caine et  en  commande  toutes  les  modalités. 

II 

L'énergie  physique  de  l'effort  domine  toute  la  psychologie  de 
rAméricain.  Pionniers  et  défricheurs  des  origines,  trappeurs  du 
Nord  ou  cow-boys  des  solitudes  de  l'Ouest,  chercheurs  d'or, 
prospecteurs,  lanceurs  d'affaires,  ouvriers  affamés,  aventuriers 
en  quête  de  leur  c<  chance,  »  tous  ne  subsistent  qu'à  force 
d'énergie.  Cette  nécessité  initiale  n'a  point  changé  :  on  la  retrouve, 
à  peine  transposée,  chez  les  rois  de  l'industrie,  des  chemins  de 
fer  ou  de  la  finance.  L'intensité  de  l'effort  n'est  pas  moins  grande 
pour  se  maintenir  au  faîte  que  pour  y  monter.  Les  romanciers 
d'aujourd'hui,  Upton  Sinclair,  Frank  Norris,  A.  H.  Lewis,  nous 
peignent  en  traits  sévères  cette  fureur  d'agir  et  de  dominer, 
comme  Bret  Harte  évoquait  «  sous  une  forme  joyeuse  les  luttes 
des  robustes  individus  »  qui  venaient  tenter  fortune  aux  eldo- 
rados californiens,  u  comme  Fenimore  Cooper  avait  décrit  leurs 
efforts  tragiques,  le  combat  contre  la  nature  vierge,  la  conquête 
de  la  forêt  et  de  la  prairie,  la  substitution  de  l'être  fondateur  et 
industrieux  &  l'Indien  chasseur  et  instinctif  (1).  »  Sous  l'influence 


(1)  Paul  Adam,  op.  cit.,  p.  339. 


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l'énergie  américains.  47 

de  l'exemple,  la  contrainte  des  faits  se  transfonne  en  résolution 
volontaire  :  les  succès  rapides  engagent  chacun  à  s'évertuer  ; 
toutes  les  forces  se  tendent  dans  le  même  sens,  et  il  se  produit 
une  émulation  analogue  à  celle  qui  multiplia  les  vocations  mili- 
taires autour  des  héros  de  la  République  et  de  l'Empire. 

Placez  une  énergie  exaltée  devant  un  champ  d'activité 
immense:  elle  brûlera  d'entreprendre.  L'initiative  est  un  des 
traits  constitutifs  du  caractère  américain.  Une  de  ses  manifesta-- 
tions  les  plus  curieuses  est  le  peu  de  goût  des  Américains  pour 
les  carrières  toutes  faites,  la  tendance  universelle  à  ne  pas 
adopter  de  carrière  du  tout.  Au  lieu  d'aspirer  à  «  se  caser,  »  cha- 
cun cherche  la  fortune  et  essaie  tour  à  tour  les  situations  les 
plus  diverses.  M.  Jules  Huret  nous  rapporte  le  cas  d'un  conduc- 
teur de  train,  Alsacien  d'origine,  mai»  déjà  complètement  amé- 
ricanisé, à  la  première  génération.  D'abord  gérant  d'hôtel,  il 
avait  fait  des  économies  et  allait  de  venir  patron  lui-même,  quand 
il  perdit  son  argent  dans  une  mauvaise  affaire.  Il  s'était  alors 
engagé  au  service  d'une  compagnie  de  chemins  de  fer,  parce 
qu'il  avait  ainsi  l'occasion  de  rencontrer  beaucoup  de  gens,  et  il 
attendait  «  sa  chance,  »  dont  il  ne  doutait  pas.  «  Comparez  Tallure 
et  le  langage  de  cet  homme  avec  celui  de  son  collègue  français. 
L'un,  qui  ne  se  sent  là  que  provisoirement,  en  attendant  Voppor- 
iunity  de  se  lancer  dans  les  affaires  et  de  faire  fortune;  l'autre, 
content  de  son  sort,  ou  du  moins  résigné,  et  dont  le  seul  rêve 
est  d'atteindre  le  moment  delà  retraite,  ime  retraite  misérable  !  » 

On  comprend  que  de  tels  hommes  ne  reculent  pas  devant  le 
risque.  C'est  une  condition  indispensable  du  succès.  Elle  n'effraie 
pas  des  gens  dont  toute  la  destinée  est  d'entreprendre,  tout 
l'idéal  de  réussir,  ni  que  fascinent  des  exemples  d'audace  heu- 
reuse. Ce  n'est  pas  assez  de  dire  qu'ils  n'en  ont  point  peur  :  ils 
l'aiment.  Le  risque  les  passionne  comme  un  jeu,  les  séduit 
comme  une  aventure.  C'est  leur  façon  à  eux  de  livrer  bataille 
et  ils  y  apportent  la  même  intrépidité  que  nous  admirons  dans 
d'autres  combats.  «  L'Américain  dédaigne  la  ruine  comme  le 
héros  dédaigne  la  mort  (1).  »>  Cette  bravoure  lui  est  naturelle;  il 
s'y  complaît  et  la  pousse  jusqu'à  la  bravade.  Un  projet  le  tente 
s'il  est  un  défi  au  sens  commun,  à  la  prudence  et  aux  habitudes. 
C'est  ce  qu'il  appelle  fièrement  une  idée  bien  américaine.  Le 

(1)  p.  Adam. 

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48  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

paradoxe  est  devenu  le  tour  naturel  de  son  action,  comme  chez 
d'autres  un  tour  d'esprit.  Il  entrahie  ceux-ci  à  Terreur  et  le 
mène,  lui,  à  la  faillite,  —  quatre-vingt-dix  fois  sur  cent,  au 
témoignage  de  M.  Carnegie. 

Derrière  cette  activité  résolue  et  directe,  une  intelligence 
précise  et  linéaire,  qui  n'est  jamais  tentée  de  s'étendre,  n'est 
point  en  danger  de  se  disperser  et  favorise  naturellement  le 
maximum  d'application  exclusive.  Il  n'y  a  pas  plus  de  dilettan- 
tisme dans  les  esprits  que  de  flânerie  dans  les  rues.  Chacun 
marche  à  son  but,  droit  et  vite,  sans  s'arrêter,  sans  s'attarder, 
sans  se  distraire.  C'est  une  double  économie  de  force  et  de 
temps.  Tout  l'homme  est  occupé  à  faire  ce  qu'il  fait,  et  il  n'est 
jamais  tenté  de  faire  autre  chose  ;  car  le  reste  ii'existe  point  pour 
lui.  De  là  le  contraste  entre  la  rectitude  de  l'Américain  dans  ses 
affaires,  la  précision  quïl  y  apporte,  et  d'autre  part  le  vague  où 
il  laisse  tout  ce  qui  n'est  pas  cet  objet  déterminé.  Il  ne  s'inté- 
resse jamais  qu'à  une  idée  :  celle  qu'il  réalise. 

Encore  ne  se  dégage-t-elle  qu'à  mesure  qu'il  la  réalise  ;  car  la 
pensée  ne  précède  pas  l'action,  ne  se  déploie  pas  en  dehors 
d'elle  :  elle  en  procède  plus  qu'elle  ne  l'inspire.  Les  races  spé- 
culatives se  plaisent  à  imaginer  des  actions  qu'elles  n'accom- 
plissent jamais.  Les  Américains  agissent  leur  pensée;  leur  esprit, 
d'allure  toute  pratique,  n'a  pas  seulement  sa  fin,  mais  son  prin- 
cipe même  dans  l'action.  M.  Paul  Adam  a  rappelé  les  récentes 
et  déjà  célèbres  théories  de  William  James  sur  les  émotions,  et 
il  lui  a  suffi  d'en  étendre  un  peu  le  sens  pour  nous  y  faire  voir 
l'expression  même  du  caractère  américain,  la  formule  réfléchie 
et  philosophique  de  son  instinct  naturel.  Qu'est-ce  autre  chose, 
en  effet,  cette  priorité  de  l'action,  que  la  raison  d'être  des  exer- 
cices par  où  nous  déterminons  notre  corps  aux  attitudes  des  sen- 
timens  que  nous  voulons  éprouver,  des  pensées  auxquelles  elles 
semblent  correspondre?  Nous  -comprenons  mieux  alors  l'impor- 
tance des  sports  dans  la  vie  américaine.  Nous  comprenons  aussi 
la  valeur  des  apparences,  si  elles  ne  font  plus  que  devancer  et 
préparer  la  réalité.  Efforcez-vous  de  paraître  ce  que  vous  voulez 
être  :  non  seulement  on  pourra  croire  que  vous  Têtes  ;  mais,  tôt 
ou  tard,  vous  le  serez.  C'est  la  justification  psychologique  du 
bluff.  Les  idées  de  l'Américain  se  frayent  leur  voie  à  travers  l'ac- 
tion, comme  celles  de  Numa  Roumestan  à  travers  les  mots,  et  de 
même  que  celui-ci  avait  besoin  de  parler,  celui-là  a  besoin  d'agir. 


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l'éa'ergie  américaine.  49 

Mais  ce  serait  une  méprise  de  nier  l'idée  parce  que  chez  ce 
peuple  essentiellement  actif  elle  n'est  pas  souveraine.  Si  elle 
n'est  jamais  une  fia,  elle  est  toujours  un  moyen,  et,  à  ce  titre,  elle 
intervient  partout;  sa  place  retrouve,  pour  ainsi  dire,  en  éten- 
due ce  qu'elle  perd  en  élévation,  et  on  lui  rend  peut-être  en  im- 
portance ce  qu'on  lui  ôte  en  dignité.  L'Américain  «  croit  que  pour 
faire  de  l'argent,  comme  pour  faire  des  poèmes,  l'intelligence  et 
le  savoir  sont  également  nécessaires  (1).  »  Nous  serions  tentés 
de  nous  demander  si  cette  assimilation  des  diverses  formes  de 
l'activité  contribue  davantage  à  relever  l'art  de  faire  de  l'argent 
ou  à  rabaisser  celui  de  faire  des  poèmes.  On  monte  là-bas  une 
Université  comme  une  usine,  et  d'ailleurs  n'a-t-elle  pas  le  même 
but  :  le  rendement  financier,  l'utilité  pratique?  On  ne  conçoit 
la  culture  et  on  ne  la  juge  que  par  rapport  à  la  richesse  maté- 
rielle, soit  pour  son  accroissement,  soit  pour  son  emploi.  La 
culture  doit  servir  à  acquérir  la  richesse,  ou  à  l'utiliser,  à  l'orner. 

L'action  est  donc  une  nécessité  imposée  par  les  circonstances; 
la  volonté  est  devenue  le  caractère  dominant  de  l'individu  ;  l'in- 
telligence lui  est  subordonnée.  Nous  étonnerons-nous  que  le 
sentiment  disparaisse?  Dans  la  concurrence  vitale,  chacun  est 
trop  embarrassé  de  soi  pour  penser  aux  autres,  trop  préoccupé 
de  vaincre  pour  s'apitoyer  sur  les  vaincus,  trop  pressé  d'avan- 
cer pour  s'attarder  à  les  secourir.  La  formidable  machine  éli- 
mine le  déchet.  Rien  n'est  plus  frappant  que  de  voir  comment 
fonctionne  là-bas  l'assistance,  comment  se  manifeste  la  solida- 
rité. Elles  ne  se  pénètrent  jamais  d'aucune  tendresse.  Il  était 
réservé  à  l'Amérique  de  nous  révéler  une  figure  originale,  celle 
du  philanthrope  sans  amour,  ignorant  la  douceur  d'illuminer  les 
visages  et  de  faire  éclore  un  peu  de  joie  sur  son  passage.  Un 
milliardaire  qui  a  500  000  francs  à  dépenser  par  jour  se  fait  un 
point  d'honneur  de  ne  pas  donner  de  pourboire,  parce  que  ce 
n'est  pas  dû.  C'est  un  homme  «  exact,  »  —  un  homme  dont 
la  conduite  a  la  beauté  d'un  calcul.  On  ne  néglige  rien  pour 
perfectionner  ceux  qui  peuvent  résister  et  servir,  les  forts  ;  on 
abandonne  les  faibles  impitoyablement.  Ils  ne  comptent  pas  ;  ils 
n'intéressent  point  :  on  ne  semble  pas  les  voir.  M.  Paul  Adam  a 
bien  marqué  ce  trait,  qu'il  oppose  a  notre  sensiblerie  du  vieux 
monde,  et  qu'il  admire.  Que  cela  est  vieux  jeu  d'avoir  pitié  de  la 

(1)  P.  Adam,  p.  353. 

TOUS  XLVii.  —  1908.  .  4 

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i 


90  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

souffrance!  Demandez  à  M.  Jules  Huret  comment  on  en  use  en 
Amérique.  A  Pittsburg,  Tenfer  industriel  où,  parmi  les  60000  Ita- 
liens et  les  300000  Slaves,  Croates,  Hongrois,  etc.,  de  la  ville  et  de 
ses  faubourgs,  il  en  est  tant  dont  l'organisme,  usé  par  les  priva- 
tions antérieures,  ne  peut  supporter  le  dur  travail  et  le  vent  gla- 
cial, à  Pittsburg,  capitale  du  trust  de  Tacier  qui  donne  par  an 
700  millions  de  bénéfices,  il  n'y  a  pas  d'hôpital!  Il  y  a  des 
bibliothèques,  fondées  par  M.  Carnegie,  Free  to  people^  et  on 
vient  d'inaugurer  un  institut  qui  lui  a  coûté  30  millions. 
Débrouillez-vous,  et  .si  vous  êtes  de  force  à  résister,  en  voici 
les  moyens.  Mais  si  vous  faiblissez,  vous  proclamez  par  là  votre 
indignité  de  vivre  et  vous  n'avez  plus  qu'à  mourir.  Les  grandes 
victoires  industrielles  sont  comme  les  autres  :  elles  jonchent  le 
champ  de  bataille.  Le  conquérant  détourne  les  yeux  et  passe. 
Il  a  d'autres  combats  à  livrer.  Ceux  qui  sont  morts  sont  morts. 
C'est  la  conception  même  de  Napoléon,  pour  qui  les  Améri- 
cains ont  d'ailleurs  tant  d'enthousiasme.  Mais  Napoléon  ne  se 
piquait  point  d'humanitarisme.  Le  «  pacifisme  »  de  M.  Carnegie 
nous  touche  moins,  et  ses  prêches  contre  la  guerre  perdent  de 
leur  sens.  Avant  de  songer  à  ceux  que  des  éventualités  futures 
tout  à  fait  hors  de  son  pouvoir  exposeraient  à  périr,  ne  serait-il 
pas  plus  simple  et  plus  humain  au  roi  de  l'acier  de  regarder 
ceux  qui  meurent  à  ses  pieds  et  doht  Técrasant  labeur  bâtit 
chaque  jour  pierre  à  pierre  l'édifice  de  sa  royauté?  M.  Carnegie 
est  à  coup  sûr  une  âme  généreuse,  un  philanthrope  animé  de 
nobles  intentions  :  il  fait  le  bien  à  l'américaine,  et  c'est  cet 
aspect  du  caractère  américain  qu'il  importait  de  signaler. 

Nous  en  trouverions  mille  autres  indices,  tous  plus  choquans 
pour  nous  les  uns  que  les  autres.  La  législation  des  accidens  du 
travail  s'inspire  du  même  esprit.  «  Il  existe  une  décision  de  la 
Cour  suprême  de  Pensylvanie  établissant  que,  en  cas  d'accident 
survenu  à  un  ouvrier  étranger  d^s  les  usines  de  l'État,  la 
famille  de  cet  ouvrier,  si  elle  n'est  installée  en  Amérique,  ne 
pourra  revendiquer  de  dommages- intérêts...  Ce  sont  de  conti- 
nuels massacres...  Aucune  précaution  n'est  prise  pour  sauve- 
garder la  vie  des  ouvriers,  et  comme  les  compagnies  sont  toutes- 
puissantes,  que  les  tribunaux  leur  sont  acquis,  et  qu'en  outre 
la  loi  elle-même  est  en  leur  faveur,  elles  ne  se  gênent  pas  (1).  » 

(1)  J.  Huret,  II,  397. 


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l'ékercic:  américaine.  SI 

Dans  ce  pays  où  rhomme  n'a  de  valeur  que  par  son  activité 
et  son  effort,  où  l'on  ne  se  met  en  peine  ni  d'égards,  ni  de  pitié 
pour  ceux  qui  ne  peuvent  lutter,  les  dispositions  ne  sauraient  être 
meilleures  envers  ceux  qui  ne  le  peuvent  plus.  La  vieillesse  est 
une  incapacité;  elle  déprécie  Thommeet  par  avance  le  supprime. 
Qu'il  cède  la  place  quand  son  rôle  est  fini.  C'est  ici  le  royaume 
de  la  jeunesse.  Tous  les  observateurs  sont  frappés  du  nombre  et 
de  l'importance  des  situations  occupées  par  de  jeunes  hommes. 
De  bonne  heure,  ils  sont  indépendans,  et  les  parens  les  lais- 
sent libres  de  leurs  initiatives  et  de  leurs  travaux.  Ils  vont  de 
l'avant,  et  leur  âge,  loin  de  les  desservir,  les  favorise.  Car  il 
les  met  en  harmonie  avec  l'esprit  et  le  caractère  de  leur  pays, 
qui  a,  lui  aussi,  toutes  les  qualités,  tous  les  défauts  de  la  jeu- 
nesse. Suivant  qu'on  regarde  davantage  ceux-ci  ou  celles-là,  on 
le  critique  ou  on  l'admire.  Mais  on  ne  peut  guère  s'empêcher  de 
voir  les  uns  et  les  autres,  qui  se  manifestent  avec  un  égal  éclat. 

Exaltation  de  la  volonté,  subordination  de  l'intelligence, 
amoindrissement  de  la  sensibilité,  nous  trouvons  là  tous  les 
caractères  du  type  actif,  dans  son  opposition  la  plus  tranchée 
avec  le  type  sensitif  et  intellectuel  des  vieux  pays  celto-latins. 
Les  circonstances  de  toute  sorte  et  les  conditions  de  vie  ont 
favorisé  le  développement  de  celui-là  dans  toute  sa  pureté, 
comme  celui-ci  s'est  épanoui  dans  la  France  classique  et  roman- 
tique des  trois  derniers  siècles.  En  contraste  avec  cette  physio- 
nomie qui  nous  est  si  familière,  nous  allons  voir  se  dessiner  la 
physionomie  de  la  société  américaine. 

III 

Chez  nous,  la  société  se  distribue  et  s'organise  dans  des 
cadres  dessinés  par  les  siècles;  l'ambition  est  donc  de  s'y  ins- 
taller et  d'y  jouir  des  avantages  correspondans.  Les  honneurs, 
la  sociabilité,  le  loisir,  voilà  des  fins  désirables  :  la  richesse  n'a 
de  prix  que  dans  la  mesure  où  elle  les  favorise.  On  la  considère 
comme  attachée  naturellement  à  un  certain  rang,  à  de  certaines 
fonctions  :  soit  qu'elle  y  conduise,  soit  qu'elle  en  vienne,  elle 
n'est  jamais  qu'un  accessoire  de  la  charge  ou  de  la  dignité.  Dans 
cette  société  d'origine  féodale,  ce  serait  déroger  que  d'acquérir. 
Telle  était  du  moins  la  conception  primitive,  qui  résista  si  long^ 
temps  au  progrès  des  idées  modernes,  et  dont  on  retrouverait 


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dJ  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

encore  l'empreinte  dans  nos  mœurs  d'aujourd'hui.  En  Amérique, 
au  contraire,  sous  l'impérieuse  nécessité  de  mettre  en  valeur  le 
'  pays  vierge,  de  réaliser  les  virtualités  dont  il  éblouit  et  grise  les 
hommes,  la  loi  initiale  et  fondamentale  est  de  produire  :  loi,  au 
sens  le  plus  fort  et  le  plus  précis  du  mot,  à  savoir  «  nécessité 
qui  dérive  de  la  nature  des  choses.  »  On  voit  ce  peuple  s'éver- 
tuer, arriver  à  la  richesse,  et  on  croit,  parce  qu'elle  est  le  terme, 
qu'elle  était  le  but.  Illusion,  qu'il  peut  partager  lui-même.  Son 
activité  est,  en  q^aelque  sorte,  condamnée  à  produire.  Notre 
idéal  serait  de  posséder  sans  acquérir;  l'Américain  aimerait 
mieux,  s'il  le  fallait,  acquérir  sans  posséder. 

La  meilleure  preuve  de  cette  disposition,  c'est  qu'il  continue 
de  travailler  quand  il  a  atteint  —  ou  dépassé  —  les  limites 
extrêmes  de  la  richesse.  11  travaille  et  fait  travailler  son  argent, 
qui  doit  produire  à  son  tour.  Il  na  jamais  rêvé  de  «  se  retirer,  » 
avec  SOS  gros  revenus  ou  ses  petites  rentes,  dans  son  apparte- 
ment de  ville,  son  château  ou  sa  maison  des  champs.  Il  croit 
peut-être  aimer  le  travail  pour  la  richesse;  mais  la  société 
marche  à  sa  fin,  qui  est  la  production  intensive,  et  l'attrait  de 
l'or  est  un  moyen  d'y  faire  servir  l'homme,  comme,  au  dire  de 
Schopenhauer,  l'amour  nest  que  l'illusion  de  l'individu,  mené 
par  la  volonté  de  l'espèce. 

Or,  on  n'attache  pas  aux  moyens  plus  d'importance  qu'ils  n'en 
méritent:  ce  sont  des  instrumens  qu'on  utilise  et  qu'on  aban- 
donne avec  la  même  facilité.  De  là,  ce  caractère  de  provisoire  que 
prennent  toutes  choses  en  Amérique.  On  s'accommode  du  provi- 
soire, on  l'aime,  parce  qu'il  favorise  la  marche  en  avant,  les 
transformations,  les  essais  de  toute  sorte,  les  innovations,  le 
progrès.  On  en  supporte  sans  peine  les  inconvéniens,  rachetés 
par  un  résultat  qui  seul  importe.  La  vie  sociale  ressemble  à  un 
campement  universel.  La  famille  est  un  groupe  instable  dont 
chaque  membre  semble  se  tenir  à  la  disposition  des  circonstances. 
Dans  nos  vieilles  civilisations  où  tout  est  assis  et  en  place,  où  la 
force  de  la  tradition  et  des  habitudes  est  plus  puissante  sur  nous 
que  l'attrait  du  nouveau  ou  l'amour  du  risque,  le  père  aime 
diriger,  et  les  enfans  se  laissent  volontiers  conduire.  La  famille, 
à  peu  près  immobilisée  et  fortement  encadrée,  n'a  que  peu  de 
jeu.  Elle  vit  beaucoup  plus  d'elle-même,  par  elle-même  et  pour 
elle-même.  L'héritage  est  sacré,  transmis  intégralement.  Là-bas, 
rien  de  pareil.  Ge  qui  importe,  c'est  d'acquérir  la  fortune,  non 


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l'énergie  ajméricaine.  L'3 

de  la  transmettre;  c'est  de  courir  sa  chance  et  de  faire  sa  vie. 
Le  fils  choisit  sa  carrière,  la  fille  son  mari.  A  peine  les  parens 
sont-ils  consultés,  et  leur  avis  ne  fait  pas  loi. 

Les  domestiques  ne  font  aucunement  partie  de  la  maison; 
ou  plutôt  il  n'y  a  pas  de  domestiques.  Des  employés,  qui  conser- 
vent toute  leur  indépendance,  se  chargent,  moyennant  une  très 
forte  rétribution,  d'un  service  déterminé,  hors  duquel  ils  n'ac- 
ceptent point  d'ordre  et  qu'ils  abandonneront  à  l'improviste,  dès 
que  l'envie  leur  en  prendra.  Les  Américains,  faits  à  ces  més- 
aventures, ont  réduit  au  strict  minimum  le  rôle  de  la  domesticité; 
les  commodités  mécaniques  y  suppléent;  et,  pour  le  reste,  ils  se 
servent  eux-mêmes  ou  vont  au  restaurant.  «  L'Américain  est 
dans  la  vie  comme  le  soldat  en  campagne  (1).  » 

Il  n'est  pas  plus  difficile  pour  la  maison  commune,  —  la  cité 
ou  l'Etat,  —  que  pour  sa  maison  privée.  Dans  les  villes,  les  ser- 
vices municipaux  ne  sont  pas  assurés  ou  le  sont  mal  ;  on  se  dé- 
robe aux  règlemens  de  police  par  des  protections  ou  des  pots. 
de-vin.  Quant  aux  politiciens,  ce  sont,  sauf  de  très  honorables 
exceptions,  les  plus  corrompus  du  monde,  gens  décriés,  inca- 
pables de  réussir  dans  les  affaires  et  auxquels  les  citoyens  actifs 
et  intelligens,  assez  occupés  de  leurs  propres  intérêts,  aban- 
donnent la  chose  publique.  Les  Américains  ont  pris  leur  parti 
d'être  mal  administrés  ou  mal  gouvernés,  comme  un  célibataire 
qui  gagne  beaucoup  d'argent  se  résigne  au  désordre  de  sa  maison 
et  trouve  son  compte  à  ne  point  s'embarrasser  d'un  contrôle.  Ne 
croyez  pas  que  ce  soient  là  propos  de  journalistes  à  la  plume 
un  peu  vive,  ni  boutades  de  polémistes.  Des  observateurs  im- 
partiaux constatent  le  fait,  de  graves  savant  vous  l'expliquent, 
c'est-à-dire  le  rattachent  à  ses  causes,  d'où  nous  venons  de  le 
dériver  ;  et  M.  Boutmy  l'exprime  par  cette  comparaison  éner- 
gique :  tf  On  n'attache  pas  plus  d'importance  qu'il  ne  faut  à  la 
bonne  tenue  du  tripot  où  l'on  fait  fortune  (2).  » 

Et  les  vainqueurs  sont  regardés  comme  des  joueurs  heureux. 
Ils  n'ont  pas  ni  n'inspirent  le  sentiment  d'une  supériorité.  Il  ne 
peut  y  avoir  en  Amérique,  non  seulement  de  castes  plus  ou 
moins  fermées  et  jalouses,  mais  même  de  classes  distinctes,  de 
conditions  arrêtées,  définitives.  Tous  ces  gens  sortent  du  même 
monde,  ont   reçu  la  même  éducation,  gagnent  plus  ou  moins 

(1)  J.  Huret,  op,  ciL,  t.  II,  p.  356. 

(2^  Esquisse  d'une  psychologie  du  peuple  américain. 


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54  REVUF  DS8  DEUX  MONDES. 

d'argent  et  par  ailleurs  sont  égaux.  Toute  situation  est  provi- 
soire :  chacun  s'évertue  à  mopter,  et  un  instant  suffit  pour  pré- 
cipiter du  faîte.  Cette  universelle  instabilité  exclut  toute  diffé- 
rence radicale  entre  ceux  qui  possèdent  et  ceux  qui  aspirent  à 
posséder  :  îes  uns  et  les  autres  sont  bien  trop  ardens  à  lutter 
pour  s'immobiliser  dans  des  hiérarchies.  C'est  ce  qu'il  ne  faut 
point  perdre  de  vue,  si  nous  voulons  comprendre  les  mœurs 
américaines.  Domestiques  et  employés  regardent  ceux  qu'ils 
servent  aujourd'hui  comme  des  enrichis  de  demain  peuvent 
considérer  des  enrichis  d'hier.  Il  n'est  pas  rare  que  des  jeunes 
gens  ou  des  jeunes  filles  trop  pauvres  pour  payer  leurs  frais 
d'études  aillent  gagner,  durant  les  mois  d'été,  dans  de  grands 
hôtels,  le  prix  du  «  terme  »  universitaire,  ou  môme  se  mettent 
au  service  de  leurs  camarades  riches. 

Mais  si  l'argent  ne  suffit  pas  à  créer  des  classes,  il  donne  aux 
,  vainqueurs,  aux  multimillionnaires,  une  physionomie  assez 
distincte.  L'Europe  connaît  «  les  Quatre  Cents,  »  cette  aristo- 
cratie de  la  fortune  et  du  luxe  qui  a  ses  palais  dans  la  cin- 
quième Avenue  et  ses  villas  à  Newport.  M.  Paul  Bourget  les  a 
observés  en  psychologue  et  nous  les  a  peints  en  romancier  (1). 
Leur  seule  originalité  étant  l'argent,  ils  ne  peuvent  guère  se 
distinguer  entre  eux  et  de  leurs  concitoyens  que  par  leurs  dé- 
penses et  leurs  excentricités.  Ils  portent  jusque  dans  la  philan- 
trophie  de  la  profusion  et  de  l'ostentation.  M"*  Stanford  crée,  en 
Californie,  une  Université  qu'elle  dote  de  150  millions  de  francs, 
et  qu'elle  dédie  à  la  mémoire  d'un  fils.  La  fondatrice  à  cheval 
se  détache  sur  la  frise  d'un  arc  de  triomphe;  un  socle  immense, 
au  milieu  d'une  cour  pavée  de  mosaïque,  porte  toute  la  famille  ; 
une  église  entière  est  consacrée  à  la  mémoire  du  père  et  un 
musée  spécial,  tout  en  marbre,  avec  de  massives  portes  de 
bronze,  conserve,  à  côté  des  pipes  dans  lesquelles  fuma  M.  Stan- 
ford, la  première  bavette  de  l'enfant,  ses  jouets,  les  peignes  de 
Madame  et,  sous  verre,  la  robe  qu'elle  revêtit  pour  poser  devant 
M.  fionnat!  (2) 

Ce  qui  séduit  l'excentrique  dans  ses  extravagances,  le  philan- 
thrope dans  ses  libéralités,  c'est  l'énorme.  La  disproportion  et 
le  manque  de  mesure  semblent  des  qualités  chez  ce  peuple 
comme  ils  sont  chez  nous  des  défauts,  parce  que   le  souci  du 

(1)  Ouire-mer, 

(2)  J.  Huret,  op,  cil,,  t.  II,  pp.  68  et  saivantot. 


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l'énergie  américaine.  S5 

millionnaire  européen,  héritier  d'une  civilisation  raffinée,  est  de 
satisfaire  à  la  fois  et  de  prouver  son  goût,  tandis  qu'il  s'agit, 
pour  le  millionnaire  américain,  d'étaler  sa  puissance.  Il  aura 
tous  les  raffinemens  du  luxe,  auxquels  pourvoit  la  richesse, 
tandis  qu'il  n'aura  pas  toujours  ceux  du  confortable,  qui  exigent 
une  délicate  entente  de  la  vie  et  l'éducation  des  siècles.  Le  palais 
enchanté  que  le  caprice  d'un  milliardaire  fait  jaillir  du  sol  ne 
changera  ni  ses  besoins  ni  ses  manières.  L'homme  ne  se  trans- 
forme pas  aussi  vite  que  sa  demeure  ou  ses  écuries. 

Gardons-nous  pourtant  de  méconnaître  l'action  et  les  inten- 
tions de  ces  riches.  Us  sont,  non  point  peut-être  au  sens  où  nous 
l'entendons,  mais  dans  un  sens  plus  moderne  à  la  fois  et  plus 
antique,  une  aristocratie.  Ils  ont  l'instinct  social;  ils  assument 
volontiers  quelques-unes  des  attributions  que  nous  laissons 
prendre  chez  nous  à  l'État  centralisateur  :  ils  créent  des  services 
publics.  Gomme  les  aristocraties  de  jadis,  celles  des  cités  grec- 
ques, de  l'époque  féodale  ou  des  républiques  italiennes,  ils  par- 
ticipent à  l'action  commune,  agissent  dans  son  propre  sens  :  ils 
ont  travaillé  et  ils  veulent  aider  les  autres  à  travailler... 

Car,  avant  tout,  cette  société  travaille.  On  ne  voit  guère 
d'abord  que  son  labeur,  intense  et  merveilleux.  Tous  les  obser- 
vateurs ont  admiré  un  développement  industriel  dont  les  pro- 
grès inquiètent  les  plus  actives  nations  de  l'Europe,  menacent 
les  plus  solides  suprématies.  Transportée  dans  ce  terrain  neuf  et 
maniée  par  ces  énergies  entreprenantes,  la  science  a  été  mise 
rudement  et  délibérément  à  son  œuvre  pratique,  qui  est  non  de 
diriger  la  vie,  mais  de  la  servir,  d'accroître  ses  moyens  sans  phi- 
losopher sur  ses  fins,  de  prévoir  et  de  pourvoir.  Du  coup,  elle 
a  donné  sa  mesure.  Elle  a  fourni  à  l'homme  un  matériel  incom- 
parable, qui  lui  assure  la  victoire  dans  toutes  les  concurrences. 
L'Amérique  est  devenue  un  immense  atelier  où  le  travail  per- 
fectionne incessamment  ses  instrumens  et  ses  produits.  Partout 
l'automatisme  rapide  et  précis  des  machines,  qui  économise  la 
main-d'œuvre,  a  remplacé  l'effort  de  l'ouvrier.  Toutes  les  intelli- 
gences sont  tendues  vers  cette  fin  immédiate,  utilitaire  :  faire 
plus  vite,  ou  moins  cher,  ou  mieux.  On  a  atteint  des  résultats 
étonnans.  Un  ingénieur  anglais,  M.  J.  F.  Fraser,  en  a  présenté 
le  tableau  d'ensemble  dans  son  curieux  livre,  America  ai  work  (1), 

(1)  Voyez  la  traducUon  française,  l'Amérique  au  travail. 


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56 


REVUE   DES   DEUX   MONDES. 


oii  il  s'est  «  eiïorco  de  dégager  les  méthodes  générales  aux- 
quelles il  faut  attribuer  l'essor  prodigieux  qu'a  pris  l'industrie 
américaine  au  cours  des  dernières  années.  »  Les  grands  maga- 
sins ne  sont  pas  moins  curieux  à  observer  que  les  gigantesques 
ateliers;  le  cultivateur  américain  n'est  pas  moins  intéressant  que 
l'ouvrier;  les  collèges  agricoles  ne  méritent  pas  moins  d'atten- 
tion que  les  abattoirs  de  Chicago  ;  plus  encore  que  les  commu- 
nications rapides  à  New- York  nous  devons  admirer  les  procédés 
administratifs  à  Washington  ;  enûn  les  chemins  de  fer,  les  assu- 
surances  et  les  banques  témoignent  du  même  génie  de  l'ordre 
et  de  l'économie.  Mais  c'est  dans  les  grandes  installations  indus- 
trielles, comme  les  ateliers  de  Pittsburg,  qu'il  faut  voir  la  magie 
du  mécanisme.  Les  ateliers  grondans  semblent  déserts.  Les  ma- 
chines continuent  d'obéir,  comme  à  un  maitre  invisible,  à  la 
pensée  qui  les  a  façonnées.  Avec  des  mouvemens  précis,  me- 
surés, qu'aucune  hésitation  n'arrête  et  que  n'alourdit  aucune 
fatigue,  elles  accomplissent  leur  tâche,  elles  expédient  leur  co- 
lossal labeur  :  il  suffit  d'une  main  sur  un  levier,  d'un  doigt  sur 
'un  bouton,  pour  leur  donner  l'impulsion  et  diriger  leur  marche 
harmonieuse.  C'est  ici  le  triomphe  de  l'art  humain;  à  la  place 
des  Cyclopes  soufflans,  ruisselans,  qui  raidissent  leurs  muscles 
et  tendent  leurs  efforts,  il  a  mis  cette  tourelle  glissante,  ce  mar- 
teau rythmé  comme  un  balancier,  cette  machine  qui  valse... 

IV 

La  société  américaine,  grâce  aux  conditions  qui  en  domi- 
nèrent le  développement,  a  donc  sa  physionomie,  comme  l'indi- 
vidu a  son  caractère.  On  s'explique  ainsi  qu'il  y  ait,  malgré  la 
diversité  des  élémens  qui  la  composent  et  viennent  chaque  jour 
la  modifier,  une  nation  américaine,  —  mais  combien  différente 
de  nos  vieilles  nations,  repliées  sur  elles-mêmes,  entre  des  limites 
que  la  nature  et  l'histoire  leur  ont  posées  comme  des  barrières  ! 
Tandis  que  celles-ci  souffrent  plutôt  d'une  concentration  qui  les 
condamne  à  vivre  de  leur  propre  substance  et  les  expose  à  se 
consumer,  celle-là,  au  contraire,  ne  peut  subsister  que  par  un 
perpétuel  effort  d'organisation  et  d'adaptation,  dont  nous  allons 
essayer  de  montrer  à  l'œuvre  les  trois  facteurs  principaux  :  la 
religion,  l'éducation,  l'action  sociale. 

La  religion  est  la  force  directrice  initiale,  comme  les  pre- 


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l'énergie    A3IÉRICA1NE.  57 

miers  colons  anglais  du  Massachusetts  sont  le  fond  de  granit 
sur  lequel  est  bâtie  la  nation  américaine.  Nous  ne  devons  pas 
oublier,  en  effet,  que  de  la  Nouvelle- Angle  terre  ils  se  répan- 
dirent partout,  défricheurs  du  sol,  constructeurs  de  villes,  ini- 
tiateurs d'entreprises,  portant  au  loin,  avec  les  capitaux  de 
Boston,  la  jeune  civilisation  née  sur  les  rivages  de  l'Est.  Il  n'est 
pas  surprenant  dès  lors  que  les  esprils  et  les  mœurs  gardent 
l'empreinte  des  originps  puritaines.  Ajoutons  que  le  dévelop- 
pement démesuré  de  la  vie  économique,  l'intensité  de  l'effort 
matériel,  l'âpre  lutte  pour  la  conquête  de  l'argent,  exigeaient 
un  contrepoids.  L'âme  risquait  d'être  étouffée.  Cet  afflux  de 
toutes  les  convoitises  était  en  même  temps  un  concours  de  tous 
les  déclassés.  Il  devenait  donc  indispensable  que  la  religion  ne 
relâchât  point  sa  prise  et  ne  perdît  pas  son  empire.  Elle  restait 
d'ailleurs,  dans  cette  société  toute  pratique  où  ni  la  philosophie, 
ni  la  littérature,  ni  l'art  ne  trouvaient  un  milieu  favorable,  la 
seule  forme  possible  de  la  vie  spéculative,  la  seule  «  catégorie 
de  l'idéal.  »  L'instinct  de  conservation  poussa,  plus  ou  moins 
consciemment,  à  la  maintenir.  Nécessaire  et  bienfaisante,  pour 
les  fins  immédiates  et  terrestres  elles-mêmes,  elle  garda  les 
sympathies  de  ceux  mêmes  qui,  personnellement  détachés  de  ses 
credos  et  de  ses  pratiques,  eussent  estimé  sans  doute  en  d'autres 
occurrences  son  action  déprimante  ou  tout  au  moins  périmée. 

De  là  r  «  esprit  de  religion,  »  que  tous  constatent  en  Amé- 
rique. Alexis  de  Tocqueville  le  signalait  en  1835,  comme  une 
des  caractéristiques  de  ce  pays.  M.  Paul  Adam  note  en  1903  la 
force  de  «  l'idéal  théiste.  »  M.  l'abbé  Klein,  M.  le  pasteur 
Wagner  s'émerveillent  de  la  large  sympathie  que  tous  témoignent 
à  la  religion.  M.  Henry  Bargy  déclare  que  l'unité  morale  de  la 
nation  américaine  «  est  bien  une  unité  religieuse  et  une  unité 
chrétienne.  »  La  neutralité  de  l'État  n'est  pas  une  indifférence 
hostile,  mais  au  contraire  une  bien^veil lance  égale.  Profondément 
religieux,  il  laisse  à  toutes  les  dénominations  la  plus  absolue 
liberté,  à  l'inverse  de  chez  nous  où  il  est  à  la  fois  irréligieux  et 
interventionniste.  On  pourrait  croire,  en  se  rappelant  l'intolé- 
rance des  premières  générations  de  colons,  qu'il  a  été  conduit  à 
cette  attitude  par  le  progrès  du  scepticisme  :  ce  serait  une  illu- 
sion et  une  erreur.  Si  nous  regardons  avec  soin  les  origines, 
elles  ne  nous  montrent  point  un  pouvoir  temporel  qui  aurait  eu 
d'abord,  avant  de  les  abandonner  ensuite,  des  prétentions  sur  le 


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S8  REVUE  DE8  DEUX  MONDES. 

spirituel,  mais  au  contraire  une  petite  société  religieuse 
s'essayant  à  organiser  un  État.  L'existence  de  plusieurs  sectes  fit 
à  cet  Etat  une  nécessité  de  séculariser  ses  fonctions,  que  d'ail- 
leurs des  individus  entreprenans,  actifs  et  consciens  de  leurs 
droits  avaient  limitées  avec  rigueur.  Il  resta  religieux,  conmie 
la  société  qu'il  représentait,  sans  la  dominer  et  sans  la  conduire. 

De  cette  liberté  elle  n'a  point  profité  pour  se  livrer  à  une 
orgie  théologique.  Tout  entier  à  son  labeur,  ce  peuple  positif  n'a 
ni  le  loisir,  ni  le  goût  des  querelles  byzantines  :  ce  n'est  pas 
le  dogme  qui  lui  importe,  c'est  l'inspiration  morale,  et  plus 
encore,  le  secours  apporté  à  l'action.  Ce  secours,  il  aime  l'avoir 
sous  la  main,  prêt  à  l'usage.  De  là,  cette  floraison  d'Églises, 
correspondant  à  toutes  les  variétés  des  tempéramens  et  des 
caractères,  à  la  diversité  des  goûts  et  jusqu'à  leurs  excentricités. 
L'individu  cherche  spontanément  où  s'encadrer  et  improvise  le 
cadre  si  on  ne  le  lui  présente  pas,  plus  pressé  en  fin  de  compte 
d'utiliser  l'association  que  d'en  discuter  les  principes.  C'est  ce 
qui  explique  le  prestige  de  tant  d'apôtres  bizarres  et  le  succès  de 
leurs  communautés  :  trappistes,  mormons,  shakers,  et,  plus  ré- 
cemment, sous  les  yeux  mêmes  des  derniers  voyageurs,  le 
(c  prophète  »  Dowie  et  sa  fondation  de  Sion  City.  Oui,  en 
l'année  4901,  aux  États-Unis  d'Amérique,  un  homme  peut  se 
faire  passer  pour  la  réincarnation  du  prophète  Élie,  —  Élie  II» 
—  entraîner  des  disciples,  fpnder  une  ville  prospère  sur  les 
bords  du  lac  Michigan  et  gagner  cinquante  millions  :  il  lui 
suffit  d'avoir  à  un  haut  degré  les  énergies  auxquelles  il  fait 
appel,  et  que  ce  soient  des  énergies  «  américaines.  » 

Il  faut  bien  s'arrêter  un  instant  à  ce  phénomène.  Tandis  que 
les  plus  hautes  formes  de  la  religion,  les  plus  nobles  et  les 
plus  pures,  sont  frénétiquement  combattues  dans  de  vieux  pays 
de  tradition  qu'elles  avaient  façonnés,  au  contraire  dans  le  pays 
le  plus  moderne  et  le  plus  positif,  toutes  les  formes  de  religion, 
voire  les  plus  naïves  et  les  plus  grossières,  sont  bienvenues,  et 
il  suffit  qu'une  idée  affecte  le  tour  religieux,  qu'une  entreprise 
prenne  la  forme  religieuse  pour  s'imposer  et  pour  réussir. 
L'athéisme,  s'il  veut  agir,  doit  se  ranger  aux  conclusions  de  la 
foi,  avoir  ses  «  œuvres  »  et  organiser  quelque  chose  qui  res- 
semble à  une  Église.  Tel  est  le  cas  de  la  Société  pour  la  culture 
éthique,  à  New- York.  Le  professeur  Adler,  son  fondateur,  vient 
même  de  se  faire  conférer  par  une  loi  le  droit  de  solenniser, 


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l'énergie  américaine.  59 

comme  le  ministre  d'un  culte,  les  mariages  de  ses  adhérens. 

Si  Tesprit  national  est  religieux,  l'esprit  religieux  n'est  pas 
moins  national.  Intimement  unie  aux  origines  de  la  société, 
liée  à  son  progrès  par  les  services  qu'elle  lui  a  rendus,  la  reli- 
gion a  reçu  son  empreinte  :  elle  est  plus  occupée  à  l'organi- 
sation de  la  vie  qu'à  la  méditation  des  mystères.  Une  Église 
n'est  pas  seulement  une  réunion  de  fidèles  :  c'est  le  plus  souvent 
un  centre  d'action  sociale  et  de  travail  humain.  Autour  d'elle 
se  groupent  les  écoles,  les  hôpitaux,  les  cercles.  Elle  étend  sa 
sollicitude  jusqu'aux  détails  de  l'hygiène,  du  confort  et  de  l'agré* 
ment.  Rien  de  ce  qui  intéresse  l'homme  ne  lui  demeure  étran- 
ger. Aussi  est-elle  puissante  sur  l'homme,  plus  capable  que  toute 
autre  force  de  le  transformer.  Les  Églises  sont  devenues  d'in- 
comparables instrumens  d'assimilation.  Pénétrées  de  l'esprit 
américain,  façonnées  à  son  image,  elles  prêchent  toutes  le  res- 
pect et  l'amour  de  la  grande  nation  américaine.  Rôle  d'autant 
plus  nécessaire,  à  mesure  que  le  flot  de  l'immigration  se  faisait 
plus  envahisseur.  A  l'exercer,  la  religion  accrut  son  prestige. 
On  l'aimait  comme  une  force  morale  bienfaisante;  on  apprit  à 
Taimer  comme  une  force  nationale  indispensable. 

Insensiblement,  la  collaboration  à  la  même  œuvre  rappro^ 
cha  et  réconcilia  les  diverses  dénominations.  L'unité  d'esprit,  la 
communauté  d'action  firent  oublier  ou  négliger  les  divergences 
dogmatiques,  développèrent  le  respect  mutuel,  les  sympathies 
réciproques,  le  sentiment  de  la  solidarité  dans  un  même  effort 
contre  les  deux  ennemis  communs  :  le  vice  et  l'impiété.  Il  appar- 
tenait au  génie  pratique  des  Américains  d'organiser,  si  Ton  ose 
dire,  le  trust  des  religions.  On  en  posa  les  assises  au  fameux 
u  Parlement  »  de  Chicago  en  1893;  mais  il  avait  dès  longtemps 
manifesté  son  existence  et  ne  cesse  de  la  manifester  chaque  jour 
par  les  relations  confraternelles,  les  échanges  de  services,  les 
égards  d'Église  à  Église,  de  prêtre  à  pasteur,  l'entente  cordiale  et 
efficace  entre  tous  ceux  qui  exercent,  suivant  une  expression 
qu'ils  emploient  volontiers,  la  «  profession  spirituelle.  » 

Il  semble  bien  que  cette  entente  ait  tourné  surtout  au  profit  du 
catholicisme  et  on  ne  peut  contester  qu'il  tienne  la  note  domi^ 
nante  dans  cet  accord.  Ferdinand  Brunetière  ici  même  (1)  s'émer- 
veillait de  ses  progrès  et  se  demandait,  au  seuil  d'une  mémorable 

(i)  VoyoB  la  Revu9  du  i**  ntTembre  1818.    , 

i 

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CO  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

étude,  qui  nous  dispense  —  ou  plutôt  nous  interdit  —  de  re- 
prendre la  question,  «  comment  ceux  qui  n'étaient,  il  y  a  cent 
vingt-cinq  ans,  qu'un  peu  plus  du  centième  de  la  population  de 
l'Union,  30  ou  40000  âmes  sur  3  millions  d'habitans,  en  sont 
devenus  lé  septième...  »  L'Église  catholique  est  de  beaucoup  la 
plus  étendue  de  toutes  les  «  dénominations  »  religieuses.  A  ceux 
qui  s'en  réjouissent  et  en  tirent  des  espérances,  les  sceptiques 
et  les  intransigeans,  les  adversaires  de  gauche  et  de  droite,  ceux 
qui  ne  tiennent  pas  à  voir  le  catholicisme  se  développer  et  ceux 
qui  se  forgent  une  chimère  de  1'  «  américanisme,  »  demandent 
à  interpréter  ces  progrès,  s'attachent  à  démontrer  qu'ils  n'ont  rien 
de  «  phénoménal  »  si  on  ne  les  considère  «  ni  avec  les  illusions 
d'un  néophyte  ni  avec  la  virtuosité  d'un  littérateur  (1)  »  et,  pour 
une  fois,  se  réconcilient  dans  cette  constatation.  Nous  n'avons  que 
faire  de  reprendre  cette  querelle,  car  si  la  question  des  progrès  du 
catholicisme  est  en  efifet  fort  complexe,  ce  n'est  point  au  sens  où 
nous  les  entendons  ici.  Sans  doute  l'interprétation  des  chiffres 
a  son  importance  et  l'évaluation  numérique  son  intérêt.  Il  serait 
digne  d'attention,  et  à  certains  égards  indispensable,  de  savoir 
combien  parmi  les  immigrans  catholiques  ou  leurs  descendans 
restent  attachés  à  leur  foi,  combien  deviennent  indifférens  ou 
apostasîent,  quel  est  le  nombre  des  conversions  protestantes,  etc. 
Mais  ce  n'est  point  notre  objet.  Ce  que  personne  ne  pourrait 
nier,  ni  mettre  en  doute,  c'est  la  situation  générale  du  catholi- 
cisme, la  considération,  la  popularité  môme  dont  il  jouit  et  le 
prestige  qui  lentoure.  En  veut-on  quelques  indices?  Au  mois 
de  novembre  1889,  le  président  Harrisson  assiste  à  l'ouverture 
de  l'Université  catholique  de  Washington.  En  1892,  l'Exposition 
de  Chicago  est  inaugurée  par  une  prière  du  cardinal  Gibbons  et, 
à  la  cérémonie  du  soir,  Mgr  Ireland  est  chargé  de  prononcer  le 
discours  principal.  Le  congrès  des  catholiques  est  salué  par  le 
commissaire  de  l'Exposition  au  nom  du  gouvernement  des 
Étals-Unis  et  «  au  nom  de  cinquante  millions  d'Américains  non 
catholiques  qui  aiment  la  justice  et  ont  foi  dans  une  égale 
liberté  religieuse  pour  tous  les  hommes.  »  Et  M.  C.-C  Bonney 
ajoute  ces  paroles  :  «  Le  nouveau  mouvement  catholique  qui 
tend  à  décharger  et  à  relever  les  classes  ouvrières,  ce  mouvement 
qu'a  porté  si  haut  l'Encyclique  pontificale  sur  la  condition  des 


(i)  A.  Houtin,  L'Américanisme, 


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rpjf*?*-,»-. 


l'énergie  américaine.  61 

travailleurs,  a  inspiré  au  monde  proleslant  un  intérêt  profond. 
L'eflfort  de  TÉgiise  romaine  a  excité  Tamour  et  Tadmiration  de 
grand  nombre  d'hommes  étrangers  à  cette  Église.  La  nouvelle 
activité  que  les  catholiques  déploient  pour  répandre  une  édu- 
cation supérieure  a  contribué  également  aux  meilleures  rela- 
tions qui  viennent  de  s'établir.  »  Durant  cette  même  période,  le 
Parlement  des  Religions  se  plut  à  marquer  la  prééminence  du 
catholicisme  (!)•  En  1903,  dans  la  trop  fameuse  grève  de  Pennsyl- 
vanie, le  président  Roosevelt  désigne  un  évêque  catholique, 
Mgr  Spalding,  parmi  les  arbitres.  Ce  sont  des  faits.  Tous  les 
témoignages  concordent  avec  eux,  depuis  Thymne  joyeux  de 
M.  Tabbé  Klein  jusqu'au  cri  d  alarme  de  M.  Urbain  Gohier  : 
«  La  question  catholique,  aux  États-Unis,  est  d'un  extrême 
intérêt.  Le  péril  catholique  y  sera  redoutable  avant  peu  d'années.  » 
De  ces  progrès  du  catholicisme,*  nous  voulons  seulement  dé- 
gager la  signification  nationale  et  préciser  le  rôle  dans  la  société 
américaine.  Ils  sont  liés  à  l'origine  même  de  la  grande  Répu- 
blique. Le  catholicisme  était  alors  bien  misérable.  Son  chef,  le 
vicaire  apostolique  John  Carroll,  était  un  esprit  libéral,  un  ami 
de  Washington.  «  Tandis  que  les  ministres  épiscopaliens,  par 
loyalisme  et  par  intérêt,  n'avaient  secondé  que  mollement  le 
mouvement  épancipateur,  ou  même  y  avaient  résisté,  les  catho- 
liques, opprimés  jusque-là,  le  soutinrent  de  toutes  leurs  forces. 
Ils  acquirent  par  là  même  un  droit  à  la  reconnaissance  de  tous 
les  républicains  et  ceux-ci,  d'ailleurs,  depuis  le  commencement 
de  la  guerre  d'indépendance,  s'étaient  montrés  à  leur  égard  d'au- 
tant mieux  disposés  qu'il  fallait  se  concilier  l'amitié  de  la 
France,  puissance  catholique  (2).  »  De  cette  époque  à  nos  jours, 
le  catholicisme  n'a  jamais  cessé  de  professer  le  plus  grand  respect 
pour  les  institutions  du  peuple  américain,  la  plus  vive  admira- 
tion pour  sa  grandeur  et  le  dévouement  le  plus  sincère  à  sa  for- 
tune. Il  s'est  tenu  en  étroite  harmonie  avec  la  nation;  il  s'est 
appliqué  à  montrer  que  la  religion  «  romaine  »  n'était  pas  une 
religion  étrangère  et  que  l'unité  dogmatique,  loin  d'exclure  les 
diversités  nationales,  en  favorisait  l'épanouissement,  comme 
fleurissent  les  rameaux  fortement  attachés  à  la  tige  commune. 
Si  nulle  part  le  dogme  de  Tinfaillibilité  n'a  été  accueilli  avec  plus 
de  satisfaction  qu'aux  États-Unis,  c'est  que  l'Église  américaine, 

(1)  Voyex  G.  Bonet-Maury,  le  Congrès  des  religions  à  Chicago  en  i89S. 

(2)  A.  HouUn,  L'Américanisme^  p.  11-12. 


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62  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

une  fois  faite  la  part  de  Tautorité,  n'en  est  que  plus  à  Taise  dans 
tout  le  restée,  d'autant  plus  libre  de  ses  mouvemens,  d'autant 
plus  hardie  même,  on  peut  le  dire,  qu'elle  est  plus  sûre  de  la 
solidité  du  lien  qui  la  rattache  à  son  centre  immuable. 

Quand  l'esprit  particulariste  de  quelques  groupes  d'immigrés 
sembla  vouloir  se  mettre  en  travers  du  grand  travail  d'assimila- 
tion auquel  doit  nécessairement  se  vouer  là-bas  l'effort  combiné 
des  élites,  il  ne  trouva  pas  devant  lui  d'adversaires  plus  résolus 
et  plus  énergiques  que  les  chefs  éminens  du  catholicisme,  les 
Keane,  les  Ireland,  les  Spalding.  C'est  la  lutte  contre  le  «  cahens 
lysme  »  ou  système  préconisé  par  le  député  allemand  Cahensly  (1  )» 
et  qui  consisterait  à  accorder  aux  diverses  populations  de 
l'Union  quelques  évoques  de  leur  nationalité  d'origine.  Accepter 
ce  principe,  c'était  admettre  que  l'Amérique  est  un  campement 
de  nationalités  européennes,  Mgr  Ireland  s'attira  de  violentes 
attaques  en  refusant  à  des  paroisses  franco-canadiennes  des 
prêtres  de  leur  langue.  La  mesure  fut  mal  comprise  en  France 
et  mal  jugée.  Le  patriotisme  des  évoques  s'affirma  plus  catégori- 
quement encore  dans  l'affaire  des  écoles.  Au  lieu  de  maintenir 
toujours  et  partout  des  écoles  exclusivement  confessionnelles 
pour  les  catholiques,  plusieurs  évoques  préférèrent,  par  raisons 
d'économie  et  afin  d'éviter  des  rivalités,  [passer  un  compromis 
qui  les  fondit  en  quelque  sorte  avec  les  écoles  publiques,  non 
sans  sauvegarder,  —  est-il  besoin  de  le  dire  ?  —  l'intégrité  de 
l'enseignement  religieux.  C'est  accepter  le  contrôle  du  comité 
scolaire,  City  School  Board,  soumettre  l'établissement  au  régime 
américain,  quelle  que  soit  la  nationalité  de  ses  élèves.  On  ne 
pouvait  se  prêter  plus  largement  à  l'œuvre  d'américanisation. 

Cette  attitude  du  catholicisme  américain  n'est  que  l'expres- 
sion de  son  intime  harmonie  avec  l'esprit  national.  Comme  les 
autres  religions  qui  se  partagent  l'Amérique,  mieux  qu'elles 
encore  parce  qu'il  a  une  action  plus  régulière  et  plus  continue, 
il  s'est  adapté  au  temps  et  au  milieu.  Très  sincèrement,  le  car- 
dinal Gibbons,  Mgr  Ireland,  Mgr  Spalding  sont,  —  parce  qu'ils 
peuvent  l'être,  —  des  hommes  de  leur  temps  et  de  leur  pays.  Ils 
ont  foi  dans  la  science,  qui  ne  menace  pas  les  vérités  qu'ils 
enseignent,  et  dans  la  démocratie  dont  aucun  malentendu  his- 

(1)  M.  Cahensly  intervenait  comme  chef  de  l'œuvre  des  immigrans  allemands 
aux  États-Unis.  Sa  demande  à  Rome,  en  1890,  était  appuyée  par  l'Autriche  et 
ritalie. 


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l'énergie  américaine.  63 

torique  ou  politique  ne  les  sépare.  Ils  s'attachent  à  développer  les 
vertus  actives,  qu'exige  l'âge  moderne  comme  d'autres  temps 
exigèrent  les  vertus  passives  d'humilité  et  d'obéissance,  et  ils 
rappellent  cette  vieille  leçon  trop  oubliée  que  les  vertus  surna- 
turelles sont  Tachèvement  des  vertus  naturelles  et,  par  consé" 
quent,  loin  d'en  pouvoir  dispenser,  les  présupposent.  On  peut  se 
demander  si,  sous  cette  forme  qui  lui  donne  tant  de  prise,  qui  la 
rend  si  aisément  «  préchable  »  à  un  peuple  dévoré  d'activité, 
dominé  par  les  intérêts  de  ce  monde,  la  religion  n'est  pas  un 
peu  trop  esclave  de  la  vie  au  lieu  d'en  être  souveraine.  Esclave? 
Oui,  comme  Thomme  est  esclave  de  la  nature  quand  il  se  soumet 
à  ses  lois  :  seul  moyen  qu'il  ait  d'en  devenir  le  maître.  Si  la 
religion  s'abaisse  vers  U  vie  pour  l'élever  jusqu'à  elle,  est-ce 
faillir  à  sa  mission?  Et  l'aimerions-nous  mieux  dédaigneuse  ou 
hostile,  superbement  isolée  ou  campée  en  adversaire  7  Ce  corps 
qui  ne  cesse  de  grandir  a  besoin  de  maintenir  son  unité  ;  cette 
vie  adonnée  aux  œuvres  matérielles  doit  entretenir  le  sentiment 
de  ses  destinées  supérieures.  La  religion  américaine  satisfait 
une  double  aspiration,  spirituelle  et  nationale.  Les  progrès  du 
catholicisme  dans  l'opinion,  le  prestige  dont  il  est  entouré, 
l'estime  où  le  tient  l'État,  attestent  suffisamment  qu'il  s'est 
signalé  dans  l'œuvre  commune  par  ses  services  et  par  ses  succès. 


Ainsi  s'explique,  pareillement,  le  prestige  de  l'éducation. 
Elle  a  une  fin  tout  utilitaire.  «  Le  jeune  Américain  est  possédé 
du  désir  de  s'instruire,  non  par  amour  de  la  science,  x^onmie 
j'ai  pu  m'en  assurer  au  cours  de  nombreux  entretiens,  mais 
parce  qu'aujourd'hui  la  science  signifie  pour  lui  :  dollars  et 
fortune  (1).  »  Il  faut  une  certaine  vigueur  intellectuelle  et  des 
connaissances  pour  le  commerce,  la  banque,  les  affaires  en  gé- 
néral; les  sciences,  grâce  aux  applications  industrielles,  sont 
devenues  d'indispensables  auxiliaires  du  travail.  La  richesse 
enfin,  une  fois  acquise,  crée  des  obligations,  entraîne  à  des 
raffinemens,  qui  ne  s'accommodent  guère  d'un  état  trop  pri- 
mitif et  trop  fruste.  L'instruction  est  donc,  de  toutes  façons  et  à 
tous  égards,  bienfaisante,  nécessaire.  Mais  elle  reste  un  moyen. 

»    (i)  Fraser,  trad.  fr.,  p.  78. 

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64  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

On  ne  la  recherche  ni  pour  elle-même,  ni  parce  qu'on  attend 
d'elle  une  carrière  toute  faite  :  il  n'y  a  pas  de  carrière  toute  faite 
en  Amérique  et  le  savoir  n'apparaît  pas  encore  comme  un  but. 
On  ne  l'acquiert  jamais  qu'en  vue  d'un  objet  bien  déterminé.  De 
là,  au-dessus  ou  en  dehors  des  écoles  primaires  élémentaires, 
au-dessous  des  Collèges  et  des  Universités,  une  multiplicité 
d'écoles  spéciales,  techniques,  professionnelles.  Cette  société 
perpétuellement  rajeunie  a  tout  à  apprendre,  et  elle  est  con- 
vaincue que  tout  s'apprend.  «  Ils  achètent  à  prix  d'or  des  savans 
à  TEurope.  Ils  convoquent  les  maîtres-queux  des  paquebots 
français  pour  enseigner,  entre  deux  voyages,  aux  filles  du  Mas- 
sachusetts à  gâcher  les  sauces,  et  ils  appellent  des  palefreniers 
d'Epsom  pour  mettre  de  l'élégance  dans  leurs  écuries  (1).  » 
Il  y  a  des  écoles  pour  tout,  pour  toutes  les  sciences,  tous  les 
arts,  tous  les  métiers,  tous  les  besoins.  M.  Jules  Huret  nous 
assure  que,  dans  la  seule  ville  de  Boston,  il  y  en  a  plus  de  six 
cents,  où  l'on  enseigne  depuis  la  cuisine  jusqu'au  journalisme 
musical.  Et  cette  dernière  fait  valoir,  comme  les  autres,  les 
chances  qu'elle  assure  de  trouver  un  emploi,  «  car,  dit  le  pro- 
spectus, il  y  a  des  demandes  croissantes  de  critiques  musicaux 
expérimentés  dans  toutes  les  villes  des  États-Unis.  » 

C'est  ce  constant  souci  de  l'utilité  immédiate  qui  donne  à 
l'éducation  américaine  son  caractère.  Rien  ne  ressemble  moins  à 
notre  idéal  français  de  «  Thonnète  homme,  »  lettré,  mondain, 
préparé  aux  loisirs,  aux  douceurs  et  aux  élégances  de  la  vie 
sociale  par  une  culture  que  les  salons  devaient  achever.  L'édu- 
cation était  alors  une  œuvre  lente,,  patiente,  complexe  et 
harmonieuse,  où  collaboraient  les  chefs-d*œuvre  du  goût,  les 
exercices  d'école,  des  traditions  savantes,  un  milieu  raffiné.  On 
ne  visait  qu'à  polir  l'esprit  et  à  l'aiguiser.  On  lui  donnait  la  pré- 
cision et  l'éclat.  Il  pouvait  servir  à  tout,  mais  ne  suffisait  à  rien, 
ou  plutôt  il  suffisait  à  sa  tâche,  qui  était  de  donner  à  «  l'homme 
du  monde  »  toute  sa  valeur  et  au  commerce  social  tout  son 
prix.  Là-bas  il  s'agit  d'armer  en  hâte  l'individu  et  de  l'équiper 
sommairement.  Muni  de  l'indispensable,  qu'il  aille  devant  lui, 
fasse  sa  trouée  et  conquière  sa  place.  La  meilleure  éducation 
est  celle  qui  lui  mettra  en  mains  l'arme  dont  il  a  besoin  tout 
de  suite,  pour  la  lutte  d'aujourd'hui  ou  de  demain. 

(1)  J.  Huret,  t.  II,  p.  238. 


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l'énergie  américaine.  65 

L'Amérique  a  trouvé,  du  premier  coup,  l'enseignement 
réaliste  qui  lui  convenait.  Tous  les  observateurs  sont  frappés, 
beaucoup  sont  émerveillés  du  caractère  pratique  des  études.  Il 
nous  suffira  d'un  seul  exemple,  le  Business-Collège  de  Sait  Lak^ 
City,  chez  les  Mormons.  «  On  y  fait  une  classe  de  banque  et  on 
y  enseigne  les  affaires.  Mais,  au  lieu  de  cours  arides  de  compta- 
bilité et  de  tenue  de  livres,  il  y  a  de  vrais  guichets  tout  autour 
de  la  classe.  Les  élèves  se  tiennent  derrière  ;  ils  ont  de  vraies 
caisses,  de  vrais  livres  de  chèques  et  des  billets  de  banque 
imités  des  vrais.  Toutes  les  opérations  s'y  font  en  réalité^  et  sur 
des  registres  et  des  imprimés  semblables  à  ceux  des  banques  et 
des  maisons  de  commerce.  On  y  paie,  on  y  encaisse,  on  y  reçoit 
des  ordres  de  vente  et  d'achat,  au  cours  du  jour...  En  sortant  de 
là,  les  élèves  peuvent,  du  jour  au  lendemain,  entrer  dans 
n'importe  quel  bureau  et  y  prendre  n'importe  quelle  place,  sans 
stage  et  sans  apprentissage  (1).  »  Cette  méthode  ne  conduit 
peut-être  pas  à  de  grandes  découvertes  scientifiques;  mais  elle 
parait  souveraine  dans  les  applications.  Les  inventions  améri- 
caines attestent  le  génie  industrieux,  l'audace  créatrice  d'esprits 
qui  ne  rêvent  de  connaître  que  pour  agir  et  ne  voient  dans  le 
savoir  qu'un  moyen  de  pouvoir. 

La  destination  pratique  des  études,  leur  fin  immédiatement 
et  résolument  utilitaire,  doit  contribuer  à  nous  expliquer  aussi 
l'importance  qu'on  attache  à  la  culture  physique.  La  santé  et  la 
force  ne  sont  pas  moins  nécessaires  dans  la  lutte  pour  la  vie  que 
l'intelligence  et  les  connaissances.  Les  Américains  semblent 
même  penser  qu'elles  le  sont  davantage.  De  là  leur  prestige;  de 
là  l'extrême  faveur  des  exercices  qui  peuvent  aider  à  les  acquérir, 
les  conserver  ou  les  accroître.  Même  dans  les  collèges  de  filles, 
les  sports  sont  pratiqués  assidûment.  Les  matches  intercol* 
légiaux  des  Universités  préoccupent  infiniment  plus  l'opinioQ 
que  les  programmes  ou  les  concours.  A  Harvard,  à  Yale,  le 
hokey,  le  foot-ball,  le  baseball  et  l'aviron  tiennent  une  place 
démesurée;  on  travaille  le  muscle  et  le  souffle  avec  plus,  d'ar- 
deur que  les  facultés  spéculatives  et,  pour  quelques  savans  et 
quelques  lettrés,  on  y  forme  à  coup  sûr  beaucoup  d'athlètes. 
La  plupart  de  ces  jeunes  gens  n'aspirent  à  aucune  carrière  libé- 
rale ou  savante  :  ils  s'entraînent,  simplement,  à  être  forts. 

(i)  J.  Himt,  op.  ca.,  t.  n.  p.  iU. 

TOUS  ZLVII«  —  1908.  5 

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60 


REVUE   DES  DEUX  MONDES. 


Et  si  la  première  fonction  de  Técole  américaine  est  de  pré- 
parer à  la  vie,  la  seconde  est  de  préparer  à  la  vie  nationale. 
Car  cette  société  laborieuse  et  hétéroclite  veut  être  une  nation. 
A  cette  exigence  vitale  elle  subordonne  toutes  ses  activités. 
Nous  avons  vu  la  religion  s'y  plier.  L'école  ne  pouvait  manquer 
d  apparaître  aux  Américains  dans  toute  Tétendue  de  son  rôle 
assimilateur.  Elle  prend  Tenfant  de  l'immigré,  et  rien  qu'en 
le  mêlant  à  ceux  qui  sont  nés  dans  le  pays,  en  lui  apprenant 
la  langue,  elle  le  façonne  à  l'image  commune,  elle  l'adapte  à 
l'idéal  commun.  Mais  son  zèle  ne  s'en  tient  pas  à  cette  action 
mécanique,  à  cet  automatisme  déjà  puissant.  Elle  met  une  mé- 
thode rigoureuse  au  service  d'une  volonté  consciente.  Tout  est 
ordonné,  disposé  de  manière  à  créer  et  à  développer  chez 
l'écolier  le  sentiment  national,  le  patriotisme  et  le  civisme. 
On  ne  s'adresse  point  prématurément  à  son  intelligence  pour  lui 
expliquer  les  idées  à  la  fois  abstraites  et  compliquées  d'État,  de 
nation,  de  patrie;  on  ne  s'attache  point  d'abord  aie  convaincre, 
par  des  raisons  dont  la  logique  lui  échapperait  peut-être  et  des 
analyses  où  il  s'égarerait  sûrement,  qu'il  doit  aimer  son  pays,  le 
respecter  et  se  conduire  en  bon  citoyen.  Ou  du  moins  cet  ensei- 
gnement se  simplifie,  se  fortifie  et  s'anime  d'un  esprit  qu'entre- 
tiennent des  procédés  plus  directs  et  plus  efficaces,  à  la  portée 
des  écoliers  les  moins  doués  comme  des  maîtres  les  moins 
habiles.  Une  loi  de  l'État  exige  que  le  drapeau  national  «  flotte 
à  l'extérieur  des  écoles  pendant  les  classes;  il  est  placé  bien  en 
vue  à  l'intérieur  et  salué  chaque  matin  par  les  élèves...  On 
leur  apprend  à  tous  les  hymnes  nationaux  (1).  »  Pour  les  plus 
jeunes,  il  y  a  même  des  exercices  fondés  sur  cette  loi  déjà  citée, 
mise  en  lumière  par  la  psychofogie  américaine,  que  nos  émo- 
tions dépendent  de  nos  gestes,  de  nos  attitudes  et  de  nos  actes  : 
on  met  aux  mains  des  enfans  de  petits  drapeaux  qu'ils  agitent 
en  mesure  d'un  air  de  triomphe  ou  de  défi  et  qu'ils  pressent  sur 
leur  cœur,  avec  une  mimique  destinée  à  réaliser  au  dehors, 
pour  les  ébaucher  au  dedans,  les  sentimens  qu'ils  doivent 
éprouver  et  qu'ainsi  ils  éprouvent  déjà... 

Ces  sentimens,  toute  la  partie  de  l'instruction  qui  n'est  point 
consacrée  aux  connaissances  pratiques  a  pour  objet  de  les  éclai- 
rer, de  les  fortifier,  de  les  approfondir.  Quand  M.   J.   Huret 


(1)  Félix  Klein,  Au  payt  de  la  vie  tn/#n«e. 


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L  ÉNERGIE   AMERICAINE.  67 

visite  les  écoles  primaires  de  Californie,  il  est  frappé  surtout  de 
«  l'importance  extrême  donnée  aux  moindres  faits  de  Thistoire, 
cependant  si  simple  et  si  courte,  des  États-Unis.  Des  noms  de 
généraux  complètement  inconnus,  des  dates  d'événemens  mé- 
diocres, s'enflent  dans  les  livres  et  dans  la  bouche  des  maîtresses, 
comme  les  noms  de  César,  d'Attila  ou  de  Napoléon,  et  comme 
la  date  de  l'avènement  de  Cromwell,  ou  celle  de  la  Révolution 
française.  »  Saisissimt  exemple  de  la  conduite  des  peuples  déci- 
dés à  vivre  !  La  vie  est  l'ensemble  des  forces  qui  luttent  contre 
la  mort.  Une  nation,  comme  un  être  vivant,  ne  subsiste  que  par 
une  <c  création  continuée.  »  Plus  s'élargit  la  part  du  consente- 
ment et  de  la  volonté  dans  la  formation  et  le  maintien  de  l'or- 
ganisme national,  plus  s'impose,  avec  la  nécessité  vitale  du 
patriotisme,  l'urgent  devoir,  pour  l'éducation,  de  l'entre- 
tenir. 

C'est  une  tâche  à  laquelle  ne  manque  point  l'école  améri- 
caine. Et  les  Américains  lui  en  assignent  une  autre,  qui  com- 
plète celle-ci.  En  plein  épanouissement  de  prospérité  matérielle, 
ils  ont  résolu  de  créer  chez  eux  les  organes  d'une  haute  culture. 
A  mesure  que  s'accroissaient  la  population  et  la  richesse,  que 
grandissait  son  corps,  l'idée  se  faisait  jour  d'assurer  aussi  à  la 
nation  une  vie  spirituelle,  de  l'élever  à  la  dignité  des  atnées 
qu'illustrèrent  la  Science,  l'Art  et  la  Pensée.  Il  ne  parait  pas 
possible  d'expliquer  autrement  le  prestige,  assez  indéfini  d'ail- 
leurs, des  études  scientifiques  et  littéraires,  le  zèle  généreux 
des  millionnaires,  la  multiplication  des  universités  et  des  col- 
lèges. Ce  grand  effort  doit  tendre  à  autre  chose  qu'à  multiplier  le 
nombre  des  gradués'.  Les  «  rois  »  des  affaires,  les  Pierpont 
Morgan,  les  Rockefeller,  les  Carnegie,  ne  sont  pas  des  «  hommes 
d'Université.  »  Leur  exemple  pourrait  plaider  avec  une  éloquence 
accessible  à  tous  contre  la  justification  utilitaire  des  Universités. 
Mais  il  y  a  une  justification  plus  haute,  et  ceux  mêmes,  parmi 
les  Américains,  qui  seraient  le  moins  capables  de  la  préciser 
en  formules,  ont  la  foi,  plus  persuasive  que  les  meilleures 
raisons.  Elle  s'est  affirmée  de  bien  des  manières,  dont  aucune 
peut-être  n'est  plus  significative  que  le  projet  d'une  université 
nationale  à  Washington.  Dans  ce  pays  de  décentralisation,  dans 
cet  État,  qui  n'est  qu'une  fédération  d'États  toujours  plus  nom- 
breux, voici  qu'on  rêve  d'une  sorte  d'impulsion  centrale  donnée 
à  l'esprit  américain.  Elle  assurerait  aux  États-Unis,  dit  un  de 


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68  REVUE  DES  DEUX  MORDES. 

sea  plus  ardens  promoteurs,  une  véritable  suprématie  intellec- 
tuelle parmi  les  peuples  de  la  terre  (1).  C'est,  après  le  trust  des 
religions,  le  trust  de  Tintellectualité. 

Il  ne  faudrait  pas,  si  nous  inclinions  à  trouver  cet  enthou- 
siasme un  peu  naïf,  oublier  que  le  peuple  américain,  grâce  à 
son  génie  organisateur  et  à  ses  ressources  colossales,  s'est  vu 
souvent  réaliser  d'un  seul  coup  de  grands  desseins  et  improviser 
de  grandes  choses.  Mais  il  ne  s'avise  point  assez  que  ce  sont 
celles  où  la  collaboration  du  temps  n'est  pas  nécessaire  ou  du 
moins  indispensable.  Son  audace  peut  bien  surmonter  tous  les 
obstacles  ;  elle  ne  saurait  remonter  en  quelques  années  le  cours 
des  siècles  et  ravir  À  ceux-ci  leur  trésor  d'épargnes  patientes  et 
de  traditions  lentement  amassées.  Libre  à  eux  d'ailleurs  d'esti- 
mer que  nous  le  payons  assez  cher  et  de  ne  pas  nous  l'envier  à 
ce  prix.  Mais  nous  le  leur  abandonnerions  qu'ils  ne  pourraient 
nous  le  prendre,  car  il  ne  fait  qu'un  avec  nous. 

C'est  pourquoi  l'Université  nationale  de  Washington  ne 
suffirait  sans  doute  pas  à  «  assurer  aux  États-Unis  la  supré- 
matie sur  tous  les  peuples  de  la  terre.  »  C'est  pourquoi  aussi 
les  Universités  déjà  existantes  ont  encore,  en  dépit  de  leurs  pro- 
grès réels,  de  plus  grands  progrès  à  réaliser.  Leur  vie  un  peu 
factice  est  superposée  comme  du  dehors  à  celle  de  la  nation  : 
elle  n'en  émane  point;  elle  n'est  même  pas  toujours  fondue  avec 
elle.  Il  est  assez  juste,  en  ce  pays  où  des  circonstances  excep- 
tionnelles semblent  avoir  renversé  les  lois  ordinaires  du  dévelop- 
pement historique,  de  compter  sur  l'organe  pour  créer  la  fonc- 
tion. L'organe  est  donc  créé,  vigoureux,  magnifique.  Et  en 
attendant  que  le  temps  lui  donne  un  fonctionnement  tout  à  fait 
normal,  naturel,  la  volonté  humaine,  par  d'habiles  dispositions, 
lui  en  assure  un  plus  ou  moins  artificiel.  Il  y  a  beaucoup  d'illu- 
sions, et  quelque  puérilité,  dans  la  complaisance  avec  laquelle 
certains  Américains  croient  à  leur  culture  classique.  Mais  si 
déjà  beaucoup  déjeunes  gens  se  persuadent  volontiers  qu'ils  sont 
devenus  des  humanistes  consommés,  si  c'est  une  mode  pour  les 
deux  sexes  d'imiter  les  études  philologiques  de  l'Allemagne  ou 
les  études  littéraires  de  la  France,  cela  même  est  un  signe  du 
prix  qu'on  y  attache  et  du  cas  que  l'on  en  fait.  L'influence  aile- 

(1)  John  W.  Hoyt,  Mémoire  présenté  au  Sénat  en  août  1892.  Voyez  Compayré, 
Rapports  de  la  Délégation  envoyée  à  l'Exposition  colombienne  de  Chicago,  etc., 
i893,  p.  29i. 


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l'énergie  américaine.  69 

mande,  exjpliquait  à  M.  J.  Huret  le  président  Harper,  de  l'Uni- 
versité de  Chicago,  «  a  développé  le  goût  de  la  forte  science  et 
du  travail  méthodicfue...  Nous  devons  à  présent  cultiver  chez 
nous  le  goût  de  l'esthétique  et  de  Vexpression.  C'est  l'influence 
française  qui  nous  le  donnera  (1).  » 

VI 

Si  l'éducation  possède  une  puissance  incomparable  pour 
façonner  un  peuple,  en  fondre  les  divers  élémens,  effacer  les 
disparates,  affiner  sa  personnalité,  elle  n'agit  qu'à  la  longue  et 
laisse  ainsi  subsister  les  nécessités  immédiates  qui  demandent 
une  action  plus  énergique  et  plus  pressante.  Chaque  jour  l'im- 
migration européenne  jette  dans  l'île  d'EUis,  «  antichambre  de 
la  Terre  promise,  »  «  des  milliers  de  misères,  d'énergies  et  d'es- 
poirs. »  Italiens  du  Nord  et  du  Sud,  Slovaques,  Russes,  Hollan- 
dais, Arméniens,  Juifs,  Allemands,  Roumains,  Grecs,  Hongrois, 
Monténégrins,  Irlandais  et  Scandinaves,  ils  arrivent  et,  «moyen- 
nant les  deux  dollars  exigés  comme  prix  d'entrée  dans  le  Grand 
Cirque  national,  »  vont  se  mêler  au  flot  américain  déjà  chargé 
d'élémens  étrangers.  Il  est  venu  ainsi  857  046  émigrans  pendant 
l'année  1903,  812  870  en  1904,  parmi  lesquels  168000  ne 
savaient  ni  lire  ni  écrire.  Ce  n'est  pas  sur  ceux-là  que  les  Uni- 
versités exerceront  de  sitôt  leur  action  bienfaisante.  L'école 
primaire  sera  plus  efficace  :  elle  s'empare  des  enfans  et  ne  per- 
dra pas  une  heure.  Mais  les  hommes,  les  femmes,  les  vieillards, 
les  jeunes  gens  mêmes?  Ceux  encore  qui  réussissent,  ceux  qui 
trouvent  du  travail,  s'agrègent  ainsi  plus  facilement  à  l'orga- 
nisme social  dont  ils  deviennent  des  cellules  actives  et  vivantes, 
non  sans  l'exposer  toutefois  à  des  troubles  inévitables  et  à  des 
malaises.  Et  surtout,  il  reste  les  autres,  les  vaincus,  les  mal- 
chanceux, les  incapables  et  les  indignes.  Si  beaucoup  retournent 
chez  eux,  ce  n'est  pas  avant  d'avoir  séjourné  assez  longtemps  en 
Amérique  pour  y  constituer  un  danger  ;  et  il  en  est  plus  encore 
qui  ne  repartiront  pas.  Comment  une  société  tiendrait-elle 
contre  l'encombrement  d'un  pareil  déchet,  à  moins  de  le  réduire 
et  de  l'assimiler? 

C'est  ce  qu'a  entrepris  la  société  américaine,  avec  la  décision 

(!)  J.  Huret,  op.  cit.,  II,  268. 

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70  REYUB  DBS  DEUX  MCMIDBS. 

et  l'énergie  qu'elle  apporte  en  tous  ses  desseins,  la  méthode 
qu'dle  i^{^que  à  tous  ses  actes.  Elle  doit  à  ses  origines,  aux 
conditions  de  son  développement,  une  force  exceptionnelle  de 
résistance,  le  don  de  s'organiser,  le  sens  de  la  solidarité.  On 
parle  sans  cesse  de  Tindividualisme  américain,  et  là-dessus  il 
faut  bien  s'entendre.  Certes,  l'individu  sait  compter  sur  lui* 
même,  maintient  son  droit,  pratique  l'initiative  et  n'éprouve  pas 
ce  besoin  de  vivre  par  autrui  oh  se  manifestent  et  s'unissent  la 
nonchalance  et  la  sociabilité  des  races  latines.  Mais  il  n'en  re- 
court que  plus  volontiers  à  l'association  quand  il  la  juge  néces* 
saire,  et  elle  prend  alors  toute  sa  valeur  puisqu'elle  devient, 
entre  hommes  habitués  à  faire  eux-mêmes  ce  qu'ib  ont  à  faire, 
l'union  des  capacités  (1).  Il  travaille  volontiers  avec  autrui  et 
pour  la  communauté.  Nous  reconnaissons  là  l'esprit  anglo- 
saxon  ;  il  a  persisté  aux  États-Unis,  et  la  société  qui  l'a  reçu  des 
premiers  groupes  n'était  pas  exposée  à  le  laisser  périr,  puisque 
par  lui  seulement  elle  pouvait  durer,  grandir  et  rester  eUe- 
même. 

L'action  sociale  est  d'autant  plus  puissante  aux  États-Unis 
qu'elle  y  était  plus  nécessaire.  La  pression  des  circonstances  fait 
jaillir  des  énergies  individuelles,  suscite  des  vocations  parti- 
culières, que  l'aptitude  à  l'organisation  soutient  et  dirige.  Une 
œuvre  est  due  parfois  à  l'initiative  d'un  seul  homme,  comme  le 
Boy' s  Club  de  San  Francisco.  M.  Peixotto  voit  rôder  et  se  battre 
des  enfans  dans  la  rue.  Il  conçoit  le  projet  de  les  grouper  en  un 
cercle  où  ils  apprendraient  à  administrer  leurs  propre^  intérêts, 
è  se  divertir  honnêtement,  à  goûter  d'iûtelligens  plaisirs.  L'ingé* 
niosité  des  initiatives  n'exclut  pas  le  sens  des  réalités  pra- 
tiques. La  Women's  Educational  and  Industrial  Union^  de 
Boston,  apprend  à  des  femmes  de  tout  âge  les  moyens  de  gagner 
leur  vie.  Un  «  département  »  est  consacré  aux  cours,  —  qui  ne 
sont  pas  gratuits  ;  —  deux  autres  servent  à  écouler  les  travaux 
ou  produits  de  fabrication,  avec  10  pour  100  de  retenue  sur  le 
prix  de  vente.  Le  budget  total  de  l'œuvre,  pour  l'année  oih 
M.  J.  Huret  en  eut  connaissance,  s'élevait  à  835  000  francs.  La 
philanthropie  se  double  tout  naturellement  de  spéculation.  Des 
asiles  de  nuit,  les  «  Mill's  Hotels,  »  k  New-York,  rapportent 
G  pour  100  à  leur  fondateur.  Une  seule  de  ces  maisons  compte 

(1)  De  Bousiers. 


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f^^lBP^P^'C' 


l'énergie  américaine.  '71 

iSBi  chambres,  qui  sont  occupées  tous  les  soirs.  Ascenseurs 
rapides,  lavabos  avec  serviette  et  savon  gratuits  à  tous  les  étages, 
cinquante  cabines  à  douches  avec  appareils  automatiques,  plu- 
sieurs cuves  de  pierres,  munies  de  robinets  d'eau  chaude  et 
d'eau  froide  pour  le  lavage  personnel  du  linge,  voilà  de  quoi 
dispose,  en  plus  de  sa  chambre,  chaque  client,  moyennant 
vingt  sous  par  nuit,  —  moins  de  dix  sous  en  Europe,  —  «  le 
prix  qu'on  vous  demande  pour  blanchir  une  chemise,  ou  quatre 
mouchoirs,  ou  quatre  faux-cols  (1).  » 

De  grandes  associations  debien  public,  la  Y.  M.  C.  A.  et  la  Y.  W. 
C.  A.  [Young  Men  et  Young  Women  Christian  Association) y  la 
Young  Catholic's  Friendly  Society,  la  Société  de  l'EfiFôrt  chrétien 
{Christian Endeavour),  TOrdredes  Filles  du  Roi,rArmée  du  Salut 
et  bien  d'autres,  travaillent,  chacune  à  sa  manière  et  avec  ses 
moyens,  à  atténuer  les  conséquences  de  la  misère,  à  combattre 
l'ignorance  et  le  vice,  à  armer  l'individu  pour  la  vie,  à  l'adapter 
à  la  société,  à  le  rendre,  pour  tout  dire,  meilleur  et  plus  heu- 
reux. Car  les  deux  choses  ne  se  séparent  guère  eu  Amérique,  et 
c'est  un  des  caractères  de  l'action  sociale  chez  ce  peuple  positif. 
Elle  offre  toujours  les  avantages  matériels  en  même  temps  que 
des  secours  d'un  autre  ordre;  elle  étale  ceux-ci  sur  les  premiers, 
comme  la  vie  morale  s'appuie  sur  la  vie  physique.  M.  dé  Bou- 
siers nous  signale  à  ce  propos  un  rapprochement  qui  le  frappa, 
deux  réclames  de  la  Y.  M.  G.  A.,  rencontrées  un  jour  à  Balti- 
more à  quelques  heures  de  distance  :  «  La  première...  était  l'an- 
nonce d'une  conférence  sur  la  chasteté,  avec  ce  titre  auquel  bien 
peu  de  Français  refuseraient  un  sourire:  Histoire  de  Joseph, 
homme  pur.  »  La  seconde  affiche  faisait  valoir  tout  ce  que  l'Asso- 
ciation donne  en  échange  d'une  cotisation  annuelle  de  25  francs  : 
gymnase  avec  les  appareils  les  plus  perfectionnés,  bains,  douches 
en  pluie  et  en  jet,  classes  d'instruction  pour  tenue  de  livres, 
écriture,  sténographie,  machines  à  écrire,  langue  allemande, 
musique,  dessin,  etc. 

Que  ces  œuvres  soient  ou  non  confessionnelles,  elles 
témoignent  de  l'esprit  le  plus  large,  et  si  elles  s'inspirent  de 
croyances  religieuses  ou  d'opinions  philosophiques,  elles  les 
subordonnent  sincèrement  au  but  charitable,  car  il  faut  agir. 
C'est  pourquoi,  loin   de  se  jalouser  et  de  se  combattre,  elles 

(1)  i.  Uuret,  op.  eU.,  I,  S26. 


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73  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

s'unissent  si  volontiers  sur  le  terrain  commun  de  l'action  sociale 
Les  diverses  Églises  ne  répugnent  pas  à  y  coopérer  entre  elles  et 
avec  les  laïques.  On  a  vu  le  cardinal  Gibbons  soutenir  la  cam- 
pagne anti-alcoolique  de  l'Armée  du  Salut,  prêter  sa  cathédrale 
aux  meetings  de  cette  société  et  s'en  expliquer  dans  une  fort 
belle  déclaration. 

Mais  la  forme  la  plus  complexe,  la  plus  originale,  la  plus 
féconde  de  l'action  sociale  aux  États-Unis,  c'est  le  settletnent.  Il 
installe  à  demeure  la  bienfaisance  parmi  la  misère,  la  vertu 
ordonnatrice  au  sein  môme  du  chaos,  la  paix  au  milieu  des 
tumultes.  Il  est  le  remède  approprié  à  l'étendue  et  à  l'urgence 
du  mal.  Les  settlements  se  sont  multipliés  en  moins  de  vingt 
années  :  on  les  compte  aujourd'hui  par  centaines.  Le  plus  célèbre 
et  le  plus  important  de  tous  est  aussi  le  premier  en  date,  celui 
qui  a  servi  de  modèle  aux  autres,  Hull  Bouse,  fondé  en  1889  à 
Chicago  par  miss  Jane  Âdams.  On  se  représente  aisément  ce 
que  peuvent  être  les  détresses  et  le  désordre  dans  une  cité  de 
2  millions  d'habitans,  dont  plus  de  la  moitié  sont  nés  dans  le 
vieux  monde,  principalement  en  Allemagne,  en  Italie,  en  Russie 
et  dans  les  diverses  provinces  de  l'Autriche-Hongrie.  «  En  atten- 
dant le  passage,  sinon  toujours  rapide,  au  moins  presque  assuré, 
de  ces  multitudes  à  la  vie  laborieuse  et  libératrice,  »  il  faut  sou- 
lager les  souffrances  urgentes,  diriger  les  malades  sur  l'hôpital, 
procurer  de  l'ouvrage  aux  adultes,  recueillir  les  çnfans,  attirer, 
adoucir,  civiliser  ces  pauvres  barbares  (1).  Ce  sera  l'œuvre  du 
tettlement,  cette  colonie  installée  au  cœur  du  pays  qu'elle  veut 
conquérir  à  la  nation  et  à  l'humanité.  Des  hommes  et  des  femmes, 
unissant  leurs  bonnes  volontés  et  leurs  ressources,  viennent 
vivre  dans  les  quartiers  les  plus  pauvres,  les  plus  encombrés 
de  misère.  D'autres  se  joignent  à  eux  conmie  auxiliaires  et,  sans 
s'établir  à  demeure,  prêtent  leurs  forces  ou  leurs  lumières.  Tous 
travaillent  à  assainir,  nettoyer,  les  rues,  les  maisons  et  les 
âmes,  à  purifier  la  vie  physique  et  la  vie  morale,  à  assimiler 
cette  masse  énorme  qui,  une  fois  incorporée  à  l'organisme  social 
de  TAmérique,  recouvrera  le  trésor  d'une  âme  nationale  et 
échappera  à  l'avilissement,  aux  décompositions  de  la  matière... 

Cette  régénération,  cette  œuvre  de  salut  est,  pour  la  plus 
grande*  part,  Tœuvre  des  femmes.  L'homme  est  accaparé  par 

(1)  Félix  Klein,  op.  ciL,  p.  i48, 

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l'énergie  amérigàiiie.  73 

d'autres  tâches,  impropre  d'ailleurs  à  celle-là.  Il  faut  s'y  consa- 
crer tout  entier,  lui  apporter,  avec  son  temps,  le  zèle  ingénieux 
d*une  charité  capable  d'aller  au  devant  des  misères,  de  les  devi- 
ner, de  les  apprivoiser,  de  les  adoucir.  Seules,  des  femmes  ont 
assez  de  loisir,  de  patience  et  de  sympathie.  A  ces  privilèges  de 
leur  sexe  elles  ajoutent,  en  Amérique,  les  avantages  de  leur 
éducation  active  et  de  leur  condition  indépendante.  La  possibi- 
lité d'une  existence  à  la  fois  libre  et  honorée  en  dehors  du  ma- 
riage dispose  beaucoup  de  femmes  à  s'accommoder  du  célibat 
sans  le  considérer  comme  une  disgrâce  et  sans  s'estimer  frappées 
par  lui  d'inutilité  définitive.  Nous  voyons  déjà  la  même  dispo- 
sition en  Angleterre,  où  elle  a  une  cause  toute  différente  :  l'excès 
de  jeunes  filles  et  la  pénurie  d'épouseurs.  Aux  États-Unis,  la 
population  masculine  l'emporte  au  contraire  de  beaucoup,  et 
c'est  un  lieu  commun  que  la  femme  y  est  considérée  et  traitée 
comme  un  objet  précieux  et  rare,  infiniment  recherché.  Mais 
cet  appoint  en  faveur  du  mariage  est  contre-balancé  par  deux 
conditions  adverses  :  l'âpreté  de  la  lutte  pour  la  vie,  qui  tend 
vers  la  réussite  tous  les  désirs  et  tous  les  rêves  de  l'homme; 
ensuite,  et  surtout  peut-être,  le  régime  très  répandu  de  la  coédu- 
cation,  qui  habitue  les  jeunes  filles  à  faire  peu  de  cas  des 
imbéciles.  Tandis  que  les  plus  actifs  des  Ainéricains  sont  sou- 
vent détournés  du  mai*iage  par  leurs  rudes  efforts,  les  jeunes 
Américaines  gardent  peu  d'illusion  sur  les  autres  et  montrent 
peu  de  goût  pour  eux  :  beaucoup  de  femmes  gardent  ainsi  la 
libre  disposition  de  leur  avenir  et  de  leurs  énergies. 

Les  nécessités  sociales,  au  milieu  desquelles  elles  vivent  et 
qu'elles  sont  capables  d'envisager,  leur  ouvrent  toute  une  car- 
rière. Avec  quelle  ardeur  raisonnée,  méthodique,  elles  s'y  en- 
gagent et  y  persévèrent  inlassablement,  c'est  ce  que  tous  les 
observateurs  ont  remarqué,  admiré  et  signalé  à  notre  admira- 
tion. Nul  témoignage  à  cet  égard  n'est  plus  ample,  plus  précis, 
plus  vivant  que  celui  d'une  de  leurs  sœurs  étrangères,  de  fa 
Française  qui  les  connaissait  si  bien  et  qui  nous  les  fit  connaître, 
—  avec  toutes  les  choses  de  leur  pays  dont,  pendant  plus  de 
trente  années,  elle  entretretint  les  lecteurs  de  la  Revue,  sous  le 
pseudonyme  de  Th.  Bentzon.  M"*  Bentzon  nous  a  fait  entrer 
dans  quelques-uns  de  ces  clubs  de  femmes  qui,  en  un  quart  de 
siècle,  depuis  le  New  England  WornavUs  Club  de  Boston,  et  le 
Sororis  de  New-York»  se  sont  multipliés  jusqu'à  être  aujour- 


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74  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

d'hui  plus  de  trois  oents,  réunis  en  une  fédération  générale.  Si 
quelques-uns,  comme  le  Fortnightly  de  Chicago,  sont  exclusive- 
ment littéraires,  la  plupart  et  les  plus  ipiportans  s'occupent 
d'œuvres  sociales,  philanthropie,  éducation,  enseignement  domes- 
tique, hygiène,  réformes  administratives.  Elles  font  là  l'éducation 
de  leur  énergie,  et  la  portent,  disciplinée,  forte  par  l'union,  par- 
tout où  elle  est  nécessaire,  dans  les  rues  et  dans  les  maisons, 
dans  les  prisons,  les  hôpitaux  et  les  hospices.  L'influence  des 
grands  clubs  féminins  a  imposé  la  présence  des  femmes  dans 
toutes  les  administrations  qui  ont  à  statuer  sur  le  sort  des 
femmes.  Les  settlements  sont  en  grande  partie  leur  œuvre.  Enfin 
elles  tiennent  une  place  considérable  dans  l'enseignement.  L'in- 
struction primaire  est  presque  tout  entière  dans  leurs  mains  et 
l'institutrice  a  remplacé  à  peu  près  partout  l'instituteur.  Bien 
entendu,  elles  occupent  la  plupart  des  chaires  dans  les  collèges 
de  femmes,  bon  nombre  de  chaires  dans  les  collèges  mixtes,  et 
môme  dans  les  Universités. 

  ce  rôle  social  éminent,  où  elles  excellent,  est-il  bien  néces- 
saire dès  lors  que  les  Américaines  ajoutent  un  rôle  politique? 
M*^*  Bentzon  a  examiné  cette  question  du  suffrage  féminin  et 
reproduit  les  principaux  argumens  des  deux  partis.  Il  nous  suf- 
fit de  la  poser  ici,  à  sa  place,  pour  comprendre  que  l'intérêt  en 
est  bien  diminué,  puisque  les  femmes  n'ont  pas  attendu  le  droit 
de  vote,  et  n'en  ont  pas  eu  besoin,  pour  prendre  à  la  vie  de  leur 
pays  une  part  que  les  politiciens  pourraient  leur  envier.  Elles 
ont  été  dès  la  première  heure,  et  n'ont  cessé  de  rester,  les  meil- 
leurs ouvriers  de  ses  destinées. 

VII 

Quelles  seront  ces  destinées?  Les  États-Unis  sont  entrés, 
depuis  la  période  qui  suivit  la  guerre  de  Sécession,  dans  une 
ère  de  prospérité  incomparable.  A  mesure  qu'il  développe  sa 
force  et  sa  richesse,  cet  heureux  peuple,  unifié  par  des  nécessités 
d'action  auxquelles  ne  peuvent  se  soustraire  les  élémens  disparates 
qui  le  composent,  fait  avancer  du  même  pas  sa  vie  économique 
et  sa  vie  nationale,  discipline  les  forces  dont  il  dispose,  ordonne 
son  chaos  et  élabore  une  personnalité  puissante,  digne  de  la 
scène  qu'elle  est  destinée  à  remplir.  La  mise  en  valeur  de  son 
immense  territoire,  l'exploitation  de  ses  ressources  illimitées 


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l'ÉHERGIE   AMÉRI€AIIfE.  75 

sont  pour  lui  ce  cpie  fut  pour  nous  la  constitution  de  notre  unité. 
Glorieuses  époques  dans  la  vie  des  peuples,  quand,  soumis  à 
Tempire  de  ces  exigences  universelles,  ils  rallient  toutes  leurs 
énergies  et  unissent  tous  leurs  efforts!...  Comme  les  conditions 
d'hier  et  d'aujourd'hui  subsisteront  longtemps  encore,  le  pro- 
blème de  l'avenir  ne  se  pose  pas  d'une  façon  pressante  ni  aiguë, 
et  l'on  comprend  la  confiance  des  Américains,  le  pooh-pooh 
avec  lequel  ils  accueillent,  ou  plutôt  repoussent,  nos  réserves 
désobligeantes,  nos  insinuations  de  vieillards  ombrageux^  nos 
pronostics  de  mauvais  goût,  nos  prévisions  de  mauvais  augure. 
Ils  n'ont  que  faire  de  penser,  tant  qu'il  importe  bien  plus  d'agir; 
et  ils  s'en  trouvent  mieux.  La  pensée  sépare  et  l'action  réunit. 
L'action  leur  a  été  salutaire,  et  elle  continue  de  les  imposer  au 
monde. 

Et  pourtant,  cette  magnifique  prospérité,  déjà,    ne  iaisse- 
t^elle  pas  percer  bien  des  sujets  d'alarmes  ?  Dans  une  société  avant 
tout  économique,  les  problèmes  de  production,  de  circulation  et 
de  consommation  de  la  richesse,  qui  préoccupent  ou  menacent 
tous  les  peuples,  semblent  devoir  nécessairement  prendre  un 
caractère  plus  aigu  et  plus  inquiétant.  On  peut  penser  que  la 
lutte  entre  les  gigantesques  trusts  du  capital  et  les  gigantesques 
trusts  de  la  main^'œuvre  sera  formidable.  Oui;  mais,  d'autre 
part,  il  n'est  point  de  pays  où  la  question  économique  offre  plus 
de  chances  de  rester  sur  son  propre  terrain,  et  paraisse  moins 
exposée  à  s'envenimer,  à  se  compliquer,  à  se  transformer  en 
question  sociale.  Il  n'y  a  pas  de  haines  de  classes  en  Amérique, 
parce  qu'il  n'y  a  pas  de  classes.  L'égalité,  au  lieu  de  se  dégager 
péniblement,  comme  en  Europe,  d'un  long  et  douloureux  tra^ 
vail  de  dépossession  des  privilégiés,  avec  tout  ce  qu'il  entraîne 
de  convoitises  chez  les  uns,  de  représailles  chez  les  autres,  d'an- 
tipathies, de  défiances  et  de  rancunes  réciproques,  l'égalité  est 
on  fait,  «  la  condition  naturelle  d'une  société  où  manquaient 
jusqu'aux  premiers  élémens  d'où  aurait  pu  sortir  une  caste  (1).  » 
Eafare  ceux  qui  ne  possèdent  pas  encore  et  ceux  qui  vieuneut 
d'acquérir,  la  jalousie  n'a  pas  eu  le  temps  de  remplacer  l'ému- 
latkm.  Ce  dernier  sentiment  intervient  seul,  pousse  les  moins 
heureux  à  t^iter  de  le  devenir  davantage,  non  à  souhaiter  que 
les  autres  ne  le  soient  plus.  Si  tant  est  qu'une  aristocratie  finan- 

(1)  Bontoiy,  op.  eit^  VI. 


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76  REYUB  DES  DEUX  MONDES. 

cîère  comoieQce  à  paraître,  elle  n'excite  encore  aucune  convoi- 
tise,  aucune  animosité;  elle  se  montre  d'ailleurs  soucieuse  du 
bien  public,  animée  de-  civisme,  prèle  aux  œuvres  de  solidarité. 
On  nous  parle  aussi  d'une  aristocratie  intellectuelle  de  l'Est, 
qui  opposerait  volontiers  ses  raffinemens  et  sa  culture  à  l'esprit 
positif,  brutal  même,  des  hommes  d'affaires  et  d'argent.  Ce  n'est 
pas  celle-ci  non  plus  qui  pourra  porter  ombrage  à  une  démo- 
cratie où  chacun  cherche  à  s'élever  et  à  prendre  sa  part  des 
bénéfices  de  la  science. 

Il  ne  paraît  donc  pas  téméraire  d'affirmer  que  la  question 
sociale  ne  se  pose  point  aux  États-Unis.  Des  esprits  pressés  en 
rêvent  déjà  la  solution  et  annoncent  le  collectivisme.  «  La 
nationalisation  des  propriétés  accaparées  par  les  imsis  ne  lésera 
plus  qu'un  nombre  infime  de  propriétaires.  Les  voies  sont  beau- 
coup plus  ouvertes  au  collectivisme  dans  les  États-Unis  qu'en 
France.  »  (1)  L'accaparement  est,  en  effet,  un  problème,  qui  agite 
l'opinion  et  préoccupe  les  pouvoirs  publics.  On  n'a  pas  oublié 
la  sensationnelle  intervention  du  président  Roosevelt  contre  les 
compagnies  de  chemin  de  fer  et  la  Standard  Oil  Company. 
Mais  le  remède  tuerait  le  malade  plutôt  que  la  maladie,  s'il  était 
à  ce  point  contraire  à  son  tempérament  et  aux  conditions  de 
sa  vie.  La  plupart  des  observateurs  inclinent  au  contraire  à 
croire,  avec  plus  de  vraisemblance,  que  dans  ce  pays  d'initiative, 
d'entreprise  et  de  risque,  la  législation  ne  pourra  et  ne  devra 
intervenir  que  pour  limiter  l'action  individuelle  de  quelques-uns 
afin  de  la  maintenir  chez  tous  et  se  bornera  ainsi  à  réduire  la 
puissance  menaçante  d'une  oligarchie. 

C'est  alors  un  autre  problème  qui  se  pose,  politique,  celui-là  : 
l'extension  des  pouvoirs  de  l'État.  Par  ses  origines  mêmes, 
l'Ëtat  est  très  faible  dans  la  grande  république  américaine. 
Dépourvu  de  tout  ce  qui  fit  chez  nous  son  prestige,  dans  un  pays 
où  il  n'eut  à  se  poser  ni  en  soldat,  ni  en  justicier,  ni  en  créateur 
laborieux  do  l'ordre,  ni  en  dispensateur  circonspect  du  droit 
commun,  désœuvré,  au  contraire,  pour  ainsi  dire,  «  exempté, 
par  la  force  ou  la  facilité  des  choses,  de  toutes  ces  tâches, 
devancé  et  i^uopléé  dans  ses  lois  par  les  mœurs,  précédé  dans  le 
monde  des  faits  par  la  liberté  et  l'égalité  et  acceptant  sans  effort 
ce  qu'on  pourrait  appeler  leur  droit  d'aînesse,  »  il  laissa  de  tout 

(1)  Urbain  G  obier,  op,  cU„  p  98. 

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l'ÉNERGIB   AMÉRIGAINB.  77 

temps  rindividn  à  son  activité  et  à  ses  initiatives.  Gela  change- 
ra-t-il  et  le  verpa-t-on  assumer  ce  rôle  de  modérateur  et  de 
tuteur  que  nous  sommes  habitués  à  lui  voir  tenir  dans  nos  pays 
d'Europe,  en  France,  par  exemple,  où  au  lieu  d'être  «  la  création 
consciente  des  individus,  »  il  est  «  le  milieu  immémorial  au 
sein  duquel  chacun  de  nos  Français  s'éveille  à  la  vie  et  prend 
conscience  de  ses  droits,  qui  sont  peu  de  chose,  et  des  droits 
du  pouvoir  qui  sont  presque  tout  (1)?  »  Sur  ce  point  aussi,  on 
peut  douter  d'une  transformation  si  radicale,  qui  s'accorderait  si 
mai  avec  l'esprit  et  les  habitudes  de  la  nation,  ses  conditions 
d'existence  et  de  prospérité.  L'Etat  a  beaucoup  de  chemin  à  faire 
avant  de  devenir  dangereux,  ou  même  gênant  en  ^Amérique  ;  et 
là  encore  les  mœurs  seraient  sans  doute  plus  fortes  que  les  lois. 

Mais  ces  mœurs  mêmes,  nous  dit-on,  se  transforment.  Des 
rêves  de  conquête  et  de  gloire  s'ébauchent  dans  l'esprit  naguère 
tout  pacifique  des  Yankees  :  les  chimères  impérialistes  traînent 
leurs  panaches  de  fumées  au-dessus  des  calculs  utilitaires. 
L'opmion  demande  une  flotte  de  guerre  et  ne  répugne  plus  à 
l'idée  d'une  armée  permanente.  On  nous  fait  remarquer  alors 
que  le  régime  des  Etats-Unis  est  en  réalité  un  gouvernement 
personnel,  que  la  réélection  ressemble  fort  à  un  plébiscite,  que 
plusieurs  présidens,  —  Washington,  Jackson,  Grant,  —  étaient 
des  généraux  victorieux  ;  et  l'on  se  décide  enfin  à  lécher  le  mot 
de  «  césarisme.  »  Les  prophéties  n'entrent  pas  dans  le  cadre  de 
cette  étude,  même  à  tivre  de  conclusion,  quand  nous  essayons 
de  déterminer  l'orientation  générale  de  la  vie  américaine.  Il 
nous  suffira  de  constater  que  ni  le  passé  ni  le  présent  n'autorisent 
une  telle  conjecture.  Les  démocrates  ombrageux  qui  la  hasar- 
dent ont-ils  réfléchi  que,  si  elle  se  réalisait,  Tévénement  ne  prou- 
verait quune  chose  :  la  faillite  indiscutable  et  définitive  de  la 
démocratie?  Car  jamais  celle-ci  n'a  trouvé  de  conditions  plus 
favorables,  et  si  elles  aboutissaient  au  triomphe  du  despotisme, 
c'est  que  décidément  il  y  aurait  antinomie  entre  la  démocratie 
et  la  liberté. 

Jusqu'ici,  les  États-Unis  ont  fait  plutôt  la  preuve  du  contraire, 
et  la  pénétration  historique  ne  consiste  pas  à  imaginer  au  delà 
du  vraisemblable  et  du  possible.  D'ailleurs,  les  destinées  de 
l'État  sont  relativement  secondaires  dans  ud  pays  où  il  u  absorbe 

(i)  Boutmy,  op.  cit,,  ch.  vu. 

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78  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pas  la  nation,  qui  saurait  continuer  de  vivre  et  de  grandir  mal- 
gré hiiy  comme  elle  Ta  fait  sans  lui,  riche,  paissante  et  forte  par 
sa  seule  volonté  et  son  seul  labeur.  Mais  si  le  problème  politique 
ne  nous  parait  pas  s'inscrire  en  lettres  de  feu  sur  les  murs  du 
festin  colossal  où  sont  venues  réclamer  leur  part  toutes  les 
races  du  monde,  peut-être  n'en  faudrait-il  pas  dire  autant  du 
problème  national.  L'organisme  même  de  la  nation  n'est-il  pas 
exposé  à  des  troubles  profonds,  à'  de  graves  désordres,  par 
l'afflux  toujours  renouvelé  des  immigrans,  par  la  présence  de 
masses  inassimiiables,  ou  qu'il  faudra  du  moins  bien  longtemps 
pour  assimiler?  Il  y  à-  d'abord  les  dix  millions  de  nègres. 
Esclaves,  ils  étaient  en  dehors  d'une  société  dont  ils  font  main- 
tenant partie  intégrante  conmie  citoyens,  et  la  question  nègre 
est  une  menace  permanente.  On  ^ait  par  quels  expédiens  hardis 
autant  que  hasardeux  certains  États  du  Sud  ont  échappé  à 
l'imminence  du  péril  :  ils  annulent  en  fait,  par  des  mesures 
accessoires,  les  dispositions  essentielles  de  la  Constitution  et 
empêchent  les  nègres  d'user  des  droits  qu'elle  leur  accorde.  De 
tels  procédés  ne  sont  pas  une  solution,  et  d'ailleurs  les  lois 
qu'on  pourrait  édicter  se  briseraient  contre  les  mœurs.  Les  plus 
libéraux,  voire  les  plus  «  libertaires  »  de  nos  compatriotes,  ont 
dû  reconnaître  un  sens  au  préjugé  dont  la  violence  nous  choque 
si  fort  à  distance  et  que  nous  traitons  si  légèrement  des  hau- 
teurs du  point  de  vue  rationnel  et  humain.  Malgré  les  efforts 
de  philanthropes,  comme  le  général  Armstrong,  et  d'hommes 
de  couleur  dévoués  à  leur  race  comme  cet  admirable  Booker  T. 
Washington,  dont  l'œuvre  éducatrice  est  une  mervdlle  de  sa- 
gesse et  de  sens  pratique,  il  faut  bien  avouer  que  «  la  masse  e^ 
CBcore  ignorante  et  corrompue.  »  Même  si  on  tient  à  en  faire 
retomber  toute  la  responsabilité  «  sur  les  générations  de  blancs 
qui  ont  tenu  ces  infortunés  en  esclavage,  le  contact  n'en  est  pas 
moins  désagréable  pour  les  générations  de  blancs  qui  ont  sup- 
primé l'esclavage  (1).  »  Et  si  l'on  en  juge  par  la  pauvreté  des  ré- 
sultats obtenus  en  un  demi-siècle,  si  l'on  considère  la  misérable 
condition  des  Piépubliques  où  les  nègres  sont  maîtres  absolus, 
—  Libéria,  Haïti,  —  il  est  permis  de  craindre  que  ce  contact  ne 
reste  longtemps  encore  désagréable,  et  que  les  blancs  ne  soient 
confirmés  avec  quelque  raison  dans  leur  «  préjugé  »  égoïste  de 

(i)  Urbain  Gobier,  op.  cit,,  p.  251. 

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l'énergie   AMÉRICAlIfE.*  79 

rinfériorité  des  nègres.  Sans  doute,  on  peut  espérer  d'adoucir 
la  violence  des  répulsions,  d'abolir  l'odieux  lynchage  ;  on  peut 
combattre,  comme  l'a  fait  le  président  Roosevelt,  cet  autre  pré- 
jugé plus  sommaire  qui  empêche  un  Américain  de  recevoir  à  sa 
table  un  noir,  même  instruit,  poli  et  distingué  :  le  problème  n'en 
gardera  pas,  moins  pour  im  long  avenir  toute  son  acuité. 

Il  n'est  d'ailleul-s  qu'un  cas  particulier  du  problème  général 
qui  domine  tout  en  Amérique,  le  problème  de  l'assimilation. 
Tant  que  les  immigrans  ont  été,  —  ou  à  peu  près,  —  de  même 
race  et  de  même  formation  sociale,  politique  et  religieuse  que 
les  premiers  colons  de  la  Nouvelle-Angleterre,  ils  accroissaient 
le  fond  politique  sans  l'altérer.  Anglo-Saxons ,  Germains, 
Scandinaves,  les  Celtes  d'Irlande  eux-mêmes,  tout  le  contingent 
de  l'Europe  septentrionale  et  occidentale  se  prêta  en  somme 
assez  docilement  au  sens  général  d'une  civilisation  d'origine 
analogue,  qui  s'élargissait  et  se  modifiait  sous  cet  apport.  Mais 
voici  qu'entre  en  scène  un  autre  monde,  l'Europe  du  Sud  et  de 
l'Est:  Grecs,  Italiens,  Tchèques,  Hongrois,  Slaves,  se  déversent 
à  flots  dans  le  grand  réservoir  où  s'alimente  le  colosse  améri- 
cain. La  race  jaune  a  pris  position  sur  la  côte  du  Pacifique,  et 
les  journaux  nous  apportent  quotidiennement  l'écho  des  diffi- 
cultés-entre  les  États-Unis  et  le  Japon.  Il  se  peut  que,  d'un 
instant  à  l'autre,  ces  difficultés  s'enveniment.  Nous  comprenons 
que  ce  soit  un  grave  souci  pour  le  gouvernement.  Mais  l'avenir 
de  la  nation  est-il  en  cause?  La  puissance  d'absorption  a  déjà 
donné  sa  mesure  et  attesté  ce  dont  est  capable  la  force  de  l'orga- 
nisme primitif,  soutenue  par  l'action  combinée  des  élites.  Rien 
ne  semble  donc  devoir  entraver  un  progrès  qui  ne  reculerait 
pas,  au  besoin,  devant  des  éliminations  douloureuses. 

Déjà  nous  pouvons  voir  où  il  s'oriente,  et  les  désirs,  les 
efforts  du  peuple  américain  nous  manifestent,  jusqu'à  la  rendre, 
en  quelque  sorte,  perceptible  à  nos  regards,  la  force  mémo  des 
choses,  les  lois  inéluctables  des  sociétés,  hors  desquelles  elles 
ne  peuvent  ni  se  constituer  ni  vivre.  A  mesure  que  nous  aspi- 
rons à  nous  rajeunir  et  à  lui  ressembler,  il  se  rapproche  do 
nous.  Les  circonstances  ont  placé  en  fait  et  dès  l'origine  les 
États-Unis  dans  les  conditions  qui  peuvent  paraître  à  un  théori- 
cien de  l'absolu  le  terme  idéal  de  toute  société.  Le  progrès,  lo 
mouvement  de  la  vie  consistent  pour  eux  à  les  modifier  insen- 
siblement et  ils  rencontrent  ainsi  les  phases  principales  de  notre 


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80  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

évolution,  partie  de  rextrémité  opposée.  Tandis  que  les  peuples 
de  l'Europe  arrachaient,  pour  ainsi  dire,  à  TÉtat,  comme  une 
concession,  chaque  liberté/  «  toutes  les  libertés,  en  Amérique, 
appartenaient  à  l'individu  par  le  fait  seul  de  la  naissance  (1),  »  et 
TEtat  ne  se  constituait  qu'en  les  limitant  :  nous  avons  vu  qu'il 
serait  vraisemblablement  conduit  à  les  limiter  encore.  De  même, 
tandis  que,  chez  nous,  les  inégalités  de  fait  s'atténuaient  sous 
l'influence  de  l'idée  d'égalité,  là-bas  la  société,  à  mesure  qu'elle 
s'organise,  ébauche  dés  aristocraties.  Enfin,  alors  que  nos 
vieilles  nations,  fortement  unifiées,  sont  amenées  par  les 
échanges  de  leur  vie  économique,  la  nécessité  et  la  facilité  des 
communications  de  toute  sorte,  à  élargir  leur  horizon  et  à  faire 
une  part  à  l'esprit  international,  la  jeune  nation  américaine 
sent  le  besoin  de  resserrer  ses  liens,  de  concentrer  et  de  fortifier 
en  elle  le  sens  de  la  personnalité  :  elle  est  manifestement  à  une 
phase  de  nationalisme.  La  leçon  des  faits,  indépendante  de  nos 
partialités,  semble  bien  être  que  partout  la  nation,  la  société,  l'État 
sont  soumis  à  des  lois  dont  la  réalisation  leur  assurerait  l'équi- 
libre idéal,  en  deçà  ou  au  delà  duquel  ils  oscillent  dans  l'ampli- 
tude plus  ou  moins  large,  plus  ou  moins  désordonnée,  des  essais, 
des  réformes  et  des  révolutions...  Plus  précisément,  ici,  elle 
nous  enseigne  la  valeur  de  l'initiative  individuelle,  le  bienfait 
de  la  liberté,  l'inappréciable  efficacité  de  l'idéal  national.  Cet 
idéal,  toutes  les  forces  vives  du  pays  s'en  inspirent  et  y  aspirent. 
Il  est  vraiment  l'idée  directrice  de  l'organisme  social,  il  le  crée, 
le  conserve  et  l'épanouit.  Ce  que  doit  être  cet  organisme,,  à 
quelle  forme  il  doit  tendre  et  prétendre  s'il  veut  développer 
toutes  ses  possibilités  de  puissance  et  de  bonheur,  nous  le  lisons 
assez  clairement  dans  les  efforts  du  plus  grand  peuple  des  temps 
modernes  pour  devenir  et  rester  une  nation  (2). 

FlRMIN  Roz. 

(1^  Boutmy,  op.  cit,^  ch.  vi. 

(2)  Cet  article  était  composé  lorsque  parurent  les  intéressantes  Notes  sur  les 
Étals-Unis  de  M.  André  Tardieu.  Nous  nous  félicitons  de  trouver  sous  la  plume  de 
ce  clairvoyant  observateur  la  formule  qui  résumerait  le  mieux  notre  étude  :  «  Les 
Américains  sont  une  vivante  leçon  d'énergie  nationale.  » 


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LE   FLAMBEAU 


PBBMiiBB   PABTIB 
DOUBLE   RfiVE   D'AMOUH 


I 

Le  jeune  député  Jean  Laurières,  une  des  gloires  naissantes 
du  barreau  de  Lyon  et,  à  la  Chambre,  déjà,  un  des  brillans 
champions  de  ranticléricalisme,  venait  de  déjeuner,  avenue  de 
rOpéra,  chez  son  compatriote  le  docteur  Jomard. 

Tantôt  assis  côte  à  côte  sur  un  divan,  tantôt  debout  à  la  fe- 
nêtre, et,  du  haut  du  troisième  étage,  suivant  des  yeux  le  qua- 
druple défilé  de  véhicules  le  long  de  Tavenue,  les  deux  amis 
fumaient  en  prolongeant  leur  causerie  intime. 

A  travers  les  spirales  de  la  nuée  bleue,  —  telle  que  les 
brouillards  réunis  de  la  Saône  et  du  Rhône,  —  leurs  yeux  se  cher- 
chaient souvent  pendant  qu'ils  égrenaient  leurs  souvenirs,  ainsi 
que  des  joailliers  se  consultent  sur  la  valeur  des  gemmes  tirées 
d'un  coffret,  leur  propriété  commune.  Alors  le  docteur,  un  blond 
trapu,  levait  d'instinct  la  tête,  tandis  que  Jean  Laurières,  très 
grand,  penchait  un  peu  la  sienne.  Il  n'était  pas  beau  classique- 
ment ;  le^  relief  du  nez  mince  s'accusait  un  peu  trop,  mais  sa 
physionomie  révélait  des  dons  rares  de  séduction,  de  domina- 
tion, par  raiîectuosité  des  lèvres  un  peu  fortes  sous  la  moustache 
brune,  par  le  trait  à  la  fois  calme,  incisif  et  passionné  des  yeux 
profondément  noirs. 

TOMB  ILVII.   *-   1908.  6 

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82  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Le  docteur  lui  parlait  de  ses  probables  fiançailles  avec  une 
jeune  Lyonnaise. 

—  Provincial,  va  !  Tu  retournes  prendre  femme  au  clocher? 
est-ce  qu'il  en  manque,  de  femmes,  dans  ce  pays-ci  ? 

Et  Jean  Laurières,  de  la  main  qui  tenait  son  cigare,  désignait 
du  geste  le  bruissant  Paris  au-dessous  d'eux. 
Le  docteur  fit  une  moue  rieuse  : 

—  Oui,  mais  dans  ce  pays-ci,  tu  me  fais  concurrence... 

—  Je  te  fais  cohcurrence  ici  ?  veux-tu  dire  près  des  Heimer  ?... 
ah!  bien,  rassure-toi,  je  te  laisse  la  place  libre. 

—  Oh  !  voyons I  cassé,  rompu  avec  les  Heimer?... 

—  Cassé,  rompu  ?  non  I  pas  fini  de  nouer,  tout  simplement. 
Tu  sais  que  j'avais  ébauché  le  geste  sans  conviction,  sollicité  par 
M7'  Fontanille,  la  plus  grande  marieuse  de  Paris...  M"'  Heimer 
n'est  qu'une  maussade  enfant  gâtée...  il  faut  une  vraie  femme  à 
mes  trente-cinq  ans  et  à  ma  vie  d'homme  politique...  alors  j'ai 
décidé  d'attendre ... 

—  Un  coup  de  fortune  dans  un  coup  de  foudre?...  plutôt 
rare  ce  phénomène  social...  il  est  vrai  que  pour  toi... 

Le  docteur  achevait  sa  phrase  par  le  seul  prolongement  de 
l'intonation  admirative  et  du  geste,  louant  à  la  fois  la  personne 
physique  et  la  valeur  intellectuelle  du  député. 

—  Pour  moi  1  répétait  Jean  Laurières  dans  un  éclat  de  rire, 
tu  me  casses  déjà  des  encensoirs  sous  le  nez?  attends  du  moins 
que  je  sois  ministre  et  à  même  de  fleurir  ta  boutonnière...  et, 
comme  il  me  reste  pas  mal  de  chemin  à  faire  d'ici  à...  la  place 
Beauvau,  par  exemple,  descendons,  veux-tu? 

La  pendule  sonnait  trois  heures. 

—  Si  je  veux  !  s'écria  le  docteur,  je  n'ai  que  l'avance  de  cette 
pendule,  c'est-à-dire  cinq  minutes,  pour  me  rendre  à  ma  leçon  ! 

Le  jeune  docteur  était  déjà  chargé  d'un  cours  au  Collège  de 
France  dont  le  titulaire,  aujourd'hui  homme  politique  très 
absorbé,  appartenait  au  parti  de  Jean  Laurières. 

Les  jeunes  gens  passaient  dans  l'antichambre,  mettaient 
leurs  pardessus,  et  leurs  chapeaux.  Comme  ils  sortaient  de  l'ap- 
partement, la  porte  en  face  sur  le  palier  s'ouvrait  avec  fracas; 
un  valet  de  chambre,  garçon  grêle  et  tout  jeune,  se  précipitait, 
puis  s'arrêtait  soudain  en  apercevant  le  docteur  et  son  ami.  Les 
yeux  effarés,  haletant  d'une  secousse  nerveuse  bien  plus  certai- 
nement que  d'un  élan  si  bref,  il  s'exclama  : 


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LB  FLAMBEAU.  83 

—  Monsieur  te  doct^ir  !  oh!  monsieur  le  docteur!  ijuel 
malhear  nous  arrive  !  Monsieur  est  tombé  morton  tout  comme  ! ... 
Nous  ne  pouvons  pas,  nous  n'osons  pas  le  relever. ••  Madame 
ma  dit  d'aller  chercher  du  monde. . .  et  aussi  le  docteur  Rouardy  . . 
mais  je  ne  sais  pas  où  courir  d'abord... 

—  Allez  vite  chez  Rouardy...  je  ferai  le  possible  jusqu'à  son 
arrivée  ;  Monsieur  m'aidera. . .  Tu  veux  bien ,  Laurières ?. . .  le  coup 
de  lafin,  sans  doute...  maladie  de  cosnr... 

Le  docteur  donnait  ce  renseignement  à  voix  basse  pendant 
que  le  domestique  rouvrait  la  porte,  les  introduisait  à  travers 
une  galerie-«ntichambre  dans  un  salon,  un  nid  d'intimité  fémi- 
nine, avec  ses  meubles  légers  en  marqueterie  ou  en  laque,  avec 
les  soies  claires  de  ses  tentures.  Et  l'étrange  spectacle  qui  se  pas- 
sait sur  cette  scène  d'élégance  joyeuse!  La  maîtresse  du  logis, 
une  petite  marquise  Louis  XV,  en  jupe  de  dentelle,  justaucorps 
de  velours  bleu,  se  tenait  agenouillée  auprès  d'un  homme  étendu 
sur  le  tapis,  la  tête  redressée  par  des  coussins,  et  à  qui,  de  ses 
mains  toutes  constellées  de  bagues,  elle  faisait  respirer  un  flacon 
d'éther. 

Cet  homme,  jeune  et  blond,  livide,  les  yeux  hagards,  les 
lèvres  grises  disjointes,  recueillait  ses  forces  précaires  pour  l'acte 
de  la  respiration  qui  semblait  en  lui  un  phénomène  prodigieux^ 
presque  irréalisable.  Et  il  fallait  toute  l'habitude  qu'on  a  du 
contraste  présenté  par  le  costume  des  femmes  à  certaines  heures 
et  le  costume  masculin  d'aujourd'hui  tel  qu'il  est  à  tout  heure, 
pour  ne  pas  voir  dans  cet  agonisant,  vêtu  de  drap  sombre  et  de 
linge  uni,  un  paria  de  ce  monde  inférieur,  charitablement  se- 
couru et  veillé  par  la  fée  de  ses  rêves... 

Mais,  lée  ou  marquise,  à  l'entrée  de  ceux  qui  accouraient  à 
son  aide,  la  jeune  femme  levait  la  tête,  montrait  son  an  visage 
t^rifié,  éploré  tout  ensemble,  sous  le  petit  diadème  de  ses  che- 
veux blonds;  montrait  ses  yeux  foncés,  bleus  ou  noirs,  sotis 
le  trait  délicat,  haut  et  légèrement  oblique  des  sourcils  ;  mon- 
trait ses  petites  joues  polies,  roses  et  blanches,  comme  dans  la 
première  jeunesse  et  sa  bouche  d'enfant  rieuse,  à  ce  moment 
contractée  par  un  douloureux  frémissement.  Et  selon  ce  qui 
se  produit  presque  toujours  quand  de  nouveaux  témoins  de  nos 
malheurs  surviennent,  elle  laissa  échapper  des  larmes  qu'elle 
avait  retenues  pendant  son  angoissant  tête-à-tète  avec  te  mori'* 
bond. 


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84  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Madame  J'ai  rencontré  sur  le  palier  M.  le  docteur  Jomard, 
il  a  bien  voulu  venir... 

Avait-elle  entendu  les  paroles  du  domestique?  ses  bras  nus 
jusqu*aux  coudes  se  tendirent  supplians  ;  elle  se  lamenta  : 

—  Oh  !  docteur  !  voyez  !'  voyez  ! . . . 

Le  docteur  se  pencha  sur  le  malade,  puis,  se  relevant  : 

—  Nous  allons  soulager  votre  mari,  madame,  dit-il...  je  passe 
chez  moi  pour  chercher  ce  qui  m'est  utile...  Laurières,  ouvre 
la  fenêtre  toute  grande,  n'est-ce  pas? 

Laurières  lit  le  geste  indiqué,  puis  se  retourna  vers  le  couple 
pathétique.  Et  bientôt,  les  circonstances  aidant  peut-être,  —  ce 
fouettement  d'une  aile  implacable,  muette  et  lourde,  dans  cette 
pièce  où,  par  la  fenêtre  ouverte,  montaient  les  bruits  de  tout 
un  moùde,  —  il  se  persuadait  qu'il  n'avait  jamais  rencontré  un 
charme  printanier  égal  à  celui  de  cette  enfant,  parée  pour  la 
gracieuse  comédie  de  sa  vie  brusquement  tournée  au  drame,  et 
il  se  laissait  enchanter  déjà. 

Toujours  agenouillée  près  du  malade,  une  main  passée  sous 
le  plus  haut  coussin,  de  l'autre  elle  présentait  le  flacon  d'éther 
à  ses  narines  violacées,  murmurant: 

—  Mon  pauvre  Etienne  ! 

Elle  plaignait  de  tout  son  tendre  cœur  le  compagnon  de  sa 
jeunesse:  l'aimait-elle ?  Tavait-elle  jamais  aimé  d'amour?  Lau- 
rières se  posa  la  question  et  la  résolut  par  la  négative... 

—  Oh  !  mon  Dieu!  mon  Dieu!  gémit-elle  tout  à  coud. 

Le  malade,  visiblement  serré  à  la  gorge  par  la  mort,  sur- 
sautait, secoué  d'un  spasme  terrible,  comme  pour  aller  chercher 
de  l'air  jusqu'au  zénith;  elle  essayait  de  l'aider  en  relevant  le 
coussin,  mais  ses  forces  ne  suffisaient  pas  à  prolonger  le  geste,  et 
ses  yeux  sombres  et  profonds  comme  la  nuit,  bleus  et  brillans 
comme  le  jour,  implorèrent  le  témoin  de  sa  détresse,  qui,  d'ailleurs, 
accourait  en  deux  pas,  s'agenouillait  de  l'autre  côté  du  malade,  le 
soutenait  d'un  geste  énergique  et  prudent.  Mais  elle  ne  cédait 
pas  sa  part  des  soins  courageux,  et  sa  main  s'attachait  à  celle  de 
Laurières  comme  avec  l'effroi  qu'il  se  lassât  trop  vite,  ou  que 
l'horreur  du  spectacle  le  rebutât  et  le  fit  s'éloigner. 

Et,  bien  qu'en  sentant  cette  petite  main  crispée  sous  la 
sienne,  lui  n'éprouvât  rien  de  ce  qu'il  eût  été  presque  criminel 
d'éprouver  à  pareil  moment,  il  connut,  d'intuition  tout  à  fait 
sûre,  que  déjà  cette  femme  cessait  de  lui  être  étrangère,  qu'il 


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LE  FLABfBEAU.  85 

n'était  plus  étranger  à  cette  femme,  et  que  ni  les  années ,  ni  leurs 
ambitions  et  convoitises  particulières  n'auraient  le  pouvoir  de 
les  refaire  jamais  étrangers  Tun  à  l'autre... 

Qu'elle  est  parfaite  l'instantanéité  des  transmissions  que  se 
font  nos  nerfs,  notre  cerveau,  notre  cœur!  L'absence  du  docteur 
Jomard  n'avait  duré  qu'une  minute  ou  deux,  et  ces  choses  défini- 
tives s'étaient  accomplies  dans  la  sensibilité  de  Jean  Laurières, 
et  des  choses  analogues,  —  bien  plus,  infiniment  plus  impré 
cises,  —  dans  celle  de  la  jeune  femme  éplorée... 

Le  docteur  rentrait,  suivi  de  son  domestique  ;  il  tenait  aux 
doigts  un  outil  menu  ;  en  même  temps  apparaissait,  venant  par 
une  porte  intérieure,  la  femme  de  chambre  de  M"'  Salvan,  suivie 
de  la  cuisinière  qu'elle  avait  couru  chercher  au  sixième,  pour 
tenter  ensemble  de  mettre  Monsieur  sur  son  lit. 

—  Ne  vous  fatiguez  pas  inutilement,  madame. 

Et  le  docteur  contraignit  doucement  la  jeune  femme  à  se 
retirer,  fit  signe  à  Laurières  de  se  relever  aussi,  et  plaça  son 
domestique  derrière  les  coussins  pour  les  empêcher  de  glisser, 
pendant  qu'il  pratiquait  une  injection  de  caféine  sur  le  thorax 
découvert. 

Il  obtint  ainsi  deux  ou  trois  aspirations  presque  normales, 
entre  de  nouvelles,  mais  plus  courtes  angoisses. 

—  Nous  allons  le  porter  sur  son  lit,  dit-il  alors. 

Sur  un  geste  de  sa  main,  la  femme  de  chambre  et  la  cui- 
sinière ouvraient  les  portes,  lorsque  le  malade  se  mit  à  parler, 
d'une  voix  basse,  mais  distincte. 

—  Marie,  je  veux  un  prêtre  ! 

A  l'expression  de  ce  désir,  terriblement  significatif  dans  la 
bouche  d'un  malade,  la  jeune  femme  fondit  de  nouveau  en  larmes 
et  se  remit  à  genoux,  prenant  la  main  de  son  mari. 

—  Oh!  Etienne!  mais  vous  allez  mieux,,  vous  sentez  bien 
que  vous  allez  mieux  ! 

Sans  doute  il  estimait  ses  souffles  et  ses  mots  trop  stric^ 
tement  comptés  pour  en  perdre  un  seul  en  de  vaines  protesta- 
tions; il  se  contenta  de  répéter  sur  un  ton  plus  insistant: 

—  Un  prêtre,  Marie,  tout  de  suite  ! 

Elle  se  tourna,  les  yeux  levés,  vers  le  docteur  qui  abaissa  les 
paupières  pour  la  triste  approbation. 

Pensa-t-elle  que  le  domestique  serait  mieux  à  même  de  désha- 
biller le  malade  que  de  se  lancer  à  la  recherche  d'un  confesseur? 


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86  REVUE  Dfi8   DEUX  VDNDES. 

EUe  regarda  LaurièreB,  cet  inconnu  en  qui  elle  connaissait  déjà 
un  cœur  très  secourable,  et,  de  ses  yenx  au  charme  si  tendre 
alitant  que  de  ses  lèvres  tremblantes,  elle  implora: 

—  Si  j'osais  vous  prier,  monsieur?...  c'est  tout  près  d'ici... 
'abbé  Paraud,  3  bis,  rue  d'Argenteuil...  ou,  si  l'abbé  Paraud  ne 

se  trouve  pas  ebez  lui,  le  prêtre  de  semaine,  à  la  sacristie  de 
Saint-Roch... 

Eut-il  une  bésits^tion  furtive?  Plus  tard,  lui  n'«n  aurait  jamais 
convenu,  et  elle  se  fût  indignée  qu'on  exprimât  un  doute  sur  la 
spontanéité  de  son  empressement.  Il  prenait  son  chapeau,  tout  à 
rheure  jeté  sur  une  chaise  : 

—  Comptez  sur  moi,  madame,  disait-il,  je  vous  amènerai 
un  prêtre  le  plus  vite  possible. 

11  descendait  l'escalier  d'un  pas  rapide,  au  moment  où  la  voix 
de  la  concierge  arrêtait  deux  dames  à  la  porte  de  l'ascenseur. 

^-  Oh  !  grand  Dieu!  non.  M*"*  Ssdvan  ne  recevra  pas  aujour- 
d'hui!... M.  Salvan  est  en  train  d'agoniser,  peut-être... 

Et,  à  la  suite  d'exclamations  interrogatives  : 

—  Mais,  de  sa  maladie  de  cœur...  le  valet  de  chambre  vient  de 
me  le  crier  en  courant  chercher  le  médecin.  Monsieur  a  voulu 
monter  sur  un  tabouret  pour  mettre  une  statuette  sur  un  meuble, 
il  est  tombé,  ça  lui  a  coupé  le  souffle... 

Laurières,  qui  passait  en  bolide  parmi  ces  trois  personnes, 
s'exjdiqua  ainsi  la  toilette  pimpante  de  la  jeune  femme.  Cétait 
son  jour,  le  jour  des  parades,  des  papotages  et  des  rires  chantaas 
autour  des  tasses  de  thé...  et  demain,  la  veillée  auprès  du  mort, 
la  prise  d'un  deuil  qui  allait  enténébrer,  deux  années  durant,  la 
jeunesse  de  cette  délicieuse  créature,  faite  pour  s'épanouir  dans  le 
plein  soleil  de  la  joie  humaine... 

—  Deux  ansi  oui,  c'est  aussi  long  que  ça,  un  veuvage!...  à 
moins  de  faire  sourire  la  malignité  du  monde... 

Laurières  pensait,  ou  plutôt  songeait  ainsi  dans  le  taximètre 
qui  filait,  selon  ses  ordres,  à  toute  vitesse,  vers  la  rue  d'Ârgen- 
teuil.  La  eoncierge  du  3  bis  tenait  à  l'entrée  conférence  avec 
une  voisine,  il  put  donc  se  renseigner  sans  même  quitter  la 
voiture  :  M.  l'abbé  Paraud  était  sorti  depuis  peut-être  une  demi- 
heure... 

Il  prit  alors  la  seconde  direction  indiquée,  se  fit  conduire  à 
Saint-Roch,  escalada  lestement  le  perron  et,  entré  dans  l'égliso^ 
longea  un  bas  côté  jusqu'à  la  porte  ouverte  de  la  sacristie. 


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JJI^I^,ipJ'/-%i'«^ 


LK   FLAMBEAU.  87 

Un  baptême  venait  d'avoir  lieu.  Le  nouveau  chrétien  était  de 
ceux  qui  entreprennent  avec  un  bagage  confortable  le  voyage  ter* 
restre  :  ainsi  en  faisaient  juger  les  dentelles  de  sa  robe,  les 
fastuoux  rubans  qui  couronnaient  sa  nourrice  et  toutes  les  appa- 
rences des  personnes  qui  l'entouraient,  et  apposaient  leurs  signa- 
tures sur  le  registre,  dirigées  par  un  prêtre  portant  le  surplis 
et  l'étole.  Un  bedeau  interrogea  Laurières. 

—  Je  viens,  dit-il,  chercher  pour  un  malade  M.  l'abbé 
Paraud^  ou,  en  son  absence,  le  prêtre  de  semaine. 

Le  bedeau  désigna  un  ecclésiastique  qui  se  promenait  dans  le 
fond  de  la  sacristie  en  lisant  son  bréviaire. 

—  Voici  le  prêtre  de  semaine,  et  c'est  M.  Tabbé  Paraud  qui 
fait  le  baptême... 

—  On  préférerait  M.  l'abbé  Paraud,  et  le  malade  va  mourir... 
c'est  M.  Salvan. 

Soit  que  le  nqm  lui  fût  connu,  soit  que  l'aspect  seul  du  mes- 
sager lui  fit  présumer  l'importance  du  client  qui  demandait  à 
l'Église  de  signer  son  passeport  pour  le  paradis,  le  bedeau  se  di- 
rigea aussitôt  vers  le  groupe  du  baptême. 

Laurières  n'avait  guère  aperçu  jusqu'à  ce  moment  de  l'abbé 
Paraud  que  l'hostie  de  sa  tonsure  découpée  dans  des  cheveux 
poivre  et  sel.  Mais,  dès  que  le  bedeau  lui  eut  dit  quelques  mots 
à  l'oreille,  l'abbé  parut  tressaillir  et  se  retourna  prestement, 
montrant  une  figure  grise,  à  longues  rides,  des  yeux  noirs,  vifs 
et  très  mobiles,  une  grande  bouche  d'où  la  parole  devait  tomber 
avec  grâce  et  abondance. 

Quoi  !  on  ne  s'en  était  pas  rapporté  à  un  domestique?  c'était 
un  parent  ou  ami,  qu'on  envoyait  à  sa  recherche  ?  Le  cas,  certes, 
devait  être  pressant,  et  l'Église  n'a  plus  que  trop  rarement  l'au- 
baine d'être  prise  pour  arbitre  entre  une  âme  masculine  et  le 
maître  de  ses  destinées  étemelles!... 

Anssi,  achevant  par  de  rapides  excuses  les  félicitations  qu'il 
prodiguait  aux  parens  du  nouveau  chrétien,  il  ouvrait  une 
armoire,  en  tirait  la  boite  des  saintes  huiles,  s'approchait  de 
Laurières  et  le  saluait  affablement. 

^—  Ce  malheureux  M.  Salvan  touche  donc  à  la  fin  de  ses  an- 
goisses? dit-il,  très  apitoyé,  mais  peut-être  le  sauvera-t-on  une 
fois  encore?...  . 

—  Le  médecin  qui  est  auprès  de  lui  ne  l'espère  pas,  mon- 
sieur l'abbé... 


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88  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

—  Pauvre  enfant  1  pauvre  petit!  nous  allons  du  moins 
l'aider  à  se  mettre  en  route  pour  le  grand  voyage... 

Et  Tabbé  prenait  sa  toque,  se  faisait  jeter,  par-dessus  son 
surplis,  ce  vaste  manteau  drapé  qui  donne  aux  prêtres,  dans 
les  alentours  des  églises,  à  Paris,  une  allure  si  joliment  roman- 
tique. Puis,  bien  que  de  taille  médiocre,  il  précédait  Laurières 
à  grandes  enjambées  d'ancien  séminariste,  le  long  de  la  nef, 
sortait  de  l'église,  et  s'engouffrait  dans  la  voiture  qui  station- 
nait à  la  grille,  faisant  place  près  de  lui  au  porteur  du  pieux 
message,  tandis  qu'un  sacristain  montait  sur  le  siège. 

Cette  fois  Liturières  eut  bien  une  hésitation,  —  mais  si 
brève  !  —  Pourquoi  retournerait-il  dans  cette  maison  d'un  ago- 
nisant? Il  y  envoyait  le  secours  spirituel  qu'on  y  réclamait, 
tout  illusoire  qu'il  l'estimât  lui-môme  :  payer  le  cocher  et  re- 
joindre à  la  Chambre  ceux  de  son  groupe  qui  devaient  y  dis- 
cuter sur  les  péripéties  actuelles  de  la  guerre  anticléricale... 
oui,  ce  serait  là  reprendre,  à  l'instant  opportun,  le  programme  de 
sa  journée,  interrompu  pour  un  devoir  de  solidarité  humaine... 

«  Cependant,  qui  sait  si  le  docteur  Rouardy  a  bien  été 
ramené  par  le  domestique,  qui  sait  si  Jomard  n'a  pas  besoin  de 
moi  entre  ces  femmes  affolées  ?...  » 

Il  se  parlait  ainsi  dans  la  voiture  auprès  de  l'abbé  Paraud 
qui,  après  lui  avoir  demandé  quelques  détails  sur  le  triste  évé- 
nement, monologuait  : 

—  Pauvre  petite  Marie!  veuve  à  vingt-quatre  ans,  —  et, 
vous  la  connaissez,  monsieur,  elle  en  parait  dix-huit!  —  sa 
mère,  avant  de  mourir,  et  son  oncle,  le  Père  Amelin,  lui  avaient 
fait  faire  ce  mariage  considéré  de  tout  repos...  et  la  maladie  de 
M.  Salvan  s'est  déclarée  pendant  le  voyage  de  noces...  la  mal- 
heureuse petite  femme  n'a  été  qu'une  garde-malade,  et  de 
quel  malade?  un  cardiaque,  et  un  mari  de  trente  ans  à  peine 
aujourd'hui!...  il  fallait  infiniment  de  prudence  et  un  tact... 
Cher  ange  !  que  le  bon  Dieu  lui  donne  plus  lard  les  consola- 
tions qu'elle  mérite  si  bien  ! 

Quoiqu'il  retrouvât  dans  ses  propres  souvenirs  la  facile 
affectuosité  des  hommes  d'Eglise,  à  ces  expressions  caressantes 
qui  revenaient,  plus  souvent  môme  qu'on  ne  le  rapporte  ici,  dans 
le  discours  de  l'abbé  Paraud,  Laurières  pensa  que  sa  famille  et 
celle    des  Salvan   devaient   être  intimement  unies. 

La  voiture  s'arrêtait  avenue  de  l'Opéra  et,  descendu  le  pre- 


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LE   FLAMBEAU. 


89 


mier,  il  aidait  le  prêtre,  assez  empêché  par  Tampleur  de  son  man- 
teau et  par  son  fardeau  rituel.  Il  en  reçut  un  :  —  Merci,  mon' 
petit  enfant!  —  qui,  hors  les  circonstances  funèbres,  l'eût  fait 
éclater  de  rire.  Évidemment,  ces  tendresses  de  Tabbé  n'étaient 
que  la  manifestation  originale  d'une  nature  exubérante  et  opti- 
miste. Maintenant,  tout  absorbé  dans  le  recueillement  sacer- 
dotal, il  se  laissait  mettre  par  lui  dans  l'ascenseur. 

On  ne  sonnait  plus  chez  les  Salvan  ;  la  porte  était  simple* 
ment  poussée  tout  contre  le  pêne.  Laurières  l'ouvrit  pour  l'abbé 
Paraud,  avec  l'idée  de  n'entrer  même  pas  à  sa  suite. 

Mais  M""  Salvan  se  montra  sur  le  seuil  d'une  pièce,  au  fond 
de  l'antichambre.  Elle  avait,  dans  une  accalniie,  dépouillé  ses 
rîans  falbalas,  en  désaccord  si  choquant  avec  la  tragédie  dont 
le  sort  cruel  lui  attribuait  un  des  rôles  principaux  ;  une  longue 
robe  flottante  de  drap  clair,  tout  unie,  Tenveloppait,  déjà  un 
peu  à  la  façon  des  pleureuses  antiques,  et  Laurières,  qui  l'avait 
crue  de  petite  taille,  stupéfait,  la  vit  s'avancer  vers  le  prêtre 
très  longue,  en  une  allure  grave  et  noble,  comme  si  elle  n'avait 
jamais  marché  que  dans  les  cortèges  funéraires. 

Et,  encore  une  fois,  son  regard  rencontra  celui  des  beaux  yeux 
tendres,  dont  le  miroitement  des  larmes  éclaircissait  l'azur  sous 
les  hauts  sourcils  obliques,  pendant  qu'elle  disait  de  sa  voix 
triste,  mais  délicieusement  perlée  : 

—  Combien  je  vous  suis  reconnaissante,  monsieur  ! 
Laurières  la  salua  en  exprimant  l'espoir  d'un  mieux  prochain 

dans  l'état  du  malade,  et  il  fit  un  pas  ou  deux  à  reculons  pen- 
dant qu'elle  inclinait  la  tête  à  son  tour.  Puis  elle  sembla  Tignorer 
pour  jamais. 

—  Ah  !  monsieur  l'abbé  I  comme  il  a  du  mal  à  continuer  à 
vivre,  mon  pauvre  Etienne  I 

Peut-être  aidé  par  le  souvenir  du  monologue  qu'avait  tenu 
l'abbé  Paraud  dans  la  voiture,  Laurières  s'imagina  que  cette 
explosion  était  celle  d'une  sœur  qui  déplore  la  fin  prématurée 
d'un  frère,  plutôt  que  celle  d'une  femme  qui  se  sent  frappée,  à 
travers  l'époux,  dans  son  cœur  et  dans  sa  chair  d'amoureuse... 

—  Du  courage,   ma  petite  enfant!   du  courage! 

Et  Laurières  ne  trouva  plus  si  ridicule  d'avoir  été  gratifié 
par  le  prêtre  de  la  même  appellation. 

Ayant  regagné  la  porte  de  l'appartement,  il  se  retourna  et 
le  regarda  disparaître,  les  épaules  massives  sous  la  mousseline 


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90  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

bouffante  du  surplis,  pi*ès  de  la  svelte  forme  féminine  :  pilier 
tenace  de  la  religion,  orgueilleuse  colonne  de  Tespérance  hu- 
maine, qui,  incapables,  mèn^e  accotés  l'un  à  l'autre,  de  soutenir 
Tassant  de  la  Mort,  ont  inventé  ensemble  la  mélancolicpie,  — 
hélas!  également  énigmatique,  —  immortalité  de  Tau-delà... 
Le  docteur  Jomard  traversait,  le  palier. 

—  Je  viens  de  téléphoner  au  Collège  de  France  pour  que  le 
public  ne  m'attende  plus...  ce  sera  une  leçon  à  remplacer  : 
Rouardy  est  àÂuteuiI,chez  Labarre,  —  oui,  l'agent  de  change, 
frappé  d'une  hémiplégie,  paraîWl...  —  Quelle  tuile  !  comme  si 
ça  ne  me  suffisait  pas  d'assister  à  l'agonie  de  mes  propres 
cliensl...  Enfin,  va-t'en,  puisque  tu  le  peux,  toi,  veinard,  et 
n'oublie  pas  de  raconter  à  tes  honorables  collègues  que  tu  viens 
d'amener  un  prêtre  au  chevet  d'un  moribond. 

Laurières  haussa  les  épaules. 

—  Tous  l'auraient  fait  à  ma  place. 

—  Espérons-le  pour  l'honneur  de  tpus...  cette  heure,  au  fait, 
appartient  de  droit  à  la  seule  religion  qui  ait  la  sublime  extra- 
vagance de  croire  à  l'efficacité  des  repentirs  in  extremis,  alors 
que  la  pauvre  loque  humaine  n'a  plus  d'autre  volonté  que 
celle  de  se  gonfler  encore,  et  d'aspirer,  encore  une  fois,  avec 
l'air  de  la  vie... 

—  Docteur  !  Monsieur  le  docteur  1 

On  courait  en  jetant  ces  appels  dans  l'antichambre  des  Sal- 
van  ;  le  docteur  secoua  la  tète  pour  manifester  son  impuissance 
à  faire  le  miracle  qu'on  attendait  de  lui,  bien  qu'on  eût  là  le 
prêtre  d'un  Dieu  qui  avait  accompli  tous  ceux  de  l'Évangile  ;  il 
rentra  néanmoins  avec  la  plus  charitable  précipitation  pour  ten- 
ter courageusement  l'impossible. 

II 

Natif  d'une  ville  qui,  en  pleine  France,  présente,  —  mélange 
significatif,  —  les  brumes,  l'entente  des  affaires  et  la  religiosité 
britanniques,  élevé  par  une  mère  pieuse  et,  jusqu'à  quinze  ans, 
par  des  prêtres,  Laurières,  bien  que  très  jeune  et  relativement 
modéré,  faisait  autorité  dans  son  groupe  composé  d'hommes 
ignorans  des  choses  du  christianisme,  car,  depuis  trente  ans,  les 
chefs  de  la  guerre  politico-religieuse  en  ont  dédaigné  l'étude, 
par  la  plus  singulière  et  la  plus  puérile  des  aberrations. 


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LE   FLAMBEAU.  91 

La  réunion  d'aujourd'hui  avait  pour  but  de  décider  lattîtade 
que  ]»^ndrait  le  groupe  dans  le  prochain  conflit.  Laurières 
dcmna  un  avis  savamment,  éloquemment  motivé.  Il  prévoyait,  et 
engageait  à  prévenir,  les  ripostes  d'un  ennemi  qu'on  savait 
millénairement  dressé  aux  tactiques  subtiles  par  la  complexité 
de  sa  doctrine  et  de  sa  casuistique. 

Mais  l'inaltérée  lucidité  d'esprit  qu'il  apportait,  ce  jour-là 
comme  les  autres,  à  ses  travaux,  n'empêchait  nullement  son 
imagination  et  sa  sensibilité  de  s'exercer  et  de  vibrer  passion- 
nément à  part.  On  dit  que  les  heures  sonnent  une  fois  et  pour 
jamais.  Eh  bien  I  non  !  la  dernière  heure  mémorable  de  son 
passé  recommença  en  chacune  des  vingt-quatre  heures  sui- 
vantes. Gomme  maintenant  le  souvenir  les  lui  faisait  longues  et 
bizarrement  savoureuses,  les  minutes  pendant  lesquelles  il  con-^ 
templa  la  petite  rose  marquise  Louis  XV,  agenouillée  auprès 
d'un  moribond  livide,  et  celles  où  ses  regards  éperdus  lui  crièrent 
an  secours,  et  celles  où  leurs  mains,  à  elle  et  à  lui,  se  nouèrent 
pour  l'ceuvre  de  pitié  navrante,  et  celles  du  remerclment  mé- 
lancolique avant  qu'elle  disparût  dans  ses  longs  vètemens  de 
pleureuse,  et,  en  effet,  pleurant  aux  côtés  de  ce  vieux  prêtre  si 
originalement  pa  ternel  ! . . . 

Le  surlendemain,  il  recevait  une  lettre  &  large  bordure 
noire  :  l'invitation  aux  obsèques  du  malheureux  qu'il  avait  aidé 
à  vivre  les  suprêmes  minutes  de  sa  destinée  terrestre. 

A  l'heure  fixée,  il  se  rendit  à  la  maison  mortuaire,  traversa 
la  chapelle  funèbre,  où  déjà  l'objet  inanimé  de  ces  tristes  fastes 
gisait  dans  la  bière  close;  il  monta  parmi  l'odeur  mêlée,  suffo- 
cante, des  fleurs  et  des  cires  en  combustion,  parmi  le  double 
chuchotement  de  l'escalier  et  de  l'ascenseur,  envahis  Tun  et 
l'autre.  Mais,  parvenu  au  troisième  étage,  il  ne  pénétra  pas  avec 
le  flot  des  invités  auprès  de  la  jeune  veuve,  dont  aussi  bien  il  était 
inconnu  :  il  sonna  chez  son  ami. 

Le  docteur  boutonnait  déjà  son  pardessus. 

—  J'étais  sûr  que  tu  viencbrais;  on  m'avait  demandé  ton  nom 
et  ton  adresse  pour  t'envoyer  l'invitation  ;  allons  entendre  chanter 
du  latin  sur  la  bière  de  ce  pauvre  homme,  puisqu'il  l'entendra 
lui  aussi,  de  là-haut,  et  que,  dit-on,  ça  lui  fera  plaisir  !... 

—  La  jeune  veuve  doit  être  horriblemeiït  accablée,  murmura 
Laurières  ému  et  songeur. 

—  Est-ce  qu'une  femme  du  monde  se  permet  de  céder  à 


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92  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

l'accablement  de  son  chagrin  ?  M""'  Salvan  a  dû  obéir  aux  usages 
et  convenances,  s'occuper  de  son  deuil,  procéder  aux  essayages 
devant  son  miroir...  et,  ina  foi,  le  cachemire  et  le  crêpe  doivent 
faire  un  écrin  de  contraste  merveilleux  avec  sa  beauté  de  rose 
fraîche...  Et  puis,  il  est  impossible  que  cette  enfant  radieuse, 
tout  en  compatissant  au  sort  de  Thomme  auquel  on  Tavait  im- 
prudemment unie,  s'apitoie  sur  elle-même  à  cause  d'un  dénoue- 
ment, au  fond,  providentiel  en  ce  qui  la  concerne... 

Ces  considérations  flattaient  l'imagination  de  Laurières  pen- 
dant qu'il  se  dirigeait  vers  l'escalier  avec  le  docteur  ;  —  on  en- 
tendait les  chocs  sourds  de  pas  nombreux  tombant  sur  le  tapis, 
les  frôlemens,  les  murmures  de  toute  une  foule.  —  Et,  en  se 
penchant  sur  la  rampe,  il  aperçut,  derrière  la  jeune  veuve  au 
crêpe  traînant,  un  flot  succinct  de  personnes  en  deuil. 

—  Quelle  est  donc  sa  parenté?  demanda-t-il  à  voix  éteinte. 
Le  docteur  haussa  les  sourcils  : 

—  Presque  nulle,  pauvre  petite  !  une  sœur  de  son  mari, 
M"'  Rogier;  tu  la  vois  près  d'elle  avec  M.  Rogier  et  leurs  trois 
enfans;  ces  personnes  en  petit  deuil:  de  vagues  cousins  et  cou- 
sines... Ah!  on  m'a  parlé  encore  d'un  oncle  en  ligne  directe, 
d'un  jésuite,  en  voyage  d'études  parmi  les  missions  du  Japon 
et  de  la  Chine... 

Bien  loin  de  déplorer,  pour  la  jeime  veuve,  cette  pénurie  de 
liens  familiaux,  Laurières  en  ressentit  une  inconsciente  satis- 
faction :  Toncle  jésuite,  en  particulier,  lui  semblait  être  admira- 
blement à  sa  place  aux  confins  des  pays  jaunes. 

La  bière  était  déjà  sur  le  corbillard  festonné  par  les  cou- 
ronnes de  roses,  de  lilas  blanc, d'orchidées  fastueuses;  la  famille 
s'alignait  à  la  suite.  Laurières  entrevit  alors,  sous  le  voile  épais, 
l'exquis  profil  de  la  jeune  femme;  et  ses  épaules  graciles,  tom- 
bantes, comme  écrasées  par  le  châle  du  veuvage,  —  pareil  au  drap 
mortuaire,  —  avaient  cet  air  de  chétivité  qui  achève  si  bien  le 
pathétique  du  malheur. 

Après  la  cérémonie  où  il  devait  se  séparer  du  convoi,  il 
suivit  le  défilé  de  l'assistance  devant  elle,  murmura  ses  regrets  ; 
elle  répondit  par  un  chuchotement  expressif  : 

—  Oh  !  merci,  monsieur  ! 

Et  sans  doute  son  passage  lui  rendit  plus  sensible  le  souve- 
nir d'une  heure  atroce,  l'heure  où  l'on  voit  pour  ainsi  dire  la 
Mort  jouer  avec  un  être  aimé  avant  de  l'agripper  finalement,  car 


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V'^ 


LE   FLAMBEAU.  93 

elle  éleva  sa  main  sous  le  voile,  essuya  un  nouveau  jet  de 
larmes  qui  lui  inondaient  soudain  le  visage. 

Un  attendrissement  singulier  pénétra  Laurières.  Comme  s'il 
partageait  le  deuil  de  la  jeune  femme,  il  se  sentit  les  paupières 
humides  et  le  cœur  subitement  étreint...  sans  faire  aucun  signe 
à  son  amiy  il  se  jeta  hors  de  l'église,  descendit  les  marches  et 
traversa  la  rue  parmi  la  foule  des  badauds,  que  retenait,  au  pas- 
sage, la  somptuosité  du  corbillard,  auquel,  semblables  à  des 
clowns  agiles^  les  employés  des  pompes  funèbres  agrafaient 
de  nouveau  les  innombrables  couronnes  dont  les  fleurs  s'affais- 
saient un  peu,  déjà  fanées  p^r  le  souffle  ardent  des  encensoirs. 

Puis,  ayant  gagné  les  Tuileries,  il  marcha  dans  le  jardin 
jusqu'à  la  grille  ouverte,  entre  les  terrasses,  sur  la  place  de  la 
Concorde,  d'un  pas  si  uni  et  si  lent  que  des  moineaux  se  lais- 
saient presque  effleurer  par  la  pointe  de  ses  bottines  avant  de 
se  communiquer  une  panique  soudaine  et  de  prendre  ensemble 
letir  vol,  et  que  des  enfans,  jouant  à  cache-cache,  sautillaient 
derrière  lui,  défiant  leurs  camarades  à  l'abri  de  sa  haute  taille. 
Ainsi,  à  ses  pieds,  tout  était  frémissement  et  joie  de  vie  com- 
mençante; et  là-haut,  et  très  loin  aussi,  jusqu'à  l'Arc  de 
Triomphe,  le  feuillage  rouillé  des  arbres  floconnait  dans  une 
immobile  brume  d'or  pâle,  qui  semblait  affirmer  à  la  terre 
l'existence  de  cet  au-delà  superbe  et  mystérieux  où,  plus  ou 
moins  secrètement,  nous  espérons  tous  séjourner  au  long  de 
nos  existences  futures. 

Les  élémens  les  plus  divers  faisaient  donc  l'éclatante  mélan- 
colie de  ce  jour  d'automne,  de  môme  que  mille  émois  dissem- 
blables contribuaient  au  charme  suave  et  poignant  auquel  il  s'aban- 
donnait. Tantôt  il  voyait  la  jeune  veuve  enfouie  dans  ses  voiles 
et  dans  une  voiture  funéraire,  accompagnant  à  la  tombe  le  débile 
compagnon  de  ses  vingt  ans;  il  s'apitoyait  sur  ses  larmes,  sur 
l'horreur  du  gouffre  qu'à  l'âge  des  idylles  elle  était  appelée  à 
sonder;  tantôt  il  la  voyait,  désormais  seule,  et,  de  nouveau,  libre, 
avec  sa  sève  et  sa  grâce  printanière  intactes,  attendant  de 
s'épanouir  enfin.au  fécond  soleil  d'amour... 

«  Marie  !...  Marie  1...  » 

Il  prononça  le  nom  tout  haut,  en  goâta  pour  la  première 
fois  la  sonorité  orientale... 

Mais  lorsqu'il  mit  le  pied  sur  le  pont,  il  haussa  les  épaules, 
et  murmura  dans  le  fracas  des  tramways  de  banlieue  : 


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REVUE  DES   DEUX  MONDES. 


«  Ge  serait  folie  pure  I...  deux  ans  de  veuvage  au  moins...  et 
aussitôt  après  commencera,  sans  doute,  le  règne  du  candidat  en 
faveur  duquel  aura  le  plus  insisté  Tamie  intime...  » 

  la  fin  de  la  journée,  revenu  à  sa  garçonnière,  rue  d'Âgues- 
seau,  il  s'habilla  et  se  rendit  boulevard  Malesherbes  chez 
M""*  Fontanille.  C'était  une  Lyonnaise,  vieille  amie  de  sa  mère, 
veuve  d'un  très  riche  financier,  et  qui  occupait  une  existence 
déplorablement  fastueuse  et  vide  à  la  chasse  de  jeunes  filles, 
perles  parfaites  et  largement  serties  d'or,  pour  en  faire  les 
épouses  des  jeunes  gens  qui  ont  encore  la  bonté  de  manifester 
des  intentions  matrimoniales. 

—  Ah  I  ah  1  vous  venez  vous  faire  gronder,  joli  monstre! 

—  Je  viens  me  faire  gronder. 

Et  Jean  Laurières,  durant  cet  échange  de  phrases,  longeait 
le  vaste  salon  jusqu'à  la  cheminée  où,  près  du  premier  feu  d'au- 
tomne, la  vieille  M""*  Fontanille  lisait  un  roman  «  finissant 
bien,  »  comme  ceux  qu'elle  se  plaisait  à  faire  dans  la  vie  réelle. 

Ayant  fermé  le  volume  jaune,  elle  entreprit  un  sermon  en 
plusieurs  points,  dont  le  dernier  fut  consacré  à  lui  décrire  les  avan- 
tages d'un  nouveau  «  parti.  »  Elle  le  pressait  de  consentir  à 
une  «  présentation,  »  lorsqu'un  maître  d'hôtel  ouvrit  la  porte 
de  la  salle  à  manger. 

—  Eh  bien  1  dit  Laurières  en  lui  offrant  le  bras  pour  passer 
à  table,  puisque  mes  hésitations  ne  vous  découragent  pas,  chère 
madame,  je  consens  à  voir  M"*  Morange  ;  mais,  pour  M"*  Heimer^ 
je  vous  assure  que  c'était  vraiment  impossible  :  je  n'aime  que 
les  figures  souriantes,  tenez,  comme  la  vôtre. 

Et,  à  la  minute  même,  passait  devant  ses  yeux  l'image  en 
pleurs  de  M""*  Salvan,  et,  une  fois  de  plus,  son  cœur  s'émou 
vait,  s'endolorissait  exquisement  pour  elle... 

M*^^*  Morange  avait  sans  peine  le  sourire  aux  lèvres  ;  par  mal 
heur,  il  se  trouva  qu'elle  affectait  le  genre  bon  garçon,  type  de 
femme  qui  inspirait  à  Laurières  une  répulsion  irréductible... 

Pendant  que,  douée  d'une  persévérance  imperturbable, 
M°^*  Fontanille  se  remettait  en  chasse,  le  jaune  homme  se 
livrait  à  un  énorme  labeur  d'étude  et  de  parole  qui  faisait  de 
lui,  à  la  Chambre  et  au  barreau  de  Lyon,  une  personnalité  de 
plus  en  plus  brillante. 

Il  passait  assez  souvent  chez  le  docteur  Jomard,  sans  que  le 
hasard  le  favorisât  :  jamais  il  ne  croisa  dans  l'escalier  ou  ne  vit 


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LE   FLAMBEAU. 


95 


monter  dans  Tascenseur  M"*  Salvan,  ou  ne  la  rencontra  sur  le 
palier  du  troisième  étage.  En  sonnant  à  la  porte  de  son  ami,  il 
regardait  Tautre  porte  hermétiquement  close,  qu*à  peine  il  dé- 
sirait voir  s'ouvrir,  d'ailleurs.  Il  aimait  se  figurer  la  femme  de 
son  rêve,  —  alors  qu'elle  était  encore  la  vestale  d'un  souvenir, 
—  silencieuse  et  seule,  au  fond  d'une  pièce,  avec  les  vagues 
noires  de  sa  robe  sur  ses  genoux  et  sur  ses  pieds,  écoutant  peut- 
être  la  lente  approche  d'une  destinée  nouvelle,  et,  en  l'attendant, 
à  l'abri  des  curiosités,  des  admirations  et  des  convoitises.,. 

Un  jour  d'hiver,  il  vint,  avenue  de  l'Opéra,  serrer  la  main  du 
docteur  qui  se  rendait  à  Lyon  pour  y  célébrer  son  mariage,  où 
lui-môme  paraîtrait  en  qualité  de  témoin.  Devant  la  maison 
s'allongeait  une  énorme  voiture  de  déménagement;  son  cœur 
sursauta,  et  il  se  jeta  dans  l'ascenseur  d'où  il  assistait  au  tran- 
sport d'un  grand  bahut  sculpté  de  la  Renaissance. 

La  porte  de  la  jeune  veuve  était  cette  fois  ouverte  à  deux 
battans  ;  des  pailles  jonchaient  le  parquet  dépouillé  de  ses  tapis  ; 
les  domestiques  s'affairaient  parmi  les  déménageurs... 

Laurières  se  hâta  de  sonner  chez  son  ami. 

Le  docteur,  occupé  à  lire  dans  son  cabinet  de  travail,  lui 
tendit  une  main,  et,  souriant  des  yeux  avec  malice  : 

—  Eh  bien!  dit- il,  tu  as  vu?  nous  déménageons I 

—  Oùva-t-elle? 

Laurières  aurait  donné  bien  des  choses  pour  être  rendu  ca- 
pable de  retenir  cette  question  qui  s'échappa  de  ses  lèvres  sur 
on  timbre  un  peu  rauque.  Le  docteur  répondait  : 

—  Mon  Dieu!  M"*  Salvan  m'a  parlé  des  fins  fonds  de  la  rue 
Castiglione... 

—  Comment I  vous  vous  êtes  donc  rencontrés?...  s'écria 
Laurières  sans  remarquer  môme  l'accent  railleur  de  son  ami. 

—  Mieux  que  cela  :  j'ai  eu  l'honneur  de  recevoir  chez  moi 
M***  Salvan...  oui,  elle  tenait  à  ne  pas  quitter  la  maison  sans 
m'exprimer  de  nouveau  sa  reconnaissance  et,  sans  me  la  prouver 
au  sens  matériel  du  mot...  Moi,  je  répugnais  à  l'acceptation 
d'honoraires  pour  mon  rôle  de  sauveteur,  et  de  sauveteur  im- 
puissant... alors,  par  une  générosité  vraiment  très  délicate,  elle 
m'a  donné  SOO  francs  pour  mon  hôpital  d'enfans  infirmes,  en 
me  priant  de  faire  inscrire  le  nom  de  son  mari  sur  la  liste  des 
bienfaiteurs.  Je  ne  puis  te  dire  quel  régal  c'est  pour  moi  de  voir 
cette  petite  veuve  en  finir  ainsi  sagement  avec  son  passé  :  elle 


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96  REYUC  DES  DEUX  MONDES. 

attend  le  jour  convenable,  elle  range  et  règle  toutes  eho86B|  elle 
ferme  discrètement  la  porte  et  s'en  va,  encore  solitaire  et  voilée, 
vers  l'avenir  que  la  nature  lui  doit  bien  en  compensation... 
Par  exemple,  je  ne  plains  pas  l'homme  qui  sera  chargé  de  faire 
du  soleil  sur  cet  avenir  féminin  ! 

Laurières  écoutait  ces  paroles  élogieuses,  les  regards  suivant 
très  haut  la  spirale  bleutée  de  son  cigare.  Le  docteur,  d'un  ton 
changé,  tout  uni,  demanda  : 

—  Tu  ne  te  connais  pas  quelque  amitié,  quelque  relation 
commune  à  toi  et  à  M"*  Salvan? 

—  Mais...  non... 

Soudain  il  quittait  sa  chaise,  secouait  la  tète,  les  épaules,  et 
disait  avec  des  intonations  d'impatience  et  d'irritation  étranges: 

—  Et  puis,  tout  ça!...  tout  ça I...  oui,  je  sais  bien,  par  mes 
airs  rêvasseurs  quand  je  venais  ici,  j'ai  pu  te  donner  à  croire 
que  M"**  Salvan...  mais  est-ce  que  j'ai  le  temps  de  brasser  des 
nuages,  moi?...  il  faut  que  je  me  marie  dès  cette  année,  entends- 
tu,  Jomard?  comme  toi,  parfaitement,  comme  toi,  mon  petit  : 
nous  sommes  de  la  même  classe...  à  notre  âge  on  se  sent  tourner 
au  vieux  garçon...  et  alors...  ce  serait  trop  tard... 

—  Dans  ce  cas,  n'hésite  plus  ;  il  faut  te  marier,  oui,  et  puis- 
que la  Parisienne  n'a  pas  su  te  conquérir,  retourne-toi  vers  la 
Lyonnaise...  je  ne  serais  pas  étonné  que  le  jour  de  mes  noces 
tu  eusses  l'occasion  de  faire  un  choix  dans  Tescadron  des  demoi- 
selles d'honneur... 

Plus  d'une  année  passa  encore.  Un  soir  du  mois  de  mai,  en 
sortant  du  Palais-Bourbon,  Jean  Laurières  allait  dtner  familia- 
lement  chez  un  ménage  de  cousins  qui  s'était  transporté  de  Lyon 
à  Paris  depuis  quelques  semaines  seulement.  M.  Guiminel  venait 
d'être  nommé  sous-directeur  d'un  grand  établissement  financier, 
à  la  vive  joie  de  sa  femme,  une  Parisienne,  qui  avait  toujours 
mal  supporté  les  brouillards  du  Rhône. 

Les  fumées  du  crépuscule  filtraient  à  peine  du  ciel  nacré  au 
zénith,  mauve  et  rose  à  l'horizon,  à  l'infini,  au  delà  de  TArc  de 
Triomphe  qui  semblait  en  être  la  porte  magique  ;  d'innombrables 
automobiles  glissaient,  dansaient  sur  la  chaussée  blanche,  tour- 
naient les  refuges,  se  croisaient,  se  fuyaienN filaient  en  tous  sens 
sur  le  pont,  dans  les  rues  Royale  et  de  Ri'.  le  long  des  vastes 
Champs-Elysées  dont,  au  bord  du  mouvemei^.   \des  lumièrcd. 


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\  ,vi»»«^  :? 


OF 


LE  FLAMBEAU. 


les  masses  d'arbres  prennent  à  la  nuit  quelque  aspect  de  forêts 
profondes...  et  Lauriëres  songeait  à  des  soirées  futures  où  il  em- 
porterait, dans  un  de  ces  véhicules,  Marie^  devenue  sa  femme, 
amoureuse  de  lui  et  de  ses  succès,  vers  un  des  centres  du  cercle 
social  dont  ses  talens  lui  avaient  déjà  ouvert  si  largement  les 
portes... 

«  Un  an  et  demi  de  rêvé,  et  du  même  rêve,  et  avec  si  peu 
d'intermèdes  parmi  les  réalités  !  Je  dois  détenir  le  record  sur  les 
amoureux  de  ce  temps!...  mais  allons^  fini  de  rêver I  C'est  le 
moment,  ou  jamais  plus,  de  tenter  ma  chance... 

Il  sourit  d'un  sourire  à  l'expression  complexe,  mêlée  de 
moquerie,  d'enthousiasme  et  d'attendrissement  contemplatif... 

«  Qu'au rais-je  répondu  si  le  vieux  Riberot  que  je  poussais 
l'épée  dans  les  reins,  tantôt,  à  la  Chambre,  avait  riposté  :  «  Et 
vous  qu'on  a  vu  dimanche,  et  l'autre  dimanche,  monter  à 
l'heure  de  la  messe  l'escalier  de  Saint-Roch?  ^> 

C'était  vrai. 

Lorsque  M**  Salvan  avait  quitté  l'avenue  de  l'Opéra,  Lau- 
rières  s'était  ressaisi,  croyant  que,  par  cela  même,  il  échappait 
à  une  obsession,  exquise  certes,  mais  néanmoins  oppressive, 
et  de  nature  à  paralyser  son  heureuse  activité.  De  bonne  foi, 
il  voulut  se  marier,  ainsi  qu'il  Taffirmait  au  docteur  Jomard,  mais 
il  ne  se  prêta  nullement  à  faire  aboutir  aucun  des  nombreux 
projets  ébauchés  par  M"*  Fontanille  et  par  sa  mère. 

Cependant  il  sentait  avec  un  cruel  malaise  que  la  figure  de 
la  jeune  veuve  s'estompait  dans  sa  mémoire  visuelle. 

«  Quelle  sottise  est  la  mienne  I  Un  jour,  —  car  enfin  son  deuil 
ne  la  confinera  pas  éternellement, — ilm'arrivera,  sans  le  moindre 
doute,  de  rencontrer  M""*  Salvan  soit  au  théâtre,  soit  dans  le 
monde,  et  alors  je  ne  la  reconnaîtrai  peut-être  môme  pas!  » 

*  Il  se  disait  ces  tristes  mots  un  dimanche  matin  qu'il  passait 
rue  Castiglione,  ainsi  qu'en  un  très  vague  espoir  il  se  plaisait 
quelquefois  à  le  faire.  Et,  à  quelques  pas  d'une  certaine  maison, 
il  aperçut  précisément  la  jeune  veuve  qui  en  sortait  sous  les 
arcades,  un  livre  de  messe  à  la  main.  Elle  marchait  de  la  vive 
allure  des  Parisiennes;  son  voile,  à  pennes  d'hirondelle,  légère- 
ment soulevé  par  un  peu  de  brise,  disparut  presque  tout  de  suite 
au  tournant  de  la  rue  Saint-Honoré... 

Laurières,  que  d'ailleurs  un  tremblement  avait   saisi    des 
pieds  à  la  tête,  lui  laissa  prendre  quelque  avance;  pour  rien 
tous  ZLVii.  —  1908.  '  7 

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98  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

au  monde  il  n'eût  voulu  lui  infliger  la  sensation  d'une  impb. 
nente  poursuite  :  il  se  contenta  de  se  tenir  sur  le  même  trotte 
ne  perdant  pas  de  vue  sa  forme  svelte  qui  se  glissait  parmi  1 
allans  et  venans,  dont  les  pas  traînaient  un  peu,  ce  matin,  part 
que  c'était  dimanche.  Puis,  en  face  do  Saint- Roch,  M""  Salvf 
traversa  la  rue,  serra  la  main  d'une  petite  vieille  dame  qui  dCw 
cendait  de  voiture,  et  toutes  deux  montèrent  l'escalier,  passèrent 
le  porche^  entre  les  deux  haies  de  mendians. 

Laurières  entrait  à  son  tour  dans  l'église.  Elle  lui  parut 
entièrement  vide  ;  bien  que  les  barrières  de  la  nef  principale 
fussent  ouvertes,  les  chaises  s'alignaient  sans  occupans  jusqu'au 
sanctuaire  où  ne  se  remarquait  aucun  préparatif  d'office  domi- 
nical. Mais  un  roulement  d'orgue  se  fit  entendre  dans  les  pro- 
fondeurs du  monument,  puis  de  mâles  voix  fraîches  prirent 
leur  essor,  poussant  tout  en  haut  de  la  coupole,  derrière  le 
maître-autel,  les  notes  et  les  mots  d'un  cantique  en  français. 

Laurières  s'approcha  de  la  muraille  où  était  suspendu  le 
tableau  des  offices  et  lut  à  la  septième  ou  huitième  ligne  : 

«  Â  onze  heures,  messe  pour  la  Société  des  jeunes  gens  de 
Saint-Rocbu  » 

«  Âh  t  Salvan,  lui,  appartenait  sans  doute  à  la  confrérie,  »  se 
dit-il  avec  cette  moue  et  ce  sourire  de  quelqu'un  qui  confesse 
une  infériorité  dont,  au  fond,  il  se  fait  gloire. 

Et,  suivant  quelques  retardataires,  il  longea  ce  même  bas 
côté  qu'il  avait  parcouru  un  jour  en  allant  à  la  sacristie  cher- 
cher l'abbé  Paraud  pour  son  paroissien  agonisant. 

Derrière  le  maître-autel,  prolongé  de  boiseries,  se  dévelop- 
pait comme  une  nouvelle  église,  assez  vaste  encore,  arrondie  sous 
ime  coupole  d'où  tombait,  des  vitraux  modernes,  ime  douce 
lumière  d'or  :  c'était  la  chapelle  de  Vautel  privéiégiéy  pleine 
et  regorgeant  de  fidèles  par  toutes  les  arcades  de  l'abside,  sauf 
par  celle  du  fond,  que  barrait  aussi  un  autel  surmonté  d'une 
Nativité  dans  le  goût  du  Bernin. 

On  s'asseyait  après  l'évangile,  alors  qu'un  prêtre  s'installait 
dans  la  petite  chaire.  Laurières,  qui  dut  rester  debout  avec  un 
groupe  d'autres  personnes,  eut  tôt  fait  de  découvrir  M""*  Salvan 
non  loin  du  pilier  auquel  il  s'accotait,  moins  pour  se  soutenir 
que  pour  dissimuler  sa  présence.  Il  voyait,  dans  la  clarté 
blonde  projetée  de  haut,  les  épaules  graciles  et  tombantes,  le 
cou  long  et  délicat  frôlé  par  le  crêpe  funèbre,  la  joue  rose,  le 


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UB  FLÀHBBAU. 


99 


incarnat  des  lèvres  aux  sinuosités  ramassées  un  peu  par 
ibsorption  pieuse,  dont  témoignait  aussi  la  pointe  du  sourcil 
igèrement  surhaussée...  Et  lui,  l'anticlérical,  loin  de  souhaiter 
«iu'il  eût  retrouvé  ailleurs,  en  un  autre  état  d'âme,  la  femme 
dont  il  voulait  si  passionnément  faire  sa  femme,  il  éprouvait, 
au  contraire,  cette  sorte  d'ineffable  béatitude,  —  les  mots  mys- 
tiques peuvent  seuls  rendre  ces  sortes  d'émois,  —  que  nous  ne 
goûtons  qu'en  ces  rares  momens  où  il  nous  est  donné  de  saisir 
quelques  mesures  de  l'harmonie  parfaite. 

En  effet,  par  une  anomalie  bizarre,  — à  première  vue,  —  de 
même  que  les  Françaises  chrétiennes,  peut-être  en  leur  profonde 
répugnance  de  la  tartuferie,  dernier  avilissement  du  caractère 
mâle,  se  contentent  assea  volontiers  de  la  neutralité  des  hommes 
en  matière  de  religion,  beaucoup  de  ceux-ci,  sceptiques  et  très 
enclins  à  fronder  TÉgiise,  n'hésitent  pas  à  introduire  à  leur 
foyer  la  femme  discrètement  pieuse.  C'est  qu'il  leur  est  profi- 
table de  trouver,  dans  la  compagne  de  leur  vie,  l'esprit  d'obéis- 
sauce,  d'humilité,  d'abnégation,  intarissablement  prêché  aux 
femmes  par  un  clergé  imbu  de  toute  la  présomption  masculine 
innée  en  notre  race.  Sans  doute,  tout  ceci  s'appuie  sur  la  séduc- 
tion secrète  de  traditionnelles  coutumes  mentales;  ainsi  Lar- 
rières  entendait  sans  ennui,  avec  tacite  approbation,  le  jeune  pn- 
dicateur  qui  parlait  de  l'esclavage  où  nous  tient  le  péché  loin 
de  Dieu... 

«  Ce  n'est,  en  effet,  que  par  le  soin  de  notre  perfectionne- 
ment que  nous  nous  distinguons  des  basses  créatures  terrestres... 
songeait-il.  Ah!  si  la  religion  se  bornait  à  pénétrer  de  poésie, 
de  sentiment,  c'est-à-dire  de  vie  humaine,  les  arides  abstractions 
philosophiques!...  » 

Il  promena  un  regard  sur  l'assistance,  et  remarqua  : 

«  Pas  de  petit  monde,  ici,  pas  d'ouvriers  ni  d'ouvrières... 
voilà  de  quoi  elle  se  meurt,  l'Église  :  la  foi  du  peuple,  le  saug 
du  peuple  manque  dans  ses  veines...  Si  elle  avait  gardé  le 
peuple,  —  aujourd'hui  le  corps  électoral,  —  le  peuple  qui  s'était 
redonné  spontanément  à  elle  au  lendemain  de  la  Révolution,-^ 
la  philosophie  du  xviu®  siècle  n'aurait  pu  sauter  du  livre  à  la 
tribune  sous  le  nom  d'anticléricalisme...  )> 

Parmi  un  bataillon  de  tout  jeunes  gens  massés  au  pied  do 
la  chaire,  Laurières  crut  reconnaître  le  fils  d'un  de  ses  collègui»^ 
du  Centre  qui  avait  été  jadis  plusieurs  fois  ministre. 


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;  ^-^l^ 


iOO  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

«  La  réaction  de  demain^...  se  dit-il ,  si  toutefois  nos  mala- 
droites violences  leur  gagnent  un  nombre  suffisant  de  sympa- 
thies libérales,  car  ils  sont  si  peu  I...  » 

Laurières  restait  impressionné  par  le  vide  absolu  de  la  nef 
principale. 

Oh  !  il  savait  que  la  grand'messe  avait  été  dite,  que  la  messe 
d*une  heure  rassemblerait  toutes  les  mondaines  de  la  paroisse; 
pourtant,  il  éprouvait  un  peu  de  cette  commisération  qui  nous 
vient  au  seuil  des  Louvre  et  des  Versailles,  magnifiques  centres 
de  l'ancienne  vie  sociale  où,  pour  ne  pas  savoir  les  adapter  à  la 
nôtre,  nous  rassemblons,  ainsi  que  dans  leurs  tombes,  les  hochets 
des  générations  disparues. 

Bien  entendu,  ces  idées  se  formulaient  à  peine  en  Laurières, 
et  ne  faisaient  que  traverser  sa  contemplation  incessante  de  la 
jeime  veuve. 

Le  prédicateur,  après  sa  très  courte  allocution,  avait  quitté 
la  cbaire,  et  Fofficiant  poursuivait  la  messe.  Marie  tantôt  lisait 
dans  son  paroissien,  et  tantôt  relevait  la  tète,  et  ses  lèvres 
sérieuses  continuaient  à  se  mouvoir  doucement. 

Le  prélude  de  la  prière  du  soir  que  sa  mère  lui  avait  apprise 
vint  à  Tesprit  de  Laurières  :  «  Mettons-nous  en  la  présence  de 
Dieu.  »  Marie  semblait  vrainient  s'être  mise  en  la  présence  de 
Dieu,  telle  qu'elle  était,  sans  prétendre  lui  dissimuler,  sous  d'arti- 
ficielles extases,  le  fond  réel  de  son  âme  qui,  malgré  sa  pureté 
certaine,  tenait  sans  doute  de  l'infirmité  originaire. 

«  C'est  une  chrétienne,  ce  n'est  pas  une  mystique  ;  elle  fait 
de  la  religion  la  règle  de  sa  conduite,  et  non  la  source  de 
joies  chimériques,  équivoques  et  dangereuses.  » 

Il  imagina  im  moment  de  l'avenir  où  Marie  saurait,  sans 
aucun  emploi  de  formule  apprise,  «  se  mettre  en  la  présence  de 
Dieu.  » 

Puis  il  eut  peur,  comme  si  elle  avait  pu  surprendre  en  lui  ce 
souhait  téméraire... 

Mais  Marie  ne  priait  plus;  pendant  même  que  le  célébrant 
lisait  le  dernier  évangile,  elle  se  penchait  vers  l'amie  qu'elle  avait 
rencontrée  à  la  porte  de  Saint-Roch,  et,  sans  doute,  craignant 
pour  cette  vieille  femme,  à  la  taille  de  naine,  la  poussée  de  la 
foule,  elle  lui  persuadait,  en  lui  offrant  le  bras  d'un  joli  geste 
filial,  de  sortir  tout  de  suite. 

Et  toutes  deux  se  détournèrent  de  l'autel  pour  s'en  aller,  par 


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LE   FLAMBEAU.  101 

cette  même  arcade  où  Laurières  s'était  tenu  debout,  pendant 
la  durée  entière  de  la  messe,  et  alors  il  vit  en  plein  la  douce 
figure  enchanteresse...  Ah!  que  c'était  elle,  cette  bouche  aux 
souples  et  tendres  contours,  avec  ce  coin  des  lèvres  relevé  pour 
un  latent  sourire,  et  ces  yeux  bleu  de  nuit,  pleins  de  poésie,  sous 
les  hauts  sourcils  obliques! 

L'oublier?  Est-ce  qu'on  oublie  une  unique  vision  du  soleil?... 
Il  ne  savait  comment  se  féliciter  d'avoir  su  se  garder  libre  en 
résistant  à  tous  les  assauts  de  M""*  Pontanille  et  de  sa  mère 
elle-même!  N'eût-il  qu'une  chance  sur  mille  auprès  de  la  jeune 
veuve,  il  attendrait  le  moment  venu  de  tenter  cette  chance... 

Cependant  Marie,  soutenant  de  son  bras  gauche  la  vieille 
dame,  atteignait  l'ouverture  de  l'arcade,  lorsqu'une  jeune  fille 
qui  voulait  rejoindre  quelqu'un  se  glissa  derrière  elle,  malgré  la 
foule,  et  entraîna  son  voile.  Pour  éviter,  d'être  brusquement 
décoiffée,  elle  dût  renverser  la  tète,  puis  opérer  un  mouve- 
ment demi-circulaire  de  tout  le  buste  pendant  que,  de  sa 
main  droite,  elle  retenait  le  voile  sur  sa  nuque.  Et  ce  fut 
grâce  à  ce  mouvement  tout  accidentel  que  son  regard  croisa 
celui  de  Laurières,  attentif  et  ardent,  et  qui  sincèrement  avait 
voulu  be  laisser  ignorer  là  aujourd'hui... 

Frissonnant  de  la  tête  aux  pieds,  il  se  sentit  reconnu,  et  re- 
connu sans  hésitation,  presque  sans  surprise. 

Une  flamme  rose  montait  aux  joues  de  Marie  ;  ses  narines 
et  ses  lèvres  palpitaient,  frémissaient  visiblement  et,  en  tour- 
nant tout  près  de  lui,  vers  le  bas  côté  de  l'église,  elle  tira  sur  ses 
yeux  ses  longues  paupières  blanches... 

11  y  avait  eu  l'émoi,  il  y  avait  eu  la  répression  pudique  de 
l'émoi.  Laurières  s'estima  comblé,  se  roula  tout  le  reste  du 
jour  dans  l'orgueil  de  ses  espérances...  mais,  dès  le  lendemain, 
il  s'inquiétait  de  la  nature  de  cet  émoi  :  car  enfin,  son  souvenir  > 
il  n'en  pouvait  douter,  s'associait  à  une  image  funèbre  dans 
l'esprit  de  la  jeune  femme... 

«  Pourtant,  se  disait-il,  reprenant  pied,  si  elle  ne  change 
pas  l'heure  de  sa  messe?...  » 

ni 

Ce  point  d'interrogation  ne  fut  pas  le  seul  qui  passionna 
son  existence  le  long  de  la  semaine. 


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102  REVUE  DÉê  DEUX   MONDES. 

Les  débats  sur  la  loi  de  séparation  étaient  alors  poussés 
figourensement  à  la  Chambre;  lui-môme,  à  son  tour,  parmi  les 
orateurs  inscrits,  monta  le  vendredi  à  la  tribune. 

Il  parlait  sur  les  associations  cultuelles  qui  devaient  hériter 
les  biens'  d'Église,  article  amèrement  critiqué  par  la  droite  comme 
attentatoire  à  la  hiérarchie  catholique,  capable  de  produire  le 
schisme,  —  qu'elle  accusait  d'ailleurs  les  auteurs  de  la  sépara- 
tion d'avoir  en  pensée  derrière  la  tôte. 

L'Église,  disait  Laurières,  était  donc  bien  ébranlée  qu'un 
simple  déplacement  de  ses  rapports  avec  la  société  civile  devait 
infailliblement,  selon  les  siens,  la  ruiner  de  fond  en  comble?... 

Cette  hiérarchie,  qu'on  assurait  être  une  condition  essentielle 
de  sa  vitalité,  eut-elle  ses  cadres  aussi  rigides  qu'aujourd'hui 
aux  temps  lointains  qui  lui  ont  laissé  des  souvenirs  d'âge  d'or? 

Qu'était-elle,  en  fait,  lorsque  la  seule  acclamation  populaire 
intronisait  les  évèques?  ou,  au  siècle  de  la  Pragmatique,  lors- 
qu'ils étaient  élus  par  les  chapitres  sous  la  protection  de  l'Uni- 
versité ? 

Qu'était-elle  encore  lorsque,  après  tant  d'illustres  esprits, 
Bossuet  et  Louis  XIV  déclaraient  que  les  conciles  généraux 
sont  supérieurs  au  Pape  ?  que  les  usages  des  diverses  Églises  ont 
tout  droit  à  être  respectés  par  lui?...  Enfin  il  n'y  avait  pas  plus 
de  trente-cinq  ans  que  cette  hiérarchie,  jusqu'alors  prudemment 
émoussée  en  haut,  s'était  aiguisée  jusqu'au  plus  rigoureux  et 
probablement  au  plus  dangereux  absolutisme... 

Et,  après  tout,  si  les  usages  nouveaux  que  l'Église  de 
France  serait  tenue  de  contracter  pour  s'accommoder  de  la  loi 
nouvelle,  étaient  reconnus  incompatibles  avec  la  doctrine  dog- 
matique; si,  comme  on  voulait  le  prédire,  le  pape  n'adhérait  pas 
au  système  des  associations  cultuelles  et  préférait  abandonner 
les  biens  des  fabriques  dissoutes,  faudrait-il  se  préoccuper 
beaucoup  d'un  clergé  qui,  parti  de  l'étable  de  Bethléem,  avait  su 
se  faire,  au  cours  des  siècles,  le  plus  riche  parvenu  de  notre 
ci\âlisation?...  Tant  qu'il  saurait  ensemencer  de  foi  les  âmes,  il 
récolterait  surabondamment  le  pain  quotidien... 

Tout  ce  développement  ne  fut  point  suivi  sans  applau- 
dissemens  d'un  côté,  sans  aigres  ou  amères  protestations  de 
l'autre. 

Un  moment,  Laurières,  tourné  vers  la  droite,  répliquait  à 
l'une  de  ces  interruptions,  et  faisait  alors  ce  geste  instinctif  de 


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LE  FLAMBEAU.  103 

lever  les  yeux  pour  quêter  d'un  regard  semi-circulaire  une 
approbation  générale.  Et  soudain,  sa  voix  et  son  soiiffle  furent 
tranchés  net,  par  le  coup  violent  qu'il  recevait  en  pleine  poi* 
trine...  Sous  la  lumière  que  tamisait  le  verre  du  plafond,  le 
plus  délicat  des  pastels  lui  apparaissait  dans  un  cadre  sonfbre, 
au  bord  d'une  des  tribunes,  et  c'était  un  visage  de  jeune  femme, 
et  c'était,  il  crut  le  reconnaître,  le  visage  de  Marie  Salvan... 

En  pareil  cas,  le  souci  de  nous  conserver  réagit  de  lui- 
même.  Terrassés  par  l'énergie  de  nos  sensations,  nous  rebon- 
dissons aussitôt,  nous  reprenons  la  course,  les  emportant  avec 
nous...  Lawriëres  achevait  de  parler  sans  qu'on  eût  remai*qué  sa 
furtive  défaillance;  il  affirmait  que  la  seule  insuffisance  du 
catholicisme  à  satisfaire  notre  mentalité  actuelle  pourrait  l'em- 
pêcher de  vivre  sur  les  bases  de  la  loi  en  projet,  lui  qui  avait 
duré  à  travers  les  situations  très  diverses  que  lui  avait  faites 
successivement  le  passé  historique  des  peuples... 

Et  pendant  que  sur  la  Chambre,  ici  bienveillante  et  là 
hostile,  mais  alors  toute  fiatteusement  silencieuse,  son  timbre 
clair  résonnait  vibrant  et  impératif,  il  se  demandait  tout  bas, 
délirant  d'une  joie  et  d'une  angoisse  inexprimablement  mêlées  : 

«  Est-ce  bien  elle  ?  est-ce  possible  que  ce  soit  elle?  » 

Car  il  n'osait  s'en  assurer  par  un  regard  dirigé  cette  fois  in- 
tentionnellement :  la  terreur  d'une  nouvelle  défaillance  qui 
aurait  pu  paraître  motivée  par  une  lacune  d'argumentation 
maîtrisait  sa  personnalité  d'orateur;  et,  lorsqu'il  descendit  les 
marches  de  la  tribune,  ses  amis  accoururent  dans  l'hémicycle, 
vinrent  entourer  le  jeune  coryphée  si  bien  en  voix  aujourd'hui. 
Enfin,  ayant  monté  le  long  d'une  travée  avec  la  marche  lente  du 
triomphateur,  et  se  rasseyant  à  sa  place,  il  regarda  vers  l'endroit 
d'où  lui  était  venue  tout  à  l'heure  une  émotion  si  imprévue,  si 
poignante  et  si  exquise  :  le  radieux  pastel  avait  disparu;  c'était 
une  figure  d'homme,  rougeaude  et  à  barbe  grise,  qui  savan- 
çait  maintenant  au  bord  de  la  tribune,  un  électeur  qui  semblait 
suivre  ardemment  les  péripéties  de  la  mêlée  parlementaire,  car 
nombre  d'anticléricaux,  debout  à  leurs  places,  lançaient  d'iro- 
niques défis  de  réfutation  à  leurs  adversaires  soulevés  de  la 
droite.  ^ 

Laurières  quitta  dès  qu'il  le  put  le  Palais-Bourbon  et  se 
promena  longtemps  sous  les  arbres  du  Cours-la-Reine.  Il  ne  se 
demandait  plus  si  l'apparition  de  Marie  tout  à  l'heure  était  un 


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104  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

fait  réel  ou  le  produit  de  son  imagination...  Il  ne  doutait  même 
pas  qu'elle  fût  venue  pour  lui;  ce  qui  l'occupait,  l'absorbait, 
l'angoissait,  c'était  un  examen  de  conscience  beaucoup  plus 
scrupuleux  que  celui  par  lequel  il  prépara  jadis  la  fameuse 
confession  générale,  à  la  veille  de  sa  première  communion. 

N'avait-il  rien  laissé  échapper  qui  fût  de  nature  à  blesser 
l'âme  catholique  de  M**  Salvan?...  certes,  avant  même  les  pre- 
miers débats  sur  la  Séparation,  il  avait  pris  soin  de  se  tracer  un 
cercle  laissant  an  dehors  toute  la  doctrine  de  l'Église  ;  mais  ce 
cercle,  ne  l'aurait-il  pas  franchi  aujourd'hui,  aiguillonné  par  un 
interrupteur  perfide?...  Non!  tout  ce  qu'il  venait  de  dire  à  la 
tribune  il  voulait  bien  l'avoir  dit. 

«  Je  ne  puis  rien  changer  à  mon  action  politique  ;  si  elle  la 
désapprouve,  je  devrai  donc  renoncer...  » 

Il  défaillit  sur  ce  mot,  poussa  un  cri  d'effroi  : 

c(  Renoncer  à  elle  maintenant?  par  exemple  !  » 

Il  se  parlait  avec  une  ombrageuse  irritation  comme  si  on 
exigeait  de  lui  qu'il  abandonnât  un  droit  acquis  et  incontes- 
table, comme  si,  depuis  les  obsèques  du  malheureux  Salvan,  il 
n'avait  pas  fait  le  moindre  projet  d'avenir  auquel  il  n'eût  associé 
la  jeune  veuve,  et  de  son  assentiment  formel. 

Le  dimanche,  un  peu  avant  onze  heures,  il  entrait  à  Saint- 
Roch,  allait  se  mettre  à  sa  place  près  du  pilier,  et,  au  moment  où 
le  prêtre  montait  à  l'autel,  où  la  confrérie  attaquait  un  premier 
cantique,  il  vit  s'avancer,  dans  un  flot  de  femmes,  celle  qu'il 
attendait  avec  des  battemensde  cœur  effrénés,  douloureux  à  lui 
arracher  un  chuchotement  de  plainte,  perdu  dans  le  bruit  de 
l'orgue  et  des  cantiques. 

Marie  passa,  droite,  les  paupières  à  demi  baissées,  sans 
rougir  ni  pâlir,  mais,  très  distinctement,  ses  lè\Tes  tremblaient... 
et  il  crut  voir  aussi  que  sa  main  se  resserrait  d'une  légère  crispa- 
tion sur  le  livre  de  messe  qu'elle  tenait  à  la  hauteur  de  sa  cein- 
ture... 

Moins  en  retard  que  l'autre  dimanche,  elle  entra  plus  avant 
dans  la  chapelle,  et  Laurières,  pendant  toute  la  messe,  n'aperçut 
guère  que  son  chapeau  de  gaze  et  d'iris  noirs  dont  la  grande  aile 
se  soulevait,  s'abaissait,  auA  changemens  d'attilude  prescrits 
par  le  rituel. 

«  Voilà  pourquoi  j'hésitais  à  la  reconnaître,  vendredi,  à  la 
Chambre...  Elle  a  ôté  son  crêpe:  et,  en  effet,  il  n'y  a  plus  que 


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LE   FLAMBEAU.  105 

cinq  mois   d'ici  au  second  anniversaire,  et   la  transition   du 
demi-deuil  est  presque  de  rigueur. 

Il  ferma  les  yeux  pour  retrouver  dans  son  rêve  la  pimpante 
marquise  Louis  XV  qui  avait  si  délicieusement  et  si  durable- 
ment plu  à  son  imagination,  et  que  Marie,  —  si  longtemps 
chrysalide  à  l'enveloppe  enfin  plus  diaphane,  —  allait  rede- 
venir dans  la  réalité...  Grisé  d'espoir  et  d'encens,  —  car  après 
la  messe  on  avait  donné  le  salut,  —  il  relevait  les  paupières  à  la 
poussée  générale  des  chaises...  Marie,  au  lieu  de  sortir  en 
passant  près  de  lui,  s'en  allait,  par  une  autre  arcade,  vers  le 
fond  dbscur  de  l'église. 

Une  douleur  lancinante  pénétra  Laurières  en  pleine  chair. 

Ce  mouvement  était-il  une  manœuvre  de  fuite?  Marie  vou- 
lait-elle tourner  l'abside  et  gagner  la  porte  sur  l'impasse  Saint- 
Roch?  Mais  qui  l'avait  empêchée  d'assister  à  la  messe  dans  le 
bas  côté  droit,  et  ainsi  d'échapper  tout  à  fait  à  la  vue  de  celui 
qu'elle  avait  lieu  d'appeler  son  soupirant  ? 

Il  suivit  de  loin  la  jeune  femme  vers  l'abside  ;  elle  s'arrêtait 
près  de  la  sacristie,  devant  une  porte  d'où  filtraient  à  intervalles, 
depuis  le  milieu  de  la  messe,  des  sons  de  voix  enfantines  ;  elle 
ouvrit  cette  porte  et  la  referma,  disparaissant,  mais  Laurières 
avait  eu  le  temps  d'apercevoir  un  prêtre  debout  au  pied  d'un 
autel,  face  à  un  auditoire  de  petites  filles.  C'était  la  chapelle  des 
catéchismes. 

M"*  Salvan  y  avait  rendez-vous  sans  doute  avec  quelque  jeune 
mère  de  ses  amies,  soumise,  cette  année,  aux  corvées  préalables 
d'une  première  communion... 

Malgré  son  léger  mécompte  de  la  fin,  qui  lui  semblait  mal 
récompenser  sa  pieuse  obéissance  aux  lois  de  la  sanctification 
dominicale,  Laurières  s'estima  encouragé  bien  suffisamment  à 
faire  une  première  démarche  positive.  Il  ne  s'agissait  que  de 
trouver  la  voie  propice...  Et,  au  cours  de  cette  journée  qu'il 
devait  finir  chez  ses  cousins  Guiminel,  frappé  d'une  idée  lumi- 
neuse, il  s'écriait  tout  à  coup  intérieurement  : 

«  Eh  !  pourquoi  ne  ferais-je  pas  mes  confidences  à  Made- 
leine?... La  moitié  de  Paris  est  déjà  monté  chez  elle,  et 
M**  Salvan,  m'a  dit  Jomard,  recevait  aussi  beaucoup  avant  son 
deuil  :  il  est  impossible  qu'il  n'y  ait  pas,  entre  ces  deux  mon- 
daines, le  pont  d'une  amitié  commune  sur  lequel  je  passerai.  » 
Et  voilà  pourquoi,  dans  la  sérénité  cristalline  du  crépuscule 


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106  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

priûtanier,  Laurières  se  rendait  chez  la  confidente  qu'il  s'était 
choisie,  transporté  déjà  de  bonheur,  car  ce  qu'il  y  a  de  plus  dé- 
licieux dans  l'amour  comme  dans  les  parties  de  plaisir,  n'est-ce 
pas  presque  toujours  la  route  qu'il  faut  prendre  pour  atteindre 
le  but  à  travers  la  fraîche  campagne  ou  les  fraîches  espérances? 

Laurières  avait  pour  coutume  de  dédaigner  les  ascenseurs,  si 
haut  qu'il  dût  monter,  sautant  les  marches  deux  par  deux,  avec 
une  souplesse  encore  toute  juvénile  et  qu'il  se  plaisait  à  entretenir 
ainsi.  Il  ne  manqua  pas  ce  soir,  oti  les  songes  passionnés  de  la 
jeunesse  soulevaient  tout  son  être,  de  procéder  à  cet  exercice 
favori  dans  la  maison  de  la  rue  Saint-Honoré  habitée  par  ses 
cousins,  et  il  arriva,  ainsi  bondissant,  sur  le  palier  du  troisième 
étage,  à  la  seconde  même  où  la  porte  en  face  s'ouvrait  pour  le 
montrer,  dans  ce  dernier  bond,  à  M"*  Guiminel,  et  à  une  jeune 
femme  en  noir  qu'elle  tenait  par  la  main  et  qui  était  M"'  Salvan, 
qui  était  Marie... 

N'est-ce  pas  étrange  que  nos  plus  ineffables  délires  doivent 
être  à  l'avance  cruellement  payées?  Laurières  crut  mourir  en 
revoyant  face  à  face,  dans  cette  maison  amie,  la  femme  de  ses 
rêves...  tous  les  zigzags  d'un  éclair  fulgurant  lui  traversaient  la 
poitrine.  Mais  il  retirait  son  chapeau,  et  M**  Guiminel  sou- 
riait en  lui  tendant  la  main,  car  elle  le  croyait  interdit  d'avoir 
eu  cette  étrangère  pour  témoin  de  ses  prouesses  gymnastiques. 

—  Marie,  dit-elle,  permets  que  je  te  présente  un  cousin  de 
Charles,  le  député  Jean  Laurières:  son  nom  t'est  bien  connu? 

La  VOIX  perlée,  musicale,  qui,  un  jour  lointain,  avait  fait 
^^b^er  si  intensément  le  cœur  de  Laurières,  s'éleva  un  peu 
tremblante  : 

—  Mais  je  connais  personnellement  M.  Laurières,  Made- 
leine. 

Et,  s'adressant  à  lui  : 

—  Je  n'ai  pas  perdu,  monsieur,  le  souvenir  de  votre  chari- 
table complaisance. 

—  Je  vous  en  remercie,  madame,  répondit-il,  incapable 
d'élever  le  ton  plus  haut  que  le  murmure. 

Elle  offrait  à  la  sienne  sa  petite  main  gantée  de  noir  ;  en  la 
prenant,  il  regarda  sa  figure,  et  cette  figure  lui  parut  si  blanche, 
et  non  pas  toute  rose  comme  dimanche  dernier,  à  Saint-Roch, 
qu'il  s'inquiéta.  Par  une  humble  inadvertance  d'amoureux  encore 


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LE  FLAMBEAU.  107 

non  agréé  y  il  ne  soupçonnait  pas  que  cette  blancheur  dût  se 
rapporter  au  trouble  intime  que  sa  présence  môme  soulevait  en 
elle.  Il  demanda  ingénument,  fraternellement  : 

—  J'espère  que  votre  santé  est  bonne,  madame? 

—  Très  bonne,  je  vous  remercie. 

Elle  lui  souriait  avec  gr&cç  :  puis,  elle  dit: 

—  Au  revoir, Madeleine  !... 

Et,  après  une  seconde  d'hésitation,  elle  ajouta,  le  pied  au 
bord  de  la  première  marche  : 

—  Au  revoir,  monsieur  ! 

—  Tu  devrais  rester  :  puisque  tu  connais  Jean,  nous  serions 
toujours  entre  intimes?... 

—  Impossible,  tu  le  sais,  on  m'attend  chez  moi  I  Au  revoir  ! 

Elle  jetait  ces  mots,  déjà  presque  sur  le  palier  de  Tétage  au- 
dessous,  descendant  vite,  comme  avec  la  peur  d'ôtre  ramenée  de 
force,  —  oui,  par  la  force  mystérieuse  émanée  des  yeux  d'homme 
qu'elle  sentait  attachés  sur  elle... 

M**  Guiminel,  une  jolie  brune  de  taille  menue  en  hauteur 
et  rondeur,  vive  et  gaie,  jetait  un  rire  de  surprise  contente,  — 
une  fois  la  porte  refermée  sur  elle  et  sur  Laurière^s,  —  et  son 
mari,  qui,  par  contraste,  avait  toutes  les  apparences  du  bon  gros 
géant,  apparaissant  alors  sur  le  seuil  d'une  pièce,  elle  battait 
des  mains,  s'écriait: 

—  Non  !  tu  ne  devinerais  jamais  !  Jean  et  Marie  se  connais- 
sent, et  Marie  vient  d'exprimer  à  Jean  sa  profonde  gratitude  pour 
je  ne  sais  quel  service  qu'il  lui  avait  rendu,  autrefois  I... 

—  Eh  bien  !  Jean  va  nous  raconter  cette  belle  histoire  ! 

Et  M.  Guiminel  s'effaçait  pour  les  laisser  entrer  dans  un  salon 
familial. 

—  Mais  je  venais  tout  exprès  pour  cela  même,  affirma  Lau- 
rières,  d'abord  silencieux  de  béatitude  émerveillée  ;  seulement, 
que  Madeleine  m'explique  avant  tout  ce  que  son  histoire  à  elle 
a  de  rapport  avec  celle  de  M"""*  Salvan. 

—  Oh  I  voici  tout  de  suite.  Vous  savez  que  j'ai  une  petite 
SGBur,  Antoinette, mariée  à  Vendôme?  Eh  bien  !  Marie  Amelin,  — 
M***  Salvan, — naquit  la  même  année  que  cette  petite  sœur  ;  je  les 
faisais  jouer  ensanble,  je  baptisais  toutes  leurs  poupées...  vous 
avez  certainement  aperçu  Marie  le  jour  de  mes  noces  :  mais  elle 
n'était  qu'une  petite  fille  ;  et  nous  m'auriez  vue,  moi,  aux  obsèques 
de  Salvan  si,  vous  devez  vous  en  souvenir,  je  n'avais  été  alors 


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108  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

malade  à  Lyon...  Enfin  nous  venons  de  nous  retrouver,  Marie 
et  moi,  et  vous  savez,  par  expérience,  qu'elle  n'est  pas 
oublieuse... 

Laurières,  débordant  de  joie,  haussa  cependant  les  sourcils, 
voulut  prendre  un  air  de  tristesse  en  répliquant  : 

—  Mon  Dieu  !  il  serait  difficile  à  M"'  Salvan  d'oublier  les  cir- 
constances de  notre  première  rencontre... 

Et  il  raconta  la  journée  la  plus  mémorable,  la  plus  étrange 
et  la  plus  intéressante  de  sa  vie.  Quand  il  parla  de  son  message 
auprès  de  l'abbé  Paraud,  M.  Guiminel  ne  put  s'empêcher  de  rire 
et  de  s'écrier  : 

—  Ah  !  ça,  c'est  admirable,  par  exemple  !  toi  !  toi  !  le  dénon- 
ciateur de  ce  que  tu  appelles,  à  la  tribune,  les  trop  séduisans 
mensonges  du  catholicisme,  tu  vas  en  chercher  le  secours  falla- 
cieux pour  un  mourant? 

—  Certes!  et  je  recommencerais  à  Toccasion!...  j'ai  été  lui 
chercher  les  sacremens  comme  j'aurais  couru  lui  acheter  n'im- 
porte quelle  drogue,  réputée  à  la  fois  inefficace  et  inoiTensive, 
qu'il  aurait  demandée... 

—  Oh  !  oh  !  oh  !  drogue  !  cria  dans  une  moue  M"'  Guiminel, 
dont  la  jolie  et  affectueuse  figure  resplendissait,  —  drogue! 
retirez  le  mot  tout  de  suite,  mon  cher  député,  je  vous  le  con- 
seille... car  Marie,  je  vous  en  préviens,  est  un  peu  dévote... 

Et  Laurières,  dans  un  sourire  de  bonheur  contenu  et,  à  la 
fois,  d'infini  amusement,  laissa  tomber  cet  aveu  : 

—  Je  le  sais  !  nous  allons  à  la  même  messe,  le  dimanche... 

M.  et  M"'  Guiminel  s'exclamèrent  de  nouveau,  avides  d'ex- 
plications, mais  on  annonça  le  diner.  La  conversation  changea 
devant  les  enfans,  un  collégien  et  une  fillette. 

  neuf  heures,  la  petite  Juliette  fut  envoyée  au  lit,  et 
M.  Guiminel  passa  dans  son  cabinet  avec  son  fils  dont  il  était 
l'unique  répétiteur.  Il  pensait  que  Laurières  désirait  faire  à 
Madeleine  seule  ses  confidences  amoureuses,  par  la  loi  profonde 
des  chères  illusions  qui  veut  que  les  hommes  ne  traitent  bien 
volontiers  qu'avec  les  femmes  des  questions  sentimentales  :  au 
reste,  les  deux  sexes  se  rendant  là-dessus  la  parfaite  réciprocité. 

Laurières  eut  soin  de  remonter  jusqu'à  la  disparition  du  mal- 
heureux Salvan  pour  peindre  les  diverses  phases  de  son  rêve, 
énumérer,  non  sans  ostentation,  les  mariages  avantageux  qu'il 
avait  sacrifiés  au  souvenir  trop  séduisant  de  la  jeune  veuve.  Il 


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LB  FLAMBEAU.  109 

passa  enfin  aux  încidens  des  dernières  semaines,  et,  quoique 
n'ayant  jamais  été  effleuré  d'un  doute  à  cet  égard,  il  adjura 
M"*  Guiminel  de  lui  dire  si  elle  croyait  que  réellement  Marie 
avait  assisté  &  la  séance  du  Palais-Bourbon  dans  le  dessein  exprès 
de  l'entendre  lui,  et  lui  seul. 

M"*  Guiminel,  en  tricotant  une  brassière  pour  enfant  de 
pauvres,  s'absorbait  à  l'écouter  et  à  réfléchir  tout  ensemble,  un 
sourire  énigmati que  aux  lèvres... 

— Ah  !  la  sournoise  I  la  sournoise  !  murmura- t-elle  plusieurs 
fois  en  secouant  la  tète. 

Puis  elle  laissa  échapper  tout  haut  : 

—  Votre  dernier  discours? oh!  je  me  souviens  qu'il  en  a 
été  question  ici  devant  elle,  et  elle  s'est  bien  gardée  d'en  souffler 
mot!...  Alors,  tant  pis,  écoutez...  Oui,  je  pense  que  vous  avez  eu 
l'honneur  de  l'attirer  dans  le  temple  de  vos  discordes. 

—  Vous  croyez?...  vraiment,  vous  croyez,  Madeleine? 

Et  Laurières,  ivre  de  joie,  pressait  à  les  briser  les  mains  de 
M"*  Guiminel,  en  la  conjurant  de  parler  de  lui  à  son  amie,  de 
solliciter  pour  lui  une  espérance  positive... 

—  Et  si  elle  pose  quelques  conditions...  enfin,  quoi  qu'elle 
exige,  promettez  tout,  accordez  tout,  sans  hésiter,  sans  vous 
réserver  d'en  référer  &  moi  :  vous  avez  pleins  pouvoirs  ! 

Et,  appuyant  davantage,  il  se  servit  d'une  expression  très  goû- 
tée à  la  Chambre  depuis  qu'on  y  déclara  la  guerre  aux  religions  : 

—  Je  fais  ma  religion  de  ses  propres  désirs. 

—  Oh  !  oh  !  vous  qui  avez  déjà  suivi  Marie  à  la  messe, 
monsieur  le  député  anticlérical,  vous  devez  pourtant  soupçonner 
jusqu'où  elle  vous  conduira,  cette  religion! 

Laurières^  qui  se  promenait  avec  fièvre  entre  les  sièges  et 
les  tables,  s'arrêta  subitement,  et  demanda  : 

—  Vous  parlez  du  mariage  à  Téglise?... 

Sur  un  signe  affirmatif  de  M""*  Guiminel,  il  fit  entendre  un 
rire  bref  de  glorieuse  insouciance,  et,  renversant  un  peu  sa  tôte 
aux  lignes  sculpturales,  il  déclara  : 

—  Le  mariage  à  l'église,  le  sacrement  de  mariage,  comme 
ils  disent,  mais,  loin  de  m'y  refuser,  je  leur  serai  très  reconnais- 
sant de  vouloir  bien  m'y  admettre...  Vous  vous  étonnez? 

—  Dame  !...  —  oh  1  je  me  réjouis  tout  autant,  d'ailleurs,  — 
mais  enfin,  vous  tenez  un  autre  langage  à  la  tribune  !... 

—  A  la  tribune  I  à  la  tribune  I  s'écria  Laurières  presque  dé- 


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110  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

daigneux,  est^^  que  Torateur  politique  a  rien  à  voir  dans  les 
accords  de  mon  mariage?  Je  suis  un  homme  qui  aime  une 
femme  de  toutes  ses  forces  ;  je  veux  attacher  cette  femme  à  moi 
par  des  sermens  réciproques  :  enseignez-moi  un  lieu,  un  céré- 
monial, des  formules  qui  rendront  ces  sermens  plus  solennels, 
plus  irrévocables,  à  son  opinion  à  elle  du  moins,  et  vous  verrez 
si  j'hésiterai  à  m'en  servir!...  Tenez,  Madeleine,  il  est  possible 
que  l'homme  des  traditions  parle  en  moi  malgré  moi  ;  mais  si 
une  jeune  fille,  une  jeune  femme,  ayant  jusqu'ici  pratiqué  le 
catholicisme,  m'offrait  de  renoncer  à  la  bénédiction  nuptiale,  je 
serais  misérablement  tourmenté  par  les  plus  cruelles  méfiances; 
je  me  dirais  qu'elle  a  eu,  en  acceptant  de  porter  mon  nom,  une 
pensée  de  derrière  la  tète  ;  qu'avant  le  mariage,  elle  suppute  déjà 
des  possibilités  de  divorce... 

—  Le  divorce  !  s'écria  M.  Guiminel  entré  depuis  deux  ou 
trois  minutes,  mais,  malheureux,  tu  es  du  parti  qui  en  voterait 
la  loi  si  elle  n'était  déjà  faite,  et  qui  en  rendra  peut-être  un  de 
ces  jours  la  pratique  dangereusement  facile... 

—  Qu'est-ce  que  ça  prouve  ?  fit  Laurières  en  riant,  on  ne 
fabrique  pas  des  armes  dans  Tinteution  de  se  tuer  soi-même. 

—  Voilà  bien  les  Français  !  l'homme  privé  désavouant  neuf 
fois  sur  dix  les  grands  principes  et  les  -exploits  de  l'homme 
public...  révolution  et  routine.... 

—  Eh  bien  !  dit  toujours  gaîment  Laurières,  le  frein  de  la 
routine  est  nécessaire  aux  emportemens  de  la  révolution,  ça 
fait  ensemble  l'évolution,  un  petit  glissement  très  doux,  et  on 
avance  tout  de  même,  sans  cogner  personne... 

—  Hum!  sans  cogner  personne  !... 

Mais  M.  Guiminel,  qui  goûtait  assez  le  délassement  des  dis- 
cussions politiques,  ne  se  voyait  déjà  plus  d'adversaire.  Lau- 
rières s'empressait  autour  de  sa  femme  pour  obtenir  qu'elle  par- 
lerait &  Marie  dès  demain. 

Et  le  lendemain  soir,  après  une  journée  de  palpitations  vio- 
lentes, de  transes  et  d'espoirs  alternés,  Laurières  reparaissait  rue 
Saint-Honoré  pour  y  entendre  le  rapport  de  son  ambassadrice. 
Comme  elle  l'accueillit  lui  tendant  les  deux  mains,  les  yeux 
brillans  et  attendris,  il  murmura,  brisé  d'émotion  : 

—  Alors,  il  n'y  a  personne  d'autre  ?. . . 

—  Personne...  et  pas  même  vous...  oui,  pas  même  vous,.., 
dici  longtemps  du  moins... 


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■-K^S^f 


LE  FLAMBEAU.  111 

Elle  expliqua  que  M""*  Salvan  estimait  se  devoir  à  la  famille 
de  son  mari,  —  où  elle  n'avait  rencontré  que  de  Taffection,  — 
au  souvenir  de  son  mari,  tout  de  pitié  qu'il  fût,  tant  que  dure- 
rait son  deuil. 

—  «  Et  puis,  parler  déjà  de  fiançailles,  ce  serait,  il  me 
semble,  nous  porter  malheur...  »  Voilà  ce  qu'elle  m'a  dit... 

—  Elle 'a  dit  cela?  vraiment  elle  l'a  dit?  s'écria  Laurières 
qu'une  joie  délirante  fit  presque  bondir. 

Et  il  s'émerveilla  tendrement,  délicieusement  : 

—  Gomme  nous  nous  comprenons  !  Moi  aussi,  je  redoutais 
de  me  déclarer  trop  tôt!  Que  de  fois  j'ai  pris  la  plume  pour  lui 
écrire,  et  je  m'arrêtais  en  pensant  à  son  crêpe,  en  pensant  que 
ma  hftte  à  la  dérober  au  mort  nous  porterait  malheur...  Mais 
pourtant,  reprit-il  angoissé  et  avec  un  emportement  soudain  de 
sa  passion,  je  voudrais  la  voir,  j'ai  besoin  de  la  voir,  Made- 
leine! 

—  Oh  !  vous  êtes  le  cousin  de  mon  mari,  elle  est  mon  amie 
intime  :  vous  vous  rencontrerez  chez  nous,  elle  n'y  fait  aucune 
objection,  pourvu  qu'on  ne  lui  parle  de  rien. 

—  Entendu!  promit  Laurières  dans  la  facile  condescendance 
de  l'homme  qui  se  sent  aimé  :  on  ne  lui  parlera  de  rien...  jus- 
qu'à nouvel  ordre. 

IV 

Il  était  aimé,  oui  !  Et  la  jeune  veuve  n'avait  peut-être  le  deuil 
<i  scrupuleux  qu'en  raison  môme  de  ce  sentiment  dont  l'obscure 
éclosion  remontait  à  la  date  funèbre... 

Peu  après  son  installation  rue  Gastiglione,  une  ancienne 
camarade  d'études,  devançant  toutes  les  concurrences,  lui  faisait 
des  propositions  en  faveur  d'un  frère  plus  ambitieux  qu'amou- 
reux, d'ailleurs.  Cette  hâte  de  convoitises,  qu'elle  devinait  fort 
bien,  scandalisa  M"'  Salvan. 

«  Moi  qui  n'ose  pas  même  penser  à  luifn  se  dit-elle. 
Et  aussitôt  sa  conscience  s'inquiéta,  se  troubla,  car  luiy 
c'était  M.  Laurières,  ce  jeune  homme  dont  elle  avait  tenu  la  main 
croisée  avec  la  sienne  sous  la  tète  de  son  mari  agonisant...  Mais 
en  vain  se  refusait-elle  à  penser  à  lui,  elle  le  voyait  presque 
sans  cesse  inclinant  vers  elle  sa  haute  taille  de  protecteur,  sa 
belle  figure  compatissante,  et  ses  gestes  secourables;  elle   le 


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H2 


REVUE  DES   DEUX   MONDES. 


voyait  s'élancer,  comme  dirigé  par  Taimant  de  ses  regards,  à  la 
recherche  de  Tabbé  Paraud... 

Il  est  probable  que  les  lois  harmonieuses  de  la  nature  ré- 
clamaient puissamment  alors  en  cette  jeune  femme.  Après  avoir 
passé  sa  première  jeunesse,  —  cet  &ge  où  la  fragilité  d'une 
femme  s'attend  &  èfare  exquisement  choyée,  —  dans  les  drames 
de  sauvetages  presque  quotidiens,  elle  se  tendait  toute  d'in- 
stinct &  des  bras  vraiment  forts  pour  s'y  blottir,  y  goûter  enfin 
les  bercemens  et  la  quiétude,  et  peut-être  aussi  les  enivremens 
des  viriles  étreintes. 

Son  rêve  à  elle  trouvait  à  s'alimenter.  Elle  garda  l'habitude, 
dans  la  retraite  du  veuvage,  d'ouvrir  les  journaux  qu'elle  lisait 
autrefois  à  son  mari;  il  lui  arriva  ainsi  de  voir  passer  sous  ses 
yeux  le  nom  de  Laurières,  dont,  à  l'occasion  d'un  discours  fameux, 
le  portrait  se  trouva  reproduit  dans  les  journaux  illustrés. 

C'eût  été  peu  sans  doute  pour  inspirer  confiance  &  un  cœur 
de  femme  allant  de  lui-même  &  de  nouveaux  liens,  mais 
l'homme  privé  ne  resta  pas  plus  ignoré  de  Marie  que  l'homme 
politique. 

Pendant  son  veuvage,  M.  et  M"'  Guimincl  firent  plusieurs 
séjours  à  Paris;  elle  les  entendit  chaque  fois  (Jéplorer  que 
Laurières,  en  vacances,  se  trouvât  précisément  à  Lyon.  Ils  ne 
manquaient  pas,  l'un  et  l'autre,  d'exalter  ce  jeune,  presque 
illustre  parent,  ayant  soin  de  prôner  plus  haut  que  ses  talens 
oratoires  la  sûreté  de  son  caractère,  Texcellence  de  son  cœur  : 
il  adorait  sa  mère  et  allait  la  voir  aussi  souvent  que  le  lui 
permettaient  ses  travaux. 

—  Le  seul  chagrin  qu'il  lui  cause,  c'est  de  s'obstiner  dans  le 
célibat,  mais  il  a  tout  le  temps  de  se  raviser. 

Ces  mots-là  faisaient  défaillir  Marie  qui  ne  regardait,  certains 
jours,  qu'en  tremblant,  les  échos  mondains  du  journal. 

Puis,  M.  et  M"'  Guiminel  vinrent  s'installera  Paris. 

Désormais  la  sécurité  lui  était  rendue;  elle  connaîtrait  par 
son  amie,  avant  le  journal  et  le  monde  entier,  les  faits  et  gestes 
de  l'homme  qu'elle  regardait  comme  l'arbitre  de  son  bonheur 
futur;  elle  ne  pouvait  manquer  de  le  rencontrer  bientôt. 

Et  enfin  il  se  mit  lui-même  sur  ses  pas...  Quel  souvenir 
triomphal  devait  rester,  en  elle,  cette  sortie  de  messe  à  Saint- 
Roch,  lorsque  son  regard  rencontra  celui  de  Laurières  qui,  dans 
la  pénombre  de  l'arcade,  l'adorait  amoureusement  I 


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LE   FLAMBEAU.  113 

M""*  Raynal,  la  vieille  amie  de  sa  mère,  qu'elle  avait  trouvée 
à  la  porte  de  réglise,  lui  disait,  en  la  reconduisant  : 

—  Tout  à  l'heure  j'ai  rencontré  un  collègue  de  mon  fils  à  la 
Chambre,  le  député  Jean  Laurières,  de  Lyon.  C'est  un  homme 
déjà  très  remarqué,  il  fera  éon  chemin...  Dommage,  cependant, 
qu'il  veuille  le  faire  par  la  gauche,  ce  chemin  !  tout  comme 
mon  fils,  d ailleurs...  ces  jeunes  gens  s'imaginent  que  leurs 
voix  portent  plus  loin  de  ce  côté  là...  M.  Laurières  parlera 
cette  semaine  ;  grâce  à  mon  fils,  je  suis  tenue  au  courant  des 
séances  qui  promettent  un  intérêt  particulier  et  je  n'en  manque 
pas  une...  la  politique  m'intéresse,  quoique  ma  politique  à  moi 
ait  toujours  contrecarré  celle  des  hommes  dans  ma  famille  : 
père,  mari  et  fils  enragés  républicains,  tandis  que  je  tiens  bon 
pour  la  monarchie  héréditaire... 

En  tremblant  beaucoup,  Marie  avoua  qu'elle  irait  elle- 
même  très  volontiers  une  première  fois  au  Palais-Bourbon.  Et 
la  vieille  dame  lui  proposa  de  venir  la  chercher  le  jour  que 
Laurières  monterait  à  la  tribune. 

Ce  fut  pour  elle  une  heure  ineffable  et  terrible  que  celle  de 
ce  discours  I  Roulée,  frissonnante,  dans  les  vibrations  de  la  voix 
qui  avait  laissé  un  persistant  écho  en  ses  fibres  intimes,  elle  fut 
aussi  soulevée  en  même  temps  par  l'admiration,  par  l'orgueil, 
par  l'amour  et  par  les  plus  vives  alarmes.  Les  mots  qui  arri- 
vaient en  ordre  magnifique  sur  les  belles  lèvres  puissantes, 
soit,  elle  pouvait  les  entendre,  mais  toute  son  &me  de  chré- 
tienne volait,  angoissée,  au-devant  de  ceux  qui  allaient  suivre. 
Ce  qu'elle  redoutait,  c'était  une  satire  blasphémant  le  catholi- 
cisme, ou  la  profanation  d'une  raillerie,  mais  la  séparation  de 
l'Église  et  de  l'État  était  un  thème  familier  à  ses  oreilles  et  qui 
n'offensait  en  rien  ses  croyances.  M.  Rogier,  le  mari  de  sa  belle- 
sœur,  catholique  déclaré,  était  séparatiste  convaincu,  et  son  oncle 
jésuite,  le  Père  Amelin,  lui  donnait  raison  presque  à  voix  haute. 
L'abolition  du  fonctionnarisme  clérical  ne  leur  paraissait  nulle- 
ment menacer  la  solidité  de  l'Église  en  France;  le  prêtre  de 
paroisse,  libéré  des  entraves  administratives,  ne  pourrait  plus 
les  évoquer  pour  excuser  sa  passivité,  son  inertie,  ou  du  moins 
la  timidité,  la  routine  de  son  action  pastorale  durant  le  dernier 
siècle.  —  Car  ni  les  simples  fidèles  ne  sont  indulgens  aux  ecclé- 
siastiques, ni  même  entre  eux  les  ecclésiastiques  des  diverses 
catégories. 

TOXI  XLYII.  — -  1908.  8 

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114  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Marie  adhérait  d'autant  mieux  à  ces  opinions  que  les  vastes 
horizons  de  la  liberté  flattent  l'imagination  et  la  fougue  de  la 
jeunesse.  Aussi,  Laurières  étant  descendu  de  la  tribune  sans  avoir 
outragé  ni  méprisé  la  foi,  elle  le  tint  (juitte  du  reste,  —  et 
môme  d'avoir  appelé  le  clergé  «  le  |>lus  grand  parvenu  de  cette 
civilisation,  »  ce  qui,  après  tout,  impliquait  une  certaine  louange» 
—  et,  joignant  les  mains  en  fervente  action  de  grftces  qui  s'adres- 
sait &  Dieu  et  à  lui,  elle  sortit  de  la  Chambre,  bien  aise  que  sa 
vieille  amie  ne  tînt  pas  h  assister  à  la  suite  de  la  séance. 

Une  inquiétude  tracassa  toutefois  sa  pensée  heureuse  :  la  sépa- 
ration ne  serait  pas  un  mal  pour  la  religion,  soit;  mais  les 
auteurs  de  la  séparation  ne  faisaient-ils  pas  néanmoins  l'office 
coupable  de  persécuteurs?  ne  méritaient-ils  pas,  h  ce  titre,  les 
foudres  de  l'Eglise? 

Plusieurs  catéchistes  parisiens,  surprenant  des  inquiétudes 
analogues  parmi  leurs  ouailles  féminines,  dont  un  si  grand 
nombre  par  leurs  fonctions  de  chefs  de  famille,  ont  un  pied 
dans  la  politique,  s'étaient  engagés  à  définir  la  responsabilité 
des  électeurs  et  des  élus  dans  cette  grave  et  passionnante  affaire 
de  la  séparation. 

Et  Marie  assista  près  de  la  petite  Juliette  au  catéchisme  de 
Saint-Roch,  et  elle  en  sortit  parfaitement  rassérénée  : 

«  Le  Concordat,  enseigna  l'abbé  Guillaume,  ne  faisant  nul- 
lement corps  avec  la  doctrine  catholique,  pouvait  être,  sans 
péché,  combattu,  dénoncé,  aboli,  remplacé  par  un  autre  règle- 
ment délimitant  les  futurs  rapports  de  TEgiise  et  de  la  société 
ci\île.  Chaque  législateur  ne  répondrait  que  devant  Dieu  seul 
de  la  pureté  plus  ou  moins  sincère  de  ses  intentions...  » 

Et  Marie  s'abandonna  en  paix  à  ses  espérances  amoureuses. 

Le  lendemain,  elle  retrouvait  Laurières  rue  Saint-Honoré;  et 
elle  s'attendit,  pour  le  matin  suivant,  à  la  visite  de  Madeleine 
Guiminel. 

—  Espèce  de  cachottière  !  s'écriait  en  effet  Madeleine  qui 
entrait  de  fort  bonne  heure  dans  sa  chambre. 

Mais  Marie  joignait  les  mains,  la  suppliait  de  ses  yeux  repen- 
tans,et  sourians;  les  deux  amies  s'embrassèrent,  et,  au  milieu  de 
leurs  baisers,  commença  le  rôle  de  rambassadrice... 

Son  cœur  ayant  autant  de  franchise  que  de  délicatesse,  en 
consentant  à  rencontrer  Laurières  chez  ses  amis,  Marie  s'était 
réellement  promise  pour  le  jour  où  elle  serait  h  prendre,  et, 


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LE   FLAMBEAU.  1  l8 

confiante  que  lui-même  tiendrait  religieusementi  ainsi  qu'il 
Tavait  juré  à  Madeleine,  les  clauses  de  leur  convention,  elle 
accepta  de  paraître  au  dîner,  —  la  pendaison  de  crémaillère,  — 
que  les  Guiminel  donnaient  à  quelques-uns  de  leurs  proches. 
Précisément,  pensait-elle,  uiie  réunion  un  peu  mondaine  conve- 
nait pour  inaugurer  Tun  et  l'autre  sans  embarras  des  relations 
qui,  de  longtemps,  devaient  n'avoir  rien  d'intime. 

Effarouchée  par  l'esseulement  de  son  veuvage,  elle  était 
venue  s'installer  dans  le  salon  de  Madeleine  bien  avant  qu'il  fût 
permis  aux  autres  convives  d'y  apparaître.  Mais  Laurières  était 
de  la  famille,  il  s'en  autorisa  pour  se  présenter  de  très,  —  de 
trop  bonne  heure. 

Intentionnellement  ou  non,  Madeleine  venait  de  quitter  Marie, 
allant  jeter  un  coup  d'oeil  à  la  toilette  de  sa  petite  fille;  et  Marie, 
debout  à  la  fenêtre,  un  peu  nerveuse  et  oppressée,  cherchait  dans 
le  crépuscule  bleu  l'image  de  celui  qui  occupait  toute  la  scène 
de  son  rêve,  et  qui  allait,  h  partir  de  ce  soir,  envahir,  emplir  celle 
de  sa  vie... 

On  l'introduisait  sans  l'annoncer,  mais  elle  savait  bien  que 
c'était  lui,  puisqu'une  si  douce  force  attirante  la  contraignit  de 
se  retourner  instantanément,  quoique  d'un  mouvement  tout  uni. 

Et  ils  se  virent  l'un  devant  lautre,  à  la  pleine  lumière  que 
les  fleurs  des  torchères  versaient  dans  le  salon,  comme  les  fleurs 
naturelles  versent  leurs  parfums  dans  les  jardins. 

K  Ma  femme  I  »  pensa-t-il. 

«  Mon  mari  !  »  pensa-t-elle. 

Et  leurs  cœurs  à  tous  deux  débordaient  d'amour,  et  leurs 
fronts  flambaient  d'orgueil. 

Ils  pouvaient,  en  effet,  s'admirer  l'im  l'autre  :  très  beaux  l'un 
et  l'autre,  lui  avec  ses  yeux  enflammés  et  sa  bouche  caressante, 
son  corps,  dans  la  mince  gaine  de  l'habit,  sculpté,  pour  ainsi 
dire,  en  sveltesse  et  en  vigueur  ;  elle  toute  de  grâce  idéale  dans 
le  nuage  noir  et  blanc  de  sa  robe  légèrement  décolletée,  d'où  se 
dégageaient  son  cou  et  sa  tête  radieuse. 

Comme  dans  l'éblouissement  physique  on  suit  à  tâtons  les 
murailles,  ils  s'attachèrent,  pour  s'aborder,  aux  locutions  con- 
ventionnelles. L'instinct  de  la  conquête  aida  Laurières  à  se  res- 
saisir, et,  avec  toute  la  passion  qui  était  en  lui  et  la  discrétion 
qui  lui  était  imposée,  il  sut  exprimer  à  M""*  Salvan  sa  joie  de  la 
retrouver  intime  dans  la  maison  de  ses  cousins. 


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116  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Je  ne  me  croyais  pas,  l'autre  dimanche,  à  la  veille  d'un  si 
grand  bonhenr,  acheva-t-il,  dans  un  ardent  murmure. 

La  jeune  femme  rougit  au  souvenir  du  premier  trouble  que 
lui  avait  fait  éprouver,  à  Saint-Roch,  la  présence  de  cet  hommcj 
jusque-là  une  pure  image  de  rêve...  Pour  dissimuler  son  em- 
barras, elle  désigna,  en  s'asseyant  elle-même,  une  chaise  à  Lau- 
rières,  qui  reprit,  la  voix  très  altérée  encore,  mais  sur  le  ton  de 
l'enjouement  : 

—  Vraiment,  le  sort  y  a  mis  de  la  mauvaise  volonté,  car 
enfin,  si  mon  ami  Jomard  s'était  installé  quelques  mois  plus  tôt 
avenue  de  l'Opéra,  Charles  et  Madeleine  seraient  venus  l'y  voir 
en  même  temps  que  vous,  et  nos  relations  à  tous  auraient  ainsi 
commencé  dès  cette  époque...  Quand  j'y  pense,  j'ai  bien  envie 
de  maudire  un  peu  le  sort  !... 

En  abaissant  les  paupières  et  haussant  ses  fins  sourcils 
obliques  qui  donnaient  à  sa  figure  im  charme  si  vif  d'originalité, 
Marie  laissa  tomber  doucement  ces  mots  : 

—  Oh  !  il  ne  faut  pas  maudire  le  sorl...  Je  crois  que  tout 
vient  en  son  temps... 

Et  il  sentait  que  cet  enseignement  de  douceur  était  la  raison 
même...  Qu'eût-il  gagné  à  la  fréquenter  plus  tôt?  des  impa- 
tiences qui  se  fussent  peut-être  exprimées  avec  irritation,  et  qui 
eussent  ainsi,  peut-être,  brisé  entre  eux  l'enchantement  du  rêve 
bien  avant  l'heure  de  la  réalisation  possible. 

M.  et  M"'  Guîminel  entrèrent  avec  leurs  enfans. 

Juliette  et  Robert,  im  peu  solennels  dans  leurs  habits  de 
fête,  vinrent  s'offrir  au  baiser  de  l'amie  et  du  cousin,  et  les 
lèvres  de  Laurières  caressèrent  avec  délices  les  joues  fraîches 
que  celles  de  Marie  avaient  effleurées. 

Puis,  les  autres  convives  arrivèrent  :  le  docteur  Jomard  et 
sa  toute  jeune  femme  ;  un  oncle  de  M"'  Guiminel,  M.  Terrod, 
le  président  de  Cour  d'assises,  sa  femme,  fils  et  bru  ;  le  ménage 
d'un  sculpteur  lyonnais,  M.  et  M"'  Gévaudan;  une  imposante 
demoiselle,  professeur  au  lycée  Lamartine,  quelques  autres,  et 
enfin  Ganuzat,  sénateur  du  Rhône  qui,  en  passant  au  Luxem- 
bourg, avait  cédé  son  siège  de  député  à  Laurières. 

C'était  un  assez  étrange  personnage,  peu  atteint  de  socia- 
lisme, mais  radical  et  surtout  anticlérical  forcené,  le  type  du 
((  rouge  »  légué  par  l'opposition  du  second  Empire  à  la  troi- 
sième République,  après  du  moins  sa  métempsycose  du  Seize- 


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LE   FLAMBEAU.  117 

Mai.  Il  avait  le  corps  trop  long,  les  épaules  en  portemanteau, 
le  buste  sans  épaisseur,  la  figure  plate,  à  petits  yeux  clairs  aigus, 
le  nez  court,  le  menton  insuffisant,  les  lèvres  tendues  en  lignes 
exactement  parallèles.  Sur  cette  face,  ridée  et  couperosée,  re- 
tombaient à  chaque  minute  des  mèches  de  cheveux  blancs, 
plantés  drus  et  droits  au  sommet  du  front,  qu'il  rejetait  en 
arrière  par  d'orgueilleuses  secousses  de  la  tète  ou  par  des  passes 
insistantes  de  ses  grandes  mains  osseuses. 

M.  et  M"'  Guiminel  firent  des  présentations  entre  leurs 
invités  lyonnais  et  parisiens.  Le  sénateur  et  le  président  de  Cour 
d'assises  se  lièrent  à  la  minute  pour  le  plaisir  de  se  donner,  en 
se  parlant,  leurs  titres  respectifs. 

Canuzat  restait  encore  ébloui  par  sa  fortune  politique,  com- 
pensation, il  est  vrai,  d'assez  cruels  et  longs  mécomptes.  Très 
doué  pour  la  médecine,  emportant  de  Paris,  où,  malgré  sa  pau- 
vreté, il  avait  voulu  faire  ses  études,  un  sérieux  bagage  scien- 
tifique, il  débutait  brillamment  à  Lyon  en  1864  lorsqu'un 
scandale  dont  il  fut  l'auteur,  ou  du  moins  Toccasion,  dans  une 
cérémonie  religieuse,  le  fit  mettre  à  l'index  par  tous  les  «  bien 
pensans,  »  —  et  cela  voulait  dire  alors  presque  tous  les  bons 
payeurs.  —  Il  fut  réduit  à  n'être  que  le  guérisseur  des  canuls. 
Ceux-ci,  en  reconnaissance,  l'envoyèrent  plus  tard  au  Parlement, 
et  là,  au  contraire,  sans  dons  oratoires,  sans  préparation  d'au- 
cune sorte  aux  grands  problèmes  sociaux  intérieurs  ou  extérieurs, 
il  s'acquit  une  sorte  de  notoriété  par  l'inflexibilité  de  ses  prin- 
cipes jacobins,  et  la  passion  avec  laquelle  il  discutaillait  pour  eux 
dMis  les  Pas-Perdus  et  les  couloirs  du  Palais-Bourbon,  —  au- 
jourd'hui du  Luxembourg. 

Laurières  qu'il  avait  connu  enfant,  dont  il  s'était  fait  le  par- 
rain politique,  lui  inspirait  déjà  des  inquiétudes  :  cette  robe 
baptismale  du  jeune  député  que,  par  ses  yeux  à  lui,  les  élec- 
teurs avaient  vue  d'un  rouge  inexorable,  lui  semblait  déjà  se 
nuancer  de  tons,  à  son  avis,  inutilement  fondus.  Mais  il  l'aimait 
toujours  beaucoup,  et  un  reflet  tendre  adoucit  l'éclat  aigu  de 
ses  yeux  en  le  voyant  là,  comme  il  s'y  attendait  d'ailleurs,  chez 
son  cousin  Guiminel,  —  un  autre  fils  de  vieux  camarade. 

—  Ça  va  bien  chez  toi,  Laurières?  la  maman  en  a  fini  avec 
sa  grippe?  Et  l'affaire  Fragerol-Mornier?...  quel  morceau  pour 
toi,  mon  petit  ! 

En  lui  serrant  la  main,  il  faisait  ainsi  allusion  à  un  procès 


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lis  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

• 

sensationnel  qui  mettait  alors  aux  prises  deux  grandes  familles 
lyonnaises  ;  Laurières,  défenseur  d'une  des  parties,  acquérait  de 
ce  fait  un  immense  prestige. 

Mais  Ganuzat  venait  d'apercevoir  Marie,  en  train  d'échanger 
quelques  mots  avec  le  professeur  du  lycée  Lamartine. 

—  Ah  !  M"*  Salvan,  prononça-t-il. 

Elle  se  tourna,  lui  tendit  la  main  ;  mais  Laurières,  déjà  très 
surpris  de  les  trouver  se  reconnaissant,  le  fut  non  moins  de  re- 
marquer l'expression  identique  de  leur  physionomie  toute 
changée,  la  subite  contrainte  du  sourire  et  la  crispation  d'une 
antipathie  résolue,  peut-être  même  d'une  rancune  réciproque... 

Puis,  la  douceur  régnait  de  nouveau  sur  ta  figure  de  Marie,  et 
le  sourire  narquois  étirait  les  lèvres  déjà  si  longues  de  Ganuzat, 
pétillait  dans  ses  yeux  froncés  tout  autour. 

—  Et  le  P6re  Âmelin?  demandait-il  en  son  nasillement  de 
canut,  avons-nous  de  ses  nouvelles?  de  bonnes  nouvelles,  ma- 
dame? Â-t-il  trouvé  là-bas,  ainsi  qu'il  l'espérait  à  son  départ, 
des'aveugles  moins  entêtés  que  nous  ici,  et  qui  consentent  à  y 
voir  clair  avec  le  seul  flambeau  de  lafoil 

—  Mais,  mon  oncle  est  très  satisfait,  monsieur,  répondit-elle 
de  son  délicieux  soprano,  par  exception  tout  sec. 

—  Tant  mieux  !  tant  mieux  ! 

Vexé,  il  cherchait  quelque  nouvelle  plaisanterie  de  sectaire, 
mais  M"^*  Guiminel  fonçait  sur  lui  et  prenait  son  bras  pour 
passer  dans  la  salle  à  manger. 

Laurières  se  savait  désigné  pour  conduire  le  professeur  du 
lycée  Lamartine  ;  il  savait  aussi,  d'ailleurs,  qu'il  occuperait  à  table 
la  gauche  de  Marie,  et,  même  en  s'asseyant,  tourné  de  son  côté, 
il  ne  put  se  ret^iir  de  lui  demander  : 

—  Gomment  I  madame,  vous  connaissez  mon  ami  Ganuzat? 

—  Oui,  répondit-elle,  M.  Ganuzat  est  ancien  camarade, 
ancien  ami  de  mon  oncle  qui,  avant  de  se  faire  jésuite,  avait 
étudié  pour  être  médecin...  Quand  laGompagnie  fut  expulsée, 
mon  <mcle  vint  passer  quelque  temps  avenue  de  TOpéra  ;  il  rece- 
vait les  visites  de  M.  Ganuzat  qui  le  défiait  sans  cesse,  pariait 
qu'après  dix  ans  de  politique  anticléricale  suivie  il  ne  resterait 
plus  eu.  France  un  seul  catholique...  Le  Père  Âmelin  l'assurait 
que,  chassé  par  lui,  il  reviendrait  en  France  pour  le  convertir 
in  extremis...  J'admirais  la  bonté  de  mon  oncle,  car  moi,  je 
trouvais,    et  je  trouve  encore,  peu  généreuses  ces  façons  de 


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^Vf^^i'i  ■ 


LE  FLAMBEAU.  Ii9 

tomber  sur  un  vaincu,  sur  un  désarmé  momentanément,  tout 
au  moins...  mais  pardonnez-moi,  M.  Canuzatest  votre  ami... 

Et  la  jeune  femme,  frémissante  d'un  souvenir  indigné,  ter- 
mina sa  plainte  dans  cette  excuse,  et  prit  deux  ou  trois  cuille- 
rées de  son  potage. 

Laurières  l'avait  écoutée  avec  un  mélange  très  bizarre  de  joie 
et  de  consternation  :  de  joie^  car  elle,  qui  osait  h  peine  tout  à 
l'heure  échanger  quelques  mots  avec  lui/ne  craignait  pas  de  lui 
montrer  dès  maintenant  un  coin  de  son  cœur  à  vif;  de  cons- 
ternation, puisque  cette  blessure,  qu'elle  lui  révélait  ainsi,  c'était 
la  politique  antireligieuse  du  temps  qui  l'avait  faite,  politique 
à  laquelle  il  coopérait  pour  une  part  si  active. 

—  Comme  ami,  comme  l'obligé  même  de  Canuzat,  vous  me 
permettrez,  madame,  de  prendre  auprès  de  vous  sa  défense.., 
pria-t-il.  Quand  je  pourrai  vous  raconter  son  histoire,  vous  verrez 
que  lui  aussi  a  été,  dans  sa  jeunesse,  un  vaincu  peu  ménagé 
par  les  vainqueurs  d'une  autre  époque... 

—  Mais  je  connais  par  mon  oncle  l'histoire  de  M.  Canuzat. 
Je  conviens,  mon  oncle  convenait  aussi,  qu'on  fut  cruel  pour 
lui,  mais  enfin,  depuis  il  a  pris  sa  revanche... 

—  Pas  aussi  complète  que  vous  le  croyez,  madame  ;  l'amour, 
quand  on  a  perdu  avec  lui,  ne  nous  offre  jamais  la  revanche... 
Canuzat  était  alors  sur  le  point  d'épouser  une  jeune  fille  qu'il 
aimait;  le  mariage  fut  rompu...  mon  père  m'a  raconté  son  déses- 
poir que  je  n'ai  jamais  si  bien  compris  qu'aujourd'hui... 

Il  s'arrêta  net  sur  ce  mot,  y  ayant  mis  toute  la  ferveur  de  son 
propre  amour.  Près  de  sa  main,  la  petite  main  pâle  de  Marie 
endettait  nerveusement  du  pain  sur  la  nappe.  Il  craignit  d'avoir 
efl'arouché  la  chère  sensitive  par  cet  élan  passionné,  et  se  dé- 
tourna prudemment  sur  une  considération  d'ordre  général  : 

—  Cela  tient  sans  doute  à  l'infirmité  humaine,  observa-t-il, 
.  mais  ce  n'est  pas  moins  étrange   que  nos   croyances  les  plus 

nobles,  les  plus  désintéressées,  nous  exposent,  selon  les  cir- 
constances, soit  à  être  martyrs,  soit  à  faire  des  martyrs...  le 
mot  est  peut-être  un  peu  fort,  dit  à  propos  de  Canuzat,  mais 
enfin  la  rupture  de  son  mariage,  la  défection  de  ses  amis... 

—  Tous  ne  l'abandonnèrent  pas  ;  mon  oncle,  quoique  si 
éloigné  de  penser  comme  lui,  le  soutint  de  son  mieux...  Du 
reste,  quand  vous  connaîtrez  le  Père  Amelin,  vous  n'aurez  pas 
de  peine  à  voir  en   lui  un  prêtre  qui  aurait  pu  être   martyr 


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REVUE   DES   DEUX   MONDKS. 


lui-même  au  besoin,  mais  qui  n  aurait  jamais  fait  de  martyrs. 

Marie  parlait  à  demi-voix,  mais  avec  une  ardeur  très  mar- 
quée ;  on  eût  dit  qu'elle  tenait  à  prévenir  dès  maintenant  Lau- 
rières  en  faveur  de  cet  oncle,  qu'elle  chérissait  évidemment,  pour 
le  jour  où  il  deviendrait  de  la  famille. 

Ah  !  Laurières  ne  songeait  pas  à  regretter  qu'il  lui  fût  inter- 
dit d'entretenir  directement  de  son  amour  la  jeune  femme  !  Des 
expressions  comme  celles-ci  :  «  Quand  je  pourrai  vous  raconter.  » 
«  Quand  vous  connaîtrez  mon  oncle...  »  dont  Marie  se  servait, 
ou  dont  elle  l'entendait  se  servir  avec  adhésion  paisible,  n'était- 
ce  pas  l'équivalent  d'une  promesse  réciproque,  ou  plutôt  d'une 
entente  déjà  résolue  de  passer  ensemble  le  reste  de  leur  vie  ?  Sa 
joie  devint  si  enivrante  qu'il  redouta  de  ne  pouvoir  la  dissimuler, 
et  il  ressentit  presque  un  soulagement  de  ce  que  Marie  fût  inter- 
pellée par  le  jeune  Terrod  ;  lui-même  se  tourna  vers  le  profes- 
seur du  lycée  Lamartine. 

Il  n'y  avait  eu  guère,  au  commencement  du  repas,  que  le 
murmure,  autour  de  la  table,  des  dialogues  entre  voisins.  Mais, 
ie  premier  vin  passé,  les  verres  portés  aux  lèvres,  le  fluide 
mystérieux  de  la  communicabilité  parut  posséder  tout  le 
monde,  et  la  conversation  devint  générale. 

Ce  fut  le  président  qui  en  donna  le  thème;  en  se  penchant 
un  peu  sur  la  table,  il  s'adressait  à  Canuzat,  placé  &  droite  de 
M""*  Guiminel  dont  il  tenait  la  gauche. 

—  Ainsi,  monsieur  le  sénateur,  nous  allons  faire,  en  grand, 
l'épreuve  du  divorce  par  la  volonté  d'un  seul?...  L'État  veut  dé- 
cidément répudier  cette  pauvre  Église?...  Le  plus  vieux  ménage 
de  France  donnera  au  monde  le  spectacle  de  la  séparation?... 

Canuzat,  —  tel  un  coursier  fougueux,  rejetant  d'une  brusque 
saccade  sa  crinière  blanche,  —  répliqua,  haineux  et  dur  : 

—  Que  voulez-vous,  monsieur  le  président,  il  n'est  jamais 
trop  tard,  —  ni  trop  tôt,  —  pour  bien  faire  !  Quand  on  vit  en  si 
tenace  incompatibilité  d'humeur,  autant  se  tirer  une  dernière 
révérence  et  ensuite... 

Il  envoyait  chacune  de  ses  longues  mains  dans  une  direction 
contraire. 

—  Très  bien  !  Seulement  rappelez-vous  le  proverbe  :  «  Tout 
chemin  mène  à  Rome...  »  et  peut-être  y  ramène... 

—  Pour  cette  fois,  non  et  non  !  Je  vous  garantis  qu'on  ne 
nous  verra  plus  &  Rome  !... 


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LE   FLAMBEAU.  121 

—  A  Ganossa,  plutôt  !... 

M.  Guiminel,  qui  excitait  volontiers. son  vieux  compatriote, 
lançait  en  riant  le  mot  destiné  à  être  ressassé  tant  de  fois,  ces 
années  dernières,  à  chaque  incident  ptolitico-religieux. 

Et,  Canuzat  se  récriant,  il  insistait  : 

—  Oui,  à  Canossa,  trois  jours  dans  la  neige  et  dans  la  fange, 
en  chemise,  la  corde  au  cou... 

—  Je  ne  leur  conseille  pas  de  compter  là-dessus...  Leur 
enfer  nest  plus  que  fumée  aujourd'hui...  Nous  demeurerons  sans 
vergogne  dans  notre  péché  mortel,  dans  notre  excommunica- 
tion!... 

Mais  un  grêle  soprano  domina  la  voix  rogue  du  sénateur  ; 
du  bout  de  la  table,  braquant  sur  lui  ses  yeux  noirs,  intelli- 
gens  et  futés,  Juliette  Guiminel  s'écriait  d'un  air  entendu  : 

—  Oh  !  monsieur  Canuzat,  vous  ne  serez  "pas  excommunié, 
pour  voter  la  séparation,  vous  ne  commettrez  même  pas  de  pé- 
ché mortel  :  M.  l'abbé  Guillaume  nous  l'a  expliqué  l'autre 
dimanche,...  mère  et  M"'  Salvan  peuvent  vous  le  dire... 

A  ce  renseignement  précieux  donné  par  cette  bouche  ingé- 
nue, un  nouveau  flot  de  joie  inonda  le  cœur  de  Laurières... 
Ainsi,  ce  dimanche,  au  moment  où  il  souffrait  d'une  alarme  sî 
vive,  se  demandant  si  Marie  ne  le  fuyait  pas  après  avoir  estimé 
ses  assiduités  importunes,  elle  s'occupait  déjà  des  possibilités 
de  leur  union  future  !...  Oui,  Marie  était  allée  au  catéchisme  de 
Saint-Roch  pour  y  acquérir  la  certitude  qu'un  député  pouvait 
voter  y  et  même  faire  voter  la  séparation,  sans  qu'on  tint  fermées 
devant  lui  les  portes  de  l'église  quand  il  viendrait  y  demander  la 
bénédiction  nuptiale!... 

Il  s'était  tourné  irrésistiblement  à  demi  vers  elle,  et  elle, 
irrésistiblement,  avait  levé  vers  lui  ses  yeux,  —  d'ailleurs  aus* 
sitôt  rabaissés,  —  qui  reflétaient  le  trouble  pudique  de  son 
ûme. 

Cependant  ^ass^rance  donnée  par  l'innocente  Juliette  à 
Canuzat  qu'il  n'était  que  très  mince  pécheur  aux  yeux  de 
l'Eglise,  avait  fait  sourire  autour  de  la  table  tout  le  monde, 
excepté  lui. 

—  Ah  !  ah  !  dit-il,  voulant  être  satirique,  du  moment  que  ton 
M.  l'abbé  fourrage  dans  ses  dogmes,  taille  et  retranche  à  sa 
fantaisie... 

—  Mais  la  séparation,  c&  ne  regarde  pas  les  dogmes,  et... 


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122  RSyUE  DES  DEUX  MONDES. 

Juliette  aurait  continué,  sans  un  chut  qui  lui  fut  mimé  ps 
sa  mère.  M.  Terrod  s'écriait  en  riant  : 

—  Hein  !  monsieur  le  sénateur,  Juliette  n'est  pas  tout  à  fail 
aussi  loin  que  nous  de  saf première  communion?... 

—  Mais,  déclara  Laurières,  en  regardant  Marie,  on  ne  peut 
ignorer  qu'il  y  eut  toujours  des  partisans  de  la  séparation  parmi 
le  clergé  et  les  fidèles  au  cours  du  siècle  dernier...  les  Lamen- 
nais, les  Montalembert,  les  Lacordaire...  et  tant  d'autres  qui 
lavouèrent  moins  haut  ;  nous  en  avons  même  à  la  Chambre  au- 
jourd'hui... 

Ganuzat  fit  une  moue  de  ses  grandes  lèvres  mécontentes  : 

—  Ce  qui  ne  les  empêche  pas  de  pousser  des  cris  de  putois  à 
chaque  article  du  projet  qui  leur  est  soumis. 

—  Dame!  observa  le  président,  il  y  a  divorce  et  divorce... 
ces  messieurs  de  la  droite  se  doutent  bien  que,  non  contens  de 
vouloir  celui  de  l'État  et  de  l'Église  par  la  volonté  d'un  seul, 
vous  le  ferez,  autant  que  ce  sera  en  votre  pouvoir,  au  profit 
d'un  seul... 

Mais  Canuzat,  dans  un  rire  glorieux,  exprima,  par  condes- 
cendance, un  doute  hypocrite  : 

—  Nous  sommes  tous  dans  la  bataille  :  qui  frappera  le  plus 
fort  ou  le  plus  juste  aura  partie  gagnée,  et  en  voici  un  qui,  s'il 
voulait  bien... 

Il  regardait  Laurières  avec  la  mine  d'un  maître  qui  mêlerait 
volontiers  le  blâme  h  l'éloge.  On  comprit  mieux  l'éloge  qui 
provoqua  un  multiple  écho  :  chacun  relata  en  quelle  circon- 
stance il  avait  eu  le  plaisir  d'entendre,  au  barreau  ou  &  la  tri- 
bune, le  brillant  avocat  et  député. 

Lui  souriait  avec  une  vague  reconnaissance,  et  ne  pensait 
qu'à  un  seul  de  ses  triomphes  oratoires,  le  même  auquel  Marie 
pensait,  ainsi  qu'il  le  vit  bien  dans  la  tendre  fierté  du  regard 
qu'elle  leva  vers  lui  une  fois  encore. 

La  nuit  de  juin  était  si  douce  qu'on  ouvrit  toutes  les  fenêtres  ; 
les  hommes,  en  quittant  la  table,  pouvant  ainsi  fumer  partout 
n'eurent  aucun  prétexte  pour  se  retirer  entre  eux;  les  groupes 
restèrent  mêlés  d'habits  noirs  et  de  toilettes  vaporeuses,  allant  et 
venant  à  travers  les  deux  salons. 

Marie  aidait  M"*  Guiminel  à  offrir  le  café  et  les  liqueurs. 
En  recevant  une  tasse  de  ses  mains,  Canuzat  l'interpella  sur  ce 
ton  de  munificence  qu'un  vainqueur  généreux  emploie  à  l'égard 


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LE   FLAMBEAU.  123 

de  ses  adversaires  terrassés.  Car,  bien  entendu,  par  une  substi- 
tution d'images  toute  naturelle,  c'était  le  Père  Amelin,  son  vieux 
camarade^  qu'il  croyait  avoir  devant  les  yeux,  bien  qu'il  parlât 
de  lui  comme  d'un  absent. 

—  Quand  vous  écrirez  au  Père  Amelin,  dites-lui  que  je  l'aime 
toujours...  et  pourquoi  pas?  nous  sommes  des  frères,  — ennemis, 
mais  ennemis  seulement  pour  les  grands  principes,  et  enfin  tou- 
jours des  frères.  Et  s'il  lui  prenait  envie  de  recourir  à  moi,  au 
sénateur,  c'est  le  frère  qu'il  trouverait,  à  condition  toutefois  de 
ne  demander  rien  que  de  personnel,  car  pour  sa  Compagnie  et 
son  Église,  je  ne  les  connais  ni  l'une  ni  l'autre. 

Fut-ce  d'avoir  tout  à  l'heure  épanché  sa  rancune  dans  le  cœur 
de  Laurières?  Marie  jeta  un  trille  de  rire  h  peine  dédaigneux 
en  faisant  sa  réplique  : 

—  Mais,  monsieur  Canuzat,  mon  o(ncle  vous  l'a  bien  affirmé 
cent  fois  avant  de  partir  :  un  religieux  n'a  jamais  rien  à  demander 
pour  lui-  même  aux  grands  de  la  terre  ! . . . 

—  Un  religieux  !  un  religieux  !  ricana  le  sénateur,  le  visage 
aussi  ardent  que  ses  opinions  politiques,  alors,  s'ils  s'appellent 
encore  des  moines,  sans  couvent,  sans  écoles,  sans  chaire I... 

—  Eh!  observa  M.  Terrod  en  s'approchant  de  la  table  aux 
liqueurs,  il   n'y  a  que  les  hommes  qui  disparaissent  à  temps 
voulu  de  partout  pour  savoir  rester  partout,  et  ce  n'est   pas 
évidemment,  par  inintelligence  de  leurs  intérêts  ^ue  les  Jésuites 
ont  refusé  de  livrer  leurs  statuts  au  Conseil  d'Etat. 

Marie  les  laissa  aux  prises. 

Laurières  avait  assisté  de  loin,  non  sans  une  crispation  de  tout 
son  être,  à  cette  nouvelle  passe  d'armes  entre  elle  et  Canuzat.  En 
les  écoutant,  il  mâchonnait  si  furieusement  son  cigare  que  ses 
dents  grinçaient  dessus.  Certes,  il  ne  lui  restait  aucun  doute  sur 
les  résolutions  de  Marie  :  elle  voulait  être  sa  femme,  et  cela,  en 
dépit  de  son  scepticisme  et  de  sa  politique  anticléricale.  Pro- 
bablement une  raison  très  droite  faisait  comprendre  à  la  jeune 
veuve  qu'il  y  a  une  destinée  terrestre  qui  vaut  la  peine  d'être 
vécue,  peur  notre  personne  humaine,  et  que  notre  âme,  dont  la 
religion,  les  philosophies,  —  avec  la  complicité  de  nos  ter 
,  reurs,  de  nos  rêves  et  de  nos  espoirs  obstinés,  —  nous  pro- 
mettent la  survivance,  doit  rester  seule  dans  ses  méditations,  et 
même  dans  ses  avant-goûts  d'un  monde  vers  lequel  un  jour  elle 
s'élancera  toute  seule.  Toutefois,  si  une   mésintelligence  sur- 


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i24  RSTUE  DES  DEUX  MONDES. 

gissait  jamais  entre  cette  femme,  catholique  paisible,  mais  con- 
vaincue, et  lui,  anti-clérical  militant,  cette  mésintelligence  ne 
pouvait  être  soulevée  que  par  quelque  incident  fâcheux  de  la 
politique  intransigeante;  de  là  son  énervement  à  la  voir  aux 
prises  avec  le  sectarisme  de  Canuzat,  à  entendre  les  espèces  de 
défis  que  son  fougueux  patron  lançait,  à  travers  elle,  contre  ce 
Père  jésuite,  en  si  bonne  place,  là-bas,  aux  Iles  nippones. 

D'ailleurs,  Téclipse  de  sa  joie  dura  peu.  Marie  se  rapprochait 
et,  par  un  charmant  sourire  et  un  haussement  des  sourcils, 
semblait  lui  demander  : 

—  Vous  avez  entendu  les  bravades  inoffensives  de  ce  grand 
enfant  terrible? 

Le  sculpteur  Gévaudan  parlait  d'un  buste  d'elle  qu'il  voulait 
faire  pour  son  Salon  de  Tannée  prochaine,  et  appelait  tout  le 
clan  des  jeunes  Lyonnais,  ses  camarades,  à  discuter  le  mouve 
ment  de  la  tête  d'après  les  idées  suggérées  par  les  chefs-d'œuvre 
dçs  maîtres  modernes. 

L'artiste  insistait  pour  obtenir  des  poses  tout  de  suite.  Marie 
avait  la  mine  et  la  parole  évasives  comme  lorsque,  pressé  sur 
une  affaire,  on  ne  se  sent  pas  tout  à  fait  libre  d'en  décider  soi- 
même... 

—  Voyons,  dit-elle  enfin,  nous  pourrions  commencer  cet 
automne,  à  mon  retour  de  Biarritz. 

Et  Laurières,  qu'elle  avait  regardé  furtivement,  s'imagina,  le 
cœur  plein  de  délices,  qu'elle  voulait  attendre  le  moment  où, 
devenue  sa  fiancée,  elle  devrait  en  référer  à  lui  pour  une 
question  qui  n'était  pas  sans  importance. 

Il  connaissait  déjà  par  Madeleine  le  projet,  —  très  arrêté,  — 
de  ce  séjour  à  Biarritz;  les  Rogier  y  possédaient  une  villa  ;  Marie 
ne  trouvait  que  juste  de  consacrer  à  la  famille  du  malheureux 
Salvan,  —  qui  l'en  suppliait, —  les  derniers  mois  de  son  deuil; 
et  les  délicatesses  de  son  tendre  cœur  ne  pouvaient  qu'être  res 
pectées  par  celui  auquel  tout  ce  cœur  appartenait  déjà. 

Albérich-Ghabrol. 
(La  deuxième  partie  au  prochain  numéro.) 


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LA  TURQUIE  NOUVELLE 


Des  événemens  prodigieux  s'accomplissent  en  Orient.  La 
crise  turque  est  ouverte;  mais  elle  s'est  ouverte  de  la  façon  la 
plus  imprévue.  On  pressentait  bien,  depuis  quelques  mois,  que 
des  événemens  graves  étaient  dans  Tair;  l'atmosphère  était 
lourde  d'orage;  mais  tandis  qu'on  s'inquiétait  des  nouveaux 
projets  de  réforme  péniblement  élaborés,  pour  la  Macédoine, 
par  la  Russie  et  l'Angleterre,  ou  qu'on  s'alarmait  des  disposi^ 
lions  belliqueuses  de  la  Bulgarie,  voici  que  des  Turcs  eux- 
mêmes  vient  tout  à  coup  l'impulsion  décisive  qui,  en  quelques 
jours,  en  quelques  heures,  change  en  Orient  la  face  des  choses. 
Personne,  à  vrai  dire,  en  Europe,  et  peut-être  même,  à  de  rares 
exceptions  près,  en  Orient,  ne  connaissait  l'étendue,  la  profon- 
deur et  surtout  l'universalité  du  mouvement  «  jeune  turc;  » 
on  disait  bien,  depuis  quelques  semaines,  que  les  Comités 
étaient  prêts,  que  des  incidens  étaient  à  prévoir,  mais  qui  aurait 
osé  croire  à  un  succès  si  prompt  et  si  aisé?  On  jugeait  le 
régime  hamidien  plus  solide,  mieux  préparé  à  la  résistance  et 
beaucoup,  même  parmi  les  Turcs  libéraux,  ajournaient  leurs 
espérances  à  la  mort  du  Sultan.  Ce  régime  de  compression,  de 
dénonciations,  faisait  d'autant  plus  facilement  illusion  qu'il  était 
environné  de  silence,  qu'il  paraissait  avoir  anéanti  tout  ce  qui 
aurait  été  capable  de  lui  faire  obstacle  et  qu'il  passait  pour  avoir 
trouvé  au  dehors  des  appuis  assez  solides  pour  être  en  droit  de 
se  croire  assuré  de  la  tranquillité  du  dedans.  Toute  cette  force 
apparente  s'est  évanouie  devant  la  force  réelle  qui  a  surgi  d'où 
on  ne  l'attendait  pas,  du  fond  même  de  la  vieille  race  turque. 
On  la  supposait  passive  et  résignée  et,  tout  à  coup,  elle  a  ré- 


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126  lETUI  DU  DEUX  MOHDBB. 

vélé  sa  vitalité,  affirmé  sa  volonté  de  rester  maîtresse  de  ses 
destinées  et  de  marcher  par  ses  propres  moyens  dans  les  voies 
du  progrès.  On  savait  bien  que  ces  Turcs  étaient  là,  que  l'armée 
était  brave,  les  paysans  honnêtes  et  laborieux,  mais  on  se  de- 
mandait si  la  corruption  d'en  haut  n'avait  pas  gangrené  tout  le 
corps  social  et  si  les  comités  «  jeunes  turcs  »  pourraient  être 
jamais  autre  chose  qu'une  élite  éclairée,  mab  utopique  et  prati- 
quement impuissante.  Et  voilà  que  cette  force  révolutionnaire 
s'est  révélée  comme  une  puissance  organique,  créatrice  d'ordre 
et  de  justice.  En  quelques  jours,  des  événemens  inouis  ont 
renouvelé  la  physionomie  de  l'Empire  ottoman  et  bouleversé 
l'économie  des  vieilles  questions  insolubles  qui  constituent  la 
<c  question  d'Orient.  »  Les  Turcs  ont  repris  en  mains,  virilement, 
la  direction  de  leurs  propres  destinées  ;  ils  sont  sortis  de  leur 
rôle  passif;  c'est  eux  maintenant  qui  agissent,  et  c'est  TEurope 
qui  les  regarde. 

I 

La  Turquie  vit  en  ce  moment  une  de  ces  heures  de  frater- 
nité active  où  les  hommes,  pour  avoir  longtemps  nourri  dans 
le  silence  les  mêmes  espérances,  vibrent  à  l'unisson  dans  la  joie 
d'une  commune  délivrance;  de  telles  heures,  où  les  meilleurs 
instincts  l'emportent,  où  les  conseils  les  plus  généreux  sont 
aussi  les  plus  écoutés,  où  les  jalousies  et  les  ambitions  égoïstes 
se  cachent  encore  dans  1  ombre,  sont  rares  dans  la  vie  des 
peuples,  mais  elles  seraient  fécondes,  alors  même  qu'elles  reste- 
raient sans  lendemain;  leur  souvenir  agit  sur  la  mentalité  na- 
tionale comme  un  ferment  de  vie,  comme  un  perpétuel  appel  à 
l'élévation  des  cœurs  :  les  peuples  font  dater  de  pareilles  jour- 
nées leur  régénération,  leurs  progrès  décisifs.  Rien  ne  résiste 
à  cette  allégresse  des  multitudes,  elle  porte  avec  elle  comme 
une  lumière  conquérante  qui  éblouit  et  qui  entraine.  En  Tur- 
quie, sa  première  conquête  et  sans  doute  la  plus  inattendue,  a  été 
celle  du  Sultan.  La  révolution  a  commencé  conmie  une  conspi- 
ration militaire  et  elle  se  continue  comme  une  fête  nationale. 
La  compUcité  universelle  de  l'immense  majorité  des  habitans 
de  l'Empire,  depuis  les  fonctionnaires  les  plus  élevés  jusqu'aux 
plus  humbles  habitans,  l'a  rendue  irrésistible,  en  a  transformé 
le  caractère,  lui  a  donné  une  âme. 


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LA   TURQUIE  NOUTELLE.  i27 

Pline  le  Jeune  raconte,  dans  une  de  ses  lettres,  que  Fem^ 
pereur  Nerva,  à  son  avènement,  fit  arrêter  tous  les  individus 
qui,  durant  les  sombres  jours  de  Domitien,  avaient  fait  métier 
de  délateurs,  et  que,  les  ayant  fait  conduire  à  Ostic,  il  les  em- 
barqua à  bord  d'un  navire  qui  leva  l'ancre  et  les  conduisit  vers 
lexil  aux  applaudissemens  d'un  peuple  en  liesse.  Les  Turcs 
contens  aujourd'hui  d'une  joie  pareille  après  plus  de  trente 
ans  d'un  régime  de  tyrannie  policière  et  de  délation  où  la 
moindre  parole,  le  moindre  geste  suffisait  à  rendre  suspect, 
où  le  silence  même  était  interprêté,  où  ni  la  vie,  ni  l'honneur, 
ni  la  fortune  des  sujets  n'avaient  de  recours  contre  l'arbitraire 
d'en  haut,  voici  que  tout  d'un  coup,  par  la  plus  étrange  et  la 
pins  inattendue  des  révolutions,  toute  la  camai*illa  d'Yildiz- 
Kiosk,  qui  perpétuait  et  aggravait  la  tyrannie  parce  qu'elle  en 
profitait,  se  trouve  dispersée,  prisonnière  ou  fugitive;  un  régime 
de  liberté  succède  sans  transition  à  l'absolutisme  aboli  :  il  s'est 
produit,  dans  tout  ce  peuple,  un  sentiment  général  de  décom- 
pression qui  s'est  traduit  d'abord  par  un  besoin  de  manifestation 
et  de  bruit,  par  une  exubérance  de  paroles,  et  de  gestes ,  chacun^ 
en  se  hâtant  d'user  des  libertés  nouvelles,  semble  chercher  à  se 
prouver  à  soi-même  qu'il  les  possède  enfin.  Mais,  presque  nulle 
part,  la  liberté  n'a  dégénéré  en  licence  ;  très  peu  de  sang,  jus- 
qu'ici, a  été  versé;  quelques  officiers,  connus  comme,  délateurs 
ont  été  tués  durant  les  premiers  jours  ;  l'excitation  de  la  lutte 
et  le  mépris  qu'inspire  en  tout  pays  le  métier  de  mouchard,  expli- 
quent, sans  les  excuser,  ces  exécutions  sommaires. 

Il  y  a  peu  d'exemples  dans  l'histoire  qu'une  révolution  dont 
les  conséquences  promettent  d'être  si  importantes,  se  soit  accom- 
plie si  facilement,  si  simplement  ;  il  n'y  en  a  guère  non  plus  qui 
ait  trouvé  moins  d'adversaires  et  qui  ait  recueilli  de  si  unanimes 
approbations.  Tout  ce  qui  constituait  le  système  du  gouverne- 
ment absolutiste  d'Abd-ul-Hamid  s'est  effondré  en  même  temps. 
A  un  régime  fondé  sur  la  crainte,  quand  la  force  manque,  tout 
est  perdu.  Contre  les  troupes  mutinées  de  Macédoine,  le  Sultan 
songea  à  recourir  à  celles  d'Asie:  elles  refusèrent  de  marcher. 
Le  dernier  coup  vint  au  Sultan  des  Albanais  qui,  réunis  à  Fe- 
risovioh,  envoyèrent  à  Yildiz  une  dépêche  où  ils  réclamaient  la 
Constitution  :  or,  ce  sont  des  Albanais  qui,  autour  du  Palais, 
veillent  sur  la  personne  du  Sultan  ;  qui  donc  garderait  ces  gar- 
diens? Il  fallait  céder  :  «  on  peut  tout  faire  avec  des  baïonnettes, 


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128  BEYUE  DES  DBUX  MONDES. 

excepté  s'asseoir  dessus.  »  Un  iradé  suffit  à  remettre  en  vigueur 
la  Constitution  oubliée,  mais  non  abolie,  de  1876;  des  élections 
furent  annoncées,  un  ministère  responsable  constitué;  du  jour 
au  lendemain  l'Empire  ottoman  devint  un  État  constitutionnel. 

Mais  le  fait  dominant,  dans  ce  bouleversement,  c'est  moins 
l'organisation  sur  le  papier  d'un  régime  libéral  que  la  prise  de 
possession  effective  du  pouvoir  et  l'exercice  réel  du  gouverne- 
ment par  le  Comité  Union  et  Progrès  (1).  Ce  sont  les  délégués  du 
Comité,  composé  surtout  d'officiers,  et  dont  les  inspirateurs  les 
plus  influens  paraissent  être  les  majors  Niazi-bey  et  Enver-bey 
qui,  sans  remplacer  les  organes  réguliers  du  gouvernement,  en 
réalité  les  dirigent;  ce  sont  eux  qui  dictent  au  Sultan  leurs  vo- 
lontés, font  et  défont  les  ministères,  imposent  la  révocation  des 
fonctionnaires  et  la  nomination  d'hommes  dévoués  aux  idées  des 
Jeunes  Turcs.  Il  y  a  là  un  phénomène  comparable  au  pou- 
voir du  Comité  dç  Salut  public  pendant  la  Convention.  C'est  sur 
les  injonctions  impératives  des  délégués  du  Comité  que  s'opère 
rapidement  l'œuvre  préliminaire  d'épuration  et  de  nettoyage; 
toute  la  camarilla  délatrice  et  concussionnaire  a  été  balayée  en 
quelques  jours  ;  les  principaux  personnages  de  l'entourage  de 
confiance  du  Sultan,  Izzet-pacha,  les  Melhamé,  les  derviches  et 
les  astrologues  se  sont  enfuis  ou  ont  été  arrêtés  ;  les  ministres 
accusés  de  prévarication  sont  en  prison  en  attendant  le  juge- 
ment qui  leur  fera  rendre  gorge;  tout  l'ancien  personnel  com- 
promis est  liquidé,  dispersé,  remplacé,  tandis  que  les  fonction- 
naires patriotes,  même  les  plus  dévoués  au  Sultan,  se  rallient 
avec  joie  au  mouvement  «  jeune  turc,  »  s'entendent  avec  le 
Comité  et  applaudissent  à  la  constitution  retrouvée.  Les  hommes 
les  plus  sages,  les  plus  avisés,  comme  l'Inspecteur  général  des 
trois  vilayets  de  Roumélie,  Hilmi  pacha,  ne  cachent  pas  leur  sa- 
tisfaction et  remercient  le  Sultan  d'avoir  répondu  aux  vœux  de 
ses  sujets  fidèles. 

C'est  un  des  traits  les  plus  curieux  de  la  méthode  prudente 
du  Comité  Union  et  Progrès  et  de  l'esprit  politique  de  ses  ins- 
pirateurs  que  la  manière  dont  la  personne  du  Sultan  est  tenue 
en  dehors  des  discussions  et  au-dessus  des  responsabilités.  Le 
Sultan  a  été  mal  conseillé,  il  a  été  trompé  par  des  traîtres  qu'il 
faut  châtier  ;  lui-même  n'est  pas  responsable  du  mal  qui  a  été 

(i)  Le  Comité  a  son  principal  centre  à  Salonique.  Paris  est  le  principal  centre 
extérieur.  Le  Comité  n'a  ni  chef,  ni  président,  tous  les  membres  sont  égaux. 


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LA  TURQUIE   NOUVELLE.  129 

fait  en  son  nom  et  que,  désabusé  aujourd'hui,  il  déplore  ;  en 
tout  cas  il  doit  rester  intangible  ;  il  est  le  padischah,  le  khalife, 
symbole  vivant  de  Tunité  nationale  :  telle  est  la  fiction  qu'admet 
et  qu'impose  le  Comité.  Au  milieu  de  l'effondrement  de  son 
système  et  de  la  dispersion  de  ses  fidèles,  Abd-ul-Hamid,  jus- 
qu'ici, est  resté  debout.  Avec  une  merveilleuse  présence  d'esprit, 
il  a  fait  à  mauvaise  fortune  bon  visage,  il  a  su  se  plier  aux 
circonstances;  sa  décision  une  fois  prise,  il  a  joué  son  rôle  en 
maître,  se  montrant  en  public,  parlant  au  peuple,  plus  réforma- 
teur que  les  réformateurs  eux-mêmes,  arborant  au  Selamlik  la 
cocarde  constitutionnelle,  offrant  un  palais  au  Comité  Union 
et  Progrès,  abandonnant  sans  vergogne  ses  amis  et  tendant 
les  bras  à  ses  victimes.  S'il  n'avait  pas  mis  plus  tôt  la  (Constitu- 
tion en  vigueur,  c'est  que  les  circonstances  l'en  avaient  empêché 
et  que  son  peuple  n'était  pas  assez  instruit  pour  être  libre;  mais 
maintenant  la  situation  a  changé,  et  depuis  que  des  traîtres  ne 
l'empêchent  plus  de  la  voir  telle  qu  elle  est,  il  comprend  que  le 
temps  est  venu  d'établir  le  régime  constitutionnel  ;  il  remercie 
les  sujets  fidèles  qui  l'ont  éclairé,  il  leur  demande  de  lui  conti-* 
nuer  leurs  bons  conseils;  il  n'a  jamais  voulu  que  le  bien  et  le 
bonheur  de  son  peuple  en  qui  il  a  confiance  et  dont  les  accla- 
mations loyales  touchent  et  réjouissent  son  cœur  paternel. 
Qualis  artifex  !  En  vérité,  Abd-ul-Hamid  est  un  grand  artiste, 
ou  plutôt  un  grand  politique  ! 

Comment  n*apprécierait-il  pas  certains  résultats  du  nouveau 
régime  ?  Il  se  trouvait  en  face  de  grosses  difficultés  ;  il  allait  être 
mis  dans  la  nécessité  de  répondre  aux  propositions  anglo-russes, 
d'accorder  de  nouvelles  réformes  en  Macédoine  qui,  en  dépit 
des  euphémismes  diplomatiques,  auraient  limité  et  contrôlé  son 
pouvoir  souverain,  et  voici  que  subitement,  par  la  vertu  de  la 
liberté  retrouvée,  la  tragédie  macédonienne  tourne  à  la  pasto- 
rale. On  s'embrasse  !  Loups  et  renards  sont  entrés  dans  la  ber- 
gerie; ils  fraternisent,  pêle-mêle,  avec  les  moutons.  Les  bandes 
de  toutes  les  nationalités  déposent  les  armes,  descendent  dans 
la  plaine,  accourent  dans  les  villes  et  sur  les  mai*chés.  Sandanskî 
a  fait  son  entrée  à  Salonique,  au  milieu  des  acclamations,  avec 
Panitza,  l'assassin  de  Boris  Sarafof  ;  il  prépare  sa  candidature 
aux  élections.  Les  Bulgares  de  Macédoine,  émigrés  dans  la 
Principauté,  reviennent  en  masse.  Les  prisons  se  sont  ouvertes  ; 
des  centaines  d'hommes,  Télite  des  nationalités  concurrentes,  en 

TOMK  XLVII.   —   1908.  0 

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130  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sont  sortis,  mais  c'est  pour  fraterniser  entre  eux  et  avec  les 
Turcs.  Les  Albanais  jurent  d'oublier  leurs  vendettas  séculaires, 
de  vivre  désormais  en  honnêtes  paysans,  en  citoyens  paisibles. 
A  Salonique,  les  rues  sont  pleines  d'étranges  figures  basanées  de 
brigands  apprivoisés,  antharies  grecs  et  comitadjis  bulgares. 
Hilmi-pacha  les  harangue;  il  dit  aux  Grecs,  venus  de  Thessalie 
pour  le  féliciter,  la  joie  du  peuple  turc  et  son  espoir  dans  le  règne 
de  la  concorde  universelle.  Quant  aux  officiers  «  réorganisa- 
teurs, »  aux  conseillers  financiers,  à  tout  le  personnel  européen 
de  réformes,  ils  regardent  et  ils  attendent.  Ainsi  s'évanouit,  dans 
l'allégresse  générale  de  tout  un  peuple,  le  fantôme  sanglant  de  la 
Macédoine  ;  tout  ce  qu'il  y  avait,  dans  les  revendications  des 
nationalités,  de  factice  et  d'artificiel,  apparaît;  être  devenus 
citoyens  d*un  pays  libre  et  constitutionnel  suffit,  pour  le  mo- 
ment, aux  habitans  de  la  Macédoine  ;  ils  attendent  de  la  liberté  et 
de  l'esprit  de  justice  du  nouveau  régime  la  satisfaction  de  leurs 
multiples  espérances. 

De  tels  élans  d'enthousiasme  universel  peuvent  soulever  un 
peuple  au-dessus  de  lui-même  et  lui  faire  accomplir  de  grandes 
choses;  mais,  de  leur  nature  même,  ils  sont  passagers;  après  les 
heures  de  fièvre,  le  terre  à  terre  de  la  vie  courante  reprend  son 
empire;  on  s'accoutume  vite  à  la  liberté,  et  les  avantages  dont 
on  jouit  ont  bientôt  perdu  le  meilleur  de  leur  prix;  la  nature 
humaine  reparait  avec  ses  besoins,  ses  passions,  ses  jalousies, 
ses  instincts  héréditaires  :  alors  la  féerie  cesse  et  la  mêlée  des 
intérêts  commence.  Certes,  nous  croyons  qu'il  restera  quelque 
chose,  qu'il  restera  beaucoup  du  mouvement  actuel  ;  personne 
ne  souhaite,  et,  même  si  on  le  souhaitait,  personne  ne  pourrait 
espérer  le  retour  à  l'ancien  ordre  de  choses;  les  chefs  et  les 
inspirateurs  du  Comité  Union  et  Progrès  ont  donné  des  preuves 
rassurantes  de  leur  esprit  de  modération,  de  sagesse,  de  pré- 
voyance, mais  leur  tâche  ne  fait  que  commencer.  Nous  venons 
de  voir  quelques-uns  des  effets  extérieurs  du  mouvement  ;  essayons 
de  pousser  plus  loin  notre  analyse,  d'en  pénétrer  les  origines, 
d'en  démêler  le  caractère  et  la  direction. 

II 

On  se  ferait  une  idée  très  incomplète  de  la  révolution  que 
les  Jeunes  Turcs  viennent  d'accomplir  si  on   la  comparait  à 


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LA   TURQUIE   NOUVELLE.  131 


celles  qui,  dans  l'Europe  occidentale,  en  1830  et  en  1848  par 
exemple,  ont  abouti  à  la  conquête  de  la  liberté  politique  et  du 
régime  constitutionnel.  Autant  qu'il  est  libéral  et  anti-absolu- 
tiste, le  mouvement  actuel  est  patriote  et  nationaliste  ;  il  serait 
même  plus  juste  de  dire  qu'il  est  libéral  et  constitutionnel,  surtout 
parce  qu'il  est  nationaliste.  Il  n'est  pas  dirigé  par  des  professeurs 
ou  des  journalistes,  par  des  «  intellectuels  :  »  c'est  un  mouvement 
militaire  ;  le  Comité  Union  et  Progrès  est  composé  d  officiers,  et 
c'est  sous  la  forme  d'une  mutinerie  militaire  que  la  révolution 
a  commencé  à  Salonique  et  à  Monastir;  le  pouvoir  effectif,  en 
ce  moment,  en  Turquie,  appartient  à  l'armée  ;  les  délégués  du 
^mité,  les  Niazi-bey,  les  Enver-bey,  qui  dictent  leurs  volontés 
au  Sultan,  nomment  et  révoquent  les  ministres,  les  géné- 
raux, les  ambassadeurs,  les  valis,  sont  tous  des  officiers,  des 
médecins  de  l'armée  :  c'est  une  franc-maçonnerie  militaire 
qui,  avec  l'approbation  du  pays  et  Taide  de  comités  siégeant 
à  l'étranger,  s'est  emparée  du  pouvoir  et  gouverne  par  ses 
délégués.  Voilà  un  premier  trait  qui  caractérise  les  événemens 
actuels . 

Le  mouvement  a  éclaté  dans  Tarmée,  dans  le  ui®  corps,  celui 
de  Macédoine,  parce  que  c'est  dans  l'armée,  et  spécialement 
dans  le  m*  corps,  que  le  mécontentement  était  le  plus  vif.  Com- 
ment une  armée  en  général  si  disciplinée  et  si  loyaliste  en 
est-elle  venue  à  la  révolte  ouverte?  On  a  dit  qu'elle  était  mal 
payée,  que  la  solde  des  hommes  et  des  officiers  était  en  retard; 
or,  les  troupes  de  Macédoine,  grâce  à  la  bonne  gestion  de  la 
Commission  financière  européenne  et  de  Tlnspecteur  général 
Hilmi-Pacha,  étaient,  depuis  quelques  mois,  les  plus  régulière- 
ment payées;  on  était  presque  arrivé  à  un  régime  normal;  à 
peine  un  mois  de  solde  restait  arriéré  au  moment  où  éclata  le 
mouvement  insurrectionnel  auquel  il  faut  chercher  des  causes 
plus  élevées.  Depuis  six  ans,  Tarmée  turque  d'Europe  était  aux 
prises  avec  les  difficultés  et  les  périls  sans  cesse  renaissans  de  la 
question  macédonienne,  poursuivant  les  bandes,  gardant  les 
voies  ferrées,  surveillant  les  frontières  sans  faire  avancer  d'un 
pas  la  pacification  du  pays.  Elle  s'apercevait  que  l'état  de  trouble 
où  se  débattait  la  Macédoine  n'était  que  l'une  des  manifesta- 
tions d'un  mal  plus  général,  et  que  l'anarchie  d'en  bas  résul- 
tait de  l'absolutisme  tyrannique  d'en  haut.  Pour  prix  de  ses 
peines  et  de  ses  périls,  elle  était  soumise  à  un  régime  dégra- 


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432  REVUE  DES  DECX  HORDES. 

dant  d'espionnage  et  de  délation;  sur  un  soupçon,  ses  chefs 
les  plus  aimés  étaient  envoyés  en  Tripolitaine  ou  en  Arabie; 
Tavancement  n'était  donné  qu'à  la  bassesse  et  à  la  flatterie; 
il  récompensait  les  mouchards  d'Yildiz;  un  tel  régime,  en 
détruisant  la  camaraderie  entre  les  officiers  et  le  loyalisme 
envers    le    gouvernement,   tue   fatalement   l'esprit   militaire. 

Ainsi  la  glorieuse  armée  turque,  réduite  à  un  rôle  de  police, 
traitée  en  suspecte,  frémiss^t  d'impatience  sous  un  régime  qui 
énervait  sa  force  et  détruisait  sa  cohésion.  Elle  souffrait  aussi 
dans  son  patriotisme  :  elle  accusait  le  Sultan  de  mettre  le  pays 
sous  la  tutelle  humiliante  des  étrangers  et  de  préparer  la  déca- 
dence définitive  de  l'Empire.  Les  étrangers,  l'armée  les  rencon- 
trait partout  :  officiers  allemands  dans  les  hauts  conseils  de  l'État- 
major,  aides  de  camp  italiens  dans  l'entourage  du  Sultan, 
fonctionnaires  de  toutes  les  nationalités  dans  toutes  les  branches 
de  l'administration,  richement  payés,  indépendans,  jouissant  de 
toutes  le^  prérogatives  dont  les  sujets  du  Sultan  étaient  privés- 
Mais  c'est  surtout  en  Macédoine  que  les  officiers  se  trouvaient 
en  contact  avec  des  étrangers  de  plus  en  plus  nombreux. 
«  Agens  civils  »  russe  et  autrichien;  «  conseillers  financiers  » 
anglais,  français,  allemand,  italien,  chacun  avec  leurs  secré- 
taires et  leurs  drogmans;  «  général  et  officiers  réorganisateurs 
de  la  gendarmerie,  »  c'est  tout  un  nombreux  personnel  européen 
qui,  dans  les  trois  vilayets  de  Macédoine,  contrôle  toutes  les 
branches  de  l'administration  et  du  gouvernement.  Des  officiers 
autrichiens,  russes,  français,  anglais,  italiens,  séjournent  jusque 
dans  les  petites  villes  de  la  Macédoine;  un  major  allemand 
dirige  l'école  de  gendarmerie;  leur  autorité,  si  limitée  qu'elle 
soit,  leur  donne  cependant  en  pratique  le  droit  de  commander 
à  des  officiers  ottomans,  et  surtout,  ils  sont  des  témoins  gênans 
dont  la  présence  ajoute,  aux  souffrances  de  l'armée  turque,  l'hu- 
miliation de  les  savoir  connues.  Tout  ce  personnel  des  «  réformes  » 
n'a  pas  suffi  à  pacifier  le  pays  ni  à  y  faire  régner  l'ordre,  mais 
sa  présence  blesse  et  irrite  au  plus  haut  point  le  patriotisme 
ombrageux  des  Jeunes  Turcs;  ils  disent  que  l'absolutisme 
hamidien,  tyrannique  au  dedans,  est  faible  et  pusillanime  en 
face  des  étrangers,  auxquels,  si  l'on  n'y  met  ordre,  il  aura  bientôt, 
morceau  par  morceau,  livré  tout  l'Empire. 

Les  chancelleries  européennes,  durant  le  printemps  et  l'été 
de  cette  année,  se  sont  mises  d'accord  sur  la  nécessité  d'aboutir 


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LA   TURQUIE   NOUVELLE.  133 

eofin  à  une  pacification  de  la  Macédoine  en  y  développant  les 
réformes  et  le  contrôle  européen,  en  créant  notamment  une 
inspection  du  service  judiciaire  et  en  organisant,  sous  la  haute 
direction  des  officiers  européens,  une  force  mobile  pour  la  pour- 
suite des  bandes.  L'Angleterre  et  la  Russie  arrivaient  chacune 
avec  son  projet,  et  elles  paraissaient  plus  préoccupées  de  l'ap- 
probation des  puissances  européennes  que  du  consentement  du 
Sultan  ;  de  plus  en  plus,  il  paraissait  aux  Jeunes  Turcs  que  la 
souveraineté  du  Sultan  n'était  plus  qu'une  façade  derrière  la- 
quelle se  cachait  le  gouvernement  des  étrangers.  Le  discours  du 
baron  d'JEhrenthal,  le  27  janvier  dernier,  eut,  dans  les  milieux 
patriotes  et  nationalistes  turcs,  et  particulièrement  parmi  les 
officiers,  le  plus  f&cheux  retentissement  ;  il  réveilla  le  souvenir 
du  démembrement  de  1878,  de  l'occupation  de  la  Bosnie  et  de 
l'Herzégovine  par  les  Autrichiens  et  des  droits  que  leur  donne  le 
traité  de  Berlin  sur  l'ancien  sandjak  de  Novi-Bazar;  la  conven- 
tion relative  au  chemin  de  fer  de  Sera jevo  à  Mitrovitza  apparut 
comme  une  mainmise  de  l'Autriche  sur  une  nouvelle  province 
turque,  comme  un  nouveau  pas  en  avant  des  étrangers  dans  la 
direction  de  Salonique.  Ce  n'est  donc  point  par  hasard  que  le 
mouvement  révolutionnaire  dans  Tarmée  a  commencé  en  Macé- 
doine; ce  fait  en  dit  long  sur  son  véritable  caractère.  Il  y  a 
corrélation  directe  entre  le  mouvement  «  jeune  turc  »  et  les 
affaires  de  Macédoine;  le  discours  du  baron  d'iïlhrenthal,  les 
premiers  travaux  du  chemin  de  fer  du  sandjak  et  l'annonce  de 
nouvelles  réformes  exigée^s  par  la  note  anglo-russe  ont  hâté 
certainement  le  succès  de  la  propagande  du  Comité  Union  et 
Progrès  et  la  proclamation  de  la  Constitution.  Plus  encore, 
peut-être,  que  ses  procédés  arbitraires  ei  tyranniques,  les  Jeunes 
Turcs,  —  et  c'est  à  leur  honneur,  —  reprochent  au  régime  hami- 
dien  de  diminuer  la  patrie  ottomane. 

Le  mouvement  nationaliste  ne  se  traduira  point,  bien  en- 
tendu, par  une  expulsion  en  masse  des  étrangers,  par  une  poussée 
de  xénophobie  brutale  et  irraisonnée  analogue,  par  exemple,  à  la 
guerre  des  «  Boxeurs.  »  Les  Jeunes  Turcs  savent  trop  bien  pour 
pouvoir  l'oublier  tout  ce  que  leur  pays  doit  aux  étrangers  pour 
ses  finances,  ses  travaux  publics,  son  armée  même  et  sa  ma- 
rine; leurs  comités  ont  reçu,  chez  les  nations  occidentales, 
hospitalité  et  protection;  ils  sont  imbus  des  idées  et  des  prin- 
cipes de  gouvernement  des  peuples  libéraux  européens^  mai^ 


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i34  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ils  en  veulent  faire  eux-mêmes  application  à  leur  pays,  et  si 
leur  programme  est  «  la  Turquie  libre,  »  il  est  aussi  «  la  Turquie 
aux  Turcs.  »  Comme  les  Japonais,  ils  emprunteront  aux  peuples 
plus  anciennement  civilisés  les  armes  et  les  outils,  tout  ce  qu'il 
faudra  pour  pouvoir  ensuite  se  passer  d'eux;  ils  s'européanise- 
ront pour  mieux  rester  eux-mêmes.  C'est  en  ce  sens  que,  autant 
qu'on  en  peut  juger  jusqu'ici,  le  mouvement  actuel  a  des  ana- 
logies avec  la  révolution  de  Meiji  d'où  est  sorti  le  Japon  moderne. 
Qui  mesurera  jamais  l'iùfluence  que  Port- Arthur,  Moukden  et 
Tsoushima  ont  pu  exercer  sur  l'esprit  public  dans  le  pays  des 
vaincus  de  Plevna  et  de  Chipka? 

Par  prudence  et  par  esprit  politique,  le  Comité  Union  et 
Progrès  s*est  efforcé  d'atténuer,  ou  tout  au  moins  de  masquei 
le  caractère  d'intransigeance  nationaliste  du  mouvement  «  jeune 
turc,  »  mais  des  incidens  révélateurs  sont  déjà  survenus.  En 
plusieurs  endroits,  notamment  dans  le  secteur  russe,  des  offi- 
ciers étrangers  ont  été  avisés,  sans  menaces,  qu'ils  seraient 
bien  inspirés  en  ne  rejoignant  pas  leur  poste  ou  en  le  quittant. 
A  Serès,  où  le  colonel  français  Baumann  a  rassemblé  tous  ses 
officiers,  ils  ont  été  acclamés,  mais  on  leur  a  laissé  entendre  que 
l'on  espérait  bien  n'avoir  plus  besoin  désormais  de  leurs  services. 
Déjà,  dit-on,  les  officiers  autrichiens  auraient  été  rappelés;  le 
major  allemand,  qui  était  en  congé,  y  reste.  Enfin  un  incident 
plus  significatif  s'est  produit  le  12  juillet,  s'il  faut  en  croire  une 
dépêche  adressée  au  Berliner  Tageblatt  :  comme  le  général 
Mussaffer-pacha,  chargé  d'étudier  le  tracé  du  nouveau  chemin 
de  fer  du  sandjak  de  Novi-Bazar,  de  Serajevo  à  Mitrovitza, 
voyageait  entre  Uskub  et  Salonique,  il  a  été  arraché  de  son 
wagon  et  couvert  de  crachats  par  des  officiers  ;  les  nationalistes 
considèrent  toute  collaboration  à  ce  chemin  de  fer  comme  une 
trahison  envers  la  patrie  ottomane. 

Aspirations  libérales  et  aspirations  nationalistes,  la  Constitu- 
tion donne  satisfaction  aux  unes  comme  aux  autres  :  non  seule- 
ment elle  assure  aux  habitans  de  l'Empire  ottoman  les  bénéfices  des 
institutions  représentatives  et  de  la  liberté  politique,  mais  encore 
elle  crée  véritablement  une  Turquie  nouvelle  en  abolissant  toute 
distinction  entre  les  habitans  de  TEmpire,  quelle  que  soit  la 
race  ou  la  religion  à  laquelle  ils  appartiennent.  C'est  là  le  point 
capital  qui  donne  à  la  Constitution  de  1876,  restaurée  en  1908, 
toute  son  importance.  Son  article  8  dit  expressément  : 


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LA   TURQUIE   NOUVELLE.  435 

«  Tous  les  sujets  de  TEmpire  sont  indistinctement  appelés 
Ottomans,  quelle  que  soit  la  religion  qu'ils  professent.  » 

Et  Tarticle  17  ajoute  : 

«  Tous  les  Ottomans  sont  égaux  devant  la  loi.  Ils  ont  les 
mêmes  droits  et  les  mêmes  devoirs  envers  le  pays,  sans  préju- 
dice de  ce  qui  concerne  la  religion.  » 

La  Constitution  biffe  d'un  seul  coup  cinq  siècles  d  histoire  ; 
elle  fonde  l'Etat  ottoman  sur  un  principe  absolument  nouveau. 
Le  régime  établi  par  Mahomet  le  Conquérant  était  fondé  sur 
l'inégalité  des  vainqueurs  et  des  vaincus  :  il  faisait  de  l'organi- 
sation religieuse  le  cadre  obligatoire  de  la  vie  nationale  ;  il  re- 
connaissait pour  chef  de  chaque  communauté  ou  «  nation  »  son 
pasteur  religieux  ;  les  Musulmans  devaient  le  service  militaire  et 
ne  payaient  que  les  taxes  prescrites  par  le  Coran  ;  les  non-mu- 
sulmans ou  rayas  payaient  des  impôts  spéciaux  et  n^  faisaient 
pas  de  service  militaire  ;  ainsi  la  dissemblance,  le  privilège 
étaient  partout,  l'égalité  nulle  part.  De  ces  communautés  juxta- 
posées, mais  sans  autres  liens  entre  elles  qu'une  commune  obéis- 
sance au  padischah,  la  Constitution  fait  une  nation  de  citoyens; 
elle  apporte  dans  l'Empire  ottoman  un  idéal  nouveau,  un  idéal 
unitaire  et  égalitaire,  importé  d'Occident,  qui  est  en  contradic- 
tion formelle  avec  tous  les  principes  sur  lesquels  était  fondée 
son  organisation  et  sur  lesquels  il  avait  vécu  jusqu'ici,  en  dépit 
des  tentatives  libérales  de  1839,  de  1856  et  de  1876. 

Il  faut  bien  voir,  —  pour  comprendre  toutes  les  conséqpiences 
politiques  que  doit  amener  l'introduction  du  régime  nouveau 
dans  l'Empire  ottoman,  —  que  toutes  les  interventions  des  puis- 
sances européennes  en  Turquie,  celles  notamment  de  la  Russie  et 
de  l'Autriche,  se  sont  produites  pour  protéger  les  chrétiens  de 
l'Empire  et  leur  assurer  des  droits.  Ces  interventions  ont  été 
souvent  justifiées;  parfois  aussi  l'oppression  des  chrétiens  n'a 
été  qu'un  prétexte  à  des  guerres  de  conquête.  Dans  Tensemble, 
c'est  grâce  aux  interventions  militaires  ou  diplomatiques  des 
puissances  européennes  que  les  communautés  chrétiennes  ont 
obtenu  une  situation  meilleure  et  des  garanties  plus  effectives 
que  le  bon  vouloir  du  vainqueur.  Les  Jeunes  Turcs  ont  l'ambi- 
tion d'épargner  à  leur  patrie  Tingérence  humiliante  des  étrangers 
dans  ses  affaires  intérieures  en  la  rendant  inutile  et  en  lui 
enlevant  tout  prétexte  à  se  produire.  Le  jour  où  tous  les  sujets 
du  Sultan  seront  égaux  en  droits  et  en  devoirs,  égaux  devant  une 


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136  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

loi  commune  qui  ne  sera  plus  celle  de  leurs  religions  respec- 
tives, mais  la  loi  civile  de  TEmpire  ottoman,  les  puissances 
étrangères  n'auront  plus  aucun  motif  plausible  d'intervention. 
Le  seul  moyen  d'arriver  à  ce  résultat  était  de  faire  de  la  Turquie 
un  pays  constitutionnel  et  de  limiter  les  droits  du  souverain  par 
la  proclamation  des  droits  des  sujets,  de  transformer  tous  les 
habitans  de  l'Empire,  musulmans  ou  chrétiens,  en  citoyens.  On 
ne  distinguerait  plus,  désormais,  des  Turcs  conquérans  et  des 
rayas  conquis;  il  n'y  aurait  plus  ni  Osmanlis,  ni  Albanais,  ni 
Grecs,  ni  Bulgares,  ni  Arméniens,  ni  Maronites,  ni  Arabes,  mais 
seulement  des  citoyens  ottomans,  pleinement  libres  de  prati- 
quer des  cultes  différens,  mais  soumis  aux  mêmes  lois  délibérées 
et  votées  par  leurs  représentans,  astreints  aux  mêmes  charges, 
jouissant  des  mêmes  prérogatives,  électeurs  des  mêmes  députés. 
L'État  que  le  Comité  Union  et  Progrès  espère  avoir  fondé 
serait  donc  bien  une  Turquie  nouvelle  ;  ce  serait,  effectivement 
et  non  plus  seulement  sur  le  papier,  un  État  européen  gouverné 
par  une  Constitution  et  des  lois  fondées  sur  les  mêmes  principes 
d'égalité  et  de  liberté  politique  qui  régissent  tous  les  autres  pays 
d'Europe.  Cette  Turquie  nouvelle  arriverait  bientôt  à  se  suffire  à 
elle-même,  à  éviter  les  ingérences  étrangères,  à  progresser  par 
ses  propres  moyens  et  à  mettre  elle-même  en  valeur  ses  richesses. 
Son  développement  économique  apporterait  à  tous  ses  citoyens 
la  prospérité  et  à  l'État  Tindépeudance  de  ses  finances.  L'accrois- 
sement du  bien-être  général,  la  construction  de  chemins  de  fer, 
de  routes,  de  voies  navigables,  apporteraient  la  sécurité  dans 
tout  l'Empire  et  mettraient  fin  à  beaucoup  de  conflits  séculaires, 
que  Ton  qualifie  à  tort  de  luttes  de  races  ou  de  religions  et  qui 
ne  sont  que  des  luttes  pour  Texistence,  des  conflits  économiques 
et  sociaux.  L'instruction  abondamment  répandue  achèverait  de 
faire  de  TOrient,  comme  aux  temps  de  Rome  et  de  Byzance, 
la  terre  par  excellence  de  la  richesse  et  de  la  cidlisation,  et  de 
Constantinople  la  lumière  du  monde. 

III 

L'histoire  de  la  Turquie  constitutionnelle  ne  date  pas  du 
24  juillet  1908;  il  y  a  une  tradition  turque  des  réformes  qui  est 
parallèle  à  la  tradition  européenne,  et  qui  s'y  oppose;  elle  a  der- 
rière  elle  tout  un  passé  de  luttes  et  defl'orts  aussi  généreux 


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LA  TURQUIE   NOUVELLE.  137 

qu'impuissans  ;  elle  a  eu  ses  apôtres,  ses  martyrs.  L'histoire  de 
leurs  tentatives  et  celle  de  leurs  échecs  est  particulièrement 
intéressante  à  rappeler  au  moment  où,  comme  la  Belle-au-Bois- 
dormant,la  Constitution  de  1876  s'éveille  d'un  sommeil  de  trente- 
deux  ans  à  l'appel  des  officiers  du  Comité  Union  et  Progrès. 

Le  progrès  des  idées  libérales  en  Turquie  se  dessine  après  iîi 
grande  secousse  européenne  de  1830.  Il  est  activement  favoris<\ 
par  l'Angleterre  qui,  pour  affranchir  l'Empire  ottoman  de  la 
tutelle  russe  imposée  par  le  traité  d'alliance  d'Unkiar-Skéiessi, 
le  pousse  dans  la  voie  des  réformes  et  de  la  centralisation.  Le 
cabinet  de  Londres  conseille  au  Sultan,  pour  supprimer  tout 
prétexte  à  une  intervention  russe,  de  fondre  les  populations 
chrétiennes  dans  une  Turquie  modernisée,  tolérant"^,  libérale  et 
parlementaire.  Abd-ul-Medjid  promulgue  le  hatti-chérif  de 
Gul-Hané  qui  inaugure  les  lois  du  Tanzimat  (4)  ou  «  nouveau 
régime;  »  il  proclame  l'égalité  devant  la  loi,  la  suppression  de 
toute  distinction  entre  les  sujets  du  Sultan,  bref,  tous  les  prin- 
cipes qui  viennent  d'être  remis  en  vigueur.  Toutes  ces  réformes 
politiques  et  sociales  restèrent  lettre  morte.  Au  traité  de  Paris, 
en  1856,  sous  les  auspices  de  l'Angleterre  et  de  la  France,  la 
Turquie  entre  définitivement  dans  le  droit  public  européen;  elle 
promet  solennellement  de  se  transformer  en  une  puissance  mo- 
derne et  civilisée;  Abd-ul-Medjid  promulgue  le  hatti-humayoun 
du  i8  février,  par  lequel  il  rappelle  et  confirme  «  les  garanties 
promises  et  accordées  à  tous  nos  sujets  par  le  hatti-chérif  de 
Gul-Hané  et  par  les  lois  du  Tanzimat,  sans  distinction  de  culte, 
pour  la  sécurité  de  leur  personne  et  de  leurs  biens  et  pour  la 
conservation  de  leur  honneur.  »  Onze  ans  après,  en  1867,  le 
marquis  de  Moustier,  ministre  des  Affaires  étrangères  de  Napo- 
léon III,  constatait  que  le  firman  de  1856  n'avait  pas  donné  plus 
de  résultats  pratiques  que  les  lois  du  Tanzimat,  et  le  comte  do 
Beust,  préconisant  une  autre  méthode,  proposait  que  l'Europe 
prît  elle-même  en  mains  l'exécution  des  réformes  et  fit  au  Sultan 
«  une  douce  violence.  » 

Un  homme,  cependant,  travaillait  de  tout  son  pouvoir  à 
faire  passer  dans  la  réalité  pratique  les  principes  du  Tanzimat  et 
du  firman  de  1856.  Dans  le  fait  que  la  Turquie,  malgré  ses 
engagemens,  refusait  de  se  donner  un  régime  européen  et  mo- 

(1)  A.  Engelbardt,  la  Turquie  et  le  Tanzimat  ou  Histoire  des  réfoi^mes  dan^ 
VEmpirt  ottoman  députa  18S6  jusqu'à  nos  jours,  Paris,  1882-1884,  2  vol.  in-S. 


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138  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

derne  et  restait  plus  que  jamais  orientale,  musulmane  et  abso- 
lutiste, il  voyait  la  cause  de  toutes  les  difficultés  où  elle  se  dé- 
battait et  de  tous  les  dangers  qui  la  menaçaient  :  c'était  Midhat- 
pacha. 

La  figure  de  ce  grand  patriote,  de  ce  serviteur  passionné  et 
désintéressé  de  la  grandeur  de  son  pays,  apparaît  au  premier 
plan  dans  l'histoire  des  réformes  libérales  en  Turquie;  il  été  le 
père  et  l'inspirateur  de  la  Constitution  de  1876  et  il  en  a  été 
aussi  le  martyr  ;  par  l'exemple  de  sa  vie,  de  son  activité  et  de  sa 
mort  il  est  le  précurseur,  l'initiateur  du  mouvement  «  jeune 
turc.  »  Étudions  son  oeuvre  et  cherchons  à  démêler  les 
causes  de  son  insuccès  final.  Précisément  son  fils  Ali-Haydar- 
Midhat-bey  vient  de  consacrer  à  sa  vie  et  à  son  œuvre  un  livre 
très  nourri  de  faits  et  de  documens  qui  nous  servira  de  guide  (1). 
Midhat  n'était  pas  un  théoricien  ;  d'une  famille  assez  modeste,  il 
n'avait  reçu  qu'une  instruction  rudimentaire  ;  il  dut  ses  idées 
surtout  à  son  expérience  d'administrateur;  il  est  avant  tout  un 
fonctionnaire  modèle,  et  l'amour  de  Tordre  est  le  trait  distinctif 
de  son  caractère.  Un  rapide  voyage  en  Europe,  en  1858,  niais 
surtout  la  vue  du  désordre  qui  résultait,  en  Turquie,  sous  le 
règne  d'Abd-ul-Aziz,  du  despotisme  sans  contrepoids  ni  contrôle, 
décidèrent  de  sa  vocation  libérale.  Après  avoir  suivi  la  filière 
de  la  carrière  administrative,  il  est  nommé,  en  1861,  vali  du 
vilayet  du  Danube  (pays  bulgares)  :  son  premier  acte  est  d'inviter 
les  notables,  sans  distinction  de  race  ni  de  religion,  à  une 
conférence  où  il  les  convie  à  exposer  leurs  griefs;  les  ayant 
écoutés,  il  travaille  à  donner  satisfaction  à  celles  de  leurs  reven- 
dications qu'il  croit  justifiées;  il  crée  des  routes,  oi^nise  la 
navigation  du  Danube,  améliore  les  conditions  de  la  culture  et 
la  perception  des  dîmes,  réprime  le  brigandage;  il  cherche  à 
donner  à  tous  les  sujets  du  Sultan  la  sensation  que  le  gouver- 
nement est  établi  non  pour  les  opprimer,  les  rançonner  et  per- 
pétuer l'esclavage  de  la  conquête,  mais  pour  les  protéger  et  leur 
venir  en  aide  :  c'étaient  là,  en  Turquie,  d'audacieuses  nou- 
veautés. Pour  hâter  la  fusion  des  diverses  nationalités,  il  crée 
des  écoles  et  des  hôpitaux  mixtes  où  les  habitans  de  toutes  les 
religions  étaient  reçus  indistinctement;  il  voulait  que  la  m/^me 
éducation  fût  donnée  aux  Ottomans  et  aux  Bulgares,  afin  qu'ils 

(1)  Midhot'pachay  sa  vie^  son  œuvre^  par  son  fils  AIi-Haydar-Midhat-l)ey.  Préface 
de  M.  de  Lanessan.  Paris,  Stock,  1908,  1  vol.  ln-8. 


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LA  TURQUIE   NOUVELLE. 


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apprissent  de  bonne  heure,  dans  les  écoles  et  à  l'Université,  à  se 
connaître  et  à  ne  pas  se  haïr.  Sous  Tinfluence  de  cette  adminis- 
tration bienfaisante,  le  calme  renaît  dans  la  province  ;  les 
paysans  bulgares,  qui  émigraient  en  masse  en  Serbie,  reviennent; 
ils  oublient  peu  à  peu  leurs  revendications  nationales  pour  ne 
songer  qu'à  travailler  en  paix  et  à  s'enrichir.  Ainsi  Midhat- 
pacha,  de  son  chef,  réalisait  les  réformes  que  les  lois  du  Tan- 
zimat  avaient  promises  et  que  TËurope,  plus  tard,  devait 
inscrire  dans  le  programme  de  Mûrzsteg. 

En  Mésopotamie  et  en   Arabie  où  il  fut  envoyé  en  1869 
comme  vali  de  Bagdad  et  commandant  du  VI^  corps,  Midhat 
appliqua  les  mêmes  méthodes;  il  fut,  là  aussi,  un  initiateur;  il 
inaugura  une  politique  arabe  que  la  Turquie  devra  reprendre 
quand  elle  voudra  établir  sa  suprématie  et  faire  régner  l'ordre 
parmi  les  tribus  arabes  nomades  dont  les  incursions  sont  le  prin- 
cipal obstacle  au  développement  et  à  la  prospérité  du  pays;  il 
rangea  sous  la  souveraineté  du  Sultan  ce  port  de  Koveït  dont 
il  a  été  tant  parlé  depuis,  et  poussa  une  expédition  militaire 
jusque  dans  les  oasis  du  Nedjed.  Il  eut  surtout,  là  comme  en 
Bulgarie^le  mérite  de  comprendre  quon  n'arriverait  à  une  pa- 
cification durable  du  pays  qu'en  y  accomplissant  des  réformes 
profondes,  en  changeant  les  conditions  de  la  vie  sociale  et  éco- 
nomique des  indigènes.   Le   cultivateur  arabe  était  obligé  de 
payer  au  fisc  un  loyer  pour  sa  terre  et  de  lui  remettre,  de  plus, 
les  trois  quarts  du  produit  :  c'était,  en  rendant  impossible  toute 
culture,  ne  laisser  aux  habitans  d'autre  ressource  que  le  vol  et 
le  brigandage.  Midhat  reconnut  aux  Arabes  le   droit  de  pro- 
priété,  divisa  les  terres  en  parcelles  qu'il  mit  en  vente  à  des  con- 
ditiouB  très  avantageuses  en  ayant  soin  d'empêcher  tout  accapa- 
rement. En  môme  temps,  il  se  préoccupait  de  retrouver   les 
méthodes   d'irrigation  qui,   au   temps    des    grands   Khalifes, 
avaient  fait  de  la  Mésopotamie  un  immense  jardin  ;  il  suscitait 
des  industries,  exploitait  un  puits  de  pétrole,  ouvrait  des  écoles 
et  des  hôpitaux  mixtes,  fondait  des  banques,  une  imprimerie, 
on  journal,  organisait  les  municipalités  des  villes.  Mais  Midhat 
ne  pouvait  qu'indiquer  des  voies,  amorcer  des  entreprises;  le 
mauvais  vouloir  du  Palais  et  de  la  Porte,  les  folles  prodigalités 
d*Abd-ul-Aziz,  la  légèreté  de  son  grand  vizir  Mahmoud-Nedim, 
paralysaient  les  initiatives  les  plus  heureuses,  faisaient  dévier  les 
intentions  les  meilleures.  Midhat  demanda  son  rappel  en  1871; 


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140  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

à  Bagdad  comme  sur  les  bords  du  Danube,  il  avait  indiqué  les 
méthodes  à  suivre  et  préparé  l'avenir  ;  mais  nulle  part  sou 
œuvre  ne  survécut  à  son  départ. 

Revenu  à  Constantinople,  Midhat  y  devint  l'espérance  de 
tout  le  parti  réformateur  et  de  celles  des  puissances  européennes 
qui  souhaitaient  que  la  Turquie  devînt  forte  pour  qu'elle  pût 
faire  obstacle  à  la  marche  en  avant  du  panslavisme.  Appelé  une 
première  fois  au  grand  vizirat  par  Abd-ul-Aziz,  il  s'était  retiré 
découragé  et  impuissant.  Cependant,  dans  tout  FEmpire,  gros- 
sissaient les  périls  qu'il  avait  depuis  longtemps  prévus  et  tenté 
de  prévenir;  les  populations  chrétiennes,  encouragées  par  la 
Russie  et  par  l'Autriche,  s'agitaient;  des  insurrections  écla- 
taient en  Bosnie,  en  Herzégovine,  en  Bulgarie:  la  Serbie  et  le 
Monténégro  étaient  en  armes.  Midhat  prit  une  part  prépondé- 
rante aux  événemens  tragiques  de  1876,  à  la  déposition  d'Abd- 
ul-Aziz  et  à  l'avènement  de  Mourad  V,  dont  le  premier  acte  fut 
de  promettre  une  Constitution.  Malheureusement  Mourad, 
atteint  d'une  maladie  nerveuse,  était  incapable  de  régner;  c'est 
alors  que  Midhat  et  ses  amis  lièrent  partie  avec  le  jeune  prince 
Abd-ul-Hamid,  qui  se  donnait  pour  plus  démocrate  et  plus 
libéral  que  les  réformateurs  eux-mêmes;  dans  une  entrevue 
qu'il  eût  avec  Midhat  à  Muslou-Oglou,  il  accepta  sans  difficulté 
toutes  les  conditions  qui  lui  furent  imposées  et  promit  solen- 
nellement de  promulguer  sans  délai  la  nouvelle  Constitution  et 
de  ne  prendre  avis,  dans  les  affaires  de  l'État,  que  de  ses 
conseillers  responsables. 

Abd-ul-Hamid  monta  donc  sur  le  trône  et  prit  Midhat  pour 
grand-vizir;  mais  les  libéraux  ne  tardèrent  pas  à  s'apercevoir 
que  le  nouveau  Sultan,  infidèle  à  ses  promesses,  ne  gouvernerait 
pas  selon  leurs  vœux.  Dans  le  discours  du  trône,  écrit  par 
Midhat,  le  Sultan  supprima  tous  les  passages  les  plus  caracté- 
ristiques où  un  régime  libéral  et  constitutionnel  était  promis  et 
se  contenta  de  vagues  assurances  de  sa  bonne  volonté  pour  les 
réformes  et  de  son  amour  pour  ses  sujets;  il  biffa  même  les 
phrases  relatives  aux  écoles  ouvertes  à  tous  ses  sujets  sans  dis- 
tinction, à  l'affranchissement  des  esclaves,  à  la  suppression  de 
la  traite,  à  la  réforme  des  impôts.  La  Constitution  fut  pro- 
mulguée le  jour  même  où  s'ouvrait  la  Conférence  de  Constanti- 
nople (23  décembre  1876).  Abd-ul-Hamid  n'y  voyait  qu'un  moyen 
de  faire  liiversion  aux  exigences  des  puissances  en  leur  donnant 


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LA  TURQUIE  NOUVELLE,  141 

une  apparence  de  satisfaction;  dans  l'esprit  du  grand-vizir,  au 
contraire,  elle  devait  devenir  la  charte  constitutive  d'une  Turquie 
nouvelle,  organisée  à  l'européenne,  d'après  les  principes  du  droit 
issu  de  la  Révolution  française.  Ainsi  éclatait  le  dissentiment 
fondamental,  irréductible,  qui  allait  faire  d'Abd-ul-Hamid  l'en- 
nemi de  toute  réforme  libérale  et  le  persécuteur  implacable  de 
Midhat  et  de  ses  amis.  Entre  l'intransigeance  absolutiste  du 
Sultan  et  l'intransigeance  libérale  des  réformateurs.,  la  concilia- 
tion n'était  pas  possible.  Midhat  avait  parfois,  —  ses  lettres  en 
témoignent,  —  une  manière  im  peu  doctorale,  presque  un  peu 
agressive,  d'avoir  raison  ;  la  droiture  de  son  caractère  ignorait 
l'art  dfô  concessions  opportunes  et  des  compromis  diplomatiques. 
Dès  le  5  février  1877,  le  Sultan  le  faisait  appeler  au  Palais,  lui 
retirait  les  sceaux  de  l'État,  le  faisait  embarquer  à  bord  de 
son  yacht  impérial  et  conduire  à  Brindisi.  Il  rendait  à  l'Europe 
l'homme  qui  voulait  faire  de  la  Turquie  un  État  européen  ! 
Quelques  semaines  après,  les  Russes  passaient  le  Danube  ;  la 
Constitution  était  oubliée  ;  le  règne  personnel  d'Abd-ul-Hamid . 
commençait. 

La  politique  de  Mldhat-pacha  s'était  heurtée  à  deux  adver- 
saires :  l'im  était  le  Sultan,  l'autre  Nicolas  Pavlovitch  Ignatief, 
ambassadeur  de  Russie  à  Constantinople.  Le  comte  Ignatief,  qui, 
par  une  curieuse  coïncidence,  est  mort  au  moment  môme  où 
triomphait  le  parti  ((  jeune  turc,  »  a  été,  à  Pékin,  en  1860,  et  à 
Constantinople  pendant  sa  longue  carrière  d'ambassadeur,  l'in- 
fatigable ouvrier  de  l'expansion  russe.  Il  poursuivait,  en  apôtre 
en  même  temps  qu'en  diplomate  rompu  à  toutes  les  intrigues 
byzantines  de  la  politique  orientale,  l'affranchissement  de  tous 
les  chrétiens  sous  la  tutelle  du  tsar.  La  politique  de  Midhat, 
qui  tendait  à  fondre  toutes  les  nationalités  dans  l'unité  de 
l'Empire  ottoman  réformé,  allait  à  l'encontre  de  ses  plans  ;  dès 
l'époque  où  Midhat  expérimentait  ses  méthodes  dans  le  vilayet 
du  Danube,  Ignatief  avait  pris  ombrage  de  ses  succès,  s'était 
employé  à  ruiner  son  crédit  auprès  du  Sultan  et  avait  réussi  à 
le  faire  rappeler.  En  1876,  Midhat  retrouva  en  face  de  lui  l'am- 
bassadeur de  Russie  qui  contribua  largement  à  son  échec  et  à 
sa  chute.  Au  point  de  vue  turc,  la  politique  d'Ignatief  doit 
apparaître  iaexcusable;  mais  les  questions  orientales  ne  sont 
pas  simples  :  on  ne  saurait  nier  que  l'existence  d'une  Bulgarie 
libre,  prospère  et  forte,  ue  soit  la  justification  d'Ignatief. 


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REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


Ce  n'est  ni  le  caprice  d'un  tyran,  ni  la  jalousie  d'un  jeune 
souverain  envers  un  ministre  trop  puissant  qui  expliquent 
Thostilité  du  Sultan  à  la  politique  de  Midhat;  elle  tient  à  des 
causes  plus  profondes,  à  une  conception  radicalement  différente' 
de  la  souveraineté  dans  TEmpire  ottoman  et  de  l'avenir  de  la 
Turquie.  Si  odieux  que  l'on  juge  certains  procédés  du  gouver- 
nement d'Abd-ul-Hamid,  on  ne  saurait  contester  qu'il  ait  été 
guidé  par  une  idée  politique  qui  tenait  à  la  conception  même 
qu'il  avait  de  son  pouvoir;  il  ne  s'est  jamais  regardé  comme  un 
souverain  européen,  mais  conmie  le  padischah  des  Ottomans  et 
le  chef  religieux  du  monde  musulman  tout  entier  ;  il  s'est  consi- 
déré comme  le  khalife,  lieutenant  et  successeur  du  Prophète, 
détenteur  d'un  dépôt  sacré  de  droits  et  de  devoirs,  hérités  de 
ses  ancêtres,  nullement  comparables  à  ceux  d'un  roi  de  l'Occident 
chrétien.  Aussi  n'a-t-il  jamais  cru  que  les  méthodes  européennes 
pussent  être  appliquées  dans  son  Empire.  S'il  a  cherché  parfois 
un  appui  parmi  les  nations  étrangères,  c'est  que  la  nécessité  l'y 
obligeait,  mais  il  est  resté  un  souverain  nationaliste,  ottoman 
et  musulman  avant  tout.  Sa  politique  personnelle  a  été  panisla> 
mique;  ses  trames  occultes  se  sont  étendues  jusqu'au  Maroc  et 
jusqu'en  Chine;  à  l'intérieur  de  ses  États,  il  a  poursuivi  une 
œuvre  de  centralisation  religieuse,  administrative  et  militaire 
par  le  moyen  des  chemins  de  fer,  appelant  à  lui,  par  la  ligne 
de  Bagdad  et  par  celle  du  Hedjaz,  les  forces  de  l'Asie  pour  les 
opposer  aux  périls  toujours  renaissans  sur  les  frontières  euro- 
péennes. Ce  qu'Abd-ul-Hamid  n'a  pu  pardonner  à  Midhat  et 
aux  libéraux,  ce  sont  les  circonstances  mêmes  de  son  propre 
avènement,  cette  convention  de  Muslôu-Oglou,  acceptée  par  son 
ambition,  mais  d'autant  plus  odieuse  à  son  orgueil  de  souverain. 
Dans  la  personne  de  son  ancien  grand-vizir  il  poursuivit,  avec 
une  haine  tenace,  l'homme  qui  avait  le  plus  contribué  à  déposer 
deux  sultans  et  qui  avait  dicté  des  conditions  à  un  troisième. 

Midhat-pacha,  après  sa  disgrâce,  était  devenu,  par  la  force 
môme  des  circonstances,  le  champion,  l'incarnation  des  idées 
libérales  et  constitutionnelles.  Les  cabinets  européelis  qui  insis- 
taient pour  que  les  réformes  fussent  réalisées,  invoquaient  son 
exemple  ;  les  ambassadeurs  faisaient  allusion  à  sa  politique  et 
laissaient  entendre  que  son  retour  au  pouvoir  serait  bien  vu  de 
leurs  gouvernemens ;  les  journaux  faisaient  son  éloge;  il  était 
Tespérance  de  tous  les  Turcs  libéraux  :  les  rancunes  du  Sultan 

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LA   TUrQUIE   NOUVELLE.  143 

s'en  exaspéraient.  Il  avait  d'abord  essayé  de  tenir  sous  sa  dépen- 
dance ce  trop  populaire  serviteur  en  le  nommant  vali  de  Damas, 
puis  de  Smyrne;  bientôt  il  trouva  moyen  de  l'accuser,  avec  les 
principaux  auteurs  do  la  déposition  d'Abd-ul-Aziz,  d'avoir  fait 
assassiner  le  Sultan  et  d'avoir  imaginé  la  fable  de  son  suicide; 
dans  un  procès  dont  les  débats  furent  conduits  avec  une  scan- 
daleuse partialité,  Midhat  fut  condamné  à  mort;  l'intervention 
de  l'ambassade  d'Angleterre  fit  commuer  sa  peine  en  une  déten- 
tion perpétuelle  :  il  fut  enfermé  dans  la  forteresse  de  Taïf,  en 
Arabie.  Mais,  vivant,  il  restait  un  chef  de  parti,  un  drapeau  pour 
les  libéraux;  les  ambassades  pouvaient  intervenir  en  sa  faveur; 
le  26  avril  1883,  un  détachement  de  soldats  pénétra  dans  sa 
prison  et  l'égorgea.  A  quelque  temps  de  là,  un  aide  de  camp  de 
confiance  du  Sultan  arriva  à  Taïf,  fit  déterrer  de  nuit  le  cadavre 
et  lui  trancha  la  tête.  Un  mois  plus  tard,  le  secrétaire  du  maré- 
chal Osman  Noury.-pacha,  vali  du  Hedjaz,  arrivait  à  Yildiz  avec 
une  boîte  portant  l'inscription  :  Ivoires  japonais,  Objets  d'art; 
Pour  S.  M.  le  Sultan.  C'était  la  tête  de  Midhat. 

IV 

L'évocation  tragique  des  destins  sanglans  du  fondateur  de  la 
liberté  constitutionnelle  en  Turquie,  nous  ne  Favons  placée  ici 
ni  pour  le  vain  plaisir  d'un  contraste  saisissant,  ni  pour  en  tirer 
des  prédictions  sinistres  sur  l'avenir  du  nouveau  régime.  Les 
deux  époques  diffèrent  profondément.  En  1876,  quelques 
hommes  seulement  tentaient  de  superposer  à  une  nation  qui, 
dans  sa  grande  majorité,  y  restait  îndifiFérente,  une  Constitution 
à  l'européenne  :  aujourd'hui,  la  mentalité  nationale  a  été  pré- 
parée par  la  souflfrance  à  désirer  la  liberté  et  à  en  comprendre 
le  prix.  Le  nouveau  régime  a  lappui  fervent  de  la  grande 
majorité  du  peuple,  tout  au  moins  de  la  partie  instruite  et 
consciente;  îlne  se  laissera  pas  enlever  ce  que  les  officiers  du 
Comité  Union  et  Progrès  ont  conquis  pour  lui.  Nous  avons 
brièvement  conté  l'histoire  de  Midhat-pacha  parce  qu  elle  pose 
très  bien,  dans  ses  vrais  termes,  Tune  des  difficultés  les  plus 
graves  qu'aient  5.  résoudre  Kianiil-pacha,  ses  ministres  et  les 
Jeunes  Turcs  :  les  rapports  du  Sultan  avec  les  hommes  et  les 
choses  du  nouveau  régime. 

On  éprouve  une  étrange  impression  lorsqu'on  lit  simultané- 


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114  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ment  la  vie  de  Midhat-pacha  et  les  journaux  gui  rapporlent  que 
le  Sultan  s'est  déclaré  «  le  défenseur  et  le  protecteur  de  la  Cons- 
titution »  à  laquelle  il  a  solennellement  juré  fidélité  sur  le  Coran. 
Nous  avons  déjà  signalé,  à  leur  éloge,  le  souci  des  Jeunes  Turcs 
du  Comité  Union  et  Progrès  de  tenir  la  personne  du  Sultan 
au-dessus  des  discussions.  M.  Ahmed  Rîza,  directeur  du  Mech- 
verety  disait  récemment  :  «  L'intérêt  de  mon  pays  m  oblige  à  ne 
pas  suspecter  la  bonne  foi  du  Sultan.  »  Ne  soyons  pas  plus  in- 
discret. Â  quoi  bon  d'ailleurs  scruter  la  «  sincérité  »  du  Sultan? 
Il  est  èincère  chaque  fois  que  ses  paroles  sont  en  harmonie 
avec  ses  intérêts;  il  ne  s'agit  là  que  d'une  «  sincérité  »  poli- 
tique, celle  du  cœur  doit  échapper  à  l'enquête.  Les  faits 
parlent  d'eux-mêmes  assez  haut  :  Abd-ul-Hamid  a  accordé  la 
Constitution  parce  qu'il  n'apercevait  plus  aucun  moyen  de  faire 
autrement,  et  nous  avons  indiqué  déjà  que,  par  ce  seul  geste,  il  a 
résolu  d'un  coup  d'inextricables  difficultés  diplomatiques.  Il  fait 
preuve  d'esprit  politique  en  ne  résistant  pas,  pour  le  moment, 
à  un  courant  si  violent  qu'il  emporterait  tout;  mais,  à  moins 
qu'il  ne  soit  trop  affaibli  par  l'âge  pour  vouloir  et  pour  agir,  on 
peut  prévoir  que  son  attitude  actuelle  n'est  que  transitoire;  elle 
est  trop  humiliée  pour  durer.  Abd-ul-Hamid,  réduit  à  remer- 
cier les  membres  du  Comité  Union  et  Progrès  des  égards  qu'ils 
veulent  bien  avoir  pour  lui  et  de  l'ordre  qu'ils  ont  maintenu  à 
la  cérémonie  du  Sélamlik;  Yildiz-Kiosk  ouvert  aux  solliciteurs 
et  aux  manifestans  ;  le  souverain  obligé  de  parler,  des  fenêtres 
du  Palais,  à  des  foules  hurlantes  et  de  recevoir  des  délégations 
de  soldats,  deux  cents  chevaux  des  écuries  impériales  versés 
d'office  dans  la  cavalerie;  des  économies,  des  souscriptions 
«  volontaires,  »  imposées  par  les  délégués  du  Comité;  les  servi- 
teurs d'hier  abandonnés,  déclarés  traîtres  :  — si  une  pareille  anar- 
chie durait,  il  n'y  aurait  plus  qu'une  ombre  de  Sultan  et,  un  jour 
ou  l'autre,  cette  ombre  elle-même  s'évanouirait  ;  Abd-ul-Hamid 
abdiquerait  en  faveur  du  sultan  du  Comité  ;  ou  bien  il  s  en- 
fuirait à  Brousse,  —  nous  allions  écrire  à  Varennes;  —  ou 
bien  encore  il  tomberait  victime  de  quelque  attentat  :  il  est 
rare  que,  dans  de  pareilles  crises  de  surexcitation  populaire, 
la  vocation  de  justicier  ne  germe  pas  dans  quelque  cerveau 
trop  logique... 

Si  le  Sultan  dure,  il  agira.  Il  est  peu  probable  qu'il  tente  de 
ressaisir  son  pouvoir  absolu,  car  il  aurait  contre  lui  l'armée,  le 


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LA   TURQUIE  NOUVELLE.  145 

clergé,  ropinion  de  son  peuple  et  du  monde.  Mais  il  dispose 
encore  d'une  autorité  considérable  ;  il  n'est  pas  seulement  le 
roi,  il  est  le  khalife;  dans  les  provinces  d'Asie,  les  vieux  Turcs 
ne  connaissent  que  l'héritier  du  Prophète,  le  descendant 
d'OrkhaU)  de  Bayezid,  de  Mahomet  le  Conquérant.  Déjà  on 
parle  de  troubles  «  réactionnaires  »  en  Arménie,  à  Diarbékir,  à 
Mossoul.  Que  le  bruit  vienne  à  se  répandre  que  le  Sultan  n'est 
pas  libre,  qu'il  est  le  prisonnier  d'un  Comité,  après  avoir  été  celui 
d'une  camarilla,  que  sa  vie  est  en  péril,  et  qui  sait  si  des  mou- 
vemens  graves  n'éclateront  pas  en  province,  et  même  parmi  les 
soldats?  On  n'a  pas  oublié  la  manifestation  de  loyalisme  des 
troupes  d'Andrinople,  le  voyage  à  Constantinople  de  leurs  dé- 
légués chargés  de  s'assurer  par  leurs  yeux  que  le  Sultan  était 
vivant  et  libre  et  de  lui  témoigner  leur  dévouement  et  leur  zèle. 
La  garde  impériale,  plus  de  vingt  mille  hommes,  Albanais, 
Syriens,  soldatesque  prête  à  tout,  gorgée  d'argent  et  de  faveurs 
par  le  Sultan,  lui  serait,  dit-on,  restée  fidèle;  les  soldats,  du 
moins,  jaloux  de  garder  leurs  privilèges,  n'attendraient  que  le 
moment  favorable  et  un  geste  du  maître  pour  tenter  un  coup  de 
force;  ce  serait  la  bataille  dans  la  rue,  le  massacre,  le  pillage, 
l'incendie.  Les  criminels  de  droit  commun,  maladroitement  remis 
en  liberté,  —  d'autres  disent  relâchés  par  malveillance  dans 
l'espoir  d'accroître  le  désordre,  —  ne  manqueraient  pas  une  si 
belle  occasion  d'exercer  leurs  talens.  Une  révolution  militaire  fait 
toujours  des  jaloux  dans  l'armée  ;  elle  est,  par  elle-même,  une 
semence  d'anarchie  et  d'indiscipline.  Le  coup  de  force  du 
Comité  Union  et  Progrès  lèse  des  intérêts,  inquiète  des  situa- 
tions acquises;  les  mécontens  seront  d  autant  plus  âpres  à  la  lutte 
qu'ils  sont  menacés  dans  leurs  personnes  et  dans  leurs  biens; 
leur  nombre  ira  grossissant  à  mesure  que  des  divisions,  —  iné- 
vitables dans  toute  société  humaine,  —  se  produiront  parmi  les 
dirigeans,  et  que  les  réalités,  —  c'est  également  humain,  — 
apparaîtront  moins  belles  que  les  espérances. 

Loin  de  chercher  à  provoquer  une  «  réaction,  »  le  Sultan 
peut  au  contraire,  ayant  accepté  et  juré  la  Constitution, 
s'accommoder  du  régime  nouveau  et  tenter  d'en  prendre  la 
direction;  il  est  assez  fin  politique  pour  s'embarquer  sur  le 
courant,  se  laisser  porter  et  saisir  le  gouvernail.  La  popularité 
même  du  Comité,  il  ne  tient  qu'à  lui  d'en  bénéficier  ;  s'il  prend  la 
direction  du  mouvement,  s'il  se  fait  le  premier  des  Jeunes  Turcs, 

TOMI  XLVII.  —  1908.  iO 

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146  REVUE  DES   DEUX   3I0NDES. 

il  caualisera  à  son  profit  l'enthousiasme  national.  «  Toute  la 
nation  fait  partie  du  Comité  Union  et  Progrès,  disait-il  ré- 
cemment ;  et  moi,  j'en  suis  le  président.  Travaillons  ensemble, 
à  lavenir,  pour  la  vivification  de  la  Patrie.  »  La  Constitution 
It^i  donne  le  droit  de  gouverner,  elle  lui  en  fait  même  un  de- 
voir :  elle  lui  donne  le  droit  de  nommer  le  grand-vizir,  le  cheikh- 
ul-islam  et  les  ministres,  de  choisir  les  sénateui's,  de  dissoudre 
la  Chambre;  il  a  le  commandement  des  armées  de  terre  et  de 
mer;  il  fait  la  guerre  et  conclut  la  paix;  il  est,  «  à  titre  de 
khalife  suprême,  le  protecteur  de  la  religion  musulmane,  il  est 
le  souverain  et  le  padischah  de  tous  les  Ottomans.  »  (article  4). 
Si  le  Sultan  use  de  ses  prérogatives,  elles  sont  encore  immenses; 
des  exemples  récens  ont  montré  comment  un  autocrate  peut 
parvenir  à  s'accommoder  d'une  Constitution  et  d'un  Parlement. 

Nous  avons  indiqué  déjà  le  caractère  «  nationaliste  »  du  mou- 
vement «jeune  turc  »  et  nous  avons  montré  les  affinités  profondes 
gui  existent  entre  ce  mouvement  et  la  politique  musulmane  e< 
ottomane  suivie  p^r  Abd-ul-Hamid.  Le  différend,  entre  le  sou- 
verain et  ses  «  jeunes  »  sujets,  est  bien  plutôt  dans  les  moyens 
que  dans  les  fins.  Nous  avons  montré  aussi  que  le  Sultan  trou- 
vait dans  la  Constitution  le  moyen  pratique  de  sortir  des  diffi- 
cultés auxquelles  son  gouvernement  l'avait  acculé  et  de  se  débar 
rasser  des  «  réformes,  »  des  «  contrôles  »  et  des  chemins  de  fer 
européens.  Cela  est  si  vrai  qu'on  a  été  jusqu'à  se  demander  si 
toute  cette  mise  en  scène  n'avait  pas  été  combinée  d'avance 
entre  le  souverain  et  les  comités.  Nous  n'en  croyons  rien,  bien 
entendu;  mais  le  fait  qu'on  ait  pu  le  supposer  est  significatif. On 
imagine  assez  bien,  dans  quelques  mois,  après  la  réunion  du 
Parlement,  le  Sultan  accordant  aux  impatiences  libérales  un 
minimum  de  satisfactions  pour  s'appuyer,  en  face  des  étrangers, 
sur  les  tendances  «  nationalistes.  »  Il  y  a  là,  on  ne  peut  pas 
dire  une  probabilité,  mais  une  possibilité;  et,  à  la  vérité,  le 
tour  serait  assez  élégant  ;  sans  compter  qu'au  point  de  vue  turc 
le  Sultan  trouverait  peut-être  là  le  moyen  le  plus  pratique  de 
concilier  son  autorité  avec  la  liberté  politique. 

Uii  pouvoir  occulte  et  tout  puissant  régit  en  ce  moment  la 
Turquie;  mais  c'est  une  situation  révolutionnaire  qui  doit  avoir 
un  terme.  La  réalité  des  pouvoirs  doit  revenir,  le  plus  tôt 
possible  et  au  plus  tard  au  moment  de  la  convocation  du  Par- 
lement, aux  organes  réguliers  et  constitutionnels  de  l'État  :  le 


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LA  TURQUIE  NOUVELLE.  147 

Sultan,  les  ministres,  les  Chambres.  G'eât  à  ce  moment-là  que 
se  produiront  les  grands  conflits  d'influences  et  que  le  Sultan 
trouvera  peut-ôtre  des  occasions  favorables  pour  reprendre  peu 
à  peu,  avec  des  méthodes  nouvelles  et  en  se  conformant  à  la 
lettre  et  à  Tesprit  des  institutions  libérales,  Texercice  effectif 
de  la  souveraineté. 


L'absolutisme,  s'il  tentait  un  retour  offensif,  ne  trouverait 
pas  d'appui  dans  le  clergé  musulman;  le  cheikh-ul-islam,  les 
imanSf  les  sofias,  les  hodjas  ont  été  parmi  les  plus  ardens 
zélateurs  des  idées  libérales.  Rien  ne  blesse  davantage  l'amour- 
propre  national  des  musulmans  que  de  lire,  trop  souvent,  dans 
nos  journaux,  des  phrases  toutes  faites  sur  le  «  fanatisme  » 
musulman  ;  nous  attribuons  souvent,  à  tort,  à  Tlslam  ce  qui 
ne  lui  est  pas  particulier  ou  ce  qui  n'appartient  qu'à  quelques 
peuples  musulmans.  La  Constitution  turque  n'a  rien  à  craindre 
de  ce  légendaire  «  fanatisme.  »  Ce  qui  est  conforme  aux  prin- 
cipes du  droit  canonique  musulman,  extraits  du  Coran  et  déve- 
loppés par  les  commentateurs,  ce  n'est  pas  l'absolutisme  d'un 
seul,  mais  la  liberté,  l'égalité,  la  tolérance  et  la  charité  envers 
les  fidèles  des  autres  religions.  Un  spécialiste,  auquel  l'étude 
approfondie  du  droit  musulman  a  inspiré  d'ardentes  sympathies 
pour  le  peuple  ottoman,  le  comte  Léon  Ostrorog,  le  rappelait 
récemment  dans  un  journal  français  de  Constantinople,  le 
StamboiU.  Les  docteurs  de  la  loi  islamique,  comme  nos  grands 
canonistes  chrétiens  du  moyen  âge,  ont  tiré  de  leurs  livres 
saints  «  toute  une  conception  intégrale  du  monde  et  de  la  vie.  » 
«  Quand  on  ouvre  leurs  traités,  écrit  le  comte  Ostrorog,  on 
constate  ceci  :  quelque  huit  cents  ans  avant  Rousseau,  les 
Encyclopédistes  et  la  Révolution  française,  ils  avaient  nettement 
posé,  en  termes  exprès,  la  théorie  des  «  Droits  de  l'homme,  » 
la  théorie  de  la  liberté,  de  Tinviolabilité  de  la  personne,  de 
l'inviolabilité  du  domicile  ;  ils  avaient  posé  le  principe  qu'il 
n'est  dà  obéissance  qu'à  la  loi  et  que  le  pouvoir  du  gouverne- 
ment n'est  légitime  qu'en  tant  qu'il  tient  la  main  à  l'application 
de  la  loi;  bien  avant  les  États  d'Aragon,  ils  avaient  prononcé 
les  graves  paroles  :  «  Sinon,  non  !  »  ils  avaient  condamné, 
prohibé  le  Douvoir  despotique  comme  contraire  à  la  volonté 


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148  BEVUE  DES  DEUX  MOIVDEB. 

divine  et  à  la  logique  humaine  ;  et  quand  le  despotisme  irrité 
les  mettait  en  demeure  de  cesser  ces  enseignemens  subversifs, 
ces  hommes  fiers  et  droits  acceptaient  le  martyre  plutôt  que' 
la  honte  d*une  rétractation.  »  En  proclamant  régalité  et  la  fra- 
ternité entre  musulmans  et  non  musulmans,  les  Jeunes  Turcs 
sont  d'accord  avec  les  docteurs  de  la  loi  ;  ils  ne  sont  pas  non 
plus  en  contradiction  avec  les  mœurs.  Les  violences  entre 
hommes  de  nationalité  différente,  dans  TEmpire  ottoman, 
n'ont  presque  jamais  pour  raison  d'être  le  «  fanatisme  »  reli- 
gieux, mais  des  causes  économiques,  sociales  ou  politiques;  il 
faut  ajouter,  pour  être  juste,  que  souvent  elles  ont  été  provoquées 
par  les  revendications,  —  légitimes  d'ailleurs,  —  des  popu- 
lations chrétiennes  poursuivant  leur  affranchissement.  C'est 
seulement  dans  le  cas  où  la  personne  du  Sultan  cesserait  d'être 
respectée  qu'une  opposition  pourrait  se  former  parmi  les  mu- 
sulmans, surtout  parmi  ceux  d'Asie;  elle  pourrait  se  produire 
aussi  au  Parlement  le  jour  où  il  deviendrait  manifeste  qu'une 
nationalité  non  ottomane  prendrait  une  place  prépondérante 
dans  le  gouvernement  et  où  les  musulmans  s'estimeraient  lésés 
dans  leurs  droits  par  l'exercice  des  droits  des  autres. 

Les  chrétiens  des  différentes  nationalités  sont  tout  à  l'ivresse 
des  libertés  conquises,  liberté  de  la  parole,  liberté  de  la  presse, 
liberté  de  réunion  ;  ils  fraternisent  avec  une  joie  exubérante  avec 
les  musulmans  ;  imans  à  turbans  blancs  et  prêtres  à  tiares  noires 
s'embrassent  dans  les  rues,  discourent  ensemble  aux  applaudis- 
semens  du  public  :  c'est  la  lune  de  miel  de  leur  concorde  ;  il 
viendra  des  jours  plus  difficiles.  Les  chrétiens  indigènes  des 
diverses  nationalités  profitent  avec  reconnaissance  des  libertés 
nouvelles  et  des  garanties  constitutionnelles;  ils  accepteront 
même  sans  trop  de  plaintes  les  charges,  le  service  militaire  par 
exemple,  qui  résulteront  pour  eux  de  l'égalité;  mais  peut-on 
croire  que,  du  jour  au  lendemain,  ils  renonceront  pour  jamais 
à  toutes  leurs  traditions,  à  toutes  leurs  aspirations  nationales? 
N'est-il  pas  plus  probable  qu'ils  seront  tentés  de  faire  triompher 
leurs  ambitions  historiques  par  les  moyens  nouveaux  que  la 
Constitution  et  la  loi  vont  mettre  à  leur  disposition?  On  peut 
60  demander  si  les  élections  et  la  Chambre  des  Députés 
ne  vont  pas  devenir  le  champ  clos  où  se  rencontreront  les 
diverses  races  en  des  conflits  moins  sanglans  peut-être,  mais 
aussi    acharnés?  On  ne  supprime  pas  d'un  trait  de  plume  des 


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LA    TURQUIE   NOUVELLE.  149 

siècles  d'histoire,  il  ne  suffît  pas  d'une  Constitution  pour  changer 
des  traditions  nationales  faites  de  longues  souffrances  communes, 
de  luttes  glorieuses,  de  haines  héréditaires.  Les  Turcs  sont  les 
vainqueurs,  les  conquérans;  après  avoir  imposé  aux  peuples 
chrétiens  un  joug  très  lourd  et  très  humiliant,  ils  peuvent,  eux, 
oublier  le  mal  qu'ils  ont  fait  et  même  travailler  noblement  à  le 
réparer;  mais  la  mémoire  des  vaincus  est  plus  longue  et  leurs 
rancunes  sont  plus  vîvaces.  Le  Grec,  brillant  rhéteur,  rompu 
aux  intrigues,  habitué  aux  luttes  de  l'Agora,  sera  dans  son 
élément  au  Parlement  de  Constantinople  ;  le  Bulgare  y  apportera 
son  énergie  brutale,  l'Arménien  son  astuce,  l'Arabe  sa  fougue 
disciplinée,  le  Turc  son  naturel  doux,  presque  timide,  son  goût 
pour  l'ordre  et  la  logique.  Sur  les  questions  d'équilibre  bud- 
gétaire, l'entente  sera  relativement  facile,  mais  qu'adviendra-t-il 
le  jour  où  des  débats  brûlans  feront  passer  dans  tous  les  yeux 
la  flamme  des  passions  ata^âques?  Que  deviendra,  dans  l'ardeur 
des  batailles  parlementaires,  la  fiction  légale  qui  fait  de  tous 
les  députés,  sans  distinction  de  race  ou  de  croyance,  les  repré- 
sentans  du  peuple  ottoman?  Entrés  au  Parlement  divisés  en 
partis,  les  députés  n'en  sortiront-ils  pas  divisés  en  nations? 

A  propos  des  lois  sur  l'instruction  publique,  pour  ne  citer 
qu'un  seul  exemple,  le  problème  des  langues  se  posera  dans 
toute  son  acuité.  Les  Jeunes  Turcs  proclament  qu'il  n'y  aura 
pas  de  race  prépondérante,  que  l'égalité  suffira  à  résoudre 
toutes  les  difficultés;  mais  la  langue  turque,  cependant,  sera 
la  langue  de  l'État,  celle  des  écoles,  tout  au  moins  des  écoles 
supérieures  ;  n'y  aura-t-il  pas  là  une  source  de  mécontentemens 
graves,  de  rivalités  dangereuses  pour  la  tranquillité  de  TEm- 
jpire  ?  D'après  le  programme  «  jeune  turc,  »  dans  les  écoles  pri- 
maires, la  langue  de  renseignement  serait  laissée  au  choix  des 
communautés;  dans  les  écoles  secondaires,  renseignement  serait 
mixte,  le  turc  étant  toujours  l'une  des  deux  langues  enseignées; 
dans  les  écoles  supérieures  enfin,  le  turc  serait  la  seule  langue 
admise  :  même  ces  prétentions  raisonnables  suffiront  à  soulever 
des  rivalités.  Mahomet  II  avait  organisé  TEmpire  ottoman  par 
«  nations,  »  gardant  chacune  leur  langue  et  leurs  coutumes, 
sous  la  direction  de  leurs  chefs  religieux  ;  durant  près  de  cinq 
siècles  cette  organisation  s'est  maintenue;  aussi  nulle  part  no 
trouve-t-on  des  communautés  nationales  mieux  org-anisées  qu'en 
Turquie.  La  Constitution  do  1876  consacre  et  maintient  for- 


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130  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mellemenl  leurs  privilèges  religieux,  mais  comment  distinguer 
ce  qui  est  du  domaine  religieux  et  ce  qui  esl  du  domaine  poli- 
tîtjue  et  social?  (1)  Si  les  Jeunes  Turcs  s'avisaient  de  vouloir 
détruire  tous  ces  organismes,  qui  depuis  si  longtemps  encadrent 
les  divers  peuples  de  TEmpire,  avant  d'avoir  longuement 
éprouvé  la  solidité  du  nouveau  régime  et  son  élasticité,  ils  ris- 
queraient d'être  entraînés  dans  des  difficultés  inextricables.  On 
ne  fera  pas  du  jour  an  lendemain  un  citoyen  libre  d'un  Empire 
a  un  et  indivisible  »  avec  des  Arabes,  des  Maronites,  des  Druses, 
des  Juifs,  des  Arméniens,  des  Bulgares,  des  Albanais.  Les  lois 
ne  suffisent  pas  pour  de  pareilles  métamorphoses;  il  faut  le» 
mœurs;  il  faut  le  temps,  le  seul  éducateur  que  les  peuple» 
écoutent  parce  ^'il  ne  s'adresse  qu'à  leur  propre  expérience. 

Quand  la  France  révolutionnaire  se  proclama  «  une  et  indi- 
visible, »  l'unité  française  était,  depuis  longtemps,  une  réalité, 
et  pourtant,  quelques  mois  après  cette  déclaration,  le  pays  était 
atrocement  déchiré  par  la  guerre  civile.  L'Empire  ottoman,  lui, 
est  une  marqueterie  de  nationalités  juxtaposées,  non  fondues  ; 
pour  faire  l'unité,  il  ne  suffit  pas  de  l'inscrire  dans  une  consti- 
tution, il  y  faut  l'adhésion  des  cœurs;  le  temps  et  l'expérience 
des  avantages  du  nouveau  régime  peuvent  seuls  la  provoquer 
Il  est  humainement,  historiquement,  impossible  que,  dans 
quelques  semaines,  il  n'y  ait  plus  dans  l'Empire  que  des 
citoyens  ottomans,  tous  taillés  sur  le  même  modèle  et  animés 
des  mêmes  sentimens  ;  ajoutons  que  cela  n'est  pas  souhaitable  : 
un  agrégat  fortement  lié  d'organismes  gardant  chacun  son  indi- 
vidualité propre  sera  beaucoup  plus  solide,  beaucoup  plus  apte 
à  la  lutte  et  au  progrès,  qu'un  État  artificiellement  unifié.  Il  est 
donc  certain  qu'il  se  produira  des  rivalités,  des  heurts. 

Les  membres  du  Comité  Union  et  Progrès  se  rendent  compte, 
heureusement,  qu'ils  viennent  de  vivre  la  période  héroïque, 
mais  aussi  la  période  idyllique,  de  la  révolution  turque.  C'est 
avec  les  réalités  quotidiennes  du  gouvernement,  avec  les  ques- 
tions locales  et  les  questions  de  personnes,  avec  l'application  des 
lois,  que  surgiront  les  difficultés.  De  quelque  côté  que  l'on 

(1)  Article  il.  •*  L'Islamisme  est  la  religion  de  l'État. 

Tout  en  sauvegardant  ce  principe,  l'État  protège  le  libre  exercice  de  tous  les 
cultes  reconnus  dans  l'Empire  et  maintient  les  privilèges  religieux  accordés  aux 
diverses  communautés  à  la  condition  qu'il  ne  soit  pas  porté  atteinte  à  l'ordre  pu- 
blic ou  aux  bonnes  mœurs. 


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LA  TURQUIE  NOUVELLE.  iSl 

regarde,  on  aperçoit  des  sources  de  conflits  et  d'embarras.  Le 
Comité  le  sait  et  il  s'y  prépare  ;  mais  comprend-il  cpie  sa 
propre  existence  à  côté  des  pouvoirs  réguliers,  est,  par  elle-même, 
un  ferment  d'anarchie?  Des  grèves  ont  éclaté  un  peu  partout 
aussitôt  après  la  proclamation  de  la  Constitution.  Les  peuples, 
quand  on  leur  octroie  brusquement  des  libertés  auxquelles  ils 
sont  mal  préparés,  se  défendent  difficilement  de  la  tentation  d'en 
abuser. 

L'Organisation  intérieure  bulgare,  épuisée  par  six  années  de 
lutte,  affaiblie  par  ses  divisions  intestines,  a  saisi  avec  satis- 
faction l'occasion  que  lui  offrait  la  révolution  «  jeune  turque  » 
pour  changer  ses  méthodes  de  propagande.  Les  Grecs,  de  leur 
côté,  ne  pouvaient  plus  continuer  la  lutte  armée;  les  Jeunes 
Turcs  étaient  trop  profondément  nationalistes  pour  tolérer  le 
désordre  et  les  massacres  que  leurs  bandes  ont  causés  dans  ces 
derniers  mois.  Le  Comité  Union  et  Progrès  fit  donc  savoir  à 
toutes  les  organisations  nationales  que,  si  elles  n'entraient  pas 
en  composition,  elles  seraient  poursuivies  sans  merci.  Les 
Grecs,  croyant  d'abord  n'avoir  à  faire  qu'à  une  révolte  passagère, 
continuèrent  leur  action  (18  juillet  i  massacre  au  village  bulgare 
de  Ribat^i,  vingt-cinq  victimes);  quand  ils  comprirent  que  dé- 
cidément il  y  avait  quelque  chose  de  changé  en  Turquie,  les 
bandes  reçurent  l'ordre  de  se  disperser;  on  vit,  à  partir  du  4  août, 
les  anthartes  affluer  à  Salonique,  déposer  leurs  armes  entre  les 
mains  du  Comité  Union  et  Progrès,  quitter  leurs  costumes  d'opéra 
comique  et  s'embarquer  pour  la  Grèce.  Quant  aux  comitadjishMX- 
garés,  à  la  suite  d'un  accord  avec  les  Jeunes  Turcs,  ils  ont  remis 
leurs  armes  à  leurs  propres  comités;  l'Organisation  intérieure 
accorde  tout  son  concours  à  l'établissement  du  régime  constitu- 
tionnel, mais  elle  réserve  son  action  à  venir  au  cas  où  le  nou- 
veau régime  ne  donnerait  pas  aux  Bulgares  toutes  les  garanties 
qu'ils  souhaitent.  Les  élections  vont  se  faire  sous  l'influence  du 
Comité  Union  et  Progrès  :  la  répartition  des  sièges  entre  les 
diverses  nationalités  sera  une  première  cause  de  désaccords;  la 
question  des  écoles  en  sera  une  seconde.  Enfin,  dans  tout 
l'Empire,  les  nationalités  non  turques  demanderont  au  Parle- 
ment une  large  décentralisation  administrative  dont  elles 
espèrent  faire  sortir  une  véritable  autonomie  de  fait.  Un  tel  pro- 
gramme est  incomtipable  avec  les  principes  nationalistes  des 
Jeunes  Turcs.  Entre  ces  intérêts  divergens  et  ces  tendances 


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152  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

opposées,  des  compromis  passagers  peuvent  réussir,  Tenlente 
complète  et  durable  est  bien  douteuse. 

En  face,  des  contradictions  et  des  résistances,  on  peut  se  de- 
mander si  les  Jeunes  Turcs  sauront  garder  le  même  sang-froid, 
la  même  générosité  et  la  mëmô  patience  qu'en  face  de  leurs 
ennemis  déclarés.  Ils  sont  persuadés,  —  et  c'est  le  secret  de  leur 
force, —  qu'ils  représentent  la  justice  et  le  droit  absolus  :  l'oppo- 
sition à  leurs  volontés  leur  apparaîtra  donc  comme  une  oppo- 
sition à  la  justice  même  et  conmie  un  obstacle  au  bonheur 
commun.  Leur  colère  peut  devenir,  les  circonstances  aidant, 
d'autant  plus  dangereuse  qu'ils  sont  plus  intègres  et  qu'ils  ont 
plu9  conscience  de  la  noblesse  de  leurs  intentions  et  de  la  jus- 
tice de  leur  cause.  Nous  ne  voudrions  pas  'eur  faire  injure  en 
rappelant  que  «  l'Incorruptible  »  peut  devenir  parfois  le  pire 
des  tyrans,  et  que  Robespierre,  sous  la  Constituante,  passait 
pour  le  plus  doux  des  hommes.  Parmi  les  causes  d'inéligibi- 
lité  à  la  Chambre  des  Députés,  on  trouve  celle-ci  :  «  Sont  iné- 
ligibles... ceux  qui  prétendent  appartenir  à  une  nation  étran- 
gère (article  68).  »  Une  telle  clause  est  très  élastique  et,  si  Ton 
n'y  prend  garde,  peut  être  interprétée  arbitrairement  :  suffira-t-il 
qu'un  Macédonien,  par  exemple,  soit  accusé  d'avoir  dit':  je  suis 
Bulgare,  ou  qu'il  ait  fait  de  la  propagande  bulgare,  pour  deve- 
nir inéligible?  L'intolérance  est  si  naturelle  à  la  nature  hu- 
maine qu'elle  peut  reparaître  sous  bien  des  formes. 

Le  7  août,  Smyrne  en  liesse  recevait  et  fêtait  dans  un 
superbe  banquet  l'un  des  héros  de  le  révolution,  le  docteur 
Nazim-bey.  Au  Champagne,  comme  Nazim-bey  venait  de  ter- 
miner un  discours  d'un  beau  souffle  patriotique  et  libéral, 
un  haut  fonctionnaire,  Naily-bey,  se  leva  et  prononça  quelques 
phrases  sur  les  questions  épineuses  de  'religion  et  de  race  ;  ses 
opinions  n'étaient  pas  conformes  aux  idées  des  Jeunes  Turcs  : 
on  le  lui  fit  bien  voir!  Il  fut  renversé,  piétiné,  frappé;  les 
convives  se  ruèrent  sur  lui  à  coups  de  poing,  à  coups  de  pied  ;  il 
fut  bientôt  lancé  dans  l'escalier,  la  tête  fendue.  Dehors,  la  foule 
voulut  l'achever;  sans  l'intervention  d'un  officier,  il  était  mis  en 
pièces;  il  est,  dans  un  triste  état,  à  Thôpilal.  «  L'impression 
fut  bien  pénible,  ajoute  naïvement  le  chroniqueur;  il  y  eut 
stupeur  et  consternation  profondes.  Et  il  y  avait  de  quoi  :  au 
milieu  d'une  manifestation  en  l'honneur  de  la  fraternité,  un 
haut  fonctionnaire  du  gouvernement,  directeur  de  l'Instruction 


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.  ) 


LA   TURQUIE   NOUVELLE.  153 

publique^  archéologue  distingué,  qui  a  enrichi  le  Musée  impérial 
de  nombreuses  et  précieuses  collections  dues  à  ses  propres  dé- 
couvertes, était  chassé  d'un  banquet  officiel  à  coups  de  pied, 
bâtonné,  assommé  et  jeté  tout  sanglant  dans  la  me...  Toute  la 
nuit,  sur  les  quais,  des  groupes  consternés  commentaient  ce 
triste  événement.  »  Le  pauATe  Naily-bey  n'avait  pas  l'expérience 
des  révolutions!  Le  Sultan  a  été  plus  avisé.  Sa  mésaventure  n'a 
pas,  en  elle-même,  d'autre  importance  ;  mais  elle  prouve  une  fois 
de  plus  qu'en  temps  de  bouleversement  les  pires  choses  peuvent 
arrivera  l'encontre  des  intentions  les  plus  pures  et  des  desseins 
les  plus  généreux,  et,  pour  ainsi  dire,  sans  que  personne  en  soit 
responsable.  C'est  l'aveugle  destin  des  révolutions  î  Ce  sont  des 
incidens  de  cette  nature  que  les  amis  des  Jeunes  Turcs  peuvent 
redouter;  ils  seraient  d'autant  plus  déplorables  qu'ils  se  produi- 
raient en  présence  de  l'Europe  spectatrice. 

VI 

L'Europe?  On  s'est  demandé  si,  dans  la  crise  actuelle,  elle 
était  simplement  spectatrice,  ou  si  quelqu'une  des  puissances 
n'aurait  pas  eu,  dans  l'éclosion  du  mouvement  révolutionnaire, 
un  rôle  plus  actif.  Is  fecit  ciiiprodest:  mais  à  qui  profitera  la 
Révolution  turque?  A  personne  peut-être,  sinon  aux  Turcs.  Il 
existe,  on  le  sait,  en  Angleterre,  surtout  parmi  les  libéraux, 
comme  d'ailleurs  en  France,  une  tradition  de  sympathies  très 
vives  pour. les  partis  réformateurs  ottomans;  ces  sympathies 
proviennent  de  vieilles  affinités  libérales,  mais  aussi  du  senti- 
ment de  l'intérêt  anglais  qui  voulait  une  Turquie  forte  pour 
l'opposer  à  la  descente  des  Russes  vers  la  mer  Egée.  Depuis 
quelques  années,  nous  avons  eu  l'occasion  de  le  dire  ici  à  plu- 
sieers  reprises,  la  politique  anglaise,  inquiète  des  grands  pro- 
grès de  l'influence  de  TAllemagne  dans  l'Empire  ottoman  et  de 
sa  poussée  vers  l'Euphrate,  semblait  avoir  renoncé  à  fortifier  et  à 
défendre  une  Turquie  qui  paraissait  inféodée  au  germanisme. 
On  s'est  demandé,  malgré  cela,  si  TAngleterre,  par  ses  agens 
ou  par  ses  nationaux,  n'aurait  pas  favorisé  l'éclosion  d'un  mou- 
vement libéral  pour  renverser  ou  amoindrir  l'autorité  d'un  Sultan 
ami  de  l'Allemagne.  L'hypothèse  inverse  a  été  faite  aussi,  non 
sans  certaines  vraisemblances  :  on  a  cru  voir,  dans  les  événe- 
mens  actuels,  un  mouvement  concerté  entre  le  Sultan,  l'AUe- 


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1S4  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

magne  et  les  Jeunes  Turcs  pour  couper  court  aux  interventions 
réformatrices  de  TEurope  et  pour  répondre  à  Tentente  nouvelle 
de  l'Angleterre  et  de  la  Russie  dans  les  questions  balkaniques. 
En  d'autres  termes,  dans  Tune  ou  l'autre  hypothèse,  la  crise 
actuelle  ne  serait  qu'un  épisode  de  la  rivalité  qui  met  face  à 
face,  dans  le  monde  entier,  l'influence  anglaise  et  l'influence 
germanique. 

Ce  sont  là,  croyons-nous,  des  vues  qui  ont  cessé,  pour  le  mo- 
ment, d'être,  vraies.  Il  est  certain,  et  nous  l'avons  dit  nous- 
même  (1),  que,  jusqu'à  ces  derniers  jours,  si  l'Empire  ottoman, 
et  particulièrement  la  question  de  Macédoine,  intéressait  tant 
la  politique  générale  et  inquiétait  l'Europe,  c'est  que,  sous  les 
dehors  de  la  question  d'Orient,  les  grandes  rivalités  européennes 
apparaissaient.   Mais  il  est  non  moins  certain  que,  par  l'ini- 
tiative des  Jeunes  Turcs,  le  point  de  vue  a,  du  jour  au  lende- 
main, changé  cap  pour  cap.  Les  questions  ne  se  posent  plus 
aujourd'hui  comme  elles  se  posaient  hier:  les  Turcs  sont  inter- 
venus comme  une  cause  efficiente  dans  leurs  propres  destinées. 
Ce  mouvement  qui  change  la  face  des  choses  dans  TEmpire 
ottoman,  l'Europe  le  regarde  avec  une  sympathie  réelle,  d'abord 
parce  que  les  intentions  et  les  premiers  actes  des  réformateurs 
méritent  l'estime,  parfois  même  l'admiration;  ensuite,  et  sur- 
tout, parce  que  les  puissances  ne  s'engageaient  qu'à  contre-cœur, 
lentement  et  en   sondant  le   terrain,  dans  ce  labyrinthe   des 
questions  orientales  où  l'on  sait  bien  comment  on  entre,  mais 
d'où  on  ne  sait  ni  quand  ni  comment  on  sortira.  L'Europe  est 
aujourd'hui  résolument  pacifique;  elle  ne  voyait  pas  sans  an- 
goisse se  préparer  des  complications  dans  cet  Orient  d'où  sont 
sorties  tant  de  guerres  stériles.  Devant  les  pièges  redoutables 
de  la  question  macédonienne,   elle  hésitait  :  si   les   Turcs  lui 
offrent  une   is^ue,  elle   en   profitera  avec  joie;   s'ils  peuvent 
résoudre  eux-mêmes  la  vieille  question  d'Orient,  elle  y  applau- 
dira de  bon  cœur.  Nous  ne  serions  pas  surpris  que  telles  aient 
été  les  réflexions  qu'ont  échangées  les  souverains  de  l'Europe 
dans  les  visites  qu'ils  viennent  de  se  faire.  C'est,  en  tout  cas,  ce 
que  la  Russie  et  l'Angleterre  ont  fait  savoir  aux  cabinets  euro- 
péens. La  Russie  a  ajouté  qu'elle  retirait  provisoirement  ses  pro- 
jets de  réformes  pour  la  Macédoine,  se  réservant  de  les  repré- 

(1)  Voyez  notamment  la  conclusion  de  notre  récent  livre  :  VEurope  et    VEm" 
pire  ottoman  (1  vol.  in-8,  Perrin^. 


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f^^yt 


LA   TURQUIE   NOUVELLE.  155 

senter  si  les  réformes  entreprises  par  les  Ottomans  eux-mêmes 
venaient  à  échouer  ou  paraissaient  insuffisantes.  Rien  de  plus 
sage  que  cette  expectative  sympathique.  La  Russie  est  bien  dés- 
abusée aujourd'hui  de  la  politique  balkanique;  il  y  a  tout  lieu 
de  croire  qu'elle  ne  cherchera  pas  à  brouiller  les  cartes. 

Quant  à  l'Angleterre  et  à  l'Allemagne,  si  elles  avaient  fait  les 
calculs  qu'on  leur  a  prêtés,  il  se  pourrait  qu'elles  en  fussent,  en 
définitive,  les  mauvaises  marchandes.  Loin  que  la  crise  actuelle 
aboutisse  à  une  dislocation  ou  à  un  affaifilissement  de  l'Empire 
ottoman,  les  réformateurs  ont,  au  contraire,  l'ambition  de  le  gal- 
vaniser et  de  le  soustraire  aux  influences  trop  envahissantes  des 
puissances  étrangères,  quelles  qu'elles  soient;  et  déjà  l'on  an- 
nonce que  le  nouveau  gouvernement  demanderait  une  revision 
des  contrats  relatifs  au  chemin  de  fer  de  Bagdad.  En  Allemagne 
cependant,  ni  la  presse,  ni  l'opinion  ne  semblent  s'émouvoir; 
peut-être  espère-t-on  que  le  Sultan  restera,  à  la  fin,  «  le  maître 
de  l'heure;  »  peut-être  sait-on,  à  Berlin,  ses  secrets  desseins 
depuis  que  le  baron  Marschall  est  venu  conférer  avec  l'Empereur 
et  avec  le  prince  de  Bûlow?  En  Angleterre,  la  presse  et  l'opinipn 
restent  favorables  au  mouvement  du  Comité  Union  et  Progrès; 
elles  voient  avec  plaisir  l'arrivée  au  pouvoir  d'un  parti  qui  so 
réclame  des  idées  libérales  anglaises  et  françaises  et  surtout 
l'effondrement  d'un  gouvernement  auquel  l'Allemagne  semblait 
avoir  lié  ses  intérêts  et  qui  avait  pour  elle  des  complaisances 
particulières.  Mais,  s'il  y  a  une  Jeune  Turquie,  il  y  a  aussi  une 
Jeune  Egypte;  il  y  a  un  khédive,  vassal  du  Sultan,  que  son 
peuple  sollicite  de  donner,  lui  aussi,  une  Constitution,  de  régé- 
nérer l'Egypte,  de  la  libérer  de  l'étranger.  Voilà,  pour  l'Angle- 
terre, une  préoccupation. 

Il  y  en  a  d'autres  pour  toutes  les  puissances.  Les  sympathies 
de  l'Europe  pour  le  mouvement  «  jeune  turc  »  sont  réelles,  mais 
elles  sont  conditionnelles.  Et  déjà  le  programme  du  cabinet  pré- 
sidé par  Kiamil-pacha  a  causé  quelque  surprise  :  il  annonce 
qu'il  «  s'efforcera  de  supprimer,  avec  le  consentement  des  Etats 
intéressés,  les  formes  exceptionnelles  dont  les  sujets  de  quelques 
Etats  jouissent  en  Turquie  en  dehors  des  règles  générales  du 
droit  international,  en  vertu  de  certains  anciens  traités  et  do 
quelques  usages  et  vieilles  coutumes.  On  s'efforcera  de  créer 
une  situation  générale,  pouvant  inspirer  confiance  à  tous  et 
faire  comprendre  même  aux  étrangers  l'inutilité  de  leurs  privi- 


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15G  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

lèges.  »  Il  s  agit  de  la  suppressiou  des  Capitulations.  Le  même 
programme  parle  de  «  la  revision  des  traités  de  commerce.  » 
Et  voilà,  du  coup,  tous  les  intérêts  alarmés.  Le  ministère,  pour 
son  début,  a  commis  une  erreur  do  tactique  qui  révèle  bien  l'es- 
prit «  nationaliste  »  et  les  méthodes  doctrinaires  du  Comité 
Union  et  Progrès.  Dans  quelques  années,  quand  le  nouveau 
régime  se  sera  installé,  quand  le  gouvernement  issu  de  la  révo- 
lution se  sera  affermi  et  aura  fait  ses  preuves,  quand  les  tribu- 
naux seront  imbùs  d'un  esprit  nouveau,  il  sera  temps,  peut-être, 
de  parler  de  l'abandon  des  Capitulations;  jusque-là,  il  faut 
attendre.  «  La  Turquie  est  maintenant  à  un  niveau  moral  tel  qu'il 
faudra  tenir  compte  de  ses  susceptibilités,  »  disait  récemment 
l'un  des  inspirateurs  du  mouvement,  en  faisant  allusion  au 
retrait,  qu'il  souhaite  spontané,  des  officiers  chargés  de  la  réor- 
ganisation de  la  gendarmerie  en  Macédoine:  la  phrase  est  carac- 
téristique. Il  est  certain  que  la  Turquie  fait  un  admirable  effort, 
auquel  toutes  les  puissances  civilisées  applaudissent,  pour  s'éle- 
ver (c  à  un  niveau  moral  »  supérieur;  mais  il  est  non  moins  cer- 
tain quïl  ne  faut  pas  se  hâter  de  proclamer  qu'elle  y  a  réussi  ; 
elle  y  travaille.  En  politique,  il  s'agit  d'intérêts,  et  les  étran- 
gers n'ont  pas  à  juger  des  cœurs,  mais  des  actes.  Ils  ne  se  refu- 
seront à  rien  de  ce  qui  sera  juste  quand  l'heure  en  sera  venue, 
mais  il  faut  attendre  que  les  mœurs  de  la  liberté  aient  poussé 
des  racines  profondes  dans  le  pays. 

Les  Jeunes  Turcs  permettront  à  notre  sympathie  de  leur  dire 
ces  vérités  et  de  leur  signaler  ces  périls.  Dans  l'Empire  ottoman, 
ce  sont  les  capitaux  européens,  français,  allemands  et  anglais  en 
particulier,  qui  ont  tout  fait  ;  le  pays  ne  peut  pas  vivre  sans  eux  ; 
l'argent  européen,  les  cerveaux  européens  sont  mêlés  à  toute 
l'activité,  à  toute  la  vie  turques.  Les  réformateurs  ont  l'intention 
de  respecter  tous  ces  intérêts;  ils  l'ont  dit,  et  le  choix  d'un  mi- 
nistre des  Travaux  publics  comme  Gabriel-effendi-Noradounghian 
en  est  la  preuve;  ils  annoncent  qu'un  conseiller  français  sera 
chargé  de  la  réforme  des  finances,  un  anglais  de  celle  de  la 
marine,  un  allemand  de  celle  de  l'armée.  Mais  il  suffirait  de 
quelques  mesures  trop  hâtives  ou  seulement  de  quelques  pa- 
roles imprudentes  pour  alarmer  l'Europe  et  amener  des  compli- 
cations que  peut-être  certains  États  verraient  sans  déplaisir.  La 
question  du  chemin  de  fer  de  Bagdad  est  dangereuse.  La  Bosnie, 
dit-on>  demanderait  à  envoyer  des  députés  au  Parlement  de 


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LA    TURQUIE   NOUVBLLB.  15? 

Constantinople  ou  chercherait  à  obtenir  une  constituhon  parti- 
culière :  voilà  de  quoi  alarmer  TAutriche.  La  question  du 
sandjak  de  Novi-Bazar,  celle  du  chemin  de  fer  qui  le  traverse, 
de  Serajevo  à  Mitrovitza,  sont  grosses  des  pires  difficultés.  Il  y 
a  aussi  une  question  arabe  qui  intéresse  TAngleterre,  une  ques- 
tion du  Liban  qui  nous  touche;  il  y  a  une  question  armé- 
nienne; il  y  a  le  problème  général  de  Tavenir  des  entreprises 
européennes;  il  y  a  la  question  des  langues;  il  y  a  les  questions 
religieuses  :  on  en  ferait  un  catalogue  !  Toutes  ces  difficultés  ne 
sont  pas  insolubles,  mais  il  faut  y  toucher  d'une  main  très 
légère,  les  aborder  en  s'inspirant  de  la  justice,  sans  espérer 
trouver  les  solutions  toutes  faites  dans  les  principes  d'un  droii 
abstrait  et  absolu.  Il  faut  surtout  sérier  les  questions  et  attendre 
beaucoup  du  temps.  Des  plus  justes  principes,  une  application 
précifiitée  peut  faire  sortir  les  plus  injustes  conséquences. 

Nous  avons  tenu  à  ne  rien  cachei:  des  périls  dont  certaine- 
ment plusieurs  seront  épargnés.à  la  Turquie  nouvelle,  mais  dont, 
certainement  aussi,  plusieurs  se  dresseront  devant  elle;  nous 
estimons,  ce  faisant,  avoir  donné  au  mouvement  du  Comité 
Union  et  Progrès  la  meilleure  marque  des  sympathies  qu'il 
nous  inspire.  Nous  n'en  sommes  que  plus  fort,  sous  les  quelques 
réserves  que  nous  avons  dû  faire,  pour  dire  combien  son  succès 
nous  parait  souhaitable.  Ce  succès,  nous  Tespérons  fermement. 
D'échecs  anciens,  il  n'y  a  pas  de  raisons  de  conclure  à  un  échec 
futur,  et  de  ce  qu'il  surgira  des  difficultés,  il  ne  s'ensuit  pas 
qu'une  entreprise  si  bien  commencée  soit  destinée  à  échouer. 

Un  souffle  puissant  soulève  tout  l'Orient,  fait  tressaillir  au 
loin  la  vieille  Asie  depuis  le  Bosphore  jusqu'au  Gange  ;  le  monde 
musulman  tout  entier,  attentif  et  frémissant,  attend  son  heure, 
se  prépare.  Au  nom  des  grandes  idées  de  liberté  des  hommes  et 
de  liberté  des  peuples,  de  fraternité  universelle,  d'égalité  des 
races  et  des  classes,  d'égal  respect  de  toutes  les  confessions  re- 
ligieuses, les  peuples  orientaux,  si  longtemps  immobiles  et 
muets,  entrent  en  branle.  Après  la  Russie  et  les  pays  balka- 
niques, le  mouvement  transfigure  la  Perse  et  la  Turquie.  Cet 
irrésistible  levain  de  liberté,  cette  i\Tesse  prodigieuse  des 
esprits  et  des  cœurs,  cette  fanfare  de  grands  mots  dont  le  contenu 
échappe  à  l'analyse  et  qui  pourtant  ont  bouleversé  le  monde, 
cette  puissance  d'illusions  qui  se  transforme  en  une  formidable 


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1S8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

puissance  d'action,  tout  cela  vient  de  nous,  tout  cela  vient  de 
France.  Cette  révolution  qui  s'accomplit  au  chant  de  la  Marseil- 
laise ^  comment  ne  la reconnaftrions-nous  pas?  Elle  est  fille  de  la 
Révolution  française.  Saluons-la  au  passage,  cette  infatigable 
ouvrière  de  bien  et  de  mal,  de  destruction  et  de  rénovation. 
Dans  sa  carrière 'prodigieuse,  voici  maintenant  qu'elle  s'installe 
à  Constantinoplei  à  Salonique,  à  Smyme,  à  Damas,  à  Bagdad,  & 
Jérusalem,  qu'elle  transforme  la  terre  du  mystère  et  de  l'iDamu- 
tabilité,  l'Orient  silencieux.  Quels  que  soient  maintenant  les 
événemens,  c'en  est  fait,  l'Orient  ne  retrouvera  plus  sa  longue 
immobilité  ;  il  est  entré  dans  le  torrent  de  la  vie  européenne  : 
les  idées  françaises  ont  passé  par  là. 

Gomment  les  sympathies  de  la  France  n'iraient-elles  pas  à 
une  tentative  si  généreuse,  à  une  révolution  dans  laquelle,  avec 
la  différence  des  milieux,  elle  reconnaît  ses  méthodes  et  ses 
principes.  Pourvu  que  ses  propres  droits  n'en  soient  point  lésés, 
non  seulement  elle  ne  cherchera  pas  à  créer  cle  difficultés  au 
nouveau  gouvernement,  mais  elle  l'appuierait  de  son  injOiuenee 
si  les  jours  de  péril  arrivaient  pour  lui  :  l'amitié  avec  l'Empire 
ottoman  est  l'une  des  plus  vieilles  traditions  de  la  politique 
française.  Le  comte  Ostrorog  écrit  :  «  Ce  spectacle  d'un  peuple 
arrivé  au  pouvoir  et  très  conscient  de  son  pouvoir,  qui  non 
seulement  acclame  la  liberté,  l'égalité,  la  fraternité,  mais  qui 
les  pratique  avec  un  enthousiasme  candide  et  doux,  est  bien  fait 
pour  persuader  les  plus  sceptiques  et  rassurer  les  plus  timorés.  » 
Sceptiques,  nous  sommes  excusables  de  l'être  un  peu,  nous  qui 
avons  fait  tant  de  révolutions  et  tant  parlé  de  fraternité  !  Mais 
personne  du  moins,  aux  premières  heures  d'une  crise  qui  sera 
très  longue,  ne  saurait  nier  les  services  que  les  réformateurs  du 
Comité  Union  et  Progrès  ont  rendus  à  leur  patrie.  Grâce  à 
leur  initiative  courageuse,  la  Turquie  ne  reverra  plus  le  régime 
d'oppression  qu'elle  a  connu  ;  ils  ont  balayé  pour  longtemps  Ja 
séquelle  des  mouchards,  des  voleurs,  des  derviches  et  des  astro- 
logues qui  captaient  la  confiance  du  Sultan  ;  ils  ont  jeté  dans  le 
pays  un  ferment  de  résurrection  et  de  progrès  qui  fera  tôt  ou 
tard  son  œuvre;  ils  ont  déchaîné  cette  force  sans  laquelle  rien 
de  grand  ne  se  fait  sur  la  terre  et  qui  s'appelle  la  foi. 
< 

René  Pimom. 


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DE 

L'ÉDUCATION  DE  L'ARTISTE 


Le  corps  humain  est  une  admirable  création,  à  la  fois  trèà 
compliquée  dans  sa  structure  et  très  simplement  adaptée  aux 
nombreuses  fonctions  qu'il  doit  remplir.  Capable  d'éducation,  i) 
peut  être  approprié  par  une  culture  intelligente  aux  diverses 
occupations  vers  lesquelles  chacun  de  nous  est  poussé  par  sa 
vocation  ou  par  la  nécessité.  Si  l'organisme  de  certains  animaux 
remporte  sur  le  nôtre,  comme  force,  agilité,  souplesse  ou  finesse 
de  perceptions  ;  si  beaucoup  d'entre  eux  possèdent  une  vue  plus 
perçante,  un  odorat  plus  subtil,  une  ouïe  plus  développée, 
l'homme  non  seulement  a  pu,  en  les  domestiquant  et  en  les 
dressant,  se  faire  d'eux  des  collaborateurs  et  utiliser  pour  son 
compte  leurs  qualités,  mais,  par  un  entraînement  graduel,  il  par- 
vient à  se  donner  à  lui-môme  celles  de  ces  qualités  qui  lui 
manquent.  Jeté  nu  et  sans  défense  sur  la  terre,  il  devait,  au 
début,  se  loger,  se  nourrir,  se  vêtir,  se  protéger  contre  les 
dangers  de  toute  sorte  dont  il  était  entouré.  Mais  à  la  longue,  à 
mesure  que  son  existence  devenait  moins  précaire,  il  a  pu  songer 
à  se  procurer  les  jouissances  plus  élevées  qui  lui  sont  réservées, 
celles  des  arts  notamment,  dont  seul  ici-bas  il  possède  le  privi- 
lège, et  développer  en  lui,  par  des  efforts  persévérans,  la  supé- 
riorité intellectuelle  et  morale  qui  devait  les  lui  assurer.  Nous 
nous  proposons  de  montrer  quelle  perfection  il  a  su  atteindre 
dans  l'éducation  de  ses  organes  et  les  merveilleux  résultats 
auxquels  il  est  arrivé,  mais  dont  une  longue  habitude  nous 


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160  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

empêche  d'apprécier  l'étendue  et  la  diversité.  Ce  n'est  pas  seule- 
ment à  Téducation  purement  physique  et  matérielle  de  nos 
organes  que  nous  en  tendons  nous  borner  ici  et  nous  nous  occupe- 
rons surtout  de  ce  qui  touche  à  l'instruction  de  l'artiste  et  par- 
ticulièrement du  peintre. 

I 

A  l'origine,  la  force  et  l'adresse  jouaient  un  rôle  capital  dans 
la  vie  humaine  :  jointes  à  l'intelligence  chez  les  mieux  doués, 
elles  faisaient  d'eux  des  chefs  dont  l'autorité  était  acceptée.  Déjà 
cependant,  malgré  le  peu  de  loisir  que  laissaient  à  l'homme  les 
difficultés  de  toute  sorte  avec  lesquelles  il  était  aux  prises,  cer- 
taines tentatives  esthétiques,  gauches  et  rudimentaires,  on  le 
comprend,  commençaient  à  trouver  place  dans  son  existence. 
C'étaient  les  cortèges  solennels,  les  cl\ants  grossiers,  les  fêtes 
étranges  qui  accompagnaient  les  premières  manifestations  de  la 
vie  religieuse  ou  familiale  ;  c'étaient  aussi  ces  dessins  tracés  d'une 
main  ferme,  parfois  même  singulièrement  habile,  sur  les  pierres, 
sur  les  os  polis,  sur  les  parois  des  cavernes  ;  ces  tatouages  aux 
vives  couleurs;  ces  parures  de  plumes,  ces  colliers  de  grains  ou 
de  minéraux  bruts,  essais  d'une  coquetterie  encore  barbare. 
Ainsi  qu'on  l'a  justement  remarqué,  tous  ces  documens  frag- 
mentaires légués  par  les  temps  préhistoriques,  nous  en  retrou- 
vons aujourd'hui  les  témoignages  chez  certaines  peuplades  reti- 
rées, que  la  dureté  du  climat  et  la  pauvreté  du  sol  ont  maintenues 
jusqu'à  notre  époque  dans  un  état  de  sauvagerie  absolue. 

Chez  les  races  plus  cultivées,  la  force  et  l'adresse  corporelle 
devenues  moins  nécessaires  ont  beaucoup  perdu  de  leur  prix. 
Cependant,  sous  des  formes  diverses,  elles  constituent  encore  le 
fond  de  nombreuses  professions  destinées  à  servir  à  l'amuse- 
ment des  foules  dans  nos  théâtres  et  nos  fêtes  foraines  :  lutteurs, 
dompteurs  d'animaux,  acrobates,  jongleurs,  coureurs,  équili- 
bristes,  qui,  façonnés  dès  l'enfance,  acquièrent  par  un  dressage 
méthodique  une  habileté  et  une  audace  qui  font  l'émerveille- 
ment des  spectateurs  et  fournissent  aux  sujets  les  plus  inventifs 
des  gains  considérables.  L'éducation  de  nos  organes  n'est  pas 
moins  profitable  aux  jouissances  et  aux  distractions  variées  que 
le  sport,  sous  toutes  ses  formes,  procure  aux  gens  qui  le  pra- 
tiquent. C'est  ainsi  que  l'escrime  mérite  ime  place  dans  l'hygiène 


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mw^iiim^^w^^' 


DE    ï/ÉDUCATlON    DE   l'aRTISTE.  161 

de  ceux  qui  lui  demandent  une  diversion  et  comme  un  contre- 
poids à  une  tension  d'esprit  trop  prolongée.  De  même  pour  les 
savans  ou  les  lettrés,  qui  exercent  des  professions  trop  séden- 
taires, on  n'imagine  pas  d'emploi  plus  réconfortant  de  leurs 
loisirs  que  les  séjours  et  les  ascensions  dans  la  haute  montagne 
Bien  des  mobiles  peuvent  y  amener  ceux  qu'attirent  les  sommets. 
En  même  temps  que  tous,  en  s'efforçant  d'y  atteindre,  acquiè- 
rent une  endurance  et  une  sûreté  de  marche  qui  leur  permet 
d'affronter  des  courses  souvent  longues  et  périlleuses,  quelles 
joies  sans  mélange  laissent  en  eux  le  souvenir,  les  impressions 
goûtées  sur  les  cimes,  l'aspect  grandiose  et  le  silence  de  ces 
augustes  solitudes,  les  horizons  infinis  qu'on  découvre  du  haut 
de  ces  pics  neigeux,  au  sein  de  ces  glaciers  immenses  où,  livrées 
à  elles-mêmes,  les  forces  de  l'univers  obéissent  aux  lois  éter- 
nelles qui  le  régissent!  De  même,  quelle  énergie  physique  et 
morale  développe  chez  les  explorateurs  la  traversée  de  ces 
contrées  mystérieuses  où  ils  ne  pénètrent  qu'au  prix  de  fatigues 
et  de  privations  de  toute  sorte,  dans  les  déserts  du  pays  de  la 
soif,  ou  les  hivernages  glacés  des  régions  polaires!  Les  eaux,  les 
champs,  les  forêts,  dont  les  vastes  étendues  nous  apparaissent 
vides  et  inanimées,  révèlent  à  l'œil  exercé  du  pêcheur  ou  du 
braconnier  le  poisson  ou  le  gibier  dont  une  observation  atten- 
tive leur  a  fait  connaître  les  gites,  les  habitudes  et  les  ruses. 

On  le  voit,  et  nous  pourrions  multiplier  ces  exemples,  tous 
ceux  qui  ont  à  donner  à  leur  corps  des  aptitudes  répondant  à  des 
nécessités  ou  à  des  goûts  spéciaux  arrivent  à  le  pourvoir  de 
qualités  appropriées  aux  fins  qu'ils  se  proposent.  Dans  un  ordre 
d'idées  plus  relevé,  c'est  par  une  accommodation  analogue  que  le 
lettré,  l'historien,  le  critique,  habitués  à  manier  des  livres,  y 
découvrent  d'un  coup  d'œil  rapide  la  page,  la  phrase,  le  mot 
décisif  qu'il  leur  importe  de  trouver.  De  même,  le  savant,  le 
botaniste,  le  physiologiste  acquièrent  ime  habileté  merveilleuse 
pour  préparer  les  matériaux  des  analyses  ou  des  expériences 
délicates  dans  lesquelles  ils  s'ingénient  à  reproduire  les  données 
des  phénomènes  ou  le  fonctionnement  des  organes  objets  de 
leurs  études.  Qu'il  s'agisse  de  mesurer  l'espace  ou  le  temps,  de 
doser  ou  de  peser  des  substances  presque  imperceptibles,  de 
sonder  TinQui  de  l'immensité  ou  l'infini  de  la  petitesse,  ils  se 
sont  créé  des  instrumens  d'une  précision  incroyable,  qui 
deviennent  conmie  le  prolongement  de  leurs  organes.  Grâce  à 
Tom  xLvii.  —  1908.  il 


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162  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

eux,  Tanatomiste,  le  chirurgien,  le  médecin  obtiennent  ce 
finesse  spéciale  du  tact,  de  Fouïe,  de  la  vue,  qui  leur  permet,  e 
scrutant  l'intérieur  du  corps  humain,  d'en  atteindre  les  plis  le 
plus  cachés;  d'écouter  par  Tauscultation  le  fonctionne men 
même  de  la  vie  ;  de  discerner,  parmi  les  bruits  les  plus  ténus  di 
cœur  ou  de  la  poitrine,  ceux  qui  sont  réguliers  ou  suspects  ;  de 
les  classer  pour  reconnaître  le  lieu  précis  et  le  caractère  plus  ov 
moins  grave  des  innombrables  maladies  auxquelles  nous 
sommes  exposés.  Mis  au  service  de  leur  intelligence  et  de  leur 
savoir,  ces  moyens  d'investigation  éclairent  très  efficacement  le 
diagnostic  des  grands  praticiens  et  ajoutent,  comme  ils  disent, 
des  yeux  au  bout  de  leurs  doigts.  En  même  temps,  munis  de 
leur  arsenal  opératoire,  les  chirurgiens  de  plus  en  plus  hardis 
manient  d'une  main  sûre  les  appareils  inventés  pour  palper, 
pincer,  tailler,  nettoyer,  broyer,  recoudre,  supprimer  ou  recon- 
stituer tous  les  élémens  détériorés  de  notre  organisme.  En 
dépit  de  ses  impuissances,  cette  lutte  contre  la  maladie  et  la 
souffrance,  engagée  depuis  qu'il  y  a  des  hommes,  a  pu,  en  ces 
derniers  temps  surtout,  acquérir  ime  efficacité  singulière,  et  les 
progrès  réalisés  à  cet  égard  sont  dus  à  cet  efl'ort  persévérant  de 
toutes  nos  facultés  physiques  ou  intellectuelles  associées  par  la 
science  moderne  à  la  recherche  de  la  vérité. 

II 

En  étendant  aux  arts  nos  observations,  nous  voudrions 
montrer  maintenant  les  résultats  que  peut  obtenir  une  éducation 
méthodique  de  nos  organes,  appropriée  à  chacun  d'eux.  Les 
exercices  spéciaux  auxquels  l'artiste  doit  se  livrer  sont  longs  et 
difficiles  et,  en  goûtant  les  jouissances  qu'ils  nous  valent,  nous 
ne  pensons  pas  assez  aux  efi'orts  qui  nous  les  ont  méritées. 

Si  la  musique  ne  prend  pas  conmie  les  arts  du  dessin  son 
point  d  appui  dans  la  nature,  c'est  à  elle  du  moins  qu'en  dehors 
de  la  voix  humaine  elle  emprunte  les  matériaux  des  divers 
instrumens  par  lesquels  elle  s'exprime.  Ces  instrumens,  avant 
d'atteindre  la  perfection  qu'ils  nous  ofi'rent  aujourd'hui,  ont  été 
Tobjet  d'études  prolongées;  il  a  fallu  bien  des  tâtonnemens 
pour  leur  donner  leur  forme  définitive  et  faire  de  chacun  d'eux 
un  type  accompli,  ayant  sa  sonorité  propre,  distincte  de  celle  des 
autres  instrumens,  mais  s'accordant  avec  eux.  Il  en  est  qui,  à' 


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DE  l'éducation  de  l'ahtiste.  163 

raison  de  leur  puissance  expressive ,  ont  acquis  une  importance 
prépondérante;  d'autres,  plus  modes  tes,  sont  réduits  le  plus 
souvent  au  r6le  de  comparses  et  d'accompagnateurs.  Parmi  les 
premiers,  les  instrumens  à  cordes,  —  le  violon  et  ses  dérivés, 
l'alto,  le  violoncelle  et  la  contrebasse,  —  occupent  le  premier 
rang.  Leur  fabrication  a  exercé  la  dextérité  et  Tintelligence  de 
plusieurs  générations  de  facteurs  qui  ont  laissé  des  noms  et  créé 
des  modèles  restés  célèbres.  La  qualité  des  bois,  leurs  propriétés, 
la  structure  de  leurs  formes  délicates  qui  rappellent  celles  de  la 
poitrine  humaine,  en  font  des  chefs-d'œuvre  très  recherchés  des 
amateurs  et  qui  atteignent  aujourd'hui  des  prix  fort  élevés. 
Suivant  leur  portée  respective,  les  instrumens  à  cordes  ont  pour 
eux  la  continuité  absolue  des  sons,  c'est-à-dire  la  faculté  de 
passer  par  degrés  insensibles  d'une  note  quelconque  à  la  note 
immédiatement  supérieure  ou  inférieure.  On  reste  émerveillé  de 
la  correction  irréprochable  où  atteint  l'artiste  de  talent  et  des 
problèmes  multiples  qu'il  est  en  état  de  résoudre  pour  obtenir 
la  note  juste,  enûer  ou  diminuer  progressivement  un  son  isolé, 
le  lier  aux  autres  en  tenant  toujours  compte  des  modifications  de 
rythme  les  plus  subtiles.  Des  exercices  gradués,  répétés  chaqtie 
jour  pendant  plusieurs  heures,  ont  pour  objet  l'éducation  de  son 
oreille  et  de  ses  mains  et  le  mettent  ainsi  en  mesure  de  posséder 
toutes  les  ressources  de  son  instrument.  Et  ce  n'est  là  cependant 
que  la  partie  en  quelque  sorte  matérielle  de  sa  tâche  qui,  pour 
être  efficace,  exige  le  concours  d'une  volonté  et  d'une  intelli- 
gence toujours  vigilantes  quand  il  s'agit  d'interpréter  les  maîtres, 
et  de  donner  à  chacune  de  leurs  œuvres  le  caractère  et  le  style 
qui  lui  conviennent.  Il  semblerait  que,  préparé  par  des  études  si 
difficiles,  le  jeu  des  exécutans  dût  se  ressembler  et  aboutir  à  une 
certaine  uniformité.  Si  c'est  le  cas  pour  les  talens  médiocres,  les 
artistes  supérieurs  ne  sauraient  se  contenter  de  ce  niveau  moyen. 
Mais  il  leur  faut  redoubler  d'efforts  pour  manifester,  en  même 
temps  que  l'originalité  des  grandes  œuvres,  leur  propre  origina- 
lité. Avec  des  nuances  cependant  très  prochaines,  des  différences 
individuelles  très  marquées  peuvent  exister  dans  cette  interpré- 
tation, à  raison  de  la  diversité  des  moyens  et  des  sentimens  des 
exécutans.  Il  y  a  tant  de  choses  dans  ces  œuvres  que,  sans  trahir 
les  modèles,  chacun  peut  s'appliquer  à  en  exprimer  des  beautés 
différentes,  insister  sur  les  côtés  qui  le  touchent  davantage,  ou 
qui  sont  le  plus  en  rapport  avec  sa  propre  personnalité. 


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164  REVUE  DES  DRUX  MONDES. 

Les  difficultés  que  présente  l'étude  des  instrumens  à  vent,  si 
elles  ne  sont  pas  les  mêmes,  sont  cependant  analogues  à  celles 
qu'offrent  les  instrumens  à  cordes.  Ce  que  la  main  et  l'archet  font 
pour  ceux-ci,  le  souffle  doit  le  faire  pour  les  premiers,  c'est-à- 
dire  prendre  à  temps  ou  retenir  la  respiration,  donner  aux  sons 
la  netteté,  la  grftce,  la  légèreté,  la  gravité  et  la  profondeur, 
l'éclat  ou  le  mordant,  toutes  les  qualités,  en  un  mot,  qui  font  le 
charme  de  ces  instrumens. 

Nous  n'avons  pas  à  dire  ici  quelle  est  la  puissance  expressive 
d'un  orchestre  d'élite,  alors  qu'avec  des  talens  supérieurs  toutes 
les  ressources  combinées  des  souorités  et  des  rythmes  sont 
mises  au  service  d'une  grande  œuvre  musicale.  Sous  la  direction 
d'un  chef  habile,  gr&ce  à  l'homogénéité  parfaite  qu'il  peut 
obtenir  de  ses  collaborateurs,  un  tel  orchestre  devient  comme  un 
instrument  unique  doué  d'une  puissance  merveilleuse.  Animés 
d'un  même  esprit,  tous  les  exécutans  mettent  au  service  de  la 
pensée  du  maître  leurs  talens  unis  pour  une  action  commune, 
avec  les  qualités  de  discipline,  d'initiative  ou  de  discret  efface- 
ment qui  font  les  interprétations  accomplies. 

S'il  ne  dispose  pas  de  la  parfaite  continuité  de  sons  que  pos- 
sèdent les  aubes  instrumens,  le  piano  rachète  pour  le  musicien 
cette  défectuosité  en  lui  fournissant,  pour  ainsi  dire,  l'équivalent 
d'un  orchestre.  Un  pareil  avantage  explique  l'importance  qu'a 
prise  le  piano  et  les  efforts  des  facteurs  et  des  virtuoses  pour  en 
perfectionner  la  fabrication  et  le  jeu. 

On  sait  ce  que  les  uns  et  les  autres  ont  fait  pour  développer  sa 
puissance,  régler  son  timbre,  amplifier  ou  diminuer  chez  lui  la 
résonance  des  sons.  Qu'on  songe  aussi  à  la  quantité*  et  à  la 
complication  des  exercices,  —  véritable  fléau  de  certaines  habi- 
tations parisiennes,  —  auxquels,  dès  l'âge  le  plus  tendre,  sont 
astreints  ceux  qui  veulent  devenir  des  virtuoses.  La  plupart  des 
grands  compositeurs  :  Bach,  Mozart,  Beethoven,  Mendelssohn, 
Schumann  ont  été  des  pianistes  de  premier  ordre.  L'instanta- 
néité à  laquelle  parviennent  certains  musiciens  pour  s'acquitter 
avec  aisance  d'actes  cependant  très  complexes,  comme  celui  du 
déchiffrement,  par  exemple,  tient  vraiment  du  prodige  et  semble 
presque  incompréhensible.  Mendelssohn  se  faisait  un  jeu  de 
lire  et  d'interpréter  à  première  vue,  d'une  manière  irréprochable, 
les  œuvres  les  plus  difficiles.  M.  Camille  Saint-Saëns,  qui,  de 
bonne  heure,  a  su  développer  en  lui  des  dons  naturels  tout  à 


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DE  l'éducation  de  l'artiste.  <65 

fait  remarquables,  est  la  preuve  vivante  des  résultats  auxquels 
peut  atteindre  une  organisation  telle  que  la  sienne,  secondée  par 
an  travail  intelligent.  Un  soir,  chez  lui,  comme  il  venait  de  rece- 
voir l'exemplaire  d'une  partition  qu'il  avait  hâte  de  connaître,  je 
Tai  vu  se  mettre  au  piano  et  interpréter  cette  œuvre,  nouvelle 
pour  lui,  en  donnant  à  chaque  morceau  le  caractère  qui  lui 
convenait.  Qu'on  pense  à  la  série  d'opérations  compliquées  que 
le  maître  réaljsait  ainsi  en  quelque  sorte  simultanément,  avec 
une  aisance  et  un  entrain  surprenans.  Il  lui  fallait,  en  effet, 
embrasser  d'un  seul  coup  d'œil  toutes  les  portées  d'une  page  pour 
démêler  à  travers  les  diverses  parties  des  instrumens  et  du  chant, 
celles  qui,  étant  essentielles,  méritaient  d'ôtre  retenues,  les  trans- 
poser au  piano,  en  mettant  la  suite  et  la  cohésion  nécessaires 
dans  le  jeu  de  ses  deux  mains;  découvrir  par  avance  l'ordre  et 
le  progrès  des  idées,  la  façon  dont  elles  étaient  développées,  le 
lien  qu'elles  offraient  çntre  elles  ;  tout  cela,  sur-le-champ,  comme 
au  môme  instant,  avec  une  rapidité  et  une  décision  que  lui  seul 
pouvait  trouver  naturelles. 

Chez  certains  artistes  privilégiés,  d'autres  dons  ne  sont  pas 
moins  merveilleux,  la  mémoire  musicale  notamment,  qui, 
cultivée,  arrive  à  faire  de  chacun  d'eux  comme  un  répertoire 
complet  de  toutes  les  œuvres  importantes  produites  par  leur  art. 
Et  ce  n  est  pas  seulement  la  précision  et  l'abondance  de  ces 
souvenirs  qui  sont  étonnantes,  c'en  est  aussi  la  persistance  après 
de  longs  intervalles.  Pour  le  compositeur,  aussi,  quelle  faculté 
mystérieuse  que  d'entendre,  en  soi-même,  chanter  l'inspiration 
et,  dès  la  première  éclosion  de  l'idée,  de  pressentir,  comme  par 
une  divination  immédiate,  les  moyens  d'expression  qu'elle  doit 
recevoir  et  les  développemens  qu'elle  comporte  ! 

La  perfection  à  laquelle  sont  arrivés  les  orchestres  les  plus 
réputés,  comme  celui  du  Conservatoire,  se  manifeste  pour  les 
violons,  non  seulement  à  notre  oreille,  mais  à  nos  regards  eux* 
mêmes  par  la  régularité  absolue  des  gestes  de  ces  virtuoses. 
Qu'on  observe,  par  exemple,  la  symétrie  toujours  pareille  de 
leurs  archets  constamment  alignés  d'une  façon  identique,  dans 
les  rythmes  les  plus  lents  ou  les  plus  rapides,  tous  régis  par 
la  discipline  à  laquelle  ils  obéissent.  Uu  moins  leur  tâche  est-elle 
tracée  et  leur  action  combinée,  en  vue  d'un  but  nettement  dé- 
fini. Que  dire,  en  revanche,  de  ces  improvisations  musicales 
d'un  orchestre  entier,  telles  qu'elles  étaient  réalisées  à  l'Expo- 


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166  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ftition  imiTerselle  de  1867,  par  ces  troupes  de  tziganes,  très 
répandues  aujourd'hui,  mais  qui  parurent  alors  une  véritable 
révélation.  En  compagnie  d'un  compositeur  éminent,  désireux, 
comme  moi,  de  les  entendre,  j'étais  convenu  d'un  rendez-vous 
avec  M.  Szarvady,  le  mari  de  &P^  Wilhelmine  Clauss,  la  célèbre 
pianiifte  récemment  décédée.  Ck)nnais8ani  leur  chef,  M.  Szarvady, 
son  compatriote,  lui  signalait  notre  présence  et  l'incitait  à  faire 
de  son  mieux.  Ce  chef,  un  petit  homme  roux,  pâle  et  grêle,  dont 
les  yeux  illuminaient  le  visage,  annonçait  brièvement  à  ses  mu* 
siciens  la  tonalité  du  thème  initial,  une  sorte  de  prélude,  lent, 
un  peu  vague,  destiné  à  les  mettre  en  communication  avec  le 
public.  Puis,  d'un  mouvement  brusque,  le  signal  était  donné  par 
lui  ety  animée  d'un  même  soufQe,  la  troupe,  obéissant  à  je  ne  sab 
quel  courant  magnétique,  entrait  en  branle.  Que  tout  fût  excel- 
lent et  de  valeur  égale  dans  les  inventions  de  ces  exécutans,  que 
leur  entrain  constant  ne  fût  pas  mêlé  [de  quelques  incohérences, 
je  ne  saurais  le  prétendre.  Mais  bientôt,  sous  le  regard  farouche 
et  impérieux  du  maître,  ils  retrouvaient  leur  cohésion,  leur  as- 
surance. Celui-ci  paraissait  être  partout  à  la  fois;  les  pressant, 
les  retenant  tour  à  tour,  il  se  faisait  comprendre.  À  certains 
momens,  quittant  le  bâton  de  commandement,  il  prenait  lui- 
même  son  violon  et,  de  quelques  notes  jetées  à  la  h&te,  il  préci- 
sait un  mouvement,  affirmait  une  direction.  L'idée  ébauchée  par 
lui  était  aussitôt  saisie  au  vol,  acceptée  et  complétée  par  tous. 
A  la  fois  indépendans  et  dociles,  ils  ne  semblaient  plus  qu'un 
seul  être,  possédé  du  démon  de  la  musique.  Comment  se  com- 
prenaient-ils ainsi,  sans  échanger  une  parole?  Quelle  fougue  les 
envahissait  alors  et  les  élevait  en  quelque  sorte  au-dessus  d'eux- 
mêmes?  Ils  auraient  été  incapables  de  le  dire.  Et  quand,  à  la  fin, 
grisés  de  leur  propre  entrain,  stimulés  par  l'admiration  crois- 
sante du  public,  ils  entonnaient,  pour  conclure,  leur  hymne  na- 
tional, une  émotion  pareille  remplissait  le  cœur  de  tous.  Leurs 
auditeurs,  transportés  comme  eux,  restaient  subjugués  par  la 
beauté  imprévue  de  leurs  trouvailles  et  par  le  spectacle  de  leurs 
visages  transfigurés. 

III 

Pour  être  moins  apparente  dans  ses  manifestations,  l'éduca- 
tion des  organes  du  corps  humain  est  tout  aussi  nécessaire  dans 


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DE  l'éducation  db  l'artistb.  167 

les  arts  qui,  à  raison  du  rôle  important  qu'il  y  joue,  s'appellent 
les  arts  du  dessin.  Ainsi  que  l'œuvre  du  musicien,  celle  du 
peintre  est  soumise  à  l'obligation  de  l'unité;  mais  si  le  motif 
traité  par  le  premier  se  développe  successivement  dans  le  temps, 
le  peintre  n'a  pas  cette  ressource.  Il  lui  faut  choisir  dans  son 
sujet  le  moment  qui  lui  semble  le  plus  pittoresque,  et  grouper 
autour  de  ce  moment  décisif  les  particularités  qui  peuvent  lui 
servir  de  commentaire,  afin  de  donner  à  sa  représentation  toute 
la  clarté,  toute  l'éloquence  possibles.  C'est  l'observation  et  l'étude 
de  la  nature  qui  lui  fournissent  ses  moyens  d'expression,  et  les 
organes  qu'il  met  en  jeu  sont  différens  aussi  de  ceux  par  les- 
quels agit  le  musicien.  Les  formes  et  les  couleurs  dont  les  réa^ 
lités  qui  l'entourent  lui  ont  foi^mi  les  modèles,  c'est  par  son  œil 
que  le  peintre  les  perçoit,  par  sa  main  qu'il  les  reproduit,  en  in- 
sistant sur  les  traits  qui  répondent  le  mieux  à  son  idée.  C'est  donc 
de  l'éducation  parallèle  de  son  œil  et  de  sa  main  qu'il  doit  d'abord 
se  préoccuper. 

D'une  personne  à  l'autre,  les  visions  diffèrent  et  de  ce  fait 
déjà  résultent  des  différences  notables  entre  la  façon  dont  peuvent 
être  représentés  les  mêmes  objets.  Quand  on  parle  de  correc- 
tion dans  le  dessin,  ce  n'est  donc  que  d'une  correction  moyenne 
et  toute  relative  qu'il  s'agit.  En  présence  de  l'infinie  variété  des 
aspects  de  la  nature,  cette  tâche  de  l'artiste  est,  on  le  comprend, 
très  compliquée,  car,  de  toutes  les  parties ^de  son  œuvre,  le  dessin 
est  la  plus  essentielle.  C'est  lui  qui  en  constitue  le  fondement 
et  la  charpente  ;  c'est  sur  lui  que  tout  repose,  c'est  de  lui  que  tout 
dérive.  Aussi  convient-il  de  s'y  appliquer  sans  relâche  :  Nulla 
dies  sine  linea,  dit  le  proverbe.  Il  faut  avant  tout  habituer  l'œil 
et  la  main  à  mesurer  les  distances,  apprécier  les  directions, 
déterminer  les  contours  de  tous  les  objets.  Quant  à  ces  contours, 
tandis  que  la  longueur  et  les  inflexions  des  courbes  échappent 
à  nos  estimations,  celles  des  lignes  droites  nous  sont  plus  facile- 
ment accessibles.  De  même  que  le  géomètre,  pour  arriver  à 
l'évaluation  de  la  circonférence  du  cercle,  considère  celle-ci 
comme  un  polygone  formé  d'un  nombre  infini  de  côtés,  le  des- 
sinateur peut  aussi  décomposer  les  courbes  en  une  infinité  de 
lignes  droites  et,  par  une  série  d'opérations  successives,  se  rap- 
procher de  plus  en  plus  de  la  réalité.  Si  un  œil  exercé  arrive  à 
86  passer  de  ces  sortes  d'équarrissemens  qui  lui  servent  d'inter- 
médiaires, ils  restent  du  moins  au  service  de  l'artiste  comme  un 


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168  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

moyen  de  contrôle  et  de  repérage.  C'est  par  l'emploi  combina 
de  verticales  et  d'horizontales  que  nous  nous  rendons  compte 
de  l'assiette  des  terrains,  de  l'équilibre  des  eaux,  de  l'aplomb  des 
figures,  de  la  régularité  d'objets  disposés  symétriquement  par 
rapport  à  un  axe,  etc. 

Comme  le  musicien  d'ailleurs,  le  peintre  doit  transposer, 
puisqu'il  s'agit  pour  lui,  suivant  les  proportions  déterminées  par 
sa  toile,  de  tracer  sur  ime  surface  plane  l'apparence  d'objets 
ayant  chacun  leur  volume  et  occupant  des  positions  difi'éren tes 
dans  l'espace.  D'instinct  et  presque  sans  y  prendre  garde,  il  arrive 
à  triompher  d'une  autre  difficulté  :  celle  de  retenir  dans  son 
esprit  le  souvenir  des  formes  qu'il  a  sous  les  yeux.  Si  court 
qu'il  soit,  il  y  a,  en  effet,  un  intervalle  entre  le  moment  où  il 
regarde  ces  formes  et  celui  où  il  en  reproduit  l'image.  C'est  à 
développer  cette  faculté  que  s'applique  la  méthode  dite  à'Édu- 
cation  de  la  mémoire  pittoresque,  formulée  et  propagée  par 
M.  Lecoq  de  Boisbaudran,  et  qui  consiste,  après  avoir  mis  l'élève 
en  présence  du  modèle  qu'il  doit  représenter,  è.  dérober  ensuite 
ce  modèle  &  sa  vue  pour  qu'il  le  dessine  de  nouveau,  mais  cette 
fois  de  souvenir.  Grâce  à  une  série  d'exercices  logiquement 
combinés,  les  résultats  obtenus  par  cette  méthode  ont  été  remar- 
quables, et  cependant,  malgré  son  excellence,  attestée  par  les 
élèves  éminens  qu'elle  a  produits,  il  est  permis  d'affirmer  qu'elle 
n'a  pas  encore  reçu  dans  la  pratique  toute  l'importance  qu'elle 
mériterait.  Un  tel  procédé,  en  effet,  a  aussi  pour  objet  de  déve- 
lopper indéfiniment  l'esprit  d'observation,  de  révéler,  parmi  les 
traits  de  la  réalité  qu'il  convient  de  retenir,  ceux  qui  sont  essentiels 
et  vraiment  caractéristiques.  Il  s'applique  d'ailleurs  aussi  bien  à  la 
couleur  qu'au  dessin,  et  seul  il  permet  d'étudier  dans  la  nature 
les  effets  fugitifs  dont  la  rapidité  déconcerte  l'artiste  qui  veut  les 
reproduire.  La  nature,  on  le  sait,  ne  met  aucune  complaisance 
à  poser  devant  lui,  et  ses  aspects  sont  d'une  mobilité  incessante. 
Elle  fait  et  défait  à  chaque  instant  sous  nos  yeux  les  spectacles 
les  plus  séduisans.  Le  matin,  &  mesure  qu'il  travaille  à  une  étude 
en  plein  air,  le  paysagiste  s'aperçoit  que  la  lumière,  d'abord  douce 
et  voilée,  devient  de  plus  en  plus  éclatante  et  enfin  partout  égale, 
tandis  qu'inversement,  vers  le  déclin  du  jour,  c'est  l'obscurité 
qui  gagne  peu  à  peu,  jusqu'à  rendre  invisible  tout  ce  qui  nous 
entoure.  En  présence  d'une  pareille  instabilité,  il  faut  évidem- 
ment se  décider,  prendre  un  parti,  choisir  le  moment  qui  semble 


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"*T^. 


DE  l'éducation  de  l'artiste.  169 

le  plus  pittoresque  et  s'y  arrêter.  Pour  y  parvenir,  pour  conserver 
nettement  le  souvenir  de  ces  divers  aspects,  certains  artistes 
adoptent  des  modes  de  notations  plus  ou  moins  expéditifs,  appro- 
priés à  leurs  convenances  particulières,  principalement  des  séries 
de  chiffres  dont  la  succession  leur  permet  d'embrasser  l'échelle 
complète  des  valeurs  et  de  marquer  ainsi  leurs  relations  respec- 
tives. . 

Mais,  avant  d'arriver  &  établir  cette  notation  qui  suppose  déjà 
une  certain^  expérience,  il  est  bon  que  l'artiste  s'y  prépare  en 
peignant  des  objets  immobiles,  exposés  sous  une  lumière  &  peu 
près  constante.  L'étude  de  la  nature  morte  lui  en  fournit  les 
moyens.  Cette  étude  qui,  au  début  surtout,  doit  tenir  une  grande 
place,  il  importe  qu'il  ne  la  néglige  &  aucun  moment  de  sa  car- 
rière :  elle  a  fait  pour  certains  maîtres  une  part  notable  de  leur 
force.  En  cherchant  &  représenter  des  fleurs,  des  légumes,  des 
fruits,  des  animaux  morts,  des  objets  de  toute   sorte,  qu'ils 
peuvent  grouper  à  leur  gré,  et  en  s'efforgant  de  mettre  dans  leur 
exécution  toute  la  perfection  dont  ils  sont  capables,  ces  maîtres 
trouvent  l'occasion  d'un  travail  qui  peut  leur  être  singulièrement 
utile.  Rubens  s'y  est  plus  d'une  fois  appliqué;  et,  au  commence- 
ment de  sa  carrière,  Rembrandt  a  peint  pour  les  lettrés  de  Leyde 
plusieurs  de  ces  tableaux,  connus  sous  le  nom  de  VanitaSy  où  il 
avait  réuni  des  objets  symboliques,  emblèmes  de  la  fragilité  de 
la  vie  humaine.  Plus  tard,  il  ne  cessa  jamais  de  revenir  à  une 
pareille  pratique,  et  les  nombreux  spécimens  qu'on  en  peut 
relever  dans  son  œuvre  peint,  dessiné  ou  gravé,  attestent  le 
plaisir  et  le  profit  qu'il  y  trouvait.  Ce  procédé  d'étude,  érigé  en 
méthode,  entrait  dans  l'éducation  des  peintres  espagnols,  et  les 
Bodegones  de  Velazquez  sont  justement  célèbres  par  la  franchise 
élégante  de  la  facture  et  la  beauté  de  la  couleur.  On  peut  voir 
aussi  tout  ce  que,  dans  ces  humbles  sujets,  Chardin  a  su  mettre 
de  talent,  la  grâce  et  l'ampleur  de  sa  touche,  cette  bonhomie  et 
cette  savoureuse  simplicité  qui  le  font  reconnaître  entre  tous. 
Eugène  Delacroix  se  reposait  de  ses  grandes  compositions  déco- 
ratives en  peignant,  à  Champrosay,  les  fleurs  de  son  jardin,  et 
une  admirable  toile  de  la  collection  Moreau-Nélaton,  avec  ses 
pièces  de  gibier  mort  d'une  tonalité  si  éclatante,  nous  le  montre 
supérieur  en  ce  genre  aux  spécialistes  flamands  ou  hollandais 
les  plus  réputés.  Récemment  enfin,  les  tableautins  dans   les- 
quels Fantin-Latour  étudie  avec  amour  un  bouquet  de  modestes 


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170  EETUE  DB8  DEUX  MONDES. 

flenrettes,  quelques  vases  de  faïence  ou  d'argenterie  posés  sur 
on  guéridon,  ont  un  charme  d'intimité  et  de  distinction  que,  sauf 
dans  ses  meilleurs  portraits,  on  chercherait  en  vain  dans  ses 
autres  œuvres. 

Il  y  a  donc  là,  on  le  voit,  en  même  temps  qu'une  diversion  et 
une  détente  salutaires,  offertes  au  peintre,  une  occasion  pour  lui 
de  retrouver  les  enseignemens  que  procure  toujours  la  vue 
directe  de  la  nature,  et,  par  conséquent,  un  moyen  de  se  re- 
nouveler, de  s'affranchir  des  formules  dans  lesquelles,  livré  à 
lui-même,  il  tombe  inévitablement.  Ces  séances  consacrées  à 
Tétude  d'objets  qui  posent  complaisamment  devant  lui,  il  peut 
les  multiplier  à  son  aise  et  à  son  gré.  Elles  lui  permettent  de 
s'approprier  les  qualités  d'exécution  qui  lui  manquent,  et  conve- 
nablement variées  par  la  diversité  des  arrangemens  et  des  éclai- 
rages, elles  peuvent,  avec  les  exigences  sévères  qu'ail  y  doit  ap- 
porter, le  rendre  plus  maître  de  la  technique  de  son  art. 

Elles  ont  aussi  pour  objet  de  développer  en  lui  des  facultés 
d'observation  grâce  auxquelles  il  deviendra  graduellement  ca- 
pable d'aborder  la  représentation  du  mouvement  chez  les  êtres 
animés,  en  s'habituant  à  voir  vite  et  bien  ce  qu'il  veut  représenter. 

L'art  de  certains  peuples,  les  Chinois  et  les  Japonais  notam- 
ment, manifeste  à  cet  égard  des  dons  vraiment  remarquables, 
et  les  silhouettes  imprévues  qu'offrent  parfois  le  vol  des^oiseaux 
ou  les  attitudes  familières  des  quadrupèdes  ont  été  rendues  par 
eux  avec  une  justesse  et  une  vivacité  piquante,  qui  expliquent 
le  succès  obtenu  par  leurs  albums,  dès  leur  propagation  en 
Europe.  Du  reste,  chez  nous-mêmes  et  de  tout  temps,  il  s'est 
trouvé  des  artistes  particulièrement  doués,  capables  de  voir  et 
de  dessiner  avec  précision  les  phases  diverses  de  mouvemens 
dont  la  rapidité  déconcerte  les  visions  que  nous  considérons 
pourtant  comme  normales.  En  ces  matières,  le  point  délicat  est 
de  ne  pas  dépasser  une  juste  mesure  et  de  s'en  tenir  à  des  re- 
présentations d'ordre  moyen,  assez  explicites,  surtout,  pour  être 
accessibles  à  la  majorité  du  public.  Aller  plus  loin,  supposer 
chez  les  autres  une  organisation  exceptionnelle,  c'est  risquer  de 
n'avoir  plus  de  juges  et  de  franchir  les  limites  mêmes  de  l'art. 
Désireux  d'arriver  à  une  représentation  exacte  de  détails  diffici- 
lement observables,  certains  artistes,  pour  les  étudier  d'une 
manière  plus  précise,  s'efforcent  d'en  reproduire  sous  leurs  yeux 
la  fidèle  image,  grâce  à  des  dispositions  matérielles,  parfois  très 


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DE  L^ÉDUGATIOlf   DV  l'aRTISTB.  i7i 

ingénieuses,  inventées  à  cet  effet.  C'est  ainsi  que,  voulant  peindre 
Napoléon  I*'  cheminant  à  la  tête  de  ses  troupes  pendant  la 
retraite  de  Russie,  Meissonier  s'était  procuré  un  cheval  mar- 
chaiït  à  l'amble,  comme  ceux  que  l'Empereur  montait  d'habi- 
tude, et  à  côté  d'une  piste  établie  dans  sa  propriété  de  Poissy, 
il  faisait  construire  un  petit  chemin  de  fer,  le  long  duquel,  in- 
stallé lui-même  sur  un  siège  et  poussé  parallèlement  &  la  piste, 
avec  une  vitesse  pareille,  il  pouvait,  en  conservant  toujours  la 
même  distance,  noter  les  mouvemens  successifs  de  la  bête  et  du 
cavalier.  Si,  portés  à  ce  point,  les  scrapules  du  peintre  pou- 
Taient  sembler  exagérés,  ils  avaient  du  moins  pour  effet  de  lui 
procurer  une  sécurité  qu'il  jugeait  nécessaire  à  son  travail. 
C'est  instruit  par  une  série  d'observations  intelligemment  ima- 
ginées à  cet  effet,  que  Meissonier,  pendant  longtemps  cantonné 
dans  les  sujets  les  plus  simples  et  les  plus  calmes,  parvenait,  à  la 
fin  de  sa  vie,  à  aborder  les  données  les  plus  mouvementées  et  les 
plus  dramatiques,  ainsi  qu'il  l'a  fait  dans  sa  Revue  (TAusterlitz 
Un  de  mes  amis,  Aimé  de  Lemud,  qui,  vivant  en  Lorraine,  à 
l'écurt,  s'est  dérobé  obstinément  à  la  réputation  qu'il  méritait  et 
n'a  pas  dcmné  toute  sa  mesure  (1),  apportait,  dans  la  préparation 
de  ses  œuvres,  les  mêmes  exigences  de  vérité  et  de  conscience. 
Longtemps  occupé  d'un  Galilée  observant  les  autres,  qu'il  se  pro* 
posait  de  graver  comme  pendant  à  son  Beethoveriy  excellant 
d'ailleurs  aussi  bien  dans  la  pratique  de  la  sculpture  que  dans 
celle  du  dessin,  il  avait  modelé  en  argile  le  groupe  des  étudians 
oitourant  Galilée  sur  la  petite  plate-forme  de  l'Observatoire  où 
ils  étaient  réunis,  perdus  comme  lui  dans  la  contemplation  du 
de]  étoile.  Cette  maquette,  non  seulement  lui  avait  permis  de 
se  rendre  un  compte  exact  de  la  position  respective  des  person- 
nages figurant  dans  la  scène,  mais  en  l'exposant  aux  rayons  de 
la  lune,  il  avait  pu  à  la  fois  étudier  l'heure  la  plus  favorable  k 
l'effet  et  noter,  avec  leurs  valeurs,  la  répartition  des  ombres  et 
des  lumières  qui  pouvait  le  mieux  servir  à  la  réalisati(m  de  sou 

(!)  Fime  modertie  ombragense,  Lemud  n'a  jamais  consenti  à  sortir  d'une 
Nteito  et  d'une  obscurité  qui,  avant  tout,  lui  étaient  chères.  C'est  en  consultant 
son  œuTre  complet  réuni  au  Cabinet  des  estampes  par  le  comte  H.  Delaborde  et 
Georges  Duplessis,  snocessiTement  conserrateurs  de  ce  précieux  dépôt,  qu'on  peut, 
^9ffiéÊ  dee  titkograpbies  comme  Hélène  AdeUfreid,  Mailre  Wolframb,  U  Retour 
dee  cendrée  de  VEmpereur;  d'après  des  compositions  telles  que  celles  faites  pour 
les  Chaneone  de  Béranger;et  d'après  la  gravure  du  Beethoven,  conçue  et  exécutée 
par  lui.  cm'on  peut,  dis-je,  se  faire  une  idée  de  la  haute  valeur  d'un  tel  artiste. 


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172  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

idée.  II  avait  alors  peint  en  grisaille  une  esquisse  pleine  de 
grandeur  et  de  poésie.  Son  œuvre  était  prête,  elle  lui  aurait  fait 
le  plus  grand  honneur;  mais  poussé  invinciblement  par  des 
scrupules  religieux,  certainement  excessifs,  il  la  détruisait.  Il 
n'avait  fait  d'ailleurs,  en  recourant  à  la  sculpture,  qu'imiter 
Poussin.  Celui-ci,  à  son  arrivée  &  Rome,  fort  épris  de  Titien  et 
des  chàrmans  puUt  de  quelques-uns  de  ses  tableaux,  notam- 
ment de  VHommage  à  la  Fécondité  (alors  dans  la  collection 
Ludovisi),  avait  appris  de  ses  amis  l'Algarde  et  Duquesnoy,  à 
modeler  d'après  nature  des  enfans  nus  dans  toutes  les  positions, 
et  il  se  servait  ensuite  de  ces  statuettes  pour  peindre  les  amours 
et  les  anges  qu'il  voulait  introduire  dans  ses  compositions 
mythologiques  ou  religieuses. 

Bien  des  artistes,  ayant  à  placer  dans  leurs  œuvres  des  figures 
animées  de  mouvemens  très  rapides  pour  lesquels  les  modèles 
seraient  incapables  de  poser,  ont  cru  bien  faire  de  demander  à 
la  photographie  les  renseignemens  qu'ils  désiraient.  Dans  an 
article  publié  ici  môme,  le  Photographe  et  rArtisteyM.  R.  de  la 
Sizeranne,  avec  son  goût  éclairé,  les  mettait  en  garde  contre  les 
dangers  que  pouvaient  offrir  pareilles  consultations  (1).  Les 
progrès  récens  de  la  photographie  instantanée  font  apparaître 
plus  nettement  encore  ces  dangers  et  confirment  d'une  manière 
formelle  les  conclusions  en  quelque  sorte  prophétiques  de  M.  de 
la  Sizeranne  à  cet  égard.  En  insistant,  à  notfe  tour,  nous  vou-  , 
drions  ajouter  ici  quelques  observations  ayant  trait  à  ces  repré- 
sentations par  la  photographie  de  mouvemens  très  rapides, 
images  d'une  fidélité  indéniable,  mais  qui,  si  intéressantes 
qu'elles  soient  pour  lartiste,  exigent  cependant  de  sa  part  quelque 
réflexion  av^nt  d'être  acceptées  comme  des  modèles  à  suivre. 

Plus  encore  que  la  nature,  la  photographie,  même  entre  les 
mains  d'un  opérateur  habile,  reste  absolument  indifférente  à 
nos  conceptions.  Le  photographe,  après  qpi'il  a  choisi  son  motif, 
n'est  plus  libre  d'y  rien  changer.  La  composition  de  ce  motif  et 
l'effet  auquel  il  s'est  arrêté  lui  sont  formellement  imposés.  Entre 
les  détails  que  lui  offre  la  réalité,  il  lui  est  impossible  de  faire 
un  choix,  de  les  subordonner  les  uns  aux  autres,  de  supprimer 
ceux  qu'il  juge  inutiles,  d'insister  sur  ceux  qu'il  estime  plus 
importans.   La  nature  est  là;  sans  qu'il  puisse  l'interpréter,  il 

(!)  Voyez  la  Revue  du  15  février  1893. 

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%r 


DE  l'éducation  de  l'artiste.  173 

doit  la  reproduire  telle  qu'elle  est  devant  lui.  Son  appareil  est 
son  maître;  il  s'est  substitué  à  sa  personnalité.  Mettez  vingt 
photographes  munis  d'appareils  identiques  en  présence  d'un  mo- 
tif pareil,  les  vingt  photographies  obtenues  seront  elles-mêmes 
identiques.  Qu'il  s'agisse,  au  contraire,  de  vingt  artistes,  leurs 
vingt  figurations  seront  différentes.  Chacune  d'elles  exprimera 
en  quelque  manière  l'individualité  de  son  auteur,  manifestera 
ses  dons,  ses  qualités  acquises,  la  part  d'intelligence,  de  volonté 
et  de  talent  qui  lui  appartient.  L'un  s'y  montre  timide,  l'autre 
ardent  et  audacieux  ;  tel  voit  surtout  les  ensembles,  tel  autre  les 
détails;  chez  celui-ci,  le  dessin  est  correct,  mais  froid,  insignifiant; 
celui-là,  à  travers  ses  gaucheries,  laisse  découvrir  des  éclairs 
de  génie;  tous  ont  la  dose  d'originalité  qui  leur  est  propre. 

Pour  des  mouvemens  lents,  ceux  d'un  homme  en  marche, 
par  exemple,  la  photographie  instantanée  donne  des  résultats 
relativement  utilisables  et  logiques  ;  il  n'en  est  pas  de  même 
pour  des  mouvemens  brusques  et  rapides.  Examinons,  en  effet, 
une  série  d'épreuves  exécutées  d'après  les  diverses  phases  du 
saut  en  avant  :  au  début,  les  attitudes  du  corps  penché  pour 
l'élan  initial  annoncent  franchement  l'action;  mais  déjà,  vers 
le  milieu  de  la  course,  le  torse  devient  vertical  et,  à  la  fin  du 
trajet,  pour  faire  contrepoids,  le  corps  et  les  bras  sont  rejetés 
en  arrière,  sans  quoi,  sous  la  forte  poussée  de  la  projection^ 
le  visage  du  sauteur  irait  forcément  donner  en  terre.  Entre 
ces  trois  étapes,  on  peut  remarquer  une  série  de  positions  inter- 
médiaires, instructives  au  point  de  vue  scientifique,  puisque 
toutes  sont  motivées,  mais  très  inégalement  expressives  au  point 
de  vue  esthétique,  les  attitudes  du  début  étant  comme  démen- 
ties par  celles  de  la  fin  qui  reproduisent  inversement  les  pre- 
mières, et  par  conséquent  semblent  indiquer  une  action  absolu- 
ment contraire.  Encore  ici,  les  observations,  plus  simples  pour 
l'étude  des  mouvemens  de  l'homme,  sont  évidemment  aussi  plus 
faciles  que  pour  ceux  dû  cheval  qui,  dans  des  allures  vives, 
comme  le  trot  et  le  galop,  présente  des  conditions  d'équilibre 
plus  compliquées,  que  notre  œil  a  peine  à  percevoir  et  que  la 
photographie  instantanée  enregistre  très  clairement.  L'élran- 
geté  de  certains  mouvemens  qu'elle  nous  révèle  déroute  toutes 
nos  habitudes  et  nous  semble  tout  à  fait  invraisemblable.  Sup- 
posons, en  effet,  une  troupe  de  cavaliers  décrivant  vivement  une 
courbe  autour  d'un  axe.  Les  montures  de  ceux  de  ces  cavaliers 


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474  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qui  sont  placées  à  l'extrémité  mobile,  animées  d'une  vitesse  pro- 
gressivement plus  grande,  sont  obligées,  pour  conserver  leur 
aplomb,  de  se  pencher  en  dedans  de  la  circonférence  décrite  afin 
de  neutraliser  les  poussées  de  la  force  centrifuge  qui  les  pro- 
jetterait en  dehors  de  cette  circonférence.  Si  vrai  que  soit  ce 
mouvement,  il  ne  s'explique  que  par  celui  qui  le  précède  et  par 
celui  qui  le  suit.  A  le  considérer  isolément,  il  est  non  seule- 
ment inexpressif,  mais,  au  lieu  de  marquer  Faction,  il  la  contre- 
dit. Les  cavaliers  ainsi  représentés,  fixés  dans  un  équilibre  in- 
stable, ne  galopent  pas;  ils  vont  tomber.  Il  y  a  donc,  pour 
l'artiste  qui  veut  indiquer  un  mouvement,  nécessité  de  choisir 
entre  les  attitudes  consécutives,  celles  qui  répondent  le  mieux 
à  son  intention,  et  comme  les  images  qu'il  nous  offre  sont  im- 
mobiles, de  ne  s'arrêter  qu'aux  plus  significatives,  à  celles  qui 
produisent  sur  le  spectateur  une  impression  nettement  définie. 

L'intérêt  de  ces  représentations  instantanées,  dont  la  prodi- 
gieuse rapidité  dépasse  la  limite  de  nos  sensations,  est  donc,  on 
le  voit,  surtout  scientifique.  Elles  suffiraient  à  prouver  que  le 
domaine  de  Tart  est  distinct  de  celui  de  la  science.  Sans  doute, 
comme  le  disait  déjà  Platon,  il  n'y  a  pas  d'art  véritable  qui  ne 
s'appuie  sur  une  science  correspondante,  et  [c'est  de  l'accord 
intime  entre  la  pensée  et  ses  moyens  d'expression  que  procèdent 
les  chefs-d'œuvre.  Mais  cet  accord,  volontairement  consenti,  a 
ses  bornes;  il  ne  doit  jamais  aller  jusqu'à  l'esclavage.  La  ma- 
chine inventée  par  l'honmie  répète  automatiquement  des  opéra- 
ticms  identiques  ;  il  faut  que  le  travail  de  l'artiste,  au  contraire, 
reste  indéfiniment  libre  et  varié,  toujours  approprié  à  ses  inten- 
tions. 

Avec  la  finesse  de  leur  goût,  les  sculpteurs  grecs  de  la  belle 
époque  n'admettaient,  en  général,  que  la  représentation  des 
corps  au  repos,  ou  animés  de  mouvemens  peu  rapides.  Quand, 
par  hasard,  ils  avaient  à  en  figurer  d'autres,  leur  instinct  les  in- 
vitait à  ne  représenter  que  des  actions  bien  caractérisées.  Dans 
les  cavaliers  et  les  montures  des  frises  du  Parthénon,  les  atti- 
tudes sont  &  la  fois  logiques  et  vraies  ;  elles  s'expliquent  tou- 
jours d'elles-mêmes  et,  sans  qu'il  soit  besoin  de  commentaires, 
elles  répondent  admirablement  aux  convenances  du  sujet  et  au 
style  des  mouumens  où  s'encadrent  les  œuvres  des  sculpteurs. 

Il  ne  s  agit  d'ailleurs  que  d'une  vérité  purement  matérielle 
dans  les  différentes  représentations  que  nous  venons  d'examiner 


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DK   l'éducation    de    l' ARTISTE.  176 

Mais  l'art,  avec  des  visées  plus  hautes,  aborde  l'expression  des 
sentimens  les  plus  intimes  dans  ces  nuances  délicates  que  ré- 
vèlent plus  particulièrement  les  traits  du  visage.  Regardez  les 
photographies,  celles  du  cinématographe  par  exemple,  dans 
lesquelles  d'habiles  opérateurs  ont  cherché  à  en  fixer  les  diverses 
manifestations.  Ces  images  figées  trahissent  la  contrainte  et 
l'exagération  :  elles  manquent  de  vie  et  de  naturel.  Dans  la 
simulation  de  scènes  dramatiques  composées  en  vue  du  public, 
on  sent  la  pose  de  comparses  payés  et  dressés  &  cet  effet.  Au 
lieu  de  vous  émouvoir,  de  pareilles  représentations  provoquent 
surtout  une  impression  de  ridicule.  Chez  les  maîtres,  au  con- 
traire, leur  sensibilité  plus  affinée  et  leur  esprit  d'observation 
s'affirment  par  des  traits  expressifs  qui  trouvent  en  nous  une 
profonde  résonance.  Léonard,  que  Gœthe  proposait  comme  «  le 
type  accompli  de  l'homme  normal,  »  réunissait  en  lui,  dans  un 
harmonieux  équilibre,  les  dons  les  plus  rares  de  l'esprit  et  du 
corps.  Avenant,  bien  tourné,  bon  cavalier,  il  obtenait  de  ses 
organes  tout  ce  qu'il  voulait.  Doué  d'une  fbrce  peu  commune,  il 
brisait  entre  ses  doigts  une  pièce  de  monnaie,  et  il  avait  acquis 
de  ses  mains  une  telle  indépendance,  une  telle  sûreté  de  mouve- 
mens  que,  tenant  dans  chacune  d'elles  un  crayon,  il  traçait  en 
même  temps  deux  inscriptions,  l'une  dans  son  vrai  sens,  l'autre 
à  rebours,  si  pareilles  cependant  que  les  lettres  superposées  en 
transparence  semblaient  calquées  l'une  sur  l'autre.  Avec  son 
intelligence  très  ouverte  et  son  esprit  très  cultivé,  il  découvrait 
en  toutes  choses  ces  liens,  ces  correspondances  secrètes  qui 
échappent  à  la  plupart.  On  a  de  lui  des  dessins  de  mains  qui, 
même  isolées,  marquent  d'une  manière  éloquente  tous  les  sen- 
timens humains  :  l'effroi,  la  colère,  l'admiration,  le  désespoir, 
la  tendresse  ou  le  respect. 

Vivant  au  milieu  d'une  race  expansive,  habituée  à  traduire 
au  dehors  toutes  ses  impressions,  Raphaël  avait  appris  d'elle  à 
donner  une  signification  précise  à  toutes  les  figures  de  ses  com- 
positions. Atténuant  avec  une  mesure  exquise  les  exagérations 
que  lui  offraient  ses  modèles,  il  arrivait,  sans  effort  apparent,  à 
exprimer  clairement  le  caractère  des  nombreux  personnages  qui 
animent  des  œuvres  décoratives  aussi  variées  que  VÉcole  (TA- 
thènes,  la  Dispute  du  Saint-Sacrement,  le  Parnasse  ou  le  Miracle 
de  Bolsena.  Chez  lui,  le  don  d'imaginer  était  si  excellent,  la 
faculté  de  rendre  ses  conceptions  servie  par  des  moyens  si  mer- 


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1TC  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

veilleux  qu'on  croirait  qu'il  a  sous  les  yeux  les  scènes  idéales 
évoquées  par  son  génie  et  qu'il  lui  suffit  de  les  copier. 

Au  dire  de  Camerarius  (1),  «  la  nature  avait  donné  à  Durer 
un  corps  admirablement  construit  et  équilibré,  tout  à  fait  en 
harmonie  avec  l'esprit  éminent  qu'il  renfermait... On  ne  pouvait 
rien  voir  de  plus  élégant  que  ses  doigts...  Comment  décrire  la 
fermeté  et  la  sûreté  de  sa  main?  On  jurerait  qu'il  a  exécuté  avec 
le  compas  et  l'éqtierre  ce  qu'il  exécutait  simplement  avec  le  pin- 
ceau, le  crayon  ou  la  plume...  Son  esprit  gouvernait  sa  main,  » 
et  son  habileté  technique  faisait  Tétonnement  de  ses  contem- 
porains. En  même  temps  que  son  portrait  (Pinacothèque,  de 
Munich)  nous  montre  la  beauté  de  son  visage  aux  traits  nobles 
et  réguliers,  il  nous  offre  un  spécimen  de  la  perfection  dont  il 
était  capable  dans  son  exécution.  Lors  de  son  voyage  à  Venise, 
Durer  fut  l'objet  des  vives  instances  de  Giovanni  Bellini  qui, 
croyant  que  pour  peindre  avec  le  fini  prodigieux  qu'il  y  mettait, 
les  chevelures  des  personnages  de  ses  tableaux,  il  employait  des 
brosses  spéciales,  fabriquées  pour  lui  à  cet  effet,  le  pressa  de  lui 
en  donner  quelques-unes.  Pour  le  convaincre  qu'il  n'y  avait  là 
d'autre  mystère  que  celui  de  son  talent.  Durer  dut,  avec  les  pre- 
mières brosses  venues,  peindre  sous  les  yeux  de  son  confrère 
italien  les  cheveux  d'une  de  ces  figures. 

Cet  accord  étroit  entre  la  personne  de  l'artiste  et  l'ensemble 
de  son  œuvre,  que  nous  venons  de  signaler  chez  Léonard  de 
Vinci  et  Durer,  il  serait  facile  de  le  constater  également  chez 
des  maîtres  tels  que  Raphaël,  Titien,  Véronèse,  Rubens,  van 
Dyck,  Velazquez,  Poussin  et,  de  nos  jours,  jusque  chez  Ingres, 
Delacroix,  Corot  et  bien  d'autres  encore.  Ce  ne  sont  pas  là  des 
rapprochemens  arbitraires,  imaginés  complaisamment  et  après 
coup  ;  mais  il  semble,  en  vérité,  que  la  pratique  de  leur  art, 
chez  eux  si  ardente,  et  en  même  temps  si  diverse,  ait  marqué 
de  traits  franchement  accusés  la  conformité  de  leur  ressem- 
blance physique  avec  leur  individualité  artistique,  et  moulé  en 
quelque  sorte  leur  aspect  extérieur  sur  le  caractère  même  de 
leur  génie. 

Un  maître  qui,  dans  ses  portraits,  a  profondément  exprimé  la 
personnalité  de  ses  modèles  et,  dans  ses  compositions,  les  senti- 
mens  de  ses  figures,  Rembrandt,  nous  révèle  dans  la  suite  de  ses 

(1)  Préface  de  la  tradnoUon  da  Livre  dep  Proptirtiona  de  Durer,  p.  866  et  euir. 


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DE    l'éducation   DB    L  ARTISTE.  177 

œuvres  les  recherches  auxquelles  il  avait  dû  se  livrer  afin  de  se 
procurer  Téducation  qu'il  lui  fallait  à  cet  effet.  De  bonne  heure 
il  avait  compris  à  quel  point  elle  lui  était  nécessaire  ;  mais  au 
début,  ne  disposant  que  de  ressources  restreintes  pour  son  instruc- 
tion, il  ne  pouvait  songer  à  se  trouver  des  modèles  ailleurs  que 
dans  son^  proche  entourage.  C'est  devant'un  miroir  qu'il  posait 
surtout  lui-même,  dans  les  costumes  et  les  attitudes  les  plus 
variés,  sous  les  éclairages  les  plus  divers.  Ses  dessins,  ses  eaux- 
fortes,  ses  tableaux  nous  montrent  les  nombreuses  effigies  de 
sa  propre  personne,  qu'il  s'est  plu  à  multiplier.  Mais,  on  le 
comprend,  la  simulation  des  sentimens  qu'il  se  propose  d'expri- 
mer ainsi  manque  tout  &  fait  de  naturel  et  leur  représentation 
semble  outrée, presque  caricaturale.  Peu  à  peu  cependant, grâce 
à  une  observation  plus  pénétrante,  il  tempère  cette  grossièreté 
primitive  et  il  en  vient  à  traduire  discrètement  toutes  les 
nuances  de  ces  sentimens,  à  les  indiquer  d'un  simple  trait,  si 
vrai,  si  juste,  si  saisissant  que  c'est  la  vie  elle-même  qui  nous 
apparaît  dans  son  œuvre,  avec  les  acceptions  infinies  qu'elle 
comporte,  toujours  appropriées  à  son  dessein,  au  caractère  et  à 
la  condition  de  ses  modèles,  ou  k  l'état  moral  des  figures  qui 
animent  ses  compositions. 

Ces  exemples,  et  bien  d'autres  que  nous  pourrions  ajouter 
ici,  sont  comme  autant  de  preuves  qiie  l'c^rt  exige  un  travail  in- 
cessant ;  que  de  bonne  heure  l'artiste  doit  se  donner  son  instruc- 
tion professionnelle,  à  l'âge  où  ses  organes  ont  encore  leur  sou- 
plesse et  leur  plasticité  et  que,  toute  sa  vie,  il  lui  faut  conserver 
ce  besoin  d'apprendre,  sans  lequel  il  retomberait  forcément 
dans  les  formules  et  les  redites. 

IV 

•  De  tout  temps  on  a  discuté  sur  la  valeur  relative  des  ensei- 
gnemens  que  l'artiste  doit  recevoir  avant  de  produire.  Il  appar- 
tenait à  quelques  esprits  faux  d'en  nier  &  notre  époque  la  néces- 
sité ;  de  considérer  l'ignorance  conmie  le  gage  le  plus  sûr  de 
toute  originalité  et  de  croire  que  l'absence  de  toute  instruction 
professionnelle  constituait  un  véritable  progrès.  11  fallait  s'y 
attendre;  sur  ce  point,  comme  en  tout  ordre  d'idées, c'est  l'anar- 
chie qui  règne.  Avec  le  nivellement  par  en  bas,  le  flot  montant 
des  incapables  ne  pouvait  manquer  d'envahir  une  carrière  qui, 

TOKK  XLVJT.  —  1908.  12 


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178  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

si  elle  est  ouverte  &  tous,  doit  cependant  rester  une  aristocratie. 
•  Plus  que  jamais,  il  est  d'usage  de  répéter  que ,  de  nos  jours,  ren- 
seignement artistique  est  suranné.  Il  est  certain  que,  toujours 
donné  par  des  hommes  appartenant  à  la  génération  précédente, 
cet  enseignement  ne  peut  paraître  à  la  jeunesse  que  suranné. 
Qu*il  le  veuille  ou  non,  d'ailleurs,  l'artiste  n'est  pas  tout  à  fait 
libre  vis-à-vis  de  son  temps,  ni  vis-à-vis  du  passé  :  il  est  l'élève 
de  queilqu'un,  à  moins  qu'il  ne  se  pose  en  élève  de  lui-même, 
c'est-à-dîre  comme  le  remarque  finement  Léonard,  «  d'un  maitre 
fort  ignorant.  »  Il  subit  aussi,  sans  le  savoir,  l'influence  des 
chefs-d'œuvre  de  tous  les  temps.  Quel  artiste  d'ailleurs  pourrait, 
dans  la  formation  de  son  talent,  faire  lui-même  la  part  exacte  de 
tous  les  composans  qui  l'ont  constitué,  démêler  de  façon  précise 
ce  qu'il  doit  aux  autres  et  ce  qu'il  a  reçu  de  la  nature  ? 

En  matière  d'enseignement  artistique,  avec  des  fortunes 
diverses,  bien  des  modes  et  des  courans  successifs  ont  agi  sur 
l'opinion.  A  la  suite  de  la  Renaissance,  alors  que  Tltalie  ne  pro- 
duisait plus  de  chefs-d'œuvre,  elle  commença  à  jouir  d'un  pree- 
tige  croissant  chez  les  nations  du  Nord.  Dans  les  Flandres,  un 
séjour  plus  ou  moins  prolongé  au  delà  des  monts  était  regarcté 
comme  le  complément  obligé  de  toute  éducation.  Enrôlés  en 
société,  sous  le  nom  de  Bande  académique  y  les  peintres  flamands 
vivaient  entre  eux  &  Rome  et  rapportaient  ensuite  dans  leur  pa- 
trie c<  les  saines  doctrines  et  les  vrais  principes  du  grand  art.  » 
Si  l'on  né  voit  guère  quelle  action  un  pareil  séjour  a  pu  exercer 
sur  le  vieux  Rrueghel,  on  ne  saurait  méconnaître  que  les  huit 
années  passées  par  Rubens,  en  Italie,  au  sortir  de  l'atelier  de  van 
Veen,  ont  eu  sur  la  direction  de  son  talent  et  même  de  sa  vie 
une  influence  très  marquée.  De  même,  van  Dyck  serait-il  tout  ce 
qu'il  est,  s'il  n'avait  pas  frayé  &  Rome,  à  Gênes  et  à  Venise  avec 
les  œuvres  des  maîtres  du  portrait  et  avec  les  grands  seigneur? 
et  les  grandes  dames  qui  ont  alors  posé  devant  lui  ?  En  revanche, 
la  fopdation  par  Cornelis  de  Harlem,  dans  sa  ville  natale,  d'une 
académie  oti  «  les  vraies  méthodes  italiennes  »  étaient  professées, 
ne  paraît  pas  avoir  sensiblement  modifié  les  tendances,  ni  les 
qualités  spéciales  de  rÉcolè  hollandaise  dont  peu  de  temps 
après  Harlem  devenait  le  principal  berceau.  Il  convient  d'ajouter 
que  dans  cette  académie  l'étude  de  la  nature  était  en  honneur, 
car  c'est  d'elle  seule  que  procède  le  talent  si  original  de  Frans 
Hais,  qui  fut  pourtant  l'élève  de  Garel  van  Mander,  un  apôtre 


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'  ifspf^r^^ipe^  ^' 


DE  l'éducatiow  db  l'artistb.  179 

fervent  du  Classicisme  italien.  Bien  qu'il  n'ait  jamais  quitté  son 
pays,  il  n'est  pas  d'artiste  qui,  plus  que  Rembrandt,  se  soit 
entouré  d'œuvres  italiennes,  tableaux,  gravures  ou  dessins,  ni 
qui  les  ait  plus  admirées,  plus  copiées,  et  qui  soit  cependant 
resté  aussi  original  et  aussi  franchement  hollandais.  Dans  notre 
école  enfin,  Poussin  et  Claude  Lorrain,  tout  en  conservant  leur 
physionomie  bien  française,  trouvaient  à  Rome  leur  patrie 
d'adoption,  et  en  même  temps  qu'ils  nous  révélaient  l'Italie,  ils 
s'y  révélaient  à  eux-mêmes. 

En  présence  d'effets  aussi  contradictoires,  il  est  bien  diffi- 
cile, on  le  voit,  de  généraliser  en  des  questions  si  délicates. 
Mais,  quand  il  repaese  avec  une  entière  sincérité  les  divCTses 
phases  de  sa  carrière,  l'artiste  est  forcé  de  reconnaître  que,  de 
toutes  les  influences  qui  ont  pu  agir  sur  lui,,  l'étude  de  la  nature 
a  été  la  véritable  cause  de  son  développement  et  de  ses  progrès. 
Après  qu'il  a  acquis  les  premiers  élémens  de  la  technique  de 
son  art,  cette  étude  seule  peut  faire  son  originalité  ;  c'est  d'elle 
que,  livré  h  lui-même,  il  tire  les  bénéfices  les  plus  directs  et 
les  enseignemens  les  plus  féconds. 

Sans  doute,  le  choix  d'un  maître  ne  saurait  être  indifférent  ; 
mais  les  plus  grands  artistes  ont  été  rarement  les  meilleurs 
maîtres.  Il  faut  déjà  posséder  quelque  savoir  pour  profiter  de 
leurs  leçons.  L'histoire  nous  apprend  aussi  qu'à  raison  de  leur 
supériorité  même,  ils  sont  d'habitude  trop  absorbés  par  leur 
propre  production  pour  se  consacrer,  avec  la  suite  et  le  dévoue- 
ment qu'il  y  faudrait,  à  l'éducation  de  leurs  élèves.  Parfois 
ausâ,  loin  d'encourager  l'indépendance  de  ceux-ci,  ils  cèdent  à 
la  tentation  bien  naturelle,  —  Raphaël  et  Rubens  en  sont  des 
exemples  frappans,  —  de  faire  d'eux  leurs  collaborateurs.  Même 
avec  des  maîtres  qui  s'efforcent  de  respecter  leur  liberté,  ces 
élèves,  —  ainsi  qu'il  arriva  à  ceux  de  Léonard  et  de  Rembrandt, 
— sont  souvent  incapables  de  se  soustraire  à  un  ascendant  qu'ils 
subissent  involontairement. 

Au  début,  la  direction  d'un  homme  connaissant  bien  son 
métier,  consciencieux,  insistant  sur  les  élémens  essentiels  et 
attache  à  ses  élèves,  leur  est  souvent  plus  utile.  Avant  de  se  pro- 
poser d'écrire  un  livre,  il  faut  avoir  appris  l'orthographe,  et  ce 
n'est  pas  chez  les  professeurs  des  Facultés  qu'on  va  chercher  cet 
enseignement.  Combien  ont  traîné  toute  leur  vie  l'amer  regret 
de  ne  s'être  pas  donné  de  bonne  heure  une  connaissance  suffi- 


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ISO  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

santé  des  premiers  principes  de  leur  art,  connaissance  qu'il 
devient  pour  eux  impossible  de  se  donner  plus  tard  !  D'ailleurs, 
même  dans  les  ateliers  les  plus  réputés,  ceux  qu'y  attire  un  sin- 
cère désir  de  s'instruire,  profitent  surtout  de  cet  enseignement 
mutuel  que  leur  vaut  la  fréquentation  de  camarades  mieux 
doués  qu'eux  ou  plus  avancés  dans  la  pratique  de  leur  art. 

On  a  beaucoup  et  depuis  longtemps  accusé  l'Académie  d'avoir 
à  rÉcole  des  Beaux-Arts  un  enseignement  officiel  et  d'imposer  à 
ceux  qui  le  reçoivent  des  doctrines  exclusives,  qui  paralysent  chez 
eux  toute  initiative.  C'est  là  un  vieux  cliché  que  bien  des  gens 
ne  se  lassent  pas  de  répéter,  sans  s'inquiéter  aucunement  de  sa 
valeur.  Remarquons  tout  d'abord  que  si  l'enseignement  de  cette 
École  est  très  recherché,  —  et  le  nombre  de  ceux  qui  en  désirent 
l'accès  le  prouve  assez,  —  personne  n'est  obligé  de  le  subir.  Les 
professeurs,  du  reste,  n'appartiennent  pas  tous  à  l'Académie,  et 
celle-ci,  dans  son  propre  recrutement,  — il  suffit  de  consulter  la 
liste  de  ses  élections  récentes  pour  s'en  convaincre,  —  témoigne 
de  plus  en  plus  d'une  impartialité  et  d'un  éclectisme  absolus. 
Sans  demander  à  ceux  qu'elle  choisit  d'où  ils  viennent,  elle 
accueille  avant  tout  les  talens  qui  lui  semblent  faire  le  plus 
d'honneur  à  notre  école.  Elle  ne  connaît  d'ailleurs  entre  ses 
membres  d'autres  liens  que  ceux  d'une  affectueuse  confraternité. 

Il  est  vrai  qu'autrefois,  à  certaines  époques,  le  despotisme 
de  quelques-uns  des  artistes  qui  ont  fait  partie  de  l'Académie, 
surtout  dans  la  section  de  peinture,  a  pu  peser  sur  les  ensei- 
gnemens  qu'ils  patronnaient  plus  ou  moins  directement.  Depuis 
Le  Brun  jusqu'à  Ingres,  on  en  citerait  facilement  des  exemples. 
Mais  même  à  ces  momens  d'intolérance,  il  n'a  jamais  manqué, 
en  France,  de  maîtres  originaux  pour  se  soustraire  à  de  sem- 
blables contraintes  et  forcer  eux-mêmes  les  portes  de  l'Acadé- 
mie. Watteau,  Chardin  et  Fragonard  lui  ont  appartenu,  et  à 
côté  d'Ingres,  si  jaloux  de  son  autorité,  il  convient  de  rappeler 
que  Delacroix  fut  comme  lui  de  l'Institut  et  que,  sans  avoir 
jamais  ambitionné  le  titre  de  chef  d'école,  il  groupait  cependant 
autour  de  son  nom  toute  la  jeunesse  ardente  qui  allait  provo- 
quer l'éclosion  de  l'art  moderne.  En  dépit  de  l'exclusion  systé- 
matique, qui  trop  longtemps  interdit  aux  premiers  de  nos  paysa- 
gistes l'accès  des  Salons,  ceux-ci  ont  triomphé  de  tous  les 
obstacles,  et  l'on  ne  saurait  oublier  que  Corot  proclamait  haute- 
ment tout  ce  qu'il  devait  à  la  fréquentation  et  aux  conseils  de 


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DE   l'éducation   DE    L* ARTISTE.  181 

purs  académiques,  tels  que  Michallon,  Bertîn  et  Aligny;  on  sait 
aussi  que  Rousseau,  après  avoir  suivi  Tatelier  de  J.  Rémond, 
faillit  avoir  le  prix  de  Rome. 

Les  programmes  des  concours  de  TÉcole  des  Beaux-Arts  et 
de  la  Villa  Médicis  donnés  par  TAcadémie  témoignent  également 
de  cet  esprit  nouveau  de  largeur  et  d'éclectisme.  Le  temps  n'est 
plus  où  les  logistes  avaient  à  s'escrimer  sur  des  sujets  prétentieu- 
sement empruntés  à  Thistoire  ou  &  la  mythologie,  et  dont  le  pé- 
dantisme  et  le  ridicule  égalaient  Tinsignifiance.  Désormais  les 
sujets  proposés  aux  concurrens  sont  choisis  à  raison  même  de  leur 
simplicité,  de  la  diversité  des  acceptions  qu'ils  peuvent  leur  pré- 
senter et,  par  conséquent,  de  la  facilité  qu'ils  offrent  à  chacun  de 
montrer  ce  dont  il  est  capable.  Pourquoi  ne  pas  le  dire  d'ailleurs? 
On  est  trop  disposé  à  exagérer  la  portée  de  ces  épreuves  ;  à  exiger 
des  jeunes  gens  qui  y  prennent  part  un  niveau  que  d'ordinaire  ils 
ne  sauraient  atteindre.  Ce  ne  sont  là,  à  le  bien  prendre,  que  des 
élèves  déjà  pourvus  d'une  certaiiie  habileté,  pour  lesquels  les 
succès  de  ces  concours  équivalent  à  ce  que  sont  pour  les  lettrés 
le  baccalauréat  ou  la  licence  ;  ils  ne  permettent  guère  de  pré- 
juger leur  avenir,  et  n'autorisent  aucunement  les  espérances,  si 
souvent  dégues,  qu'il  est  possible  de  concevoir  pour  eux. 

Il  n'en  est  pas  tout  à  fait  de  môme  des  envois  des  pension- 
naires de  la  Villa  Médicis  qui  proviennent,  en  général,  d'hommes 
déjà  faits,  émancipés  de  toute  tutelle,  choisissant  à  leur  gré, 
suivant  leurs  aptitudes  ou  leurs  caprices,  les  sujets  qu'ils  veulent 
traiter,  ayant  aussi  tout  le  loisir  pour  exécuter  leurs  composi- 
tions. Pepuis  longtemps  il  est  de  bon  goût,  et  c'est  même  comme 
une  marque  de  libéralisme  de  la  part  de  la  critique,  do  battre 
en  brèche  à  ce  propos  l'Académie.  Alors  que  les  nations  étran- 
gères s'appliquent  successivement  à  fonder  à  Rome  des  institu- 
tions analogues,  on  demande  chez  nous  la  suppression  de  la 
Villa  Médicis,  sa  cession  soit  à  l'Italie,  soit  à  l'ambassade  de 
France  qui  convoitent  également  la  possession  de  cet  admirable 
palais. 

Dans  une  enquête  ouverte  assez  récemment  par  certains  jour- 
naux, des  consultations  furent  demandées  à  ce  sujet,  et,  comme 
on  s'adressait  surtout  aux  ennemis  déclarés  de  la  maison,  on 
aurait  pu  prévoir  à  l'avance  leurs  réponses.  Il  y  a  cependant 
quelque  intérêt  à  connaître  les  raisons  données  par  eux  à  l'appui 
de  leur  opinion.  Elles  montrent  chez  presque  tous  une  partia- 


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182  ItBTUE  DSiS  DEUX  MONDES. 

litë  évidente,  peut-être  involontaire,  car  peu  d'entre  era  se  sont 
donné  la  peine  d'étndier  une  question  qu'ils  ne  connaissaient 
pas.  La  plupart  s'imaginent  que  l'Académie  conserve  sur  les 
pensionnaires  élus  par  elle  quelque  autorité.  Il  ;  a  bel  âge  que 
ceux-ci  ne  doivent  plus  être  considérés  comme  des  élèves  aux-^ 
quels  elle  pourrait  prescrire  des  doctrines  que  les  directe^TS 
auraient  pour  mission  de  faire  observer  rigoureusement.  Ainsi 
qu'on  peut  le  voir  en  parcourant  la  correspondance  de  ces  direc- 
teurs avec  les  Surintendans  des  Bfttimens,  il  ne  s'agissait  pas 
seulement  autrefois  d'une  pression  morale  exercée  sur  les  pen- 
sionnaires et  à  laquelle  ils  devaient  céder.  La  menace  d'un  em- 
prisonnement de  plusieurs  mois  au  For-l'Évéque  pouvait,  au 
besoin,  servir  de  sanction,  pour  mettre  à  la  raison  les  récalci- 
trans.  Mais  les  choses  ont  bien  changé  depuis  lors.  En  même 
temps  que  la  composition  même  de  l'Académie  des  Beaux-Arts, 
la  façon  dont  elle  comprend  le  rôle  qui  lui  est  dévolu,  exclut 
désormais  toute  idée  d'une  doctrine  officielle  imposée  par  elle 
aux  pensionnaires  de  la  Villa  Médicis.  Ses  rapports  avec  eux  se 
réduisent  à  l'appréciation  tout  &  fait  platonique  de  leurs  envois 
annuels,  et  à  la  surveillance  de  plus  en  plus  illusoire  du  règle- 
ment qui  devrait  les  régir  et  dont,  malgré  sa  douceur  croissante, 
certains  de  ces  pensionnaires  réclament  périodiquement  l'abro- 
gation. Et  cependant  de  quelles  contraintes  ont-ils  encore  à  se 
plaindre?  L'action  d'un  directeur,  quel  qu'il  soit,  sur  les  travaux 
des  pensionnaires  est  absolument  nulle:  son  rôle  est  purement 
moral.  S'il  a  su,  par  l'affection  qu'il  leur  montre,  gagner  la  con- 
fiance de  ces  jeunes  gens,  tout  au  plus  parviendra-t-il  à  leur 
faire  accepter  quelques  conseils  sur  la  conduite  de  leur  vie,  à 
les  défendre  contre  les  entraînemens  auxquels  ils  sont  exposés, 
et  à  faire  valoir  auprès  d'eux  les  précieuses  ressources  qu'ils 
trouvent  réunies  pour  leur  instruction  pendant  leur  séjour  à 
Rome,  au  milieu  d'une  nature  admirable,  entourés,  comme  ils 
le  sont,  de  chefs-d'œuvre  de  toute  sorte.  C'est  déjà  là  une  tftche 
assez  utile  et  qui  exige  de  rares  qualités  de  tact  et  de  dévoue- 
ment. 

Sans  pouvoir  compter  sur  le  respect  et  la  reconnaissance  de 
ses  pensionnaires,  leur  directeur  doit  se  consacrer  tout  entier  à 
leur  service.  Certes,  il  en  est  encore  parmi  eux  qui  sont  sérieux 
et  pleins  de  conscience,  qui  comprennent  les  devoirs  de  leur 
situation  et  les  nombreux  avantc^es  qu'elle  leur  offre.  Mais. 


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^m^mimt^ 


DE   l'éducation   de   l' ARTISTE.  18^ 

combien  d'autres,  au  contraire,  à  peine  arrivés  à  Rome,  s'in- 
surgent, se  syndiquent  contre  toute  autorité,  réclament  comme 
un  droit  l'abolition  de  tout  travail  réglementaire,  la  faculté  de 
86  marier,  celle  de  voyager,  où  il  leur  platt  et  quand  il  leur  plaît, 
à  travers  rEurope^sans  dtre  astreints  à  aucun  séjour  à  Rome; et 
surtout  l'augmentation  de  leur  pension,  alors  que  des  donations 
nombreuses  faites  en  leur  faveur,  dans  toutes  les  sections  que 
comprend  l'Académie  de  France,  ont  notablement  amélioré  leur 
situation  pécuniaire,  soit  pendant  leur  séjour  en  Italie,  soit  à 
leur  retour  à  Paris.  La  Villa  Médicis,  telle  qu'ils  la  conçoivent, 
avec  l'introduction  des  femmes  et  celle  des  ménages  qui  y  seraient 
installés^  avec  le  droit  de  s'absenter  octroyé  sans  raison  valable, 
deviendrait  une  sorte  d'hôtel  garni,  très  inégalement  occupé, 
rarement  rempli.  Au  charme  de  la  vie  commune^  et  des  travaux 
variés,  aux  nobles  émulations  et  aux  franches  camaraderies 
qu'on  y  trouvait,  succéderaient  bien  vite  les  fftcheuses  aventures 
et  les  étranges  promiscuités  auxquelles  un  pareil  régime  ne 
manquerait  pas  d'aboutir. 

Pourquoi  ne  pas  le  dire?  c'est  surtout  parmi  les  élèves 
peintres  que  ces  dispositions  h  la  révolte  ont  pénétré.  Certains 
d'entre  eux  ne  songent  môme  pas  à  ouvrir  les  yeux  aux  belles 
choses  qui  sont  à  leur  portée  :  ils  louchent  sur  Paris,  sur  les 
Salons,  sur  les  marchands.  Ils  font  k  Rome  ce  qu'ils  feraient  bien 
mieux  à  Montmartre.  Préoccupés  à' affirmer  leur  personnalité 
avant  qu'elle  existe,  bien  plus  que  de  la  mériter  par  leur  travail, 
désireux  avant  tout  des  succès  rapides,  la  vanité  les  aveugle  et 
leur  fait  oublier  les  engagemens  formels  qu'ils  ont  pris  vis-à- 
vis  de  l'État.  On  a  vu  l'un  d'eux,  il  y  a  quelques  années,  —  et 
ce  trait  mfirque  assez  l'esprit  d'indiscipline  de  quelques-uns,  — 
au  mépris  d'une  disposition  positive  du  règlement,  ouvrir  à 
Rome  un  atelier  public.  Sur  l'observation  venue  de  Paris  que  cet 
acte  lui  était  absolument  interdit,  il  objectait,  avec  une  désinvol- 
ture charmante,  qu'à  raison  des  relations  cordiales  établies 
depuis  peu  entre  la  France  et  l'Italie,  il  lui  avait  paru  conve- 
nable de  faire  profiter  cette  dernière  de  nos  méthodes  d'ensei- 
gnement. Aux  prises  avec  une  présomption  si  candide,  l'Aca- 
démie ne  pouvait  que  prescrire  la  fermeture  immédiate  de 
l'atelier  ou  vert  par  un  pensionnaire  aussi  oublieux  de  ses  devoirs. 

D'une  manière  générale  d'ailleurs,  on  a  pu,  d'année  en  année., 
constater  un  abaissement  graduel  de  niveau  dans  les  envois  d^ 


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181  EEYUE   DES    DBDX  MOlfDBS. 

nos  peintres,  triste  conséquence  de  cet  esprit  d'anarchie  et  de 
révolte  qui  aujoordliui'  souffle  presque  partout  où  il  y  a  des 
hommes  assemblés.  Pendant  un  séjour  assez  long  fait  à  Rome, 
en  1852,  j'ai  pu,  grâce  à  des  relations  affectueuses  nouées  avec 
les  pensionnaires  de  la  Villa  Médicis,  pénétrer  alors  dans  l'inti- 
mité de  quelques-uns  et  bien  connaître  leur  vie.  Que  de  charme 
elle  avait  pour  eux,  paisible  et  bien  remplie  comme  elle  Tétait  ! 
Plus  tard,  dans  leurs  lettres  ou  leurs  conversations,  ils  ne  ces- 
saient pas  d'en  vanter  les  douceurs,  de  dire  tout  ce  qu'ils  devaient 
à  une  période  qu'ils  considéraient  comme  la  plus  heureuse  de 
leur  carrière.  Libres  de  toute  préoccupation  matérielle,  —  et 
pour  beaucoup  c'était  la  première  fois  qu'ils  goûtaient  cette  for- 
tune, —  ils  profitaient  avec  ardeur  de  toutes  les  ressources  offertes 
libéralement  à  leur  instruction.  Ils  trouvaient  Itères  les 
quelques  obligations  professionnelles  auxquelles  ils  s'étaient 
engagés  et  mettaient  leur  conscience  à  s'en  acquitter  de  leur 
mieux,  au  moment  prescrit.  Les  journées  étaient  consacrées  au 
travail)  à  la  fréquentation  des  musées,  des  palais,  des  églises, 
aux  études  d'après  nature  faites  dans  les  villas  voisines  ou  dans 
la  Campagne  romaine.  Le  soir,  dans  quelque  atelier,  les  heures 
s'écoulaient  rapides  en  longues  discussions  mêlées  de  folles 
plaisanteries  ;  ou  bien,  groupés  autour  du  piano  d'un  musicien, 
ses  camarades  étaient  initiés  par  lui  aux  œuvres  des  grands 
maîtres.  On  échangeait  ses  idées,  ses  confidences,  ses  projets 
d'avenir,  avec  la  chaleur  juvénile  d'artistes  épris  de  leur  art, 
pleins  d'admiration  pour  les  chefs-d'œuvre  qu'il  a  produits.  Les 
visites  des  membres  de  l'École  d'Athènes,  —  l'hospitalité  a  tou- 
jours été  largement  pratiquée  entre  les  deux  Écoles,  —  les  sou- 
venirs de  voyages  faits  ensemble,  apportaient  à  ces  réunions  un 
appoint  d'intérêt  également  fécond  pour  les  uns  et  les  autres.  On 
se  retrouvait  à  la  table  commune,  aux  réceptions  du  directeur, 
dans  les  salons  des  ambassades  où  l'on  côtoyait  l'élite  de  la 
société  cosmopolite  de  passage  et  de  la  colonie  étrangère  fixée 
à  Rome.  Tout  cela  faisait  alors  de  la  Villa  Médicis  un  merveil- 
leux foyer  de  culture  mutuelle,  d'amitiés  vivaces  et  d'aspira- 
rations  élevées. 

Depuis,  en  revenant  à  diverses  reprises  à  Rome,  j'ai  eu  l'occa- 
sion de  constater  un  changement  graduel  dans  les  mœurs  et  les 
habitudes  des  pensionnaires.  Bien  mieux  partagés  cependant 
que  leurs  prédécesseurs,  ils  ont  aujourd'hui  des  exigences  que 


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DE   l'éducation   de    l' ARTISTE.  185 

ceux-ci  n'avaient  pas  connues.  Oublieux  des  avantages  qui  leur 
sont  offerts  et  impatiens  de  toute  règle,  ils  ne  cessent  pas  de 
poursuivre  TAcadémie  de  leurs  requêtes.  N'ayant  d'autre  désir 
que  de  donner  satisfaction  à  celles  qui  lui  paraissent  légitimes, 
celle-ci  les  examine  avec  bienveillance,  essayant,  comme  c'est 
son  devoir,  de  maintenir  quelques  restes  d'une  discipline  que 
des  abus  notoires  ont  peu  à  peu  compromise  et  qui  n'a  pourtant 
d'autre  but  que  d'assurer  à  ces  jeunes  gens  les  bénéfices  de  la 
situation  privilégiée  qui  leur  est  faite.  Â  leur  départ  de  Paris,  ils 
ont  accepté  le  règlement,  très  large  d'ailleurs,  auquel  ils  seront 
soumis;  à  peine  arrivés  à  Rome,  ils  entendent  en  violer  à  leur 
aise  toutes  les  prescriptions.  Avec  un  minimum  de  devoirs,  ils 
réclament  pour  eux  tous  les  droits. 

Les  pensionnaires  de  la  Villa  Médicis  devraient  sérieusement 
y  réfléchir  :  c'est  d'eux  seuls  que  dépendent  le  sort  et  l'existence 
même  de  cette  noble  maison  d'oîi  sont  sortis  tant  d'artistes  émi- 
nens  qui,  au  siècle  dernier,  ont  fait  l'honneur  de  notre  pays. 
Qu'ils  regardent,  d'ailleurs,  l'École  d'Athènes  et,  tout  près  d'eux, 
rÉcole  française  du  palais  Farnèse,  pour  lesquelles  ces  ques- 
tions de  discipliioie  n'existent  même  pas!  Qu'ils  prennent  exemple 
sur  ces  camarades,  certainement  moins  favorisés  qu'eux  à  bien 
des  égards,  mais  qui,  sentant  tout  le  prix  de  ces  années  de  prépa- 
ration et  de  recueillement,  si  décisives  pour  leur  carrière,  ne 
demandent  qu'à  leur  travail  d'assurer  leur  avenir  et  la  dignité 
de  leur  vie. 


Mais  l'éducation  de  Tartiste  n  est  pas  seulement  l'œuvre  de  sa 
jeunesse  ;  elle  doit  durer  toute  sa  vie.  Toujours  en  route  vers  la 
perfection,  c'est  un  devoir  pour  lui  de  ne  se  croire  jamais  arrivé. 
Bien  mieux  que  tous  les  maîtres  d'ailleurs,  ses  efforts  personnels 
peuvent  suppléer  aux  lacunes  de  son  instruction.  Ce  n'est  qu'en 
cultivant  sans  relâche  son  intelligence  et  en  fortifiant  sa  volonté 
qu'il  lui  sera  possible  de  le  faire.  Une  grande  activité  ma- 
térielle est  malheureusement  compatible  avec  une  certaine 
paresse  d'esprit,  car  il  ne  s'agit  pas  seulement  pour  le  peintre 
de  se  remettre  chaque  jour  à  la  tâche  de  la  veille,  en  se  conten- 
tant de  vivre  sur  le  fond  déjà  acquis;  ce  fond  doit  être  inces- 
samment accru,  renouvelé  par  Tartistc,  et  il  n'y  a  pour  lui  de 


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IM  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

travail  véritablement  efficace  que  celui  auquel  il  apporte  toutes 
ses  forces  vives.  Même  pour  se  maintenir  à  un  certain  niveau,  il 
est  nécessaire  qu'il  peine  et,  s'il  n'avance  pas,  il  recule. 

Faite  par  des  hommes  et  pour  des  hommes,  la  peinture  n'est 
pas  Fart  de  ce  qui  est,  mais  de  ce  qui  parait.  EUe  s'inspire  des 
réalités  existantes,  elle  ne  les  crée  pas  :  elle  est  à  la  fois  quelque 
chose  de  moins  et  aussi  quelque  chose  de  plus  que  la  nature, 
puisqu'elle  ne  saurait  jamais  la  contenir  tout  entière,  mais  qu'elle 
se  propose,  dans  les  images  qu'elle  nous  offre,  d'en  dégager  les 
traits  essentiels,  d'en  manifester  la  beauté,  d'éveiller  en  nous  les 
mystérieuses  consonances  de  l'univers  avec  notre  être  intime. 
Comme  l'a  dit  Newman,  en  effet,  a  la  nature  n'est  pas  sans  âme  : 
sa  tâche  quotidienne  respire  l'intelligence;  elle  obéit  à  des 
ordres  reçus.  »  Nous  ne  voyons  pas  cette  âme  qui  sourdement 
agit  sans  relftche  dans  l'univers;  mais  à  certains  momens  privi- 
légiés sa  beauté  rayonne  ;  elle  nous  émeut,  éHe  laisse  en  nous 
des  impressions  ineffaçables.  Jusque  dans  ses  écarts  extrêmes  et 
dans  les  aspects  qui  nous  semblent  les  plus  incohérens,  les  lois 
qui  la  régissent  sont  impérieuses.  Ce  n'est  pas  au  hasard  que  les 
nuages  naif^sent,  croissent  ou  se  dissipent  dans  l'immensité  du 
ciel.  Leur  répartition,  leurs  formes  variées,  leurs  colorations, 
leur  éclairage  sont  réglés  par  des  lois.  De  même,  en  présence 
de  la  mer  furieusement  soulevée  par  la  tempête,  vous  pourriez 
croire  que  les  vagues  dressées  les  unes  contre  les  autres  se 
heurtent,  se  brisent  dans  une  confusion  inexprimable.  Et  cepen- 
dant, pour  qui  sait  voir,  un  ordre  et  un  rythme  formels  président 
à  ce  tumulte  des  élémens  déchaînés.  Le  peintre  qui  n'aurait  pas 
su  en  découvrir  la  logique  cachée,  au  lieu  d'émouvoir  le  public, 
n'arriverait  qu'à  le  froisser  par  des  images  dépourvues  à  la  fois 
de  pondération  et  de  mesure. 

De  notre  délicatesse  morale  et  de  la  liberté  d'esprit  qu'elle 
nous  procure  dépendent  la  fraîcheur  et  la  force  de  nos  impres- 
sions en  face  de  la  nature.  Si  parfois  ses  plus  beaux  spectacles 
nous  laissent  indifférens,  parfois,  au  contraire,  ses  aspects  les 
plus  modestes  nous  révèlent  des  beautés  auprès  desquelles  nous 
étions  souvent  passés  sans  les  découvrir.  C'est  à  maintaQ[ir  en 
lui  cet  équilibre,  cette  finesse  de  sensibilité,  cette  possession 
entière  de  soi-même  que  l'artiste  doit  s'appliquer,  pour  se  mettre 
en  valeur,  pour  voir  beau,  pour  obtenir  les  confidences  que  la 
nature  réserve  à  ses  fidèles,  à  ceux  qui,  en  sachant  tout  le  prixt 


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w 


DE   l'éducation    de   l' ARTISTE.  187 

s'^orcent  de  les  mériter.  Et  ce  n'est  là  encore  qu'an  effort 
initial  qui  ne  produira  ses  fruits  que  s'il  est  vaillamment  pour- 
suivi, car  sentir  est  en  somme  peu  de  chose  pour  l'artiste  au  prix 
de  tout  ce  qu'il  lui  faut  pour  produire. 

En  présence  des  ressources  infinies  de  la  nature,  il  ne  dis* 
posé  que  de  moyens  très  limités  pour  donner  quelque  idée  de 
sa  richesse  et  de  sa  merveilleuse  diversité.  Mais  avec  ces  pauvres 
moyens,  les  maîtres  sont  parvenus  à  manifester,  à  faire  partager 
aux  antres  ce  qu'ib  ont  senti,  en  évoquant  en  eux  les  souvenirs 
vivans  de  la  réalité,  en  la  mettant  pour  ainsi  dire  sous  leurs  yeux 
dans  des  images  plus  saisissantes  que  cette  réalité  elle-même,  puis- 
qu'elles n'en  offrent  que  les  traits  vraiment  significatifs,  ceux  qui 
en  expriment  le  mieux  la  poésie  et  la  beauté.  Et  pour  obtenir  de 
tels  résultats,  il  ne  suffit  pas  d'un  art  accompli,  il  faut  encore 
que  cet  art  s'efface  et  ne  paraisse  pas.  C'est,  en  effet,  le  charme 
suprême  des  chefs-d'œuvre  que  rien  n'y  trahisse  l'effort;  que 
tout  y  semble  facile  et  spontané,  comme  dans  la  nature  elle- 
mtoie. 

De  tous  les  moyens  dont  dispose  la  peinture,  la  composition 
est  le  plus  intellectuel.  C'est  cependant  là  un  élément  d'expres- 
sion trop  négligé  à  notre  époque.  Répudiant  avec  raison  les  for- 
mules et  les  recettes  factices  du  style  noble,  bien  des  artistes  en 
sont  venus  à  croire  qu'il  n'y  avait  aucune  placé  à  faire  dans  leurs 
oeuvres  à  la  composition.  Au  lieu  de  tableaux,  beaucoup  pensent 
qu'il  suffit  d'offrir  au  public  (c  des  tranches  de  la  nature.  »  Nous 
avons  insisté  ici  même  sur  ce  point  (1),  en  essayant  de  montrer 
que,  dans  les  plus  simples  sujets,  la  composition  doit  intervenir 
avec  le  rôle  important  qui  lui  appartient,  puisqu'elle  est  le  fonde- 
ment même  de  toute  œuvre  artistique,  qu'elle  en  manifeste,  dès  le 
premier  abord,  la  construction.  Tordre,  le  caractère  et  les  pro- 
portions. Que  sont  aujourd'hui,  pour  le  plus  grand  nombre,  de 
telles  préoccupations,  sinon  les  restes  méprisables  d'un  art  qui  a 
(ait  son  temps?  On  laisse  ces  choses  au  hasard;  ou  bien  par  la 
puérilité  des  motifs,  par  leur  insignifiance  et  la  gaucherie  avec 
laquelle  ils  sont  traités,  il  semble  qu'on  veuille  défier  l'opinion 
en  montrant  bêtement  les  choses  les  plus  bêtes.  Les  ambitions 
tfe  sont  rapetissées  à  plaisir.  Sous  prétexte  de  naïveté,  on  recom- 
mence, avec  l'ingénuité  en  moins,  les  premiers  bégaiemens  de 

(I)  Lêê  PayêogUUê  et  Fétudê  a  après  nature,  dans  U  Rnuê  du  i«  Juillet  i90<. 


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188  RICVUE   DES   DEUX   MONDES. 

IWt,  et  l'on  tire  gloire  d'une  ignorance  que  l'on  considère 
comme  la  pLus  précieuse  garantie  de  sincérité. 

Et  il  en  va  de  même  du  dessin,  du  modelé,  de  l'effet,  de  la 
couleur,  en  un  mot  de  toutes  les  qualités  qui  ont  fait  le  mérite 
des  maîtres.  Â  grand  tapage  de  réclames,  les  impuissances  sont 
proclamées  des  forces,  et  il  n'est  pas  d'infirmités  qui  ne  puissent 
devenir  des  titres  de  gloire.  La  bonne  exécution  est  une  tare  : 
sans  en  comprendre  la  valeur,  on  la  confond  dans  une  pareille 
réprobation  avec  la  calligraphie  de  ces  finisseurs  à  outrance 
dont  la  vaine  habileté  n'a  rien  à  voir  avec  l'art.  Comme  si,  par 
la  souplesse  et  la  diversité  qu'elle  doit  se  proposer  d'atteindre, 
l'exécution  ne  répondait  pas  à  la  prodigieuse  variété  de  la  nature, 
et  ne  constituait  pas,  quand  elle  est  subordonnée  à  l'expression, 
un  des  moyens-  d'action  les  plus  puissans  de  la  peinture.  C'est  par 
elle  que  les  moindres  objets  décrits  par  un  La  Fontaine,  figurés 
par  un  Brouwer  ou  un  Chardin,  deviennent  intéressans  et  attes- 
tent la  distinction  que  ces  maîtres  ont  apportée  dans  les  sujets 
les  plus  humbles.  Sous  ce  rapport,  les  Hollandais  sont  admi- 
rables. S'il  n'est  pas  possible  de  pousser  plus  loin  qu'ils  n'ont 
fait  le  fini  d'un  tableau,  personne  n'oserait  dire  que  chez  un 
Ter  Borch,  par  exemple,  ce  fini  soit  excessif,  qu'il  n'ajoute  pas 
un  charme  singulier  à  des  productions  qui,  sans  lui,  paraîtraient 
insignifiantes. 

L'éducation  de  l'artiste,  on  le  voit,  doit  porter  sur  toutes  les 
parties  de  son  art.  En  présence  des  difficultés  si  complexes 
qu'offre  la  pratique  de  cet  art,  c'est  donc  un  devoir  pour  celui 
qui  s'y  adonne  de  défendre  sa  vie  et  de  la  bien  conduire.  Autre- 
fois, sur  ce  point,  la  tâche  était  plus  facile.  Les  existences  étaient 
plus  simples,  plus  dégagées  de  besoins  et  de  devoirs  également 
factices.  Moins  nombreux,  les  artistes  étaient  aussi  moins  en  vue. 
Dans  la  demi-obscurité,  quelquefois  même  dans  l'anonymat  où 
ils  restaient  volontiers  confondus,  letravail  était  alors  leur  seule 
préoccupation.  Traitant  d'abord  exclusivement  des  sujets  reli- 
gieux, ils  s'appliquaient  surtout  à  manifester  leur  foi  dans  leurs 
œuvres.  C'est  par  la  prière  que  Fra  Angelico  préludait  à  son  travail, 
et  il  y  mettait  toute  son  âme.  Les  productions  de  tels  artistes 
étaient  un  objet  d'édification  pour  ceux  qui  les  possédaient. 

Par  la  suite,  obéissant  déjà  à  des  mobiles  moins  élevés,  ils 
aimaient  cependant  assez  leur  art  pour  se  consacrer  à  lui  tout 
entiers.  Leur  apprentissage  était  long,  mais  patrons  et  élèves 


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DE  l'i':ducation  de  l'artiste.  189 

formaient  comme  une  mâme  famille,  conservaient  un  sentiment 
profond  de  leur  dignité.  En  môme  temps  que  les  convictions 
sont  devenues  moins  vives,  le  domaine  de  l'art  s'étant  agrandi, 
ses  ressources  techniques  atteignaient  leur  complet  développe- 
ment. Une  hiérarchie  fondée  sur  le  talent  et  tacitement  consentie 
par  tous  s'établissait  entre  eux.  Ceux  qui  par  leur  supériorité 
attiraient  Tattention,  se  distinguaient  aussi,  en  général,  par  une 
intelligence  plus  étendue,  plus  cultivée.  Sortis  de  la  domesticité, 
ils  devenaient  les  favoris  des  rois,  frayaient  avec  les  grands  sei- 
gneurs ;  mais,  avec  un  soin  jaloux,  ils  réservaient  à  l'exercice  de 
leur  profession  la  meilleure  part  de  leur  temps.  Michel-Ange  et 
Raphaël  chargés  des  missions  les  plus  hautes  ne  les  acceptaient 
qu'à  regret;  plus  tard,  Rubens  et  Velazquez,  qui  s'en  acquittaient 
de  leur  mieux,  avaient  hâte  de  reprendre  leurs  pinceaux,  dès 
qu'ils  le  pouvaient.  Poussin,  de  son  côté,  refusait  les  situations 
très  enviées  qui  lui  étaient  offertes,  afin  de  garder  sa  liberté, 
il  considérait  comme  des  importunités  la  richesse  et  les  honneurs 
qui  l'auraient  détourné  de  sa  vie  modeste  et  indépendante. 

Ces  sacrifices,  ces  résistances  aux  suggestions  de  Tamour- 
propre  et  de  la  fortune  sont  à  notre  époque  plus  rares  et  plus 
méritoires.  11  faut  à  un  artiste  quelque  courage  pour  s'y  décider. 
Les  existences  d'aujourd'hui  sont,  en  effet,  plus  agitées  :  à  la  fois 
remplies  et  vides,  à  raison  des  soi-disant  nécessités  dont  nous 
les  compliquons.  On  a  hâte  de  se  distinguer,  de, sortir  de  la 
foule  pressée  des  concurrens.  Un  grand  succès,  prématurément 
obtenu,  est  dangereux,  difficile  à  soutenir.  Au  lieu  des  efforts 
plus  décisifs  auxquels  il  devrait  obliger,  on  se  relâche  peu  à  peu 
des  exigences  sévères  qu'on  montrait  d'abord.  On  veut  occuper 
le  monde  de  sa  personne,  s'attirer  des  applaudissemens,  ôtre  du 
Tout-Paris.  On  envoie  dans  les  innombrables  Expositions 
ouvertes  de  tous  côtés  des  œuvres  faites  hâtivement,  en  vue 
d'attirer  l'attention.  Il  faut  aussi  soigner  la  presse  qui  fait  les 
réputations,  fréquenter  les  salons  officiels  où  se  donnent  les 
commandes,  se  créer  des  relations  mondaines.  Que  de  journées 
perdues!  que  de  veilles  dans  lesquelles  l'artiste,  sans  compter, 
dépense  son  temps  et  parfois  sa  santé!  Et  le  lendemain,  quand 
fatigué;  inerte,  il  se  retrouve  dans  son  atelier,  en  face  du  tableau 
commencé,  quelles  pensées,  quels  souvenirs  viennent  l'obséder 
pour  le  détourner  d'un  travail  auquel  il  n'a  plus  à  donner  qu'un 
esprit  distrait  et  une  volonté  flottante  !  Mécontent  de  lui->>mëme, 


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190  REVUE   DES    DEUX   MONDES. 

dégoûté  de  ce  qu'il  tait,  il  devient  incapable  de  se  reprendre. 
Le  voilà  bientôt  à  la  dérive,  entraîné  par  un  courant  qu'il  ne 
peut  plus  remonter.  Il  ne  s'appartient  plus  ;  il  est  perdu  pour 
son  art. 

Qu'cm  le  croie,  il  ne  s'agit  pas  ici  de  vaines  déclamaticms, 
mais  bien  de  faits  positifs,  puisque  les  exemples  de  tant  de  car- 
rièree  manquées  abondent  autour  de  nous.  Combien  ont  ainsi 
gftché  leur  vie,  les  dons  qu'ils  avaient  reçus,  et  se  sont  laissé 
envahir  par  des  préoccupations  malsaines,  destructrices  de  tout 
travail  sérieux  et  suivi  !  Et  cependant,  notre  époque  n'est  pas  plus 
déshéritée  que  d'autres  ;  les  hommes  n'y  naissent  pas  moins  Intel- 
ligens,  moins  doués  par  la  nature.  Beaucoup  avaient  le  droit  de 
viser  plus  haut,  qui  se  sont  arrêtés  à  mi-chemin,  pour  ne  s'être 
pas  retirés  à  temps  de  cette  société  fiévreuse,  haletante,  qui  a 
fait  avcffter  tant  de  vocations  pleines  de  promesses  à  leurs  dé- 
buts. Pour  n'avoir  pas  su  résister  aux  tentations  de  toute  sorte 
qui  venaient  les  assaillir,  ils  ont  succombé,  sans  comprendre 
que  la  conduite  de  la  vie  est  aussi  un  art,  le  premier  de  tous, 
celui  dont  on  n'enfreint  pas  impunément  les  r^les. 

Est-ce  h  dire  que  l'artiste  doive  rester  en  dehors  de  son 
temps  et  de  son  pays,  pour  se  complaire  dans  un  stérile 
égoïsme?  Nous  sommes  loin  de  le  penser  et  nous  ne  saurions 
oublier  qu'à  côté  de  son  art  et  dans  cet  art  même  il  a  des  devoirs 
à  remplir  ;  vis-à-vis  de  ses  confrères,  en  particulier,  car  s'il  arrive 
à  une  situation  éminente,  il  doit  les  soutenir,  les  guider  par  ses 
conseils,  les  assister  au  besoin  par  un  légitime  emploi  de  l'in- 
fluence qu'il  a  conquise,  et  il  se  doit  à  lui-même  de  développer 
en  lui  tous  les  nobles  sentimens  qui  peuvent  ouvrir  son  âme  et 
son  esprit.  Dans  ime  existence  bien  ordonnée,  on  trouve  du 
temps  pour  tout.  Â  côté  du  travail,  la  famille,  les  amitiés,  la 
lecture,  les  voyages,  toutes  les  distractions  que  peuvent  procurer 
les  autres  arts  doivent  aussi  avoir  leur  part.  Toutes  ces  satisfac- 
tions élevées  ont  leur  prix,  toutes  peuvent  profitera  l'artiste  :  ni 
la  richesse,  ni  les  honneurs  ne  sauraient  les  remplacer. 

Piifii.ie  MlCUEL* 


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LES  ORIGINES 

DU 


CULTURKAMPF  ALLEMAND 


VI  w 

L'ALLEMAGNE  ET  LE  CONCILE  DU  VATICAN 


L'Église  d'Allemagne  se  débattait  parmi  les  crises  qu'un  pré- 
cédent article  a  racontées  :  le  concile  du  Vatican,  qui  détacha 
d'elle  quelques  intelligences,  la  fortifia  néanmoins,  en  lui  ren- 
dant la  paix  dans  l'unité.  Depuis  dix  ans  ses  adversaires  s'ar- 
maient, cherchant  un  incident  pour  mobiliser  :  l'infaillibilité  fut 
cet  incident.  Les  mêmes  décisions  dogmatiques  qui  servirent  de 
prétexte  aux  nationaux  libéraux  pour  brouiller  les  deux  pou- 
voirs mettaient  un  terme  aux  temps  troublés  durant  lesquels 
l'Église  avait  été  divisée  contre  elle-même  ;  elles  affermissaient 
sa  vigueur  en  même  temps  qu'elles  lui  suscitaient  des  hostilités; 
elles  étaient  pour  elle,  tout  ensemble,  une  raison  prochaine  dé 
péri],  une  raison  lointaine  de  victoire,  et  sous  ce  double  aspect, 
l'assemblée  œcuménique  nous  semble  mériter  une  étude,  pré- 
face indispensable  à  l'histoire  même  du  Culturkampf. 

I 

Lorsqu'en  1865  Pie  IX  interrogea  sur  le  programme  du  futur 
Concile  trente-six  évêques  de  la  chrétienté,  deux  questionnaires 

(1)  Voyex  la  A«tme  de»  !•'  avril,  !•'  juillet,  !•'  octobre  1907,  15  Janvier  et 
15  mars  1908. 


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192  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

furent  destinés  à  l'Allemagne  :  Ton  était  adressé  à  Weis,  de 
Spire  ;  l'autre,  à  Senestrey,  de  Ratisbonne.  Seneslrey  réclama, 
—  comme  certains  autres  parmi  les  trente-six,  —  que  la  prochaine 
assemblée  s'occupât  de  l'infaillibilité  papale.  Les  motifs  qu'il 
alléguait  montrent  sous  quel  aspect  se  présentait  aux  Allemands 
infaillibilistes  la  passionnante  question  qui  devait  transformer  en 
théologiens  certains  laïques,  en  hérétiques  certains  théologiens. 

Il  n'y  a  que  très  peu  d'esprits  aujourd'hui,  écrivait-il,  qui  dénient  au 
Pape  la  prérogative  d'être  infaillible;  ceux-là  mômes  qui  la  contestent 
n'agissent  point  par  motifs  théologiques,  mais  avec  le  dessein  de  pouvoir 
afflrmer  et  défendre  plus  sûrement  la  liberté  de  la  science.  Il  semble  qu'à 
cet  effet,  à  une  époque  toute  récente,  s'est  formée  à  Munich  une  école  de 
théologiens  qui,  dans  tous  leurs  écrits,  visent  surtout  à  déprécier  le  Saint- 
Siège,  son  autorité,  son  système  de  gouvernement,  par  des  allégations 
historiques,  à  l'exposer  au  dédain  et  spécialement  à  contester  l'infaillibilité 
du  Pape  parlant  ex  cathedra, 

Seneslrey  voulait,  dès  1865,  que  le  mépris  des  professeurs 
/arois  pour  la  théologie  «  romaniste  »  fût  châtié  par  une  ri- 
ite  œcuménique,  par  une  riposte  souveraine.  D'une  «  science  » 
canière,  persifleuse  et  sarcastique,  on  en  appellerait  au 
icile  ;  l'autorité  conciliaire,  mise  en  branle  à  d'autres  époques 
/  >iT  limiter  le  pouvoir  papal,  se  dresserait,  cette  fois,  pour  le 
iger  et  l'exalter.  C'est  en  regardant  Munich  que  Senestrey 
dait  que  TÉglise  parlât,  et  qu'en  précisant  les  pouvoirs  du 
pe  elle  abrégeât  d'inutiles  polémiques  et  déroutât  d'impé- 
uses  hostilités.  Munich  soulevait  un  débat  :  Rome  devait 
(^cepter,  l'évoquer,  le  trancher. 

Il   ne  s'agissait  point  d'opposer,  à   un    péril  nouveau,  un 

^me  nouveau,  mais,  simplement,  d'extraire  du  dépôt  de  la 

/élation  une   vérité  qui   s'y  trouvait  contenue,  et  d'affirmer 

te  vérité,  explicitement,  sous  la  forme  d'une  définition  dogma- 

ue.  Et  que  le  progrès  du  dogme  s'accomplît  ainsi  par  une  sorte 

réaction  contre  des  tendances  déjà  réputées  dangereuses  ou 

Qtre  des  opinions  bientôt  réputées  hérétiques,  cela,  non  plus, 

itait  pas  une  nouveauté.  Le  mystérieux  mot  de  saint  Paul  : 

portet  hœreses  esse,  régit  l'histoire  séculaire  du  dogme;   les 

eures  où  l'Église  s'inquiète  le  plus  de  ce  qu'elle  appelle  les 

énèbres  de  Terreur  sont  toutes  proches  d'autres  heures  où  ces 

énèbres  mêmes   lui  sont  une  occasion  d'épanouir  des  clartés 

louvelles;  et  le  frôlement  de  ces  hérésies  dont  elle  craint  que 


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LES   ORIGINES   DU  GULTUREAMPF  ALLEMAND.  193 

la  masse  des  esprits  ne  soit  obscurcie  rend  plus  lumineux  pour 
sa  propre  conscience  l'immuable  contenu  de  la  révélation. 

II 

Plusieurs  brochures  allemandes,  dès  1868,  tracèrent  à  la 
future  assemblée  certains  programmes  singulièrement  aventu- 
reux. Les  deu^  principales,  dont  les  auteurs  se  qualifiaient  sim- 
plement d'  ((  ecclésiastiques  catholiques,  »  paraissaient  écrites 
sous  rinfluence  de  l'école  do  Munich,  à  proximité  de  Doellinger. 
L'un  de  ces  opuscules,  relativement  modéré,  attaquait  les 
Jésuites,  rindex,  le  célibat  des  prêtres,  et  soutenait  sur  les 
petits  séminaires  des  théories  qui  devaient  déplaire  à  Rome. 
L'autre,  plus  exalté,  dessinait  le  plan  d'un  concile  qui  serait  une 
immense  représentation  démocratique  de  l'Église.  Tous  les 
chrétiens  y  devaient  être  convoqués;  ils  s'y  rassembleraient  par 
nations;  des  congrégations  nationales,  sortes  d'assemblées  pri- 
maires, élaboreraient  des  propositions.  Les  évèques,  groupés  en 
congrégations  épiscopales,  étudieraient  ces  vœux  de  la  foule.  Les 
décisions  seraient  prises  dans  des  séances  solennelles.  Lorsqu'il 
s'agirait  de  dogme  ou  de  morale,  les  évéques  seuls  y  voteraient  ; 
si  des  questions  de  discipline  étaient  en  jeu,  ou  de  liturgie,  ou 
bien  encore  de  politique  religieuse,  les  simples  prêtres  et  les 
moines  auraient  droit  à  quelques  suffrages.  Les  susceptibilités 
nationales  seraient  soigneusement  respectées  ;  l'épiscopat  de 
chaque  pays  aurait  un  nombre  de  voix  proportionné  au  chiffre 
qu'atteignait  dans  ce  pays  la  population  catholique  :  si  bien  que 
l'Italie,  où  les  petits  diocèses  pullulent,  verrait  nécessairement 
un  certain  nombre  de  ses  évêques  rester  à  la  porte  du  concile  ; 
tandis  que  Tépiscopat  allemand,  peu  nombreux  et  régnant  sur 
de  vastes  territoires,  siégerait  tout  entier  dans  l'auguste  assem- 
blée. La  façon  dont  s'étaient  organisés  les  Pères  de  Trente,  dont 
ils  avaient  délibéré,  dont  ils  avaient  voté,  offusquait  l'auteur 
anonyme;  il  ne  jouait  si  complaisamment  au  Sieyès  que  pour 
amener  l'Eglise  à  réagir  contre  un  tel  précédent.  Passant  outre 
à  trois  siècles  d'histoire,  cet  esprit  avancé,  qui  peut-être  n'était 
qu'arriéré,  remontait  jusqu'au  xv«  siècle,  jusqu'à  Constance, 
jusqu'à  Bâle,  pour  adapter  aux  maximes  de  1848  l'Église  démo- 
cratisée. Il  y  avait  une  sorte  d'anachronisme,  à  vouloir  ressus- 
citer,  dans  la  catholicité  à  laquelle  Pie  IX  présidait,  les  expé- 

TOMB  XLVIL   —   1008.  13 

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-  r^^B 


194  REVUE  DÈS  DEUX  MONDES. 

diens  révolutionnaires  qu'avait  imaginés  la  théologie  gallicane, 
en  vue  d'échapper  à  l'anarchie  du  Grand  Schisme  :  comme  si  la 
papauté  n'avait  jadis  esquivé  le  joug  de  certaines  aristocraties 
conciliaires  que  pour  se  laisser  tyranniser  par  une  démocratie 
conciliaire;  comme  si  elle  n'avait  triomphé  d'un  parlementa- 
risme oligarchique  que  pour  devenir  la  captive  et  l'esclave  d'un 
certain  puritanisme. 

Ces  mystérieux  manifestes  avaient  déjà  fait  grand  bruit, 
lorsqu'en  février  1869  la  Civiltà  Cattolica  publia  une  correspon- 
dance de  France,  où  l'on  affirmait  que  la  plupart  des  catho- 
liques français  attendaient  du  concile  la  proclamation  de  l'in- 
faillibilité, celle  de  l'Assomption  de  la  Vierge,  et  un  certain 
nombre  de  formules  positives,  d'affirmations  nettes,  sur  toutes 
les  questions  délicates  naguère  visées  par  le  Syllabus.  Il  fut 
établi  plus  tard  que  cette  correspondance,  toute  privée,  avait  été 
discrètement  écrite  à  l'instigation  du  nonce,  pour  être  discrète- 
ment lue  au  Vatican,  et  qu'elle  s'était  glissée  par  mégarde  dans 
la  Civiltà.  Votre  prétendue  mégarde  est  une  tactique,  ripostaient 
les  adversaires  ;  ils  avaient  autant  dé  peine  à  croire  un  Jésuite 
capable  d'une  étourderie  qu'à  croire  la  chaire  de  Pierre  inca- 
pable d'erreur.  A  coup  sûr,  pensaient-ils,  la  Civiltà  n'avait  pu 
faillir  :  ce  qu'elle  avait  commis  de  malencontreux  devait  être  vo- 
lontaire; elle  avait  agité  la  question  de  l'infaillibilité  pour  dé- 
chaîner une  campagne  hostile,  qui  rendrait  inévitable  une  défi- 
nition. Il  y  eut  tout  un  parti  de  catholiques,  qui  accusèrent 
les  Jésuites  de  travailler  en  agens  provocateurs  pour  le  dogme 
futur...  Mais  sans  mentionner  ici  les  deux  volumes  gallicans  de 
Maret,  dont  la  préparation  était  dès  lors  très  avancée,  les  bro- 
chures mêmes  dans  lesquelles  l'école  de  Munich  jetait  à  Rome 
un  premier  défi  n'étaient-elles  pas  antérieures  à  cette  correspon- 
dance tant  incriminée?  Aussi  bien,  à  Munich  comme  à  Paris,  les 
anti-infaillibilistes  avaient  déjà  braqué  leurs  pièces,  avant  que 
l'article  de  la  Civiltà  ne  rendit  leur  tir  plus  précis  et  plus  nourri. 

L'émotion  fut  grande  à  Munich.  Du  iO  au  15  mars  1869,  la 
Gazette  universelle  d'Augsbourg  publia  contre  l'omnipotence 
papale  une  série  d'articles  anonymes^  dont  l'auteur  concluait 
que  Tannée  449  s'était  tristement  illustrée  par  un  concile  connu 
sous  le  nom  de  concile  des  brigands  et  que  l'année  1869  serait 
marquée  par  le  synode  des  flatteurs.  D'aucuns  attribuaient  à 
l'historien  Gregorovius  cette  prose  virulente,  d'autres  au  prêtre 


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LES    ORIGINES    DU    CULTURKAMPP  ALLEMAND.  195 

Pichler,  connu  par  ses  travaux  sur  le  schisme  grec  ;  les  plus 
avisés  soupçonnaient  Doellinger.  Cinq  mois  et  demi  plus  tard, 
ces  articles,  remaniés  et  complétés,  parurent  en  un  volume, 
sous  l'équivoque  pseudonyme  de  Janus.  L'auteur  y  développait 
une  thèse  érudite  au  profit  d'une  manœuvre  politique.  La  ma- 
nœuvre consistait  à  insinuer  que  tout  développement  de  la  puis- 
sance pontificale  serait  incompatible  avec  les  principes  fonda- 
mentaux des  États  modernes;  devant  des  lecteurs  prompts  à 
TefiFroijla  docte  mémoire  d'Ignace  Doellinger  évoquait  les  bulles 
antiques  dans  lesquelles  des  papes  affirmaient  leur  droit  de  dé- 
poser les  rois  ou  de  sévir  contre  l'hérésie.  A  regarder  de  près  la 
plus  terrible  d'entre  elles,  la  bulle  Unamsanctamàe  Boniface  VllI, 
on  constate  sans  pein^  que,  strictement  parlant,  le  privilège  de 
l'infaillibilité  ne  s'applique,  dans  ce  document,  qu'à  une  ligne 
d'affirmations  expresses,  formelles,  solennellement  accompa- 
gnées du  mot  Declaramus  :  «  Nous  déclarons,  en  conséquence, 
que  toute  créature  humaine  est  soumise  au  Saint-Siège  ;  »  et  ceç 
mots  tels  quels,  pris  en  soi,  n'offrent  rien  d'alarmant  pour  les 
rois,  même  pour  les  républiques.  Mais  ces  distinctions  parais- 
saient subtiles  aux  profanes,  mal  accoutumés  à  comprendre  que, 
dans  certains  domaines,  il  est  nécessaire  de  distinguer  si  l'on  ne 
veut  pas  confondre  ;  et  l'ensemble  des  documens  alignés  par 
Doellinger  laissait  à  la  simplicité  publique  cette  impression 
qu'un  accroissement  de  la  primatie  pontificale  mettrait  en  grave 
péril  l'autonomie  des  États. 

Au  surplus,  Doellinger,  biffant  des  pages  entières  de  son 
Histoire  de  fÉglise,  exposait  une  thèse  nouvelle  d'après  laquelle 
les  progrès  de  la  papauté,  dans  le  passé  même,  avaient  résulté 
d'une  série  d'usurpations.  Jusque  vers  le  milieu  du  ix®  siècle, 
cette  puissance  s'était  conduite  correctement,  développée  nor- 
malement; une  fois  parues  les  Fausses  Décré taies,  elle  n'avait 
plus  été  qu'une  excroissance  morbide  (1).  On  verra  plus  tard, 
après  la  mort  d'Ignace  Doellinger,  l'un  des  disciples  de  ce 
maître  attaquer  Tauthenticité  des  fameux  canons  de  Sardique, 
de  Tannée  343,  et  s'efforcer  ainsi  de  faire  remonter  jusqu'au 

(1)  Le  dernier  historien  critique  des  «  origines  de  la  monarchie  ecclésiastique 
romaine,  »  M.  Babut,  déclare  tout  net  que  la  thèse  de  Doellinger  est  d'une  «  faus> 
seté  énorme,  »  et  que  l'œuvre  de  Grégoire  Vil  «  ne  fut  pas  une  création,  mais  un 
essai  de  restauration  de  la  papauté  du  y*  siècle.  »  (Bulletin  des  Bibliothèques popu' 
laires,  1906,  p.  68). 


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■  '7^ 


196  REVUE   DES   DEUX   SrOXDES. 

iv«  sièclo  même  les  incorrections  de  la  papauté.  La  science  d( 
Doellinger,  pointilleuse  et  taquine,  expliquait  mal  la  riche  com- 
plexité des  faits;  il  y  avait  quelque  chose  de  volontairement 
rétréci,  d'humiliant  pour  l'humanité,  dans  cette  méthode  mo- 
rose qui  se  targuait  d'attribuer  à  une  série  de  falsifications  une 
apparition  comme  celle  de  la  papauté. 

Pour  qu'une  idée  fit  son  œuvre,  pour  qu'elle  fût  vraiment 
une  idée-force,  suffirait-il,  d'aventure,  qu'elle  jaillît  un  jour 
dans  le  cerveau  d'un  mystificateur?  L'apocryphe  aurait-il  une 
telle  puissance  architecturale,  que  des  réalités  massives  et 
même  grandioses  pussent  n'être  rien  de  plus  que  les  filles  du 
mensonge,  et  non  pas  du  mensonge  de  la  légende,  sorte  de 
poésie  parfois  plus  vraie  que  Thistoire,  mais  du  mensonge  pédant 
et  mesquin  subtilement  préparé  par  des  scribes?  Lorsque  le 
Doellingor  de  1869  rabaissait  ainsi  le  grand  phénomène  reli- 
gieux qu'offre  l'épanouissement  de  la  papauté,  il  ne 'prévoyait 
pas,  apparemment,  que  bientôt  l'Allemagne  protestante,  par  la 
voix  des  Weiszâcker  et  des  Harnack,  rendrait  au  contraire  hom- 
mage à  ta  primauté  romaine  primitive  et  à  la  conception  catho- 
lique de  cette  primauté,  telle  qu'un  autre  Doellinger,  celui  de 
1830  et  de  1840,  l'avait  brillamment  défendue. 

Mais  l'Allemagne  savante  de  1869  se  passionnait  pour  les 
anecdotes  d'interpolations  ou  de  grattages  à  travers  lesquelles 
Ténigmatique  Janus  semblait  dérouler,  comme  un  roman  d'a- 
ventures, toute  l'évolution  de  la  papauté.  Le  futur  cardinal  Her- 
genroether  publiait  VAnli-Janus,  et  se  refusait  à  croire,  encore, 
que  le  publiciste  auquel  il  ripostait  fût  véritablement  Ignace 
Doellinger.  Janus,  —  car  c'était  lui,  — continuait  dlnstruire  les 
clercs  à  l'université;  il  avait  sur  eux  une  influence  immense, 
«  qu'on  peut  à  peine  comprendre  si  on  ne  l'a  pas  subie.  »  Ce  sont 
les  propres  termes  d'un  théologien  fort  connu,  le  P.  Weiss,  do- 
minicain, qui,  de  son  aveu„  se  serait,  à  celte  date,  fait  brûler  pour 
Doellinger.  Janus  demeurait  professeur,  éducateur  d'esprits, 
directeur  d'études,  au  service  de  cette  Eglise  qui,  s'il  le  fallait 
croire,  bénéficiait  depuis  dix  siècles  de  certaines  tromperies. 

Déjà  pourtant  Frohschammer,  depuis  longtemps    sorti  de 

'  l'Église,  concluait  que,  pour  6tre  logique  avec  lui-môme,  Janus 

aussi  devait  faire  exode.  Un  Espagnol  résidant  à  Munich,  Lianno, 

prêchait,  dans  ses  brochures,  la  séparation  d'avec  le  Saint-Siège; 

et  le  même  programme  s'étalait,  en  mai,  dans  un  curieux  appel 


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LES    ORIGINES    DU    CULTURKAMPF   ALLEMAND.  107 

adressé  aux  catholiques  badois.  On  y  signalait  qu'à  la  place  du 
vrai  catholicisme,  une  confession  nouvelle  se  fondait  :  le  vrai 
catholicisme  exigeait  tous  les  dix  ans  un  concile  provincial,  tous 
les  ans  un  synode  diocésain  ;  la  confession  nouvelle  installait  un 
absolutisme  ecclésiastique.  Entre  ces  deux  religions,  TÉtat 
saurait  discerner;  et  ce  n'est  pas  à  celle-ci,  assurément,  qu'il  attri- 
buerait les  biens  de  l'Église  et  reconnaîtrait  des  droits  d'Église: 
traitant  le  romanisme  en  nouveau  venu,  il  qualifierait  officiel- 
lement d'héritiers  légitimes  du  catholicisme  les  ennemis  de  l'au- 
tocratie papale.  Ainsi  fermentaient  les  impatientes  espérances 
qui  pousseront  plus  tard  les  «  vieux-catholiques  »  à  réclamer 
du  pouvoir  civil,  en  faveur  de  leur  Église,  un  brevet  d'antiquité 
et  un  sceau  d'authenticité. 

III 

Mais  déjà,  derrière  Janus,  se  dressait  TÉtat  bavarois. 
Louis  II  questionnait  le  nonce  sur  les  rumeurs  qui  couraient  au 
sujet  de  l'infaillibilité.  Le  professeur  Haneberg  rentrait  de 
Rome;  il  racontait  qu'au  début  du  concile  Manning  se  lèverait, 
demanderait  la  définition  de  L'infaillibilité,  que,  «  par  une  accla- 
mation générale  et  bruyante,  »>  les  évoques  soutiendraient  Man- 
ning, et  que  le  pape  céderait,  «  entraîné  par  cet  élan,  ce  mou- 
vement du  Saint-Esprit.  »  «  Reisach  et  les  Jésuites,  Manning  et 
tidti  quantij  écrivait  Doellinger,  c'est  une  phalange  formidable.  » 
Et  devant  cette  phalange  tremblait  la  cour  de  Bavière,  qui  de 
vieille  date  détestait  Rëisach.  Doellinger  faisait  pour  le  prince 
de  Hohenlohe,  président  du  ministère,  un  brouillon  tout  anxieux, 
tout  apeuré,  et  ce  brouillon  était  l'origine  de  la  retentissante 
dépêche  du  9  avril  1869,  par  laquelle  Hohenlohe  invitait  les 
cabinets  de  l'Europe  à  s'entendre,  pour  la  défense  des  idées 
modernes,  pour  la  sauvegarde  des  droits  des  États. 

Hohenlohe  semblait  croire  que  le  concile  s'occuperait  de  poli- 
tique beaucoup  pliis  que  de  théologie  ;  on  eût  dit  qu'il  perdait 
de  vue,  — si  jamais  son  attention  s  y  fût  attardée,  —  le  discret  et 
vaste  travail  par  lequel  se  préparaient,  à  Rome,  les  décisions 
conciliaires  relatives  aux  fondemens  de  la  foi.  Seule,  l'infail- 
libilité l'occupait  ;  il  agitait  devant  l'Europe,  comme  un  épou- 
vantail,  l'annonce  des  prétentions  théocratiques  sous  le  joug 
desquelles  le  Pape  infaillible  courberait  les  gouvernemens  tempo- 


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498  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

rels.  Chevalier  du  droit  moderne,  il  s'insurgeait  contre  les  condam- 
nations du  Syllabiis,  qui,  du  jour  où  elles  seraient  transformées 
par  le  concile  en  affirmations  positives,  exigeraient  l'adhésion 
effective  et  pratique  des  divers  Etats.  Ce  qu'il  voulait,  c'était  que 
les  puissances  se  concertassent,  à  l'avance,  contre  les  décrets 
qui  pourraient  être  votés  sur  des  questions  politico-religieuses 
ou  sur  des  matières  mixtes. 

Si  Hohenlohe  était  allé  jusqu'au  fond  de  ce  «  droit  moderne  » 
dont  il  s'improvisait  le  champion,  il  eût  constaté  que  les 
mêmes  maximes  qui  prétendaient  délier  les  princes  de  leur  fidé- 
lité à  l'Église,  abolissaient  inversement,  par  une  conséquence 
logique,  la  souveraineté  qu'ils  affectaient  jadis  à  son  endroit,  et 
que  les  changemens  profonds  qui  les  avaient  dégagés  de  leur 
obédience  les  avaient  en  même  temps  privés  de  leur  hégé- 
monie... Il  n'y  a  de  place  pour  un  Philippe  le  Bel  qu'aux 
époques  où  il  y  a  place  pour  un  saint  Louis  ;  et  les  rois  n'ont 
prétexte  pour  jouer  aux  sacristains  que  lorsque  leur  trône,  en 
théorie,  en  principe,  s'appuie  contre  l'autel.  Hohenlohe  com- 
mettait une  erreur  de  date  en  voulant  mettre  au  service  du  droit 
moderne  certains  procédés  archaïques  d'intervention,  d'ingé- 
rence et  d'immixtion  ;  l'&ge  n'était  plus  où  les  Ktats  pouvaient 
aspirer  à  régner  sur  TÉglise,  parce  que  Tâge  n'était  plus  où  la 
foi  chrétienne  régnait  sur  les  États.  Lorsque,  en  juillet  1868, 
M.  Emile  OUivier,  comme  député,  réclamait  la  liberté  du  con- 
cile, et  lorsque,  en  1869,  devenu  chef  du  ministère,  il  savait  ré- 
sister à  certains  de  ses  collègues,  résister  aussi  aux  prélats  les 
plus  persuasifs,  pour  sauvegarder  victorieusement  cette  liberté, 
il  ne  faisait  qu'enregistrer,  en  les  commentant  avec  une  dia- 
lectique lucide,  les  nécessités  mêmes  de  l'histoire,  et  donnait 
ainsi  l'exemple,  peut-être  unique,  d'une  politique  religieuse 
aussi  rassurante  pour  les  consciences  que  satisfaisante  pour  les 
susceptibilités  de  l'a  esprit  laïque.  »  Mais  le  prince  Clovis  de 
Hohenlohe  ne  s'élevait  point  à  ces  altitudes  ;  et  ce  catholique  se 
disposait  à  lutter  contre  le  concile  conune  il  luttait  à  Munich 
même,  depuis  quelques  années,  contre  les  influences  cléricales. 
L'émoi  des  protestans  en  présence  des  avances  que  leur  avait 
faites  Pie  IX,  les  brochures  de  polémique  par  lesquelles  ils  y 
avaient  répondu,  la  riposte  solennelle  que  le  conseil  suprême 
évangélique  de  Prusse  avait  lancée,  dès  1868,  contre  la  parole 
pontificale^  tous  ces  faits  apparaissaient  au  prince  de  Hohen- 


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LES   ORIGINES   DU   CULTURKAMPF   ALLEMAND.  199 

lobe  comme  un  indice  certain  que  le  concile  allait  troubler  la 
paix  religieuse.  La  circulaire  diplomatique  qu'il  apportait 
comme  remède  n'était  rien  de  plus  qu'un  acte  de  police  ecclé- 
siastique et  méritait  l'accueil  médiocre,  tantôt  évasif  et  tantôt 
défavorable,  que  lui  réservaient  les  Cabinets  de  l'Europe. 

Doellinger,  à  qui  Hohenlohe  transmettait  tour  à  tour  les 
réponses  des  gouvernemens,  s'efforçait  de  les  réfuter.  L'infailli- 
bilité, disait-il  en  substance,  a  toutes  chances  d'être  proclamée; 
elle  installera  la  théocratie  en  face  des  pouvoirs  civils  ;  et  ce  sera 
un  fait  accompli.  Le  dogme  une  fois  défini,  prêtres  et  fidëles  y 
seront  à  jamais  attachés  ;  aucun  gouvernement  ne  pourra  s'in- 
surger, et  les  États  qui  s'y  essaieront  ne  susciteront  que  des 
sourires.  Il  n'y  a  qu'un  remède  :  apeurer  Rome  tout  de  suite,  et 
prêter  main  forte,  ainsi,  à  ces  cardinaux  et  à  ces  évêques  à 
qui  déplaît  le  projet  de  définition.  Alors  Hohenlohe  lui-même 
reprenait  la  plume  :  il  adressait  à  la  Gazette  cTAugsbourg  un 
article  anonyme  pour  critiquer  la  réponse  louvoyante,  dilatoire, 
qu'au  nom  du  gouvernement  de  François-Joseph  le  comte  Beust 
avait  faite  à  la  circulaire  du  9  avril.  Beust  s'imagine,  objectait 
Hohenlohe,  qu'il  sera  temps  d'aviser,  lorsqu'on  verra  le  concile 
se  préparer  à  des  empiètemens  dans  le  domaine  politique  ;  mais 
on  ne  verra  pas  le  concile  se  préparer,  on  apprendra*,  tout  d'un 
coup,  et  ce  sera  trop  tard,  que  le  concile  a  empiété. 

Tandis  que  Hohenlohe  s'agitait,  Bismarck  observait  et  atten- 
dait. Boeder,  qui  représentait  en  Suisse  le  roi  Guillaume,  inter- 
rogeait Bismarck  sur  les  intentions  de  la  Prusse  :  le  23  mars  1869, 
le  futur  chancelier  répondait  que  les  évêques  ne  subiraient 
aucune  entrave,  que  le  gouvernement  s'abstiendrait,  qu'on  se 
tiendrait  prêt  d'ailleurs  à  défendre  les  droits  de  l'État  si  ces 
droits  étaient  en  péril,  mais  que,  pour  l'instant,  aucune  mesure 
préventive  n'était  nécessaire.  Ainsi  pensait  Bismarck,  douze 
jours  avant  que  la  circulaire  Hohenlohe  n'étonnât  les  chancel- 
leries. Amim,  ministre  de  Prusse  à  Bome,  dans  une  lettre  qu'il 
adressait  à  Bismarck,  le  limai  1869,  affichait  la  même  indiffé- 
rœce  au  sujet  de  l'infaillibilité.  H  lui  semblait  que  Doellinger 
s'exagérait  singulièrement  la  portée  de  ce  débat.  Ârnim,  à  cette 
date,  était  tout  près  de  n'y  voir  qu'une  simple  chicane  de  mots. 
Que  le  Pape  ne  fût  infaillible  qu'avec  les  évêques,  ou  qu'il  le  fût 
sans  eux,  en  quoi  cela  méritait-il  d'intéresser  les  États,  et  sur- 
tout de  les  inquiéter?  Mais  Amim  ajoutait  oue  la  «  commission 


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200  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

politico-ecclésiastique  »  préparait,  à  elle  toute  seule,  certaines 
décisions  intéressant  les  rapports  de  TÉglise  et  de  TÉtat,  que 
les  gouvernemens  devaient  protester,  et  que,  par  surcroît,  les 
divers  Cabinets  de  TAUemagne  devaient  exiger  d'être  repré- 
sentés, aux  délibérations  mêmes  du  concile,  par  un  ou  plusieurs 
ambassadeurs.  A  cette  date,  ce  n'est  pas  de  l'infaillibilité 
qu'Arnim  se  préoccupait,  mais  uniquement  des  formules  posi- 
tives qui  pourraient  être  votées  au  sujet  des  deux  pouvoirs. 
Quelque  précise  et  restreinte  que  fût  son  anxiété,  Bismarck, 
encore,  la  trouvait  exagérée.  Que  des  puissances  protestantes 
pussent  être  représentées  au  concile,  c'était  impossible,  aux 
yeux  de  Bismarck  :  leurs  délégués  ne  seraient  pas  écoutés,  et  ne 
recueilleraient  qu'humiliation  pour  leurs  souverains.  Assu- 
rément, dans  le  vieil  État  chrétien,  où  le  droit  canon  devenait 
droit  public,  le  prince  devait  prendre  part  aux  assemblées  où 
s'élaborait  ce  droit,  mais  la  Prusse  fondait  sa  politique  sur  cette 
double  idée,  que  l'Église  était  libre,  et  que  tout  empiétement 
dans  le  domaine  de  l'État  comportait  une  répression  :  dès  lors, 
l'envoi  d'un  ambassadeur  au  concile  inaugurerait  une  confusion 
nouvelle  entre  les  deux  pouvoirs.  Tout  ce  que  retenait  Bismarck 
dans  la  lettre  de  son  ministre,  c'est  que  la  «  commission  politico- 
ecclésiastique  »  devait  attirer  la  vigilance  des  gouvernemens  : 
aussi  se  disait-il  autorisé  par  le  roi  Guillaume  à  négocier  avec  la 
Bavière,  et  même  avec  les  autres  États  de  l'Allemagne,  en  vue 
de  faire  savoir,  à  Rome,  que,  si  l'Église  s'avisait  d'usurper,  les 
gouvernemens  résisteraient.  Le  12  juin,  à  Berlin,  Hohenlohe 
dinait  chez  Bismarck  avec  Varnbueler,  le  premier  ministre  du 
Wurtemberg.  Que  Rome  fasse  toutes  les  extravagances  qu  elle 
veut,  disait  Varnbueler,  ce  sera  un  clou  de  plus  au  cercueil  do 
l'ultramontanisme.  Bismarck  montra  plus  de  complaisance  appa- 
rente pour  les  désirs  de  Hohenlohe  :  il  croyait  bon  que  la 
Bavière,  par  une  sorte  de  démarche  préventive,  envoyât  à  Rome 
quelque  personnalité,  qui  ferait  officieusement  certaines  re- 
marques au  nom  des  divers  États  de  l'Allemagne.  Varnbuelei 
iinit  par  accepter  l'idée.  Mais  les  semaines  passaient,  et  rien  ne 
se  décidait.  On  annonçait,  un  instant,  que  le  roi  Jean  de  Saxe 
allait  se  rendre  à  Rome  pour  parler  au  nom  de  l'Allemagne.  Son 
état  de  santé,  l'incertitude  de  la  situation,  finissaient  par  l'en 
dissuader.  Hohenlohe,  le  14  juillet,  se  plaignait  à  Louis  H  de  la 
mauvaise  grâce  de  certains  États  allemands,  jaloux  sans  doute 


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LFS    ORIGINES   DU   CCLTUHKAMPF    ALLEMAND.  201 

de  la  Bavière;  le  5  août,  il  avouait  à  Bismarck  n'avoir  pas  encore 
mis  la  main  sur  la  personnalité  qui  devait  à  Rome  faire  délica- 
tement la  grosse  voix.  Bismarck  se  consolait  du  retard  :  évidem- 
ment il  ne  se  souciait  qu'à  moitié  de  se  compromettre  avec  le 
gouvernement  de  Munich.  Ministre  d'un  État  protestant,  il  pré- 
férait laisser  à  la  catholique  Bavière  la  responsabilité  d'explica- 
tions  pénibles  avec  le  chef  de  la  catholicité. 

Il  savait  d'ailleurs,  sans  doute,  que  la  cour  de  Rome  était 
résolue  à  ne  soumettre  au  concile  aucun  des  projets  élaborés  par 
la  «  commission  politico-ecclésiastique;  »  et  cela  suffisait  pour 
rassurer  Bismarck.  Le  11  août,  il  se  félicitait,  dans  une  lettre  h 
Hohenlohe  que,  grâce  à  l'entente  des  Cabinets  allemands,  le 
«  parti  des  fanatiques  »  eût  désormais  moins  de  crédit  auprès  de 
Pie  IX;  il  observait  qu'assurément  les  États,  au  moins  ceux  de 
l'Allemagne  du  Nord,  trouveraient  des  armes  dans  leur  législa- 
tion, mais  qu'il  était  préférable  de  prévenir  tout  conflit,  et  que 
le  ministre  des  Cultes  agissait  en  ce  sens  sur  l'esprit  des  évéques. 
Ainsi  Bismarck,  en  mars  et  mai  1869,  considérait  la  proclamation 
éventuelle  de  l'infaillibilité  comme  une  affaire  purement  théolo- 
gique, que  les  princes  laïques,  spécialement  les  princes  protes- 
tans,  pouvaient  envisager  avec  pleine  indifférence  ;  les  nouvelles 
qu'en  août  il  recevait  de  Rome  lui  faisaient  espérer  l'issue  paci- 
fique des  délibérations  conciliaires.  Tandis  qu'il  suffisait  do 
grossir  les  alarmes  de  Hohenlohe,  de  grossir  même  celles 
d'Amim,  pour  acheminer  l'Allemagne,  tout  doucement,  vers 
l'éclosion  d'un  CuUurkampf^  Bismarck,  au  contraire,  parlait 
encore  et  agissait  encore  en  homme  de  paix  religieuse,  et  comme 
s'il  n'avait  eu  d'autre  idéal  que  de  prolonger  en  Prusse  la  poli- 
tique ecclésiastique  inaugurée  jadis  par  Frédéric-Guillaume  lY. 

Hohenlohe,  lui,  malgré  la  fraîcheur  d'accueil  qu'il  rencon- 
trait en  Europe,  et  même  en  Allemagne,  entretenait  dans  l'opi- 
nion publique,  et  dans  son  propre  cerveau,  une  sorte  d'obses- 
sion des  périls  politiques  qu'entraînerait  l'infaillibilité  :  il 
questionnait  des  prêtres,  des  légistes,  pour  qu'ils  lui  fournissent 
des  raisons  d'avoir  peur.  A  Wurzbourg,  il  était  déçu  :  la 
faculté  de  théologie  lui  répondait  qu'alors  même  que  le  concile 
déclarerait  le  Pape  infaillible  et  dogmatiserait  sur  le  Syllabus, 
l'accord  des  deux  pouvoirs  ne  serait  aucunement  lésé;  elle  niait 
que  la  définition  conciliaire  pût  avoir  pour  effet  de  donner  une 
Tsleur  dogmatique  h,  la  théorie  de  la  souveraineté  du  Pape  sur 


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202 


REVUE   DES    DEUX   MONDES. 


les  rois  ou  aux  principes  canoniques  sur  l'immunité  des  clercs. 
Mais  les    théologiens  de  Munich,  à  Tunanimité   moins   deux, 
tinrent  un  autre  langage.  Le  Jésuite  Schrader  avait  tenté  de  ré- 
diger les  formules  affirmatives  qui  ripostaient  à  chacune  des 
thèses  condamnées  par  le  Syllabus;  et  Tune  de  ces  formules 
énonçait  que  le  pouvoir  civil  ne  peut  pas  slmmiscer  dans  les  ques- 
tions de  religion,  de  morale  et  de  droit  canon,  ni  se  faire  juge 
des  instructions  données  par  les  chefs  ecclésiastiques  comme  des 
règles  pour  la  conscience.  Doellinger  et  ses  collègues  voyaient 
dans  cette  phrase  un  péril  public.  Plusieurs  brochures  surgirent, 
pour  les  réfuter.  Alors  les  juristes  vinrent  à  la  rescousse;  la 
faculté  de  droit  proclama  que  les  décisions  conciliaires  projetées 
bouleverseraient   complètement,  en  Bavière,   les   rapports    de 
rÉglise  et  de  TÉtat.  La  consultation  qu'elle  rédigea  mettait  en 
relief  certaines  thèses  du  Syllabus  et  répondait  à  ces  anathèmes 
d'Église  par  l'affirmation  très  tranchante  et  très  crue  de  la  pré- 
pondérance laïque.  Les    cartons  des  ministères   s'ouvraient  à 
ces  doctes  manuscrits;  il  y  avait  là  des  armes  toutes  prêtes,  que 
manieraient,  à  l'heure  opportune,  publicistes,  magistrats  et  po- 
liciers. Hohenlohe  priait    les  autres  gouvernemens  de  FAlle- 
magne   de  mobiliser  aussi    leurs    savans  ;    les   gouvernemens 
restaient    sourds.    La   défiante  devise  :    Si   vis  pacem,    para 
bellum,  qui  même  n'est  pas  toujours  justifiée  lorsqu'il  s'agit  des 
relations  entre  deux  États,  devient  messéante  dès  qu'on  veut 
l'étendre  aul  rapports  avec  l'Église  ;  et  lorsque,  sous  les  auspices 
de  Doellinger,  la  catholique  Bavière,  seule  parmi  les  puissances 
allemandes,  aménageait  un  arsenal  et  préparait  la  guerre,  lors- 
qu'elle remplaçait  son  ministre  à  Rome,  Sigmund,  réputé  trop 
conciliant,  par  le  comte  TauflFkirchen,  homme  de  confiance  de 
Hohenlohe,  on  ne  peut  dire,  en  vérité,  qu'elle  cherchât  la  paix 

IV 

A  l'écart  des  publicistes  qui  voulaient  émouvoir  l'opinion,  à 
l'écart  des  diplomates  qui  voulaient  émouvoir  l'Europe,  une  autre 
action  s'exerçait,  moins  agressive  et  plus  discrète,  sur  l'épiscopat 
de  l'Allemagne.  L'évêque  de  Trêves,  dans  une  pastorale,  avait 
expliqué  que  les  prêtres  et  même  les  laïques  pouvaient  influer 
sur  un  concile.  Les  esprits  vibraient  trop  pour  être  insensibles  à 
de  pareilles  remarques;  on  y  voyait  des  invites.  Un  professeur  de 


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LES    ORIGINES   DU   CULTURKAMPF   ALLEMAND.  203 

Coblentz,  Stumpf,  qu'une  certaine  fougue  poussait  sans  doute  à 
des  généralisations  faciles^  allégua  qu'en  effet  la  correspondance 
publiée  par  la  Civiltà  dénotait  l'effort  d'un  grand  ordre  religieux 
pour  exercer  une  pesée  sur  le  concile,  et  que  des  Allemands 
intelligens  avaient  le  droit  d'agir,  non  moins  que  les  Jésuites.  Le 
manifeste  qu'il  rédigea  circula  dans  la  région  de  Coblentz,  en 
quête  de  signataires  distingués.  Il  concluait  nettement  que  la 
définition  de  l'infaillibilité  n'était  pas  opportune,  et  qu'elle  ris- 
quait d'entraver  l'union  des  Églises.  Si  d'ailleurs  le  concile  vou- 
lait de  la  besogne,  Stumpf  lui  signalait  quatre  tâches  :  rompre 
avec  la  conception  médiévale  d'un  État  tbéocratique  où  la  con- 
trainte des  lois  civiles  est  mise  au  service  du  dogme;  travailler 
au  relèvement  scientifique  du  clergé;  organiser  la  participation 
des  fidèles  à  la  vie  de  l'Église;  supprimer  l'Index.  Un  acci- 
dent fit  s'envoler  une  copie  de  ce  papier  dans  les  bureaux  de  la 
Gazette  universelle  d'Âugsbourg.  L'évêque  de  Trêves,  mécontent, 
garda  le  silence.  Stumpf  collaborait  souvent  à  la  Feuille  de  litté- 
rature théologique  y  de  Bonn  :  dans  cette  ville,  aussi,  l'adresse 
trouva  des  signataires,  qui  l'expédièrent  à  Melchers,  archevêque 
de  Cologne.  Melchers  répondit  qu'il  ferait  usage  de  la  commu- 
nication et  qu'en  promettant  soumission,  quoi  qu'il  advint,  aux 
décrets  du  concile,  ces  laïques  réjouissaient  son  cœur  d'évêque. 
En  fait,  Stumpf  oubliera  plus  tard  l'engagement  qu'il  avait  pris, 
ne  retiendra  que  les  avis  qu'il  avait  donnés  et^  mortifié,  il  quit- 
tera l'Église. 

Le  manifeste  de  Coblentz  n'avait  fait  que  reproduire,  sous  des 
signatures  laïques,  les  idées  et  les  vœux  qu'exprimaient  volon- 
tiers, dans  leurs  cercles  restreints,  un  certain  nombre  de  pro- 
fesseurs des  facultés  de  théologie  ;  mais  en  traitant  d'une  façon 
sommaire  des  questions  délicates,  il  encourait  des  reproches 
qui  ne  lui  furent  pas  épargnés.  Les  Voix  de  Maria  Laach  le 
discutèrent,  avec  leur  habituelle  précision  théologique.  On 
accusa  Stumpf  de  provoquer  une  immixtion  des  puissances 
laïques  dans  les  débats  conciliaires  :  il  se  défendit  en  observant 
que  la  rédaction  de  l'adresse,  qui  datait  du  23  mars,  était  anté- 
rieure à  la  publication  de  la  circulaire  Hohenlohe.  On  nota  cer- 
taines harmonies  entre  les  aspirations  de  l'école  de  Munich  et 
celles  dont  témoignait  le  manifeste  de  Coblentz.  Stumpf  maintint 
que  Doellinger  était  complètement  étranger  à  la  confection  du 
document.  Mais  Tintrépidité  qu'affectaient  les  manifostans  de 


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204  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Coblentz  à  s'aventurer  sur  les  terrains  les  plus  variés  compro- 
mettait plutôt  qu'elle  ne  fortifiait  leur  action  principale,  qui 
visait  l'infaillibilité.  Car  en  même  temps  qu'ils  voulaient  dissua- 
der le  concile  de  déférer  aux  vœux  de  ce  qu'ils  appelaient  une 
école,  Ils  proposaient  en  bloc  à  sa  ratification,  en  matière  intel- 
lectuelle, canonique,  politique,  les  vœux  d'une  autre  école;  et 
du  jour  où  l'anti-infaillibilisme  apparaissait  comme  étroitement 
lié  à  un  certain  système  de  fronde,  la  définition  conciliaire  sem- 
blait d'autant  plus  urgente  et  d  autant  plus  justifiée,  que  Stumpf 
se  flattait  d'avoir  &  sa  suite  «  les  neuf  dixièmes  des  Allemands 
intelligens.  »  On  pouvait  estimer,  même,  qu  en  prenant  Tinitia- 
tive  de  cette  définition  le  concile  opposerait  la  plus  efficace  des 
réponses  à  ceux  qui  demandaient,  comme  le  faisait  Stumpf  dans 
une  lettre  à  l'évêque  d'Ermeland,  que  des  synodes  diocésains 
fussent  préalablement  réunis,  où  les  laïques  seraient  représen- 
tés. C'était  considérer  l'assemblée  œcuménique  comme  une 
émanation  des  assemblées  primaires  de  la  chrétienté,  et  comme 
tenant  son  pouvoir  d'en  bas  plus  que  d'en  haut.  Mais  dès  lors, 
puisque  la  souveraineté  du  concile  était  en  butte  aux  mêmes 
suspicions  que  celle  du  Pape,  la  spontanéité  même  avec  laquelle 
le  concile  exalterait  le  Pape  attesterait  le  droit  de  l'autorité 
conciliaire  et  témoignerait  avec  éclat  qu'un  concile  œcuménique 
était  quelque  chose  de  plus  et  quelque  chose  d'autre  que  l'étage 
supérieur  de  je  ne  sais  quel  parlementarisme  ecclésiastique. 

Leur  sens  catholique,  plus  encore  que  leur  habileté  tactique, 
dissuada  les  parlementaires  de  Berlin  d'imiter  la  faute  commise 
à  Coblentz.  En  juin  1869,  les  Rhénans  Pierre  Reichensperger 
et  Hosius,  le  Hanovrien  Windthorst,  les  Bavarois  Joerg  et 
Freitag,  le  Wurtembergeois  Probst,  s'étant  rencontrés  au  Par- 
lement douanier,  se  confièrent  les  craintes  que  Tinfaillibilité 
leur  inspirait.  Us  redoutaient  spécialement,  comme  l'expliqua 
plus  tard  un  d'entre  eux,  les  prétextes  qu'elle  pourrait  offrir  à 
des  États  malveillans,  pour  une  politique  de  persécutions.  Une 
réunion  de  catholiques,  par  eux  convoquée,  fut  assez  confuse  : 
on  était  en  désaccord  sur  les  moyens  d'exprimer  l'appréhension 
commune.  Joerg,  qui  dirigeait  à  Munich  les  Feuilles  historico- 
politiques,  fut  chargé  de  s'enquérir.  Ses  luttes  pour  le  roma- 
nisme,  sa  brouille  avec  son  ancien  ami  Doellinger,  son  hostilité 
déclarée  contre  le  manifeste  de  Coblentz,  assuraient  à  Joerg  la 
confiance  des  milieux  les  plus  orthodoxes  ;  aucune  plume  n'était 


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LES   ORIGINES   DU   CULTUHKAMPF  ALLEMAND.  2ûo 

mieux  à  l'abri  de  toute  suspicion.  Informations  prises,  Joerg  fil 
savoir  à  ses  collègues  qu'on  ne  publierait  aucune  adresse,  qu'on 
ne  mendierait  point  des  signatures,  et  qu'on  se  contenterait  d'ex- 
pédier à  larcbevôque  de  Munich,  pour  qu'il  en  fît  part  à  ses 
collègues,  une  communication  confidentielle.  De  fait,  ce  docu- 
ment, qu'on  appelle  couramment  l'adresse  de  Berlin,  ne  fut  connu 
du  public  que  trois  ans  plus  tard.  Â  Berlin  comme  à  CoLIeutz, 
l'infaillibilité  n'était  pas  l'unique  question  traitée;  mais  tandis 
que  les  manifestans  de  Goblentz  semblaient  s'attacher,  par  le 
reste  de  leurs  vœux,  à  rejoindre  l'école  de  Munich,  les  silen- 
cieux correspondans  de  Berlin  afifectaient  de  s'en  distinguer  : 
ils  se  disaient  hostiles  à  la  notion  d'Église  nationale,  procla- 
maient le  droit  du  Pape  d'avertir  et  de  défendre,  et  affirmaient 
enfin,  à  l'encontre  de  la  circulaire  Hohenlohe,  que  le  concile 
devait  être  libre  à  l'endroit  des  États.  Ils  déclaraient  parler  conmie 
membres  de  «  la  généralité  des  croyans,qui  sont  les  dépositaires 
de  la  tradition  ininterrompuie.  »  «  Jamais,  insistaient-ils,  on  n'a 
contesté,  même  aux  laïques,  dans  la  mesure  de  leur  zèle  pour  le 
règne  terrestre  de  Dieu,  le  droit  de  témoigner  descourans  et  des 
impulsions  qui  se  produisent  au  sein  de  la  communauté  ecclésias- 
tique. »  Et,  s'autorisant  ainsi  de  la  tradition  même  pour  prendre 
licence  d'intervenir,  ces  bons  catholiques  ajoutaient  simplement  : 

Lorsque  le  chef  de  l'Église  catholique  tire  du  dépôt  primitif- de  TKglise 
les  arûrmations  positives  de  la  foi,  agit-il  seul,  ou  seulement  en  union  avec 
l'ensemble  des  évèques?  Dans  les  siècles  anciens,  les  circonstances  cxlc- 
rieores  et  le  malheur  des  temps  ont  pu  rendre  brûlante  cette  question  ; 
mais  aujourd'hui,  d'après  notre  conscience  de  membres  de  l'Eglise,  la  solu- 
tion apparaît  d'autant  moins  nécessaire,  que  le  concile  pourrait  être  des- 
tiné par  la  Providence  divine  à  ouvrir,  avec  une  autorité  partout  incon  testée» 
une  période  nouvelle  de  grandes  assemblées  ecclésiastiques. 

Rien  de  plus,  rien  de  moins;  et  ces  laïques,  ensuite,  ren- 
traient dans  le  silence.  Windthorst  seul,  peut-être,  si  l'on  en 
croit  certains  bruits,  soulageait  encore  son  mécontentement 
par  d'âpres  boutades  contre  les  Jésuites.  Auguste  Reichens- 
perger,  qui  pensait  comme  le  «  concile  laïque  »  de  Berlin,  de- 
meurait plus  calme  :  si  anxieux  qu'il  fût  en  constatatant  les  idées 
archaïques  dans  lesquelles  s'enlizaient,  en  politique,  certains 
infaillibilistes,  il  gardait  confiance  dans  la  prudence  finale  de 
l'Église.  «  A  mon  regret,  écrivait-il,  un  parti  so  montre,  qui 
voit  le  salut  dans  l'ancien  régime  des  rois  tn^d  chrétiens,  et  qui 


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206  REVUR  DES  DEUX  MONDES. 

ne  sait  pas  distinguer  entre  le  vrai  et  le  faux  libéralisme.  Je 
m'attache  solidement  à  cette  espérance,  que  la  sagesse  tradition- 
nelle de  rÉglise  se  vérifiera  une  fois  de  plus.  En  soi,  le  combat 
que  se  livrent  les  esprits  n'est  pas  un  malheur  :  tout  au  con- 
traire. »  Auguste  Reichensperger  octogénaire  fut  récompensé  de 
sa  certitude  sereine,  par  Tissue  que  donnait  au  combat  l'octogé- 
naire Léon  XIII. 


Harcelé  d'une  multitude  d'avis,  1  episcopat  se  recueillait. 
Que  des  catholiques  éprouvés,  à  qui  l'on  ne  pouvait  imputer 
aucune  théorie  subversive,  soit  en  théologie  soit  en  droit 
canon,  e1  qui  de  vieille  date  défendaient  l'Église  dans  les  assem- 
blées politiques,  risquassent  des  réserves  anxieuses,  c'était  là 
un  fait  très  grave,  et  que  des  pasteurs  d'âmes,  responsables  de  la 
marche  du  concile,  ne  pouvaient  négliger.  Un  autre  symptôme 
excitait  l'émoi  :  on  savait  de  bonne  source  que  certains  représen- 
tans  illustres  de  l'école  théglogique  de  Mayence,  école  n  roma- 
niste, »  école  «  scolastique^  »  réputaient  inopportune,  eux  aussi, 
la  définition  de  l'infaillibilité.  L'adresse  de  Berlin  prouvait  que 
le  projet  de  définition  déplaisait  aux  avocats  politiques  de 
rËglise,  et  les  inquiétudes  qu'inspirait  ce  projet  à  des  hommes 
comme  Ketteler,  comme  Moufang,  comme  Heinrich,  révélaient 
qu'il  était  frappé  de  disgrâce  par  ceux-là  mêmes  qui  avaient  le 
plus  vigoureusement  combattu  l'école  de  Munich. 

«  Dans  notre  temps,  écrivait  en  1867  Ketteler  à  Dupanloup, 
il  ne  s'agit  point  d'accroître  le  nombre  des  dogmes.  Plus  le  monde 
est  malade  des  efforts  de  l'absolutisme,  plus  l'Église,  qui  ren- 
ferme une  économie  si  admirable  dans  sa  hiérarchie,  devra  éviter 
toute  démarche  qui  pourrait  laisser  croire  qu'elle  subit  elle-même 
l'influence  de  cet  esprit  dominant.  »  Ketteler  n'était  ni  un  théo- 
logien de  profession,  ni  un  historien  de  profession;  avant  de 
recruter  en  leur  faveur  certaines  raisons  historiques  ou  théolo- 
giques, ses  doutes  sur  l'opportunité  de  la  définition  résultaient, 
chez  lui,  du  même  système  d'idées  au  nom  duquel  il  combattait 
l'omnipotence  du  pouvoir  civil  et  la  centralisation  d'État,  l'onmi- 
potence  du  propriétaire  et  celle  du  chef  d'industrie.  Quelle  que  fût 
sa  foi  profonde  dans  l'assistance  surnaturelle  qui  sauverait  des 
périls  de  la   toute-puissance  un  pape  proclamé   infaillible,  il 


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LES    ORIGINES    DU    CULTUBKAMPF    ALLEMAND.  207 

redoutait  que  la  papauté  n'encourût  les  critiques  superficielles 
de  Topinibn  laïque  en  se  donnant  même  les  apparences  d'être  un 
pouvoir  sans  contrôle  et  sans  frein.  Ketteler  drapait,  dans  sa  robe 
d'évôque,  un  féodal,  un  décentralisateur,  un  autonomiste  con- 
vaincu ;  à  force  de  haïr  l'absolu  dans  l'humanité,  il  en  était  venu 
à  craindre  que  le  vicaire  de  Dieu,  —  un  homme,  —  ne  fût  en 
quelque  mesure  dépositaire  de  Tabsolutisme  divin. 

Son  vicaire-général  Moufang,  qui  passa  quelques  mois  k 
Rome  comme  consulteur,  était  nettement  hostile  au  projet  de 
définition.  «  Je  crois  à  l'infaillibilité,  disait-il  un  jour  àManning, 
mais  je  considère  comme  inopportun  de  la  définir  à  présent;  n 
et  sur  l'invitation  de  l'archevêque  anglais,  il  indiqua  par  écrit 
douze  raisons  d'ajournement.  Pie  IX,  expliquait-il  en  substance, 
était  armé  par  le  décret  du  concile  de  Florence  et  par  le  Credo 
du  pape  Pie  IV;  un  respect  presque  universel  accueillait  ses 
décisions;  que  voulait-on   de  plus?  et  pourquoi  s'engager  en 
d'épineux  débats  sur  les  conditions  d'exercice  de  l'infai'llibilité? 
Une  définition  ayant  trait  à  l'autorité  même  de  l'Église  était 
d'une  délicatesse  tout  exceptionnelle.  Si  les  évêques  se  divi- 
saient, ce  serait  d'abord  très  triste,  et  puis  quel  parti  prendrait-on? 
S'ils  adhéraient  d'une  seule  voix  à  l'infaillibilité,  on  dirait  qu'ils 
abdiquent  leur  autorité   dogmatique;  on   en  profiterait  |pour 
les  déprécier,  et  eux-mêmes,  peut-être,  se  relftcheraient  et  s'attié* 
diraient  dans  leur  mission  traditionnelle  de  juges  de  la  foi.  Par 
surcroît,  la  définition  serait  un  obstacle  à  la  réunion  des  Églises, 
elle  gênerait  le  retour  des  protestans  à    Tunité,  elle  pourrait 
troubler  les  consciences  catholiques;  elle  provoquerait  l'afflux  à 
Rome,  non  point  seulement  des  questions  de  doctrine,  mais  d'une 
multitude  d'affaires,  qui  encombreraient  les  congrégations,  et 
fallait-il  ainsi  développer  la  centralisation  romaine  aux  dépens 
des  autres  membres  de  l'Église?  Manning  répliqua  point  par 
point  à  ces  objections   de    Moufang,  mais  sans  réussir  à  le 
convaincre.  Il  semble  bien,  —  c'était  l'impression  de  Manning, — 
que  le  point  de  vue  de  Ketteler  à  l'origine  était  exactement 
celui  de  Moufang.  Mais  on  se  convainquit  bientôt  à  Mayence  que 
l'infaillibilité  personnelle  du  Pontife  préoccupait  trop  vivement 
la  chrétienté  pour  être  passée  sous  silence  au  prochain  concile, 
et  tandis  que  Moufang,  au  début  de  l'année,  était  plutôt  d'avis 
qu'on  ne  regardât  point  la  question,  Ketteler  et  Heinrich,  vers 
l'été,  ptonsèrent  au  contraire  qu'il  la  fallait  étudier,  et  même 


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208  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

éplucher.  Leur  initiative  détermina  le  jeune  professeur  Lujo 
Brentano,  de  Wurzbourg,  à  rédiger  une  série  de  remarques 
dont  la  plupart  militaient  contre  l'opportunité,  et  dont  quelques- 
unes  pouvaient  être  facilement  exploitées  par  les  négateurs 
mêmes  de  Tinfaillibilité  papale.  Heinrich  et  Ketteler  ne  présen- 
taient point  Tavis  de  Brentano  comme  un  oracle,  mais  comme 
un  document;  et  ce  qu'à  Mayence  on  voulait  prouver,  c'est 
qu'avant  toute  définition  une  «  grande  vigilance,  un  sérieux  tra- 
vail de  critique  »  était  nécessaire.  Si  les  hommes  de  Mayence 
eussent  été  les  intransigeans  que  dénonçait  l'école  de  Munich, 
ils  auraient  tout  de  suite,  par  réaction  même  contre  les  pam- 
phlets qui  s'imprimaient  en  Bavière,  rompu  des  lances  pour 
l'infaillibilité  ;  mais  ce  rôle  de  polémistes  n'était  point  de  leur 
goût,  et  dans  le  spectacle  même  de  leurs  hésitations,  de  leurs 
oscillations,  de  leurs  scrupules  et  de  leurs  recherches,  apparaît 
l'altière  et  grave  idée  qu'ils  se  faisaient  du  concile. 

Le  premier  septembre,  dix-sept  membres  de  l'épiscopat, 
dont  un,  Hefele,  n'était  pas  encore  consacré,  se  réunirent  à 
Fulda,  près  du  tombeau  de  saint  Boniface  ;  trois  autres  évoques 
étaient  représentés.  On  parla  du  concile.  Trois  membres  furent 
désignés,  pour  dresser  la  liste  de  certains  désirs  qu'au  nom  de 
l'Église  d'Allemagne  il  conviendrait  d'y  présenter.  Mais  c'est  de 
l'infaillibilité,  surtout,  que  l'on  s'occupa.  Ketteler  parla  d'après 
quelques  notes,  griffonnées  par  Heinrich. 

Si  la  question  de  rinfaillibilité  se  pose,  expliqua-t-il,  il  sera  presque 
aussi  inopportun  de  la  repousser  sommairement  que  de  la  promulguer  som- 
mairement; mais  les  évoques  doivent  se  mettre  d'accord,  pour  décider 
qu'on  fera  des  recherches  approfondies,  d'après  toutes  les  exigences  de  la 
critique  scientifique,  sur  les  preuves  traditionnelles  de  rinfaillibilité,  qu'on 
donnera  aux  adversaires  toute  liberté  de  dire  complètement  leur  avis,  et 
que  les  décisions  du  concile  s'exprimeront,  non  pas  seulement  en  formules 
négatives,  intelligibles  pour  les  seuls  théologiens,  mais  en  formules  positives, 
compréhensibles  et  acceptables  pour  tous  les  hommes  de  bonne  volonté. 

Quelques  auditeurs  objectèrent  que  de  pareilles  décisions, 
qui  concernaient  la  méthode  de  travail  du  concile,  n'étaient  pas 
de  leur  compétence.  Hefele,  le  nouvel  évêque  de  Rottenburg, 
intervint  d'une  façon  plus  décisive  :  seul  sans  doute  parmi  tous 
ces  prélats,  il  était  hostile  à  l'idée  même  d'infaillibilité,  et 
soucieux,  dès  lors,  d'éviter  à  ce  sujet  tous  débats  conciliaires. 
Sa  parole  fit  impression  :il  avait  l'ascendant  naturel  d'un  prêtre 


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V'^^'   . 


LES   ORIGINES   DU   CULTUREAMPF   ALLEMAND.  209 

pieux,  d'un  professeur  énidit,  connaissait  les  conciles  d'autre- 
fois, et  venait  de  préparer,  comme  consulteur,  le  concile  du 
lendemain,  ^adresse  de  Berlin,  dont  on  avait  donné  lecture, 
un  opuscule  anonyme  transmis  par  la  poste,  et  qui  provenait 
de  Tévêque  Dupanloup,  la  brochure  de  Brentano  qu'apportait 
Ketteler,  survenaient  à  point  pour  étayer  les  conclusions  de 
Hefele  ;  et  Ton  n'ignorait  pas  que  Dupanloup  faisait  à  ce  moment 
même  un  voyage  d'Allemagne,  afin  de  prendre  contact  avec  les 
adversaires  de  l'opportunité;  il  avait,  peu  de  jours  avant,  à 
Cologne  même,  visité  l'archevêque  Melchers.  Hefele  fut  prié  de 
faire  sans  retard  un  rapport  détaillé.  Au  bout  de  vmgt-quatre 
heures  il  le  présentait.  Il  y  soutenait  que  la  définition  n'était 
réclamée,  ni  par  une  nécessité  urgente  ni  par  un  besoin  pra- 
tique, et  qu'elle  choquerait  les  protestans,  les  Orientaux,  les 
Allemands  cultivés,  et  les  gouvernemens. 

Martin  de  Paderborn,  Leonrod  d'Eichstâtt,  Stahl  de  Wurz- 
bourg,  firent  observer  qu'on  avait  proclamé  l'Immaculée  Concep- 
tion sans  qu'il  y  eût,  à  proprement  parler,  nécessité  urgente  ni 
besoin  pratique;  que  l'Allemagne  n'était  pas  tout  dans  la  chré- 
tienté, et  qu'en  d'autres  pays  d'innombrables  catholiques  souhai- 
taient la  définition;  qu'enfin,  certains  protestans  venaient  à 
l'Église  pour  y  trouver  un  pouvoir  fort,  et  qu'à  ceux-là,  du 
moins,  l'infaillibilité  plairait.  Mais  la  thèse  de  Hefele  demeura 
victorieuse.  Sur  19  votans,  évêques  ou  représentas  d'évêques, 
13  l'adoptèrent;  et  bien  qu'ils  fussent  eux-mêmes,  à  deux  ou 
trois  exceptions  près,  assez  enclins  à  croire  en  l'infaillibilité, 
ils  signèrent  une  lettre  contre  l'opportunité,  rédigée  par  l'ad- 
versaire le  plus  tenace  de  la  future  définition.  Hefele  signa- 
lait, dans  cette  lettre,  l'émotion  des  prêtres  et  des  laïques;  il 
faisait  craindre,  pour  le  cas  où  les  infaillibilistes  triompheraient, 
l'égarement  d'un  certain  nombre  de  croyans  et  l'élargissement 
du  fossé  qui  séparait  de  Rome  les  protestans.  «  Nous  ne  pouvons 
pas  dire,  déclaraient  avec  lui  ses  treize  collègues,  que  la  grande 
crainte  de  beaucoup  de  laïques  et  de  clercs  soit  à  mépriser, 
conmie  étant  sans  fondement  et  sans  valeur  ;  nous  devons  avouer 
que  nous-même,  en  tant  que  considérant  l'Allemagne,  nous  esti- 
mons l'époque  actuelle  moins  appropriée  pour  la  définition  de 
rinfaillibilité.  »  Le  5  septembre,  cette  lettre  prenait  la  route  de 
Rome.  Pie  IX  en  fut  mécontent.  Le  Pape  pouvait  croire,  à 
distance,  que  toute  l'agitation  anti-infaillibiliste  était  concen. 

TOKB  XLVII.  —  1008.  14 

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210 


BETTE   DES   DEUX   MOKDES. 


trée  à  Munich,  la  ville  où  il  avait  on  nonce,  la  ville,  aussi,  ou 
Ton  faisait  le  plus  de  tumulte  ;  et  les  égards  des  évèques  pour 
les  catholiques  de  Berlin  furent  peut-être  interprétés,  sur  le 
Tibre,  conune  une  demi-capitulation  devant  les  élémens  fron- 
deurs de  la  Bavière. 

Mais  la  lettre  collective  adressée  par  l'assemblée  de  Fnlda  i 
tous  les  fidèles  allemands  fut  mieux  accueillie  au  Vatican:  elle 
avait  été  souhaitée  par  le  nonce,  et  Ketteler  en  avait  esquissé 
un  premier  brouillon.  Elle  réclamait  que  les  chrétiens  s'aban- 
donnassent aux  jugemens  du  concile  :  ils  pouvaient  être  assurés 
que  cette  assemblée,  par  cela  même  qu'elle  était  divinement  in- 
spirée, ne  proclamerait  jamais  une  doctrine  absente  de  l'Ecri- 
ture ou  de  la  tradition  apostolique,  ni  contraire  aux  principes 
de  la  justice,  aux  droits  de  l'État,  aux  vrais  intérêts  de   la 
science,  à  la  liberté  légitime  des  peuples.  On  dut  aimer,  à  Bome, 
cette  sorte  d'acte  de  foi  par  lequel  l'assemblée  épiscopale  de 
Fulda  et,  presque  en  même  temps,  la  grande  assemblée  catho- 
lique de  Dusseldorf,  manifestaient   à  l'avance  une   confiance 
surnaturelle  dans  les  décisions  d'un  concile  œcuménique,  quelles 
qu'elles  fussent.  Mais  Louis  II  de  Bavière,  vaguement  informé 
de  la  lettre  que  la  majorité  des  évêques  avaient  écrite  à  Pie  IX, 
interpréta  ce  passage  de  la  pastorale  conmie  une  assurance  que 
l'infaillibilité  ne  serait  par  définie,  et  fit  à  l'archevêque  de  Munich 
des  complimens  quelque  peu  gênans.  A  Bome,on  applaudissait 
à  la  pastorale  comme  à  un  moyen  de  rassurer  les  fidèles  contre  les 
périls  politiques  qui,  d'après  certains  journalistes,  résulteraient 
de  l'infaillibilité  ;  à  la  cour  de  Bavière  et  dans  les  bureaux  de 
la  Gazette  universelle^  on  croyait  y  trouver,  au  contraire,  l'aveu 
de  ces  périls,  et  une  fin  de  non  recevoir  pour  le  projet  même  de 
définition.  Pour  un  jour,  —  une  fois  n'était  pas  coutume,  —  les 
évêques  obtenaient  en  même  temps  les  sourires  du  Pape  et  les 
sourires  du  Boi.  Était-ce  un  succcès?  De  ces  deux  augustes  per- 
sonnages, l'un  certainement  avait  mal  compris  ;  et  par  ailleurs, 
la  continuation  des  polémiques  dut  prouver  à  l'épiscopat  que  sa 
belle  et  pacifique  lettre  ne  trouvait  pas  l'écho  qu'elle  méritait. 
Il  fallait  que  le  concile  se  réunît  ;  il  fallait,  dirions-nous  volon- 
tiers, qu'il  fût  fini,  et  qu'à  l'inévitable  turbulence  des  veilles  de 
délibération  succédât  le  calme  impérieux  des  lendemains  de 
décision.  La  paix  des  consciences,  désormais,  était  à  ce  prix. 
Doellinger,  en  octobre,  dans  ses  Considérations  présentées 


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LES   ORIGINES   DU   CULTUREAMPF  ALLEMAND.  21  i 

aux  évéques,  ramassait  en  vingt-six  thèses  les  raisons  de  nier 
Tinfaillibilité  :  Dupanloup  lui-même,  le  plus  entreprenant  peut- 
être  parmi  les  adversaires  de  la  définition,  ne  cachait  pas  h 
Doellinger,  avec  qui  d'ailleurs  il  garda  des  rapports,  que  cet 
écrit  lui  paraissait  regrettable  :  entre  anti-opportunistes  et  anti- 
infaillibilistes,  une  scission  se  dessinait.  Assurément,  toutes 
les  brochures  qui  militeraient  contre  Tidée  même  d'infaillibilité 
pourraient  servir  aux  Strossmayer  et  aux  Darboy,  aux  Ketteler 
et  aux  Dupanloup,  pour  avancer  que,  tout  au  moins,  cette  doc- 
trine n'était  pas  suffisamment  établie;  mais  comme  ces  bro- 
chures, tout  en  même  temps,  ébranlaient  l'autorité  pontificale, 
elles  étaient  invoquées,  inversement,  par  les  Manning  et  par  les 
Pie,  par  les  Senestrey  et  par  les  Dechamps,  comme  l'indice  irréfu- 
table qu'un  acte  dogmatique  était  devenu  nécessaire  pour  conso- 
lider cette  autorité.  C'était  une  étrange  et  vraiment  ingrate 
destinée  que  celle  de  l'école  de  Munich  :  sans  le  savoir,  sans  le 
vouloir,  elle  allait  procurer  des  argumens  aux  deux  fractions  du 
concile,  et  rendre  urgente  la  définition  du  dogme  même  qu'elle 
combattait.  Doellinger  était  trop  loin  de  Rome  pour  pouvoir 
calculer  les  effets  exacts  de  ses  coups,  et  c'était  un  fort  mauvais 
observatoire  que  cette  tour  d'ivoire  où  il  se  confinait  à  Munich. 
Six  mois  durant,  au  jour  le  jour,  tous  les  cancans  de  Rome 
devaient  y  affiner  ;  et  sa  science,  superbe  et  boudeuse,  scanderait 
d'un  sarcasme  retentissant  chacun  des  épisodes  du  concile. 
Comme  rit  un  savant  des  bévues  scientifiques  d'un  confrère, 
ainsi  rirait  ce  prêtre,  longuement,  interminablement,  de  ce  que 
feraient  à  Rome  d'autres  prêtres  ;  et  ce  rire  vengerait  les  décep- 
tions du  ministre  Hohenlohe,  qui,  n'ayant  pu  soulever  contre 
Rome  les  cabinets  de  l'Europe,  comptait  sur  Doellinger  pour 
soulever  contre  Rome  l'opinion  de  l'Europe.  A  Rome  même,  c'est 
surtout  dans  l'entourage  du  cardinal  Hohenlohe,  le  frère  du  mi- 
nistre, que  seraient  recueillies,  groupées,  et  puis  expédiées  à 
Munich  par  les  soins  de  la  légation  de  Bavière,  les  innombrables 
nouvelles  qu'ensuite,  dans  les  journaux,  Doellinger  exploiterait. 
Le  professeur  qui^  jadis,  avait  si  brillamment  lutté  pour  Téman- 
cipation  de  l'Eglise,  était  tout  près  de  devenir  un  théologien 
d'État.  Mais  la  force  même  de  l'histoire,  qui  logiquement  ache- 
minait l'Église  du  concile  de  Trente  au  concile  du  Vatican,  de- 
vait renverser  les  barricades  élevées  par  son  érudition,  et  passer 
outre  à  la  stérilité  de  son  rire. 


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^'Tm* 


212  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


VI 

Le  8  décembre  1869,  le  concile  s'ouvrit  :  un  Allemand 
d'Autriche,  Fessier,  évêque  de  Saint-Poelten,qui  soutenait  avec 
une  nuance  de  modération  les  idées  infaillibilistes,  avait  été  'dé- 
signé par  Pie  IX  comme  secrétaire.  L'infaillibilité  ne  figurait 
pas  à  l'ordre  du  jour;  mais  c'est  à  cette  question  que  tous  pen- 
saient, et  d'elle  que  tous  parlaient;  et  tout  de  suite  la  presse, 
appliquant  au  concile,  avec  une  certaine  impropriété  de  termes, 
le  vocabulaire  parlementaire,  fit  connaître  au  monde  l'existence 
d'une  majorité,  qui  voulait  le  dogme,  et  d'une  minorité,  qui  ne 
le  voulait  point.  Toujours  prêt  à  se  remuer  lorsqu'il  s'agissait 
de  remuer  les  autres,  l'éloquent  évêque  d'Orléans  s'occupa  de 
grouper  cette  minorité  et  de  la  faire  agir.  Les  relations  qu'il 
avait  nouées  à  l'étranger,  la  notoriété  de  sa  brochure  traduite  en 
diverses  langues,  lui  donnaient  pour  cette  tâche  l'ascendant  né- 
cessaire. D'accord  avec  l'archevêque  hongrois  Haynald,  il  orga- 
nisa dès  les  premiers  jours,  en  groupes  nationaux,  les  prélats 
de  la  minorité,  et  puis  il  composa  un  comité  international  avec 
les  délégués  de  ces  divers  groupes  :  l'opposition,  —  ainsi  parlait- 
on  sommairement,  —  avait  désormais  son  bureau. 

Le  cardinal  Rauscher,  de  Vienne,  le  cardinal  Schwarzenberg, 
de  Prague,  couvraient  de  leur  pourpre  les  Allemands  opposans. 
Schwarzenberg,  très  accessible  à  l'influence  des  professeurs,  était 
hostile  à  Finfaillibilité  elle-même;  on  trouvait  une  pareille 
hostilité,  beaucoup  plus  formelle  encore,  chez  l'évêque  Hefele. 
Rauscher  déclarait  au  contraire  que,  depuis  quarante  ans,  il 
croyait  le  pape  infaillible,  mais  il  préférait  qu'on  ne  définît  point 
ce  dogme  ;  il  était  suivi  sur  ce  terrain  par  Melchers  de  Cologne, 
par  Eberhard  de  Trêves,  par  Wedekin  de  Hildesheim,  par 
Foerster  de  Breslau,  qui,  tous  quatre,  naguère,  au  concile  de 
Cologne,  avaient  admis  Tinfaillibilité;  Scherr  de  Munich,  Dinkel 
d'Augsbourg,  Deinlein  de  Bamberg,  Ketteler  de  Mayence,  Brink- 
mann  de  Munster,  Beckmann  d'Osnabruck,  Kremeniz  d'Errae- 
land,  se  conformaient  aussi,  chacun  avec  sa  nuance  de  caractère 
cl  sou  degré  d'intelligence,  à  cette  attitude  respectable  et  sub- 
tile. En  face  d'eux,  Leonrod  d'Eichstiitt,  Stahl  de  Wurzbourg, 
Ledochowski  de  Posen,  étaient  acquis  à  la  définition  ;  Martin  de 
Paderborn,  Senestrey  de  Ratisbonne,  mettaient  un  zèle  tenace  à 


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LES  ORIGmES   DD   CULTURKAMPF  ALLEMAIÏD.  213 

vouloir  aboutir.  Ces  deux  prélats  surent  bientôt  quelle  mobili- 
sation préparait  Dupanloup;  sans  retard  ils  s'unirent  àDechamps 
de  Malines,  à  Manning  de  Westminster,  pour  donner  à  la  majo- 
rité conscience  d'elle-même.  On  se  rencontra  d'abord  chez 
Senestrey,  puis  chez  les  Rédemptoristes  de  la  villa  Caserta  ;  et 
c'est  dans  ces  rendez-vous  que  se  prépara  la  liste  des  prélats  qui 
devaient  faire  partie  de  la  députation  chargée  d'étudier  les 
schémas  concernant  la  foi.  Senestrey  fit  imprimer  cette  liste,  et 
la  répandit  :  elle  ne  comprenait  que  des  partisans  de  l'infailli- 
bilité, et  l'emporta,  au  vote,  sur  la  liste  proposée  ptir  la  mino- 
rité, où  ne  figuraient  que  des  adversaires  de  la  future  définition, 
Sans  que  la  question  fût  inscrite  encore  parmi  celles  qui  devaient 
être  discutées,  c'est  sur  elle  qu'on  bataillait. 

CQtiaxïis  schémas  étaient  préparés,  relatifs  aux  évoques,  aux 
élections  épiscopales,  à  la  vie  des  prêtres,  à  la  rédaction  d'un 
petit  catéchisme  universel,  à  la  foi  catholique  :  ils  occupèrent 
les  députations  et  les  séances  générales  du  concile,  quelques 
mois  durant.  Dans  les  discussions  qu'ils  suscitèrent,  Tépiscopat 
d'Allemagne  prononça  quelques  discours  écoutés. 

Martin,  surtout,  fut  associé  très  intimement  aux  travaux 
dogmatiques  de  l'assemblée.  Il  aimait  l'ampleur  des  schémas^  il 
trouvait  des  jouissances  de  professeur  dans  leur  exactitude  di- 
dactique, par  laquelle  tant  d'autres  professeurs  étaient  visés  et 
réfutés.  Le  «  schéma  sur  la  doctrine  catholique  contre  les  er- 
reurs rationalistes  »  déplaisait  à  certains  évêques,  qui  parlaient 
de  le  repousser.  Cela  manque  d'onction,  disait  Rauscher,  de 
Vienne  ;  cela  manque  de  souffle  et  d'envolée  ;  cela  ressemble  à 
un  manuel  de  théologie;  pourquoi  faire  parler  au  concile  la 
langue  de  l'école  et  non  celle  du  peuple?  Martin  alors  de  s'in- 
surger :  dût-il  s'exposer  aux  persiflages  de  l'anti-infaillibiliste 
Haynald,  il  maintenait  que  ce  serait  un  manque  de  piété,  de 
repousser  brutalement  un  schéma  proposé  par  le  Pape  :  et  puis 
il  expliquait  surtout  que  l'Église,  ayant  désormais  à  lutter,  non 
contre  quelques  personnalités  hérétiques,  mais  contre  des  écoles 
philosophiques,  devait,  sans  crainte,  prendre  elle-même  un  lan- 
gage d'école  et  dérouler  assez  longuement  ses  schémas  pour 
qu'ils  fussent  clairs,  instructifs,  décisifs.  Lorsque  le  24  avril  1870 
furent  votés  la  préface  du  schéma  et  les  quatre  chapitres  sur 
Dieu,  sur  la  révélation,  sur  la  foi,  sur  la  raison,  le  nom  de 
Martin,  les  noms  de  Kleutgen  et  de  Franzclin,  de  Pie  et  de 


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^ifl 


214  REYUB  DES  PEUX  MONDES. 

Gasser,  qui  avaient  puissamment  aidé  l'évêque  de  Paderborn, 
furent  comme  efifacés  :  ces  pages  de  philosophie  chrétienne  deve- 
naient pour  les  croyans  l'œuvre  de  TEsprit.  Mais  Conrad  Martin 
ne  demandait  rien  de  plus  :  on  peut  se  consoler  de  ne  point 
signer  son  travail,  lorsque  c'est  Dieu  qui  le  signe.  La  prison,  la 
déportation,  la  mort  en  exil  allaient,  en  moins  de  dix  ans,  par- 
achever la  gloire  de  ce  prélat. 

Vil 

Dans  les  intervalles  des  séances,  où  s'édifiaient,  lentement, 
ces  architectures  dogmatiques,  Tinfaillibilité  captivait  les  pen- 
sées ;  et  comme  un  secret  planait  sur  les  délibérations  de  l'as- 
semblée, les  gazettes  du  monde,  qui  n  en  connaissaient  cpie  les 
alentours,  consacraient  leurs  chroniques  romaines  à  cette  infail- 
libilité dont  le  concile  lui-même  ne  s'occupait  pas  encore. 

Le  jour  de  Noël,  Dechamps,  qui  avait  derrière  lui  les  évoques 
Delges,  demanda  qu'on  l'inscrivit  au  programme.  Mais  ce  fut 
dans  une  réunion  tenue  cette  même  semaine  chez  Senestrey  que 
se  prépara  l'initiative  décisive.  Il  y  avait  là  Martin,  Manning, 
Tévêque  Gasser,  de  Brixen.  «  L'infaillibilité,  pour  moi,  est  une 
vérité  révélée,  au  même  titre  que  la  divinité  du  Christ,  »  proclama 
Senestrey.  Deux  autres  rencontres  eurent  lieu,  l'une  à  la  villa 
Caserta,  l'autre  chez  Senestrey  encore;  et  dans  ce  dernier  rendez- 
vous,  le  28  décembre,  on  concerta  les  termes  de  l'adresse  récla- 
mant la  définition.  En  peu  de  jours,  elle  avait  recueilli  388  signa- 
tures. La  minorité  serra  les  rangs  ;  et  l'un  des  épisodes  de  cette 
offensive  fut  la  préparation  par  Rauscher  d'une  adresse  au  Pape, 
que  signèrent  tous  les  Allemands  opposans,  et  qui  porte  la  date 
du  12  janvier.  Les  signataires  proclamaient  l'autorité  dogma* 
tique  du  Pontife  et  l'obéissance  vraie  due  par  tous  les  chrétiens 
aux  décrets  du  Pape;  ils  constataient,  même,  que  l'infaillibilité 
personnelle  ex  cathedra  était  enseignée  par  des  hommes  savans 
et  pieux;  mais,  pour  trois  raisons  d'opportunité,  ils  voulaient 
écarter  une  définition  :  à  cause  des  objections  des  professeurs, 
ils  la  trouvaient  prématurée  ;  à  cause  des  polémiques  qu'elle 
susciterait,  ils  la  repu  talent  troublante;  à  cause  des  menaces  que 
balbutiaient  certains  États,  ils  la  redoutaient  conmie  un  péril. 

Dans  son  palais  du  Capitole,  Ârnim,  ministre  de  Prusse, 
recevait  les  évêques  :  il  les  faisait  parler,  leur  parlait,  se  servait 


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LES   ORIGINES   DU   CULTURKAMPF    ALLEMAND.  215 

de  leurs  propos  pour  essayer  d^alarmer  Berlin,  et  proiitaii  de  son 
crédit  de  diplomate  pour  achever  de  les  inquiéter  eux-mêmes. 
On  ne  retrouvait  plus  dans  ses  lettres,  ni  dans  son  langage,  Tin- 
sou  ciance  un  peu  dédaigneuse  avec  laquelle,  naguère,  il  se  désin- 
téressait de  Tinfaillibilité  :  la  seule  évocation  de  ce  dogme  le  har- 
celait, le  tourmentait,  et  il  songeait  à  une  façon  d'anti-concile, 
formé  par  les  représentans  des  gouvernemens.  Mais  au  loin 
Bismarck  restait  froid,  passif,  expectant:  il  écrivait  à  Ârnim,  le 
5  janvier,  que  la  législation,  la  puiàsance  de  l'opinion,  la  majo- 
rité protestante  de  la  Prusse,  garantissaient  à  l'avance  ce  pays 
contre  les  empiètemens  de  l'Église,  et  cpi'en  négociant  avec  le 
concile,  on  exposerait  le  roi  de  Prusse,  soit  à  un  échec,  soit  à  un 
compromis  où  le  droit  public  du  royaume  péricliterait.  Il  en- 
courageait Arnim,  cependant,  à  peser  sur  les  évoques  prussiens, 
à  les  soutenir  moralement,  à  leur  faire  escompter  même  qu'en 
cas  de  désagrémens  la  Prusse  revendiquerait  leurs  droits,  à  tra- 
vailler enfin  pour  que  a  les  élémens  de  vie  religieuse  propres  au 
catholicisme  allemand,  combinés  avec  la  liberté  intellectuelle, 
avec  les  aspirations  scientifiques,  eussent  une  influence  au 
concile.  »  Non  pas  que  ces  affaires,  insinuait-il  avec  persistance, 
intéressassent  Jbeaucoup  l'État  prussien  ;  mais  si  Bismarck  pre- 
nait la  peine  d'un  tel  souci,  c'était,  à  l'entendre,  par  sympathie 
pour  la  vie  religieuse  des  sujets  catholiques. 

Adieu  donc  l'anti-concile.  L'État  prussien  répudiait  les 
grands  projets  d'Amim.  Quelques  conseils  aux  évoques,  quelques 
paroles  vibrantes,  réconfortantes,  devant  une  hospitalière  table 
à  thé  :  voilà  tout  ce  qu'on  demandait,  tout  ce  qu'on  permettait 
à  cet  impétueux  personnage.  Mais  déjà  son  activité  mortifiée  se 
tournait  vers  Munich  :  le  8  janvier,  il  écrivait  à  Doellinger  qu'il 
fallait  provoquer  une  grande  manifestation  de  Topinion  catho- 
lique allemande  ;  si  cette  opinion  déclarait  impossible  d'accepter 
des  lois  de  500  Italiens,  dont  300  vivaient  aux  frais  du  Pape, 
l'opposition  reprendrait  courage,  et  Rome  réfléchirait.  Le  diplo- 
mate prussien  marquait  à  la  théologie  bavaroise  un  terrain 
d'attaque  :  ce  qu'il  convenait  de  discuter,  c'était  la  légalité  de  la 
composition  du  concile,  c'était  l'organisation,  c'était  la  procé- 
dure, imposées  par  la  curie. 

Doellinger  répondit  à  l'appel,  mais  ne  suivit  pas  le  pro- 
gramme: le  19  janvier,  il  renouvelait  dans  la  Gazette  univer- 
selle, sous  le  titre  :  «  Quelques  mots  sur  Tadresse  des  infaillibi- 


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216  BEVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

listes,  »  ses  agressions  historiques  contre  la  suprématie  du 
Saint-Siège.  L'article  déchaîna  dans  toute  TAliemagne  un 
immense  fracas:  la  ville  de  Munich,  cpii  avait  une  municipalité 
progressiste,  nomma  Dôellinger  citoyen  d'honneur;  il  refusa, 
disant  qu'il  s'agissait,  en  l'espèce,  d'une  affaire  intérieure  de 
l'Eglise,  et  qu'il  avait  voulu  simplement,  comme  doyen  des  pro- 
fesseurs, affirmer  son  union  avec  le  plus  grand  nombre  des 
évêques  allemands.  Alors  arrivèrent  à  Dôellinger,  de  Breslau, 
de  Braunsberg,  de  Bonn,  de  Prague,  des  adresses  de  professeurs, 
qui  l'acclamaient  :  l'Allemagne  savante  protestait  ave<!  lui  contre 
le  projet  de  «  mettre  à  la  place  de  l'Église  universelle,  de  tous 
les  temps  et  de  tous  les  pays,  un  seul  homme,  le  Pape.  »  Un 
prélat  italien,  Cecconi,  retrouvant  un  manuscrit  des  décrets  du 
concile  de  Florence,  prouva  que  Dôellinger  avait  fait  erreur, 
en  accusant  le  Saint-Siège  de  les  avoir  falsifiés  ;  mais  l'enthou- 
siasme de  la  science  allemande  consola  Dôellinger  de  cette 
ennuyeuse  rectification. 

On  ne  sait  ce  que  pensait  Arnim  ;  mais  son  but  n'était  pas 
atteint.  Il  avait  rêvé  d'une  action  commune  entre  les  évêques 
opposans  et  les  professeurs  de  là-bas  ;  et  la  manifestation  même 
que  venait  de  faire  Dôellinger  empêchait  tout  concert.  En  visant 
la  majorité  conciliaire,  le  professeur  de  Munich  attaquait  la  foi 
même  de  la  minorité,  la  foi  que,  dix  ans  plus  tôt,  au  concile  do 
Cologne,  ces  évêques  de  la  minorité  proclamaient  et  imposaient. 
Si  Dôellinger  avait  raison,  que  restait-il  de  la  papauté?  Les 
évêques  sentirent  le  péril  :  avant  même  que  Senestrey  n'eût 
défendu  aux  clercs  de  son  diocèse  d'assister  aux  cours  de  Dôel- 
linger, les  prélats  de  la  minorité,  comme  Scherr,  comme  Mel- 
chers,  comme  Krementz,  avaient  déjà,  dans  des  lettres  publiques, 
exprimé  leur  profond  mécontentement  contre  l'article  de  la 
Gazette  et  conjuré  l'opinion  catholique  de  rester  sereine,  silen- 
cieuse, docile.  «  Je  suis  d'accord,  proclamait  Ketteler,  avec  le 
Dôellinger  qui,  jadis,  dans  ses  leçons,  remplissait  ses  élèves 
d'enthousiasme  pour  l'Eglise  et  pour  le  Siège  apostolique;  je 
n'ai  rien  à  faire  avec  le  Dôellinger  que  maintenant  les  ennemis 
de  l'Église  et  du  Sîftge  apostolique  surchargent  d'honneurs.  »  Et 
Tévêque  de  Mayence  protestait  contre  un  télégramme  adressé  à 
la  Gazette  universelle,  et  d'après  lequel  tous  ses  collègues  alle- 
mands de  la  minorité,  à  l'exception  de  deux,  auraient  été  d'accord 
avec  Dôellinger.  Ketteler  inaugurait  ainsi  la  série  de  démentis 


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LES   ORIQINES   OU   CULTURKAMPF   ALLEMAND.  2l7 

qu'il  allait  infliger  aux  Lettres  romaines  publiées  par  cette 
Gazette  sous  le  pseudonyme  de  Quirinus. 

Dans  TEurope  entière,  ce  Quirinus  était  lu,  traduit,  com- 
menté; lui  seul  prétendait  savoir  tout  ce  qui  se  passait  au 
concile;  on  se  courbait,  séduit,  sous  le  poids  de  son  érudition  dé- 
daigneuse et  de  ses  ironies  passionnées  ;  on  le  prenait  pour  un 
photographe  du  concile,  et,  de  confiance,  on  s'abandonnait  à 
lui.  Lui,  c'était  encore  et  toujours  Doellinger.  C'est  à  Munich 
même  que  fonctionnait  son  appareil  photographique  ;  la  distance 
et  la  haine  aidant,  les  portraits  se  troublaient,  se  décomposaient, 
devenaient  des  caricatures.  «  Pie  IX,  écrivait-il  un  jour,  est  totus 
teres  atgue  rotundus,  solide  et  inébranlable,  avec  cela,  lisse  et 
dur  conmie  du  marbre,  pauvre  en  pensées,  ignorant,  sans  intel- 
ligence pour  les  conditions  spirituelles  et  les  besoins  spirituels 
de  rhumanité,  sans  aucune  idée  du  caractère  des  nationalités 
étrangères,  mais  croyant  comme  une  nonne,  et,  avant  tout,  pro- 
fondément pénétré  de  respect  pour  sa  propre  personne  comme 
pour  le  vase  du  Saint-Esprit;  en  outre,  absolutiste  des  pieds  à 
la  tête,  et  tout  plein  de  cette  pensée  :  Moi,  et  hors  de  moi,  per- 
sonne. »  Derrière  le  Pape,  Quirinus  faisait  s'entasser  une  masse 
d'ignorans,  élevés  dans  des  pays  où  Ton  imprimait  à  peine  au- 
tant d'écrits  théologiques  en  un  demi-siècle  cpie  l'Allemagne  en 
imprimait  en  un  an,  bourrés  de  scolastique,  vides  de  toute  autre 
idée  ;  c'étaient  les  évoques  de  la  majorité;  et  parmi  eux,  il  mon- 
trait du  doigt  les  «  parasites,  »  ceux  dont  le  Pape  avait  payé  le 
voyage  et  le  gîte,  c'étaient  les  Orientaux  et  les  vicaires  aposto- 
liques. Quirinus  ajoutait  que  ces  évoques  de  la  majorité,  — 
esprits  médiocres,  âmes  médiocres,  —  ne  représentaient,  en 
définitive,  qu'une  minorité  dans  TÉglise;  car,  en  général,  les 
évèques  de  l'opposition  régnaient  sur  de  plus  grands  diocèses  : 
ils  exprimaient,  dès  lors,  la  foi  d'un  plus  grand  nombre  de  fidèles, 
et  l'assemblée  conciliaire  était  le  produit  d'une  géométrie  élec- 
torale qui,  d'avance,  en  viciait  les  décisions. 

En  vain  les  prélats  mêmes  de  la  minorité,  s'adressant  à  leurs 
ouailles,  parlaient-ils  du  concile  conmie  d'une  assemblée  inspirée 
de  Dieu,  interprète  de  Dieu;  Doellinger  le  ravalait  à  n'être 
qu'une  sorte  de  «  parlement  croupion,  »  mensonger,  discrédité. 


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218  REVUE   DES  DEUX  MORDES. 


VIII 


D'avoir  accentué  la  brouille  entre  l'école  de  Munich  et  les 
évêques  allemands  de  la  minorité,  c'était  pour  Arnim  un  échec. 
Sa  fièvre  d'action,  que  Bismarck  contrariait  sans  la  pouvoir 
guérir,  crut  trouver  une  revanche  lorsque  Dam,  par  une  déro- 
gation discrète,  mais  formelle  à  la  politique  de  M.  Emile  OUider, 
fit  représenter  au  Pape  et  à  l'Europe  les  conséquences  politicpies, 
non  point,  à  vrai  dire,  de  Tinfaillibilité,  mais  de  certains  autres 
chapitres  du  schéma  relatif  à  l'Église.  Il  était  question,  déjà, 
d'ambassadeurs  extraordinaires  que  les  puissances  enverraient 
au  concile  pour  s'expliquer  sur  ce  schéma.  Ârnim  s'excitait, 
brûlait  d'intervenir  :  Bismarck  lui  répondait,  et  répondait  à  la 
France,  que  la  Prusse  ne  voulait  présenter  aucune  observation  à 
Bome,  et  que,  si  les  périls  qui  semblaient  grossir  se  vérifiaient, 
elle  défendrait  les  catholiques  du  royaume,  prêtres  et  fidèles, 
<c  contre  les  inimitiés,  les  prétentions  et  les  exigences  de  Bome.  » 
Arnim,  une  fois  encore,  était  acculé  à  la  plus  dure  des  néces- 
sités, celle  de  rester  calme. 

  vue  d'œil,  devant  lui,  la  cause  de  l'infaillibilité  faisait  des 
progrès.  Une  dernière  pétition,  qu'inspirait  sans  doute  Ketleler, 
et  par  laquelle  six  évêques  hongrois,  le  14  mars,  proposaient 
d'ajourner  le  débat  sur  la  définition,  faisait  l'effet  d'un  geste 
découragé.  Qu'importait  qu'à  Munich  Doellinger,  lançant  au 
concile  un  défi  suprême,  insinuât,  dans  un  article  sur  le  nouvel 
ordre  du  jour,  qu'il  faudrait  en  appeler  de  l'assemblée  soi-disant 
œcuménique  à  l'Église  universelle?  Qu'importaient,  même,  le 
délire  que  suscitait  un  pareil  espoir  dans  la  jeunesse  savante  de 
l'université  bavaroise,  et  les  immenses  manifestations  d'étudians 
qui  acclamaient  Doellinger,  et  le  discours  exalté  dans  lequel  un 
d'entre  eux  le  célébrait  comme  le  grand  savant  allemand, 
comme  le  Dante  du  xix«  siècle? 

En  prenant  pour  point  de  départ  cette  idée,  exacte,  mais 
incomplète,  que  les  évêques,  réunis  en  concile,  témoignent  de 
la  foi  de  l'Église,  Técole  de  Munich  en  était  venue  à  conclure 
que  la  masse  des  fidèles  peut  se  prononcer  sur  la  véracité  et 
l'authenticité  du  témoignage,  et  qu'ils  ont  le  droit  de  l'apprécier, 
de  le  corriger,  de  le  ratifier  ou  de  Pe  démentir,  et  de  traiter 
ainsi  leurs  évêques  en  mandataires  susceptibles  d'être  désavouas. 


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LES    ORIGINES    DU    CULTURKAMPF    ALLEMAND.  219 

-Après  avoir,  au  nom  des  droits  de  Tépiscopat,  combattu  la  pri- 
matie  du  Pape,  Doellinger  et  ses  disciples  s'abandonnai eut  à  cer- 
taines thèses  qui  portaient  atteinte  au  prestige  de  Tépiscopat. 
et  si  leur  effort  pour  empêcher  le  progrès  dogmatique  eût  été 
Tictorieux,  c'eût  été  au  prix  d'une  révolution  dont  la  hiérarchie 
tout  entière  aurait  subi  l'ébranlement.  Cette  révolution  se  pré- 
parait à  Munich  ouvertement,  publiquement.  Le  roi  Louis  II 
prenait  chaudement  parti  pour  Doellinger  et  pour  le  Franciscain 
Hoetzl,  futur  évêque  d'Augsbourg,  qui,  dans  une  brochure, 
s^essayait  à  disculper  Doellinger  d'être  un  hérétique  ;  la  foule, 
dans  les  rues,  se  disputait  les  portraits  de  Doellinger,  de  Stross- 
mayer,  de  Gratry,  de  Dupanloup;  et  un  comité  se  formait  à 
Munich  contre  les  «  nouveautés  romaines.  »  Il  y  avait  là  ma- 
tière à  réflexions  pour  les  évêques  allemands  de  la  minorité. 

En  ces  semaines  de  printemps,  si  tristes  pour  eux,  on  les 
vit  très  sincères,  très  dignes,  très  préoccupés  de  cantonner  dans 
l'enceinte  du  concile  un  débat  dont  une  presse  mal  informée 
s'occupait  beaucoup  trop  ;  on  observa  surtout  que,  soucieux  de 
l'indépendance  de  l'Église,  ils  ne  s'associaient  pas  aux  démarches 
par  lesquelles  une  certaine  fraction  de  l'opposition  appelait  à 
la  rescousse  l'intervention  des  États.  Sans  bouderies,  sans 
menaces,  ils  s'attachaient  à  remettre  sous  les  yeux  du  concile 
les  difficultés  qui  obscurcissaient  la  question  de  l'infaillibilité  ; 
quatre  brochures  avaient  pour  but  d'y  insister. 

Deux  étaient  d'origine  autrichienne.  L'une  avait  pour  auteur 
le  cardinal  Rauscher,  l'autre  venait  de  l'entourage  du  cardinal 
Schwarzenberg.  Une  troisième,  signée  de  Hefele,  évêque  de 
Rottenburg,  s'efforçait  d'établir  que  le  pape  Honorius  avait  erré, 
et  qu'un  concile  l'avait  condamné.  La  quatrième,  qui  s'intitu- 
lait simplement  :  Quaestio,  était  l'œuvre  d'un  jésuite  italien,  le 
Père  Quarella  ;  elle  se  résumait  en  un  syllogisme  :  la  majeure 
énumérait  les  diverses  prérogatives  que  la  puissance  papale 
comportait  ;  la  mineure  alléguait  que,  pour  les  exercer,  il  suffi- 
sait à  la  papauté  d'être  une  monarchie  mitigée  ;  donc,  con- 
cluait-on, nul  besoin  d'un  pape  absolu,  d'un  pape  infaillible. 

Ketteler  goûtait  ce  travail,  le  fit  imprimer,  voulut  le  ré- 
pandre ;  des  excès  de  zèle,  au  Vatican,  s'opposèrent  à  cette  diffu- 
sion; alors  Ketteler  protesta,  eut  gain  de  cause,  et  la  prose  de 
Quarella  put  circuler  dans  le  concile.  L'état  d'excitation  dans 
lequel  on  vivait,  la  contrariété  même  qu'avait  causée  à  Ketteler 


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--î^f^ 


220  RBYUB  DES  DEUX  XOITDES. 

la  confiscation  provisoire  de  cet  opuscule,  et  rimpressionnabi- 
lilé  toujours  vibrante  de  son  humeur  primesautiëre  l'amenèrent 
à  se  compromettre  un  peu  plus  que  de  raison  pour  Técrit  de 
Quarella  ;  car  cet  écrit  militait  contre  l'infaillibilité  même,  et 
l'évéque  de  Hayence  ne  contestait  que  Fopportunité.  Plus  tard, 
à  plusieurs  reprises,  il  déclarera  n'avoir  jamais  pris  à  son 
compte  les  idées  de  Quarella,  et  les  avoir  propagées,  non 
comme  une  expression  de  sa  pensée,  mais  conmie  un  document 
digne  d'attention.  Ces  distinctions  très  plausibles  n'empêcheront 
pas  les  ennemis  de  Ketteler  d'exploiter  l'incident  pour  affirmer 
qu'à  certaines  époques  du  concile  Ketteler,  d'anti-opportuniste, 
était  devenu  anti-infaillibiliste.  Dans  l'émotion  des  polémiques, 
l'accent  de  sa  parole  dépassait  parfois  la  portée  de  sa  pensée. 
Alors  le  spectateur  aux  aguets,  prompt  à  interpréter  une  saillie 
d'humeur  comme  une  manifestation  d'opinion,  faisait  de 
l'évéque  de  Bfayence,  sans  plus  de  nuances,  le  père  adoptif d'une 
brochure  dans  laquelle  Ketteler,  plus  rassis,  cherchait  en  vain 
ses  propres  pensées,  et  ne  les  trouvait  plus. 

L'effet  des  quatre  opuscules  fut  singulièrement  atténué  par 
la  série  d'Observations  critiques  que  publia  contre  eux  le  Jésuite 
Wilmers  ;  mais  Âmim  gardait  encore  quelque  espoir.  Bien  que  les 
évêques  allemands  ne  lui  demandassent  rien,  il  se  croyait  tou- 
jours à  la  veille  du  jour  où,  malgré  eux,  il  pourrait  les  servir. 
Lorsque  fut  remis  au  Pape,  le  22  avril,  le  mémorandum  définitif 
dans  lequel  Daru  réclamait  respect  pour  les  droits  et  les  libertés 
de  la  société  civile,  Axnim  demanda,  d'urgence,  si  Berlin 
voulait  appuyer  les  Tuileries.  —  Oui,  répondit  le  secrétaire  d*État 
Thile  ;  mais  quant  à  une  note  écrite  de  votre  part,  il  faut 
auparavant  vous  assurer  de  l'impression  qu'elle  ferait  sur  les 
évêques  allemands.  —  Cette  demi-permission  suffisait  au  mi- 
nistre de  Prusse  sans  retard,  dès  le  23  avril,  il  prévint  Anto- 
nelli  que  les  intentions  prêtées  au  concile  nuiraient  à  la  paix 
religieuse  du  royaume.  «  L'assemblée,  continuait-il,  troublerait 
les  consciences  catholiques  si  elle  procédait,  malgré  la  plupart 
dés  évêques  d'Allemagne,  à  la  proclamation  de  certains  décrets 
qui,  en  introduisant  sous  forme  de  définitions  dogmatiqpies  des 
modifications  profondes  dans  la  délimitation  de  l'autorité  attri- 
buée à  chaque  degré  de  la  hiérarchie,  ne  pourraient  manquer 
d'altérer  en  même  temps  la  position  réciproque  des  pouvoirs 
civil  et  ecclésiastique.  »  Daru,  dans  son  mémorandum,  ne  faisait 


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LES   OniGlNES    DU   CULTURKAMPF    ATXEMAND.  221 

allusion  qu'aux  formules  conciliaires  qui  traiteraient  certaines 
matières  mixtes,  parallèlement  importantes  pour  TÉglise  et 
pour  rÉtat  ;  mais  Arnim,  de  sa  propre  initiative,  visait  d'autres 
schémas  relatifs  aux  prérogatives  du  Pape  et  des  évêques. 
D'une  façon  voilée  mais  précise,  et  en  évitant  de  prononcer  le 
mot  d'infaillibilité,  il  s'immisçait  en  matière  toute  spirituelle. 
C'était  exactement  la  faute  qu'un  an  plus  tôt  projetait  Hohenlohe, 
et  que  les  Cabinets  de  l'Europe  avaient  esquivée.  Arnim  était 
le  premier,  lui  ministre  de  Prusse,  à  se  laisser  induire  en  ten- 
tation, dût-il  dépasser  ainsi  les  intentions  de  son  souverain. 

VIII 

Cette  première  insinuation  d'un  diplomate  contre  l'infaillibi- 
lité coïncidait  avec  les  triomphantes  démarches  par  lesquelles 
Senestrey,  évêque  de  Ratisbonne,  assurait  la  fortune  de  ce 
dogme.  Il  y  avait  douze  chapitres  dans  le  schéma  consacré  à 
l'Église  ;  Tinfaillibilité  était  traitée  dans  le  douzième.  La  mino- 
rité voulait  qu'on  les  abordât  l'un  après  l'autre  ;  et  le  cardinal 
Bilio,  qui  présidait  la  députation  pour  les  choses  de  foi,  était 
tout  près  de  fléchir.  Mais  Senestrey  intervint,  pressa  Bilio, 
avisa  tout  de  suite  à  faire  préparer  par  Maier,  son  secrétaire,  ei 
par  le  Jésuite  Schrader,  un  rapport  sur  les  remarques  envoyées 
par  les  évêques  au  sujet  du  schéma  de  l'infaillibilité.  Pour  tout 
simplifier,  tout  raccourcir,  tout  accélérer,  l'évèque  de  Ratis- 
bonne était  un  maître.  A  la  fin  de  la  Semaine  Sainte,  le  rapport 
était  prêt;  et  ce  fut  Senestrey,  encore,  qui  courut  chez  Bilio, 
pour  demander  que  la  députation  de  la  foi  fût  convoquée  sans 
retard.  Le  cardinal  s'effraya  :  «  Ah  !  monseigneur,  il  s'agit 
d'une  définition  que  les  chrétiens  seront  forcés  d'accepter  et  de 
croire.  Nous  aurons  un  schisme.  Je  ne  puis  plus  dormir;  ne 
soyez  pas  si  pressé  !  Nous  avons  deux  mois  encore.  —  Éminence, 
reprit  Senestrey,  laissez  faire  la  congrégation  :  l'Esprit  Saint 
pourvoira  au  reste.  »  Mais  Bilio  résistait,  et  l'opposition  se 
flattait  déjà  qu'en  discutant  tour  à  tourtes  divers  chapitres  on 
n'aurait  jamais  le  temps  de  parvenir  au  douzième,  et  qu'ainsi» 
de  fait,  elle  resterait  victorieuse,  sans  combat.  Senestrey  vit  le 
cardinal  de  Angelis  ;  celui-ci  aussi  voulait  temporiser.  Alors  le 
tenace  évêque  de  Ratisbonne  prit  l'initiative  d'aller  jusqu'au 
Pape  :    au  nom  de  Manning  malade,  en  son   propre  nom,  il 


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222  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

supplia  quelques  prélats  de  l'accompagner.  C'était  le  19  avril  ; 
Pie  IX  promit  d'agir.  Mais  pour  Senestrey  des  journées  vides 
étaient  des  journées  longues  :  trois  s'écoulèrent,  interminables, 
sans  que  Bilio  eût  pris  encore  la  décision  souhaitée  ;  aussitôt 
Senestrey,  d'accord  avec  Manning,  fit  circuler  une  pétition  que 
couvrirent,  en  vingt-quatre  heures,  150  signatures;  elle  conju- 
rait le  Pape,  une  fois  encore,  de  faire  discuter  immédiatement 
le  schéma  de  l'infaillibilité.  Le  27  avril,  Bilio  déclara  que  la 
députation  de  la  foi  s'occuperait  immédiatement  de  cet  objet  : 
Senestrey  avait  gagné  la  partie,  et  la  pétition  du  8  mai,  inspirée 
par  Retteler,  et  qui  réclamait  une  dernière  fois  qu'on  discutât 
préalablement  les  onze  premiers  chapitres  du  schéma  sur 
l'Église,  était  d'avance  vouée  à  l'insuccès. 

Arnim  voulait  protester,  intimider,  crier  halte  au  concile  ; 
mais  aucun  évêque  allemand  ne  l'en  priait.  Un  Jour  lui  parvint 
une  ouverture  de  Dupanloup,  qui  souhaitait  qu'il  réclamât  du 
Pape  la  prorogation  de  l'assemblée.  Bismarck  télégraphia  qu'il 
fallait  rester  tranquille,  et  demanda  même,  avec  une  insistance 
soupçonneuse,  si  la  précédente  démarche  d'Arnim  auprès  d'Anto- 
nelli  avait  eu  l'agrément  préalable  des  évoques  allemands.  Une 
convenait  pas  à  Bismarck,  dont  les  regards  étaient  tournés  vers 
la  France,  de  déclarer  la  guerre  au  concile. 

Sept  longues  semaines,  du  13  mai  au  6  juillet,  le  concile  dis- 
cuta. Cinq  évoques  d'Allemagne  parlèrent  :  trois  étaient  de  la 
minorité,  deux  de  la  majorité.  Hefele,  le  17  mai,  développa  les 
objections  historiques  ;  ses  conclusions  militaient  formellement 
contre  le  dogme.  Tout  autre,  le  23  mai,  fut  l'attitude  de  Ket- 
teler.  «  Pour  ma  part,  déclarait-il,  j'ai  toujours  maintenu, 
comme  une  opinion  très  hautement  autorisée,  Tinfaillibilité  du 
pontife  romain,  lorsqu'il  parle  ex  cathedra,  et  je  l'ai  toujours 
énoncée,  comme  telle,  devant  les  fidèles  de  mon  diocèse,  sans 
m'être  jamais  heurté  à  des  difficultés  ou  à  des  contradictions  ;  je 
ne  garde  qu'un  doute  :  l'appareil  de  preuves  théologiques  qui 
militent  pour  cette  doctrine  a-t-il  atteint,  déjà,  le  degré  de  per- 
fection qui  est  exigible  pour  une  définition  dogmatique?  »  Ket- 
teler  croyait  que  non;  il  craignait,  aussi,  que  la  définition  ne 
portât  préjudice  à  l'autorité  traditionnelle  des  évoques.  A  ces 
deux  voix  allemandes,  l'une  anli-infaillibiliste,  l'autre  anti- 
opportuniste,  succéda,  le  28  mai,  celle  de  Senestrey;  elle  affecta 
de  n'être  qu'un  écho  ;  Senestrey  faisait  déposer  devant  le  con- 


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LES   ORIGINES'  DU  CULTUBKAMPF   ALLEMAND. 


223 


cîle,  en  faveur  de  l'infaillibilité,  un  certain  nombre  des  théolo- 
giens de  Tantique  Allemagne.  Dinkel,  le  3  juin,  contesta  que  le 
texte  de  l'Evangile  sur  la  primauté  de  Pierre  pût  être  allégué  en 
faveur  de  la  définition.  Puis,  le  25  juin,  Ketteler  reprit  la  pa- 
role; et  jamais  discours  d'un  prélat  opposant  ne  fut  écouté  avec 
.  ^^  tel  recueillement,  respectueux  et  cordial.  Il  combattit  les 
formules  de  Cajetan  sur  l'infaillibilité,  aflfecta,  lui,  de  se  mettre 
à  1^  suite  de  Bellarmin,  et  s'efforça  d'établir,  non  sans  obscurité, 
ÇU®  le  schéma  proposé  ne  concordait  pas  avec  l'opinion  du  cé- 
Iêl>i*€  Jésuite.  Enfin  Martin,  le  30  juin,  apporta  derechef  aux 
idées  infaillibilistes  l'hommage  de  l'Allemagne  :  il  maintint, 
contre  le  Viennois  Rauscher,  que  ce  n'était  pas  suffisant  d'es- 
timer les  décisions  du  Pape  moralement  vraies,  et  qu'il  fallait 
nier^  la  primatie  si  l'on  niait  l'infaillibilité  ;  et  de  même  que 
Senestrey  avait  fait  comparaître  les  docteurs  du  moyen  âge  ger- 
manique, Martin  citait  à  la  barre  du  concile  Luther  en  per- 
sonne, lequel  avait  cru,  lui  aussi,  que  la  foi  dans  la  primatie 
papale  entraînait  la  foi  à  l'infaillibilité. 

Le  4  juillet,  les  débats  furent  clos  :  partisans  et  adversaires 
de  la  définition  se  trouvèrent  d'accord  pour  la  première  fois,  et 
ce  tut  pour  se  taire.  La  chaleur  en  fut  cause,  et  puis  l'épuisé-* 
ment  des  argumens,  et  surtout,  peut-être,  un  certain  état  d'es- 
prit dont  Ketteler,  dans  une  lettre  à  Dechamps,  donne  pour  lui- 
même  le  témoignage  :  «  Toute  ma  vie,  écrivait-il,  j'ai  lutté  avec 
allégresse  contre  les  ennemis  de  l'Église,  et  je  l'aurais  fait  jus- 
qu'à ma  mort,  sans  que  ces  luttes  me  fatiguassent;  mais  la  mal- 
heureuse lutte  qui  maintenant  divise  les  évoques  me  fatigue  et 
ïïi'épuise.    »  Le  13,  on  vota  sur  le  schéma  de   Tinfaillibilité  : 
451  voix  approuvèrent,  88  repoussèrent,  62  réclamèrent  des  mo- 
difications. Un  dernier  vote  restait  à  émettre  :  il  devait  porter 
sw  l'ensemble  du  chapitre  concernant  la  primatie,  et  précéder 
uûmédiatement  la  promulgation  par  le  Pape,  qui  donnerait  au 
wAema  de  l'infaillibilité  la  valeur  d'un  dogme.  Des  pourparlers 
s  ébauchèrent  entre  les  deux  fractions  du  concile  :  Ketteler,  Dinkel 
étaient  tout  prêts  à  accepter  une  nouvelle  formule  rédigée  par 
Pf^nzelin.  Mais  d'autres  prélats  opposans  menaçaient  de  lire,  à 
la  séance  suprême,  une  protestation  solennelle,  et  de  contester 
cpe  leur   conscience  fût  liée  par  une  déclaration  à  laquelle 
°^4^ait,  diraient-ils,  l'unanimité  morale.  Ces  saillies  de  mau- 
vaise humeur  n'eurent  d'autre  suite  que  de  faire  échouer,  peut- 


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."^^rWÊ 


224  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

être,  les  tentatives  de  conciliation  qui  s'étaient  esquissées.  Alors 
là  minorité,  qui  espérait  encore  des  avances  et  qui  avait  cessé 
d'en  recevoir,  dépêcha  au  Pape,  le  soir  du  15  juillet,  six  de  ses 
prélats  :  il  y  avait,  parmi  eux,  Scherr  et  Ketteler.  Ils  demandaient 
la  suppression,  dans  le  chapitre  sut  la  primatie,  de  la  phrase 
affirmant  que  le  souverain  pontife  avait  la  plénitude  du  pouvoir 
de  juridiction  ;  ils  souhaitaient  qu'il  fût  stipulé,  dans  le  chapitre 
sur  l'infaillibilité,  que  cette  prérogative  papale  ne  pouvait  s'exercer 
que  d'accord  avec  le  témoignage  des  Églises,  ou  bien,  encore, 
d'accord  avec  Tépiscopat.  Pie  IX  renvoya  les  six  prélats  à  la  dé- 
putation  de  la  foi,  «t  la  députation  répondit  par  un  refus. 

C'est  le  18  qu'on  devait  voter;  le  18,  qu'un  dogme  nouveau 
devait  être  inscrit  dans  le  Credo,  irrévocablement.  La  minorité 
vaincue  commençait  de  s'émietter.  Fœrster,  Beckmann,  quit- 
taient Rome,  en  écrivant  qu'ils  auraient  voté  non  placet.  Le  17 
au  matin,  64  prélats  opposans  tinrent  une  réunion,  pour  con- 
certer leur  conduite.  Hefele  voulait  cpi'on  allât  à  la  séance  du 
lendemain,  qu'on  votât  non,  et  puis  qu'on  sortît  en  refusant  de 
se  soumettre.  Mais  il  sentit,  tout  de  suite,  que  ses  collègues 
n'iraient  pas  aussi  loin.  Il  y  en  eut  cinquante-six  pour  signei 
une  lettre  dans  laquelle  ils  déclaraient  que,  par  piété  filiale,  ils 
s'abstiendraient  de  porter  devant  le  Pape  leur  non  placet,  et 
qu'ils  partaient  :  Scherr,  Dinkel,  Eberhard,  Hefele,  souscrivirent 
à  cette  formule.  Melchers  et  Ketteler  écrivirent  tous  deux  qu'ils 
s'éloignaient,  et  qu'à  l'avance  ils  se  soumettaient.  Vingt-quatre 
heures  plus  tard,  l'infaillibilité  était  un  dogme,  et  la  souveraineté 
spirituelle  de  Pie  IX  était  exaltée  par  un  suprême  hommage, 
deux  mois  avant  que  sa  souveraineté  temporelle  fût  l'objet  d'un 
suprême  affront. 

IX 

Quarante  années  plus  tôt,  un  ministre  de  Prusse,  Bunsen, 
avait  installé  la  Réforme  à  Rome  ;  là-haut  dans  sa  légation,  sur 
l'arête  la  plus  aiguë  du  Capitole,  une  chapelle  évangélique 
s'était  ouverte,  sous  le  pavillon  de  son  roi,  et  Bunsen  s'était  fait 
poète  pour  chanter  en  vers  provocans  la  revanche  de  Luther 
sur  le  Saint-Siège.  Derechef,  en  1870,  dans  cette  Rome  qui 
pour  deux  mois  encore  était  au  Pape,  la  colline  du  Capitole 
s'insurgeait;  et  pendant   les  dernières   semaines    du    concile. 


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^¥'^:c  *■ 


LES    ORIGINES   OU    CULTURKâMPF    ALLEMAND.  225 

irnim,  tapi  dans  son  aérienne  légation,  grisé  peut-être  par  ce 
laysage  grandiose  qui  lui  donnait  l'illusion  de  dominer  la  cou- 
)C>le  même  de  Saint-Pierre,  avisait  au  moyen  de  faire  brèche 
lans  l'unité  de  TÉglise,  resserrée  solennellement  autour  de  Pie  IX. 
Si  les  évoques  opposans  de  PAUemagne  avaient  voulu  faire  sé- 
cession,  ils    pouvaient    monter  au   Capitole  :  Arnim  était  là. 
tt  Sans  vouloir  vous  insinuer  de  passer  à  TÉglise  évangélique, 
écrivait-il  à  un  prélat  le  18  juin,  je  vous  rappelle  pourtant  la  ré- 
ponse que  firent,  à  Âugsbourg,  les  membres  évangéliques  de  la 
Diète,  lorsqu'on  les  pria  de  célébrer  la  Fête-Dieu  avec  Charles- 
Quint,  par  courtoisie  :  Nous  ne  sommes  pas  venus  pour  adorer, 
mt-ils,  mais  pour  supprimer  des  abus.    »  A  cette  lettre   se 
jnait  un  long  mémoire,  qu'Arnim  destinait  aux  évêques  d'Al- 
lagne.  Si  Tinfaillibilité  est  votée,  disait-il  en  substance,  il  sera 
mé  qu'une  puissance  étrangère,  installée  à  Rome,  contraint 
évêques  d'Allemagne,  contre  leur  conscience,  d'admettre, 
me  une  vérité  révélée,  un  système  qae  les  puissances  civiles 
iidieront  toujours.  Dès  lors,  on  pourra  dire  que  la  hiérarchie, 
lendemain  du^  concile,  ne  sera  plus  cette  même  hiérarchie 
•c  laquelle  des  traités  étaient  conclus,  et  que  la  Constitution 
tégeait.  De  là  naîtront  des  difficultés  sans  fin,  dans  le  choix 
i évêques;  on  verra  les  Jésuites  expulsés,  la  vie  monastique 
ravée,  TÉglise  chassée  de  l'école,  et  même,  peut-être,  une 
lation  comme  celle  de  la  Pologne  russe.  Ce  sera  la  faute  de 
lainorité   du    concile,  qui  se  sera  soumise.  On   parlera  de 
'ùsme  si  elle   s'insurge  ;  mais  le  Vatican  n'acculera  pas   les 
lemands  au  schisme,  et  Pie  IX,  rendant  les  Français  respon- 
Mes  de  tout  le  mal,  trouvera  une  issue.  Que  les  évêques  d'Al- 
^agne  aient  le  courage  de  se  brouiller,  non  avec  le  Pape,  mais 
Bc  Pie  IX,  et  la  confiance  de  leurs  fidèles  s'accroîtra. 
On  ne  sait  si  le  mémoire  d'Arnim  fut  effectivement  expédié 
^usles  prélats  allemands  de  la  minorité  :  ils  ne  se  laissèrent, 
dn  moins,  ni   fourvoyer,  ni   affoler.  Spectateur  d'un   moment 
ïque  dans  les  destinées  chrétiennes,  et  rabroué  par  Bismarck 
»juaque  fois  qu'il  voulait  être  acteur,  il  semblait  que  ce  mêle- 
^^t,  ainsi  tenu  à  l'écart  de  la  besogne  des  prêtres,  voulait  se 
mêler  à  la  besogne  de  Dieu  en  accumulant  les  prophéties  sur  le 
lendemain,  ce  qui  d'ailleurs  est  encore  une  façon  d'y  intervenir. 
^Méfait,  en  quelque  mesure,  ces  prophéties  furent  de  l'histoire, 
y^elques  critiques  que  dirigeât  plus  tard  Arnim  contre  les  pro- 

TOMEILVII.  —  1908.  15 


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226  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

cédés  de  combat  dont  usa  Bismarck  envers  l'Église^  les  distinctions 
subtiles.  mi-juridiqueSy  mi-théologiques,  derrière  lesquelles  s^ 
retranchèrent  les  hommes  du  CuUurkampf^  avaient  été  balbu— 
tiées,  pour  la  première  fois,  dans  Taudacieux  mémoire  d'Amim — 

Que  rÉglise  romaine  d'après  le  concile  ne  fût  plus  la  mèm^=s 
que  l'Église  d^avant  le  concile  :  c'est  ce  que  soutiendront,  bientôt,.,.^ 
les  juristes  et  les  députés  qui  voudront  délier  les  Etats  de  le 
traités  avec  le  Saint-Siège.  Mais  qu'Arnim  fût  comme  Tinven- 
teur  et  l'instigateur  d'une  pareille  théorie,  on  avait  le  droit  d'en 
être  surpris.  L'évéque  Martin,  en  mars  1870^  lui  faisait  observer 
qu'à  la  faculté  protestante  de  Halle,  des  hommes  comme  Tholuk^^ 
comme  Wegscheider,   comme   Gesenius,  considéraient  depui«===5 
longtemps  les  catholiques  comme  infaillibilistes.  «  Moi  aussi^^ 
répondait  Âmim,  j'ai  toujours  été  d'avis  que  les  catholiques^ 
avaient  déjà  cru  à  l'infaillibilité  du  Pape.  »  Martin  nota  ce  propos^^ 
et  le  publia  plus  tard  lorsqu'il  \\i  Arnim  agir  et  parler  commc^^ 
si  les  catholiques  n'y  eussent  jamais  cru. 

Mais  d'agir  sur  des  évêques,  cela  ne  suffisait  pas  à  lliumeuc! — 
inquiète  d*Amim  :  et,  de  nouveau,  dans  la  seconde  quinzain^^- 
de  juin,  d'accord  avec   Taufifkirchen,  ministre  de  Bavière,   iB- 
écrivait  à  Berlin  qu'il  serait  bon  pour  les  diplomates  de  quitte^"^ 
Rome  au   moment  de  la  promulgation  du  dogme,  en  guise  d^^^ 
protestation  contre  la  défaite  des  évoques  opposans  et  contr^^ 
l'offense   faite    par  le  concile  aux  gouvernemens.  De  nouveai^»^ 
Bismarck  faisait  répondre,  le  23  juin,  qpie  l'infaillibilité  ne  re— — 
gardait  pas  la  Prusse  protestante;  qu'un  diplomate  protestanfc::^^^ 
pouvait,  à  la  différence  des  diplomates  catholiques,  ignorer  la^ 
définition  et  les  solennités  religieuses  auxquelles  elle  donnerais:^ 
lieu;  que  l'action  de  l'État  prussien  ne  commencerait  que  du  jour     ^ 
où  le  dogme  aurait  un  effet    dans  le  domaine  du  droit    public — 
Mai^,  le  24,  Arnim  insistait  :  la   papauté,  disait-il,  ne  provo^ — 
quera  pas  immédiatement  des  représailles  législatives  de  la  parft:^ 
de  l'État,  mais  elle  amassera,  en  Allemagne,  un  immense  mater- 
nel   de    guerre  ;   il    faut    tout  de  suite   agir  préventivement^ 
répondre  à  la  lutte  par  la  lutte;  la  plupart   des.  évêques  atten — 
dent  ces  représailles  et  seront  surpris  si  elles  tardent.  Le  1"  juil- 
let, Arnim  allait  jusqu'à  citer  un  évêque,  Fœrster,  de  Breslau, 
qui  les  considérerait  comme  justifiées.  On  classait  à  Berlin  ce» 
dépêches  d' Arnim,  sans  lui  répondre.  La  première  quinzaine  de 
juillet  s'écoula  :  Arnim  n'en  pouvait  plus  d'être  immobile.  — - 


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LES    ORIGINES   DU    CULTURKAMPF    ALLEMAND.  227 

Voilà  Taufflcirchen  qui  s'en  va,  télégraphiait-il  le  15;  dans  trois 
jours,  la  promulgation  a  lieu,  moi  aussi  je  veux  partir,  et  d'ail- 
leurs je  suis  malade.  —  En  général  les  indispositions  diploma- 
tiques sont  des  prétextes  à  ne  rien  faire  :  telle  n'était  point  celle 
d'Arnim.  Il  voulait  frapper  un  coup,  claquer  des  portes;  ce 
malade  aurait  quitté  Rome  en  belligérant;  et  Bismai*ck,  impi- 
toyable, lui  télégraphia  de  rester.  Une  dernière  dépêche  du 
maître,  le  20  juillet,  acheva  d'accabler  le  ministre  :  «  Abstenez- 
vous  de  toute  démonstration  ostensible,  lui  signifia-t-il  ;  l'infail- 
libilité, pour  l'instant,  est  pour  nous  sans  intérêt.  »  Ce  n'était  pas 
à  Rome,  c'était  à  Ems,  que  Bismarck  souhaitait  alors  faire  du 
bruit  :  cet  instant  d'histoire,  —  l'instant  pour  lequel  l'infaillibilité 
était  sans  intérêt,  —  inaugurait  la  série  d'étapes  à  travers  les- 
quelles la  Prusse  allait  devenir  l'Allemagne,  sur  les  ruines  de 
l'Empire  français.  D'Ems  à  Sedan,  de  Sedan  à  Versailles,  de 
Versailles  à  Francfort,  il  les  fallait  franchir  toutes;  et  l'heure 
sonnerait,  ensuite,  pour  la  réalisation  des  rêves  d'Amim. 

Mais  dès  maintenant,  à  Munich,  à  Breslau,  à  Bonn,  la  «  science 
allemande  »  commençait  la  guerre  contre  le  dogme  nouveau  ;  les 
théologiens  préparaient  le  terrain  dont  les  juristes  feraient  plus 
tard  élection;  conformément  aux  menaces  badoises  de  1869,  con- 
formément aux  pronostics  d'Arnim,  ils  s'occupaient  d'échafau- 
der  une  Église  qui ,  vis-à-vis  de  l'Eglise  romaine,  se  piquerai  t  d'être 
seule  catholique,  et  seule  reconnue  comme  telle  par  les  États  de 
TAUemagne.  Les  évêques,  au  retour  de  Rome,  assistaient  à  cet 
assaut  de  la  «  science  :  »  elle  reprenait  leurs  objections  de  naguère, 
et  s'en  faisait  une  arme  contre  la  soumission  qu'ils  témoignaient 
aux  décrets  du  concile  ;  c'est  dans  leur  propre  passé  qu'elle  s'ap- 
prêtait à  remonter  pour  alléguer  que  TÉglise  avait  changé.  Au 
cours  des  polémiques,  Doellinger  et  ses  amis  avaient  perdu  h 
notion  même  de  ce  qu'était  un  concile^  de  Tinspiration  sou- 
veraine dont  il  se  réclame,  et  de  la  docilité  qu'il  commande; 
mais  l'obéissance  de  l'épiscopat  aux  décrets  conciliaires  donnait  à 
l'idée  d'autorité  religieuse,  sur  laquelle  la  puissance  épiscopale 
est  elle-même  fondée,  une  nouvelle  assise  et  un  éclat  nouveau. 

Incertains  des  dispositions  de  l'État  et  trop  certains  des  dis- 
positions de  la  «  science,  »  ces  évêques  pouvaient  s  appuyer  sur 
les  masses  profondes  du  peuple  catholique  qui,  groupé  dans  ses 
associations,  voulait,  sans  plus  d'ambages,  croire  ce  que  croyait 
l'Église.  L'Allemagne   catholique  recelait  une  force  immense, 


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^"^^ 


228  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qui,  durant  le  concile,  était  à  peine  sortie  d'un  efifacement 
silencieux;  une  fois  seulement,  en  mars  1870,  par  la  plume  de 
Félix  de  Loe,  le  comité  central  des  congrès  catholiques  avait 
exprimé  sa  confiance  dans  Tasseiiiblée  œcuménique  et  sa  dou- 
leur pour  les  négations  des  professeurs.  D'innombrables  hommes 
d'action  qui  modestement,  chacun  dans  sa  bourgade,  aidaient  à 
l'épanouissement  social  du  christianisme,  pensaient  comme  Félix 
de  Loe  ;  ce  qu'ils  pensaient,  ils  l'eussent  dit,  s'ils  n'avaient  pas 
senti  qu'au  milieu  de  ces  débats  théologiques,  qui  s'agitaient  trop 
au-dessus  de  leurs  têtes,  il  n'y  avait  qu'à  attendre  ce  que  l'auto- 
rité dirait.  Alors,  quand  eut  parlé  l'autorité,  les  évêques  qui 
continuaient  de  douter,  comme  Foerster  peut-être,  comme  Hefele 
surtout,  sentirent  une  poussée  de  leurs  ouailles,  qui  les  age- 
nouillait aux  pieds  du  Pape;  et  les  autres,  ceux  qui  s'étaient 
soumis,  se  virent  plus  étroitement  unis  à  la  foule  de  leurs 
fidèles,  qui  avaient  devancé  leur  soumission. 

Cependant,  à  travers  le  monde,  on  annonçait  la  révolte  de 
l'Allemagne  catholique.  On  percevait  le  fracas  que  faisaient  les 
puissans  de  la  science;  et  des  millions  d'Amen,  jaillis  de  l'in- 
nombrable foule  des  humbles,  étaient  sans  écho  pour  qui  ne 
savait  pas  entendre.  Bismarck,  tout  le  premier,  sera  de  ceux  qui 
ne  sauront  pas  entendre  :  la  foi  des  croyans,  moins  bruyante  que 
les  manifestes  fié\Teux  d'une  certaine  science  théologique,  sera 
méconnue  dans  ses  calculs,  jusqu'à  ce  qu'elle  les  déroute.  Au 
lendemain  du  jour  où  des  professeurs  d'histoire,  brouillés  avec 
l'idée  du  Saint-Empire,  avaient  achevé  de  construire  l'Empire 
d'Allemagne,  il  ne  trouvera  pas  étrange  que  des  professeurs  de 
théologie,  brouillés  avec  le  Saint-Siège,  veuillent  construire  une 
Église  d'Allemagne,  et  qu'ils  se  flattent  de  vaincre  la  résistance 
des  consciences  comme  avaient  cédé,  sous  la  poussée  d'une  cer- 
taine science  historique,  les  résistances  des  petits  États.  Il  enga- 
gera le  Cîdlurkampf  sans  avoir  connu,  mesuré,  estimé  la  force 
immense  que  devait  opposer  à  ses  visées  la  plèbe  des  âmes 
croyantes.  11  sera  déçu  d'abord,  et  puis  vaincu. 

Georges  Goyau. 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


Les  affaires  du  Maroc  viennent  d'entrer  dans  une  phase  nouvelle  : 
le  fantôme  de  pouvoir  qui  restait  encore  à  Abd-el-Aziz  s'est  subite- 
ment évanoui,  et  Moulaï  HaGd  est  devenu  seul  maître  de  la  situation. 
Gomment  le  fait  s'est-il  produit?  La  dernière  fois  que  nous  avons  eu 
à  parler  des  deux  frères  ennemis,  Âbd-el-Aziz  avait  enfin  quitté  Rabat 
et  s'était  mis  en  marche  dans  la  direction  de  Marakech  :  quant  à 
Moulaï  Hafid,  il  ne  bougeait  pas  de  Fez.  Depuis  lors,  les  dépêches 
avaient  été  généralement  favorables  à  Abd-el-Aziz  ;  il  ne  rencontrait, 
disaient-elles,  aucun  obstacle,  ou,  s'il  en  rencontrait,  il  les  surmon- 
tait; les  tribus,  sur  sa  route,  9e  ralliaient  à  lui;  enfin,  il  était  arrivé 
à  deux  étapes  de  Marakech,  où  un  dernier  effort  devait  l'introduire. 
Voilà  ce  qu'on  racontait;  mais,  à  la  première  rencontre  un  peu  sérieuse 
qu'elle  ait  faite,  la  mehalla  du  Sultan  s'est  débandée.  La  panique 
s'est  mise  dans  ses  rangs.  C'a  été  un  sauve-qui-peut  général.  On  dit 
que  rinfortuné  Abd-el-Aziz  a  montré  personnellement  beaucoup  de 
courage,  mais  il  a  été  emporté  dans  la  déroute  générale  et  ne  s'est 
arrêté  qu'à  Settat,  le  premier  poste  français  au  Sud  de  la  Chaouïa. 
Son  aventure  était  terminée.  11  avait  laissé  choir  sa  couronne  dans 
des  conditions  qui  ne  lui  permettaient  plus  de  la  ramasser  :  elle  était 
déjà  sur  le  front  de  Moulaï  Hafid. 

Ce  dénouement  n'a  rien  de  surprenant.  Dès  les  premiers  jours  de 
son  règne,  on  a  pu  constater  qu'Abd-el-Aziz  était  au-dessous  de  la 
rude  tâche  qui  lui  incombait,  n  n'avait  aucune  des  qualités  néces- 
saires pour  maintenir  dans  l'ordre  un  peuple  anarchique  et  guer- 
rier; son  intelligence,  qui  semblait  assez  \dve,  était  superficielle, 
légère,  puérile  ;  ses  goûts  aussi  étaient  ceux  d'un  enfant.  Cette  fai- 
blesse du  souverain  devait  faire  naître  des  tentations,  non  seule- 
ment dans  son  entourage  immédiat,  mais  encore  hors  des  frontières 
du  Maroc.  La  cour  chérifienne  n'a  pas  tardé  à  devenir  un  nid  d'in- 


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230  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

trigues  :  la  diplomatie  européenne  ne  pouvait  ni  l'ignorer,  ni  s'en 
désintéresser.  Alors  ont  été  pris,  entre  la  France  et  l'Angleterre,  des 
arrangemens  qu'il  suffit  de  rappeler.  Bientôt  TAllemagne  est  entrée  à 
son  tour  dans  les  affaires  marocaines,  et  une  véritable  tempête  s'est 
déchaînée  sur  le  pays.  Le  Sultan  est  devenu  le  jouet  des  événemens  : 
ilne  s'est  pas  plus  appartenu  que  le  liège  sur  un  tourbillon.  Voyant,  ou 
croyant  voir  une  menace  du  côté  de  la  France,  il  s'est  jeté  entre  les 
bras  de  l'Allemagne.  Qu'il  nous  soit  permis  de  dire,  au  moment  où  on 
accuse  la  France  de  l'avoir  compromis  et  abandonné,  que  TAUemagne  a 
encore  bien  mieux  mérité  ce  reproche.  Le  Si^ltan  n'a  été  dans  son  jeu 
qu'une  carte  qu'elle  a  rejetée  dès  qu'elle  a  cru  ne  plus  en  avoir  besoin. 
Quant  à  la  France,  elle  a  mérité  plutôt  le  reproche  contraire,  et  nous 
l'avons  quelquefois  adressé  à  notre  gouvernement.  S'il  a  compromis  le 
Sultan,  il  n'a  pas  été  bien  loin  de  se  compromettre  avec  lui,  et  il  a  fait 
tout  ce  qui  était  en  son  pouvoir  pour  le  sauver.  Malheureusement,  ce 
sauvetage  était  impossible.  On  disait  autrefois  :  Aide-toi,  le  del  t'ai- 
dera. Le  Sultan  ne  s'est  pas  aidé  lui-même;  il  s'est  abandonné  tout 
le  premier,  et  la  suprême  tentative  qu'il  a  faite,  avec  une  mehalla 
composée  de  morceaux  disparates,  hétérogènes,  sans  lien  ni  cohésion 
entre  eux,  ne  pouvait  pas  tromper  la  fortune  qui  n'aide  que  les  vrais 
audacieux.  Elle  n'était  qu'un  coup  de  désespoir  d'un  joueur  aux 
abois.  C'est  parce  que  nous  en  avions  l'impression  très  \îve  que  nous 
avons  toujours  demandée  notre  gouvernement  de  ne  pas  s'engager 
dans  les  affaires  intérieures  du  Maroc,  et  que  nous  n'avons  pas  cessé 
de  prêcher  la  neutrahté  entre  les  deux  prétendans.  Nos  coloniaux 
avaient  une  autre  politique,  qu'ils  défendaient  avec  leur  ardeur  accou- 
tumée. Il  semble  que,  dans  plus  d'un  cas,  le  gouvernement  ait  hésité 
entre  l'une  et  l'autre,  ce  qui  est  le  plus  sûr  moyen  de  réunir  les 
inconvéniens  de  toutes  les  deux.  En  fin  de  compte,  il  a  pris  le  bon 
parti,  et  il  a  suffisamment  respecté  les  promesses  de  neutralité  qu'il 
avait  multipliées  devant  les  Chambres,  n  ne  s'en  repent  sans  doute 
pas  aujourd'hui  que  l'impuissance  radicale  d'Abd-el-Aziz  a  éclaté  à 
tous  les  yeux.  Pour  faire  triompher  sa  cause,  il  aurait  fallu  le  soute- 
nir non  seulement  politiquement  et  financièrement,  mais  encore  mi- 
litairement. 11  aurait  fallu  le  reconduire  à  Fez  où  il  était  incapable 
de  revenir  par  ses  propres  moyens.  Après  l'y  avoir  ramené,  il  aurait 
fallu  l'y  maintenir  par  une  action  énergique  et  ininterrompue.  Nous 
aurions  eu  tout  le  Maroc  contre  nous,  avec  violence,  avec  fanatisme: 
il  aurait  fallu  le  soumettre  par  la  force,  c'est-à-dire  en  faire  la  con- 
quête. N'ayant  l'intention,  ni  de  conquérir  le  Maroc,  ni  môme  d'y 


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REVUE.    —  CHRONIQUE.  231 

établir  un  protectorat  imité  de  celui  que  nous  exerçons  à  Tunis,  nous 
avons  besoin  à  Fez  d'un  sultan  capable  de  se  tirer  d'affaire  lui-môme. 
Abd-el-Aziz  ne  le  pouvait  évidemment  pas.  C'est  un  de  ces  hommes 
à  type  flasque  dont  a  parlé  un  jour  le  président  Roosevelt.  Nous  res- 
pectons son  malheur,  mais  la  responsabilité  lui  en  appartient  :  le 
gouvernement  de  la  République  a  été  finalement  assez  avisé  pour  ne 
pas  y  engager  la  sienne. 

On  connaît  moins  Moulaï  Hafid  que  son  frère  :  cependant,  quelques 
incidens  où  on  Va  vu  à  l'œuvre  ont  permis  déjà  de  démêler  cer- 
tains traits  de  son  caractère.  Est-ce  vraiment  un  fanatique,  autour 
duquel  se  sont  naturellement  ralliés  tous  les  autres  fanatiques  du 
Maroc,  et  qui,  autant  pour  leur  complaire  que  pour  satisfaire  à  ses 
propres  inclinations,  a  déchaîné  contre  nous  la  guerre  sainte,  non 
seulement  dans  la  Chaouïa,  mais  encore  dans  le  Sud  oranais?  11 
semble  bien  que  ce  soit  là  un  portrait  de  fantaisie.  Moulaï  Hafid 
était  gouverneur  de  Marakech  au  moment  où  le  docteur  Mauchamp 
'  a  été  assassiné,  et  nos  agens  lui  ont  rendu,  à  ce  moment,  la  justice 
que  son  attitude  avait  été  excellente  :  c'est  grâce  à  lui  que  l'explosion 
de  fanatisme  qui  menaçait  de  se  produire  a  pu  être  étouffée.  On  le 
donnait  alors  pour  im  homme  intelligent,  circonspect,  modéré. 
Oserons-nous  dire  que  rien,  depuis  cette  époque,  n'a  démenti  ce  pre- 
mier jugement  qu'on  portait  sur  lui?  Moulaï  Hafid  s'est  insurgé  contre 
son  frère.  Abd-el-Aziz  était  devenu  très  impopulaire  ;  l'occasion  était 
tentante  pour  un  homme  ambitieux;  elle  l'était  à  un  tel  point  que  si 
Moulaï  Hafid,  résistant  aux  sollicitations  dont  il  était  l'objet,  avait 
refusé  d'en  profiter,  un  autre  l'aurait  fait  à  sa  place.  Moulaï  Hafid 
s'est  donc  proclamé,  d'abord  à  lui  seul,  sultan  du  Maroc;  mais  depuis, 
il  est  entré  à  Fez,  et  il  a  été  consacré  suivant  toutes  les  formes 
prescrites  par  le  Coran.  Alors,  il  a  demandé  aux  puissances  de  le 
reconnaître,  ce  qui  était  à  coup  sûr  prématuré  :  les  Marocains  eux- 
mêmes  n'admettent  comme  définitive  la  manifestation  de  la  volonté 
de  Dieu  que  lorsque  la  force  l'a  ratifiée.  A  travers  toutes  ces  cir- 
constances, si  difficiles  et  si  délicates  pour  lui,  quels  ont  été  l'attitude 
et  le  langage  de  Moulaï  Hafid?  Son  langage  ne  pouvait  avoir  rien 
d'officiel,  puisque  les  puissances  refusaient  de  l'écouter;  mais  il  a 
eu  presque  constamment  auprès  de  lui  des  journalistes  français  aux- 
quels il  faisait  ses  confidences  afin  qu'elle  nous  fussent  répétées. 
Toutes  ses  paroles  ont  été  sages,  prudentes,  conciliantes.  Le  thème 
en  était  toujours  le  même,  à  savoir  que  Moulaï  Hafid  ne  demandait 
qu'à  s'entendre  avec  les  puissances,  et  notamment  avec  nous.  Il  ne 


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232  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

se  présentait  nullement  comme  Thomme  de  la  guerre  sainte.  On  se 
sentait  en  présence  d*un  homme  qui,  ayant  brûlé  ses  vaisseaux, 
voulait  arriver,  —  désir  d  autant  plus  naturel  que  sa  tête  était  Ten- 
jeu  de  la  partie  qu'il  avait  engagée,  —  mais  qui  comprenait  fort  bien 
Tobligation,  pour  se  maintenir  ensuite,  de  ménager  tous  les  intérêts 
et  toutes  les  convenances  internationales.  Nous  avons  regretté,  pour 
notre  compte,  qu'on  ait  mis  une  affectation  croissante  à  le  dénon- 
cer comme  un  ennemi  en  quelque  sorte  nécessaire,  au  risque  de  le 
condamner  par  désespoir  à  recourir,  en  eflfet,  aux  pires  violences  et  à 
réaliser  tout  ce  qu'on  avait  dit  de  lui.  S'il  a  cédé  quelque  chose  à  des 
passions  qu'il  ne  paraissait  pas  partager,  il  ne  l'a  fait  que  dans  une 
assez  faible  mesure,  et  parce  qu'on  l'avait  mis  dans  une  situation 
telle  qu'il  ne  pouvait  pas  faire  autrement.  On  n'en  a  pas  moins  accu- 
mulé tous  les  griefs  contre  lui;  on  Ta  accusé  de  toutes  les  perfidies  ; 
on  lui  a  fait  une  terrible  guerre  de  plume.  A  notre  avis,  mieux  aurait 
valu  se  taire  et  attendre  les  événemens.  Mais  enfin,  de  tout  cela,  que 
reste-t-il  aujourd'hui  ? 

Aussitôt  que  la  défaite  d*Abd-el-Aziz  a  été  connue,  un  grand  mou- 
nement  a  eu  lieu  à  Tanger.  La  population  arabe  tout  entière  s'est 
livrée  à  des  transports  de  joie  qui  ont  permis  de  mesurer  la  popularité 
dont,  là  comme  ailleurs,  jouissait  le  malheureux  vaincu.  L'empor- 
temeat  des  esprits  a  été  si  vif  qu'il  est  devenu  dangereux  de  ne  pas 
procéder  tout  de  suite  à  la  proclamation  de  Moulaï  HaGd.  Les  tribus 
des  environs  commençaient  à  s'agiter,  et,  dans  la  ville  même,  les  exi- 
gences de  l'opinion  étaient  plus  impatientes  d'heure  en  heure,  presque 
de  minute  en  minute*  Les  représentans  d'Abd-el-Aziz,  ses  fonction- 
naires, les  ministres  qu'il  avait  investis  de  sa  confiance  et  qui  lui 
étaient  restés  fidèles  jusqu'à  la  dernière  heure,  avaient  compris  que 
cette  heure  avait  sonné  et  s'étaient  déjà  tournés  du  côté  du  soleil 
levant:  nous  voulons  parler  de  Si  Mohammet  Guebbas,  ministre  de  la 
Guerre,  et  de  Mohammet  el  Torrès,  représentant  du  Sultan  pour  les 
Affaires  étrangères.  Sans  doute,  ils  n'étaient  pas  sans  craintes  sur  le 
sort  qui  les  attendait  ;  mais  im  homme  qui,  habitant  Tanger  depuis 
quelque  temps,  y  avait  gardé  jusqu'alors  une  attitude  très  réserv^ée,  a 
tout  à  coup  parlé  et  agi  au  nom  de  Moulaï  Hafid  et  a  rassuré  tout 
le  monde.  Loin  d'être  disposé  à  exercer  des  représailles,  le  nouveau 
Sultan  se  présentait,  par  la  bouche  d'Ël  Mnebhi,  en  médiateur  et  en 
conciliateur.  El  Mnebhi  a  été  autrefois  ministre  de  la  Guerre;  il  avait 
alors  toute  la  faveur  d'Abd-el-Aziz  ;  il  l'a  perdue  subitement  par  un  de 
ces  caprices  qui  ne  laissaient  aucune  sécurité  aux  serviteurs  du  Sultan 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  233 

déchu,  n  a  obtenu  alors  la  protection  de  TAngleterre,  ce  qui  lui  a 
permis  de  vivre  à  Tanger  sans  être  inquiété.  Notons,  en  passant, 
cette  tendance  des  hommes  politiques  musulmans  à  se  mettre  sous 
la  sauvegarde  britannique,  lorsqu'ils  se  sentent  menacés  par  une 
lubie  de  leur  maître:  ce  n'est  pas  seulement  à  Tanger  que  le  fait 
s*est  produit,  c'est  aussi  à  Gonstantinople  ou  à  Beyrouth.  Depuis 
qu'il  s'est  converti  au  libéralisme,  le  sultan  Âbd-ul-Hamid  a  déjà 
eu  deux  grands  \dzirs  :  le  premier,  Saïd  pacha,  s'était  réfugié  un  jour 
à  l'ambassade,  et  le  second,  Kiamil  pacha,  au  consulat  d'Angleterre, 
parce  qu'ils  redoutaient  les  suites  en  effet  redoutables  de  son  mécon- 
tentement. L'Angleterre  s'assure  ainsi  des  reconnaissances  qui  peu- 
vent être  utiles  dans  l'avenir.  El  Mnebhi  ne  lui  avait  pas  demandé  un 
asile  provisoire,  mais  sa  protection  effective  dans  toute  l'acception 
qu'a  ce  mot  en  pays  musulman.  Son  premier  soin,  après  la  chute 
d'Abd-el-Aziz,  a  été  de  dire  à  Si  Mohammet  Guebbas  que  Moulai'  Hafid 
le  maintenait  dans  ses  fonctions  de  ministre.  Aussitôt  El  Mnebhi  et 
Guebbas  se  sont  trouvés  les  meilleurs  amis  du  monde,  et  on  les  a 
vus  l'un  et  l'autre,  spectacle  étrange  à  coup  sûr!  se  rendre  à  la 
légation  de  France,  pour  causer  avec  notre  ministre  de  l'opportunité 
qu'il  y  avait  à  proclamer  tout  de  suite  le  nouveau  Sultan.  M.  Regnault 
a  fait  la  seule  réponse  qu'il  pouvait  faire,  à  savoir  qu'il  s'agissait  là 
d'une  affaire  purement  marocaine,  dans  laquelle  il  n'avait  pas  d'opi- 
nion à  exprimer;  mais  on  a  pris  son  silence  du  bon  côté,  et  la  pro- 
clamation a  eu  lieu  incontinent  au  milieu  de  l'enthousiasme  général. 
Le  ministre  d'Espagne,  M.  Padilla,  se  trouvait  à  la  légation  de  France, 
au  moment  où  El  Mnebhi  et  Si  Mohammet  Guebbas  s'y  sont  présentés  : 
il  les  a  dispensés  de  faire  auprès  de  lui,  comme  c'était  leur  intention, 
une  démarche  analogue  à  celle  qu'ils  venaient  de  faire  auprès  de 
M.  Regnault,  et  s'est  associé  de  tous  points  à  la  réponse  que  leur  avait 
faite  son  collègue  français.  MM.  Regnault  et  Padilla  se  sont  contentés 
de  prendre  acte  de  l'assurance  qui  leur  était  donnée  que  l'ordre  serait 
maintenu  et  que  la  sécurité  des  colonies  étrangères  ne  serait  pas 
menacée  :  il  en  a  été  ainsi  jusqu'à  présent.  La  démarche  de  Mnebhi 
sent-elle  le  fanatisme?  Non,  évidemment;  l'impression  qu'on  en 
éprouve  est  même  toute  différente.  Toutefois,  après  avoir  fait  ces 
constatations,  il  serait  imprudent  de  conclure  trop  vite.  Nous  ne 
sommes  qu'au  début  de  la  révolution  marocaine  :  qui  pourrait  dire 
avec  certitude  comment  elle  évoluera? 

La  première  question  qui  se  pose  est,  à  supposer   que  Moulai 
Ilafid  ait  les  intentions  qu'on  lui  prête,  de  savoir  s'il  lui  sera  possible 


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234  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  les  réaliser.  Fanatique,  on  a  vu  qu'il  ne  l'était  pas  lui-même;  mais 
la  fatalité  de  sa  situation,  de  celle  qu'il  s'est  faite  et  de  celle  aussi 
qu'on  lui  a  faite,  a  réuni  autour  de  lui  tous  les  fanatiques  du  Maroc. 
A-t-il  ou  n'a-t-il  pas  proclamé  la  guerre  sainte  ?  Peu  importe,  on  l'a 
faite  en  son  nom,  et  il  n'est  pas  douteux  que  la  grande  majorité  de 
ses  adhérens  espère  de  lui  qu'il  déchirera  les  traités  conclus  par  son 
prédécesseur  avec  les  puissances,  et  mettra  les  étrangers  à  la  porte  du 
pays.  Parmi  les  premiers  «ris  de  joie  poussés  à  Tanger,  quelques- 
uns  ont  eu  ce  sens,  mais  El  Mnebhi  y  a  mis  bon  ordre  ;  il  n'a  pas 
permis  qu'on  les  répétât,  et  il  a  dit  formellement  à  plusieurs  de  ses 
interlocuteurs,  en  les  autorisant  à  le  redire,  que  Moulai  Hafid  res- 
pecterait tous  les  traités.  Voilà  qui  est  bien;  l'Europe,  et  la  France  en 
particulier,  n'ont  pas  à  demander  autre  chose  au  nouveau  Sultan; 
mais  aura-t-il  la  force  nécessaire  pour  tenir  ses  promesses  ?  S'il  l'a  et 
s'il  l'exerce,  il  causera  une  grande  déception  à  beaucoup  de  ceux  qui 
se  sont  rangés  sous  sa  bannière  :  s'il  ne  l'a  pas,  la  situation  sera  grave. 
Nous  devons  donc  souhaiter  qu'il  l'ait,  et  faire  dès  lors  ce  qui  dépend  de 
nous  pour  lui  faciliter  sa  tâche.  11  est  très  désirable  que  Moulaï  Hafid 
soit  reconnu  le  plus  tôt  possible,  et  il  ne  peut  l'être  que  lorsqu'il  nous 
aura  donné  certaines  assurances  et  certaines  garanties  ;  mais,  en  tout 
cela,  nous  ne  devons  lui  demander  que  le  strict  nécessaire,  et  il  est 
pour  le  moins  inutile  de  donner  un  bruyant  retentissement  aux  enga- 
gemens  qu'il  aura  pris.  La  principale  cause  de  la  chute  d'Abd-el-Aziz 
est  que  ses  sujets  l'ont  accusé  de  s'être  mis  à  la  discrétion  de  l'Eu- 
rope ;  il  ne  faut  pas  qu'on  puisse  faire  le  même  reproche  à  Moulaï 
Hafid,  faute  de  quoi  quelque  autre  prétendant  pourrait  bien  avoir 
la  pensée  de  se  saisir  du  drapeau  qu'on  lui  reprocherait  d'avoir  laissé 
tomber.  Une  des  fautes  que  nous  avons  commises  avec  Abd-el-Aziz 
a  été  de  le  faire  venir  à  Rabat  et  de  le  placer  trop  ostensiblement 
sous  notre  protection.  Nous  n'aurions  pu  le  relever  de  cette  déchéance 
morale  qu'en  prenant  résolument  sa  cause  en  main  et  en  la  soute- 
nant partons  les  moyens;  mais  c'est  précisément  ce  que  nous  ne  vou- 
lions pas  faire,  et  ce  que  l'opinion  publique  n'aurait  pas  toléré  chez 
nous.  Moulaï  Hafid  n'entrera  certainement  pas  dans  les  voies  où  son 
prédécesseur  s'est  si  lamentablement  égaré  ;  il  profitera  de  la  leçon 
de  choses  qu'a  reçue  Abd-el-Aziz;  mais  nous  devons  en  profiter, 
nous  aussi,  et  respecter  désormais  dans  le  souverain  du  Maroc,  non 
seulement  son  indépendance,  mais  les  formes  même  de  cette  indé- 
pendance, afin  que  ses  sujets  aient  l'impression  qu'elle  est  réelle.  S'ils 
Tout,  le  Sultan  pourra  donner  suite  à  ses  dispositions  que  nous  sup- 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  235 

posons  bonnes  ;  s'ils  ne  Tont  pas,  le  Sultan  sera  débordé  par  un  fana- 
tisme dont  il  ne  sera  bientôt  plus  le  maître,  et  placé  dans  Taltema- 
tiTC  d'en  devenir  l'instrument  ou  la  victime.  Encore  une  fois,  deux 
politiques  peuvent  se  trouver  en  présence,  celle  qui  voudrait  que  le 
Sultan  du  Maroc  fût  un  mannequin  entre  nos  mains,  —  elle  a  misé- 
rablement échoué  avec  Abd-el-Aziz  qui  était  si  bien  le  personnage  de 
l'emploi,  —  et  celle  qui  veut  que  le  Sultan  soit  un  vrai  souverain 
avec  lequel  nous  aurons  à  compter  et  qui  aura,  de  son  côté,  bien  en- 
tendu, à  compter  avec  nous. 

Nous,  cela  veut  dire  l'Europe.  Sans  doute,  la  France  a  des  intérêts 
spéciaux  à  protéger  et,  par  conséquent,  un  i^ôle  spécial  à  jouer  au 
Maroc.  L'Espagne  également.  A  cet  égard,  ce  qu'on  nous  permettra 
d'appeler  l'évidence  des  choses  est  telle  que  Moulai  Haûd,  on  vient 
de  le  voir,  y  a  conformé  ses  premières  démarches  à  Tanger.  On  a 
dit  de  lui  qu'il  était  le  client  de  l'Allemagne,  et  il  y  a  eu  en  effet 
quelques  nuances,  d'ailleurs  peu  accentuées,  entre  la  manière  dont 
il  a  été  traité  par  l'Allemagne  et  par  les  autres  puissances.  Ses 
envoyés  ont  été  reçus  officieusement  k  Berlin,  tandis  qu'ils  ixe  l'ont 
pas  été  ailleurs.  Malgré  cela,  lorsque  El  Mnebhi  a  voulu,  à  Tanger, 
se  mettre  en  rapport  avec  l'Europe,  où  est-U  allé  tout  d'abord? 
Est-ce  à  la  légation  d'Allemagne  ?  Non,  par  une  sorte  de  recon- 
naissance instinctive  de  l'Acte  d'Algésiras,  c'est  à  la  légation  de 
France  qu'il  s'est  rendu,  et  il  ne  l'a  pas  fait  sans  réflexion,  n  savait 
fort  bien,  et,  s'il  ne  l'avait  pas  su,  l'histoire  de  ces  dernières  années 
le  lui  aurait  appris,  qu'il  n'y  a  de  politique  stable  que  celle  qui 
s'appuie  sur  des  intérêts  permanens.  La  France,  ne  fût-ce  qu'à  cause 
de  sa  situation  de  voisine  sur  une  longue  frontière,  a  des  intérêts 
de  ce  genre  au  Maroc.  Le  Sultan  du  Maroc,  quel  qu'il  soit,  la  trou- 
vera à  côté  de  lui,  non  pas  seulement  aujourd'hui,  mais  demain, 
mais  toujours,  et  ce  n'est  pas  la  moindre  preuve  d'intelligence  que 
MoulaT  Hafid  a  donnée  que  la  manière  dont  il  s'est  inspiré  de  cette 
situation.  Mais  enfin,  si  la  France  et  l'Espace  méritent  de  sa  part 
une  attention  particulière,  les  autres  puissances  ont  aussi  leurs 
intérêts  et  leurs  droits.  Ces  droits  ont  été  définis  par  l'Acte  d'Algé- 
siras qui  reste  notre  charte  commune.  Elle  nous  suffit  :  il  n'y  a  aucune 
raison  de  la  modifier,  au  moins  aujourd'hui  pour  le  moment.  L'avenir 
seul,  l'expérience,  l'action  personnelle  du  nouveau  souverain  mon- 
treront, au  bout  de  .quelque  temps,  dans  quelle  mesure  la  sécurité 
intérieure  est  assurée  au  Maroc  par  un  gouvernement  plus  énergique, 
et  dans  quelle  mesure  aussi  l'Europe  peut  se  relâcher  dans  l'exerdce 


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236  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  ses  droits  de  police,  qu'elle  a  spécialement  attribués  à  la  France  et  à 
TEspagne.  Il  est  encore  trop  tôt  pour  parler  de  ces  choses:  tout  ce 
que  nous  pouvons  en  dire,  c'est  que,  si  les  initiatives  appartiennent 
à  la  France  et  à  l'Espagne,  les  solutions  appartiennent  à  toutes  les 
puissances. 

L'opinion  européenne  a  d'ailleurs  accueilli  avec  beaucoup  de  calme 
les  dernières  nouvelles  du  Maroc.  Personne  ne  s'en  est  ému.  La  chute 
d'Abd-el-Aziz  a  paru  être  une  simplification  plutôt  qu'une  complica- 
tion. Tout  le  monde,  y  compris  l'Allemagne,  avait  le  sentiment  qu'on 
ne  pouvait  pas  décemment  sacrifier  Àbd-el-Aziz  avant  que  la  fortune 
l'eût  définitivement  abandonné  ;  et  tout  le  monde,  y  compris  la  France» 
commençait  à  comprendre  qu'on  ne  ferait  rien  de  lui.  La  situation  se 
présente  désormais  sous  des  dehors  plus  nets.  Quant  à  nous,  notre 
préoccupation  est  double  :  elle  est  à  la  fois  politique  et  militaire. 
Nous  n'avons  pas  seulement,  comme  les  autres,  à  nous  poser  la 
question  de  savoir  quand  et  comment  nous  reconnaîtrons  avec  eux 
le  nouveau  Sultan;  nous  avons  aussi  à  nous  défendre  contre  une 
agression  qui  parait  imminente  dans  le  Sud  oranais,  —  et  cela  prouve 
une  fois  de  plus  que  la  France,  au  Maroc,  ne  peut  être  comparée  à 
personne,  tous  les  mouvemens  qui  se  produisent  dans  le  pays  ayant 
ou  risquant  d'avoir  une  répercussion  sur  son  propre  territoire.  Une 
autre  conséquence  se  dégage  des  événemens  actuels,  à  savoir  que  la 
sécurité  de  notre  frontière  est  insuffisante,  puisqu'elle  est  toujours 
menacée  :  peut-être  aurons-nous,  de  ce  chef,  de  nouvelles  précautions 
à  prendre  et  devrons-nous  leur  donner  un  caractère  fixe.  Il  n'y  aura 
bientôt  pour  nous  aucun  inconvénient  à  évacuer  la  Chaouïa  :  pou- 
vons-nous en  dire  autant  des  parcelles  de  territoire  que  nous  avons 
été  amenés  à  occuper  sur  notre  frontière?  Dans  ces  régions  intermé- 
diaires entre  le  Maroc  et  nous,  l'anarchie  est  à  l'état  permanent.  Nous 
en  avons  aujourd'hui  même  une  manifestation  nouvelle.  On  annonce, 
en  effet,  qu'une  harka  beaucoup  plus  considérable  que  celles  dont 
nous  avons  l'habitude,  est  en  formation  dans  le  Tafilalet;  on  parle 
même  de  quinze  ou  de  \ingt  mille  hommes,  ce  qui  est  probablement 
exagéré;  le  mirage  africain  ne  se  contente  pas  de  rapprocher  les 
objets,  il  les  grossit  quelquefois.  Quoi  qu'il  en  soit,  les  points  que 
nous  occupons  au  Sud  de  Colomb-Bechar,  où  s'arrête  notre  chemin 
de  fer,  sont  exposés  à  une  agression  qui  semble  prochaine.  Ils  y 
sont  d'ailleurs  préparés  et  nous  pouvons  attendre  avec  sang-froid 
l'attaque  que  toutes  les  dépêches  font  prévoir.  Le  général  Lyautey 
s'occupe  avec  activité  de  la  concentration  de  nos  troupes  :  nous  ne 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  237 

serons  certainement  pas  surpris.  Le  plan  qui  a  été  adopté  est  pure- 
ment défensif,  au  moins  pour  le  moment  :  tous  nos  renforts  ne  sont 
pas  encore  réunis,  et  nous  avons  tout  intérêt  à  attendre  l'ennemi 
sur  un  terrain  que  nous  connaissons  bien,  que  nous  avons  fortifié, 
où  nous  avons  en  abondance  des  vivres  et  des  munitions.  Il  est 
encore  possible  que  Torage  se  dissipe  au  lieu  d'éclater.  Nous  le 
souhaitons,  parce  qu'il  faut  toujours  souhaiter  faire  une  économie 
de  sang  humain  ;  mais  si  les  hordes  barbares  du  Taâlalet  ont  besoin 
d'une  leçon,  tout  porte  à  croire  qu'elle  leur  sera  donnée  de  manière  à 
ce  qu'elles  en  gardent  un  long  souvenir. 

C'est  tout  ce  que  nous  pouvons  dire  aujourd'hui  des  affaires  maro- 
caines. Elles  présentent  encore  un  grand  nombre  de  points  obscurs, 
mais  il  serait  excessif  de  parler  de  points  vraiment  noirs.  La  sérénité 
de  l'Europe  en  présence  des  événemens  nouveaux  est  faite  pour  ras- 
surer. La  note  donnée  par  les  journaux  de  tous  les  pays  est  calme  et 
apaisée.  Les  journaux  allemands  eux-mêmes,  au  moins  jusqu'ici  et 
pris  dans  leur  ensemble,  ne  troublent  pas  trop  ce  concert.  Quelques- 
uns  cependant  cherchent  à  présenter  le  succès  de  Moulaï  Hafid 
comme  un  triomphe  pour  eux  et  une  défaite  pour  nous:  on  a  vu  plus 
haut  ce  qu'il  fallait  en  penser.  La  situation  générale  de  l'Europe  entre 
sans  doute  pour  quelque  chose  dans  la  manière  un  peu  froide  dont  les 
incidens  marocains  sont  accueillis.  La  révolution  marocaine  est  peu 
de  chose,  en  somme,  à  côté  de  celle  qui  transforme  en  ce  moment 
l'Empire  ottoman:  nous  en  parlons  dans  une  autre  partie  de  la  Revue; 
il  n'est  pas  impossible  que  la  révolution  turque  pose  un  certain  nombre 
de  questions  pour  la  solution  desquelles  nous  aurons  besoin  les  ims 
des  autres.  Beaucoup  de  choses  changent  dans  le  monde  avec  une 
rapidité  déconcertante  :  il  n'est  pas  moins  utile  aujourd'hui  de  garder 
sa  politique  libre  que  sa  poudre  sèche.  Certaines  puissances  ont 
donné  aux  affaires  marocaines  une  importance  qu'elles  n'avaient  pas. 
D'autres  problèmes  surgissent  qui  ramènent  tout  à  des  proportions 
plus  justes  et  qui,  comme  on  dit,  remettent  les  choses  au  point. 

L'Angleterre  est  un  pays  beaucoup  mieux  hiérarchisé  que  le 
nôtre,  et  où  on  respecte  davantage  les  règles  et  les  traditions  :  cepen- 
dant, depuis  quelques  années,  on  y  voit  se  produire  certains  phéno- 
mènes qu'on  peut  quaUfier  de  perturbateurs  du  vieil  ordre  de  choses. 
Autrefois,  par  exemple,  chaque  ministre,  lorsqu'il  élevait  la  voix  en 
public,  avait  soin  de  ne  parler  que  des  affaires  de  son  département  ; 
l'idée  ne  serait  pas  venue  au  ministre  de  la  Guerre  de  parler  du 


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238  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

commerce,  ni  au  ministre  du  Commerce  de  parler  de  la  marine  c. 
des  affaires  étrangères.  Chacun  restait  dans  sa  spécialité,  et  le  Prési- 
dent du  Conseil  seul  exposait  des  vues  sur  la  politique  générale. 
Cela  nous  semblait  sage^  prudent,  bien  ordonné  et  recommandable. 
Mais  des  élémens  nouveaux  se  sont  introduits  dans  le  gouvernement 
anglais,  et  les  mœurs  d'autrefois  en  ont  éprouvé  quelque  altération. 
Un  jeune  homme  très  brillant,  fils  d'un  autre  qui  ne  Tétait  pas  moins, 
M.  Winston  Churchill,  est  devenu  ministre  du  Commerce  :  il  en  a 
profité  récemment  pour  faire  connaître,  dans  un  discours  public,  ses 
idées  sur  la  politique  extérieure,  et  notamment  sur  les  rapports  de 
TAngleterre  et  de  TAllemagne,  qui  ne  sont  pas  à  son  avis  ce  qu'ils 
devraient  être.  Il  semble  résulter,  du  discours  de  M.  Winston  Chur- 
chill que,  s'il  en  était  chargé,  les  choses  iraient  mieux.  C'est  possible, 
bien  que  nous  n'en  croyions,  rien;  quoi  qu'il  en  soit,  l'opinion,  en 
Angleterre,  a  trouvé  un  peu  déplacées  les  paroles  de  M.  le  ministre 
du  Commerce,  car  enfin  il  y  a  un  ministre  des  Affaires  étrangères  dans 
lequel  tout  le  monde  a  confiance,  même  les  adversaires  de  son  parti, 
et  qui,  tout  récemment  encore,  à  la  veille  delà  clôture  du  Parlement,, 
a  défini  la  politique  de  l'Angleterre  à  l'égard  de  l'Allemagne  dans  des 
termes  qui  n'ont  pas  produit  une  moins  bonne  impression  à  Berlin 
qu'à  Londres.  Mais,  nous  l'avons  dit,  M.  Winston  Churchill  est  jeune: 
ne  doutant  de  rien,  il  ne  doute  pas  de  lui-même,  et  il  a  sans  doute 
quelque  dédain  pour  les  procédés  surannés  de  la  diplomatie  clas- 
sique. 

Ce  qui  a  été  encore  plus  fâcheux,  c'est  que  le  même  sentiment  a 
paru  être  partagé  par  un  homme  encore  plus  considérable  dans  le 
gouvernement  anglais,  M.  Lloyd  George,  chancelier  de  l'Échiquier. 
M.  Lloyd  George  est  le  type  de  l'homme  heureux  en  politique;  il  est 
arrivé  aux  plus  hautes  fonctions  avec  une  rapidité  surprenante,  et  tout 
le  monde  convient  d'ailleurs  que  sa  fortune  est  justiûée  par  on  mé- 
rite sérieux  et  par  un  remarquable  talent,  n  était,  il  y  a  quelques 
mois,  ministre  du  Commerce.  Au  remaniement  du  Cabinet  qui  a 
suivi  la  mort  de  sir  H.  Campbell  Bannermann,  il  a  cédé  son  porte- 
feuille à  M.  Winston  Churchill  pour  en  prendre  un  plus  important, 
celui  des  Finances.  Les  finances  britanniques,  aujourd'hui  surtout, 
semblaient  devoir  absorber  toute  son  activité,  mais  il  n'en  a  rien  été, 
tant  cette  activité  est  grande.  Profitant  des  vacances  parlementaires, 
M.  Lloyd  George  est  allé  à  Berhn  pour  y  étudier  la  question  des  re- 
ti^aites  ouvrières  que  les  Allemands  ont  résolue  à  leur  manière.  Rien 
de  mieux;  M.  Lloyd  George  était  là  dans  son  domaine  ;  mais  le  bruit 


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REVUE.    —   CHRONIQUE,  239 

n'a  pas  tardé  à  se  répandre  qu'il  ne  resterait  pas  enfermé  dans  le 
cercle  étroit  des  questions  financières  ou  sociales  et  que,  si  le  gou- 
vernement allemand  voulait  bien  profiter  de  Theureuse  occasion  que 
lui  donnait  sa  présence,  il  était  tout  disposé  à  causer  du  désarme- 
ment. Si  on  ne  s'était  pas  encore  mis  d'accord  sur  ce  grave  sujet, 
c'est  évidemment  que  les  diplomates  professionnels  ne  savaient  pas 
s'y  prendre,  car,  en  somme,  avec  de  la  bonne  volonté  et  surtout  de 
la  loyauté,  rien  n'était  plus  simple.  M.  Lloyd  George,  non  content  de 
parler  lui-même  plus  sans  doute  qu'il  ne  l'aurait  dû,  avait  un  secré- 
taire  qui  parlait  encore  davantage  et  se  prêtait  avec  ime  bonne  grâce 
charmante  aux  interviews  qu'on  lui  demandait,  disant  donc  à  qui 
voulait  l'entendre  que  M.  Lloyd  George  n'avait  aucune  mission  offi- 
cielle et  que  dès  lors  il  ne  prendrait  pas  d'initiative,  mais  qu'il  était 
prêt,  et  que  si  on  voulait...  La  presse  du  monde  entier  ayant  reproduit 
ces  propos,  il  en  est  résulté  un  beau  tapage.  Les  journaux  allemands 
ont  été  polis  et  courtois  pour  M.  Lloyd  George  :  cependant  ils  ont  fini 
par  dire,  et  même  un  peu  rudement,  qu'ils  étaient  seuls  juges  de  savoir 
ce  qui  convenait  à  leur  défense  maritime,  et  que  c'était  là  un  sujet  sur 
lequel  ils  n'avaient  à  prendre  conseil  de  personne.  On  se  souvient 
qu'U  y  a  quelques  mois,  l'empereur  d'Allemagne  ayant  écrit  une 
lettre  toute  personnelle  et  familière  au  ministre  anglais  de  la  Marine, 
lord  Tweedmouth,  pour  lui  parler  des  armemens  britanniques,  la 
chose  s'est  sue,  et  la  susceptibilité  nationale  de  l'Angleterre  en  a  été 
violemment  froissée.  La  situation  se  trouvait  quelque  peu  retournée. 
L'attitude  de  M.  Lloyd  George  n'était  peut-être  pas  tout  à  fait  correcte, 
et  on  pouvait  craindre  que,  s'il  y  persistait,  il  n'en  résultât  des  in- 
convéniens.  M.  Lloyd  George  aurait  pu  se  rappeler  que,  quelques 
jours  auparavant,  le  roi  d'Angleterre  et  l'empereur  d'Allemagne 
s'étaient  vus  à  Cronberg,  et  qu'ils  avaient  précisément  causé  de  la 
question  qui  le  préoccupait  lui-môme,  de  manière  à  lui  laisser  peu  de 
chose  à  glaner.  Les  journaux  les  mieux  renseignés  avaient  raconté 
que,  de  part  et  d'autre,  on  était  convenu  de  continuer  les  construc- 
tions navales  dont  le  programme  avait  été  sanctionné  par  des  déci- 
sions parlementaires,  et  qu'ensuite  on  verrait.  Les  nouvelles  répan- 
dues sur  l'entreprise  pacifiste  de  M.  Lloyd  George  ont  produit  encore 
plus  d'émotion  en  Angleterre  qu'en  Allemagne  :  la  presse  y  a  annoncé 
que  le  gouvernement  préparait  un  projet  de  loi  en  vue  de  constituer 
par  voie  d'emprunt  une  caisse  des  constructions  navales,  où  l'on  ver- 
serait deux  milliards  et  demi  pour  commencer.  Enfin  il  semble  bien 
que  M.  Lloyd  George  ait  été  invité  par  télégramme  à  se  montrer  plus 


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■^c;' 


240  REVUE  DES    DEUX   MONDES. 

circonspect  dans  ses  paroles  et  à  revenir  le  plus  tôt  possible,  ce  qu'il 
a  fait.  Ses  généreuses  intentions  n'avaient  pas  produit  les  consé- 
quences qu'il  en  attendait. 

C'est  une  école  qu'il  a  faite  et  qui  sans  doute  lui  servira.  Quoi  qu'on 
on  dise,  la  vieille  diplomatie  a  du  bon,  et  on  ne  le  reconnaît  jamais 
mieux  que  par  comparaison,  lorsqu'on  voit  à  l'œuvre  des  diplo- 
mates amateurs,  quelque  distingués  qu'ils  soient,  —  et  il  ne  saurait 
y  en  avoir  de  plus  distingués  que  M.  Lloyd  George  et  M.  Winston 
Churchill.  Si  nous  racontons  leur  aventure,  c'est  qu'elle  a  fait  grand 
bruit  :  avant  la  révolution  marocaine,  elle  remplissait  les  colonnes 
des  journaux  du  monde  entier.  Nous  avons  eu  aussi,  chez  nous,  des 
missions  officieuses  que  s'étaient  données  à  eux-mêmes  des  hommes 
parfois  considérables  et  toujours  pleins  d'excellentes  intentions,  et 
nous  avons  estimé  que  nous  nous  en  tirions  à  bon  compte  lors- 
qu'elles ne  gâtaient  pas  nos  affaires  et  les  laissaient  en  l'état,  n  y  a  là 
un  genre  de  tentation  dont  on  ne  saurait  trop  soigneusement  se 
garder.  Mais  nous  sommes  un  pays  démocratique  où  tout  a  été  mis 
sens  dessus  dessous  à  dix  reprises  différentes  depuis  un  peu  plus  d'un 
siècle  :  qui  aurait  cru  que  la  traditionnelle  et  orthodoxe  Angleterre 
nous  dépasserait  presque  dans  cette  voie,  qui  n'est  pas  précisément 
celle  du  progrès? 

FRANas  Charmes. 

Le  Directeur-Gérant^ 
Francis  Charmes. 


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LE  CONGRÈS  DE  BERLIN 


I 

LA  GUERRE  ET  LES  PRÉLIMINAIRES  DU  CONGRÈS 


I 

Le  31  janvier  1878,  au  moment  où  l'armistice  signé  à  Andri- 
nople  mettait  fin  à  la  guerre  entre  la  Russie  et  la  Turquie,  il  y 
avait  neuf  mois  (23  avril  1877)  que  le  chargé  d'affaires  russe, 
M.  de  Nélidoff,  avait  quitté  Constantinople  après  avoir  fait 
connaître  à  la  Porte  la  rupture  des  relations  diplomatiques  et 
que  le  tsar  Alexandre,  dans  un  manifeste  à  son  peuple,  avait  fait 
connaître  la  décision  prise  par  lui  d'entrer  en  guerre  avec  la 
Turquie  «  pour  arriver  à  l'amélioration  de  l'existence  des  chré- 
tiens d'Orient.  » 

Le  grand-duc  Nicolas,  nommé  commandant  en  chef  des 
troupes  russes,  disait,  dans  son  ordre  du  jour  aux  troupes, 
(24  avril)  : 

Nous  sommes  appelés  à  exécuter  la  volonté  du  souverain  et  le  saint  legs 
de  nos  pères.  Ce  n'est  pas  pour  des  conquêtes  que  nous  marchons,  c'est  pour 
défendre  nos  frères  insultés  et  opprimés,  pour  défendre  la  loi  du  Christ... 

Donc,  une  nouvelle  croisade,  la  guerre  sainte?...  Pas  tout  à 
fait.  Le  prince  Gortschakoff,  dans  une  circulaire  aux  puissances 
(7-19  avril),  avait  cru  devoir  parler,  lui,  le  langage  de  la  poli- 
tique réaliste  : , 

Les  négociations  ayant  échoué,  il  ne  reste  plus  d'autre  alternative  que 
de  laisser  prolonger  Tétat  de  choses  que  les  puissances  ont  déclaré  incom- 
Tom  ZLVii.  —  1908.  16 


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2i2  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

patible  avec  leurs  intérêts  et  avec  ceux  de  VEurope^  ou  bien  de  chercher,  par 
coercition,  ce  que  les  efforts  unanimes  des  cabinets  n'ont  pu  obtenir  de  la 
Porte,  par  persuasion*..  L'empereur  de  Russie  entreprendra  donc,  seul,  ce 
qu'il  avait  convié  les  puissances  à  faire  avec  lui.  En  assumant  cette  tâche, 
il  remplit  un  devoir  qui  lui  est  imposé  par  les  intérêts  de  la  Russiey  dont  le 
développement  pacifique  est  entravé  par  les  troubles  permanens  en 
Orient. 

Les  intérêts  de  la  Russie.  Que  cachait  cette  formule  ?  Ne 
B'offrait-elle  pas  aux  questions  indiscrètes  des  puissances,  elles 
aussi  intéressées? 

La  Russie,  au  moment  où  elle  déclarait  la  guerre,  était  dans 
une  position  difficile  ;  peu  sûre  de  ses  propres  intentions,  oUe 
avançait  bravement,  mais  témérairement,  sur  un  sol  qu'elle 
sentait  miné.  En  fait,  il  y  avait  dualité  dans  les  vues  russes  : 
dualité  sur  le  principe  même  de  la  guerre,  guerre  de  religion  ou 
guerre  d'intérêt;  dualité  sur  l'objectif  de  la  guerre  :  —  «  Votre 
objectif  est  Gonstantinople,  »  avait  dit  le  Tsar  au  grand-duc 
Nicolas; —  «  N'ayez  crainte  pour  Gonstantinople,  »  avait-on 
répété  aux  puissances  ;  dualité  au  sujet  de  la  clientèle  dont  on 
prenait  les  intérêts  dans  les  Balkans,  coreligionnaires  ou  cousins, 
orthodoxes  ou  slaves;  il  y  avait  dualité,  enfin,  dans  la  haute 
direction  gouvernementale  et  dans  les  influences  qui  s'exerçaient 
autour  du  Tsar  :  les  uns  résolus  à  la  lutte  à  outrance  et  décidés 
à  effacer  la  Turquie  de  la  carte  de  l'Europe  ;  les  autres,  enclins 
à  se  modérer  selon  les  nécessités  des  circonstances  ;  ces  deux 
tendances  se  résumant  en  deux  noms  :  Ignatieff,  Gortschakoff. 

Gortschakoff  qui,  par  sa  position  même,  serrait  le  problème 
de  plus  près,  se  préoccupait  particulièrement  des  données  inter- 
nationales non  moins  obscures  et  incertaines  que  les  dispositions 
intimes  et,  comme  on  dit,  l'état  d'âme  de  son  propre  pays.  La 
première  de  ces  difficultés  était  d'apprécier  la  portée  réelle  de 
cette  combinaison  avec  laquelle  on  avait,  depuis  des  années, 
leurré  le  monde  et  dont  on  s'était  leurré  soi-même  :  la  prétendue 
«  alliance  des  trois  empereurs.  »  Que  valait-elle,  en  réalité? 
Gortschakoff  ne  pouvait  plus  s'y  tromper,  puisque  Bismarck 
s'était  expliqué  aveo  une  franchise  un  peu  rude,  dès  le  mois 
d'octobre  1876  :  obligé  de  choisir  entre  la  Russie  et  l'Autriche, 
parlant  à  la  Russie  elle-même,  il  s'était  prononcé  pour  l'Autriche. 
Sans  illusion  donc,  il  fallait  se  servir,  pourtant,  de  cette  arme 
brisée,  faire  blanc  de  cette  épée,  l'agiter  devant  l'Europe,  laisser 


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LE  CONGRÈS  DE   BERLIN  243 

croire  à  la  force  que  lui  attribuait  Topinion  quand,  soi-même, 
on  n*y  croyait  plus.  Si  l'Europe,  si  la  Turquie,  si  l'Angleterre 
eussent  connu  la  vérité  sur  cette  explication  «  confidentielle  » 
entre  les  deux  grands  empires,  quel  encouragement  pour  la 
Turquie,  pour  l'Angleterre,  pour  l'Europe  !  Était-on  si  sûr 
qu'elles  l'ignorassent?  Les  secrets  des  chancelleries  ont  parfois 
intérêt  à  se  faire  surprendre. 

L'Angleterre  menait  le  branle  contrôla  Russie.  Sur  son  hos- 
tilité déclarée,  on  savait  du  moins  à  quoi  s'en  tenir...  Eh  bien! 
non;  ici  encore  il  y  avait  de  l'incertitude.  Et  cela  aussi  troublait 
le  jeu.  On  n'ignorait  pas,  qu'à  Gonstantinople,  M.  Layard  était 
des  conseillers  intimes  du  sultan.  L'or  anglais,  l'appui  moral,  le 
concours  diplomatique  de  l'Angleterre  ne  feraient  pas  défaut  à 
la  Turquie  ;  le  cabinet  de  Londres  était  minutieux  et  pointilleux 
dans  le  détail  de  la  tractation  diplomatique  ;  il  créerait  mille 
embarras  à  la  Russie.  Mais  irait-il  au  delà?  Jouerait-il  la  partie 
décisive  ? 

L'Ahgleterre  elle-même  ne  paraissait  pas  savoir  exactement 
ce  qu'elle  voulait.  La  campagne  de  M.  Gladstone  sur  les  (c  atro- 
cités bulgares  »  avait  porté.  Il  y  avait  des  dissentimens  dans  le 
Cabinet  ;  au  su  et  au  vu  du  monde  entier,  un  mouvement  pas- 
sionné, dans  l'opinion  publique  et  dans  la  presse,  remuait  les 
entrailles  du  peuple  anglais  et  le  portait  à  sacrifier  des  intérêts 
discutables  et  discutés  à  «  l'amélioration  du  sort  des  chrétientés 
d'Orient.  »  Jusqu'où  irait  ce  mouvement,  dans  quel  sens  l'opi- 
nion anglaise  se  prononcerait-elle,  finalement?  Les  plus  profonds 
calculs  pouvaient  être  modifiés  par  une  saute  de  vent  chez  ce 
peuple  impressionnable,  Imaginatif,  mais  toujours  redoutable 
parce  qu'il  est  toujours  courageux. 

Et  pouvait-on,  d'autre  part,  ne  tenir  aucun  compte  de  l'opi- 
nion publique  universelle  qui  s'affirmait  antinnisse ?  Los  entre- 
prises, moscovites  étaient  passées  au  crible  et  discutées  aigre- 
ment. Éternels  trouble-fête  de  l'Europe,  une  fois  de  plus,  les 
Slaves  portaient  atteinte  à  l'équilibre,  à  la  paix  dont  on  avait 
tant  besoin  !  Un  vieux  levain  de  polonisme  fermente  toujours 
dans  les  salles  de  rédaction  et  dans  les  cercles.  L'opinion  alle- 
mande n'était  pas  favorable.  M.  Klaczko,  M.  Cucheval-Clarigny, 
à  la  Revue  des  Deux  Mondes,  posaient  des  questions  gênantes. 
Ce  n'étaient  que  des  pointes;  mais  ces  pointes  piquaient  l'âme 
chatouilleuse  du   prince  Gortschakoff.  Il  aimait  à    être  loué. 


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^-^Hfl 


24i  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

L'Europe  lui  était  un  théâtre.  Outre  les  susceptibilités  de 
Tamour-propre,  son  expérience  ne  négligeait  pas  cette  autorité 
de  Topinion  qui  pèse^  au  jour  des  marchandages  et  des  règle- 
mens. 

Il  y  avait  un  autre  sujet  dUnquiétude  plus  immédiat  encore  : 
c'était  la  difficulté  même  de  la  campagne.  La  Turquie  n'était 
pas  une  quantité  négligeable  :  il  est  vrai  que,  de  Gonstanti- 
nople,  le  général  Ignatieff  n'avait  cessé  de  décréter  l'impuis- 
sance de  cet  empire  et  d'annoncer  sa  chute  au  premier  choc;  il 
est  vrai  que  les  généraux  turcs  n'avaient  pu  venir  à  bout  des 
insurrections  en  Albanie,  en  Bosnie,  en  Herzégovine,  en  Bulga- 
rie, et  qu'ils  avaient  eu  quelque  peine  à  mettre  h  mal  cette 
infime  Serbie.  Mais  le  Turc  est  bon  soldat;  pour  sa  croyance  et 
pour  son  existence  nationale,  il  se  battrait  en  désespéré;  la 
flotte  turque  était  puissante  ;  elle  commandait  la  Mer-Noire  et  le 
bas  Danube,  rendant,  par  mer,  toute  communication  impossible  ; 
la  double  ligne  de  défense  du  Danube  et  des  Balkans,  appuyée 
sur  les  fortifications  du  fameux  quadrilatère,  avait  formé,  de 
tout  temps,  un  boulevard  presque  infranchissable  pour  les 
armées  venant  du  Nord. 

Par-dessus  tout,  la  Russie  était  obligée  de  diviser  ses  forces. 
L'Autriche-Hongrie,  spectatrice  silencieuse  du  duel,  ne  se  ré- 
servait-elle pas  d'intervenir  brusquement,  soit  en  cas  de  victoire, 
soit  en  cas  de  défaite?  Une  campagne  offensive,  avec  une  armée 
comme  l'armée  austro-hongroise  et  un  peuple  conmie  le  peuple 
hongrois  sur  le  flanc,  grave  imprudence  !  Le  grand-duc  Nicolas 
réclamait  une  attaque  rapide  et  décisive  de  toutes  les  forces 
russes  sur  le  front  principal,  c'est-à-dire  sur  le  Danube  et  sur  le 
Balkan  ;  on  l'avait  laissé  dire;  on  ne  lui  avait  accordé  que  quatre 
corps  et  on  avait  maintenu  la  fleur  des  troupes  russes  en  obser- 
vation sur  la  frontière  occidentale. 

Quelles  que  fussent  l'ardeur  avec  laquelle  la  nation  tout 
entière  répondait  à  l'appel  du  tsar,  la  qualité  du  soldat  russe  et 
la  valeur  des  officiers,  on  n'était  pas  entièrement  rassuré  sur  le 
mérite  des  chefs;  on  était  très  préoccupé  de  la  question  finan- 
cière, au  sujet  de  laquelle  on  sentait  la  banque>  européenne  froide 
et  exigeante.  On  avait  trouvé  des  difficultés,  dès  la  première 
heure  de  la  mobilisation,  pour  les  approvisionnemens,  les  ravi- 
taillemens;  je  ne  sais  quel  désordre  latent,  endémique  aux  bu- 
reaucraties militaires,  accru  encore  par  rmfidélité  trop  notoire 


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LE   CONGRÈS   DE   BERLIN.  2i6 

de  nombreux  agens  et  par  la  nonchalance  traditionnelle  du 
Nitchevo. 

Ces  causes  de  faiblesse  n'échappaient  ni  au  gouvernement 
russe,  ni  à  ses  adversaires;  par  une  suite  fatale,  elles  en  produi- 
saient d'autres,  qui  devaient  compromettre  le  développement  et 
le  résultat  de  la  campagne.  Jamais  géant,  debout  pour  la  bataille, 
au  moment  où  il  pousse  son  cri  de  guerre,  ne  fut  surpris  et 
ligoté  dans  son  élan,  conmie  le  fut  le  colosse  iiisse,  avant  môme 
qu'il  eût  pu  faire  un  pas  vers  les  Balkans. 

Ce  fut  l'Anglelerre  qui  se  chargea  de  l'opération.  La  diplo- 
matie anglaise  était  dirigée  par  lord  Derby.  L'esprit  un  peu 
lourd  de  ce  ministre,  son  imagination  lente  et  tatillonne,  était 
juste  à  l'opposé  du  caractère  pétulant  et  du  génie  ardent  de 
Disraeli  ;  mais  sa  manière  précautionneuse  présentait  aussi  des 
avantages.  Car,  malgré  son  poids,  il  se  retournait  parfois  plus 
vite  qu'on  ne  l'eût  cru  et  saisissait  les  occasions  favorables  avec 
une  certaine  prestesse  dont  on  ne  se  méfiait  pas.  On  le  vit  bien, 
quand,  dès  le  début  de  la  campagne,  il  gagna  une  première 
manche  par  le  procédé  le  plus  simple  :  une  initiative  loyale  à 
l'heure  opportune. 

Le  Tsar  avait  à  peine  publié  son  manifeste,  «  ce  mélanco- 
lique document,  »  comme  le  baptisa  immédiatement  le  Standard^ 
que  lord  Derby,  en  même  temps  qu'il  proclamait  la  neutralité 
britannique,  expliquait  publiquement  l'attitude  du  cabinet  de 
Londres  : 

Je  déclare,  dit-il  aux  Lords,  le  7  mai,  que  la  Russie  a  pris  sur  elle  la 
plus  grave  responsabilité  en  allumant  Tincendie.  Les  intérêts  de  l'Europe, 
les  intérêts  de  l'Angleterre,  les  intérêts  de  TOrient  sont  atteints...  L'Angle- 
terre restera  neutre  ;  mais  elle  s'efforcera  de  localiser  et  d'ciUénuer  la  guerre. 

C'était  tout  un  programme.  Lord  Derby  déclara,  bientôt  après, 
avec  non  moins  de  franchise  : 

Si  une  intervention  doit  se  produire,  il  vaut  mieux  attendre  que  les 
adversaires  se  soient  épuisés  par  la  guerre...  Nous  ne  sommes  plus  en  1853. 
Le  cabinet  britannique  a  beau  chercher  ;  il  n'a  pas  d'alliés,  du  moins  pour 
le  moment.  La  France  restera  absolument  neutre,  l'Autriche  est  bien  incer- 
taine. Litalie  manifeste  des  tendances  moscovites,  et  l'Allemagne  se  réserve. 

Ces  sages  aperçus  inspiraient  confiance  à  Saint-Pétersbourg; 
on  était  enchanté  d'avoir  affaire  à  un  adversaire  si  modéré,  La 


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246  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

neutralité  anglaise  déciderait,  eroyaît-on,  de  la  neutralité  austro- 
hongroise  ;  on  ne  demandait  pas  mieux  que  de  s'entendre  avec 
lord  Derby  et  de  faciliter  sa  tâche  :  il  faut  savoir  payer  de  retour 
les  gens  raisonnables. 

Près  de  lord  Derby,  il  y  avait  un  ambassadeur  russe  tjui  su- 
bissait, comme  la  plupart  des  diplomates  accrédités  à  Londres, 
Tinfluence  de  Tastre  anglais  ;  cet  ambassadeur  avait  la  confiance 
du  Tsar,  l'amitié  du  prince  de  Bismarck  et  l'estime  du  gouver- 
nement britannique  :  c'était  le  comte  Pierre  Schouwaloff  (1). 
La  conversation  s'engagea,  grâce  à  lui.  Ce  fut  une  suite  à  la 
circulaire  du  prince  Gortschakoff.  Lord  Derby  pensait  que  la 
neutralité  de  l'Angleterre  lui  permettait  de  s'expliquer  catégori- 
quement au  sujet  de  cette  circulaire.  Il  la  blâma  franchement, 
se  saisit  du  mot  intérêts.  On  prétendait  défendre  les  intérêts  de 
V Europe;  mais  l'Angleterre  fait  partie  de  l'Europe.  On  invoque 
les  intérêts  de  la  Russie;  mais  il  y  a  aussi  les  «  intérêts  »  de 
l'Angleterre,  et  l'Angleterre  n'entend  pas  qu'on  les  oublie,  ni 
qu'on  les  connaisse  mieux  qu'elle-même.  Donc,  au  nom  des  inté- 
rêts de  l'Europe,  au  nom  des  intérêts  de  l'Angleterre,  le  cabinet 
anglais  garde  son  entière  liberté  d'action  ;  la  décision  du  gouver- 
nement russe  n'est  de  nature  à  obtenir  ni  son  concours,  ni  son 
approbation. 

La  plate-forme  de  la  discussion  était  un  peu  étroite.  Mieux 
eût  valu  (et  on  devait  plus  tard  faire  grief  à  lord  Derby  de  n'y 
avoir  pas  songé),  mieux  eût  valu  s'appuyer  sur  les  traités,  le 
traité  de  Paris,  la  convention  de  Londres.  Mais  lord  Derby  tâtait 
le  terrain.  S'il  craignait  d'invoquer  «  les  traités,  »  c'est  que  leur 
Implication  intégrale  eût  été  pleine  de  périls.  Il  se  borna  donc 
à  parler  intérêts:  intérêts  européens,  intérêts  anglais. 

Cette  modération  relative  fut  agréable  à  Saint-Pétersbourg. 
On  crut  probablement  qu'on  pourrait,  par  quelques  concessions, 
tenir  l'Angleterre  en  dehors  d'une  coalition  toujours  menaçante, 
et  on  lui  demanda  de  préciser  ce  qu'elle  entendait  par  les  «  inté- 
rêts anglais...  »  Si  bien,  qu'entre  le  ministre  conciliant  et  Tarn- 


(1)  Grâce  à  la  parfaite  obligeance  de  M.  A.  Raffalovich,  j'ai  eu  communication 
des  Souvenirs  inédits  du  comte  P.  Schouwaloff  sur  le  Congrès  de  Berlin.  Les 
extraits  que  j'ai  pu  citer  permettront  aux  lecteurs  d'apprécier  l'intérêt  de  ce  do- 
cument. Mais  l'ambassadeur  n'a  pas  cru  devoir  embrasser,  dans  son  récit,  la  partie 
de  la  négociation  antérieure  à  la  guerre,  e^  qui,  pourtant,  a  été  la  véritable  racine 
du  Congrès. 


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LE  CONG»lÈS   HE   BBRUN.  247 

bassadeur  empressé,  un  accord  s'établit,  dont  le  résultat  fut  cont- 
signé  dans  les  deux  offices  du  6  mai  et  du  30  mai  1877,  qui 
créèrent,  après  la  déclaration  de  guerre,  —  mais  avant  qu'un 
seul  coup  de  canon  fût  tiré,  —  une  situation  de  droit  et  de  fait 
des  plus  singulières.  On  instituait,  entre  la  Russie  et  la  Turquie, 
un  état  de  guerre  ce  conventionnelle,  »  à  champ  d'action  reskeint 
et  à  responsabilité  limitée. 

De  même  que  Gortschakoff  voulait  ignorer  ce  qui  se  passait 
à  Berlin,  de  môme  il  voulait  ignorer  les  conséquences  des  enga- 
gemens  pris  à  l'égard  de  l'Angleterre.  Les  événemens,  les  vic- 
toires russes,  le  hasard  arrangeraient  tout. 

Voici  le  résumé  de  l'accord  Schouwaloff-Derby  :  la  Russie 
s'engage  à  ne  porter  la  guerre  ni  sur  le  canal  de  Suez,  ni  en 
Egypte,  quoique  ces  régions  fassent  partie  de  l'Empire  ottoman. 
Le  Tsar  renouvelle  sa  déclaration  que  la  conquête  de  Constant 
tinople  n'entre  pas  dans  ses  desseins  :  «  Son  gouvernement 
reconnaît  que,  quoi  qu'il  arrive,  l'avenir  de  Constantinople  est 
une  question  d'intérêt  général  que  ne  saurait  être  résolue  que 
d'un  commun  accord  ;  si  la  possession  de  cette  ville  venait  à  être 
mise  en  question,  on  ne  saurait  consentir  à  ce  qu'elle- appartint 
à  l'une  oct  &  l'autre  des  grandes  puissances  européennes.  »  — 
«  La  question  des  détroits  sera  également  résolue  au  moyen 
d'une  entente  générale.  »  —  Lord  Derby  ayant  fait  allusion  à 
d'autres  «  intérêts  britanniques,  »  tels  quQ  le  golfe  Persique  et 
la  route  de  l'Inde^  le  cabinet  impérial  affirme  «  qu'il  n'étendra 
pas  la  guerre  au  delà  de  ce  qui  est  nécessaire  pour  atteindre  le 
but  hautement  et  nettement  avoué  qui  a  déterminé  l'Empereur 
à  prendre  les  armes.  Il  respectera  les  intérêts  anglais  signalés 
par  lord  Derby,  autant  que  l'Angleterre  restera  neutre.  »  On  se 
taisait  sur  les  «  intérêts  russes,  »  et,  en  ce  qui  concernait  l'ob- 
jectif de  la  guerre,  on  se  contentait  de  cette  phrase  : 

Le  but  de  la  guerre  ne  saurait  être  atteint  aussi  longtemps  que  les  popu- 
lations chrétiennes  de  la  Turquie  ne  seront  pas  placées  dans  une  situation 
dans  laquelle  leur  vie  et  leur  sécurité  soient  efficacement  garanties  contre 
les  abus  intolérables  de  l'administration  turque. 

Gortschakoff  espère  se  tirer  d'embarras  par  des  finesses  de 
rédaction»  Mais,  dans  la  réalité  des  choses,  la  Russie,  prise  outre 
la  convention  de  Reichstadt,  signée  antérieurement,  avec  l'Au  t 


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248  RBVUB  DES  DEUX  MONDES. 

triche-Hongrie  (1),  et  l'arrangemeat  Derby-Schouwaloff,  re jetée 
du  Balkan  occidental  par  la  volonté  des  puissances  germaniques, 
cernée  dans  le  Balkan  oriental  par  les  prétentions  roumaines, 
serbes  et  grecques,  mise  en  surveillance  en  Asie,  en  Egypte,  à 
Constantinople,  par  l'Angleterre  et  par  l'Europe,  les  mains  liées 
et  le  pied  pris,  —  la  Russie  aborde  la  guerre  dans  des  condi- 
tions détestables  :  on  pouvait  prévoir,  dès  lors,  que  le  bénéfice  de 
la  partie  lui  échapperait,  à  supposer  qu'elle  la  gagnât. 

Même  dans  les  Balkans,  le  c<  Tsar  libérateur  »  ne  trouvait 
pas  les  concours  chaleureux  sur  lesquels  il  eût  cru  pouvoir 
compter.  Chacun  avait  ses  plans,  ses  projets,  ses  «  intérêts.  » 
Entre  la  Russie  et  la  Turquie,  une  ceinture  de  principautés  à 
demi  autonomes  formait  un  tampon  de  situations  acquises  et 
d'ambitions  particulières.  Pour  entrer  en  contact  avec  la  Turquie 
(puisqu'on  ne  pouvait  pas  prendre  le  chemin  de  la  mer),  il  fal- 
lait passer  soit  par  la  Serbie,  soit  par  la  Roumanie.  Par  la 
Serbie,  l'Autriche  avait  bloqué  la  voie;  celle  de  la  Roumanie 
était  donc  la  seule. 

La  Roumanie  était  encore,  d'après  les  traités,  sous  la  suze- 
raineté des  Sultans.  Légalement,  elle  devait  prendre  les  armes 
pour  la  Turquie.  Mais,  si  elle  le  faisait,  c'étaient  son  territoire 
et  sa  population  qui  subiraient  les  horreurs  de  la  guerre.  Restait- 
elle  neutre  ?  Elle  s'exposait  au  même  péril,  sans  profit  éventuel, 
dans  le  cas  probable  d'une  défaite  turque. 

La  Roumanie,  —  ou  plutôt  conmie  on  les  appelait  alors,  offi- 
ciellement, les  principautés  unies  de  Moldo-Valachie,  —  avait 
à  sa  tête  le  prince  Charles  de  Hohenzollern,  qui  l'avait  conduite 
avec  une  habileté  et  une  patience  remarquables  de  1866  à  1876. 
Ce  prince,  fidèle  d'abord  à  sa  famille,  n'avait  jamais  oublié, 
comme  il  le  dit  lui-même,  «  qu'il  était  aux  avant-postes  de  la 
pénétration   germanique    en    Orient  (2);  »  conformément  aux 

(1)  Dès  juillet  1876,  l'entente  de  Reichstadt  était  intervenue,  en  Tue  de  la 
guerre,  entre  les  empereurs  de  Russie  et  d'Autriche.  L'Autriche  s'engageait  à 
rester  neutre  ;  mais  la  Russie  abandonnait  la  Serbie  et  laissait  à  l'Autriche-Hongrie 
la  faculté  d'occuper,  le  cas  échéant,  la  Bosnie  et  l'Herzégovine.  Bismarck  se 
plaint,  dans  ses  Souvenirs,  que  l'Allemagne  ait  été  «  exclue  de  l'entente  ;  »  mais 
c'est  un  grief  qu'il  se  ménage  contre  la  Russie;  car,  en  réalité,  par  Andrassy,  il 
tenait  to*us  les  fils.  Bismarck  ajoute  :  «  C'est  cette  convention,  et  non  le  Congrès  de 
Berlin,  qui  est,  pour  l'Autriche,  la  base  de  la  possession  de  la  Bosnie  et  Hen^ 
govine.  • 

(2)  Lettre  adressée  par  le  prince  Carol  au  roi  Guillaume,  au  moment  où  celui-ci 
eit  proclamé  empereur  :  «  ...  Je  suis  ici,  seul,  à  un  extrême  avant-poste,  comm* 


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LE  CONGRÈS  DE  BERLIN.  2i9 

exemples  de  sa  race,  il  s'était  appliqué  à  créer  une  armée  et  il 
attendait  les  événemens. 

La  Roumanie  fit  appel  aux  puissances ,  demandant  leurs  con- 
seils et  môme  une  garantie  de  neutralité;  au  fond,  le  prince 
Charles  était  résolu  à  prendre  part  à  la  guerre  aux  côtés  de  la 
Russie,  mais  il  eût  voulu  vendre  son  concours  le  plus  cher  pos- 
sible. Berlin,  qui  donne  le  ton,  répondit  :  «  que  chacun  se  pré- 
serve comme  il  sait  et  croit  le  mieux  (1).  »  D'autres  y  mirent 
plus  de  formes;  mais  la  pensée  était  semblable  partout.  La  Rou- 
manie se  trouva  donc  abandonnée  à  elle-même.  La  Russie  de- 
mandait impérieusement  le  passage  pour  ses  troupes  à  travers 
la  principauté.  Dès  le  mois  de  septembre,  Jean  Bratiano,  envoyé 
en  mission  auprès  du  Tsar,  n'avait  pas  dénié  le  passage,  mais  il 
avait  prétendu  poser  ses  conditions.  La  Roumanie  eût  voulu, 
pour  prix  de  son  concours,  s'assurer  de  la  Bessarabie  et  obtenir 
un  agrandissement  vers  la  Bulgarie.  Entre  le  prince  Gortschakoff 
et  Jean  Bratiano,  le  dialogue  fut  vif;  Gortschakoff  s'écria  :  — 
«  Vous  n'avez  pas  de  conditions  h  nous  poser;  sinon,  la  Russie, 
s'en  référant  aux  traités  en  vertu  desquels  la  Moldavie  et  la 
Valachie  font  parties  intégrantes  de  l'Empire  ottoman,  envahira 
ces  provinces  sans  autres  formes.  »  —  a  Fort  bien,  riposta  froi- 
dement Bratiano.  Nous  nous  opposerions  alors,  par  la  force,  à 
l'entrée  des  Russes  sur  le  territoire  t'oumain  (2)...  » 

Vaines  menaces  !  La  Roumanie  n'avait  pas  le  choix.  Elle  dut 
céder.  Une  convention  du  16  avril  1877  régla  les  conditions  du 
passage;  quant  à  la  question  de  savoir  si  elle  prendrait  part  à  la 
guerre,  elle  se  réservait  encore. 

Il  y  a  quelque  chose  d'émouvant  dans  la  situation  de  ce  pelit 
et  vaillant  peuple  qui,  à  peine  né,  se  retourne  entre  l'enclume 
et  le  marteau.  Il  n'ose  même  pas  débattre  les  conditions  de  son 

la  sentinelle  de  la  frontière  contre  l'Orient...  Cependant,  je  ne  suis  ni  si  éloigné,  ni 
si  fatigué  que  je  ne  puisse,  à  pleine  poitrine,  o^*associer  à  ce  cri  d'allégresse  :  Vive 
l'empereur  aUemand  !  »  Jehan  de  Witte,  Quinze  ans  d'histoire  (1866-1381),  d'après 
les  Mémoires  du  roi  de  Roumanie,  Pion,  1905  (p.  204). 

(1)  Sous  main,  et  par  l'intermédiaire  du  kronprinz,  Bismarck  donna  au  prince 
des  conseils  plus  effectifs  «  par  intérêt  personnel  pour  Son  Altesse.  »  (Ibid.,  p.  210)  : 
m  Ne  pas  s'opposer  sérieusement  aux  exigences  de  la  Russie,  invoquer  un  devoir 
Tis-à-vis  de  la  Porte  au  point  de  vue  des  convenances  et  céder  ensuite  &  la  force... 
La  question  du  passage  des  armées  russes  doit  être  régularisée  préalablement  par 
un  traité...  Mais  rien  ne  presse.  »  Or,  cela  pressait,  et  le  retard  fut  une  faute. 
Voyez,  aussi.  Mémoires  du  prince  de  Hohenlohe  (t.  II,  p.  214). 

(S)  Quinze  ans  d^ histoire,  p.  167. 


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280  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

concours  éventuel  avec  le  grand  patron  qui  impose  son  amitié 
redoutable  ;  il  n'ose  pas  lui  demander  de  faire,  d'avance,  le  par- 
tage des  bénéfices,  en  cas  de  victoire  commune.  On  craint  que 
le  lion  ne  traite  en  lion.  Ce  tourment  se  retrouve,  malgré  la 
froideur  habituelle  des  documens  diplomatiques,  dans  la  circu- 
laire de  M.  Kogalniceanoi  datée  du  3  mai  1877  : 

Quand  l'Europe  ne  consulte  que  ses  intérêts,  quand  on  dit  à  la  Rou- 
manie :  Lasciate  ogni  speraniay  notre  pays  doit  subir  la  force  majeure  et 
ne  prendre  conseil  que  de  la  terrible  situation  dans  laquelle  il  est  poussé 
contre  sa  volonté. 

Ce  langage  anxieux  étonnait  la  Russie  ;  elle  croyait  y  dis- 
cerner rindice  d'une  «  ingratitude  »  naissante  chez  les  peuples 
balkaniques. 

La  Serbie  n'avait  jamais  consulté  que  ses  ambitions  ;  n'écou- 
tant aucun  avis,  elle  s'était  jetée  follement  dans  la  bagarre  et 
avait  déchaîné  les  événemen s.  Maintenant,  battue  et  mécontente, 
elle  boudait,  repliée  sur  elle-même.  Le  prince. Milan  était  à  la 
fois  encombrant  et  inconsidéré.  Le  manifeste  du  Tsar,  en  avril 
1877,  avait  informé  la  Serbie  qu'elle  était  mise  de  côté;  on 
Pavait  sacrifiée,  dès  Reichstadt,  aux  exigences  de  l'Autriche- 
Hongrie.  Le  grand  projet  d'un  Empire  serbe  s'évanouissait.  Ce 
n'était  pas  encore  de  ce  côté  qu'on  trouverait  de  l'enthousiasme, 
ni  des  élans  généreux. 

Tout  autre  chose  du  Monténégro.  11  était  le  Benjamin  de  la 
famille,  le  plus  éloigné,  le  plus  exposé  et  le  plus  aimé  de  tous 
les  frères  slaves.  Sa  forte  situation  dans  les  montagnes,  avec 
accès  sur  l'Adriatique,  permettant  de  prendre  à  revers  toute  la 
péninsule  et  faisant  arche  de  pont  vers  les  mers  occidentales, 
donnait  une  valeur  inappréciable  à  son  dévouement.  Mais  il 
était  si  petit,  si  faible,  surveillé  et  ligotté  de  si  près  par  l'inquié- 
tude autrichienne,  qu'il  devenait  plutôt  un  embarras  qu'un 
secours.  Du  moins,  avec  celui-là,  c'était  à  la  vie,  à  la  mort.  On 
comptait  sur  lui  et  on  ne  l'abandonneraiJt  pas. 

Il  y  avait,  à  l'extrémité  de  la  péninsule,  un  autre  «  client  » 
en  bien  mauvaise  posture,  c'était  la  Grèce.  La  Grèce  était  née  à 
Navarin.  La  Grèce  était  en  droit  de  rappeler  aux  grandes  puis- 
sances de  TEurope  «  le  rôle,  qu'à  son  berceau,  elles  lui  avaient 
réservé  en  Orient  (1).  »  Elle  s'inscrivait,  au  premier  rang,  parmi 

(1)  Déclaration  de  M.  Tricoupis,  du  4  septembre  1877. 


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LE  CONGRÈS   DE   BERLIN.  25 1 

les  héritiers  de  V  «  homme  malade.  »  Elle  représentait  la  cause 
la  plus  sympathique,  la  plus  célébrée,  la  plus  chère  au  cœur  de 
la  civilisation  occidentale,  la  cause  de  l'hellénisme.  Donc,  en 
cette  crise  imminente,  elle  se  lèverait...  Non  !  Elle  resta  immo- 
bile presque  jusqu'à  la  fin  de  la  guerre. 

La  Grèce  était  plus  frappée  encore  que  la  Serbie  :  un  frère 
de  religion,  sinon  de  race,  lui  était  né  qui,  subitement  grandi 
et  gros  garçon,  menaçait  la  part  qu'elle  s'était  attribuée  :  c'était, 
parmi  les  Slaves,  cet  ignoré  d'hier,  le  Bulgare.  Les  tsars  avaient 
déjà  notifié,  à  diverses  reprises,  à  la  Grèce  qu'elle  eût  à  se  pour, 
voir  ailleurs  :  on  ne  voulait  pas  d'elle  à  Constantinople  et,  même 
si  elle  se  contentait  de  Salonique,  on  ne  voulait  pas  d'elle  à 
Salonique.  Après  des  espoirs  si  vastes  et  si  longtemps  caressés, 
c'était  un  réveil  affreux.  Les  Grecîs  ne  sont  pas  très  nombreux 
dans  l'Empire  turc,  mais  ils  occupent  les  ports,  les  villes,  les 
situations  élevées,  la  fortune.  L'hellénisme  est  plein  d'ardeur  et 
de  zèle,  il  est  animé  d'un  esprit  de  propagande  et  de  sacrifices 
qui  reste,  malgré  tant  de  traverses,  un  des  spectacles  d'énergie 
les  plus  réconfortans  de  l'histoire. 

La  Grèce,  à  l'étroit  sur  le  continent,  voudrait  élargir  et  con- 
solider son  assiette  ;  la  Grèce,  fille  de  la  mer,  voudrait  régner  du 
moins  sur  l'Archipel,  sur  les  îles,  sur  les  ports  où  la  vie  hel- 
lène a  survécu  sous  la  domination  ottomane.  Mais  elle  est 
faible,  mal  bâtie,  pauvre,  médiocrement  administrée;  elle  na 
trouvé  ni  son  Cavour,  ni  son  Victor-Emmanuel.  Elle  est  à  la 
merci  d'un  coup  de  main  par  mer.  Elle  réclame  ou  convoite 
des  points  stratégiques  d'une  importance  décisive  et  elle  ne 
serait  pas  de  force  à  les  défendre.  Qu'on  lui  livre  la  Crète  : 
saurait-elle  garder  la  ^ude  ? 

Dans  la  crise  de  1S77-78,  la  Grèce,  délaissée  par  la  Russie, 
s'était  retournée  timidement  vers  les  puissances  occidentales,  et 
notamment  vers  l'Angleterre.  Celle»  i  la  réservait  comme  une 
carte  à  jouer  dans  la  partie  finale. 

Restaient  les  Bulgares  !  Ce  peuple  slave  était  si  complètement 
abattu  depuis  des  siècles  que,  malgré  la  grande  étendue  de  ter- 
ritoire qu'il  occupe,  il  était  oublié.  Quand,  en  quittant  TEurope, 
on  arrivait  à  Sofia,  on  trouvait  des  gens  vêtus  à  la  turque, 
coiffés  du  turban  ou  du  fez,  et  l'on  saluait  l'Orient.  Onne  savait 
guère  que  ces  populations  fussent  chrétiennes  et  européennes. 
Accablées  sous  le  joug,  leur  instinct  national  a  survécu;  elles 


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252  REVUE  DES  DEUX  MONDES.   ^ 

ont  été  réveillées  par  l'excès  môme  des  maux  qu'elles  endu- 
raient. Un  exode  de  populations  musulmanes  en  Bulgarie  (Tar- 
tares  et  Circassiens),  ordonné  par  le  gouvernement  turc  après  la 
guerre  de  Crimée  (1860),  accrut  encore  les  soufiFrances  sé- 
culaires et,  à  partir  de  1868,  il  y  eut,  dans  ces  provinces,  situées 
sur  le  Balkan  et  qui  commandent  Gonstantinople,  un  mouve- 
ment insurrectionnel  à  Tétat  chronique,  qui  fut,  avec  les  affaires 
de  Bosnie  et  d'Herzégovine,  l'origine  des  événemens  de  4877. 

On  cherchait  encore  «  le  Bulgare,  »  en  1875.  La  nouvelle  des 
massacre3,  qui  tentèrent  d'étouffer  dans  le  sang  la  révolte,  apprit 
à  l'Europe  que  ce  peuple  vivait,  puisqu'il  souffrait.  La  Russie 
avait  entendu  la  voix  des  frères  accablés.  Cette  population,  nom- 
breuse, dévouée  et  brave,  était  de  taille  et  de  volonté  à  devenir 
le  fer  et  la  pointe  de  la  lance  slave  vers  Constantinople.  Le  pacte 
fut  A^ite  conclu  :  les  cœurs  s'entendirent.  Et  l'Europe,  —  au 
moment  où  la  voix  de  Gladstone  s'élevait,  —  reçut  le  manifeste 
du  14  août  1876,  «  présenté  par  la  nation  bulgare  aux  grandes 
puissances  de  l'Europe,  protectrices  des  peuples  d'Orient.  » 

Dans  ce  manifeste,  la  nationalité  bulgare  se  peignait  elle- 
même  : 

Il  existe,  dans  la  Turquie  d'Europe,  un  peuple  infortuné  répandu  en 
grand  nombre  des  deux  côtés  des  Balkans...  Peuple  laborieux  et  paisible 
s'il  en  fut  jamais,  les  Bulgares  n'arrosent  de  leur  sueur,  depuis  cinq 
siècles,  la  terre  qu'ils  cultivent  qu'au  profit  presque  exclusif  de  leurs  oppres- 
seurs... Les  prétendues  réformes  turques  n'ont  jamais  été  qu'une  amère 
dérision... 

Quant  aux  événemens  qui  avaient  illustré  si  affreusement  la 
Bulgarie,  ils  n'étaient  que  trop  réels,  malgré  les  doutes  profes- 
sés d'abord  par  l'ambassade  et  le  gouvernement  britanniques. 
L'enquête  poursuivie  impartialement,  par  M.  Baring,  ne  laissait 
plus  de  doute  : 

Les  chififres  de  quinze  à  vingt  mille  victimes  et  de  plus  de  cent  villages 
détruits  ne  paraissent  pas  exagérés  (1)  !... 

La  véritable  cause  de  ces  abominations,  tolérées  et  ordonnées 
peut-être  par  le  gouvernement  turc,  était  dans  le  progrès 
récent  de  la  Bulgarie,  suscité  par  une  aube  d'espérance  : 

(1)  Livre  Jaune,  bous  la  date  du  24  Juillet. 

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LE   CONGRÈS   DB  BERUN.  253 

Grâce  à  leurs  habitudes  laborieuses  et  morales,  écrit  Tambassadeur  de 
France  à  Gonstantinople,  les  populations  chrétiennes  des  Balkans  allaient 
grandissant  en  richesse  et  en  instruction  ;  par  la  force  des  choses,  elles 
gagnent,  chaque  jour,  du  terrain  sur  les  musulmans.  C'est  à  ce  progrès  si 
naturel  et  si  légitime  que  certains  patriotes  mahométans  entendent  mettre 
un  terme  par  le  massacre  et  l'incendie. 

Le  Bulgare  est  appliqué,  rude,  obstiné.  Excellent  cultivateur, 
il  fait  rendre,  aux  riches  plaines  qu'il  habite,  des  moissons 
abondantes  et  nourrit  de  nombreux  bestiaux.  Il  sait  réfléchir, 
il  sait  lire,  il  sait  ôe  battre  :  nation  de  paysans,  d'instituteurs  et 
de  soldats.  Ceux  qui  parlaient  en  son  nom  ne  croyaient  pas  exa- 
gérer la  grandeur  de  ses  futures  destinées  en  les  inscrivant  eu 
ces  termes,  dans  le  manifeste  que  leur  servitude  datait  encore 
de  Constantinople  : 

Le  peuple  bulgare,  conGant  dans  ses  traditions,  sa  position  géogra- 
phique, son  importance  numérique,  ses  qualités  de  peuple  agricole  et  in- 
dustriel, possède  tous  les  élémens  voulus  pour  marcher  dans  la  voie  du 
progrès  et  de  la  civilisation...  Il  demande  sa  pleine  autonomie  avec  un  gou- 
Temement  national,  garanti  par  les  grandes  puissances  protectrices  des 
chrétiens  d'Orient...  L'autonomie  du  peuple  bulgare,  dans  ces  conditions, 
pourrait  seule  le  rendre  capable  de  devenir,  par  ses  propres  lois  et  par  ses 
propres  forces,  l'un  des  agens  les  plus  actifs  et  les  plus  persévérans  du 
progrès  et  de  la  civilisation  dans  l'Europe  orientale. 

Telle  était  la  cause  nouvelle  que  la  Russie  allait  prendre 
en  mains,  dans  les  Balkans,  au  détriment  des  autres  peuples 
qu'elle  avait  soutenus  d'abord.  Les  Roumains,  les  Serbes,  les 
Grecs,  étaient  des  coreligionnaires,  ils  n'étaient  pas  tous  des 
cousins  1 

Dans  une  situation  si  complexe,  soit  de  l'Europe,  soit  des 
deux  adversaires  qui  se  mesuraient  du  regard,  soit  des  popula- 
tions intéressées,  le  rôle  d'une  puissance  tierce,  neutre  et  im- 
partiale, pouvait  devenir  considérable.  Ce  rôle  eût  appartenu  à 
la  France.  Mais  la  France  se  renfermait,  non  seulement  dan? 
la  plus  stricte  neutralité,  mais  dans  la  plus  sévère  abstention. 
Dès  la  nouvelle  delà  déclaration  de  guerre,  M.  le  duc  Decazes^ 
interpellé  à  la  Chambre  (!•'  mai  1877),  avait  défini  la  politique  du 
gouvernement.  Le  désir  de  rassurer  le  pays  sur  l'extension  pos- 
sible du  conflit  s'était  manifesté  dans  la  seule  phrase  un  peu 
significative  de  l'exposé  ministériel  : 


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281  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

La  déclaration  que  je  viens  de  faire,  disait  M.  le  duc  Decazes,  acquerra- 
d'autant  plus  de  valeur  à  vos  yeux  si  vous  voulez  bien  remarquer  que  lo^ 
puissances  qui  nous  avoisinent  partagent  avec  nous  le  privilège  de  n'être 
engagées  dans  les  événemens  actuels  par  aucun  intérêt  direct. 

La  correspondance  du  duc  Decazes  établH,  de  la  façon  la 
plus  claire,  que  la  crainte  d'une  complication  franco-allemande 
était  son  souci  constant,  son  unique  afifaire  dans  ces  grandes 
affaires  (1). 

Le  prince  de  Bismarck  le  savait.  Cependant,  il  craignait 
toujours  de  voir  la  diplomatie  française  s  enhardir  et  tenter  de 
faire  ce  qu'il  eût  fait  lui-même  à  sa  place,  soit  lier  partie  avec  la 
Russie,  soit  préparer  une  action  commune  et  résolue  des  puis- 
sances occidentales  avec  rAutriche.  L'une  ou  l'autre  combinai- 
son eût  arraché  la  France  à  son  isolement,  l'eût,  par  consé- 
quent, libérée  de  ses  craintes,  et  lui  eût  rendu  un  rôle  et  des 
alliés,  en  forçant  l'Allemagne  à  se  prononcer  soit  pour  la  Russie, 
mais  contre  l'Autriche,  soit  contre  la  Russie,  mais,  alors,  à  la 
remorque  des  puissances  occidentales.  Peut-être  encore  eût-il 
préféré  faire  valoir  ses  services,  alternativement,  auprès  des  deux 
groupes.  En  tout  cas,  il  eût  agi. 

Tant  que  dura  la  guerre,  le  prince  de  Bismarck  fut  en  proie 
à  ce  fc  cauchemar.  »  C'est  ce  qui  explique  sa  nervosité,  ses  coups 
de  sonde  fréquens,  son  travail  auprès  des  partis  en  France  et 
cette  humeur  maussade  qu'il  cachait,  le  plus  souvent,  dans  ses 
propriétés  du  Lauenbourg  (2). 

(1)  S'il  était  besoin  de  prouver  le  Jen  Joué  par  Bismarck  pour  entretenir  ce 
sentiment,  il  suffirait  de  citer  les  nombreux  passages  des  Mémoires  du  prince 
de  Hobenlohe  :  •  6  mars  1877.  —  Ignatieff  déclare  avoir  trouvé  ici  (à  Paris)  de 
grandes  inquiétudes  relativement  à  l'Allemagne.  Les  indiscrétions  d'Ignatieff  rela- 
tivement aux  soupçons  de  Bismarck,  qui  pensait  que  la  France  s'armait  contre 
l'Allemagne,  ont  effrayé  le  duc  Decazes  et  celui-ci  proteste  contre  toute  interven- 
tion belliqueuse  de  la  France...  »  —  i9  mars  i877  (à  Berlin)  «  Je  me  suis  rendu  cbez 
Bismarck  et  j'y  entendis  des  choses  auxquelles  je  ne  m'attendais  pas.  Le  motif 
pour  lequel  on  ne  veut  pas  que  je  peigne  les  choses  d'une  façon  pacifique  est 
celui-^  ;...  11  n'y  a  pas  moyen  de  décider  l'Empereur  à  envoyer  de  la  cavalerie  dans 
les  provinces  frontières.  Il  a  peur  d'effrayer  les  Français  ;  l'influence  de  l'Impé- 
ratrice augmente  toujours,  et  Gontaut  est  derrière  elle.  .  »  (T.  II,  p.  209  et  suiv.) 

(S)  Dans  on  entretien  avec  M.  d'Oubril,  le  prince  de  Bismarck  peint  ses  senti- 
mens  intérieurs  par  le  détail  avec  lequel  il  énumère  ses  griefs  vrais  ou  imagi- 
naires contre  la  politique  française,  il  se  plaint  de  la  faveur  du  général  Le  F16 
auprès  de  l'empereur  Alexandre  :  —  «  Je  pourrais  vous  citer  la  situation  excep- 
tionnelle de  c«t  ambassadeur  qui  a  pu  dire  à  l'Empereur,  au  cercle  du  i*'  janvier, 
assez  haut  pour  être  entendu  de  ses  voisins,  que  «  la  crise  actueUe  se  produisait, 
pour  la  France,  deux  ans  trop  tôt.  »  A  quoi  Sa  Majesté  a  répondu  :  —  »  C'est  vrai, 
et  pour  nous  aussi.  »  Quelque  temps  après,  il  chercha  à  jeter  les  basas  d'une  en- 


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LE   CONGRÈS   DE  BERLIN.  285 

Tout  le  monde  sentait  que  rAllemagne  était  d'accord  avec 
rAutriche  ;  mais  les  dessous  d'une  intrigue  si  complexe  échap- 
paient. La  diplomatie  anglaise  elle-même,  toujours  si  attentive 
et  si  bien  renseignée,  n'osait  se  livrer  absolument.  Le  spectre 
formidable  de  «  l'alliance  des  trois  empereurs  »  se  dressait 
encore  et  obscurcissait  tout.  Une  méfiance  réciproque  régnait 
entre  les  cabinets.  Ils  se  cherchaient  sans  se  trouver. 

Au  fond,  en  France,  la  tendance  était  à  un  rapprochement 
avec  l'Angleterre.  M.  Thiers,  nettement  anti-russe,  n'hésitait  pas, 
quelque  temps  avant  sa  mort,  à  s'en  expliquer  auprès  de  seft 
amis  d'outre-Manche  :  «  L'Europe  a  été  inique  enA^ers  les  Turcs, 
car  la  justice  et  le  véritable  équilibre  de  la  paix  universelle  est 
avec  eux.  On  aura  fort  ài  regretter  l'abandon  dans  lequel  on  les 
a  laissés  (1).  » 

Le  duc  Decazes  écrivait,  au  début  d'août,  au  marquis 
d'Harcourt,  ambassadeur  &  Londres  : 

Il  est  essentiel  que  tous  sachent  bien  que  jamais  nous  n'avons  refusé 
d'étudier  avec  TAngleterre  les  questions  qui  s'agitent,  que  nous  avons,  au 
contraire,  recherché  en  toutes  occasions  cet  examen  en  commun,  nous 
tenant  tout  naturellement  sur  la  réserve,  mais  ayant  toujours  prévenu  que 
la  porte  était  ouverte  à  toutes  les  indications,  qui  ne  pouvaient  venir  de 
nous,  mais  auxquelles  tout  accueil  était  promis  et  assuré.  Gela  doit  être 
dit  simplement,  ainsi  qu'il  convient  de  la  part  de  gens  qui  ne  songent  pas 
à  solliciter  une  alliance,  mais  qui  ont  le  sentiment  très  profond  que  les 
intérêts  des  deux  pays  commandent  une  étroite  entente  et  qui  la  désirent, 
aussi  bien  par  sympathie  que  par  raison. 

A  Londres,  on  paraissait  répondre  à  ces  sentimens  par  des 
sentimens  analogues.  Le  prince  de  Galles,  dont  les  tendances 
peu   sympathiques  à    l'Allemagne    étaient  notoires,  venait   à 

tente  anglo-allemande  contre  la  Russie,  pour  avoir  les  mains  libres  du  côté  de  li 
France.  Sur  le  rapport  qui  renseigne,  à  ce  sujet,  l'empereur  Alexandre,  celui-ci 
écrit  de  sa  main  :  «  Cet  homme  [Bismarck]  est  décidément  fou.  » 

L'attitude  de  Bismarck,  dans  cette  crise  si  grave,  était  telle  que  le  mot  vint  plus 
d'une  fols,  sur  les  lèvres  de  ceux  qui  le  suivaient  et  qui  ne  paraissent  pas  s'être 
demandé  s'il  n'y  avait  pas  là,  tout  simplement,  l'effort  et  la  tension  du  génie. 
Gontaut-Biron  écrit  :  «  Le  jour  de  la  fête  de  Sa  Majesté,  assis  à  côté  de  lui  [Bis^ 
marck]  je  remarquai  avec  étonnement  ses  yeux  toujours  noyés  et  son  visage 
tendu.  •  L'empereur  Guillaume  disait  :  —  a  Vous  savez  comme  le  prince  est  un 
homme  extraordinaire*  difficile,  quinteux...  »  Il  déplore  tant  de  hizarrerie  :  •—  •  Je 
suis  la  seule  personne,  dit  l'Empereur,  avec  qui  il  se  contienne.  »  (Voyez  toute  1% 
correspondance  de  Gontaut-Biron  dans  Dernières  années^  p.  310  et  soiv.) 

(i)  Lettre  à  M.  Henry  Reeve,  le  8  août  1877.  Mémorial  diplomatiaue,  année  1817 
(p.  591). 


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■^^f^PSf? 


256  REVUS  DES  DEUX  U0NDB8. 

Paris  et  s'employait  à  les  dégager  (1);  M.  Alphonse  de  Roths- 
child les  appuyait  auprès  du  duc  Decazes  :  rien  n'y  faisait  et 
rien  ne  se  faisait.  Le  bruit,  semé  habilement,  d'un  rapproche- 
ment franco-russe  suffisait  pour  empêcher  la  confiance;  de 
même,  les  bruits  inverses,  à  Saint-Pétersbourg. 

Entre  Londres  et  Vienne  qui,  logiquement,  eussent  dû  s'en- 
tendre dès  le  début,  un  malentendu  peu  explicable  subsistait. 
Le  comte  Schouwaloff  observe  que  cet  illogisme  politique  con- 
tribua beaucoup  à  fausser  la  politique  européenne  ;  il  l'attribue 
à  l'action  personnelle  du  comte  de  Beust  (2). 

Quoi  qu'il  en  soit,- la  diplomatie  était  frappée  d'une  sorte 
d'impuissance  et  d'ataxie.  On  voulait  et  on  ne  pouvait  pas. 

Il  est  vraiment  extraordinaire  qu'un  homme  aussi  intelligent 
et  aussi  expérimenté  que  le  duc  Decazes  ait  eu  en  mains  le  ren- 
seignement le  plus  précis  sur  la  portée  de  l'entente  austro-alle- 
mande et  que  ce  document  ait  été  sans  effet  appréciable  sur  son 
action.  On  lui  écrivait  de  Vienne,  en  juin  1877  : 

Le  comte  Andrassy  a  exposé,  ainsi  qull  suit,  les  vues  et  la  situation  de 
TAutriche  dans  un  entretien  avec  une  personne  qui  possède  toute  sa  con- 
fiance :  —  «  Les  événemens  qui  se  préparent  nous  obligent  à  nous  familia- 
riser avec  ridée  que  la  Serbie  et  la  Roumanie  seront  libres  et  indépen- 
dantes ;  si  ces  principautés  gardent  leur  étendue  territoriale  actuelle,  leur 
liberté  et  leur  indépendance  ne  nous  gêneront  pas...  Par  contre,  nous  ne 
pouvons  tolérer .  que  la  Serbie  s'agrandisse  à  l'Ouest,  le  Monténégro  au 
Nord.  Si  les  Turcs  sont  capables  de  garder  la  Bosnie  et  l'Herzégovine,  tant 
mieux;  sinon,  nous  les  prendrons  pour  nous.  Ces  provinces  resteront  aux 
Turcs  ou  elles  nous  appartiendront.  »  —  «  Feriez-vous  la  guerre  pour 
cela?  »  —  a  Oui,  sans  balancer.  »  —  «  La  guerre  à  la  Russie?  »  —  «  La  Russie, 
ofûcielle  s'entend,  connaît  nos  intérêts  et  les  juge  légitimes  (entente  de 
Reicbstadt)  ;  nonobstant  les  criailleries  éventuelles  des  panslavistes,  elle  ne 

(1)  On  traçait,  dès  1878,  ce  portrait,  d'une  psychologie  véritablement  prophé- 
lîque  :  «  Le  prince  de  Galles,  c'est  l'Angleterre  jeune,  courageuse,  altière,  rempla- 
çant l'Angleterre  caduque,  hésitante,  morbide...  Le  brillant  héritier  du  trône  a 
encore  d'autres  idées  en  tête...  et  qui  sont  toutes  marquées  au  coin  d'une  grande 
méfiance  à  l'égard  de  la  politique  de  M.  de  Bismarck.  »  {Mémorial  diplûtnatique, 
i878,  p.  184.) 

(2)  m  Je  fais  mention  de  cela,  dit  le  comte  Schouwaloff,  parce  que  ce  désaccord 
entre  l'Autrlche-Hongrie  et  l'Angleterre  a  eu  une  grande  influence  sur  toute  la 
marche  de  la  crise  orientale.  Si  Londres  et  Vienne  avaient  pu  s'entendre  dès  le 
commencement,  s'Us  avaient  déclaré  qu'ils  ne  toléreraient  pas  la  guerre,  la  guem 
devenait  tout  à  fait  impossible...  Je  prévoyais  que  l'entente,  qui  n'avait  pu  s'établir 
de  loin,  s'établirait  &  Berlin...  »  {Souvenirs  inédits,)  Ces  nuances  sont  précieuses 
pour  confirmer  l'état  de  trouble  où  était  plongé  le  monde  diplomatique.  Mais  il 
semble  bien  que  le  comte  P.  Schouv^aloff  n'ait  pas  tout  su  au  sujet  des  relations 
de  Vienne  et  de  Londres  ou,  plutôt,  qu'U  n'ait  pas  tout  deviné. 


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LE  CONGRÈS  DE  BERL».  257 

nous  fera  pas  la  guerre  pour  nous  empêcher  d'annexer  la  Bosnie  et  lllerzé- 
gOYine.  »  —  «  Si  yous  lui  permettez  d'annexer  de  son  côté  la  Bulgarie, 
éyidemment.  »  —  «  La  Russie  officielle  se  déclare  désintéressée.  Elle  n'a  tiré 
Tépée,  dit-elle,  que  pour  améliorer  le  sort  des  Chrétiens...  Elle  peut  occuper 
la  Bulgarie,  l'organiser,  y  créer  une  administration  indigène.  Mais  qu*eUe 
n'y  reste  pas  I  L'indépendance  des  bouches  du  Danube  est,  pour  nous,  un 
dogme.  Si  la  Russie  nous  trompe  et  foule  ce  dogme  aux  pieds,  nous  nous 
battrons,  c'est  chose  décidée.  Notre  position  militaire  nous  assure  l'ayan- 
tage.  »  —  «  Et  la  Prusse  ?»  —  a  La  Prusse  sera  pour  nouSy  et  nous  pouvons 
compter,  à  tout  le  moins,  sur  une  neutralité  bienveillante  de  sa  part.  Nous 
sommes  sûrs  de  ses  dispositions.  »  Là  git  le  secret  du  calme  et  de  la  séré- 
nité avec  lesquels  le  comte  Andrassy  a  laissé  se  déroaler,  jusqu'ici,  la 
question  d'Orient. 

C'est  après  avoir  lu  ce  document,  qui  éclaire  et  dévoile  tout 
(l'entente  austro-allemande,  la  convention  de  Reichstadt,  etc.); 
c'est  après  en  avoir  souligné  lui-même  l'intérêt,  que  le  ministre 
français  est  repris  de  ses  hésitations  et  de  ses  craintes,  ne 
sachant  dégager  sa  ligne  de  conduite  et  n'osant  faire  un  pas. 

La  France  pouvait  choisir.  Elle  avait  sa  richesse,  sa  force 
reconstituée,  sa  clientèle  orientale  ;  tout  cela  pèse.  Ce  qui  était 
visé,  c'était  les  traités  qui  avaient  été  son  œuvre.  Elle  avait 
qualité  soit  pour  les  défendre,  soit  pour  les  modifier.  L'Alle- 
magne n'avait,  pas  plus  que  la  France,  envie  d'une  nouvelle 
guerre,  en  un  temps  où,  de  toute  façon,  elle  eût  eu  contre  elle 
plus  d'un  adversaire.  Cela  laissait  à  notre  diplomatie,  même 
pacifique,  une  réelle  latitude. 

Ce  n'était  ni  la  compréhension  des  choses,  ni  les  avertisse- 
mens  qui  manquaient  aux  ministres  français,  mais  seulement 
une  résolution  tranquille  et  claire.  On  était  en  pleine  crise  du 
Seize-Mai.  L'intérieur  attirait  tous  les  regards,  allumait  toutes 
les  passions.  Si  le  gouvernement  tremblait  pour  le  pays,  il  trem- 
blait aussi  pour  lui-même,  engagé  qu'il  était  dans  une  aventure 
si  dangereuse,  réduit  à  plaider  sa  cause  devant  l'étranger.  Pour- 
quoi faut-il  que  la  correspondance  privée  du  duc  Decazes,  si 
intéressante  et  si  honorable  h  tant  de  points  de  vue,  se  ferme 
sur  ce  plaidoyer />ro  rfomo  qu'il  adresse,  en  août  1877,  à  M.  de 
Gontaut-Biron? 

N'y  a-t-il  donc  rien  à  faire  pour  éclairer  les  esprits  sur  ce  que  nous 
Toulons  et  faisons  pour  dissiper  ce  fatal  malentendu  qui  pèse  sur  nous?  (Il 
s'agit  du  Cabinet.)  Depuis  quatre  années,  j'ai  mis  tous  mes  soins,  j'ai  con- 
senti &  tous  les  sacrifices,  j'ai  épuisé  la  coupe  de  toutes  les  amertumes 

TOm  ZLYII.  -r  £908.  il 


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258 


BEVUE   DES    Dieux   MONDES. 


pour  essayer  de  faire  pénétrer  à  Télranger  une  vérité  bien  éclalante  à  ii- 
yeux  et  que  j'ai  pu  prêcher  en  toute  sincérité,  à  savoir  que  la  France  COB 
senratrice  était  exclusivement  dévouée  à  la  politique  d'apaisement  et  de 
modération,  qu'elle  abdiquait  toute  colère  et  tout  ressentiment,  qu'elle 
désavouait  toute  pensée  de  revanche  et  de  représailles,  qu'elle  seule,  enfin* 
pouvait  amener  la  paix  générale  et  qu'elle  seule  le  voulait...  Or,  il  faut 
bien  reconnaître  que  ces  peines  sont  perdues,  que  ces  sacrifices  ont  été 
inutiles  et  que  l'Europe  monarchique  et  conservatrice  nous  préfère  qui? 
grands  dieux  I  les  radicaux  !... 

M.  de  Gontaut-Biron  était  convaincu  et  n'avait  pas  besoin 
d'être  endoctriné.  Quant  au  prince  de  Bismarck,  si  par  quelque 
indiscrétion  de  la  poste,  il  prit  connaissance  de  cette  lettre, 
écrite,  en  somme,  à  son  adresse,  il  dut  s'étonner  de  ne  pas  y 
retrouver  le  jeu  serré  de  son  adversaire  de  1875  (1). 

II 

La  guerre  avait  été  déclarée,  le  23  avril  1877.  Quoique  les 
Russes  fussent  décidés  depuis  novembre,  ils  étaient  insuffisam- 
ment préparés  ;  mais  les  Turcs  Tétaient  moins  encore.  Les  débuts 
de  la  campagne  avaient  été  lents,  de  part  et  d'autre.  La  diplo- 
matie aussi  s'en  mêlait.  Le  général  Le  Flô  écrivait  encore  le 
7  juin  : 

L'Empereur  et  son  chancelier  souhaitent  ardemment  pouvoir  éviter  tout 
acte  militaire  et  politique  qui  les  conduirait  à  se  heurter  contre  l'Angle- 
terre et  à  donner  ainsi  à  une  puissance  quelconque  un  sujet  ou  le  moindre 
prétexte  de  méfiance.  Ils  désirent  n'être  pas  mis,  par  la  suite  des  opéra- 
tions* militaires,  dans  l'obligation  de  franchir  les  Balkans,  et  ils  pensent 
qu'une  première  victoire  de  l'armée  russe,  sur  la  rive  droite  du  Danube,  serait, 
pour  les  grandes  puissances,  l'occasion  naturelle  d'une  intervention  bienveil- 
lante, dont  un  Congrès  devrait  être  la  conséquence  immédiate. 

On  comptait  donc  sur  un  duel  au  premier  sang,  avec  recours 
immédiat  aux  arbitres.  Mais  les  deux  campagnes,  engagées  si- 
multanément, l'une  en  Europe,  et  l'autre  en  Asie,  furent  fé- 
condes en  surprises.  En   Europe,  les   Turcs   n'avaient  opposé 

(i)  Sur  l'embarras  profond  du  duc  Decazes  et  de  ses  collègues  devant  l'Europe, 
rien  n'est  plus  démonstratif  que  le  chapitre  premier  du  livre  :  Dernières  années  de 
Vambassade  en  Allemagne  de  A/,  de  Gontaut-Biron  f  par  André  Dreux.  Voyez, 
notamment,  p.  19,  37,  etc.  —  A  titre  de  contrôle,  un  passage  des  Mémoires  du 
prince  de  Hohenlohe  (6  septembre  1877)  :  «  Nous  parlâmes  avec  Bismarck  des 
élections  en  France  et  le  chancelier  me  dit  qu'il  lui  paraissait  nécessaire  de  faire, 
pendant  la  période  électorale,  quelque  chose  de  menaçant...,  etc.  »  (t.  II,  p.  220). 


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LE   CONGRÈS   DE   BERLI5.  259 

aucune  résistance  sérieuse  sur  la  rive  droite  du  Danube.  Les 
deux  armées  russes,  qui  opéraient  à  300  kilomètres  l'une  de 
l'autre,  la  première  commandée  par  Zimmermann,  sur  le  bas 
Danube  et  la  seconde  par  le  grand-duc  Nicolas  Nicolaïewich, 
frère  de  l'Empereur,  général  en  chef,  sur  le  moyen  Danube, 
s*étaient  approchés  du  fleuve  et  l'avaient  franchi  sans  coup  férir, 
Zimmermann  à  Galatz  et  le  grand-duc  à  Zimnitza,  près  de  Sistova. 

Au  delà  du  Danube,  la  chatne  des  Balkans  est  la  seule  ligne 
de  défense  de  TEmpire  turc.  Zimmermann,  maintenu  par  le 
quadrilatère  VarnarChoumla-Routschouk-Silistrie,  s'était  arrêté. 
La  flotte  turque,  quoique  commandée  par  un  officier  anglais, 
Hobart  pacha,  qui  passait  pour  habile,  avait  réduit  son  rôle  à 
interdire  aux  Russes  l'usage  de  la  mer.  La  destruction  de  deux 
monitors  par  des  torpilleurs  russes  avait  démoralisé  le  per- 
sonnel peu  marin  de  la  flotte  ottomane.  Le  cours  du  Danube 
avait  été  intercepté  par  un  barrage  de  torpilles  entre  Nicopolis 
et  Routschouk. 

Le  grand-duc  Nicolas,  ne  trouvant  aucun  obstacle,  avait 
laiicé,sou8  les  ordres  de  Gourko,une  avant-garde  de  15  000  hommes, 
avec  mission  de  pousser  droit  devant  lui,  tant  qu'il  pourrait; 
Gourko,  plein  d'entrain,  avait  marché  par  Tirnovo,  jusqu'au 
pied  des  Balkans.  Il  s'engage  dans  la  montagne,  pénètre  dims  le 
col  de  Khankioï,  culbute  le  seul  bataillon  turc  qui  défend  le  pas- 
sage, descend  les  pentes  méridionales,  s'empare  de  Kezanlik,  le 
14  juillet,  d'Eski-Sagra,  et  enfin  de  l'important  défilé  de  Ghipka, 
ea  l'attaquant  par  le  Sud.  Par  cette  randonnée  surprenante,  il 
est  libre  de  déboucher  dans  la  vallée  de  la  Maritza,  qui  conduit 
à  Andrinople.  Donc,  ni  le  Danube,  ni  les  Balkans  n'ont  pro- 
tégé la  Turquie.  Ils  n'ont  pas  môme  fourni  aux  Russes  l'occa- 
sion de  cette  bataille  décisive  qui  doit  arrêter  leurs  armes  victo- 
rieuses. C'est  une  conquête  trop  facile  et  dont  la  facilité  même 
fait  le  danger. 

Les  Turcs  ne  sont  jamais  pressés.  Ils  avaient  voulu  passion- 
nément la  guerre  et  ils  l'avaient  mal  préparée.  Ayant,  il  est 
vrai,  un  front  très  vaste  à  défendre,  ils  Tavaient  couvert  de 
troupes,  depuis  l'extrême  Arménie  jusqu'à  la  mer  Adriatique,  se 
creusant  peu  la  cervelle  pour  deviner  où  ils  seraient  attaqués. 
Pas  d'unité  dans  le  commandement  ni  dans  le  gouvernement. 
Abdul-Kerim,  qui  était  général  en  chef,  ne  sait  pas  se  faire  obéir 
de  ses  lieutenans.  Chacun  fait  à  sa  guise  et  tire  de  son  côté. 


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260  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Cependant,  du  fond  de  l'Asie  et  de  l'Afrique,  les  soldats  ar- 
rivaient par  masses.  Armés  à  la  hâte  et  à  peu  près  vêtus,  ils  se 
portaient  sur  les  frontières  et  constituaient  des  effectifs  impo- 
sans.  Le  sultan,  au  moment  de  la  déclaration  de  guerre  (fin 
mai  1877),  avait,  par  sa  proclamation  aux  troupes,  suscité  en  elles 
un  enthousiasme  farouche  :  «  Vous  vous  élancez  à  la  guerre 
sainte  contre  les  ennemis  de  la  foi.  Vous  portez,  non  seulement 
le  drapeau  ottoman,  mais  le  drapeau  de  Tlslam.  Vos  sabres  de 
croyans  vont  vous  ouvrir  le  paradis.  » 

Quand  Gourko  fut  si  près  d'Andrinople,  on  se  réveilla.  On 
savait  maintenant  que  la  guerre  était  sérieuse,  on  comprenait 
qu'il  fallait  se  battre,  vaincre  ou  mourir.  On  se  décida  à  concen- 
trer les  efforts,  dispersés  jusque-là.  Suleyman  pacha  fut  rappelé 
du  Monténégro  et  opposé,  avec  des  forces  supérieures,  à 
Gourko.  Celui-ci  n'ose  plus  avancer;  puis  il  recule,  non  sans 
pourvoir  à  la  défense  du  défilé  de  Chipka.  Cela  fait,  il  dut  re- 
passer les  Balkans  et  se  replier  sur  le  Danube.  Là,  les  affaires 
s'étaient  singulièrement  compliquées  pour  le  grand-duc  Nicolas. 

L'armée  du  centre,  celle  qu'il  commandait,  formait  un 
triangle  dont  la  pointe  était  l'avant-garde  de  Gourko.  Plus  ce 
triangle  s'allongeait,  plus  il  était  en  danger  sur  ses  flancs. 
A  gauche,  vers  le  bas  Danube,  Zimmermann  retenait  l'attention 
du  général  turc  Abdul-Kerim,  bientôt  remplacé  par  Mehemet- 
Ali.  Pour  plus  de  sécurité,  le  général  en  chef  russe  confie  au 
tzaréwit<îh  deux  corps  d'armée  avec  mission  de  rejeter  loin  de 
Routschouk  l'armée  turque  en  formation  sur  le  Lom  et  qui 
peut  menacer  ses  derrières.  A  droite,  dans  une  pensée  analogue, 
il  ordonne  au  général  de  Krudener,  commandant  du  9®  corps, 
d'aller  s'établir  sur  la  route  de  Widin,  pour  tenir  en  respect 
l'armée  d'Osman  pacha. 

Mais  celui-ci  l'a  prévenu.  Osman  pacha,  officier  du  génie^ 
qui  avait  fait  ses  premières  armes  à  la  rude  école  de  la  guerre  de 
Sécession,  avait  du  sang-froid  et  du  coup  d'œil.  Arrivé  trop  tard 
pour  dégager  Nicopolis  assiégé,  il  s'arrête  sur  les  hauteurs  qui 
dominent  la  petite  ville  de  Plewna,  point  de  rencontre  de  routes 
nombreuses  et  qui  tient,  de  ce  côté,  la  clef  de  l'Empire. 

Conscient  de  ce  qu'il  peut  demander  à  ses  troupes,  il  se  met  à 
remuer  de  la  terre,  entoure  les  collines  qu'il  occupe  d'ime 
série  de  redoutes  et  d'ouvrages  improvisés  formant  une  triple 
ligne  de  feux  liabilement  dissimulés.  Le  20  juillet,  sans  recon- 


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LE  CONGRÈS   DE   BERLIN.  261 

naissance  préalable,  Krudener  se  heurte  à  cette  position.  11 
attaque,  il  est  repoussé.  Le  lendemain,  ayant  reçu  des  renforts^ 
il  attaque  encore,  il  est  repoussé  de  nouveau  et  battu  à  plates 
coutures.  Sa  défaite  lui  coûte  6000  hommes. 

Il  n'est  plus  question,  pour  les  Russes,  de  suivre  Gourko  et 
de  franchir  les  Balkans.  Le  triangle  a  fléchi  vers  la  droite;  il  faut 
le  resserrer,  se  rapprocher  des  bases  d'opération.  Le  grand-duc 
est  battu  lui-môme  avec  des  pertes  énormes.  On  n'a  pas  assez  de 
troupes  pour  bloquer  Osman  pacha;  celui-ci.  a  su  garder  ses  com- 
munications et  reçoit  des  hommes  et  des  approvisionnemens. 
Son  armée,  maintenue  au  chiffre  de  45000  hommes,  tient  en 
échec  150000  ennemis  et  leur  fait  perdre  50  000  hommes.  On 
était  en  automne. 

Du  côté  de  l'Asie,  la  fortune  était  également  hésitante.  Loris 
Melikoff,  avec  une  belle  armée,  avait  pris  l'offensive  contre 
Mouktar  pacha.  Celui-ci  était  un  homme  de  guerre  avisé  et 
expérimenté,  sachant  attendre  et  manœuvrer.  Les  Russes  avaient 
pour  objectif  Erzeroum,  que  couvrait  une  ville  fortifiée  de  pre- 
mier ordre,  Kars.  Le  sort  de  Kars  décidera  de  la  campagne  en 
Turquie  d'Asie.  Les  Russes  divisent  leurs  forces  en  quatre  co- 
lonnes d'inv^ion,  séparées  par  des  montagnes  infranchissables. 
En  même  temps,  ils  assiègent  Batoum,  protégé  par  les  cuirassés 
turcs.  Ils  avancent  d'abord  sans  obstacle,  enlèvent  Bayazid, 
Ardakan,  investissent  Kars.  Mais  Mouktar  s'est  retiré  dans  une 
bonne  position  en  avant  d'Erzeroum;  il  y  reçoit  des  renforts, 
prend,  à  son  tour,  l'offensive  et  repousse  successivement  les 
différens  corps  russes.  Kars  est  débloqué,  le  10  juillet,  au 
moment  même  où  Krudener  échoue,  pour  la  première  fois, 
à  Plewna. 

Il  y  eut,  en  Europe,  une  surprise  et  une  agitation  indicibles, 
quand  ces  nouvelles  arrivèrent.  C'était  tout  le  contraire  de  ce 
que  l'on  avait  prévu.  Au  mois  d'août,  la  Russie  passait  pour 
battue.  Les  gens  compétens  et,  au  premier  rang,  le  maréchal  de 
Moltke,  déclarent  que  les  Russes  ne  viendront  pas  à  bout  des 
Turcs  en  une  seule  campagne,  que  la  guerre  durera  au  moins 
deux  ans,  à  supposer  que  les  ressources  en  hommes  et  en  argent 
ne  fassent  pas  défaut.  A  Londres,  on  considère  la  puissance 
russe  comme  annihilée.  Lord  Beaconsfield  entend  dicter  la  paix 
et  il  laisse  comprendre  que,  bientôt,  les  modérés,  comme  lord 
Derby,  n'auront  plus  qu'à  quitter  le  ministère.  A  Pesth,  on  illu- 


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262  REVUE  DES  DEUX  MOMDES. 

mioe  sur  la  nouvelle  des  victoires  turques.  Le  prince  de  Bis- 
marck sort  de  sa  retraite  et  rencontre,  à  Salzbourg,  le  comte 
Andrassy.  L'empereur  Alexandre  a  quitté  Tarmée  du  Danube 
et  se  rend  aux  manœuvres  autrichiennes  oti  il  voit  l'empereur 
François-Joseph . 

Obtint-il  quelque  sécurité  de  ce  côté?  Quoi  qu'il  en  soit,  un 
fait  important  se  produisit.  La  Roumanie  se  décide  à  prendre 
part  aux  hostilités  (24  août).  La  proclamation  du  prince,  datée 
du  27  août-1 1  septembre,  déclarait  l'indépendance  absolue  de 
la  Roumanie.  On  ne  dit  pas  que  la  Roumanie  se  soit,  plus  qu'au 
début  de  la  guerre,  assuré  le  fruit  commun  de  la  victoire  (1). 

Le  prince  Charles  fut  investi  du  commandement  général  des 
troupes  alliées  devant  Plewna.  L'armée  roumaine  comptait 
50000  hommes  et  180  canons. 

En  même  temps,  des  renforts  arrivaient  aux  Russes.  On 
résolut  de  tenter  un  nouvel  assaut  avec  le  concours  des  Rou- 
mains, le  14  septembre  :  il  fut  encore  repoussé.  On  dut  renoncer 
aux  attaques  de  vive  force.  Le  vieux  général  Totleben,  le  héros 
de  Sébastopol,  fut  mandé  :  il  eut  pleine  liberté  d'action.  On  mit 
h  sa  disposition  la  garde  impériale.  Il  entoura  Plewna  de  tran- 
chées; il  fit  occuper  les  routes  de  Widin  et  de  Sofia,  par  où 
Osman  était  ravitaillé  et,  bloquant  étroitement  la  place,  sans 
consentir  à  sacrifier  un  homme,  il  attendit.  Un  hiver  déjà  rigou- 
reux éprouvait  les  alliés.  Ils  souffrirent  tout  ce  qu'avaient  enduré 
les  armées  assiégeant  Sébastopol,  tout  ce  que  Vsevolode  Garchine 
a  raconté  (2).  Osman,  à  bout  de  vivres  et  de  munitions,  essaya 
de  rompre  le  cercle  de  fer  qui  l'entourait.  Refoulé  sur  la  place, 
blessé,  il  se  rendit  avec  40000  hommes  (iO  décembre  1877). 

(1)  En  mai,  Gortschokoff  déclarait  encore,  par  une  note  officielle  au  gouverne- 
ment roumain,  «  que  la  Russie  n'avait  pas  besoin  du  concours  de  l'armée  rou- 
maine, que  celle-ci  ferait  la  guerre,  si  elle  croyait  devoir  s'y  mêler,  à  ses  risques 
et  périls.  »  Il  ne  semble  pas  qu'il  y  ait  rien  eu  de  plus  précis  qu'une  conversation 
entre  le  prince  Charles  et  GortschakofT  à  Plolesti,  au  début  de  juin  :  «  Le  chance- 
lier reconnut  que  la  Roumanie  avait  besoin  des  bouches  du  Danube  pour  son  dé- 
veloppement économique  et  politique  ;  mais  il  réclama,  pour  la  Russie,  U  bras  de 
Kilia  {en  Bessarabie)  que  le  traité  de  1.^56  avait  cédé  aux  Principautés.  Le  prince 
répondit  que  le  moment  n'était  pas  venu  d'agiter  ces  questions  :  c'était  seulement 
après  une  campagne  glorieuse  qu'il  pouiTait  être  question  de  l'élargissement  des 
frontières...  »  (Witte,  p.  299).  A  partir  du  mois  d'août,  les  Russes  sollicitèrent,  au 
contraire,  l'intervention  immédiate  de  la  Roumanie.  Les  ministres  roumains 
é^aient  d'avis  d'ajourner  encore  ;  c'est  le  prince  qui,  appuyé  fortement  par  Bra- 
tiano,  trancha  et  prit  sur  lui  la  responsabilité  de  l'entrée  en  campagne  (p.  312). 

(2)  La  Guerre,  préface  de  Guy  de  Maupassant  (1889). 


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^LE   C0M6RÂ8   DE  BERUN.  263 

Les  Turcs  n'avaient  pas  su  tirer  parti  du  répit  inespéré  que 
leur  laissait  l'admirable  défense  de  Piewna.  En  Asie,  leur  posi- 
tion n'était  pas  meilleure.  Mouktar  pacha,  après  ses  premiers 
succès,  au  lieu  de  les  confirmer  par  une  offensive  vigoureuse, 
s'était  contenté  de  harceler  l'ennemi  :  celui-ci  s'était  reformé;  le 
grand-duc  Michel  et  Loris  Mélikoff  avaient  reçu  de  puissans  ren- 
forts. En  octobre,  ils  attaquent  le  général  turc,  retranché  en  avant 
de  Kars;  ils  le  battent  et  le  repoussent  en  Arménie.  Kars  est 
investi  pour  la  seconde  fois;  pendant  un  mois,  après  une  série 
d'alertes  qui  épuisent  la  garnison,  montant  à  20000  hommes, 
celle-ci  essaye  de  s'échapper;  elle  est  enveloppée  et  faite  prison- 
nière. La  ville  elle-même,  qu'on  eût  crue  imprenable,  est 
emportée  par  un  assaut  héroïque.  Les  Turcs  se  replient  sur 
Erzeroum.  Mouktar  pacha  est  rappelé  en  Europe  avec  une 
partie  de  ses  troupes.  La  chute  d'Erzeroum  n'était  plus  qu'une 
question  de  temps  quand  intervint  l'armistice. 

L'hiver  n'avait  pas  interrompu  la  campagne  en  Europe. 
Piewna  tombé,  rien  n'arrêtera  plus  la  marche  en  avant  des 
armées  russes.  Malgré  des  épreuves  terribles,  malgré  les  glaces, 
les  neiges,  un  froid  exceptionnel,  au  prix  de  souffrances  et  de 
privations  inouïes,  elles  franchissent  les  '  Balkans  par  toutes  les 
passes. 

C'est  un  mouvement  magnifique  sur  l'immense  largeur  de  la 
péninsule.  Â  l'ouest,  les  Monténégrins  poussent  les  Turcs  devant 
eux;  ils  occupent  Antivari,  le  10  janvier,  et  assiègent  Scutari  ; 
plus  en  avant,  l'armée  serbe,  qui  est  entrée  en  ligne,  gagne  la 
victoire  de  Pirot  et  s'empare  de  Nisch;  plus  au  centre  encore, 
le  général  Gourko  est  vainqueur  à  Taschkesen  et  passe  la 
ligne  des  montagnes  dans  les  premiers  jours  de  janvier. 
Radetzki,  combinant  son  mouvement  avec  Mirsky  et  Skobeleff, 
cerne  et  fait  prisonnier  Wessel  pacha  qui  défendait  la  passe  de 
Chipka  avec  une  armée  de  30  000  hommes. 

Nous  renonçons,  dit  un  témoin  oculaire,  à  décrire  Tenthousiasme  qui, 
au  reçu  de  cette  nouvelle,  éclata  dans  tout  le  quartier  général.  Le  grand- 
duc  sortit  de  chez  lui  en  criant  hourrah  !  et  on  annonçant  la  grande  nou- 
Telle.  Des  milliers  de  voix  firent  écho  à  ses  cris,  et  bientôt  ce  ne  fut  plus 
qu'un  immense  vacarme  où  se  mêlaient  les  chants  et  les  acclamations, 
tandis  que  la  mugiquc  jouait  l'hymne  national  :  Bojié  tzaria  Krani 
(9  janvier). 

C'était  la  fin  soudaine  et  presque  imprévue  de  tant  d'angoisses 

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26i 


REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


ot  de  tant  de  maux.  Toutes  les  routes  de  Gonstantinople 
s'ouvraient  à  la  fois.  En  même  temps,  la  Grèce  prenait  part  aux 
hostilités,  et  son  armée  entrait  en  Thessalie. 

La  Turquie,  qui  avait  compté,  jusqu'à  la  fin,  sur  \me  inter- 
vention militaire  des  puissances  et  notamment  de  l'Angleterre , 
était  à  la  discrétion  de  l'ennemi.  Le  sultan  demande  un  armis- 
tice. Le  grand-duc  Nicolas  ne  consent  &  négocier  que  si  l'ar- 
mistice pose  les  bases  des  préliminaires  de  la  paix.  La 
marche  en  avant  des  Russes  se  précipite.  Il  s'agit  de  mettre  les 
diplomates  en  présence  de  faits  accomplis.  Dès  le  15  décem- 
bre 1877,  lord  Derby  avait  fait  savoir  par  écrit,  au  comte  Schou- 
waloff,  que  l'Angleterre  s'opposerait  h  l'entrée  des  troupes  russes 
à  Gonstantinople.  Gourko  poursuit  ses  succès  malgré  l'ouver- 
ture des  négociations  :  après  une  bataille  de  trois  journées,  il 
écrase  l'armée  de  Suleyman  pacha,  dernière  ressource  du  sultan, 
h  Philippopoli  (15  janvier). 

Mehemet-Ali  ne  songe  même  pas  à  défendre  Andrinople 
puissamment  fortifiée.  Il  s'enfuit.  Le  20  janvier,  le  colonel 
Stroukoff  entre  dans  la  ville,  à  la  tête  d'un  détachement  de 
cavalerie.  «  La  panique  était  telle  que  les  chefs  turcs  avaient 
renoncé  à  toute  résistance;  ils  ne  songeaient  qu'à  sauver  leur 
vie.  » 

Toute  l'armée  russe  se  forme  en  pointe  pour  fondre,  d'un 
commun  élan,  sur  Andrinople.  Cette  fois,  le  triomphe  est  irré- 
sistible. 

L'avant-garde  fait  en  seize  jours,  à  travers  la  neige  et  la  boue,  et  tout 
en  se  battant,  une  marche  de  350  kilomètres.  Les  pertes  étaient  immenses. 
Sur  5  000  hommes  qui  étaient  partis  de  Sofia,  2  500  à  peine  arrivèrent  à 
Andrinople  sans  chaussures  et  sans  uniforme. 

Le  31  janvier,  jour  où  l'armistice  fut  signé  à  Andrinople, 
les  armées  russes  couvraient  les  approches  de  la  capitale  turque, 
de  Rodosto  à  Silivri.  Cette  marche  triomphale  remplissait  de 
joie  et  d'orgueil  la  Russie  qui,  un  instant,  avait  tremblé  pour  sa 
puissance  et  pour  sa  grandeur. 

Maintenant,  les  soldats  passaient  la  main  aux  diplomates. 

Ces  épreuves,  ces  sacrifices  énormes  (1),  tout  cela  serait-il  en 
pure  perte?  Quelqu'un  tenterait-il  d'arracher  au  vainqueur  sa 

(i)  On  évalne  la  mortaUté  des  armées  russes,  pendant  cette  guerre,  à 
80  000  hommes. 


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LE   CONGRÈS   DE   BERLIN.  265 

proie?  L'objectif  sacré  de  la  campagne,  c'était  Sainte-Sophie; 
l'Empereur  avait  dit  au  grand-4uc  :  «  Constantinople!...  »  L'er- 
reur de  quatre  siècles  allait-elle  être  réparée,  les  chrétientés 
d'Orient,  délivrées?  Qui  s'élèverait  contre  la  parole  du  tsar 
libérateur  et  victorieux  ? 

En  Europe,  les  puissances  étaient  déçues,  irritées.  Mais  c'était 
à  qui  ne  bougerait  pas.  La  concordance ,  des  événemens  doit 
être  signalée  :  en  France,  les  républicains  arrivent  au  pouvoir  ; 
en  Italie,  M.  Crispi.  Victor-Emmanuel  meurt,  bientôt  le  Pape. 
Le  prince  de  Bismarck  se  tait,  mais  il  travaille.  C'est  l'heure  où 
il  négocie  un  projet  de  voyage  de  M.  Gambetta  à  Berlin.  Il 
contient  l'Autriche,  anxieuse  de  ce  qui  se  passe.  Il  n'est  pas  sans 
communications  avec  l'Angleterre.  Dans  les  premiers  jours  de 
l'année  1878,  le  comte  Munster,  ambassadeur  d'Allemagne  à 
Londres,  esprit  très  positif  et  très  froid,  est  Thôte  de  lord  Derby 
à  la  campagne  :  longs  entretiens.  Midhat  pacha  est  à  Londres. 
Lord  Derby,  selon  sa  méthode,  patiente  toujours  :  il  ne  voudrait 
pas  se  lancer  seul.  Il  attend  que  rAutriche-Hongrie,  dont  il  se 
méfie  encore,  prenne  les  devans. 

,  L'opinion  publique  anglaise  est  aux  champs.  Il  est  dans  la 
nature  des  choses  que  ce  soit  le  Parlement  britannique  qui 
allume  les  feux.  Le  15  janvier,  jour  où  les  plénipotentiaires 
turcs  quittent  Constantinople  pour  se  rendre  au  quartier  général 
russe,  un  débat  s*engage  à  la  Chambre  des  communes.  Un  enfant 
terrible,  qui  fut  souvent  un  précurseur,  sir  Charles  Dilke,  pro- 
pose que  l'Angleterre,  sans  tant  de  façons,  prenne  sa  part  du 
gâteau  et  s  adjuge  TÉgypte.  Une  telle  proposition  parait  scan- 
daleuse :  sir  Charles  Dilke  est  fort  mal  reçu  (1).  Lord  Beacons- 
field  prononce  un  discours  hautain  et  presque  menaçant.  Cepen- 
dant, lord  Derby  pense  qu'on  peut  négocier  encore. 

Abandonnant  le  terrain  des  intérêts,  il  rend  publique  la  noti- 
fication qu'il  a  faite  à  la  Russie,  à  savoir  que  toute  convention 
modifiant  les  traités  de  Paris  (1856)  et  de  Londres  (1871)  est  un 
acte  européen  et  doit  être  soumis  aux  puissances.  La  déclaration 
a  été  faite  simultanément,  à  Saint-Pétersbourg,  par  les  cabinets 
de  Londres  et  de  Vienne.  Quant  à  l'occupation  de  Constanti- 
nople, le  gouvernement  britannique  demande  qu'aucune  force 
russe   ne   soit  envoyée  dans   la  péninsule  de  Gallipoli.  Pour 

(i)  Mémorial  diplomatique,  année  1878  (p.  47]. 

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266  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

appuyer  cette  manière  de  voir,  ordre  est  donné  à  la  flotte  anglaise 
le  25  janvier,  de  quitter  la  baie  de  Smyrne  pour  gagner  les  Dar- 
danelles et,  sauf  avis  contraire,  de  se  porter  ensuite  jusqu'à 
Constantinople. 

Les  deux  adversaires  sont  face  à  face. 

L'Europe  entière  est  en  alarme.  La  guerre  parait  inévitable... 

Pendant  une  quinzaine  de  jours,  ce  fut  une  confusion  et  une 
déroute  des  esprits  qui  se  compliquaient  encore  du  désarroi 
gouvernemental  en  Angleterre.  Dans  le  Cabinet  même,  la  dis- 
corde était  au  comble.  Lord  Garnarvon  avait  déjà  quitté  le  mi*- 
nistère,  lord  Derby  avait  offert  sa  démission  sur  la  première  idée 
du  déplacement  de  Tescadre.  L'opinion  était  incertaine  :  après 
la  campagne  de  M.  Gladstone,  ce  n'était  pas  sans  une  sorte  de 
honte  qu'on  soutenait  le  gouvernement  responsable  des  «  atro- 
cités bulgares.  »  L'Autriche-Hongrie  marchait  à  pas  comptés  ;  la 
France  s'abstenait.  ' 

Les  conditions  de  l'armistice,  signées  à  Andrinople,  le  31  jan^ 
vier,  sont  communiquées  aux  puissances.  M.  Layard,  ambassa- 
deur d'Angleterre  à  Gonstantinople,  dont  l'autorité  fut  décisive 
dans  ces  circonstances  mémorables,  critique  les  exigences 
russes  et  déclare  à  son  gouvernement  qu'elles  équivalent  à  la 
destruction  de  l'Empire  turc  en  Europe. 

Le  prince  Gortschakoff,  répondant  à  l'Autriche,  accepte  de 
discuter  la  paix  devant  les  puissances  ;  la  Russie  n'est  plus  aux 
temps  de  Catherine  II,  où  elle  prétendait  traiter  des  affaires  de 
rOrient  seule  à  seul  avec  le  vaincu;  elle  ne  songe  pas  à  renou- 
veler ce  que  Bismarck  a  pu  faire,  grâce  à  elle,  en  1871.  Mais  elle 
voudrait  simplement  «  communiquer  »  le  traité,  non  le  «  sou- 
mettre »  aux  cabinets  européens.  G'est  sur  cette  difficulté  que 
tourne  tout  le  débat.  Le  prince  Gortschakoff  a  inventé  une 
(c  phrase  ronflante  »  pour  échapper  aux  objui^tions  vaguement 
comminatoires  de  lord  Derby  :  «  Que  l'on  s'en  tienne^  écrit-il,  à 
réclamer  la  liberté  d'action  et  la  liberté  d'appréciation.  »  Il  ne 
sort  pas  ie  là(l). 

Pendant  que   les   pourparlers  de  l'armistice   traînaient  au 
quartier  général,  l'armée  russe  a  complété  sa  victoure,  elle  a 
débordé  sur  toute  la  péninsule  ;  elle  avance  à  marches  forcées; 
elle  occupe  les  environs  de  Constantinople,  les  ports  de  la  Mer- 
Ci)  Mémoires  inédils  du  comle  Schouwaloff. 


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LE  CONGRÈS   DE    BERLIN.  267 

Noire;  elle  s'approche  du  Bosphore  d'une  part,  et  des  Dardauelles 
d'autre  part.  Il  s'en  faut  de  quelques  jours,  de  quelques  heures 
peut-être,  que  l'Empire  turc  ne  soit  anéanti  en  Europe  par  la 
conquête  de  sa  capitale.  La  victoire  entraîne  les  vainqueurs  au 
delà  de  leurs  ambitions  et  de  leurs  volontés.  La  ville  prise,  ils 
ne  seront  plus  les  maîtres  de  l'abandonner.  Pour  répondre  à 
l'envoi  de  l'escadre  anglaise,  l'armée  russe  s'installe  sur  les 
hauteurs  qui  dominent  Constantinople,  à  San-Stetano. 

L'heure  qui  sonnait  était  l'heure  du  prince  de  Bismarck.  Du 
fond  de  l'exil  volontaire  où  il  s'était  blotti,  parmi  ses  tortures 
physiques  et  ses  cruelles  insomnies,  il  l'avait  attendue  fiévreuse-* 
ment.  Il  l'avait  prévue.  Il  s'y  était  préparé.  L'Europe  avait  les 
yeux  tournés  vers  lui.  Lui  seul  pouvait,  maintenant,  prononcer 
le  guos  ego. 

Il  sortit  de  sa  retraite  et  de  son  long  mutisme  par  une  pro- 
position qui  l'introduisait,  en  arbitre,  &  la  pointe  extrême  de  la 
négociation.  Il  avait  conseillé,  dès  le  début  de  février,  que  la 
flotte  anglaise  s'arrêtât,  en  même  temps  que  les  opérations  russes 
seraient  suspendues  :  ayant  ainsi  obtenu  un  moment  de  détente, 
—  dans  le  ^Hence  de  l'Europe,  aux  écoutes  d'une  voix  qui  l'ar- 
raohera  è  ses  inquiétudes,  il  parle.  Il  expose  devant  le  Reichstag 
ce  qu'il  voit,  ce  qu'il  pense,  ce  qu'il  veut  (19  février).  Initiative 
singulièrement  hardie  qui,  pour  la  première  fois  peut-être,  fait, 
de  l'œuvre  diplomatique,  une  œuvre  de  lumière  et  lui  donne 
les  avantages  d'une  publicité  réfléchie  et  calculée.  Cet  étonnant 
discours,  le  débat  dont  ce  môme  discours  est  le  couronnement, 
forment,  dans  leur  ensemble,  un  des  actes  les  plus  considérables 
de  l'histoire  moderne,  puisqu'ils  proclament  la  situation  et  le 
rôle  de  l'Allemagne  en  Europe,  puisque,  entre  tous  les  pro- 
blèmes qui  sollicitent  l'avenir,  ils  fixent  des  positions  qui  étaient 
restées,  jusque-là,  incertaines.  La  tournure  que  prendront,  pour 
de  longues  années,  les  affaires  du  monde,  même  la  défaite  des 
Russes  à  Moukden,  même  la  lointaine  concurrence  de  l'Angle- 
terre et  de  l'Allemagne,  ont  leurs  origines  là. 

C'est  ce  discours  du  «  monstre,  »  que  lut  avec  tant  d'émotion 
M.  Gambetta  :  car  il  eut  aussi  son  retentissement  sur  l'histoire 
intérieure  et  sur  l'histoire  extérieure  de  la  République  française. 
Dans  la  balance  des  peuples,  tout  est  rapport  et  valeur.  La 
France  de  l'expansion  coloniale  et  de  l'alliance  russe,  par  la 
nécessité  où  fut  M.  de  Bismarck  de  choisir  et  de  se  déclarer 


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268  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

en  1878,  dut  se  prononcer  à  son  tour.  L'avenir  de  la  Russie,  de 
TÂngleterre,  de  la  France,  de  toutes  les  grandes  puissances  était 
fonction  de  la  détermination  prise  par  rAUemagne,  à  ce  carre- 
four de  la  Destinée. 

Oui,  c'est  rAUemagne  qui  décide;  et,  pour  qu'on  n'en  ignore, 
la  thèse  «  allemande  »  est  développée,  avec  une  force  et  une 
clairvoyance  singulières,  par  l'adversaire  parlementaire  du  prince 
de  Bismarck,  par  «  l'avocat  du  diable,  »  dont  la  parole  alternée 
est  nécessaire  pour  compléter  la  pensée  que  la  harangue  offi- 
cielle suppose  et  sous-entend.  M.  Windthorst,  répondant  à  la 
phrase  légendaire  sur  a  les  os  d'un  grenadier  poméranien,  »  dit  : 

Je  ne  trouve  pas  les  intérêts  de  rAUemagne  si  réduits  que  l'on  nous  dit 
dans  ce  conflit...  Mon  opinion  est  qu'il  s'agit,  dans  cette  question  orientale, 
de  la  grande  question,  si  pleine  de  conséquences  pour  l'avenir  :  lequel  des 
deuxélémens  ou  germanique  ou  slave  doit  dominer  le  monde  {Cris:  —  «  C'est 
très  vrai  !»)...  Nous  devons  embrasser  Fintérôt  allemand  dans  son  univer- 
salité. 

Le  discours  de  M.  Windthorst  est  «  pangermaniste  »  au  delà 
de  tout  ce  que  l'on  pouvait  supposer  alors,  jusques  et  y  com- 
pris l'intervention  allemande  à  Constantinople.  Que  répond  le 
prince  de  Bismarck  ? 

On  lui  fait  la  partie  belle  :  il  se  pose  en  modérateur.  Il  rap- 
pelle l'opinion  allemande  à  la  réserve,  au  sentiment  de  la  me- 
sure. Son  admirable  force,  —  h  cette  heure  où,  installé  depuis 
sept  ans  dans  son  succès,  il  est  en  possession  de  tous  ses  moyens, . 
—  est  de  distinguer,  en  pleine  lutte  et  polémicjue,  répliquant  à  des 
adversaires  qui  abondaient  dans  son  sens,  de  distinguer  les 
nuances,  de  marquer  les  limites,  d'établir  les  degrés  et  les  pré- 
cisions qui  lui  garderont  sa  physionomie  propre  et  lui  laisseront 
toute  autorité  sur  les  hommes  et  sur  les  événemens. 

Le  grand  homme  d'État,  dans  ce  discours  énorme  et  diffus, 
dense  de  matière  et  gonflé  de  pensée  contenue,  produit  le  véri- 
table chef-d'œuvre  du  diplomate  parlementaire;  jouant  au  plus 
près,  sans  se  découvrir,  il  avance  vers  le  but,  graduellement,  par 
un  chemin  d'approche  savamment  échelonné.  Il  sollicite  l'ave- 
nir et  lui  ouvre  ses  voies  par  la  façon  ingénieuse  dont  il  explique 
le  présent. 

Un  exposé  rapide  fait  connaître  les  conditions  de  l'armistice, 
telles  qu'elles  viennent  d'être  communiquées  officiellement  aux 


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LE   CONGRÈS    DB   BERLIW.  209 

puissances  :  une  vaste  Bulgarie  à  demi  indépendante,  constituée 
selon  les  proportions  indiquées  par  la  conférence  de  Constanti- 
nople  ;  l'indépendance  du  Monténégro,  de  la  Serbie  et  de  la  Rou- 
manie ;  des  réformes  établissant  ime  sorte  d'autonomie  en  Bosùie 
et  en  Herzégovine  ;  une  indemnité  de  guerre  soit  territoriale, 
soit  pécuniaire.  Quant  h  la  question  des  Détroits,  un  engage- 
ment général  et  vague  de  la  Turquie  : 

Sa  Majesté  le  Sultan  conviendrait  de  s'entendre  avec  Sa  Majesté  l'empe- 
reur de  Russie  pour  sauvegarder  les  droits  et  les  intérêts  de  la  Russie  dans 
les  détroits  du  Bosphore  et  des  Dardanelles. 

Ces  conditions  qui  ont  causé  un  si  grand  émoi  en  Angle- 
terre, le  chancelier  les  passe  en  revue  avec  une  indifférence 
hautaine.  L^Allemagne  n'a,  dans  tout  cela,  qu'un  intérêt  :  empê- 
cher un  conflit  où  serait  engagée  presque  fatalement  l'Autriche' 
Hongrie.  Ménager  les  intérêts  de  l'Autriche-Hongrie,  telle  est  la 
pensée  qui  ne  quitte  pas  un  instant  l'esprit  de  l'orateur.  «  L'al- 
liance des  trois  empereurs  »  est.  jetée,  cette  fois,  franchement, 
par-dessus  bord.  Les  relations  de  l'Allemagne  avec  la  Russie 
sont  plus  sûres,  assure-t-on,  et  plus  fidèles  que  jamais;  le  prince 
Gortschakoff  est  louange  avec  une  emphase  où  l'on  sent  la  griffe 
d'une  formidable  ironie.  Les  rapports  de  l'Allemagne  et  de  l'An- 
gleterre sont  expliqués  dans  leurs  nuances  les  plus  finement 
assorties.  Quant  au  rôle  de  l'Allemagne  entre  les  puissances,  — 
ce  il  ne  peut  être  celui  d'un  juge  de  paix  ou  d'un  arbitre,  mais, 
tout  au  plus,  celui  d'un  médiateur  et  d'un  honnête  courtier  qui 
veut  mener  réellement  une  affaire  à  bonne  fin.  » 

Tout  est  ainsi  lénifié,  édulcoré,  enrobé  dans  cette  abondante 
et  savante  préparation  :  c'est  un  discours  balancé,  que  les  jour- 
naux anglais  qualifieront  le  lendemain  a  d'étendu  et  de  nua- 
geux. »  Trois  fois,  le  prince  de  Bismarck  a  parlé,  trois  fois  il 
a  enroulé  et  déroulé  les  plis  et  les  replis  de  son  argumentation 
captieuse,  avec  les  subterfuges  et  les  entrelacemens  de  ses  anec- 
dotes, de  ses  aphorismes,  de  ses  brutalités  habituelles;  il  a  saisi 
et  troublé  son  auditoire  et  l'Europe  pour  pouvoir,  enfin,  au  mi- 
lieu de  cette  étrange  et  profonde  verbosité,  glisser  la  phrase  qui 
tranche  le  nœud  du  débat  européen,  non  sans  accepter  le  risque 
que  cette  même  phrase  fait  courir  à  son  pays. 

Voici  la  phrase:  «...  Ce  qui  sera  un  changement  apporté 
aux  stipulations  de  1856  aura  besoin^  sans  doute,  de  la  sanction 


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270  REVUE   1>ES    DEUX   MONDES. 

des  puissances  signataires...  »  Par  ces  simples  mots,  le  chanc 
lier  allemand  rend,  publiquement,  leur  pleine  validité  aux  si 
pulations  du  traité  de  Paris,  et  il  soumet,  par  conséquent,  an 
verdict  des  puissances,  les  victoires  de  la  Russie. 
Et  voici,  maintenant,  l'acceptation  du  risque  : 

Messieurs,  il  y  a,  en  Russie,  des  partis  considérables  qui  n'aiment  point 
rAllemagne  et  qui,  heureusement,  ne  sont  pas  au  gouvernail...  Comment 
parleraient-ils  à  leurs  compatriotes,  eux  et  peut-ôtre  d'autres  gens,  peut- 
être  aussi  d'autres  hommes  d'État,  qui,  aujourd'hui  encore,  ne  sont  pas  nos 
ennemis  déclarés?...  Ils  diraient  :  Cest  notre  intime  ami,  Tami  duquel  nous 
croyions  pouvoir  attendre  un  retour  des  anciens  services  rendus  ;  c'est 
r Allemagne,  absolument  désintéressée  en  Orient  qui  vient  tirer,  derrière 
notre  dos,  non  pas  Tépée,  mais  le  poignard. 

Ces  hommes  d'État  qui,  «  aujourd'hui  encore  ne  sont  pas  nos 
ennemis  déclarés  »  (et  les  mots  sont  soulignés  dans  le  texte 
officiel),  quels  sont-ils,  si  ce  n'est  Gortschakoff  dont  on  détruit 
toute  l'œuvre,  le  parti  pansiaviste,  en  un  mot,  tous  ces  Russes 
qiii,  en  raison  du  choix  fait,  à  Berlin,  entre  la  Russie  et  TAu- 
triche-Hongrie,  se  retourneront  bientôt  vers  l'alliance  française? 

Bismarck,  donc,  va  au-devant  du  reproche.  Il  le  précise  lui- 
même,  bravement,  pour  y  répondre,  pour  y  parer,  pour  l'écarter, 
si  possible,  par  sa  franchise  même.  Mais  les  situations  sont  plus 
fortes  que  les  habiletés.  La  phrase  évoquant  les  traités  de  1856 
a  décidé.  M.  Windthorst,  réfuté  vivement  et  même  violemment 
dans  la  forme,  n'est  pas,  au  fond,  plus  carrément  pangermaniste 
et  anti-slave.  Peut-ôtre  n'eût-il  pas  manié  si  sûrement,  «  non  pas 
Tépée,  mais  le  poignard.  » 

La  Russie  est  avertie  ;  mais  elle  ne  peut  plus  reculer  main- 
tenant. Elle  a  accepté  non  seulement  l'idée  d'une  conférence, 
mais, obéissant  peut-être  aune  nouvelle  suggestion  de  la  vanité 
de  Gortschakoff,  elle  a  manifesté  ses  préférences  pour  un  Con- 
grès. Le  Congrès  aura  lieu  en  Allemagne  et  sous  la  présidence 
du  prince  de  Bismarck.  Il  aura  les  cartes  en  main. 

Cependant  la  Russie  poursuit  ses  négociations  secrètes  avec 
la  Turquie,  négociations  qui  exaspèrent  l'Angleterre,  habituée 
à  tout  savoir  et  qui  est  tenue  dans  l'ignorance  et  l'anxiété  de 
cette  «  paix  souterraine,  »  subterranean  peace;  les  pourparlers 
aboutissent  enfin,  le  3  mars,  aux  préliminaires  de  San-Ste- 
fano. 

Ce  traité  précise  et  renforce  encore  les  conditions  connues  de 


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LE   CONGRÈS   DE   BERUN.  271 

rarmistice.  Un  Monténégro  indépendant,  triplé,  avec  deux  ports 
sur  la  mer  Adriatique  ;  une  Serbie  indépendante  et  légèrement 
accrue;  une  Roumanie  également  indépendante,  augmentée  de 
la  Dobroutcha,  mais  rétrocédant,  en  échange,  la  Bessarabie  à  la 
Russie  ;  une  Bulgarie  puissante,  s'étendant  du  Danube  à  la  Thes- 
salie,  de  la  mer  Egée  à  la  Mer-Noire,  ne  laissant  à  la  Turquie, 
en  Europe,  que  Gonstantinople  et  Salonique  avec  des  territoires 
msignifians  ou  sans  communication  les  uns  avec  les  autres,  que 
par  la  mer;  cette  Bulgarie  placée,  pour  longtemps,  avec  un 
prince  autonome,  sous  la  haute  protection  de  la  Russie;  la 
Russie  gagnant,  en  Asie,  le  port  de  Batoum  et  des  territoires 
importans  en  Arménie;  des  stipulations  favorables  pour  les 
pèlerins  et  moines  russes  circulant  dans  TEmpire;  pour  la 
Bosnie  et  Herzégovine,  pour  l'Arménie,  pour  la  Crète,  une 
demi-autonomie  avec  une  sorte  de  droit  d'ingérence  de  la  Russie 
dans  les  affaires  intérieures  de  ce  qui  reste  de  la  Turquie  ;  une 
indemnité  de  guerre  de  300  millions  de  roubles,  et  enfin,  en  ce 
qui  concerne  les  Détroits,  une  clause  les  ouvrant,  en  temps  de 
paix  comme  en  temps  de  guerre,  aux  navires  marchands  russes 
et  neutres  se  dirigeant  vers  les  ports  russes. 

A  diverses  reprises,  il  est  vrai,  l'acte  prévoit  une  interven- 
tion, une  sanction  ou  une  collaboration  des  puissances,  mais 
toujours  sur  des  points  spéciaux,  non  sur  l'acte  en  général. 
Gortschakoff,  en  pesant  minutieusement  les  termes  du  traité, 
n'a  pas  abandonné  sa  phrase  «  sur  la  liberté  d'action  et  la  liberté 
d'appréciation.  »  Il  cède  dans  la  forme,  mais  tient  ferme  au 
fond.  L'acte  est  signé,  au  nom  de  la  Russie,  par  le  général  Igna- 
tieff  (ce  nom  dit  tout)  et  par  M.  de  Nelidoff  ;  au  nom  de  la  Tur- 
quie, par  Safvet  pacha  et  Sadoullah  bey. 

Publié  au  lendemain  des  déclarations  du  prince  de  Bismarck, 
après  les  réserves  de  l'Autriche  et  les  injonctions  de  l'Angleterre, 
il  accule  tout  le  monde  à  une  impasse. 

En  Angleterre,  il  y  eut  un  sursaut.  On  vit  se  produire,  sou- 
dain, un  de  ces  mouvemens  où  la  colère  s'allie  au  sang*froid  et 
par  lesquels  la  nation  anglaise  manifeste  qu'elle  est  résolue  à 
«  donner,  »  s'il  le  faut,  et  à  charger  à  fond  derrière  ses  chefs.  Ces 
mouvemens,  spontanés  et  disciplinés  à  la  fois,  comptent  parmi 
les  plus  beaux  phénomènes  de  l'histoire  et  ils  expliquent  la 
grandeur  de  l'Angleterre,  Même,  dans  leur  unanimité  drama- 
tique, il  y  a  de  la  tactique  et,  comme  on  dit,  du  bluff.  Prenez 


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^'^'mn 


272  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

garde,  pourtant  ;  car  la  partie  se  joue  sérieusementi  et  on  ira, 
au  besoin,  jusqu'au  bout.  Lord  Beaconsfield  ordonne  la  mobili- 
sation de  la  réserve.  On  envoie  des  troupes  indiennes  à  Port- 
Saïd.  Lord  Derby,  emporté  par  la  lame,  est  forcé  de  quitter  le 
cabinet  (28  mars). 

Il  est  remplacé  par  lord  Salisbury.  Celui-ci  est  dans  la  main 
de  lord  Beaconsfield.  Avec  plus  d'énergie  et  de  finesse,  il  est 
moins  solide  peut-être  et  moins  calme  que  lord  Derby.  Il  suit 
davantage  le  courant  de  l'opinion.  Il  lance  sa  fameuse  circulaire 
du  1«^  avril  qui,  dans  une  véritable  imprescience  des  faits  futurs, 
dresse  à  plaisir  le  fantôme  slave  sur  les  Balkans,  sans  aperce- 
voir le  péril  allemand.  Lord  Salisbury  et  lord  Beaconsfield  sont 
rentrés  dans  l'orbite  de  Bismarck,  et  pour  longtemps. 

'  En  présence  de  la  combinaison  si  longtemps  écartée  par  lord 
Derby  :  Angleterre,  Autricbe-Hongrie,  Allemagne,  —  la  Russie 
est  bien  obligée  de  céder.  Mais  il  y  a  la  manière.  Gortschokoff 
recule  pied  à  pied.  Il  accable  le  monde  diplomatique  de  ses  cir- 
culaires dont  lord  Beaconsfield  dit,  insolemment,  dans  un  dis- 
cours aux  Lords  :  «  Il  eût  été  difficile  à  l'oracle  de  Delpbes  lui- 
même  d'être  à  la  fois  plus  obscur  et  plus  solennel.  » 

C'est,  à  ce  moment,  dans  toute  la  presse  européenne,  un 
toile  contre  la  Russie  ;  preuve  frappante  de  la  force  que  la 
maîtrise  de  l'opinion  donne  à  l'Angleterre.  Par  les  dépêches, 
par  les  journaux,  par  la  polémique,  il  se  crée  une  sorte  d'atmo- 
sphère anglaise,  dont  la  pression  devient  peu  à  peu  irrésistible. 
Consciemment  ou  inconsciemment,  tout  le  monde  pousse  dans 
le  même  sens.  Avec  l'Angleterre,  les  parties  qui  traînent  sont 
des  parties  perdues. 

Reste  h  savoir,  pour  la  Russie,  de  quel  côté  il  lui  sera  le 
plus  avantageux  de  tomber,  soit  du  côté  de  l'Allemagne,  soit  du 
côté  de  l'Angleterre.  Avouer  la  victoire  de  Bismarck,  c'est  re- 
noncer au  fantôme  de  «  l'alliance  des  trois  empereurs,  »  c'est 
détruire  la  plate-forme  de  l'entente  russo-prussienne  sur 
laquelle  on  a  vécu  si  longtemps,  c'est  enregistrer  une  défaite 
bien  pénible  pour  l'amour-propre  de  GortschakofiF,  qui  se  pro- 
clamerait, tout  ensemble,  dupe  et  battu.  Mieux  vaut  la  capitu- 
lation directe  auprès  de  l'ennemi  déclaré.  On  se  tourne  donc 
vers  l'Angleterre. 

Voici  les  faits  :  Bismarck  soutenait  mollement  sa  proposition 
de  c(  retraite  simultanée.  »  C'était,  comme  l'observe  un  témoin, 


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LE   CONGRÈS   DE  BERLIN.  273 

de  la  (c  stratégie  oiseuse  (1).  »  Le  cabinet  de  Londres,  exigeant 
la  communication  entière  du  traité  et  6ortschako£f  s'en  tenant  à 
sa  formule,  on  allait  à  la  rupture  et  peut-être  acceptait-oû  cette 
perspective  assez  philosophiquement  à  Berlin.  C'est  alors  que  le 
comte  P.  Schouwaloff,  ambassadeur  de  Russie  à  Londres,  prit 
sur  lui,  dans  un  entretien  avec  lord  Salisbury,  de  dire  à  celui-ci, 
qu'à  son  avis,  les  deux  puissances  devaient  s'arranger  direc- 
tement et  «  préciser  celles  des  parties  du  traité  de  San-Stefano 
qui  pouvaient  être  maintenues,  celles  qui  pouvaient  être  modi- 
fiées. Si  une  entente  pouvait  s'établir  sur  ce  point,  ajouta  l'am- 
bassadeur, nous  trouverions  une  issue  au  dead-lock^  dans  lequel 
nous  étions  engagés.  » 

La  démarche  tendait  à  détacher  l'Angleterre  du  concert  qui 
s'était  formé  contre  la  Russie,  et  surtout  à  placer  le  prince  de 
Bismarck  en  présence  d'uu  fait  accompli.  L'Angleterre  prenait 
la  main,  si  elle  s'abouchait  avec  l'ambassadeur. 

Lord  Salisbury  réfléchit  pendant  quelques  instans  et  répondit 
à  peu  près  dans  ces  termes  :  «  Si  nous  nous  mettions  à  discuter 
ces  points  comme  vous  le  proposez,  cela  deviendrait  public  ;  et 
nous  ne  voudrions  pas  traiter  avec  vous  isolément,  mais  bien 
de  concert  avec  les  autres  puissances.  »  L'ambassadeur  promit 
que  la  négociation  serait  absolument  secrète;  si  l'examen  entre- 
pris par  le  ministre  et  par  lui  paraissait  satisfaisant,  il  irait,  lui- 
même,  en  informer  Saint-Pétersbourg.  Lord  Beaconsfield  con- 
sulté donna,  avec  entrain,  son  assentiment.  Les  négociations 
durèrent  une  semaine  entre  le  ministre  et  l'ambassadeur.  Elles 
préparèrent  la  convention  secrète  qui  fut  signée  le  30  mai. 
Evidemment,  le  comte  Schouwaloff  n'avait  pu  aller  aussi  loin 
sans  avoir  obtenu  l'autorisation  de  son  gouvernement. 

Les  lignes  générales  de  l'accord  étaient  les  suivantes  :  la 
Russie  consentait  à  réduire  considérablement  les  proportions 
de  la  principauté  de  Bulgarie;  en  fait,  abandonnant  l'idée  du 
démembrement  de  la  Turquie  d'Europe,  elle  laissait  la  vie  à 
l'Empire  ottoman;  par  contre,  l'Angleterre  ne  faisait  plus  d'ob- 
jection au  développement  slave  en  Asie  ;  notamment,  elle  accep- 
tait la  prise  de  possession,  par  la  Russie,  de  Kars  et  du  port  de 
Batoum.  En  outre,  la  Russie  soumettait  l'ensemble  du  traité  de 
paix  au  contrôle  des  puissances  signataires  du  traité  de  Paris. 

(1}  Souvenirs  inédite  du  comte  P.  Scbou-waloff. 

TOMB  XLVII.  —  1908.  18 

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274  R8V1SB  DBB  DKUX  MONDES. 

Ondemauderjait  au  prince  de  Bismarck  de  prendre  l'initiative  de 
réunir  le  Congrès,  sous  la  formule  suivante  :  «  Chacune  des 
deux  puissances, ,  en  acceptant  le  Congrès,  se  déclare,  par  là 
môme,  prête  à  discuter  ions  les  points  du  traité  de  San-Stefano,  » 
Le  comte  Schôuwaloff,  dans  ses  Souvenirs  inédits,  critique 
spirituellement  le  point  de  vue  anglais  : 

Dès  le  début  de  nos  pourparlers,  dit^I,  je  remarquai  que  TobjecUf 
principal  de  l'Angleterre  était  la  séparation  de  la  Bulgarie  en  deux,  avec  la 
ligne  des  Balkans  laissée  au  Sultan,  afin  de  se  défendre  contre  nos  agres- 
sions futures.  Quelque  grave  que  paraissaient  le  changement  de  frontière 
en  Asie  Mineure  et  l'abandon  à  la  Russie  de  Kars,  mais  surtout  de  Batoum, 
la  question  des  Balkans  primait  toutes  les  autres  aux  yeux  du  cabinet  bri- 
tannique. C'était  là  une  faute  que  commettaient  lord  Salisbury  et  lord 
Beaconsfield.  Il  était  évident  que  la  séparation  de  la  Bulgarie  du  Nord  de 
«elle  du  Sud  ne  pouvait  être  que  factice,  môme  avec  la  défense  des  Balkans 
entre  les  mains  des  Turcs,  et  je  me  rappelle  avoir  proposé  à  lord  Salisbury, 
lorsqu'U  cherchait  des  dénominations  pour  ces  deux  Bulgaries,d'en  appeler 
l'une  la  Bulgarie  satisfaite,  l'autre  la  Bulgarie  mécontente. 

Les  événemens  se  chargèrent,  en  effet,  de  réduire  bientôt  à 
néant  cette  combinaison  des  diplomates  britanniques. 

L'accord  une  fois  conclu  secrètement  entre  la  Russie  et 
TÂngleterre,  l'ambassadeur  quitte  Londres  et  se  rend  droit  à 
Friederichsruhe  :     v 

Le  chancelier  fut  très  surpris  lorsque  je  le  mis  au  courant  de  mes  ar- 
rangemens  avec  les  ministres  anglais.  11  se  montra,  de  prime  abord,  fort 
préoccupé  de  ce  que  nous  avions  négocié  avec  l'Angleterre  au  lieu  de  traiter 
avec  l'Autriche,  ce  qui  avait  particulièrement  l'air  de  lui  déplaire.  Je  ré- 
pondis au  prince  qu'il  était  de  notre  intérêt  évident  de  négocier  avec  celle 
des  puissances  qui  était  la  plus  disposée  à  nous  déclarer  la  guerre,  celle 
dont  les  flottes  étaient  toutes  prêtes.  De  plus,  ce  n'était  pas  l'Autriche, mais 
bien  l'Angleterre  qui  nous  contestait  la  possession  de  Kars  et  de  Batoum. 
Or,  le  sentiment  public,  en  Russie,  se  prononçait  pour  l'annexion  de  ces 
deux  points  avec  autant  d'ardeur,  qu'il  avait,  en  1870,  réclamé,  en  Alle- 
magne, l'annexion  de  l'Alsace.  Le  prince  de  Bismarck  se  montra  excessive- 
ment surpris  aussi  en  apprenant  que  l'Angleterre  consentait  à  nous  céder 
Kars  et  Batoum  ;  il  ne  trouvait  pas,  avec  raison,  que  cette  concession  pût 
s'accorder  avec  le  langage  et  les  déclarations  de  lord  Salisbury,  depuis 
qu'il  avait  pris  le  portefeuille  des  Affaires  étrangères.  Le  prince  crut  même 
à  un  malentendu;  je  dus,  pour  le  convaincre,  lui  relire  deux  fois  les  notes 
que  j'avais  prises  pendant  mon  entretien  avec  le  foreign  secretary.  Le 
prince,  qui  était  malade,  se  leva,  agité,  fit  quelques  pas  et  me  dit  :  <c  —  Eh 
bien  I  dans  ce  cas,  vous  avez  eu  raison  de  négocier  avec  l'Angleterre.  Elle 
vous  aurait  fait  la  guerre  toute  seule,  tandis  que  l'Autriche  ne  vous  l'au- 
rait déclarée  qu'avec  des  alliés...  » 


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LE  CONGRÈS   DE  BEEUN.  276 

Quand  on  réfléchit  à  la  portée  de  ce  mot  :  «  avec  des  alliés^  » 
—  et  il  s'agit  nécessairement  de  l'Allemagne,  —  on  aperçoit  la 
profondeur  des  sentimens  cachés  dans  Tàme  du  Poméranien; 
on  devine  aussi  par  quel  effort  sur  soi-même  l'homme  d'État 
prenait  son  parti,  séance  tenante,  devant  le  fait  accompli. 

Le  prince  youlut  introduire  quelques  modifications  dans  la  rédaction 
de  la  formule  qui  devait  réunir  le  Congrès.  Je  le  priai  de  n'en  rien  faire» 
sachant  quelles  difficultés  il  y  a  de  changer,  ateo  les  ministres  anglais,  une 
rédaction  une  fois  acceptée.  Ils  y  voient  tout  de  suite  des  sous-entendus  et 
de  la  mauvaise  foi.  Le  prince  céda  à  ma  demande  et,  en  général,  il  me 
promit  son  appui  le  plus  sincère  et  le  plus  loyal.  En  traversant  Berlin,  je 
me  présentai  à  l'empereur  d'Allemagne,  qui  ine  fit  part  des  mêmes  craintes 
que  son  chancelier  touchant  une  entente  directe  avec  l'Angleterre  et  ma* 
nifesta  également  une  grande  surprise  en  apprenant  que  celle-ci  conseikti* 
jait  à  nous  voir  preçdre  Kars  et  Batoùm. 

n  y  avait  «  surprise,  »  en  effet. 

A  Saint-Pétersbourg,  l'ambassadeur  n'avait  qu'à  enfoncer 
une  porte  ouverte.  Tout  le  monde  criait  :  «  La  paix,  la  paix  !  » 
Les  deux  commandans  en  chef,  le  grand-duc  Michel  et  le  grand- 
duc  Nicolas  dépeignaient  en  termes  lamentables  la  situation  de 
leurs  armées  ;  les  finances  étaient  embarrassées,  le  soldat  épuisé, 
le  pays  agité  par  les  révolutionnaires. 

L'Europe  avait  suivi  avec  une  anxiété  croissante  ces  allées  et 
vennes.  Les  pronostics  pessimistes  pour  le  printemps  n'avaient 
pas  manqué.  Les  personnes  qui  vont  dans  les  cercles  colporter 
les  nouvelles,  les  Talleyrand  du  carton,  étaient  au  plus  noir; 
la  Bourse  affolée.  Gomme  il  arrive  le  plus  souvent,  une 
campagne  financière  embottait  le  pas  à  la  campagne  politique. 
On  spéculait,  au  jugé,  d'après  le  faciès  des  diplomates.  Dans  les 
premiers  jours  d'avril,  on  apprit  que  le  général  Ignatîeff,  au 
retour  d'un  court  voyage  à  Vienne  (où  il  était  allé  tenter  un  der- 
nier effort)  (1),  était  jeté  par-dessus  bord.  Gortschakoff  se  targue 

• 
(l)  Voici  ce  que  dit,  au  sujet  de  ce  voyage,  Carathéodory-Pacha  dans  ses  ^(m- 
venirs  inédits  :  «  Après  le  traité  de  San-Stefano,  le  général  Igaatieff,  lors  de  son 
voyage  à  Vienne,  avait  sollicité  par  écrit  le  gouvernement  autrichien  de  s*annexer 
les  provinces  de  Bosnie  et  Herzégovine,  à  condition  qu'il  ne  s'opposerait  pas  à  la 
mise  à  exécution  des  autres  clauses  de  ce  traité  et  à  la  formation  de  la  Grande- 
Bulgarie...  »  D'après  d'autres  renseignemens,  le  général  IgnaUeff  entendit,  de  la 
bouche  même  du  comte  Andrassy,  tout  un  exposé  des  vues  austro-hongroises  en 
Orient,  <|ui  allaient  jusqu'à  constituer  une  Macédoine  à  demi  indépendante,  avec 
Salonique  pour  capitale,  placée  sous  la  haute  protection  de  l'Autriche.  Le  chemin 
de  fer  de  Salonique-Mitrovitza  serait  construit  sous  le  contrôle  de  l'Empire  anstro- 


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^^Hf^ 


276  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

maintenant  d'être  Thomme  de  la  conciliation  et  de  la  paix. 

La  convention  est  toujours  secrète.  SchouwalofT,  désigné 
pour  représenter  la  Russie  comme  premier  plénipotentiaire  au 
Congrès,  fait,  de  nouveau,  le  voyage  de  Saint-Pétersbourg,  vou- 
lant recevoir  les  instructions  directes  et  verbales  de  l'Empereur. 
A  son  retour,  il  voit  le  prince  de  Bismarck.  C'est  le  cabinet  de 
Berlin  qui,  maintenant,  se  porte  garant,  vis-à-vis  des  puissances, 
que  la  Russie  déposera  le  traité  de  San-Stefano  sur  la  table  du 
Congrès.  Bismarck  est  complètement  rétabli  et  d'excellente 
humeur.  Le  3  juin,  il  lance  les  invitations  avec  la  double  for- 
mule si  catégorique  et  si  pénible  pour  l'amour-propre  des 
Russes  :  «  en  vue  de  discuter  les  stipulations  du  traité  prélimi- 
liaire  de  San-Stefano  ;  les  puissances  consentant  à  admettre  la 
iUhre  discussion  de  la  totalité  du  contenu  du  traité  de  San-Ste- 
fano ». 

Il  faut  finir  :  le  double  attentat  contre  l'empereur  Guil- 
laume (13  mai,  2  juin)  met  une  inquiétude  de  plus  au  cœur 
des  dirigeans.  Tout  le  monde  a  ses  révolutionnaires  :  on  ne  peut 
pas  jouer  plus  longtemps  avec  le  feu. 

Quels  seront  les  hommes  chargés  de  représenter  les  puis- 
sances à  ce  congrès?  D'habitude,  c'est  affaire  aux  diplomates. 
Mais,  cette  fois-ci,  Bismarck  préside.  Donc,  les  ministres  veulent 
y  figurer.  Lord  Beaconsfiefd  y  cherche  l'apothéose  de  sa  bril- 
lante carrière  :  en  poussant  lord  Derby  hors  du  cabinet,  il  a 
usurpé  ce  rôle.  Ce  n'est  pas  sans  de  vives  critiques  que  sa  résolu- 
tion a  été  accueillie,  même  dans  le  parti  conservateur. 

Au  point  de  vue  constitutionnel,  c'est  un  peu  despotique  ;  au  point  de 
vue  de  la  tradition,  c'est  sans  précédent,  et  Ton  se  demande  quel  rôle  est 
réservé  aux  autres  membres  du  cabinet,  qui  vont  rester  à  Londres.  Lord 
BeaconsQeld  l'a  pris  de  très  haut  à  la  Chambre  des  lords  et  il  a  dit  qu'il  as- 
sumait toute  la  responsabilité  de  cette  démarche  décidée,  d'ailleurs,  sur  la 
demande  de  ses  collègues  (1). 

Ces  scènes  sont  de  tous  les  régimes.  Voici  ce  qui  se  passe,  en 
effet,  dans  le  camp  russe,  d'après  le  récit  du  comte  P.  Schou- 
waloff  : 

hongrois  et  un  Zollverein  compléterait  l'œuvre  de  la  pénétration  vers  rArchipel. 
En  échange,  on  aurait  laissé  les  mains  libres  &  la  Russie  en  Bulgarie.  Le  général 
Ignatieff  déclara  qu'il  n'avait  pas  les  pouvoirs  nécessaires  pour  traiter  sur  de 
telles  bases. 

(1)  Correspondance  de  Londres,  dans  Mémorial  diplomatiquCf  1878  (p.  878). 


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LB  CONGRÈS  DE  BERLlIf.  277 

A  mon  passage  par  Berlin,  j'allai  voir  le  prince  de  Bismarck.  Je  lui  de- 
mandai son  appui  (au  Congrès).  Je  ne  puis  me  rappeler  au  juste  dans 
quelles  expressions  il  me  le  promit,  mais  ce  qu'il  me  dit  était  à  peu  près 
conçu  dans  ces  termes  :  li  était  très  satisfait  du  choix  de  ma  personne  ; 
j'étais  le  seul  homme  en  Russie  en  qui  il  eût  pleine  et  entière  confiance, 
avec  lequel  il  eût  plaisir  à  traiter  d'affaires.  Je  pouvais  compter  sur  lui,  et 
il  ine  montrerait,  pendant  le  Congrès,  la  sincérité  des  sentimens  qu'il 
m'avait  voués  depuis  longtemps.  Il  parlait  encore,  lorsqu'on  vint  lui  re- 
mettre un  télégramme  déchiffré.  Cette  dépêche  portait  que  l'Empereur 
était  allé  rendre  visite  au  prince  Gortschakoff  pour  lui  faire  comprendre 
l'impossibilité  qu'il  y  aurait  pour  lui,  vu  son  état  de  santé,  de  se  rendre 
au  Congrès  ;  mais  que,  cédant  aux  instances  du  chancelier,  Sa  Majesté  avait 
consenti  à  le  nommer  premier  plénipotentiaire  à  ma  place.  Cette  nouvelle, 
que  le  prince  de  Bismarck  lut  à  haute  voix,  amena  sur  ses  traits  un  jeu  de 
physionomie  aussi  subit  que  significatif  :  —  «  Tout  est  changé,  me  dit-il  ; 
nous  resterons  personnellement  amis  pendant  le  Congrès  ;  mais  je  ne  per- 
mettrai pas  au  prince  Gortschakoff  de  monter  une  seconde  fois  sur  mes 
épaules  pour  s'en  faire  un  piédestal.  » 

L  ambassadeur  ajoute  quelques  observations  aussi  précieuses 
que  le  récit  lui-même  pour  donner  la  mesure  de  ces  hauts  per- 
sonnages : 

Ce  fait  est  un  exemple  qui  prouve  une  fois  de  plus  à  quel  point  tout 
est  sacrifié  chez  nous,  aux  questions  personnelles.  L'Empereur  savait  que  le 
prince  Gortschakoff  était  une  non-valeur  absolue  ;  il  connaissait  l'inimitié 
que  le  prince  de  Bismarck  ressentait  à  l'égard  du  chancelier  de  Russie  ;  sa 
présence  à  Berlin  ne  pouvait  être  que  nuisible  à  notre  cause.  Tout  cela 
était  palpable  ;  et,  cependant,  le  prince  Gortschakoff  fut  autorisé  à  venir  à 
Berlin  (1). 

Gortschakoff,  Beaconsfield  et  Bismarck  vont  se  trouver  en 
scène  sur  ce  théâtre  du  Congrès  ! 

Ils  sont  entourés  du  cortège  des  ministres  européens.  Les 
représentans  de  l'Allemagne  sont,  avec  le  prince  de  Bismarck, 
M.  de  Bûlow,  le  prince  de  Hohenlohe,  ambassadeur  à  Paris;  le 
docteur  Lothar  Bûcher,  M.  de  Radowitz,  M.  Busch,  le  baron  de 
Holstein,  M.  de  Bûlow  fils  (l'actuel  chancelier  de  l'empire),  le 
comte  Herbert  de  Bismarck,  le  comte  de  Rantzau,  —  toute  la 
phalange  bismarckienne.  Pour  l'Autriche-Hongrie,  le  comte 
Andrassy,  ministre  des  Aflaires  étrangères,  est  accompagné  du 
comte  Karolyi,  du  baron  de  Haymerlé,  du  baron  de  Hûbner,  etc. 
Le  comte  Beaconsfield   est   le  chef  de   la  délégation  anglaise 

(Ij  Voyez  les  aigres  réflexions  de  Bismarck  au  sujet  de  l'incident  dans  ses 
Souvenirs,  t  II,  p.  256  et  aussi  p.  125. 


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278  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qui  se  compose,  en  outre,  du  marquis  de  Salisbury,  minib 
des  Affaires  étrangères;  de  lord  Odo  Russell,  ambassadeur 
Berlin;  de  M.  Gurrie,  conseiller  d'ambassade  ;  de  M.  Austin  Let 
du  général  Simmons  et  d'une  escorte  de  jeunes  secrétaire^ 
d'ambassade,  parmi  lesquels  M.  J.  Bertie,  M.  Le  Marchand  Gos- 
selin,  à  titre  de  secrétaire  de  lord  Salisbury,  M.  Arthur  Balfour. 
La  Russie  a  délégué  le  prince  Gortschakoff,  chc^celier  de 
l'Empire;  le  comte  Schouwaloff,  ambassadeur  à  Londres;  le 
baron  d'Oubril,  ambassadeur  à  Berlin;  le  baron  Jomini,  le  co- 
lonel Bobrikow,  le  colonel  Bogoljubow,  etc.  L'Italie  a  pour 
représentans  principaux  le  comte  Corti,  ministre  des  Affaires 
étrangères,  le  comte  de  Launay,  ambassadeur  à  Berlin.  La 
délégation  turque  a  à  sa  tête  Carathéodory  pacha,  mustechar 
du  ministère  des  Affaires  étrangères,  avec  SadouUab  bey,  Moha- 
med-Ali pacha,  Feridoun  bey.  Enfin,  la  France  a  délégué  le 
ministre  des  Affaires  étrangères,  M.  Waddington.  Il  est  accom- 
pagné de  M.  de  Saint- Vallier,  comme  second  plénipotentiaire. 
La  mission  comprend,  en  outre,  M.  Desprez,  directeur  des  Affaires 
politiques;  le  comte  de  Mouy,  M.  Du^cléré  et  quelques  attachés. 
Donc,  la  France  est  venue  occuper  sa  place  dans  la  famille 
des  grandes  puissances  européennes.  M.  Gambetta  avait  hésité 
sur  la  décision  à  prendre  :  son  premier  mouvement  avait  été 
l'abstention  (1).  Il  s'était  rendu  à  l'argument  né  en  face  de  lui, 
et  qui  n'était  probablement  qu'un  retour  de  ses  propres  réflexions 
sur  lui-même  :  ne  pas  aller  à  Berlin,  ce  serait  ou  une  lâcheté  ou 
une  agression.  Il  était  facile  d'apercevoir  les  inconvéniens  de  la 
participation  au  Congrès;  mais  on  n'eût  vu  qu'après  les  périls  de 
l'abstention.  Une  seule  puissance,  en  Europe,  marchandait  alors 
son  concours,  c'était  l'Angleterre.  La  France  déclinant  l'invita- 
tion, et  l'Angleterre  fortifiée  dans  ses  réserves,  le  Congrès  n'avait 
pas  lieu  ;  or,  le  traité  de  San-Stefano  paraissant  inacceptable,  il 
n'y  avait  plus  d'issue  que  la  guerre  ou  une  reculade  sans  dignité 
pour  la  Russie.  La  Russie  recherchait,  alors,  très  vivement  une 
alliance  défensive  et  offensive  avec  l'Allemagne  (2)  :  si  la  France 

(1)  On  trouve  une  trace  des  hésitations  du  gouvernement  Jusque  dans  les  do- 
cumens  officiels.  M.  Waddington  télégraphie,  le  16  février,  à  l'ambassadeur  h 
Saint-Pétersbourg  :  «  Bien  que  la  conférence  n'ait  pas  un  grand  attrait  pour 
nous,  etc.  »  Livre  jaune ^  Congrès  de  Berlin,  p.  11. 

(2)  Voyez  tout  le  passage,  si  précis,  des  Souvenirs  de  Bismarck  et  la  correspon- 
dance échangée  par  lui  avec  le  comte  Schouwaloff  (p.  264  et  suiv.)  :  «  Avant  le 
Congrès,  le  comte  Schouvaloff  toucha  un  mot  d'une  alliance  offensive  et  défensive 


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LE  CONGRÈS   DE   BERLIIf.  279 

se  fût  mise  en  travers  de  toute  entente  amiable,  quels  sacrifices 
la  diplomatie  russe  n'eût-elle  pas  faits  pour  s'assurer,  dans  cette 
crise,  le  concours  de  l'Allemagne?  L'  «  alliance  des  trois  empe- 
péreurs,  »  vraiment  scellée,  eût  consacré  l'asservissement  indé- 
fini de  l'Europe. 

Si,  d'autre  part,  les  choses  s'arrangeaient  finalement  entre 
les  puissances,  la  France  étant  absente,  quelle  eût  été  la  situa- 
tion de  celle-ci,  alors  qu'elle  n'eût  pas  donné  son  assentiment 
solennel  au  nouveau  droit  public  européen?  Se  fût-elle  tenue 
aux  traités  anciens  annulés  ou  modifiés  par  les  nouvelles  stipu- 
lations? Eût-elle  porté  seule  le  poids  d'un  passé  qui  s'était 
effondré  de  lui-même?  Eût-elle  traîné,  en  Europe,  avec  la  re- 
vendication émouvante  de  ses  propres  provinces,  la  réclamation 
stérile  d'un  système  oriental  dispai'u? 

La  solution  simple,  judicieuse,  raisonnable,  c'était  la  parti* 
cipation.  Le  gouvernement  français  crut  devoir  joindre  à  son 
acceptation  des  «  réserves  »  formelles  qui  eurent,  sur  les  événe- 
mens  ultérieurs,  des  suites  importantes  :  elles  furent  exprimées, 
dès  le  7  mars,  aussitôt  que  fut  lancée  la  première  idée  d'une 
conférence  :  elles  sont  précisées,  le  4  juin,  dans  la  réponse  à 
l'invitation  adressée  par  le  gouvernement  allemand  au  cabinet 
de  Paris  et,  plus  tard,  dans  les  déclarations  portées  à  la  tribune 
de  la  Chambre  des  députés  par  M.  Waddington,  le  7  juin.  Elles 
se  résument  ainsi.  Il  ne  sera  pas  question  au  Congrès  des 
affaires  d'Occident  «  dont  au  reste  personne  ne  songeait  à  s'occu- 
per en  ce  moment,  »  mais  en  plus,  la  France  ne  peut  admettre 
qu'il  y  soit  question  des  intérêts  orientaux  qui  n'ont  pas  été  tou- 
chés par  les  derniers  événemens  : 

Pour  préciser,  plus  nettement  notre  poissée,  nous  avons  dit,  dès  le  dé- 
but, dès  le  mois  de  février  dernier,  que  nous  n'entendions  pas  qu'on  pût 
soulever,  dans  le  Congrès,  la  question  d'Egypte,  ni  celle  du  Liban,  ni 
celle  des  Lieux-Saints.  A  notre  avis^  ces  questions  n'étant  pas  soulevées 
par  le  traité  de  San-Stefano,  devaient  rester  absolument' en  dehors  des  tra- 
vaux du  Congrès...  Nous  avons  été  guidés  dans  ces  réserves  par  les  intérêts 
de  la  France  et  par  l'intérêt  générai  de  l'Europe. 

Les  réserves  françaises  furent  accueillies  avec  bonne  grâce 
par  les  puissances.  Le  cabinet  de  Londres  les  trouva  «  prudentes 

entre  la  Russie  et  l'Allemagne,  puis  il  me  fit  la  proposition  directe,  »  et  toute  la 
discussion  d'une  si  haute  technique  qui  vient  à  la  suite. 


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■^tlf« 


280  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  habiles.  »  Tout  au  plus,  les  eût-on  «trouvées  superflues.  Le 
ministre  français  avait-il  intérêt  à  parler  de  V  «  Occident,  » 
puisque,  de  son  propre  aveu,  personne  ne  songeait  à  s'en  occu- 
per pour  le  moment?  Quant  au  soin  d' écarter  la  question 
d'Egypte,  c'était  peut-être  s'enlever,  à  soi-même,  un  moyen  de 
consolider,  en  échange  de  la  participation  française,  certaines 
positions  avantageuses  et  uniquement  défensives  dans  l'Empire 
ottoman. 

En  fait,  plusieurs  des  sujets  «  réservés  «  furent  abordés  à 
Berlin,  soit  autour  de  la  table  officielle  du  Congrès,  soit  dans  la 
coulisse  :  Lieux-Saints,  Egypte  même  et  Tunisie. 

La  France  fit  un  pas  de  plus.  La  tendance  de  sa  politique 
ressort  de  cette  phrase  prononcée  par  M.  Waddington,  dans  la 
séance  du  7  juin,  à  la  Chambre  des  députés  :  «  La  France  ira  au 
Congrès...  En  y  allant,  elle  se  souviendra  aussi  qu'il  y  a  d'autres 
chrétiens  que  les  Bulgares  dsjxs  la  péninsule  des  Balkans...  qu'il 
y  a  d'autres  races  qui  méritent  au  même  degré  l'intérêt  de 
l'Europe.  »  Par  ces  mots,  elle  revendiquait  les  traditions  les  plus 
respectables  de  sa  politique  orientale,  mais  aussi  elle  prenait 
parti  jusqu'à  un  certain  point,  et  sortait,  si  peu  que  ce  fût,  de 
l'attitude  impartiale  qui  lui  eût  assuré  une  si  grande  autorité 
sur  la  haute  assemblée. 

En  somme,  les  puissances  devant  régler  à  Berlin  une  question 
générale  d'équilibre  européen,  la  France  entrait  au  Congrès* 
forte  de  ses  droits,  de  ses  in  tentions,  pacifiques,  de  sa  puissance 
militaire  restaurée.  Sa  position,  entre  les  deux  partis  qui  se 
partageaient  l'Europe^  était  éminente,  et  elle  pouvait  être  dé- 
cisive. 

OABRlBt   HàMOTAUX. 


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LE   FLAMBEAU 


DflUZlftlfB   PARTIE  (1) 
LES   FIANCÉS 


Peu  après  cette  soirée  où,  en  se  parlant  fraternellement , 
Marie  et  lui  s'étaient  déjà  regardés  amoureusement  Tun  l'autre, 
la  nécessité  de  la  séparation  s'imposa  même  à  Tesprit  de  Lau- 
rières.  L'absence  de  l'aimée  lui  serait,  certes,  une  peine  cruelle, 
mais  peut-être  moins  irritante  que  celle  de  taire  et  de  con- 
traindre son  amour  jusqu'au  jour,  si  lointain  encore,  où  elle 
consentirait  à  y  répondre. 

Cette  contrainte  était  d'ailleurs  la  seule  entre  eux,  car  ils  se 
parlaient  librement  de  leur  vie  actuelle  et  de  leur  passé.  Ce  fut 
ainsi  que  Laurières  connut  la  place  occupée  dans  les  souvenirs 
et  dans  les  affections  de  Marie  par  le  Père  Amelin,  le  Jésuite 
expulsé,  ami,  —  ou  plutôt  ennemi,  —  intime  de  Ganuzat.  Les 
religieux  tranchent  à  vif  d'ordinaire  les  liens  de  famille,  le 
Père  Âmelin  ne  l'avait  fait  que  dans  la  mesure  exigée  par  la  dis- 
cipline. Marie,  à  moitié  orpheline  de  très  bonne  heure,  et,  me- 
nacée de  rester  seule  au  monde  tout  à  fait  dès  son  adolescence, 
lui  inspirait  une  compassion  toute  paternelle,  —  tant  la  santé  de 
sa  mère  était  incertaine,  —  et  il  s'occupa  toujours  d'elle  de  très 
près  ;  il  eut,  hélas  !  la  main  malheureuse  en  la  mariant  à  un  de 
ses  élèves,  mais  elle  ne  songeait  nullement  à  lui  en  garder  ran- 
cime  ;  elle  ne  pensait  qu'à  sa  bonté  tendre,  à  sa  générosité  par- 


ti) Voyez  la  Revue  du  !•'  septembre» 


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282  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

faite.  Le  Père  Âmelîn  avait  été  frustré  par  sesparensde  presque 
tout  son  héritage,  et,  bien  qu'ayant  la  loi  pour  lui,  il  n'avait  pas 
fait  entendre  la  moindre  protestation. 

—  C'est  vraiment  le  saint  de  la  famille!  répétait  Marie  à 
Lauriëres,  sur  un  ton  de  voix  toujours  pathétique. 

Elle  parlait  de  lui  surtout  dans  leurs  brefs  a  parte^  comme 
si  le  souvenir  du  chef,  —  du  saint,  —  de  la  famille  eût  pro- 
longé son  influence  tutélaire  jusque  dans  une  cour  qui  devait 
ne  pas  être  encore  positivement  une  cour. 

Ces  a  parte  avaient  lieu  généralement  à  l'issue  de  la  soirée, 
—  de  la  veillée,  —  passée  chez  les  Guiminel,  chaque  semaine. 

Les  premiers  temps,  M.  Guiminel,  d'après  une  coutume  éta- 
blie, descendait  avec  eux  pour  accompagner  Marie  jusqu'à  sa 
porte.  Un  soir,  Laurières  osa  dire  qu'il  suffirait  bien  à  escorter 
M"*  Salvan,  et  elle  n'osa  faire  entendre  une  protestation  qui 
aurait  conservé  à  M.  Guiminel  sa  petite  corvée  hebdomadaire. 

Ils  allaient  ainsi  ensemble  du  coin  de  la  rue  Duphot  à  la  rue 
Castiglione,  le  soir  des  adieux.  Les  Chambres  avaient  pris  vacance 
déjà,  maïs  Laurières  avait  voulu  être,  des  deux,  le  dernier  à 
quitter  Paris.  Leur  conversation  roulait,  comme  celle  de  gens 
indifférens  qui  n'ont  rien  à  se  dire,  sur  les  heures  de  leurs 
trains  respectifs,  sur  la  célérité  des  voyages,  aujourd'hui. 
Marie  tenait  la  tête  tout  à  fait  droite  et  immobile,  ayant  ramené 
jusqu'au  menton  son  écharpe  de  plumes;  mais  Laurières  qui  ne 
détachait  guère  les  yeux  de  son  profil,  voyait  bien  à  toutes  les 
lumières  de  la  rue  que  ses  lèvres  tremblaient  dans  l'émoi  dou- 
loureux de  la  séparation  iinminente... 

Soudain,  touchant  presque  à  la  maison  qu'elle  habitait,  il  lui 
saisit  le  bras,  le  passa  sous  le  sien,  et  dit,  la  voix  suppliante  et 
ardente,  autoritaire  : 

—  Je  vous  en  prie,  faisons  encore  quelques  pas  ensemble, 
la  nuit  est  divine. 

Sans  répondre,  elle  continua  de  marcher  à  son  bras. 

En  débouchant  sur  la  rue  de  Rivoli,  il  l'emmena  jusqu'à  la 
Concorde,  longea  les  terre-pleins  et  les  grilles  des  Tuileries  fer- 
mées, puis,  de  nouveau,  tourna  sur  le  quai  désert,  fuyant  les 
grands  éclairages,  la  foule  et  les  musiques  équivoques  des 
concerts  dans  les  jardins  des  Champs-Elysées.  La  sobre  splen- 
deur du  ciel  clouté  d'or  pâle  prenait  une  noblesse  plus  sublime 
au-dessus  de  ces  fastes  terrestres,  et  on  sentait  bien  qui  seules 


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f^^."^ 


LB  rLAMBJBAU.  283 

&  mystérieuses  lumières  de  là-haut  resteraient,  taudis  que  là- 
ts^  dans  le  lit  profond  de  la  Seine,  les  clartés  multicolores 
m  bées  du  haut  des  ponts,  éparpillées  en  paillettes  métalliques 
LX-  les  ^ux  ténébreuses,  n'auraient  que  Texisteuce  furtive  des 
>rcimes  qui  les  tenaient  allumées  quelques  jours. 

Oppressé  par  le  nombre  et  la  force  de  ces  désirs  qui  nous 
iexinent  pour  le  bonheur,  quand  les  choses  autour  de  nous 
)rillentde  cette  beauté  qui  parait  être  leur  bonheur  même,  Lau- 
rières,  pressant  lé  bras  de  Marie  contre  lui,  et  l'obligeant  de 
s'arrêter  près  du  pont  Solférino,  murmura  : 

—  Restons  un  peu,  restons  longuement  ici...  comme  nous  y 
sommes  seuls,  comme  nous  y  sommes  délicieusement  seuls! 

En  effet,  depuis  un  moment  qu'ils  longeaient  le  quai,  grâce 
^rheure  tardive  et  au  grand  espace  désert  des  Tuileries,  ils 
n'avaient  vu  passer  ni  voitures  ni  piétons;  pourtant  Marie  vou- 
lut échapper  au  trouble  qui  l'envahissait  elle-même  près  de  cet 
[    lu)mme  vibrant  d'une  passion  si  difficilement  muette,  et,  de 
main  et  de  la  voix  souriante,  elle  désigna  un  couple  arrêté  à 
Qgle  du  pont  Royal  : 

—  Vous  voyez,  dit-elle,  nous  ne  sommes  pas  seuls  ici  autant 
ie  vous  l'avez  cru. 

(Mais  elle  eut  soudain  la  voix  coupée  :  les  deux  formas  sveltes 
Iv  couple,  l'une  masculine  et  l'autre  féminine,  venaient  de  s'en- 
ser,nen  faisaient  plus  qu'une,  et,  à  la  clarté  d'une  lampe  élec- 
que  tombant  droit  sur  leurs  têtes,  Marie  et  Laurières  virent 
ri  distinctement  les  profils  ardens  et  pâles  s'avancer  l'un  vers 

Uurières  pressa  contre  lui,  d'un  geste  presque  farouche,  le 
^  qui  tremblait  sur  le  sien,  et  chuchota  désespérément: 

-Oh!  Marie!  Marie!... 

Et  elle  entendait  bien  ce  que  dans  ce  mot  seul  il  versait 
u&oiiiettse  et  de  douloureuse  impatience,  et  elle  frissonnait 
^^  prèi  de  lui,  ayant  peut-être  peur  autant  de  sa  tendresse  à 
le  que  de  sa  passion  à  lui... 

Cependant  elle  se  ressaisit  la  première,  et  il  s'aperçut  que 
lencieusement,  doucement,  elle  traversait  la  chaussée,  prenait 
w  la  rue  des  Tuileries  ;  elle  n'avait  pas  quitté  son  bras,  et  c'était 
A«  qui  l'emmenait  entre  les  parterres  où  dormaient,  droites,  les 
^  et  les  blanches  statues  de  marbre. 
-•  Marie!... 


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284  BSTUB  DBS  DEUX  V<MIMS. 

n  répétait  son  nom,  maintenant  à  Toix  haute,  impériense, 
presque  amère,  comme  si  ce  qu'il  allait  réclamer  n'était  que  faible 
compensation  due  à  la  réserve  austère  qui  lui  était  imposée  : 

—  Marie,  nous  nous  écrirons?...  oh  !  tous  ne  supposez  cer- 
tainement pas  que  nous  puissions  garder,  pendant  deux  grands 
mois,  le  silence  entre  nous? 

—  Mais,  dit-elle,  embarrassée,  inquiète,  dans  tous  les  cas, 
Madeleine  ne  nous  laisserait  pas  sans  nouyelles  l'un  de 
l'autre. 

n  s'emporta  un  peu  : 

—  Madeleine? et  qu'avons-nous  besoin  de  Madeleine?  n'ai-je 
pas  eu  le  bonheur  de  tous  inspirer  un  peu  de  confiance?  ne 
me  regardez- vous  pas,  du  moins,  comme  un  ami  très  sûr? 

—  Mais,  oui!  oui!  fit-elle,  la  voix  tendre  et  apaisante. 

Et  naturellement^  voyant  que  ses  plaintes  portaient,  il  les 
redoubla  et  se  permit  pour  la  première  fois  de  critiquer  le  long 
séjour  qu'elle  allait  faire  au  milieu  de  cette  famille  qui  avait 
accaparé,  pour  un  incurable,  toute  sa  première  jeunesse. 

—  Je  vous  assure  qu'il  le  faut,  prononça-t-elle  avec  effort  ; 
ils  ont  été,  restent  si  affectueux  pour  moi  !...  je  me  ferais  vrai- 
ment scrupule... 

—  Scrupule?  mab  quand  donc  vous  viendra-t-il  le  scru- 
pule de  me  faire  souffrir,  moi?...  Oh!  soyez  tranquille,  je  ne 
vous  dis  rien  de...  mes  sentimens...  je  n'enfreins  pas  votre 
défense,  un  peu  cruelle,  si  vous  voulez  bien  en  convenir,  mais 
enfin,  ces  sentimens,  vous  les  connaissez,  et  vous  m'obUgez 
néanmoins  à  cette  séparation  si  longue  que  cela  équivaut  à  nous 
redevenir  étrangers  l'un  à  l'autre  ! 

—  Puisque  nous  nous  écrirons  ! 

Elle  avait  dit  cette  phrase  avec  une  voix  si  pleine  de  tendres 
promesses  qu'il  eut  un  geste  de  triomphe.  Pendant  que  leur 
groupe  s'avançait  sous  les  arcades  désertes  de  la  rue  Castiglione, 
il  prit  la  main  de  Marie  posée  sur  son  bras  et,  s'inclinant, 
la  couvrit  de  baisers  passionnés. 

Elle  murmurait  : 

—  Je  vous  en  prie  !  oh!  je  vous  en  prie  1 
Et  lui  murmurait  : 

—  Dites-moi  que  vous  souffrez  un  peu,  vous  aussi,  de  partir; 
(liles-moi  que  vous  reviendrez  pour  m'apporter  le  bonheur» 
dit8s<noi?..« 


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T^^'' 


LE  FLAMBEAU.  285 

Et  pour  lui  dire  tout  ce  qu'il  voulait  eutendre,  elle  replia  ses 
doigts  caressans  sur  la  maiu  qui  serrait  à  la  meurtrir  la  sieune. 

Sa  porte  s'ouvrait  car  elle  avait  sonné  de  sa  main  libre,  et 
elle  passait  le  seuil;  mais  elle  retourna  la  tète,  se  retourna 
toute  encore  une  fois  vers  lui,  et,  irrésistiblement  leurs  mains  se 
nouèrent  de  nouveau  : 

—  Au  revoir!  au  revoir!  chuchota-t-elle  enfin ,  disparaissant. 

Les  premières  lettres  s'échangèrent  entre  la  Touraine  et  les 
rives  du  Rhône  ;  celles  de  Marie  tracées  en  phrases  courtes  d'un 
style  simple  et  alerte  ;  celles  de  Laurières  avec  beaucoup  plus 
d'ampleur  oratoire  et  aussi  plus  d'agitation  passionnée. 

Mais  la  vie  est  un  merveilleux  chef  d'orchestre  qui,  à  notre 
insu,  nous  entraine  au  rythme  sur  lequel  doivent  battre  nos 
cœurs. 

M""*  Laurières  tomba  malade  assez  gravement.  Son  fils  ne 
manqua  pas  d'épancher  tout  au  long  sa  peine,  ses  anxiétés,  puis 
sa  joie  filiale  lors  de  la  convalescence.  Loin  de  faire  ses  réponses 
plus  tardives  et  plus  réservées,  comme  chaque  fois  qu'elle  le 
s^itait  transporté  de  passion  impérieuse,  Marie  lui  écrivit  des 
pages  toutes  d'affection  attendrie,  et  depuis  elle  n'essaya  plus 
de  revenir  au  style  purement  narratif. 

Leur  séparation  devait  durer  plus  même  que  tous  deux 
n'avaient  prévu  :  Marie  avait  célébré,  dans  sa  famille  d'alliance, 
le  deuxième  anniversaire  de  son  deuil;  elle  annonçait  son  retour 
à  Laurières,  ramené  à  Paris  par  la  rentrée  des  Chambres,  puis, 
le  lendemain,  une  nouvelle  lettre  contenait  le  récit  d'un  acci- 
dent qui  l'obligeait  à  retarder  son  voyage. 

Toute  la  famille,  au  cours  d'une  promenade  en  automobile, 
avait  versé  d'un  talus  dans  les  terres;  son  neveu,  par  chance, 
l'unique  victime,  avait  eu  le  pied  broyé  sous  une  roue  ;  le  déses- 
poir régnait  en  lui  et  autour  de  lui,  il  voyait  et  on  voyait  son 
avenir  perdu,  car  une  vocation  déterminée  poussait  cet  enfant 
vers  l'état  militaire.  Elle,  moins  directement  frappée  que  les 
malheureux  parens,  leur  devait  le  réconfort  de  sa  présence  et  le 
murmure  constant  des  espoirs  possibles... 

—  Et  à  moi,  ne  me  devra-t-elie  donc  jamais  rien?  se  demanda 
Laurières  ulcéré,  très  enclin,  en  son  cœur  d*homme,  à  imputer 
à  cette  femme  la  perte  des  deux  années  consacrées  à  la  culture 
d'un  amour  sentimental. 


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286  REYUB  DES  DEUX  MONDES. 

Ce  qui  l'aigrissait  surtout,  c'était  que  Marie  sût  si  habileme. 
faire  servir  toutes  les  circonstances  à  sa  tactique  de  ne  pas  s< 
laisser  conduire   à  Tau  tel  avatit  que  le  monde  l'eût  retrouvée 
ayant  dépouillé  la  livrée  du  veuvage...  11  J)orta  sa  plainte  auprès 
de  M**  Guiminel  qui  s'apitoya  fort  peu  : 

—  Vous  ne  connaissez  donc  pas  encore  Marie?  lui  deman- 
dait-elle en  riant  ;  pas  une  femme  qui  aille  droit  comme  elle  son 
chemin  :  tant  pis  si  son  pied  rencontre  une  pierre  pointue!...  Oh  ! 
vous  aurez  à  compter  avec  sa  paisible  obstination! 

Laurières  fut  assez  juste  pour  convenir  en  lui-même  que, 
sans  cette  qualité  d'obstination,  Marie  aurait  probablement  oublié 
l'homme  qu'elle  avait  entr'aperçu  à  une  heure  tragique  de  sa  vie. 

Il  rongea  le  plus  silencieusement  qu'il  put  ses  dernières  im- 
patiences, et  enfin,  une  après-midi  de  novembre  il  montait,  le 
cœur  battant,  l'escalier  de  cette  maison  déjà  si  chère  où  il  n'était 
entré  qu'une  fois  cependant,  un  soir  que  les  Guiminel  et  lui 
avaient  ensemble  reconduit  Marie. 

La  femme  de  chambre  l'introduisit  dans  un  salon  qui  atte- 
nait  à  un  plus  grand,  et  s'en  trouvait  séparé  par  une  porte  à 
vitres  alors  ouverte.  Et  il  resta  là  une  minute  interminable  à 
regarder  toutes  les  autres  portes  des  deux  salons,  se  demandant 
par  laquelle  entrerait  Marie,  et  si  jamais  elle  entrerait... 

Elle  entrait;  et  son  saiisissement  fut  dix  fois  plus  vif  que  celai 
auquel,  depuis  le.matin,  il  se  préparait,  avec  un  mélange  d'eua- 
goisse  et  de  délices.  Son  souvenir  gardait  l'image  de  Marie  en 
robe  noure,  n'usant  que  de  gestes  contenus,  que  de  sourires,  en 
quelque  sorte,  voilés,...  et  la  voici  qui  lui  apparaissait  rayon- 
nante, éblouissante,  vêtue  d'un  costume  tailleur  bleu  qu'elle 
avait  fait  faire  pour  le  voyage,  la  jupe  ronde,  commode  à  la 
course,  aux  élans  juvéniles  à  travers  le  monde  et  la  vie;  et, 
dans  cette  toilette  si  moderne  pourtant,  il  retrouvait  la  pimpante 
marquise  Louis  XV  de  leur  première  rencontre,  mais  sans  les 
pleurs  et  l'épouvante  qui  pâlissaient  en  ce  jour  heureusement 
si,  si  lointain,  l'incarnat  radieux  de  ses  joues  et  de  ses  lèvres... 

Il  avait  passé  la  porte  du  petit  salon,  il  marchait  à  elle,  et 
elle  marchait  à  lui,  —  tout  droit,  conmie  disait  Madeleine,  — 
dans  un  empressement,  une  résolution  si  inflexible  qu'elle  allait 
tomber  dans  ses  bras  ouverts...  Alors  elle  pâlit  soudain  et,  par 
un  bond  pudique,  en  lui  prenant  une  main,  elle  se  rejeta 
un   peu   de  côté;  mais  il   l'attira,   l'enveloppa  d'une   longue 


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LE  FLAMBEAU.  287 

étreinte,  et,  comme  cet  été  en  leur  promenade  au  bord  de  la 
Seine,  il  chuchotait,  tout  tremblant  de  passion  : 

—  Oh  I  Marie  !  Marie  1 

Difficilement,  —  et  d'ailleurs  en  se  résistant  à  elle-même, — 
elle  se  délivra,  mais  il  retint  une  de  ses  mains  iqu'il portait  sans 
cesse  à  ses  lèvres,  pendant  qu'assis  en  face  d'elle  il  commençait 
par  une  plainte  d'amoureux  : 

—  Enfin  !  enfin!  ah!  vous  pouvez  vous  dire  que  c'en  est  fini 
de  vos  vagabondages  loin  de  moi,  madame  ! 

—  Bon!  fit-elle,  dissimulant,  sous  le  ton  enjoué,  le  trouble 
qui  lui  restait  de  leur  première  étreinte,  et  de  quel  droit  m'en- 
chaineriez-vous,  s'il  vous  plaît? 

—  De  quel  droit?  de  quel  droit?    r 

Mais,  ayant  jeté  ce  cri  impétueux,  il  s'interrompit,  et,  se  pen- 
chant au  bord  de  son  fauteuil  à  se  trouver  agenouillé  presque, 
il  recommença,  du  ton  le  plus  pénétré  d'affection  grave  et  m&le  : 

—  Marie,  je  compte  aller  dimanche  à  Lyon,  chercher  ma 
mère...  elle  veut  vous  demander  d'être  sa  fille  :  oui,  elle  a  le 
désir  de  vous  appeler  sa  fille  autant  que  moi  de  vous  appeler 
ma  femme  I 

Frémissante,  abaissant  sur  ses  yeux  noyés  ses  longues  pau» 
pières,  Marie  murmura  d'une  voix  altérée  : 

—  Vous  savez  déjà,  je  vous  l'ai  écrit,  que,  sans  l'avoir  vue, 
j'aime  beaucoup  votre  mère. 

—  Alors,  s'écria-^t^il  bondissant,  glorieux,  et  ia  baisant  au 
front,  alors  c'est  le  bonheur  assuré  pour  moi,  Marie,  puisque 
vous  ne  dépendez  que  de  vous-même  1 

Elle  se  dégagea,  et  allégua  douce  et  souriante  : 

—  Il  faut  pourtant  que  j'écrive  à  mon  oncle. 
Laurières  tressaillit,  fronça  ses  grands  sourcils  : 

—  A  votre  oncle,  le  Jésuite?  au  Père  Amelin? 

—  Mais  oui,  voyons,  vous  savez  bien  que  je  n'en  ai  pas 
d'autre,  pas  d'autre  proche  parent  même  ! 

Il  fit  deux  ou  trois  pas,  plein  d'agitation  : 

—  C'est  juste..*  vous  lui  écrirez...  oui,  naturellement,  vous 
lui  écrirez...  pour  lui  annoncer  votre  mariage...  pas,  bien  en- 
tendu, pour  lui  demander  un  consentement  dont  vous  n'avez  nul 
besoin  1 

—  Je  le  lui  demanderais  sans  crainte  cependant...  vous  savez 
mon  affection  pour  mon  oncle  ;  je  ne  me  serais  jamais  mise  dans 


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288  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  cas  de  lui  causer  du  chagrin  en  faisant  un  choix  qu'il  aurait 

pu  ne  pas  approuver.  ^ 

—  Quoi!  s'écria  Laurières  dans  une  espèce  de  suffocation,  %^ 
l'opinion  d'un  tiers  aurait  pu  faire  dévier  vos  sentimens  et  peser  ^ 
sur  vos  résolutions  jusqu'à  les  changer?...  Osez-vous  dire  cela,  ^f^ 
Marie?... 

—  Mes  sentimens  n'auraient  pas  dévié...  mes  résolutions... 
Puis  avec  un  sourire  de  gaîté  adorable  : 

—  Mais  à  quoi  bon  parler  de  traverses  qui,  je  vous  le 
répète,  ne  sont  pas  à  craindre? 

—  Votre  oncle  est  jésuite,  Marie,  la  politique  des  gauches  a         

porté  un  grand  préjudice  à  la  Compagnie,  &  lui,  par  consé-         

quent... 

Dans  son  étrange  perplexité  intime,  Laurières  n'avait  pu  ^^b=i 
s'empêcher  de  murmurer  ces  mots,  et  il  le  déplorait,  car  enfin,  .^c:  -> 
c'était  peu  adroit  d'appeler  l'attention  de  Marie  sur  la  divergence  ^^^^e 
de  leurs  âmes.  Mais  elle  n'en  parut  aucunement  affectée. 

—  Si  vous  croyez  que  le  Père  Âmelin  serait  capable  d'une 
rancune  personnelle  !  Mais  la  dispersion  de  sa  communauté 
n'avait  pas  môme  eu  le  pouvoir  d'ulcérer  sa  bonne  humeur  !  je 
l'entends  dire  encore  à  M.  Canuzat: 

—  «  Les  Français  ont  beau  nous  chasser  avec  un  fracas  étour- 
dissant, ils  ne  s'étourdissent  pas  eux-mêmes  sur  leur  inhuma- 
nité :  aussi  calment-ils  d'avance  leurs  remords  en  ayant  soin  de 
laisser  une  porte  entr*ouverte  ;  on  rentre  sans  bruit,  et  tout  re- 
prend le  train  accoutumé...  » 

Laurières,  en  riant  avec  elle,  approuvait  de  la  tête,  et  elle 
continua  : 

—  Oh!   s'il  s'agissait  de  la  doctrine...  c'est  que  j'avais  eu 
peur,  après  vous  avoir  entendu  à  la  Chambre...  Mais  rappelez- 
vous  ce  que  Juliette   disait  :  vous   n'avez  même  pas  réussi  à 
mériter  l'excommunication...  ainsi  la  porte  de  l'église  ne  vous* 
est  pas  fermée...  Je  la  franchirai  à  votre  bras  ! 

Sa  jolie  figure  assumait  déjà  l'air  triomphant  des  jeunes  ma- 
riées quand  les  orgues  redondantes  attaquent  la  marche  nup- 
tiale. Quel  enivrant  aveu  d'amour  elle  faisait  à  Laurières!  De 
son  irréligion,  de  son  anticléricalisme,  elle  n'avait  considéré 
qu'une  funeste  conséquence  possible  :  qu'elle  pouvait  être  placée  . 
dans  l'alternative  ou  de  se  contenter  du  mariage  civil  ou  de 
renoncer  à  lui  I 


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LE  FL/IMBBAU,  289 

.  Gomment  les  vagues  appréhensions   de   Lauriëres    ne    so 
seraient-elles  pas  noyées  dans  cette  première  ivresse  ? 

—  A  mon  bras  !  à  mon  bras  !  répétait-il  comme  un  refrain 
de  l'éternelle  romance  printanière;  oi^i^à  mon  bras,  partout,  et 
d'abord  au  pied  des  autels,  pour  vous  complaire,  ma  chérie, 
pour  vous  complaire  ! 

—  Pas  avant  que  nous  ayons  reçu  la  bénédiction  du  Père 
Âmelin,  vous  savez,  pas  avant  ! 

Et,  voyant  passer  un  nuage  sur  le  rayonnement  intense  de  ses 
yeux,  elle  affirma  : 

—  Oh  !  il  nous  l'enverra...  il  vous  l'enverra  surtout,  car  il  a 
un  faible  pour  led  enfans  aveugles,  égarés,  de  l'Église...  ceux- 
là,  dit-il,  ont,  bien  plus  que  les  autres,  besoin  de  bénédiction,... 
et  il  a  béni  M.  Ganuzat  lui-même. 

Et  Laurières,  qui  la  contemplait  amoureusement,  lui  vit 
prendre  alors  la  plus  complexe  et  la  plus  exquise  expression 
qu'il  lui  eût  jamais  connue  ;  c'était  une  ironie,  un  attendrisse- 
ment, une  gaité,  une  malice,  qui  se  réprimaient  tour  &  tour 
dans  le  double  sourire  de  ses  yeux  et  de  ses  livres. 

—  Pauvre  Père  !  dit-elle,  la  veille  de  son  départ  M.  Ganuzat 
le  quittait, —  il  était  venu  lui  faire  une  visite  d'adieux,  je  crois 
bien  pour  essayer  encore  de  lui  arracher  une  plainte,  peut-être 
même  une  malédiction  contre  lui  et  contre  tous  ceux  qui  avaient 
porté  le  désarroi  dans  sa  vocation  religieuse  : 

—  «  A  ton  retour,  si  tu  veux  être  franc,  lui  disait-il,  tu 
m'avoueras  que  tes  superstitions  se  sont  usées  à  se  frotter  aux 
autres!  » 

Le  Père  Amelin  ne  répliqua  rien;  mais,  après  avoir  serré  la 
main  que  M.  Ganuzat  lui  tenaait,  il  leva  la  sienne  et  traça  entre 
eux  le  signe  de  la  croix...  Alors,  M.  Ganuzat  poussa  un  véri- 
table rugissement,  il  se  précipita  sur  la  porte,  et  il  disparut 
comme  un  diable  chassé  par  un  exorciste. 

C'était  si  amusant  que  le  Père  ne  me  gronda  pas  de  rire, 
et  il  rit  un  peu  lui-même  en  se  frottant  les  mains  et  en  me 
disant  : 

—  «  Quand  ils  en  ont  peur  tant  que  ça,  bon  signe  !  c'est 
qu'ils  y  croient  encore.  » 

L'image  du  long  Ganuzat  fuyant,  rouge,  la  crinière  éparse, 
la  bénédiction  du  Jésuite,  parut  aussi  éminemment  comique  h 
Laurières,  qui  joignit  son  rire  sonore  h  celui  de  sa  fiancée. 

TOMl  XLVII.  —  1908.  <^ 


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290  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Puis  il  s'arrêta  pour  dire  d'un  ton  pénétré  de  sa  passioi^ 
intense  : 

—  Moi,  Marie,  j'irai  avec  vous  au-devant  de  toutes  les  béné- 
dictions qu'on  voudra  bien  nous  donner  pour  consacrer  notre 
amour. 

—  Prenez  garde  !  fitrelie  d'un  ton  de  douce  malice,  le  Père 
Amelin  vous  bénira  bien  un  peu  dans  l'espoir  de  vous  ramener! 

Mais  il  lui  prenait  les  mains,  il  la  regardait  les  yeux  dans 
les  yeux,  et  le  Jésuite,  et  Tanticléricalisme,  et  tous  les  conflits 
possibles,  publics  ou  personnels  entre  l'Église  et  la  libre  pensée 
étaient  également  loin  de  son  esprit,  absorbé  dans  la  contem- 
plation amoureuse... 

—  Me  ramener?...  où,  me  ramener?...  aux  portes  du  ciel? 
mais  est-ce  que  je  n'y  suis  pas  déjà  dans  le  ciel? 

Et  ses  lèvres  cbuchotèrent  en  s'unissant  aux  lèvres  bien-aimées. 

—  Dis  que  nous  n'y  sommes  pas? 

VI 

Et  vraiment  ils  planèrent  en  plein  ciel  tout  le  temps  de  leurs 
fiançailles  qui  devaient  durer  jusqu'à  la  seconde  quinzaine  de 
février,  Marie  tenante  emporter  à  l'autel  la  bénédiction  du  Père 
Amelin. 

Sur  le  point  d'ébruiter  leur  engagement,  au  mois  de  dé- 
cembre, ils  acceptèrent  l'offre  affectueuse  de  M.  et  M"*  Guimi- 
nel  qui  voulaient  donner  chez  eux  leur  diner  de  fiançailles.  Au 
lieu  d'aller  passer  à  Lyon,  comme  de  coutume,  les  fêtes  de  NoôK 
Laurières  ne  s'y  rendit  que  pour  chercher  sa  mère  qui  avait  fait 
déjà  un  séjour  auprès  de  Marie,  toutes  deux  s'étant,  dès  l'abord, 
avoué  la  plus  vive  sympathie  réciproque. 

Le  fiancé  s'était  chargé  lui-même  de  porter  à  Ganuzat  l'invi- 
tation, qu'il  ferait  précéder  d'une  annonce  en  forme  de  son 
mariage. 

Après  avoir  déjeuné  chez  Marie  avec  sa  mère,  il  leur  détailla  I 
le  programme  de  sa  journée,  puis  :  -i 

—  Je  vais  tout  d'aiord  au  Luxembourg,  annoncer  à  Ganuzat  | 
mon  bonheur  et  ma  gloire.  j 

Marie  haussa  les  sourcils  et  observa  :  4 

—  Je  vous  conseille  de  ne  pas  trop  faire  le  triomphant. «f 
vous  savez  que  M.  Ganuzat  ne  m'aime  guère,  et,  pour  contraiti 


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J^'^-* 


LS  PLÀKBBAU.  291 

à  ce  que  la  nièce  du  Père  Amelin  devienne  la  femme  de  son 
filleul,  il  se  fera  peut-être  tirer  Toreille. 

—  Eh  bien!  on  la  lui  tirera!  s*écria  Laurières,  en  se  per- 
mettant d'effleurer  de  ses  lèvres  le  front  de  sa  fiancée. 

Et  tout  souriant,  pendant  qu'il  endossait  son  pardessus,  un 
pied  dans  Tantichambre,  un  dans  la  salle  à  manger,  il  écouta 
les  premières  phrases  de  Marie  qui  commençait  de  mettre  sa 
mère  au  courant  des  rapports  et  démêlés  de  Ganuzat  avec  le 
Père  Âmelin. 

Il  n'avait  pas  voulu  l'avouer  à  la  jeune  femme,  mais  il  était 
au  fond  persuadé  que  le  vieux  rouge  regarderait  un  peu  conune 
une  victoire  personnelle  la  conquête  d'une  riche  dévote  par  son 
filleul,  car  enfin,  c'est  l'épouit  qui  donne  la  couleur  politique 
avec  le  nom  au  ménage  ;  et  puis  si  maintenant  le  rang  qu'il 
occupait  au  barreau  et  ses  succès  parlementaires  justifiaient  en 
plein,  même  au  point  de  vue  des  seuls  intérêts  matériels,  le 
choix  de  M*"*  Salvan,  elle  était,  elle,  par  sa  fortune,  un  par,ti 
auquel,  peu  d'années  plus  tôt,  il  n'eût  osé  prétendre.  Et  son  amour 
s'exaltait  davantage  sur  cette  pensée  d'orgueil,  et,  malgré  l'aver- 
tissement de  Marie,  ses  pas  sonnaient  un  air  de  gloire  sur  l'as- 
phalte des  trottoirs. 

Car  il  n'avait  pas  pris  de  voiture  pour  la  course,  assez  longue 
cependant;  mais  il  traversa  obliquement  les  Tuileries,  et  ayant 
passé  le  pont  Royal,  longea  le  quai  jusqu'à  la  rue  de  Seine 
qu'il  monta,  ainsi  que  la  rue  de  Tournon. 

C'était  une  de  ces  blanches  journées  d'hiver  oh  la  nature, 
entre  les  premiers  et  les  derniers  frimas,  parait  se  reprendre  à 
l'espoir  du  renouveau,  et  cette  énorme  ruche  de  Paris,  qui  s'étale 
sur  les  coteaux  de  la  Seine,  en  bourdonnait  plus  joyeusement, 
et  toute  son  allégresse  éparse  augmentait  l'allégresse  intime  de 
Laurières. 

Par  un  effet  instinctif  de  sa  réserve  lyonnaise,  il  assoupit 
l'éclat  riant  de  ses  yeux  en  pénétrant  dans  la  cour  du  Palais. 
Pas  un  instant,  il  n'avait  pensé  se  diriger  vers  le  logis  de 
Ganuzat  qui  consistait  en  un  tout  petit  meublé,  le  même  depuis 
vingt-cinq  ans,  et  qui  n'abrita  jamais  que  ses  nuits.  Le  sénateur, 
vieux  garçon  d'une  sobriété  Spartiate,  faisait  un  repas  pai  jour 
chez  Foyot,  et,  pour  le  surplus  de  son  appétit,  grignotait  quel- 
ques sandwiches  à  la  buvette. 

Laurières  l'attendait  dans  le  vestibule  pour  l'emmener  de- 


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^^^1*1 


292  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

hors,  car,  bien  que  se  disant  de  pur  sang  lyonnais,  Canuzat  était 
assez  bruyamment  démonstratif. 

Mais  la  longue  personne  du  sénateur,  averti  par  les  huissiers, 
se  montrait  déjà  sur  le  seuil  d'une  salle,  appelant  son  filleul. 

—  Eh!  Laurières!  eh?  par  ici!  quel  vent  t'amène,  mon 
gaillard?  Viens-tu  me  mettre  hors  du  Luxembourg  comme  tu 
m'as  mis  hors  du  Palais-Bourbon? 

—  J'ai  bien  le  temps  de  me  momifier  !  répliqua  Laurières, 
continuant  la  plaisanterie,  mais  venez  tout  de  même  :  on  étouffe 
ici,  vous  savez!  vos  calorifères  empoisonnent  l'air...  Nous  cau- 
serons plus  à  l'aise  dans  le  jardin...  je  vous  dis  qu'il  y  fait  un 
soleil  d'avril. 

Et,  malgré  le  peu  d'enthousiasme  manifesté  par  Canuzat, 
frileux  et  déjà  paresseux  des  jambes,  son  filleul  l'entraînait  au 
vestiaire.  Sortis  du  palais,  ils  entrèrent  dans  le  jardin  par  la 
première  porte  et  allèrent  s'ensoleiller  dans  le  bassin  de  tiède 
verdure  qu'était  alors  le  parterre  central  creusé  entre  les  ter- 
rasses. Canuzat,  toujours  très  entiché  de  son  œuvre  politique, 
disait  quelques  mots  de  la  séance  qu'il  venait  de  quitter,  —  une 
séance  budgétaire. 

—  Et  nous  sommes  chaque  année  plus  pauvres,  du  moins 
certaines  gens  nous  l'assurent,  et  pourtant,  ce  que  nous  en  dé- 
gorgeons de  millions  depuis  ce  matin  ! 

Puis,  remarquant  l'air  à  la  fois  absorbé  et  radieux  de  Lau- 
rières. 

—  Mais,  dis  donc,  petit,  ce  n'est  pas  pour  entendre  cette 
réflexion  palpitante  que  tu  me  rends  visite? 

—  Non,  avoua  tout  uniment  Laurières;  je  venais  vous  an- 
noncer mon  mariage  et  vous  inviter  à  mon  diner  de  fiançailles. 

—  Tu  te  maries  !  tu  te  maries  !  s'écria  Canuzat  émerveillé, 
comme  s'il  n'avait  jamais  vu  un  homme  sur  le  point  de  prendre 
femme,  en  voilà  une  idée  fameuse!  Au  moins  tu  ne  moisiras 
pas  tout  seul  comme  une  vieille  croûte,  à  l'exemple  de  ton  par- 
rain... et  tu  épouses? 

—  Devinez!,  fit  Laurières  le  rire  aux  lèvres  et  dans  les  yeux. 

—  Une  Lyonnaise? 

—  Non,  une  Parisienne. 

—  Une  Parisienne!  et  tu  veux  que  je  devine?...  Est-ce  que  je 
vais  dans  le  monde,  moi?  est-ce  que  j'en  connais  des  Parisiennes? 

-  Oh!  vous  connaissez  celle-là!  voyons,  M"**Salvan? 


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LE   FLAMBEAU. 


293 


Canuzat  s'arrêta  net,  pris  de  suffocation,  et  Tindex  pointé, 
comme  s'il  voyait  surgir  une  image  terrifiante  : 

—  M""*  Salvan?  la  petite  veuve?  la  nièce  du  Père  Amelin? 
Laurières  ayant  trois  fois  incliné  affirmativement  la  tête,  il 

lui  prit  le  bras,  le  serra  de  ses  doigts  osseux  à  meurtrir  la  chair 
sous  les  épais  vêtemens  de  la  saison.  Laurières,  d'une  secousse, 
fit  céder  l'étreinte,  et  Canuzat  reprit,  la  voix  entrecoupée,  tra- 
gique : 

—  Tu  ne  feras  pas  cela,  Jean  !  ce  serait  une  trahison  envers 
les  principes,  envers  ton  parti,  envers  tes  électeurs  et  envers 
toi-même! 

—  Une  trahison  !  repartit  Laurières  avec  un  paisible  ennui, 
oh  !  mon  cher  ami,  entre  nous,  n'est-ce  pas,  n'employons  pas 
inutilement  les  grands  mots..,  nous  les  fatiguons  suffisamment 
à  la  tribune,  et... 

—  Oui,  tu  veux  faire  la  leçon  à  l'ancien  !  tu  es  de  ceux  qui 
disent:  «C'est  le  député  que  vous  voulez  entendre?...  très  bien! 
j'arbore  mes  insignes,  je  prends  mon  vocabulaire; c'est  l'homme 
privé?  voilà!  voilà!  moquons-nous  ensemble  des  vieilles  barbes 
et  des  principes  et  même  dessermens!  »  Moi,  je  ne  ferai  jamais 
un  bon  maître  Jacques,  vois-tu:  le  sénateur,  l'homme,  je  suis 
cela  tout  ensemble  à  tout  moment,  et  je  regrette,  mon  petit, 
que  tu  ne  puisses  en  dire  autant  de  toi-même...  Tu  vas  épou- 
ser une  dévote,  toi,  libre  penseur,  et  tu  marchais,  —  oh!  avec 
peut-être  un  excès  de  réserve,  —  mais  enfin,  tu  marchais  dans 
la  lutte  contre  l'Église  !  Je  me  disais  avec  bonheur  que  tu  étais 
jeune,  que  toi,  du  moins,  tu  pourrais  voir  le  triomphe  définitif 
de  la  raison,  de  la  liberté  humaine,  sur  la  superstition  oppres- 
sive et  barbare...  Ah!  ah!  les  curés!  on  nous  demande  d'avoir 
pitié  d'eux!...  quand  je  pense  qu'ils  ont  brisé  ma  vie  et  celle  de 
tant  d'autres,  quand  je  pense  à  ce  que  j'ai  mangé  de  vache  enragée 
à  cause  de  leur  saint-sacrement!...  Eh  bien!  c'est  vrai,  je  ne 
l'avais  pas  saluée,  la  procession,  mais  j'étais  à  dix  mètres  au 
moins,  et  je  n'avais  pas  ricané  non  plus  :  ça,  je  le  jurerai  jusqu'à 
mon  dernier  souffle  !  et  voilà  que  ce  pénitent  noir  de  malheur 
court  à  moi  en  braillant  son  Laudate^  et,  d'un  coup  de  poing,  fait 
rouler  mon  chapeau  dans  la  poussière...  Si  je  l'ai  ensuite  roulé, 
lui  et  sa  cagoule,  dans  cette  même  poussière,  n'était-ce  pas  mon 
droit  de  légitime  défense?  Pourquoi  donc  alors  m'ont-ils  fait 
dégommer,  eux  qui  s'intitulent  les  inventeurs  de  la  charité  et  du 


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294  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pardon  des  injures?  et  après  le  scandale,  quel  boycottage  féro, 
par  la  société  cagote  du  régime  impérial  !  mon  mariage  rompu, 
toutes  les  portes  fermées  avec  celles  de  Torphelinat...  fiancée, 
cliens,  amis,  pst!... 

Laurières,  pas  plus  aujourd'hui  que  jadis,  n'estimait  cette 
affaire  de  procession  et  les  affaires  analogues  comme  des  inci- 
dens  négligeables  de  notre  histoire  intérieure.  Cette  fois  «icore 
il  avait  donc  écouté  le  récit  avec  presque  autant  de  tristesse  que 
d'ennui,  et,  &  la  fin,  il  se  contenta  d'observer  : 

—  Tous  vos  amis  ne  vous  abandonnèrent  pas,  cependant, 
voyons,  et  je  sais  que  le  Père  Amelin... 

Mais  sa  remarque  n'eut  d'autre  effet  que  de  soulever  en 
Canuzat  une  plus  violente  colère  ;  par  une  sorte  de  bond,  il  se 
campa  devant  son  filleul,  les  bras  croisés,  le  buste  plié  en  deux, 
dessinant  ainsi,  sur  le  gravier  doré  de  soleil,  une  silhouette  de 
vieil  arbre  grêle  et  tortu,  et  s'écria,  la  bouche  amëre  : 

—  Voilai  j'aurais  dû  m'en  douter I  ta  fiancée  m'a  dénigré  de- 
vant toi  pour  glorifier  son  jésuite  d'oncle,  hein?  Et  d'abord,  si 
je  gardai,  en  effet,  un  ami  après  les  défections  des  autres,  cet 
ami,  ce  n'était  pas  le  Père  Amelin,  mais  Pierre  Amelin, 
l'étudiant,  le  bon  copain  de  l'École,  qui  ne  devait  que  plus  tard 
passer  à  l'ennemi I...  En  tout  cas,  sache-le,  on  a  négligé,  bien 
entendu,  de  te  communiquer  ce  détail  :  j'ai  payé  ma  dette  jus- 
qu'au dernier  centime,  et  même  avant  de  toucher  mon  premier 
douzième  d'indemnité  parlementaire. 

Laurières  haussa  Iqs  épaules. 

—  Quel  homme  vous  faites,  Canuzat,  quel  esprit  soupçon- 
neux! J'ignorais  absolument  que  l'amitié  du  Père  Amelin  vous 
eût  été  matériellement  utile. 

—  On  ne  te  l'aurait  pas  laissé  ignorer  toujours. 

Ayant  grommelé  ces  mots,  car  il  était  très  vexé  de  s'ôtre 
abandonné  à  cette  intempestive  confidence,  il  reprit  plus  haut, 
et  avec  plus  d amertume: 

—  Ainsi,  tu  vas  épouser  cette  dévote!  et  c'est, naturellemer^. 
—  oh  !  je  te  dispense  de  l'avouer,  —  c'est  le  mariage  à  l'église 
c'est  le  baptême  des  petits,  les  premières  communions... 

—  Pour  ce  qui  est  des  premières  communions,  s'écria  en 
riant  Laurières,  nous  avons  le  temps  d'y  penser! 

Mais  Canuzat,  qui,  en  achevant  de  parler,  s'était  mis  à  ma 
cher  très  vite  autour  de  la  corbeille  centrale  du  parterre,  s'arr 


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LE  FLAMBEAU.  295 

tait  dans  Taxe  du  Palais  et  de  TObservatoire,  et,  se  plantant  de 
nouveau  devant  Laurières,  le  considéra  de  ses  clairs  petits  yeux 
bleus  ennuagés  de  colère  et  aussi  de  chagrin. 

—  Toi!  c'est  toi  mon  Héritier  à  la  Chambre,  toi,  presque 
mon  enfant,  qui  veux,  par  ton  mariage  avec  une  dévote,  nous 
remettre  sous  la  coupe  des  eurés  dont  elle  reçoit,  dont  elle  rece- 
vra toujours  le  mot  d'ordre  !  Mais,  penses-y  donc  enfin  !  un  des 
mille  hasards  de  la  politique,  une  guerre,  la  faconde  d'un  sou- 
dard, peuvent  ramener,  comme  après  quarante-huit,  une  période 
fugitive  de  gouvernement  rétrograde,  et  par  qui  sera-t-il  prôné, 
soutenu,  ce  gouvernement,  sinon  par  l'Église  qui,  grftce  à  tes  fils 
que  tu  lui  auras  donnés,  sera  demeurée  forte  et  inébranlable? 

Laurières  hocha  sceptiquement  la  tète  : 

—  J'ai  été  élevé  par  une  mère  pieuse  et  je  me  suis  affranchi 
cependant:  pourquoi  mes  fils  ne  feraient-ils  pas  de  même? 

—  Ils  feront  de  même  ;  c'est-à-dire  ils  auront  des  velléités 
d'affranchissement,  puis,  eux  aussi,  ils  épouseront  des  femmes 
dévotes  conmieleur  mère...  et  voilà  pourquoi  la  lutte  s'éternise 
entre  l'Église  surannée  et  radoteuse  de  légendes  et  la  société 
moderne,  à  base  de  science  précise  et  de  vérité  expérimentale. 

—  Je  ne  suis  pas  de  votre  avis  :  la  lutte  s'éternise  à  cause  des 
répressions  excessives  qui,  d'elles-mêmes  provoquent  les  ré- 
voltes et  les  libérations,  car  c'est  très  bien  de  bâtir  des  digues, 
mais  encore  faut-il  s'assurer  que  les  eaux  qui  vont  s'amasser 
derrière  ne  seront  jamais  de  force  suffisante  pour  les  jeter  bas... 
Sous  l'Empire,  on  vous  forçait  de  saluer  les  processions,  et  d'al- 
ler à  la  messe  dans  ces  églises  dont  vous  voudriez  chasser  les 
curés  aujourd'hui...  Si  vous  aviez  le  malheur  d'y  réussir,  les 
temps  que  vous  jugez  être  l'abomination  de  la  désolation  re- 
viendraient à  coup  sûr  pour  vous-mêmes,  ou  pour  vos  enfans, 
ou  pour  vos  petits-enfans... 

—  Tes  discours  à  la  tribune  démentent  tes  considérations  et 
ta  conduite  d'amoureux,  voilà  tout. 

—  Je  ne  le  crois  pas.  Mes  discours  tendent  à  la  ruine  poli- 
tique, et  même,  oui,  à  la  ruine  financière  de  l'Église  ;  l'Église, 
ainsi  que  d'ailleurs  sa  doctrine  lui  en  fait  la  prescription  posi- 
tive, doit  ne  posséder  ni  pouvoir  temporel,  ni  richesse  :  —  son 
royaume  n'est  pas  de  ce  monde  ^  —  et  quand  elle  manque  à  ce 
précepte  du  Christ,  l'harmonie  sociale  est  nécessairement  faus- 
sée, car  enfin,  malgré  l'audace  de  ses  dogmes,  elle  n'a  jamais 


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296  REVUE  LES  DEUX  MONDES. 

osé  prétendre  qu'elle  était  apte  à  procurer  aux  collectivités  hu- 
maines cette  destinée  seconde  (pi'elle  promet,  qu'elle  assure  si 
formellement  aux  individus.  Mais,  une  fois  rÉglise  cantonnée 
dans  le  champ  qui  lui  est  spécial,  la'  religion  n'étant  plus  que  la 
lunette  par  laquelle  des  gens  aiment  explorer  l'au-delà,  pourquoi 
prendrais-je  ombrage  de  la  religion  ?  Je  ne  vois  rien  au  bout 
de  sa  lunette;  qu'une  femme,  près  de  moi,  s'écrie  qu'elle 
découvre  par  son  moyen  des  horizons  infinis,  les  spectacles 
les  plus  merveilleux  :  en  quoi  me  sentirais-je  gêné  par  les  char- 
mans  et  touchans  mirages  qui  l'amusent  et  qui  la  consolent?... 
Écoutez,  Ganuzat,  le  sectarisme  des  autres  vous  a  brisé  le  cœur 
jadis,  croyez-vous  que  je  serais  assez  stupide  pour  me  faire  moi- 
même  le  martyr  de  mon  propre  sectarisme  ?  Je  suis  trop  heu- 
reux que  mon  froid  scepticisme  ne  rebute  pas  ma  fiancée,  et 
même  je  me  sens  un  petit  frisson  au  cœur  quand  je  pense  que 
je  n'ai  pas  encore  la  certitude  d'être  agréé  par  l'oncle,  par  le 
chef,  par  le  saint  de  la  famille,  et  que  sa  bénédiction  ne  nous  est 
pas  encore  parvenue  ! 

Ganuzat,  dont  la  couperose  tournait  au  violet  noir,  éclata 
d'un  ricanement  coléreux. 

—  Sa  bénédiction?  tu  te  fiches  de  moi,  hein?  La  bénédiction 
du  Père  Âmelin  manquerait  à  ce  cher  neveu  qui  lui  arrive  du 
royaume  de  Satan  vaincu  par  la  grâce?...  Mais,  tiens,  je  ne 
serais  pas  autrement  surpris  s'il  plantait  là  ses  Chinois,  et  s'il 
accourait  à  travers  l'Océan  pour  te  l'appliquer  en  personne,  sa 
bénédiction  I  Et  ils  s'y  mettraient  tous  si  tu  l'exigeais,  et  le  Pape 
lui-même  :  Baisse  la  té  te  y  fier  Sicambre!  la  formule  ne  leur  coû*^ 
rien,  et  elle  chatouille  toujours  Torgueil  de  leurs  vaincus  ! 

—  Vaincu?  protesta  Laurières,  mais  après  tout,  je  suis 
catholique  de  fait,  si  ce  n'est  de  conviction  ;  chaque  année  des 
centaines  de  jeunes  gens  dans  le  même  état  d'esprit  que  moi 
passent  ainsi,  avec  leur  fiancée,  une  heure  au  pied  des  autels; 
personne  n'a  jamais  pensé  leur  attribuer,  à  cette  occasion,  le  rôle 
de  vaincu...  c'est  simple  affaire  de  bon  sens.  La  plupart  des 
Françaises  croient  et  pratiquent  le  catholicisme  :  ça  ne  nous 
parait  pas  une  tare  suffisante  pour  que  nous  allions  chercher 
femme  au  Congo,  par  exemple,  et,  si  nous  les  épousons,  nous 
leur  devons,  —  dans  notre  propre  intérêt,  pour  la  paix  de  notre 
foyer,  —  l'entière  liberté  de  conscience,  c'est-à-dire  la  possibi- 
lité pour  elles  de  recourir  aux  rites,  aux  sacremens  de  l'Église, 


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-:^;^. 


LE  FLAMBEAU.  297 

dans  toutes  les  circonstances  où  la  doctrine  le  leur  pres- 
crit ;  or  vous  m'avouerez  qu'il  est  difficile  à  une  femme  de  se 
présenter  seule  à  Tautel  pour  y  recevoir  le  sacrement  de  ma- 
riage. 

—  Et  tu  le  recevras  dévotement  par  la  même  occasion. 
Laurières  haussa  les  épaules. 

—  En  pareil  cas,  il  suffit  qu'on  ne  trompe  personne  ni  soi- 
même,  et  le  jour  de  mon  mariage,  officiant  et  fitôsîstans  sauront 
aussi  bien  que  moi  le  mobile  de  ma  démarche. 

—  Possible,  mon  petit,  mais  je  ne  grossirai  pas  le  nombre 
des  assistans,  à  ton  mariage  !  ça,  je  t'en  donne  dès  aujourd'hui 
ma  parole  ! 

—  Eh  bien  I  vous  aurez  encore  une  fois  rendu  aux  curés,  dans 
ma  personne,  le  coup  de  poing  du  pénitent  noir,  voilà  tout!  fit 
Laurières  avec  agacement,  et  sapristi  !  Ganuzat,  ce  n'est  pas  d'un 
beau  joueur,  vous  savez,  que  de  garder  la  mine  hargneuse  en 
empochant  son  gain,  car  enfin,  sans  votre  mésaventure  avec  les 
curés  de  l'Empire,  vous  n'émargeriez  peut-être  pas  au  budget 
depuis  vingt-cinq  ans  I 

Comme  presque  tous  les  sectaires,  gens  dépourvus  d'esprit 
critique  et  qui  ont  horreur  de  la  documentation  et  de  la  réflexion, 
Ganuzat  gardait  quelque  chose  des  fougues  aveugles  de  l'adoles- 
cence ;  aussi,  bien  qu'il  eût  fait  sauter  Laurières  sur  ses  genoux, 
il  avait  coutume  de  discutailler  avec  lui,  —  tels  dans  les  familles 
ces  frères  dont  Tàge  se  suit  de  trop  près. 

—  C'est  ça!  fit-il,  après  avoir  reçu  sa  remontrance,  dis  tout 
de  suite  que  j'ai  battu  la  grosse  caisse  électorale  avec  le  coup 
de  poing  du  pénitent  noir! 

—  Eh  non  !...  et  puis,  si,  tout  de  même,  il  y  avait  bien  un 
peu  de  ça...  il  y  a  toujours  un  peu  de  ça,  c'est-à-dire  de  nous, 
de  nos  mésaventures,  de  nos  rancunes  ou  de  nos...  amours  dans 
tous  les  actes  que  nous  accomplissons  sincèrement  au  seul  nom 
des  grands  principes...  et  j'en  suis  enchanté,  voyez-vous,  parce 
que  votre  a£fection  pour  moi  vous  empêchera  de  me  tourner  le  dos 
après  mon  mariage...  et,  en  attendant,  vous  viendrez  à  mon 
dîner  de  fiançailles,  chez  les  Guiminel. 

—  Je  n'irai  pas  ! 

—  Vous  viendrez,  vous  ne  pouvez  vous  dispenser  de  boire 
à  mon  bonheur  ! 

—  Si  tu  savais  ce  que  lu  me  demandes  !  mais  boire  à  ton 


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398  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

bonheur,  Jean,  serait,  pour  moi,  boire  à  la  rupture  de  ce  marit^, 
manigancé  par  un  Jésuite  ! 

Et,  sur  une  exclamation  de  Laurières,  exaspéré  de  tant  de 
parti  pris  : 

—  Certainement  !  certainement  !  bon  pour  toi,  l'amoureux, 
d'être  dupe  !...  mais  f imagines-tu  que  je  coupe  dans  l'histoire  de 
la  bénédiction  pas  encore  arrivée?  Comme  si, depuis  beau  temps, 
la  petite  veuve  n'avait  pas  informé  son  oncle  et  n'avait  pas  reçu 
de  lui  l'ordre  d'aller  de  l'avant  malgré  tout,  c'est-à-dire  à  cause 
de  toutl...  Ah!  ah  !  ce  qu'il  doit  triompher,  Amelin!  un  anti- 
clérical de  mai*que  devenu  son  neveu  !  au  plein  de  la  persé- 
cution!... il  doit  voir  déjà  la  Compagnie  rappelée  en  France, 
toutes  les  jésuitières  restaurées  et  reconsacrées  au  monopole 
de  l'enseignement!  Soit!  qu'il  arrive  pour  bénir,  au  débarqué, 
ton  mariage,  et  je  lui  dirai  son  fait  ! 

—  Vous  savez  que  vous  extravaguez,  mon  pauvre  ami  ! 
Laurières  saisissait  le  sénateur  par  le  bras  au  moment  où 

tous  deux  sortaient  du  jardin  par  la  porte  proche  du  musée,  et 
il  lui  disait,  d'un  accent  autoritaire  : 

—  Finissons,  Canuzat!  il  ne  s'agit  pas  de  politique,  il  s'agit 
d'un  fait  important  dans  ma  vie  privée  dont  je  vous  demande 
à  vous,  mon  vieil  ami,  l'ami  de  mes  parens,  de  mon  père  dis- 
paru, d'être  le  témoin  affectueux...  Je  me  marie,  vous  êtes  de 
mes  noces,  vous  ne  pouvez  refuser  d'en  être,  voilà  tout  ce  que 
vous  avez  à  considérer  vous-même. 

—  Jean,  tu  sais  si  je  voudrais... 

Mais,  comme  effrayé  d'entendre  le  trémolo  pathétique  sou- 
dain glissé  dans  sa  propre  voix,  Canuzat  s'interrompait,  pour 
reprendre  avec  décision  rogue  : 

—  N'insiste  pas,  c'est  inutile  !  l'oncle  et  la  nièce  s'en  feraient 
trop  de  bon  sang! 

—  Tant  pis  pour  vous,  à  la  fin,  tenez!  J'aurais  voulu  vous 
faire  la  famille  qui  vous  manque,  ne  vous  en  prenez  qu'à  votre 
entêtement  stupide  si,  désormais,  on  vous  laisse  moisir  seul,  ainsi 
que  vous  le  disiez  tout  à  l'heure,  comme  une  vieille  croûte. 

Et  Laurières,  exaspéré,  lâchait  le  bras  du  sénateur,  mettait  le 
pied  sur  la  chaussée  pour  s'en  aller  par  la  rue  Férou. 

Sans  souci  des  passans,  des  cochers  et  mécaniciens  qui 
stationnaient  avec  leurs  véhicules  le  long  de  la  grille,  aux 
abords  du  musée  : 


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LE   FLAMBEAU. 


239 


—  Et  toi,  lui  cria  Canuzat,  ne  t'en  prends  qu'à  tes  volte-face 
si  tu  raies  ton  élection,  ce  printemps. 

—  Je  m'en  fiche  !  répliqua  fort  peu  élégamment  Laurières  en 
haussant  les  épaules,  et  descendant  la  rue  Pérou  à  la  vitesse 
d'un  bolide. 

Son  élection?  ouï,  quelquefois  il  y  avait  songé,  la  bénédic- 
tion nuptiale  lui  coûterait  un  certain  nombre  de  voix  parmi 
celles  des  vieux  purs  dont  Ganuzat  lui  avait  légué  la  clientèle^  — 
les  jeunes  étant  plus  préoccupés  des  questions  d'ordre  écono- 
mique que  d'anticléricalisme...  —  Mettant  les  choses  au  pire,  il 
ne  ser^t  pas  réélu  pour  la  prochaine  législature...  bah!  qu'im- 
portait 7  il  était  encore  à  l'&ge  des  vastes  espérances,  de  toutes 
les  revanches  imaginables...  Un  échec  dont  elle  serait  la  cause 
ne  le  diminuerait  pas  aux  yeux  de  Marie,  bien  au  contraire  ! 

Mais  le  refus  de  Ganuzat  le  poignait  assez  à  vif;  nous  allons 
plus  heureux  au  triomphe  dans  la  guirlande  ininterrompue  de 
nos  affections,  et  puis,  les  esprits  modérés  ré  vent  d'instinct  faire 
communier  en  eux  les  extrêmes...  Laurières  s'était  appliqué  à 
pénétrer  Marie  d'indulgence  pour  le  vieil  enfant  qu'il  voyait 
en  Ganuzat,  et  de  même,  il  avait  espéré  mettre  bientôt  Ganuzat 
aux  genoux  de  sa  bien-aimée. 

Mais  vainement  il  lui  envoya  des  ambassades,  Gharles  Gui- 
minel,  Madeleine,  sa  mère  enfin  :  tout  fut  inutile;  on  dut  se 
résigner  à  laisser  le  vieux  rouge  sous  sa  tente. 

VII 

Laurières  s'affairait  déjà  aux  formalités  doubles  du  mariage 
civil  et  religieux, rassemblait  les  pièces  nécessaires;  on  atten- 
dait d'heure  en  heure,  en  ce  dernier  jour  de  janvier,  la  lettre 
qui  devait  apporter  le  consentement,  la  bénédiction  et  les  vœux 
du  Père  Amelin.  Les  journaux  annonçaient,  par  des  télégrammes 
de  Marseille,  l'arrivée  au  port  du  Simoun,  un  des  paquebots  qui, 
à  Saïgon,  embarquent  voyageurs  et  correspondance  apportés  là 
du  plus  extrême  Orient. 

Les  fiancés  avaient  convenu  de  célébrer  très  simplement  leurs 
noces  ;  ils  n'inviteraient  personne  en  dehors  de  leurs  témoins,  mais 
lanceraient  de  nombreux  faire-part,  et,  au  retour  du  voyage  tra- 
ditionnel, donneraient  une  grande  réception  dans  l'appartement 
très  luxueux  de  la  rue  Gastiglione  qu'ils  avaient  résolu  de  garder. 


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'300  REVUE  DBS   DEUX  MONDES. 

Ils  passaient  déjà  ensemble  des  heures  nombreuses  de  leur 
vie,  leur  coniiance  réciproque  étant  parfaite  ;  avant  de  pouvoir 
se  livrer  aux  transports  de  leur  amour,  ils  jouissaient  de  ces 
délicieux  abandons  du  cœur  qui  sont  d'ordinaire  le  fruit  des 
amitiés  les  plus  éprouvées  et  les  plus  anciennes.  Les  détails  de 
leur  installation,  dont  ils  s'occupaient  enseÂible,  leur  étaient  une 
source  de  plaisirs  quotidiens,  et  Marie  avait  goûté  une  de  ses 
joies  les  plus  vives  &  se  rendre  à  la  garçonnière  de  son  fiancé 
pour  y  faire  choix  des  meubles  qui  seraient  admis  à  rhonneur 
de  figurer  dans  l'intérieur  conjugal. 

Aujourd'hui,  ainsi  que  quelques  autres  fois,  ils  avaient 
demandé  à  Madeleine  Guiminel  de  se  joindre  à  eux  dans  leurs 
courses  ;  le  but  de  la  principale  était  la  boutique  d'un  joaillier 
chez  qui  on  remontait  pour  Marie  de  vieux  diamans  que 
M""*  Laurières  tenait  de  sa  famille,  jadis  opulente,  et  qu'elle 
passait,  en  présent  de  noces,  à  sa  future  belle -fille. 

Il  restait  encore  une  bonne  demi>heure  avant  l'arrivée  du 
fiancé  et  de  Madeleine  ;  Marie  écrivait  dans  son  petit  salon  lors- 
qu'on lui  annonça  M""*  Raynal.  La  petite  vieille  dame  paraissait, 
à  son  ordinaire  d'ailleurs,  assez  surexcitée,  presque  joyeusement 
surexcitée. 

—  Vous  n'avez  donc  pas  reçu  la  lettre  de  la  Ligue  Patrio- 
tique? lui  cria-t-elle  de  sa  voix  aiguë,  vous  savez  qu'on  fait  l'in- 
ventaire à  Saint-Roch?  nous  allons  protester, naturellement!  J'ai 
juré  à  mon  fils,  tout  à  l'heure,  que  je  serais  de  la  manifestation... 
ça  le  tourmente  un  peu  ;  il  a  toujours  peur,  quand  il  monte  à  la 
tribune,  qu'on  lui  jette  sa  bigote  de  mère  à  la  tête  ;  par  le  même 
moyen,  j'ai  tenu  mon  mari  au  centre  gauche  tout  le  long  de  son 
existence. 

Surprise  et  obscurément  inquiète,  Marie  demanda  des  expli- 
cations. Son  fiancé  lui  avait  parlé  ces  derniers  temps  de  tout 
autre  chose  que  de  politique  ;  d'ailleurs,  les  inventaires  des  biens 
d'église,  prévus  par  un  article  de  la  loi  sur  la  séparation, 
u avaient  pas  fait  l'objet  d'un  nouveau  débat  au  Parlement. 

Au  fond,  avoua  M""*  Raynal,  c'est  une  formalité  qui  se  fait 
toujours  lorsqu'on  liquide  une  association,  —  mais  toujours 
aussi  c'est  la  cause  de  criailleries  sans  fin  entre  les  ex-associés... 
Du  reste,  ce  qui  arrive  aujourd'hui,  c'est  un  peu  la  faute  du 
Saint-Père  ;  qu'a-t-il  attendu,  qu  attend-il  pour  déclarer  s'il  veut, 
ou  non,  les  associations  cultuelles  qui  s'arrangeraient  avec  les 


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LE    FLAMBEAU.  301 

fabriques?  N'importe,  nous  ne  devons  pa^  permettre  à  ce  gou- 
vernement impie  de  faire  toucher  par  ses  agens  aux  objets  du 
culte  :  c'est  une  odieuse  profanation. 

—  Mais  que  pouvons-nous?...  demanda  Marie  songeuse,  et 
ne  trouvant  pas  beaucoup  de  suite  aux  discours  de  M""*  Raynai. 

—  Oh  !  rien  qui  ressemble  à  une  Saint-Barthélemy,  ma  pe- 
tite... on  chantera  \m  ^eu  hhnt  le  Miserere  et  \e  Parce  Domine 
pour  impressionner  le  gouvernement  et  lui  faire  prendre  peur,  si 
possible,  de  gens  qui  seront  peut-être  les  plus  forts,  demain  ; 
voyons,  venez  donc  avec  moi  ! 

—  Mais,  madame,  c'est  impossible!  que  dirait?... 

Elle  s'arrêta,  rougissante,  et  M"*  Raynai  se  mit  à  rire  : 

—  Que  dirait  votre  futur  mari  ?  mais  ce  que  disait  le  mien  : 
que  c'est  de  bonne  guerre  !  Je  suppose  qu'en  épousant  un  libre 
penseur,  vous  réservez  votre  liberté  de  conscience? 

—  Oh  !  sans  le  moindre  doute  I  et  s'il  s'agissait  d'un  véritable 
devoir  chrétien... 

—  Ah  !  ce  n'est  pas  dans  les  commandemens  d'aller  mani- 
fester, j'en  conviens;  mais  lorsqu'on  attaque  ceux  que  nous 
aimons,  notre  cœur,  à  lui  seul,  nous  fait  le  commandement  de 
les  soutenir,  et^  s'il  ne  s'agit  que  de  chanter  un  psaume  pour 
sauver  l'Église... 

Marie  pensa  qu'il  y  faudrait  sans  doute  bien  d'autres  choses, 
mais  en  écoutant  sa  vieille  amie,  elle  cédait  un  peu  à  cet  étrange 
et  si  instinctif  besoin,  —  qui  est  le  commencement  du  vertige, 
—  de  voir  le  danger  que  nous  pressentons.  Son  angoisse  indé- 
finissable, tenait  de  la  frayeur  et  presque  du  remords...  toute  son 
éducation  de  chrétienne  pi^otestait  contre  ces  hommes,  de 
simples  ouailles  en  révolte,  sur  le  point  de  se  présenter  aux 
vénérables  prêtres  d'une  paroisse,  pour  exiger  d'eux  les  clés  du 
trésor  liturgique;  elle  croyait  voir  la  main  de  son  fiancé  qui 
commandait  leur  acte  profanateur,  par  ce  même  geste  qu'il  fai- 
sait. &  la  tribune  pour  faire  rebrousser  chemin  au  clergé  catho- 
lique jusqu'à  l'étable  de  Bethléem. 

—  Non!  non!  prolesta-t-elle,  le  gouvernement  se  ravisera... 
on  a  dû  imaginer  ces  inventaires  pour  effrayer  le  Pape,  le  forcer 
à  prendre  un  parti. 

M"'  Raynai  fit  une  moue  dubitative  et,  se  servant  d'un  mot 
emprunté  sans  doute  au  vocabulaire  du  député  son  fils  : 

—  Ma  foi,  ce  n'est  pas  impossible  ;  ils   sont  capables  de 


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302  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

toutes  les  palinodies.  Eh  bien  !  venez  donc  jusqu'à  Saint-RocL 
'nous  nous  renseignerons. 

Marie  la  regarda  et  prit  pitié,  connaissant  l'obstination  de 
son  caractère,  de  la  voir  si  vieille,  si  menue...  la  moindre  bous- 
culade la  roulerait  à  terre,  piétinée  comme  une  feuille  morte. 

—  Ou  rien  ne  doit  se  passer,  se  dit-elle»  ou  M.  Raynal  se 
trouvera  aux  abords  de  l'église  :  je  lui  remettrai  sa  mère. 

Et,  tout  haut,  en  sonnant  pour  demander  son  chapeau  et  sa 
jaquette  : 

—  Je  vous  accompagne,  mais  je  ne  suis  rien  moins  que 
brave,  je  vous  avertis  ;  qu'un  agent  me  fasse  les  gros  yeux, 
nous  battons  en  retraite. 

Elles  sortirent,  s'avancèrent  le  long  de  la  rue  Saint-Honoré, 
jusque  devant  l'église  môme;  tout  était  au  calme  absolu;  les 
mendians  habitués  occupaient  leurs  places  respectives.  Marie, 
soulagée,  dit  à  M"**  Raynal  : 

—  Vous  voyez,  le  gouvernement  recule  sur  toute  la  ligne; 
nous  n'avons  qu'à  faire  comme  lui. 

—  Entrons  toujours,  fit  la  vieille  dame  piquée  et  déçue, 
nous  apprendrons  ce  qu'il  y  a  de  neuf. 

Marie,  qui  avait  monté  les  marches  avec  elle  pour  faire  une 
distribution  d'aumônes,  la  suivit  sans  défiance. à  l'intérieur  de 
l'église  qu'elle  supposait  aussi  paisible  que  les  abords,  et  elle 
eut  lieu  de  s'en  repentir  immédiatement. 

Tout  le  bas  côté  gauche  était  plein  d'une  foule  houleuse  et 
tumultueuse.  Le  piétinement  sur  les  dalles,  le  heurt  des  chaises 
renversées,  le  gros  murmure  d'une  indignation  collective  accom- 
pagnaient les  éclats  de  coups  violens  qu'on  frappait  là-bas  sur 
la  porte  de  la  sacristie,  les  encouragemens  farouches  de  voix 
d'hommes  criant  :  «  Âllez-y  !  n'ayez  pas  peur  !  »  et  les  versets 
du  Miserere  entonnés  par  le  soprano  ées  femmes... 

L'agent  du  fisc  et  les  policiers  qui  l'accompagnaient  se  trou- 
vaient déjà  dans  la  sacristie,  venus  par  la  petite  porte  de  la  rue 
Saint-Roch,  racontait-on  à  M"'  Raynal,  dont  les  sèches  narines 
palpitaient,  flairaient  l'odeur  de  la  bataille. 

—  Oh  !  venez,  madame  !  venez  ! 

Et  Marie,  bouleversée  d'effroi  et  de  regret,  lui  saisissait  le 
bras  pour  se  rabattre  avec  elle  sur  le  porche... 

Mais  M""*  Raynal,  qui  se  passionnait  pour  le  spectacle,  lui 
résista  de  toutes  ses  forces. 


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LE   FLAMBEAU.  303 

—  Allons  du  côté  de  l'impasse...  il  n'y  a  personne,  nous 
verrons  tout,  et  nous  sortirons  dès  qu'il  nous  plaira. 

Marie  consentit  à  cette  manœuvre  d'autant  plus  promptement 
que  d'autres  personnes  étaient  entrées  à  leur  suite,  et,  dans  son 
affolement,  elle  voyait  leur  nombre  centuplé,  barrant  les  portes 
d'une  épaisse  muraille  vivante. 

Elle  se  glissa  donc,  tenant  la  vieille  dame  par  la  main,  vers 
le  bas  côté  de  droite.  Tout  à  coup,  le  fracas  d'une  porte  brisée 
et  des  vociférations  de  triomphe  la  clouèrent  sur  place  ;  puis, 
d'un  geste  que  tous  ses  nerfs  tendus  faisaient  irrésistible,  elle 
tira  M""'  Raynal  sur  les  marches  d'une  chapelle,  et,  de  là,  toutes 
deux  assistèrent,  comme  le  souhaitait  si  passionnément  l'intré- 
pide manifestante,  à  une  mêlée  assez  impie,  et  que  la  presse 
raconta  tout  au  long. 

L'agent  du  fisc  traîné  au  travers  de  la  grande  nef  par  une 
troupe  en  délire  comme  si  on  voulait  le  sacrifier  au  pied  de 
l'autel,  frappé  ainsi  que  les  hommes  chargés  d'assurer  sa  niis- 
sion,  —  et  qui  usaient  de  la  riposte...  —  enfin  le  groupe  très 
malmené  réussissait  à  gagner  la  porte  de  l'impasse  par  où  se 
précipitèrent,  ou,  du  moins,  voulurent  se  précipiter,  les  mani- 
festans,  car  des  forces  de  police  se  trouvant  massées  au  dehors 
les  refoulèrent  dans  l'église... 

Marie,  toute  tremblante,  entraînait  alors,  vers  la  grande 
porte.  M""  Raynal  qui  ne  lui  résistait  plus,  lorsque  le  flot  des 
manifestans  se  rabattit  sur  toutes  deux  en  clamant  le  Parce 
Domine,  et  les  força  de  courir  pour  éviter  le  choc  de  cette 
trombe  vivante...  et  Marie  ne  sut  comment  elle  se  trouva 
dehors,  au  bas  des  marches,  devant  la  grille,  dans  un  groupe 
d'agités,  cherchant  des  yeux  M""'  Raynal  qu'elle  n'avait  plus 
auprès  d'elle. 

—  Circulez,  madame,  circulez!  ou  bien  alors I...  lui  disait 
un  agent,  le  ton  assez  bonasse  mais  la  poigne  solide,  car  elle  se 
sentit  soudain  le  bras  pris  dans  un  étau. 

—  Pardon,  j'emmène  madame  ! 

Cette  voix,  d'autorité  mordante,  était  celle  de  Laurières.  Il 
avait  fendu  plusieurs  groupes  pour  arriver  jusqu'à  sa  fiancée  ; 
maintenant  il  la  prenait  par  une  main,  entourait  de  l'autre  sa 
ceinture  et  la  conduisait,  la  soutenant,  la  portant  à  demi,  un  peu 
au  delà  de  l'église,  où  stationnait  le  fiacre  qu'il  venait  de  quitter 
tout  à  l'heure,  à  la  vue  de  la  manifestation. 


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304  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Dans  le  chaos  de  son  désarroi,  Marie  poussa  cependant  une 
exclamation  d'alarme  : 

—  Mais,  M"'  Raynal  1 

—  Ne  vous  inquiétez  pas,  ma  chérie,  son  fils  rôdait  par  là,  il 
l'emmène. 

La  voix  caressante,  le  mot  tendre  du  cher  fiancé  provo- 
quèrent en  la  jeune  femme  la  subite  détente  nerveuse.  Des 
larmes  lui  montèrent  aux  yeux  qu'elle  s'efforça  d'essuyer  furti- 
vement. Mais  il  les  vit  et  voulut  en  arrêter  le  cours  en  abais- 
sant ses  paupières  par  de  longs  baisers,  et  il  plaisantait  cepen- 
dant pour  la  faire  sourire,  assurait  que  sa  concierge  allait 
s'imaginer  qu'il  l'avait  battue  avant  même  que  le  droit  lui  en 
fût  tacitement  conféré  par  le  code. 

La  voiture  n'eut  pas  à  rouler  plus  d'une  minute  avant  de 
s'arrêter  rue  Castiglione.  Les  fiancés  montèrent  ensemble  dans 
l'ascenseur,  et  Madeleine  Guiminel,  debout  sur  la  porte  du  petit 
salon  de  Marie,  leur  montra  un  visage  stupéfait. 

—  Gomment!  on  me  racontait  que  tu  étais  partie  avec 
M"*  Raynal,  et  c'est  Jean  que  tu  ramènes? 

Mais  Laurières,  de  très  belle  humeur,  s'écria  : 

—  C'est  Jean  qui  la  ramène,  voulez-vous  dire?  Je  l'ai  ctieillie 
au  passage  pour  empêcher  qu'elle  ne  soit  conduite  au  violon... 
oui,  nous  venons  de  manifester  à  Saint-Roch,  notre  paroisse, 
comme  vous  savez... 

Madeleine  frappa  dans  ses  mains  : 

—  Tu  as  été  de  la  manifestation,  toi?...  j'aurais  dû  le  com- 
prendre en  apprenant  que  M"'  Raynal  était  venue  te  chercher  1.., 
Elle  finira  par  laisser  ses  vieux  petits  os  dans  quelque  bagarre, 
aux  mains  de  la  police... 

Puis,  ses  yeux  s'allumèrent  de  curiosité  gourmande  : 

—  Dis  donc,  tu  me  donnes  presque  regret...  j'étais  convo- 
quée, moi  aussi,  à  la  Madeleine,  ma  paroisse,  pour  chanter  le 
Miserere  et  autres  cantiques;  en  ma  qualité  de  matrone,  jai 
cru  devoir  m'abstenir,  mais  toi  qui  as  l'air  d'avoir  vu  des  choses 
émouvantes,...  raconte-nous  un  peu... 

Laurières,  qui  surveillait  la  figure  contractée  de  Marie, 
interrompit  assez  brusquement  sa  cousine  : 

—  Raconter? pourquoi,  grand  Dieu!  les  journaux  de  ce  soir 
ne  manqueront  pas  d'en  prendre  le  soin  !  Allons  bien  vite  rue  de 
la  Paix,  puisque  nous  sommes  en  retard  déjà... 


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LE   FLAMBEAU. 


305 


Et  il  emmenait  les  deux  jemies  femmes  chez  le  joaillier, 
ensuite'  chez  un  fabricant  de  meubles  artistiques,  puis  il  resta 
longuement  avec  elles  dans  un  thé  mondain  où  il  les  fit  goûter, 
et  ne  les  abandonna  qu'après  les  avoir  conduites  à  Tangle  de  la 
rue  Duphot,  Marie  devant  ce  soir-là  dîner  sans  lui  chez  ses  cou- 
sins, car  il  était  d'un  banquet  officiel. 

Jamais  elle  n'avait  vu  son  fiancé  plus  tendre  et  plus  brillant 
que  durant  cet  après-midi,  jamais  il  ne  lui  témoigna  un  amour 
aussi  délicatement,  aussi  passionnément  berceur,  que  dans  la 
lettre  pneumatique  qu'il  lui  écrivit  à  la  dernière  heure,  le  soir, 
comme  tous  les  soirs  qu'il  ne  passait  pas  auprès  d'elle...  Mais, 
toute  transportée  qu'elle  fût  de  reconnaissance  et  d'ivresse,  elle 
se  sMitait  au  cœur  un  point  fort  endolori,  et,  dans  l'imagination, 
une  sorte  de  vue  un  peu  effrayante  de  l'avenir  :  elle  venait  de 
faire  aujourd'hui  un  acte,  en  somme  public,  en  contradiction 
formelle  avec  la  vie  publique  de  son  futur  mari  ;  cet  acte  n'était 
nullement  de  devoir,  elle  en  jugeait  plus  fermement  ainsi  de- 
puis qu'elle  avait  vu  en  quoi  consistait  la  manifestation  :  de 
très  innocens  subalternes  malmenés  par.  ceux  mêmes  ^peut-être 
que  leurs  votes  maladroits,  leur  longue  indifférence  religieuse  et 
politique,  faisaient  les  vrais  responsables  de  lois  blessantes  pour 
les  ftmes  chrétiennes... 

Mais  enfin,  il  y  a  des  heures  dans  la  vie  où  la  conception 
du  devoir  s'exalte  tout  naturellement  jusqu'au  zèle...  Quelle 
serait,  en  de  telles  circonstances,  la  pensée  justement  excitatrice 
ou,  au  contraire,  sagement  modératrice,  de  ce  zèle,  qui  ne  pou- 
vait, en  aucun  cas,  se  permettre  de  détruire  l'harmonie  du  foyer, 
d'y  éteindre  la  douce  flamme  d'amour?  Que  serait  même  son  atti- 
tude vis-à-vis  du  fiancé,  demain?  Pas  une  minute  elle  ne  s'était 
méprise  sur  le  silence  que  la  délicatesse  de  son  amour  lui  avait 
imposé  aujourd'hui  ;  il  l'avait  sentie  nerveuse,  apeurée,  toute  en 
détresse  :  il  n'avait  pensé  qu'à  la  bercer  pour  la  livrer,  le  cœur 
favorable,  aux  songes  suaves  qui  visitent  la  nuit  une  fiancée 
heureuse...  mais  demain,  sans  doute,  il  se  plaindrait,  et  même 
s'il  ne  se  plaignait  pas,  devrait-elle  retenir  tous  ces  regrets  qui 
s'ei^halaient  d'elle,  ce  tendre  repentir  d'une  femme  qui  a 
omis  de  prendre  le  mot  d'ordre  de  l'ami  aîné?...  Ce  qu'elle 
devait  à  ses  croyances  ne  lui  faisait-il  pas  l'obligation  cruelle 
de  dissimuler  ce  repentir  et,  par  la  persistance  de  son  mutisme, 
de  laisser  entendre  au  maître  de  son  cœur  que  le  royaume 
TOm  ILTU.  —  i90t«  20 


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306  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  son  âme  lui  serait  rigoureusement  et   à  jamais  inten 
L'abbé  Paraud,  le  confesseur  de  Marie  depuis  Tannée  de 
première  communion ,  n'avait  jamais  tenu  près  d'elle  le  r. 
de  directeur;  un  sens  très  droit  de  l'adaptation  au  milieu,  v 
éducation  religieuse  simplement  paroissiale,  éloignaient  la  jeu 
femme  des  complexités  du  mysticisme  dont  le  seul  cadre  po 
sible  est,  en  fait,  le  monastère  avec  perpétuelle  clôture.  Cèpe, 
dant,  elle   ne  s'était  pas  toujours  bornée  à  lui  énumérer  s 
fautes  pour  en  recevoir  l'absolution,  mais  avait  eu  recours 
lui  un  petit  nombre  de  fois  où  sa  propre  réflexion  ne  l'éclairé 
pas  suffisamment  sur  la  ligne  de  conduite  à  tenir,  d'abord  dai 
sa  situation  délicate  de  jeune  femme  épouse  d'un  malade,  pu 
de  très  jeune  veuve  presque  sans  famille  directe. 

L'abbé  Paraud,  cet  hiver,  mis  à  deux  doigts  de  la  mort  p) 
une  attaque  %âolente  de  rhumatismes,  restait  confiné  chez  Iv 
et  Marie,  que  le-  catéchiste  de  Saint-Roch  avait  toute  rassur 
au  sujet  de  Laurières,  fit  les  premières  démarches  à  la  parois 
sans  avoir  dérangé  son  confesseur  pour  l'entretenir  de  ses  fian- 
çailles. Mais  ce  matin^  en  s'éveillant  après  une  nuit  que  les 
tendres  ménagemens  de  Laurières  n'avaient  pas  rendue  tout  à 
fait  calme,  elle  expédia  sa  femme  de  chambre  à  l'abbé  Paraud 
qu'elle  savait  convalescent,  pour  lui  demander  une  audience; 
il  se  déclara  prêt  à.  la  recevoir. 

VIII 

Marie  trouva  l'abbé  Paraud  au  coin  du  feu,  écrivant  sur  une 
petite  table  tirée  devant  lui,  les  jambes  entortillées  d'une  cou- 
verture. 

—  Ma  petite  enfant,  dit-il,  posant  la  plume  et  lui  tendant 
les  deux  mains,  vous  voyez  de  reste  pourquoi  je  ne  quitte  pas 
ma  chaise  :  on  m'emmaillote  encore  de  peaux  de  bête,  et  quel- 
quefois il  me  semble  que  les  dents  sont  restées  à  la  peau  et 
qu'elles  me  mordent  les  chairs. 

Marie  exprima  sa  commisération. 

—  Bah  I  fit  l'abbé  de  très  bonne  humeur,  malgré  la  contrac- 
tion du  visage  qui  creusait  davantage  ses  rides,  il  faut  tout  de 
même  sentir  quelquefois  qu'on  est  le  frère  indigne  du  Crucifié... 
Mais  voyons,  Marie,  la  grave  affaire  qui  vous  amène  à.  moi...  des 
roses  toutes  fraîches  sur  vos  joues,  un  éclat  tout  neuf  dans  vos 


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LE   FLAMBEAU. 


307 


yeuxy  et,  malgré  ça,  un  petit  air  transi...  parions  qu'il  y  a  là* 
dessous  une  histoire  d'amour,  de  mariage? 
Marie  inclina  la  tête  et  dit  en  rougissant  : 

—  Je  viens  précisément,  monsieur  Tabbé,  vous  annoncer 
mon  mariage...  et...  et...  aussi  vous  en  parler...  je  suis  un  peu 
inquiète... 

L'abbé  Paraud  fit  entendre  le  petit  claquement  de  langue 
qui  a  une  signification  de  condoléance. 

—  Est-ce  que  le  caractère  de  votre  .fiancé?...  s^  famille?... 

—  Oh!  non!  non!  tout  est  parfait  en  lui  et  autour  de  lui, 
dit-elle  avec  un  empressement  naïf;  c'est  seulement...  au  point 
de  vue  religieux...  M.  Laurières  est  anticlérical. 

—  M.  Laurières?...  s'écria  l'abbé  Paraud,  s'agirait-il  de  Jean 
Laurières,  le  député  de  Lyon? 

—  Oui,  vous  vous  souvenez  de  lui,  n*est-ce  pas? 

—  Si  je  me  souviens?...  mais,  ma  petite  fille,  je  ne  connais 
de  M.  Laurières  que  son  talent...  et  malheureusement  aussi  ses 
idées. 

—  Oh  !  vous  connaissez  aussi  sa  personne. 

Et  à  travers  les  exclamations  du  vicaire,  Marie  lui  remit  en 
mémoire  la  démarche  faite  par  Laurières  auprès  de  lui  à  la 
sacristie  de  Saint-Roch,  et  elle  ne  s'arrêta  plus,  narra  l'histoire 
de  leur  engagement  par  l'intermédiaire  de  M""*  Guiminel. 

—  Puisque  je  savais,  grâce  au  catéchisme  de  M.  l'abbé  Guil- 
laume, que  la  Séparation  ne  faisait  pas  M.  Laurières,  plus  parti- 
culièrement qu'un  autre,  l'ennemi  de  l'Église,  je  n'avais  aucune 
raison  pour  lui  refuser  ma  main...  s'il  m'était  resté  le  moindre 
doute  je  serais  venue  vous  consulter,  certainement. 

L'abbé  sourit  et  secoua  la  tête  ; 

—  On  ne  trouve  pas  facilement  des  raisons  pour  refuser  sa 
main  quand  le  cœur  est  déjà  donné,  ma  petite  fille,  dit-il  pater- 
nellement; mais  vous  ne  vous  êtes  pas  trompée  en  pensant  que 
mon  conseil,  si  vous  étiez  venue  le  solliciter^  ne  vous  aurait  pas 
été  plus  sévère  que  l'interprétation  donnée  à  la  doctrine  de 
rÉglise  par  l'abbé  Guillaume... 

«  Âh!  sans  doute,  il  y  a  quelque  chose  de  douloureux  à  voir 
une  enfant  chrétienne  l'épouse  d'un  de  ces  hommes,  qui  non 
seulement  ont  renié  leur  for,  mais  se  font  gloire,  par  la  perfide 
persécution  sèche,  d'attaquer  les  apôtres  de  cette  foiw..  Les 
punir,  s'opposer  à  leur  joie  temporelle,  irriter  ainsi  en  eux  la 


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308  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

soif  du  bonheur  jusqu'à  ce  qu'ils  viennent  redemander  aux  pi 
messes  divines  de  les  en  désaltérer  :  oui,  voilà  ce  qu'on  serait  que 
quefois  tenté  de  faire...  mais  Dieu  a  permis  que  sainte  Moniqi 
fût  l'épouse  d'un  idolâtre  pour  qu'elle  devînt  la  mère  de  saiui 
Augustin,  et  que  sainte  Glotilde  fût  l'épouse  de  Glovis,  et  que,  en, 
quelque  sorte,  elle  servit  ainsi  de  mère  à  l'Église  de  France  :  il 
nous  a  indiqné  par  là  sa  volonté,  tracé  notre  ligne  de  conduite; 
de  môme  qu'il  envoya  ses  apôtres  et   les  missionnaires,  leurs 
successeurs,  porter  le  Flambeau  de  la  Foi  chez  les  nations  infi* 
de  les,  de  môme  il  veut  que  les  femmes  chrétiennes  le  portent 
toujours  brillant  au  foyer  de  l'homme,  ce  flambeau,  et  que  sa 
clarté  veille  sur  le  berceau  de  leurs  enfans,  et  ainsi  éclaire 
chaque  génération. 

Et,  après  une  seconde  ou  deux  d'absorption  intense,  l'abbé 
Paraud  ajoutait,  à  voix  presque  basse,  comme  s'il  se  parlait  à 
lui-môme  : 

—  Laurières,  un  anticlérical,  un  libre  penseur,  venant  cher- 
cher le  prôtre  pour  un  moribond...  voilà  ce  que  c'est  que  d'avoir 
été  élevé  par  une  mère  pieuse!  i 

Ces  paroles  montraient  combien  était  solide  en  lui  l'opti- 
misme rationnel  du  prôtre  catholique,  optimisme  qu'il  ne  sau- 
rait perdre  qu'en  perdant  partie  ou  môme  tout  de  sa  foi,  puis- 
qu'il le  fonde  sur  les  promesses  mômes  du  Christ. 

—  Mais,  ma  petite  fille,  dit  ensuite  l'abbé  en  regardant  Marie 
de  ses  yeux,  froncés  par  la  plus  vive  attention,  puisque  vous 
aviez  conclu  paisiblement  vos  fiançailles  après  avoir  entendu 
M.  l'abbé  Guillaume,  comment  se  fait-il  que  vous  m'arriviez 
tout  inquiète,  au  sujet  de  M.  Laurières,  d'inquiétudes  soule- 
vées uniquement,  me  dites-vous,  par  la  question  religieuse  qui 
divise  vos  âmes? 

—  C'est  à  cause  d'hier... j'étais  à  Saint-Roch. 

—  Vous  y  étiez! 

Et  pendant  que  l'abbé  Paraud,  cessant  de  froncer  les  yeux, 
les  ouvrait  au  contraire  tout  larges  pour  exprimer  son  étonne- 
ment,  Marie  racontait  comment  M"**  Raynal  l'avait  entraînée  à  la 
manifestation,  ce  qu'elle  en  avait  vu,  et  le  désarroi  dans  lequel 
cette  scène  dramatique  avait  jeté  son  esprit,  et  les  perplexités 
futures  qu'elle  entrevoyait  maintenant,  au  cours  de  son  union 
avec  un  homme  détaché  du  catholicisme. 

— '  Vous  me  comprenez  bien,  monsieur  l'abbé,  n'est-ce  pas? 


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LE  FLAMBEAU.  309 

je  voudrais  iine  sorte  d'indication  générale  qui  me  permit  de  me 
diriger  à  coup  sûr  dans  toutes  les  circonstances  aussi  difficiles, 
de  ne  pas  m'égarer  comme  je  crains... 

—  Comme  vous  vous  êtes  égarée  hier,  ma  petite  fllle,  sans 
le  moindre  doute!  Il  ne  faut  pas  vous  le  dissimuler,  en  épou- 
sant un  anticlérical,  —  et  un  anticlérical  législateur,  —  tout 
zèle,  je  ne  dirai  même  pas  indiscret,  mais  simplement  trop  os- 
tentateur,  vous  est  plus  interdit  qu'à  persoime,  car  il  prêterait  à. 
l'équivoque,  peut-être  au  plus  grand  dommage  de  la  religion. 
M.  Laurières  vous  accorde,  m'avez-vous  dit,  la  liberté  de  con- 
science la  plus  étendue  :  mais  n'oublions  pas  qu'il  reçut  une 
solide  instruction  religieuse,  qu'il  sait  donc  fort  bien  que 
l'Église  elle-même  fixe  à  cette  liberté  le  cadre  des  commande, 
mens.  Or  les  commandemens  ne  vous  dispenseront  jamais  de 
mourir  pour  votre  foi,  si  les  événemens  vous  y  obligent,  à  moins 
d'être  parjure  :  mais  d'autre  part,  ils  ne  vous  prescriront  jamais 
de  donner  la  sanction  de  votre  présence  à  une  poignée  de  fidèles 
peu  éclairés  qui  houspillent  dans  la  maison  de  Dieu  un  simple 
fonctionnaire,  exécutant,  sous  peine  de  mourir  de  faim,  les 
ordres  de  son  ministre.  Est-ce  que  tout  est  perdu  que  nous  en 
soyons  réduits  h  ces  misérables  moyens?  Âh  !  ce  qu'il  aurait 
fallu!  ce  qu'il  aurait  fallu  !... 

Et  tandis  que  les  rides  horizontales  de  son  front  s'élevaient  très 
haut,  s'amassant  les  unes  sur  les  autres,  le  prêtre  se  complaisait 
à  explorer  le  champ  toujours  magnifique  des  hypothèses. 

—  Tous  ceux  qui  veulent  la  continuation  du  culte,  ne  fût-ce 
que  pour  ensevelir  pieusement  leurs  morts,  massés  dans  les 
églises,  aux  alentours,  couvrant  les  rues  entières  de  la  paroisse, 
et,  en  prouvant  leur  respect  de  la  loi  par  leur  calme  inalté- 
rable, protestant  contre  une  loi  oppressive  par  leurs  prières  ex- 
piatrices,  affirmant,  par  leur  nombre  seul,  qu'avec  l'aide  du  bon 
Dieu  ils  espèrent^  ils  croient  fermement  être  sous  peu  capables 
de  substituer  une  autre  loi  à  cette  loi...  Quel  fruit  n'aurait-on 
pu  attendre  d'un  tel  spectacle!  Quelle  action  miraculeuse  n'au- 
rait-il pas  exercée  sur  ceux  de  nos  législateurs,  dont  la  passion 
sectaire  n'a  pas  encore  fait  l'aveuglement  incurable!... 

Mais  l'abbé  s'interrompit  soudain  car  on  frappait  à  la  porte  ; 
sa  vieille  domestique  se  présenta  et  lui  tendit  une  carte  que  lui- 
même,  avec  un  sourire  paternel,  passait  aussitôt  à  Marie,  et  il 
ordonna  d'introduire  le  visiteur. 


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316  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Mon  Dieu!  lui!  murmura  Marie  en  tressaillant;  on  loi^ 
aura  dit  que  j'étais  venue,  il  se  sera  inquiété... 

—  Eh  bien  !  nous  allons  lui  ôter  tout  de  suite  ses.inquiétudes  — 
Laurières  apparut  sur  le  seuil,  et  y  resta  fixé  une  seconde 

pendant  que  la  domestique  refermait  la  porte  ;  ses  lèvres  roidic 
lui  donnaient  une  fausse  expression  de  calme,  mais  une  anxié 
folle  enflammait  sombrement  ses  yeux. 

—  Ah  !  voici  Theureux  fiancé  1 
Et  après  cette  exclamation,  faite,  à  dessein,  sur  un  ton  d'en 

jouement,  Tabbé  Paraud  étendait  le  bras  de  toute  sa  longueui 
pour  lui  offrir  une  poignée  de  main,  et  s'excusait  d'être  cloul 
par  le  mal  sur  son  fauteuil. 

Laurières,  ainsi  que  les  convenances  le  lui  imposaient,  duL-^ 
avant  tout,  s'informer  de  ce  mal,  et  il  le  fît  avec  une  expression 
déjà  beaucoup  radoucie  ;  il  serra  ensuite  la  main  de  sa  fiancé^^ 
au  sourire  d'accueil  tout  tremblant. 

Puis,  prenant  ime  chaise  que  lui  indiquait  l'abbé  Paraud,  iLJ 
expliquait  sa  visite  inattendue. 

—  En  apprenant  que  M"**  Salvan  se  trouvait  ici,  j'u  pens^ 
monsieur  l'abbé,  qu'elle  ne  pouvait  être  venue  que  pour  vous 
annoncer -notre  mariage;  j'ai  voulu  me  joindre  à  elle... 

L'abbé  Paraud  sourit,  et  montra  ainsi  qu'il  apercevait  les 
vastes  sous-entendus  de  cette'  phrase.  Mais  puisque  la  jeune 
député  semblait  dire  que  c'était  à  lui  à  commencer  la  partie,  il 
joua  cartes  sur  table,  et  d'autant  plus  volontiers  que,  dans  la 
circonstance  présente,  l'Église,  il  le  savait,  de  par  la  doctrine  et 
de  par  Texpérience  sacerdotale,  se  faisait  le  partenaire  et  non 
l'adversaire  de  l'enfant  prodigue,  —  ainsi  qu'elle  l'appellerait 
jusqu'à  tout  espoir  de  retour  définitivement  perdu. 

—  M"^*  Salvan  est  bien  venue  m'annoncer  son  mariage  avec 
vous,  cher  monsieur...  et,  à  l'occasion,  elle  m'a  fait  part  aussi 
d'un  certain...  trouble  qui  lui  restait  de  sa  présence  à  la  mani- 
festation d'hier...  elle  craignait... 

Laurières  sursauta  : 

—  Oh  !  Marie  !  Que  pouviez-vous  craindre  ?  Mes  reproches?... 
Je  n'ai  cherché  qu'à  vous  apaiser  les  nerfs  en  vous  prenant  à  la 
porte  de  Saint-Roch,  qu'à  vous  donner  le  long  de  la  journée,  et 
dans  ma  lettre  d'hier  soir,  des  nouvelles  impressions  de  ma  ten<- 
dresse. 

Il  s'était  tourné  et  penché  beaucoup  vers  elle  pour  saisir  une 


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de  ses  maiïiSy  et  elle  répondit,  avec  son  exquise  sensibilité  fré- 
missante : 

—  Je  ne  craignais  pas  vos  reproches,  Jean  ;  mais  j'étais 
presque  sûre,  —  et  malheureuse,  —  de  vous  avoir  causé  une 
jpeine  ou  au  moins  une  contrariété  vive... 

—  Rien  de  tout  cela,  ma  chérie...  si  je  m'étais  trouvé  auprès 
^e  vous  en  même  temps  que  M"*'  Raynal,  je  vous  aurais  donné 
Je  conseil  de  vous  abstenir,  sans  doute,  et  je  suis  persuadé  que 
^vous  m'auriez  écouté  de  préférence,  et  même  j'ose  croire  que  ce 
<^onseil  n'aurait  pas  eu  la  désapprobation  de  M.  l'abbé  Paraud? 

Vous  entendez  bien,  monsieur  l'abbé,  que  je  me  serais  mis  moi- 

:même,  autant  qu'il  est  humainement  possible,  en  dehors  de  la 

question?  Avant  de  solliciter  la  main  de  M*'*  Salvan,  je  lui 

a-vais  promis,  par  la  bouche  de  M**'  Guimînel,  la  plus  complète 

liberté  de  se  livrer  à  ses  pratiques  pieuses;  quel  homme  serais- 

je  si  je  faisais  dépendre  l'exécution  de  ma  promesse  dé  tel  ou 

tel  incident  politique?...  Je  vous  demande,  ma  chère  Marie,  de 

vous  en  fier  complètement  à  ma  parole,  à  laquelle  mon  caractère 

autant  que  mon  cc&ur  m'empêcheront  toujours  de  manquer. 

—  Mais  oui  I  oui  !  murmura-t-elle,  essuyant  une  larme. 

Car  elle  avait  deviné  le  reproche  de  l'amoureux  dans  cette 
dernière  phrase,  de  même  que  ^ans  les  précédentes  l'abbé 
Paraud  avait  entendu  le  plaidoyer  de  l'amoureux  qui  s'évertue 
encore,  sa  conquête,  soudain,  lui  ayant  paru  compromise. 

—  Certainement!  certainement!  dit -il,  nous  ne  doutons  pas 
de  votre  parole,  mon  cher  monsieur,  n'est-ce  pas,  ma  petite 
fille  ?  Et  nous,  de  notre  côté,  nous  ne  ferons  pas,  au  coin  du 
feu  domestique,  de  la  politique  à  propdis  de  notre  sainte  reli- 
gion, —  et  plût  à  Dieu  qu'on  n'en  fît  nulle  part  ailleurs!  —  Vous 
nous  accordez  la  liberté  de  conscience,  nous  voyons  la  charte  de 
notre  liberté  là  où,  j'en  suis  sûr,  vous  l'avez  vue  vous-même, 
c'est-à-dire  dans  le  tablpau  des  Commandemens.  Et  qui  sait  ?  A 
force  de  le  consulter  pour  l'usage  de  notre  &me,  ce  tableau, 
vous  finirez  par  l'employer  au  service  de  la  vôtre. 

—  Mais  n'y  suis-je  pas  déjà  contraint?  repartit  galment 
Laurières,  soulagé  d'un  poids  énorme,  est-ce  que  je  ne  m'ap- 
prête pas,  de  même  que  ma  fiancée,  à  demander  à  l'Église  de 
consacrer  notre  union  ? 

—  L'Église  ne  vous  le  refusera  pas...  elle  vous  ouvre  son 
bercail  à-l'heure  où  vous  jugez  utile  d'y  revenir  pour  assurer 


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312  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

votre  bonheur  temporel:  elle  vous  l'ouvrira  encore,  et  avec  plus 
d'enthousiasme,  si  un  jour  la  grâce  vous  y  ramène  pour  le  soin 
de  votre  salut,  et  quand  bien  même,  monsieur  le  député,  vous 
auriez  rendu,  selon  vos  désirs,  ce  bercail  aussi  pauvre  que 
retable  de  Bethléem... 

Laurières  inclina  la  tète  et  sourit  de  cette  allusion  faite  à  ce 
qu'il  appelait  san  plus  fameux  discours,  car  ce  discours,  bien 
qu'effrayant  un  peu  la  chrétienne  Marie,  avait  toutefois,  il  le 
croyait,  achevé  de  la  lui  conquérir. 

—  Puisque  votre  bon  vouloir  m'est,  en  tout  cas,  promis, 
monsieur  l'abbé,  je  compte  que  vous  m'ouvrirez  vous-même 
une  premièi^e  fois  les  portes  de  l'Église  :  ma  fiancée,  elle  vous 
l'a  déjà  dit  peut-être,  espère  comme  moi  que  vous  consentirez  à 
nous  donner  la  bénédiction  nuptiale... 

L'abbé  Paraud  acquiesça  aussitôt  à  cette  demande: 

—  Pour  peu  que  la  Faculté  rende  quelque  solidité  à  mes 
pauvres  jambes,  oui,  mes  chers  enfans,  et  de  grand  cœur. 
Puisque  le  Père  Âmelin  ne  saurait  ce  jour-là  se  trouver  ici,  je  le 
suppléerai  avec  la  joie  qu'il  aurait  éprouvée  à  bénir  la  petite 
missionnaire...  ahl  voyons,  monsieur  le  député,  laissez-moi  du 
moins  le  rêve  que  ma  chrétienioie  Marie  sera  un  peu  missionnaire 
dans  la  maison  de  l'infidèle,  v 

—  Et  une  missioni^aire  dont  on  ne  fera  jamais  une  martyre, 
monsieur  l'abbé! 

Les  fiancés  se  prirent  par  la  main  en  se  souriant  avec  une 
mutuelle  et  absolue  confiance  ;  et,  après  avoir  parlé  de  quelques 
formalités  avec  le  prêtre,  ils  le  laissèrent  au  moment  où  la  gou- 
vernante annonçait  la  visite  du  docteur. 

Un  automobile  de  louage  les  attendait  à  la  porte. 

—  La  matinée  était  si  claire  que  j'avais  eu  l'idée  de  venir 
vous  chercher  pour  une  promenade  un  peu  longue,  dit  Lau- 
rières, qui  fit  sans  peine  consentir  Mariera  son  projet. 

Son  alarme  avait  été  vive.  Il  avait  eu,  en  effet,  l'idée  de  cette 
promenade,  d'un  tête-à-tête  que  même  des  domestiques  ne 
seraient  pas  à  portée  de  rompre,  pour  donner  à  Marie,  en  ména- 
geant ses  susceptibilités  féminines  par  les  effusions  les  plus 
délicates,  des  conseils  de  prudence  dans  son  zèle  religieux,  très 
analogues  à  ceux  mêmes  qu'elle  avait  trouvés  auprès  de  l'abbé 
^araud. 

Rue   Castiglione,  la  femme   de    chambre,  qui   était   de  la 


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LE   FLAMBEAU.  313 

maison,  ayant  servi  Marie  depuis  son  entrée  en  ménage,  ne  crut 
pas  devoir  lui  cacher  que  Madame,  dont  elle  avait  porté  de 
grand  matin  une  lettre  à  M.  l'abbé  Paraud,  était  certainement 
chez  le  vicaire,  le  rendez-vous  ayant  été  verbalement  fixé  pour 
dix  heures. 

Il  se  précipita  dans  l'escalier^  se  fit  mener  en  quelques  tours 
de  roues  rue  d'Argenteuil,  monta  d'une  haleine  jusqu'à  l'étage 
habité  par  l'abbé  Paraud,  sans  plus  s'interroger  sur  l'indiscré- 
tion de  sa  démarche  qu'un  homme  ne  s'interroge  sur  l'élan 
instinctif  qui  le  jette  dans  les  flots,  au  sauvetage  de  son  trésor 
le  plus  précieux. 

Maintenant,  dans  cette  voiture  qui  filait  sur  la  route  de 
Saint-Germain,  il  le  tenait  serré  contre  lui,  ce  cher  trésor,  sans 
lequel  il  ne  voyait  plus  son  existence  possible. 

—  Ma  folle  chérie  I  quelles  épouvantes  vous  me  donnez  I 
Sa  voix  était  tout  altérée  d'une  passion  un   peu  farouche. 

Marie,  la  tête  appuyée  contre  son  épaule,  leva  vers  lui  des 
regards  tendrement  soucieux  en  murmurant: 

—  Vous  avez  eu  peur  vous  aussi,  mais  de  quoi  donc? 
Il  lui  ferma  les  paupières  par  un  double  baiser. 

—  De  quoi?  répétait-il,  eh  bien!  mais,  vous  aviez  été  cher- 
cher un  si  mauvais  exemple  à  Saint-Roch,  madame!  Quand  je 
vous  ai  su  en  conférence  avec  l'abbé  Faraud,  j'ai  cru  vous  voir 
en  train  de  me  préparer  un  sort  analogue  à  ce  malheureux  agent 
des  domaines,  chassé  de  l'église  avec  forcer  bourrades,  j'ai  cru 
que  vous  vous  disposiez  à  me  mettre  hors  du  paradis,  de  notre 
cher  paradis  d'amour! 

—  Est-ce  que  je  pourrais?...  chuchota-t-elle,  grisée  de  son 
souffle,  car  leurs  lèvres,  par  une  attraction  réciproque,  en  étaient 
à  se  toucher  presque. 

Elle  éleva  une  main,  Tappuya  sur  le  front  de  son  fiancé  pour 
l'éloigner  un  peu,  puis  sa  main  retomba,  défaillante,  ses  yeux 
ayant  rencontré  ce  regard  de  flamme  qui  lui  consumait  mainte- 
nant le  cœur  dix  fois  en  un  jour  : 

—  Vous  savez  bien  que  je  veux  être,  à  moi  toute  seule, 
votre  bonheur,  votre  paradis! 

Et  elle  fut  son  bonheur  et  son  paradis;  comment  aurait-elle 
pu  détourner  du  baiser  les  lèvres  qui  venaient  de  faire  un  pareil 
aveu?  L'extase  de  leur  étreinte  dura  presque  jusqu'au  but  fixé  par 
Laurières  au  chauffeur,  jusqu'à  la  terrasse  du  pavillon  Henri  IV. 


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REVUE   DES   DEUX   MONDES. 


Ils  quittèrent  l'automobile  et  se  firent  servir  à  déjeui 
Marie,  dans  la  confusion  et  dans  renchantement  de  cette  parti< 
deux,  qui  ajoutait  à  son  amour  un  piquant  de  romanesque,  n'avs 
jamais  montré  à  son  fiancé  tant  de  cette  grâce  pimpante  que 
donne  à  une  jeune  créature  sa  confiance  parfaite  et  ingénue  daixs 
la  destinée. 

Laurières  s'occupait  d'elle  attentivement,  composait  ixt^ 
menu  exquis,  conformément  à  ses  goûts  quil  connaissait  déjô» 
lui  rappelait,  sur  sa  demande,  l'histoire  du  château,  la  nai^ — 
sance  de  Louis  XIV  dans  ce  même  pavillon,  parlait  de  Ivr  : 
montrer  tout  à  Theure  la  fenêtre  par  où  le  royal  père  annonça 
aux  courtisans,  rassemblés  au-dessous,  l'avènement  si  tardif  di-^ 
dauphin. 

—  Il  y  a  aussi  la  splendide  chapelle  :  nous  la  verrons  si  vou^ 
voulez... 

—  Certainement!  répondait-elle,  mais  sans  trop  savoir  à  quoi 
elle  acquiesçait  ainsi  ;  elle  s'absorbait  si  bien  à  écouter  la  voix 
aimée,  qu'elle  saisissait  à  peine  le  sens  des  paroles,  et  c'était  à 
travers  des  intonations  caressantes  et  passionnées  que  Laurières 
donnait  les  informations  du  Bœdeker. 

Après  le  déjeuner,  il  enveloppa  la  jeune  femme  dans  son 
manteau  de  fourrures  et  l'emmena  sur  la  terrasse.  Serrés  l'un 
contre  l'autre,  ils  marchaient  le  long  des  arbres  dépouillés  avec 
l'impression  qu'ils  ramenaient  le  printemps  sur  leur  passage;  ou 
bien,  ils  s'arrêtaient  contre  la  tablette  de  la  muraille,  humant 
Fair  piquant  de  la  vaste  plaine  qui,  dans  cette  journée  de  blanc 
soleil  hivernal,  avait  la  saveur  exquise  d'un  sorbet.  Ils  se  nom- 
maient, avec  des  exclamations  presque  enfantines,  les  points 
principaux  du  panorama,  les  clochers  aigus  de  Saint-Denis,  les 
tours  rondes  et  les  dômes  blancs  de  Montmartre  à  demi  fondus 
dans  la  brume  mauve,  mais  ils  ne  se  disaient  au  fond  qu'une 
seule  chose,  leur  amour,  leur  impérieux  amour,  qui  les  sou- 
mettait si  absolument,  cœur,  chair  et  âme,  à  son  ineffable 
tyrannie. 

Marie  soupira  enfin  : 

—  Nous  rentrons,  n'est-ce  pas?  mes  domestiques  ne  doivent 
plus  savoir  que  penser  ! 

—  Oh  !  on  peut  avoir  été  retenue  par  une  amie. . .  ou  par  un  amî- 
Et  il  acheva  dans  un  triomphant  sourire,  mais  néanmoins 

consentit  à  m  diriger  vers  l'automobile,  comptant  sur  la  demi- 


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LE  FLÀMBBAU.  316 

re  exquise  du  retour  qui  devait  être  un  enchantement  inin 
terrompu.  Pendant  cette  demi-heure,  d'ailleurs,  il  s'épancha  non 
moins  en  plaintes  qu'en  baisers. 

—  Vous  n'avez  pas  eu  pitié  de  moi  en  retardant  comme  vous 
l'avez  fait  notre  mariage,  je  vous  ai  trop  longtemps  laissée  la 
maîtresse  de  la  situation.  Et  voyez  ce  qui  en  résulte,  nous  avons 

[  pu  hésiter  Tun  sur  l'autre  hier  encore,  vous  avez  mal  lu  dans 
j  ma  pensée,  j'ai  mal  lu  dans  la  vôtre...  Il  faut  que  nos  pensées, 
[    que  nos  vies  soient  confondues  au  plus  tôt!... 

—  Mais  sans  doute,  dit-elle,  puisque  notre  mariage  est  fixé 

tan  17  de  ce  mois. , 
—  Irrévocablement!  ajouta-t-il, .appuyant  le  mot  sur  ses 
res  mêmes,  irrévocablement!  et  d'ici  là,  plus  de  politique, 
dame!  les  affaires  de  la  France,  les  affaires  de  Rome,  peuh?... 
Ces  mots  de  Laurières  ramenèrent  devant  l'imagination  de 
rie  les  scènes  de  la  veille  à  Saint-Roch,  ou  du  moins  la  piteuse 
lede  la  manifestation.  Elle  se  représenta  sa  vieille  et  intrépide 
e  galopant  avec  elle  dans  l'église  sou^  la  terreur  du  flot  de 
A  qui  battaient  leurs  talons.  Un  remords  assez  tardif  lui  vint  : 

—  Est-ce  bien  vrai?  vous  aviez  vu  M.  Raynal  emmener  sa 
re?... 

Laurières  l'affirma  solennellement.  Elle  reprit,  déjà  le  rire 
X  lèvres: 

—  Quelle  figure  je  devais  faire  au  bras  de  cet  agent,  Seigneur  I 
--  Lamentable  !...  Vous  aviez  l'air  d'un  bébé  perdu  au  fond 
ibois,  déjà  aux  crocs  du  loup. 

Alors  ils  mêlèrent  dans  un  dernier  baiser  le  double  éclat  de 
^  gatté  juvénile,  et,  l'automobile  s'arrêtant,  ils  descendirent 
s^le.  Laurières  conduisit  sa  fiancée  jusqu'à  l'ascenseur  qu'il 
t  en  mouvement  pour  elle,  et  il  la  regarda  s'élever,  rayonnante 
ounenne  apparition,  heureuse  elle-même  de  tout  le  bonheur 
«Ue  est  venue  promettre  au  monde. . . 

IX 


I 


En  entrant  chez  elle,  Marie  aperçut  dans  l'antichambre  une 

lalle  et  une  valise,  toutes  deux  très  inélégantes,  écorchées  par 

ainnoDbrables  frottemens,  frappées  d'étiquettes  multic^olores, 

^d'oàt'échappaient  de  vagues  émanations  marines  et  exotiques. .. 

tspéUte,  elle  essayait  de  faire  un  rs^prochemwt  d'idées,  mais 


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sa  femme  de  chambre  qui  avait  entendu  son  tour  de  clé  dans  la 
serrure,  accourait  au-devant  d'elle. 

—  Oh  !  madame  I  madame  !  Quelle  surprise  pour  madame  ! 
dix  minutes  plus  tOtj^  et  madame  assistait  à  l'arrivée  de  son 
oncle!... 

El,  au  fond  de  la  galerie,  sur  le  seuil  d'une  chambre,  très- 
grand  et  très  mince  dans  la  soutane,  un  prêtre  se  montrait,  d'une 
main  effilant  sa  barbe  grise. 

Marie  employa  peut-être  une  ou  deux  secondes  à  corriger 
ses  souvenirs,  car  elle  ne  se  rappelait  pas  que  le  Père  Amelin 
fût  presque  entièrement  chauve,  ni  que  sa  barbe  tirât  sur  le 
blanc  plus  que  sur  le  noir,  jxi  que  ses  beaux  yeux  ardens  eussent 
les  orbites  si  profondément  caves,  ni  que  ses  pommettes  fissent 
au-dessous  cette  énorme  saillie  osseuse... 

Mais  il  souriait  d'un  sourire  aussi  tendre,  sinon  aussi  joyeux 
qu'autrefois,  il  lui  tendait  la  main,  et  elle  s'élançait,  criant  : 

—  Père,  Père  !  vous  ?  est-ce  possible  ! 

Oui,  depuis  qu'elle  'savait  parler,  Marie  avait  donné  le  titre 
de  père  à  son  oncle.  Et  cette  habitude  qu'autorisait,  qu^mposait 
même  l'état  du  Jésuite,  avait  toujours  très  doucement  illusionné 
le  coeur  de  Torpheline.  Sa  tendre  nature  sentait  le  prix  extrême 
d'être  ici-bas,  le  plus  longtemps  possible,  l'enfant  de  quelqu'un, 
de  quelqu'un  qui  ne  fût  pas  encore  une  de  ces  chères  ombres  éter- 
nellement silencieuses,  auxquelles,  dans  nos  transes  et  nos  com- 
bats, nous  adressons  en  vain  des  appels  éperdus,  auxquelles 
aussi,  dans  nos  rares  heures  de  joie,  nous  cherchons  en  vain  à 
communiquer  des  transports,  des  ivresses  qu'elles  ne  sont  plus 
aptes  à  sentir. 

—  Père  !  oh  !  que  je  suis  heureuse  !  Si  vous  saviez  combien 
je  suis  heureuse  I 

Marie  avait  couru  au  Jésuite,  mais  en  se  jetant  dans  ses  bras, 
par  l'instinct  immédiatement  retrouvé  de  la  réserve  délicate  tou- 
jours observée  entre  eux,  elle  se  baissait  pour  présenter  le  front 
à  ses  lèvres.  Puis  elle  le  condijiisait  à  un  fauteuil,  se  mettait 
presque  à  ses  pieds  sur  une  banquette,  l'interrogeait,  s'entre- 
coupant,  pour  faire  éclater  de  nouveau  sa  surprise  et  sa  joie,  et 
son  ravissement  profond. 

Le  Jésuite  répondait  à  travers  le  sourire  de  ses  lèvres  un 
peu  violettes,  Sa  voix,  brisée,  h  courtes  mesures,  avait  l'accent 
indéfinissable  que  rapportent  presque  toujours  ceux  qui  ont 


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beaucoup  séjourné  à  l 'étranger ,  des  amplitudes,  des  redondances 
de  son,  insolites^  exotiques. 

—  Moi  qui  comptais  les  heures  en  attendant  votre  réponse  à 
ma  dernière  lettre,  et  c'est  vous-même  qai  m'arrivez  !  s*écriait 
Marie  :  il  fallait  me  télégraphier  de  Marseille  et  j'aurais  été, 
du  moins,  vous  attendre  [à  la  gare...  et  voilà,  dix  minutes  que 
vous  étiez  là,  et  vos  malles  sont  encore  à  l'entrée,  et  vous  ne 
TOUS  faisiez  pas  installer  dans  votre  chambre  ! 

—  T'envoyer  une  dépêche?...  et  pourquoi,  mon  enfant? 
disait-il  en  haussant  ses  grands  sourcils  obliques,  -^  une  res- 
semblance entre  eux,  —  tu  ne  connais  donc  plus  le  Jésuite?  Ce 
n'est  pas  lui  qui,  à  raison  de  ses  allées  et  venues,  empêchera 
jamais  le  monde  de  tourner  en  rond!...  l'heure  du  départ  a 
sonné?  il  décroche  un  chapeau,  le  premier  à  sa  main,  le  sien, 
celui  d'un  collègue,  et  il  s'en  va  ;  le  voici  de  retour  :  veut-on 
de  lui?  n'en  veut-on  pas?  tombe-t-il  en  trouble-fête  ?...  —  Ah  ! 
ça  pourrait  se  produire  chez  une  petite  veuve  qui,  bien  certaine- 
ment, ne  le  restera  pas  toujours  ;  —  alors,  il  remporte  son  bal- 
luchon ailleurs...  Et  au  fait,  mon  enfant,  pourquoi  ouvrirais-je 
ici  mes  malles  ?  Combien  me  faudra-t-il  de  temps  pour  trouver, 
dans  un  quartier  de  pauvres,  les  deux  pièces  du  logis  qu'il  faut 
au  pauvre  en  esprit  et  en  vérité  que  je  suis...  car  ces  trois  années 
de  voyage  n'ont  pas  moins  amaigri  la  bourse  que  la  personne 
de  ton  oncle,  acheva-t-il  en  souriant. 

Marie  protesta: 

—  Père,  dit-elle,  la  voix  très  tendre  et  insinuante,  vous 
savez  bien,  voyons,  que  je  détiens  votre  fortune  ? 

—  Gomment? comment  donc? 

—  Mais  oui!  aujourd'hui  je  suis  une  femme,  —  une  veuve, 
qui  se  connaît  aux  questions  d'argent;  —  il  a  bien  fallu  m'ini- 
tier,...  et  l'abandon  que  vous  avez  fait  à  mon  père  de  votre 
héritage  ne  saurait  m'empêcher  de  le  voir  comme  vous  ap- 
partenant toujours...  ainsi  donc,  j'espère  que  vous  me  permet- 
trez... 

—  Sans  doute,  ma  chérie,  sans  doute  !  je  te  permettrai,  le 
jour  venu,  d'exercer  ta  charité  chrétienne  envers  ton  oncle,  oui, 
je  puis  compter  sur  ta  pieuse  affection  filiale  ;  quand  l'heure  de 
la  retraite  sonnera  pour  moi,  je  ne  me  rabattrai  pas  sur  la 
Compagnie,  dont  toutes  les  ressources  sont  réclamées  pour  les 
besoins  de  la  propagande  religieuse...  mais  j'ai  eucore,  du  moins 


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318 


REVUE   DES   DEUX  MONDES. 


je  reprendrai  bientôt,  la  force  de  gagner  le  pain  du  corps  en 
pétrissant  celui  des  âmes. 

Marie  le  regardait  et  ressentait  de  nouveau  l'impression  fu- 
gace de  toûtàrbeuredans  rantichambre,  l'impression  d'un  cban- 
gement  qui  n'était  même  pas  exclusivement  physique  en  lui. 

—  Père,  vous  êtes  souffrant?  demanda-t-elle  soucieuse. 

—  Je  Tai  été,...  mais  l'air  de  France  achèvera  de  me  remettre, 
quoique  le  traitement  puisse  paraître  étrange  à  une  poitrine  de 
moine  par  le  temps  qui  court. 

Le  Jésuite  eut  alors  une  quinte  de  toux  violente  ;  Marie 
sonna  pour  commander  qu'on  lui  préparât  une  boisson  chaude  ; 
dès  qu'il  put  reprendre  haleine,  il  expliqua  : 

—  Ce  n*est  rien,  un  rhume  pris  au  milieu  de  la  Mer-Rouge, 
au  point  d'accès  dans  le  climat  d'Europe...  Le  tout  est  de  se 
garantir  du  premier  frisson,  mais  il  vous  arrive  dans  un  flot 
d'air  si  frais!...  et  ce  soir-là,  sur  le  pont,  c'était  à  s'imaginer 
que  la  proue  du  paquebot  fonçait  dans  un  océan  d'étoiles. 

II  but  la  tasse  de  lait  bouillant  apportée  par  un  domestique. 
Cet  homme,  déjà  mûr,  avait  toujours  servi,  en  extra,  le  ménage 
Salvan  ;  Marie  l'employait  ^encore  certains  jours  de  la  semaine 
pour  aider  les  deux  femmes  qui  composaient  tou^  son  personnel 
depuis  son  installation  rue  Castiglione.  Séance  tenante,  elle  lui 
ordonna  de  transporter  les  malles  du  Père  Âmelin  dans  la 
chambre  d'amis,  et  l'engagea  pour  un  service  quotidien  jusqu'à 
nouvel  ordre. 

—  Père,  observa-t-elle,  vous  devez  avoir  besoin  de  repos, 
après  un  voyage  de  toute  la  nuit... 

Il  se  leva  et  lui  donna  la  main  pour  se  faire  conduire  dans 
sa  chambre  ;  cependant  il  secouait  la  tète  et  répliquait  : 

—  Un  voyage  de  toute  la  nuit?  Mais  non,  ma  fille  !  La  tré- 
pidation disloquait  mes  vieux  os,  j'ai  donc  fait  halte  à  Dijon,  et 
cependant,  je  me  reposerai  volontiers  une  heure  dans  ce  fauteuil, 
près  de  ce  beau  feu  clair  du  bois  de  France. 

Il  s'asseyait  en  effet,  un  peu  conmie  un  homme  qui  se  laisse 
tomber  de  fatigue  ;  mais  prenant  les  mains  de  sa  nièce  et  la  for- 
çant à  s'asseoir  près  de  lui,  il  ajoutait  : 

—  Et  puis,  vûis-tu,  si  j'accepte  momentanément  ton  hospi- 
talité, c'est  à  la  condition  de  me  confiner  dans  cette  chambre, 
déjà  beaucoup  trop  belle  pour  un  moine,  et  de  ne  pas  sentir  que 
ma  présence  chez  toi  peut  te  causer  la  plus  minime  contrainte. 


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LE  FLAMBEAU.  319 

Tu  fais  des  visites,  tu  en  reçois,  tu  vas  dîner  en  ville,  tu  donnes 
à  diner  :  enfin  que  ton  existence  de  femme  du  monde  garde  ses 
froufrous  habituels,  et  crois  bien  que  je  les  entendrai  sans  t'iin- 
puter  mes  distractions  dans  le  travail  ou  dans  le  prière.  Ainsi, 
que  devait  être,  par  exemple,  votre  journée  d'aujourd'hui,  madame? 

A  cette  interrogation  souriante,  un  tressaillement  agita  le 
corps  svelte  de  la  jeune  femme  dont  les  joues  pâlirent,  puis 
aussitôt  devinrent  ardemment  incarnates.  Dix  fois  déjà  depuis 
qu'elle  s'était  élancée  sur  le  cœur  de  son  oncle^  les  mots  de 
la  révélation  exquise  s'étaient  pressés  sur  ses  lèvres  :  «  Père,  je 
suis  fiancée!  et  une  fiancée  si  heureuse!»  Mais,  outre  que 
l'affection,  que  la  déférence  filiale,  voulaient  qu'elle  fût  toute  à 
ce  qui  concernait  le  voyageur,  la  pudeur  même  de  sa  joie 
contenait  l'essor  de  l'aveu...  son  amour  n'était-il  pas  déjà  trop 
clairement  écrit  sur  ses  lè\Tes  qui  gardaient  le  goût  des  baisers 
reçus  pendant  les  heures  de  cette  matinée  inoubliable,  pendant 
cette  promenade  à  deux  dans  le  même  rêve?... 

Pourtant,  elle  relevait  soudain  les  yeux  qu'elle  tenait  baissés 
depuis  quelques  instans  ;  le  regard  du  Père  Amelin  reposait  sur 
elle  avec  une  douce,  attendrie,  souriante  complaisance. 

Elle  prit  une  de  ses  mains  qui  s'étalait,  osseuse  et  couleur  de 
cire,  sur  le  drap  noir  de  la  soutane. 

—  Père,  faut-il  vous  dire  tout?  demanda- t-elle, à  voix  un  peu 
mystérieuse. 

—  Mais,  peut-être,  ma  fille...  pour  n'avoir  plus  rien  à  me 
dire  demain. 

—  Eh  bien!  voici  :  pendant  que  vous  reposerez,  je  me  rendrai 
à  un  essayage  chez  ma  couturière  ;  de  retour,  je  donnerai  ici  des 
ordres;  puis  j'aurai  à  dtner  Madeleine  Guiminel  et  ses  enfans; 
j'avais  promis  cette  invitation  à  Georges  |et  à  Juliette  en  com- 
pensation... car  ils  ne  seront  pas  du  déjeuner  qui  suivra  mon 
mariage...  —  Et  en  continuant  elle  pressa  très  fort  la  main  de 
son  oncle.  —  Enfin  on  emmènera  les  enfans,  et  M.  Guiminel 
et...  son  cousin,  M.  Laurières,  mon  fiancé,  qui  dinent  au  res- 
taurant avec  des  Lyonnais,  leurs  amis,  viendront  nous  chercher, 
Madeleine  et  moi,  pour  entendre  deux  actes  de  Lohengrin.  Le 
ministre  des  Beaux-Arts  a  mis  sa  loge  à  la  disposition  de 
M.  Laurières... 

—  Ton  fiancé  !  ajouta  le  Père  Amelin,  ton  fiancé! 

n  attirait  en  même  temps  à  lui  la  jeune  femme  et  mettait 


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320  REVUS  DES  DEUX  MONDES. 

un  baiser  sur  le  front  pur,  laissé  tout  découvert  par  le  vivai 
diadème  des  cheveux  lustrés. 

—  Et  de  quand  datent-elles,  ces  fiançailles  qui  semblent  votii^ 
transporter  au  septième  ciel,  madame  ? 

—  De  près  de  trois  mois,  Père,  du  jour  même  que  je  voiJ^s 
les  ai  annoncées  en  vous  demandant  de  nous  envoyer  votre  bénâ^- 
diction...  oh!  vous  n'avez  pas  reçu  ma  lettre,  c'est  évident,  ^t 
vous  nous  l'apportez  vous-même,  votre  bénédiction,  et  cela  vai-«.t 
cent  fois  mieux  I  Je  suis  sûre  que  Tabbé  Paraud  voudra  s'efifac^r 
devant  vous...  il  nous  promettait,  ce  matin,  de  vous  suppléer  1^ 
jour  de  la  cérémonie,  mais  puisque  vous  serez  là,  puisque  voub.9 
êtes  là!... 

Le  Père  haussa  les  sourcils  : 

—  Oh  !  il  ne  faut  pas  empiéter  sur  les  privilèges  du  malhe«:x- 
reux  clergé  paroissial,  ma  fille  !  Trop  d'amertumes  l'attenden.^, 
hélas  !  sans  doute,  et  il  n'a  pas,  pour  se  soutenir,  la  cuirasse  Ae 
nos  doubles  vœux...  mais  enfin,  comme  tu  dis,  je  serai  là,  j« 
suis  là,  pour  appeler  sur  ton  amour  la  bénédiction  du  ciel,...  c^r 
je  vois  bien  qu'il  s'agit  d'un  beau  mariage  d'amour...  ne  roug'is 
pas,  il  est  impossible  que,  de  toi-même,  tu  aies  mal  placé  to» 
cœur,  et  déjà  la  parenté  de  ce  jeune  homme  avec  Charles  Gui  - 
minel  m'en  donne  la  garantie...  tu  me  présenteras  ce  soir  l^ 
beau  fiancé...  ah  !  tout  devrait  être  amour  ici-bas,  tout  devrai'^ 
pouvoir  être  amour  ! 

Il  parut  détourner  avec  peine  ses  grands  yeux  marron  ^^ 
flamme  d'or  sombre  d'un  spectacle  passionnant  et  douloureux. 
Puis  il  déclara  qu*il  serait  suffisamment  reposé,  ce  soir,  pour 
dîner  avec  Madeleine  et  ses  enfans,  et  Marie  le  quitta,  non  sans 
avoir  effleuré  de  ses  lèvres  fraîches  le  haut  front  du  Jésuite  qui 
s'appuyait,  en  ayant  l'air  d'être  extrêmement  las,  au  dossier  du 
fauteuil  tiré  devant  le  feu. 

Et  elle  vécut  quelques  heures  délicieuses  d'une  vie  où  tout 
fêtait  amour,  selon  le  souhait  du  Père  Amelin,  d'une  vie  où  tout 
ratait  son  amour.  Ces  instans  d'ivresse  profonde  passés  dans  les 
^ras  de  Laurières  lorsque  l'automobile  filait  sur  les  routes,  tra- 
versait la  campagne  argentée  plutôt  que  dorée  par  le  soleil 
d'hiver;  ces  autres  instans  passés  au  bras  de  Laurières  sur  la 
terrasse  de  Saint-Germain,  à  triompher,  pour  ainsi  dire,  sur 
toute  la  nature  dont  elle  avait  la  certitude  d'être  alors  la  fleur 
unique,  elle  en  retrouvait  maintenant  les  mille  charmes  inefi'ables, 


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LE   FLAMBEAU.  321 

et  elle  les  goûtait  d'autant  mieux  que  sa  dernière  anxiété  venait 
de  tomber  par  le  retour  du  Père  Amelin,  dont  la  lettre  d'appro- 
bation devenait  inutile  juste  au  jour  où  elle  commençait  à 
l'attendre  avec  un  peu  d'énervement.  Mon  Dieu  I  il  était  changé, 
oui  I  mais  quoi  de  plus  naturel?  si  peu  d'Européens  supportent 
impunément  l'épreuvç  des  climats  qu'il  avait  affrontés  I  et  la 
maladie  n'avait  pas  endurci  son  cœur,  —  en  altérant  peut-être 
nn  peu  sa  gatté  naturelle  que  sa  guérison  lui  rendrait  toute. 

Elle  se  demanda  si  elle  annoncerait  à  son  fiancé  l'heureuse 
nouvelle,  et  décida  de  lui  en  laisser  la  surprise.  Le  peu  qu'elle 
pourrait  écrire  dans  une  lettre  qu'il  devrait  lire  à  la  hâte,  en 
passant  chez  lui  pour  se  mettre  en  costume  de  soirée,  ne  lui 
ôterait  peut-être  pas  le  souci  qu'elle  avait  toujours  senti  dans  sa 
pensée  au  sujet  de  l'oncle  jésuite.  Elle  qui  trouvait  de  la  ten- 
dresse dans  les  deux  camps  n'avait  aucune  peine  à  faire,  sur 
leur  entente  prochaine,  les  rêves  les  plus  optimistes. 

Madeleine  et  ses  enfans  arrivèrent  en  grande  toilette,  Made- 
leine, pour  la  soirée  de  l'Opéra,  Georges  et  Juliette  pour  ce 
dîner  que  leur  grande  amie  donnait,  assurait-elle,  tout  à  fait  en 
leur  honneur.  Quand  on  passa  dans  la  salle  à  manger,  Marie,  le 
sourire  aux  lèvres,  les  surprit,  eux  et  leur  mère,  clignant  des 
yeux  vers  ce  cinquième  couvert  dont  il  n'avait  pas  été  question. 

—  Hein  ?  fit  Madeleine,  Jean  se  serait-il  ravisé,  et  ferait-il  à 
Georges  l'honneur  d'être  jaloux  de  lui  ? 

Entrant  fort  bien  dans  la  plaisanterie,  Georges  se'  redressait 
d'un  air  de  défi  lorsque  le  Père  Amelin  entre-bftilla  la  porte  et  se 
glissa  doucement  à  sa  place. 

Marie  l'avait  trouvé  en  excellentes  dispositions  tout  à  l'heure; 
il  se  faisait  une  fête,  assurait-il,  de  diner  avec  Madeleine  et  ses 
enfans  qu'il  ne  connaissait  pas  encore  puisque,  jusqu'à  l'année 
dernière,  on  les  élevait  à  Lyon.  Un  regain  de  sa  gaité  juvénile 
d'autrefois  semblait  le  posséder  à  la  grande  joie  de  Marie,  et 
lui-même  avait  eu  l'idée  de  cette  farce  innocente  comme  cer- 
tains jours,  au  couvent,  on  permet  aux  novices  de  s'en  fa're 
entre  eux. 

Mais  avec  son  crâne  chauve,  ses  yeux  caves,  sa  figure  coulaor 
de  cire  et  sa  barbe  couleur  de  cendre,  le  Jésuite,  au  milieu  de  la 
pièce  luxueuse,  devant  cette  table  pleine  de  chatoiemens  ei  dé 
reflets  joyeux,  évoquait  vraiment  le  souvenir  d'un  de  ces  pro- 
phètes qui  sortaient  jadis,  certains  jours,  do  leur  désert  pour 
Tovi  zLvii.  —  1908.  21 

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322  RKVUE  DES  DEUX  MONDES. 

invectiver  les  riches  et  les  grands  du  monde  ;  le  rire  des  deux 
enfans  se  figea  sur  leurs  lèvres,  et  la  consternation  et  la  dé- 
tresse se  peignirent  dans  leurs  yeux;  la  farce  aurait  donc  pu 
tourner  au  noir,  si  leur  mère  eût  été  moins  pourvue  de  cette 
présence  d'esprit  qui  abandonne  si  rarement  une  femme  du 
monde.  Elle  étouffait  un  cri  de  stupeur  et  d'effroi,  quittait  sa 
place,  et  vivement  allait  au  Père  Amelin  en  lui  exprimant  son 
heureuse  surprise. 

— Juliette  !  Georges  !  appelait-elle,  le  Révérend  Père  Amelin, 
dont  je  vous  ai  beaucoup  parlé...  mon  Père,  je  vous  les  pré- 
sente, tels  quels... 

—  On  pourrait  m'en  présenter  de  moins  gentils  !  assura  le 
Jésuite  les  embrassant  l'un  et  l'autre  sur  le  front. 

Les  façons  gaies  et  charmantes  de  Madeleine  comme  la 
tendre  douceur  de  Marje  semblaient  coopérer  à  la  détente  mysté- 
rieuse de  son  ftme  ;  il  voulut  qu'on  mît  les  enfans  à  sa  droite  et 
à  sa  gauche  et  ne  tarda  pas  à  les  conquérir.  Sa  stratégie  fut 
bien  simple  :  il  leur  raconta  ses  voyages,  mais  en  se  mettant  k 
la  portée  de  leur  sensibilité  en  même  temps  que  de  leur  intel- 
ligence, avec  la  merveilleuse  aptitude  reconnue,  —  et  tant 
jalousée,  —  aux  Jésuites  par  leurs  concurrens  de  TUniversité. 

Et  le  spectacle  fut  étrange  pour  Laurières  et  pour  son  cou- 
sin lorsqu'ils  furent  introduits  dans  le  salon  où  la  petite  société 
s'était  réfugiée  après  le  repas  :  les  deux  beaux  enfans  assis  sur 
des  tabourets  buvaient  les  paroles  de  ce  moine  hâve,  décharné, 
à  l'extrême  opposé  d'être  un  abbé  de  cour  ou  de  ruelle,  comme 
on  disait  jadis,  et,  tout  près  de  lui,  appuyées  l'une  sur  l'autre, 
écoutant  et  le  regardant  le  sourire  aux  lèvres,  les  deux  belles 
jeunes  femmes  en  toilette  de  fées,  la  gorge  simplement  voilée 
d'une  légère  écharpe,  ne  semblaient  pas  se  douter  qu'elles  réali- 
saient ainsi  une  vivante,  joyeuse  et,  à  la  fois,  poignante  anti- 
thèse. 

Mais,  glorieusement,  Marie  présentait  l'un  à  l'autre  les  deux 
êtres  qu'elle  adorait  presque  également  quoiqu'elle  rendit  à 
chacun  un  culte  très  dissemblable. 

—  Père!  le  député  M.  Jean  Laurières,  mon  fiancé;  Jean, 
nous  ne  nous  attendions  pas  à  ce  bonheur?... 

—  Non,  avoua-t-il,  revenu  de  sa  stupéfaction,  et  serrant  la 
main  du  Jésuite,  mais  vous  voyez  que  je  vous  priais  avec  rai- 
son de  ne  pas  vous  inquiéter,  Marie  ;  je  pressentais  que  la  béné- 


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U  FLAMBEAU.  323 

diction  de  votre  oncle  nous  atteindrait  avant  notre  mariage... 

Et,  même  en  disant  ces  mots,  il  pensait  à  ceux  de  Canuzat  : 
(c  Je  ne  serais  pas  étonné  si  Amelin  plantait  là  ses  Chinois  et 
venait  te  l'appliquer  lui-même,  la  bénédiction  !...  »  Et,  presque, 
si  ce  n'eût  été  la  joie  dont  resplendissait  la  figure  de  Marie,  il 
eût  réprouvé  cet  excès  d'intérêt  familial  et  de  zèle  religieux, 
car  il  ne  tenait  pas  du  tout  à  ce  que  le  Jésuite  parût  trop  en 
vedette  à  son  mariage,  craignant  d'être  rebaptisé  à  la  Chambre 
sous  le  nom  de  neveu  de  Loyola. 

Cependant,  le  Père  Amelin,  dont  le  regard  ùe  le  quittait  pas, 
semblait  très  sympathiquement  disposé  pour  lui. 

—  Ma  nièce  est  une  fiancée  si  rayonnante  que,  même  avant 
de  vous  connaître  davantage,  je  ne  puis  guère  douter  qu'elle 
sera  une  femme  heureuse,  disait-il,  très  souriant. 

Laurières  exprima  l'espoir  que  cette  bonne  opinion  se  con- 
firmerait dans  la  suite  de  leurs  rapports,  et  le  désir  de  causer 
longuement  avec  lui  dès  le  lendemain. 

Marie,  en  le  présentant,  avait  décliné  son  titre  de  député, 
mais,  bien  entendu,  sans  indiquer  par  aucune  épithète  Torienta- 
tion  de  sa  vie  publique.  Or,  consentement  ou  bénédiction,  il 
voulait  ne  rien  çnlever  par  surprise  ou  méprise,  disait-il  au 
cours  de  la  soirée  à  Charles  Guiminel. 

Rendez-vous  fut  pris  pour  là  fin  de  la  journée  suivante. 
Comme  s'il  n'eût  pas  quitté  Paris  depuis  près  de  trois  ans,  îe 
Jésuite  semblait  y  avoir  de  nombreuses  affaires  en  cours  :  le 
matin,  il  allait  à  l'archevêché,  l'après-midi,  il  se  rencontrait  avec 
un  éditeur,  assistait  à  une  conférence  donnée  par  un  de  ses 
anciens  élèves  à  la  Société  d'anthropologie... 

Une  certaine  fébrilité  accompagnait  toutes  ses  paroles.  Mais 
il  se  retira  bientôt  dans  sa  chambre,  afin  que  les  jeunes  gens  ne 
se  crussent  pas  tenus  d'écourter,  à  cause  de  lui,  les  heures  de 
leur  plaisir.  Une  gouvernante  était  venue  chercher  Georges  et 
Juliette. 

—  Oh!  Marie,  comme  ton  oncle  est  changé  !... 

A  cette  remarque  de  Madeleine  qui  descendait  l'escalier 
côte  à  côte  avec  elle,  Marie  se  révolta,  comme  tout  être  que 
pique  un  aiguillon  en  pleine  chair. 

—  Qu'a-t-il  donc  de  si  changé?  Il  a  vieilli,  sans  doute,  et, 
à  son  âge,  trois  ans  de  plus,  cela  compte  !  Moi-même  au  premier 
abord...  mais  le  fait  est  qu'il  a  pris  un  rhume  avant  d'arriver  à 


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REVUE  DES   DEUX  MONDES. 


Port-Saïd,  et  qu'il  est  fatigué  du  voyage  ;  quelques  jours 
d'existence  confortable  le  remettront  ;  du  reste  tu  as  vu  que  la 
vigueur  ne  lui  manque  pas... 

—  Ni  la  fièvre  !  eût  dit  Madeleine,  si  elle  n'avait  retenu 
Tinutile  expression  de  son  alarme. 

Marie  se  retournait  vers  les  deux  hommes  descendant  der- 
rière. 

—  Figurez-vous,  Jean,  dit-elle  avec  animation  joyeuse,  que 
mon  oncle  parlait  de  ne  pas  ouvrir  ses  malles,  d'aller  se  nicher 
tput  de  suite  dans  deux  petites  pièces,  au  fond  d'un  quartier 
pauvre  !  Je  n'ai  admis  rien  de  pareil,  vous  pensez!  Madeleine 
aura  tout  le  temps,  n'est-ce  pas,  de. lui  chercher  un  appartement 
convenable  pendant  notre  voyage;  nous  l'y  retrouverons  in- 
stallé, guéri,  au  plein  repos,  et  avec  sa  bonne  gaîté  d'autrefois. 

—  Sans  doute,  mon  amie,  sans  doute! 

Mais  Laurières  échangeait  avec  Charles  Guiminel  un  regard 
qui  signifiait  exactement  le  contraire  de  l'affirmation  proférée 
par  ses  lèvres. 

Cependant  tout  allait  ce  soir  au  gré,  presque  au  delàt  de  ses 
désirs;  le  Père  Amelin,  dont  l'arrivée  comblait  Marie  d'une  joie 
sans  mélange,  paraissait  dénué  d'humeur  inquisitoriale,  et  être 
plutôt  de  ces  Jésuites  qui  ne  craignent  pas  de  transiger  avec  les 
puissances  profanes  de  ce  monde  dès  qu'ils  l'estiment  favorable 
au  programme  si  largement  dessiné  par  leur  devise  :  Ad  majo- 
rem  Dei  gloriam. 

Enfin  il  était  ardemment  amoureux,  et  la  douce  beauté  de  la 
femme  qui  s'était  promise- à  lui  brilla  toute  la  soirée  sous  son 
regard.  En  se  plongeant  avec  elle  dans  l'océan  des  symphonies 
wagnériennes,  loin  de  concevoir  les  images  de  lutte,  de  péril, 
d'abîme,  que  cette  musique  titanesque  évoque  si  aisément,  il 
n'en  éprouvait  que  l'emportement  passionné,  l'exaltation  sublime 
de  la  jeunesse,  de  la  force  et  de  la  vie  triomphante. 

Albérich-Chabrol. 
[La  troisième  partie  an  prochaifi  numéro.) 


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PiîÇf^îWTf^^'' 


LAMARTINE  ORATEUR 


DE  L'ENTREE  A  LA  CHAMBRE  AU  BANQUET  DES  GIRONDINS 

1834-1847 

LETTRES  INÉDITES  (1) 


LES   DÉBUTS    A   LA   TRIBUNE 

Lamartine  était  encore  en  Orient.  Un  soir,  sous  les  cèdres  de 
l'Ânti-Liban,  il  regardait  distraitement  un  cavalier  arabe  gravir 
au  pas  essoufflé  de  sa  jument  les  pentes  rocailleuses  qui  mon- 
taient à  son  campement.  Descendu  de  cheval,  le  cavalier  fouilla 
dans  sa  ceinture,  en  tira  une  lettre  :  elle  apprenait  au  voyageur 
qu'il  avait  été,  en  son  absence,  élu  à  la  Chambre  des  députés, 
où  l'envoyait  le  collège  de  Bergues...  C'est  une  nouvelle  carrière 
qui  s'ouvre  devant  Lamai*tine,  celle  à  laqpelle  il  aspirait  en  secret 
depuis  longtemps,  celle  qui,  après  les  hautes  satisfactions  de  la, 
gloire,  va  lui  faire  connaître  les  enivremens  de  la  popularité.  Sa 
correspondance  intime,  —  soit  avec  M"*'  de  Lamartine,  soit  avec  le 
beau-frère  préféré,  M.  de  Montherot, —  grandit  alors  en  intérêt. 

(1)  Depuis  l'insertion  de  notre  arUcle  Lamartine  en  iSSO,  dans  la  Revue  du 
15  août,  nous  avons  eu  le  regret  d'apprendre  la  mort  de  M.  Robert  Valller,  admi- 
nistrateur delà  Société  desOËuvres  de  Lamartine.  C'était,  non  pas  seulement  un 
homme  d'une  courtoisie  parfaite  et  qui  s'ingéniait  à  rendre  service,  mais  un  fin 
lettré,  on  causeur  charmant»  un  conseiller  du  goût  le  plus  sûr.  Tous  les  admira- 
teurs de  Lamartine  lui  doivent  beaucoup,  mais  nul  ne  lui  était  plus  obligé  que 
l'auteur  de  Ta  présente  publication. 


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^. 


326  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Non  seulement  elle  nous  renseigne  sur  Tétat  d'esprit  de  celui 
qui  sera  amené  à  jouer  dans  les  affaires  de  son  pays  un  rôle 
décisif,  mais  elle  met  en  scène  tout  le  monde  politique  d'alors 
et  aborde  des  quôstions  qui  ont  passionné  la  France  entière. 
Écrites  sous  l'impression  des  événemens,  dans  l'émotion  qu'elles 
continuent  et  qu'elles  reflètent,  chaudes  de  la  lutte,  vibrantes 
d'enthousiasme  ou  de  colère,  ces  lettres  sont  souvent  admirables 
de  forme  :  dans  le  mouvement  de  la  phrase  jaillissent  les 
trouvailles  de  style,  formules  saisissantes,  mots  qui  mordent, 
images  poétiques. 

Le  nouveau  député  allait  être  forcé  d'habiter  Paris,  du  moins 
pendant  la  durée  des  sessions.  Rentrés  en  France,  après  leur 
lugubre  voyage,  M.  et  M""'  de  Lamartine  s'étaient  enfermés  avec 
leur  chagrin.  De  Mâcon,  où  ils  prolongeaient  leur  séjour  jusqu'à 
l'entrée  de  l'hiver,  ils  avaient  chargé  Aimé  Martin  de  leur  choisir 
un  appartement  et  de  le  meubler;  ils  craignaient  seiriement,  sur 
le  plan  qu'il  avait  envoyé,  qu'il  ne  l'eût  pris  beaucoup  trop  beau. 
Pour  les  meubles,  M""*  de  Lamartine  recommandait  de  faire  le 
nécessaire,  le  convenable,  rien  de  plus  :  «  Nous  serons  à  Paris 
par  nécessité  et  non  par  goût  d'élégance.  Tout  cela  nous  a  bien 
passé,  si  jamais  nous  l'avions  eu,  et  Alphonse  désire  y  dépenser 
le  moins  possible,  ce  que  vous  comprendrez,  entre  nous,  après  un 
voyage  comme  celui  que  nous  venons  de  faire.  Ainsi  il  faut  que 
vous  ayez  la  bonté  de  préparer  les  choses  de  manière  que  le 
tapissier  ne  nous  traite  pas  en  grands  seigneurs,  ce  qui  serait 
loin  de  compte  (1).  »  Aimé  Martin  avait  eu  la  main  heureuse. 
Lamartine  se  trouva  délicieusement  logé  dans  ce  vaste  et  pai- 
sible appartement  de  la  rue  de  l'Université,  au  numéro  82,  qui 
donnait  sur  ime  cour  de  vieil  hôtel  et  sur  de  verts  jardins  :  «  Il 
s'est  passé  tant  de  choses  dans  ces  pièces,  écrit  un  des  familiers 
du  logis  (2),  qu'elles  sont  devenues  historiques.  L'Europe  poli- 
tique, littéraire,  artistique,  plébéienne,  a  passé  dans  cette  large 
salle  à  manger,  et  dans  ce  grand  salon  encadré  par  un  divan,  et  dans 
cet  atelier  où  séchaient  toujours  quelques  toiles  de  M"*  de  Lamar- 
tine. Les  privilégiés  ont  ouvert  cette  porte  à  droite  et  trouvé  un 
beau  cabinet  où  Lamartine  ne  travailla  jamais,  encombré  de 
livres  offerts,  recueils  de  poésie  innocens,  journaux  et  impri- 

(1)  Lettre  de  M***  de  Lamartine  à  Aimé  Martin.  —  M&con,  le  2  décemlyre  1833. 
(Communiquée  par  M"*  la  baronne  de  Noirmont.) 

(2)  H.  de  Lacretelie»  Lamartine  et  ses  amis»  p.  39. 


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LAMARTINE   ORATEUR.  327 

tnés  de  la  Chambre.  Ils  sont  entrés  dtins  cette  cabine  où  dormait 
Lamartine,  où  il  écrivait  sous  la  lampe  du  matin  et  où  il  rece-  * 
vait  les  têtes  couronnées  du  monde,  —  je  veux  dire  les  têtes 
pensantes,  —  entre  son  lit  et  sa  table.  On  se  rappelle  dans 
Tatelier  ce  portrait  un  peu  froid  du  poète  entre  deux  lévriers  à 
ses  pieds,  par  Decaisnes,  et  cette  odeur  de  tabac  d'Orient  cou- 
rant partout,  et  ces  feux  clairs  allumés  dans  les  cheminées.  » 
A  la  date  où  nous  sommes,  et  dans  le  deuil  si  récent,  le  logis 
ne  s'ouvre  encore  qu'aux  intimes;  bientôt  afflueront  les  amis 
de  fraîche  date,  électeurs,  collègues,  journalistes,  solliciteurs 
et  flatteurs.  C'est  là  que  Lamartine  passera  tout  le  temps  de  sa 
vie  parlementaire  et  là  que  le  trouvera  encore  la  Révolution 
de  Février. 

La  session  fut  ouverte  par  le  Roi,  le  23  décembre.  Le  lende- 
main, la  Chambre  nommait  Dupin  à  la  présidence.  Impatient  de 
faire  ses  débuts,  Lamartine  ne  se  donna  pas  le  temps  de  «  prendre 
Tair  »  du  pays  où  il  entrait  et  d'en  tâter  le  terrain  réputé 
si  glissant.  Dès  le  4  janvier  1834,  au  cours  de  la  discus- 
sion de  l'adresse,  il  monta  à  la  tribune.  Il  avait  choisi  cette 
«  question  d'Orient,  »  où  son  récent  voyage  et  son  passé  de 
diplomate  lui  donnaient  ime  compétence  particulière.  Les  jour- 
naux de  l'époque  témoignent  du  vif  sentiment  de  curiosité  qui 
se  manifesta  dans  l'assemblée.  <(  Plusieurs  députés  qui  se  trou- 
vent dans  les  couloirs  et  la  salle  de  conférences  vont  prendre 
leur  place.  «  Écoutez!  Écoutez!  En  place!  »  Curiosité  bien 
justifiée.  Quelle  figure  ce  poète  allait-il  faire  à  la  tribune  ?  Les 
lettres  ne  l'avaient-olles  pas  rendu  inapte  aux  affaires  ?  Quelle 
ligne  de  conduite  allait  adopter  le  brillant  fonctionnaire  de  la 
Restauration,  passé  au  nouveau  régime,  mais  avec  toute  sorte  de 
précautions  et  de  restrictions  ?  Lamartine  commença,  —  noble- 
ment, —  par  un  salut  aux  orateurs  d'hier.  «  Leur  voix  éteinte 
retentit  encore  à  mon  esprit,  et  la  mémoire  éloquente  des  de 
Serres,  des  Foy,  des  Laine,  cette  mémoire  plus  vivante  sur  ce 
théâtre  de  leurs  luttes  est  bien  propre  à  inspirer  une  religieuse 
terreur  à  ceux  que  la  voix  du  pays  appelle  à  parler  à  leur 
place,  mais  non  jamais  à  les  remplacer.  Pénétré,  etc.  »  Ce 
geste,  je  le  crains,  étonnerait  dans  le  Parlement  d'aujourd'hui. 
Mais  il  ne  suffit  pas  d'en  louer  l'élégance:  il  faut  en  comprendre 
toute  la  signification.  Ces  paroles  courtoises  sont  une  marque 
de  déférence  à  l'égard  des  maîtres;  elles  sont  aussi  l'annonce 


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328  REVUE   DjBS   DEUX   MONDES. 

qu'un  orateur  de  la  même  t<  famille  d'esprits  »  se  présente  pour 
'recueillir  leur  succession.  C'est  l'entrée  en  scène  de  M.  de  La- 
martine. 

Dans  cette  première  session,  Lamartine  devait  prendre  plu- 
sieurs fois  la  parole  :  en  février,  sur  la  Vendée^  pour  s'opposer 
à  des  mesures  d'exception  ;  le  13  mars,  sur  la  loi  contre  les 
Associations  ;  le  8  mai,  sur  V  Instruction  publique  y  pour  protester 
contre  une  réduction  de  crédits  et  réclamer  la  diffusion  de 
«  l'instruction  et  de  la  moralisation  publiques;  »  enfin  contre 
la  peine  de  mort.  On  trouvera  la  trace  de  ces  premières  luttes 
politiques  dans  les  lettre  que  Lamartine  adresse  à  son  beau- 
frère  et  où  se  dessinent  en  traits  déjà  si  lisibles  les  visées  loin- 
taines du  fijtur  homme  d'État. 

17  Janvier  1834,  vendredi  (1). 

Je  vous  remercie,  mon  cher  ami,  de  tout  ce  que  vous  avez  fait  et  si 
bien  fait  avec  le  zèle  d'une  affection  loyale  et  courageuse.  Mais  c'est  bien 
pis  ici  ;  et  vous  ne  pouvez  vous  figurer  toutes  les  injures  et  calomnies 
débitées  et  accréditées  jusqu'à  nouvel  ordre.  Gomme  cela  doit  être  et  sera 
plus  encore  dans  quelque  temps  où  tous  les  partis  réuniront  leur  colère  en 
faisceau,  je  ne  m'en  inquiète  pas  et  je  vais  aller  mon  chemin  à  travers  ces 
clameurs.  J'ai  la  conscience  de  les  surmonter  plus  tard  et  elles  sont  né- 
cessaires à  mon  plan  de  conduite.  Je  ne  réponds  rien.  Je  suis  tranquille 
sur  la  justification  à  venir  qui  sortira  peu  à  peu  des  paroles  et  des  faits.  Il 
est  nécessaire,  à  mon  avis,  do  défaire  avec  énergie  et  dévouement  ce  que  le 
royalisme  absurde  a  fait  depuis  trois  ans.  Il  est  fourvoyé,  il  est  dans  un 
cul-de-sac.  Faisons  de  la  raison,  et,  dans  deux  ans,  nous  aurons  notre  force 
dans  le  dégoût  de  ce  parti  dupé  et  dans  la  conscience  du  pays.  Pour  cela  il 
faut  être  impopulaire,  bouc  émissaire,  deux  ans  :  j'en  ai  le  courage.  Dieu 
m'en  donne  le  talent  et  la  force  physique  ! 

Adieu.  Aimez-moi.  Je  n'ai  pas  de  colère  contre  Virieu  :  une  pareille 
amitié  est  au-dessus  des  opinions. 

L. 

Et  moi  aussi  je  vous  remercie,  mon  cher  frère  :  je  m'attendais  à  des 
attaques,  mais  je  ne  croyais  pas  qu'elles  puissent  porter  sur  son  désinté- 
ressement. Son  caractère  me  paraissait  au-dessus  de  toute  attaque. 
Patience  !  Je  ne  m'attendais  pas  non  plus  que  dans  ma  solitude,  mon  deuil 
et  mes  larmes  éternelles,  mon  nom  serait  associé  aux  calomnies  politiques. 
Mais  cela  m'est  égal.  Ce  que  je  savais  très  bien,  c'est  que,  dans  toutes  les 
luttes,  ma  part  serait  de  soufl'rir,  car  mon  cœur  est  à  jamais  fermé  aux 
jouissances;  le  plus  grand  triomphe  ne  pourrait  l'épanouir,  tandis  que 

^1)  A  M.  de  Montherot,  rue  Sala,  n*  11,  Lyon. 


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LAMARTIIfE   ORATEUR.  329 

chaque  coup  le  resserre  encore  plus  ou  moins  douloureusement...  {Post- 
scriptum  ajouté  par  Af°»*  de  Lamartine.) 

4  mars  1834  (1). 

...  Votre  refrain  est  le  seul  vrai.  Nous  sommes  stupides  nous  autre^ 
royalistes,  ajoutez  encore  nous  autres  propriétaires,  nous  autres  honnêtes 
gens,  nous  autres  Français,  et  le  moment  est  grave  et  serait  superbe  pour 
nous,  si  nous  ne  lui  opposions  pas  nos  passions  haineuses,  étroites  et  par 
conséquent  bêtes.  Mais  qu'au  moins  les  gens  comme  nous,  lorsque  la 
tempête,  dont  tant  d'autres  accumulent  les  élémens.  Tiendra  à  éclater  et  à 
tout  engloutir,  puissent  se  laver  les  mains  d'une  ruine  à  laquelle  ils  n'au- 
ront pas  participé  I  C'est  une  grande  consolation  de  pouvoir  se  rendre  ce 
témoignage  :  je  ne  péris  pas  par  ma  propre  faute  ni  par  ma  propre  volonté* 
Cest  là  toute  ma  politique. 

Vous  le  savez,  j'en  ai  encore  une  autre  que  je  ne  vous  dis  pas,  mais 
qui  a  le  même  but  loyal  et  qw  est  indispensable  à  cette  époque,  c'est 
ma  politique  sociale.  J'en  déroulerai  peu  à  peu  quelques  mots  dans  chaque 
discours^  mais  des  mots  assez  vagues  pour  n'être  pas  compris  d'une  Chambre 
très  arriérée  et  l'être  cependant  d'une  jeunesse  très  avancée.  Notre  force  est 
là;  ce  n'est  pas  aujourd'hui  qu'il  faut  la  voir,  c'est  dans  trois  ou  quatre 
ans.  Vous  me  comprenez  :  je  veux  former  un  parti  de  réserve  dans  la 
Chambre.  J'y  réussirai,  malgré  la  colère  unanime  de  tous  les  journaux,  de 
tous  les  bancs,  de  tous  les  partis  qui  ne  veulent  rien  au  delà  d'eux-mêmes. 
Quant  aux  discours,  ne  vous  en  inquiétez  pas,  il  ne  s'agit  pas  d'éloquence 
pour  le  moment.  L'éloquence  est  une  arme  qu'il  faut  avoir  bien  aiguisée 
dans  le  fourreau,  mais  qu'il  ne  faut  faire  briller  qu'au  jour  du  combat. 
Peut-être  en  aurai-je  alors,  car  ce  n'est  pas  autre  chose  que  du  bon  sens, 
du  courage  et  de  la  conviction  et  une  voix  forte  ;  mais  à  présent  il  ne  faut 
autre  chose  qu'accoutumer  la  Chambre  à  moi,  dessiner  successivement  une 
ligne  nouvelle  et  m'habituer  moi-même  à  l'inexprimable  difficulté  d'une 
pareille  tribune. 

Je  me  prépare  aussi  pour  deux  occasions  à  la  Chambre.  J'y  ai  vivement 
mordu  la  dernière  fois  sur  la  liberté  de  l'enseignement.  Il  y  a  eu  bravo 
unanime  et  l'impression  en  demeure.  Je  fus  bien  inspiré.  L'instruction  pu- 
blique me  rouvrira  un  vaste  champ.  Mais  comme  j'y  dirai  des  choses  de 
politique  sociale  et  avancée  qu'ils  ne  veulent  ni  ne  peuvent  entendre,  je 
serai  repoussé  avec  scandale.  Cela  m'est  égal.  Je  parle  pour  les  murs. 

L'affaire  de  Lyon  est  fâcheuse,  mais  à  mon  avis  ne  compromet  pas  la 
France.  Cest  une  question  industrielle  qui  eût  été  de  toutes  les  époques. 
Gela  mène  aux  questions  qu'il  faudra  bien  enfin  aborder,  à  la  politique 
d'humanité,  de  charité,  de  christianisme,  etc. 

Ce  qui  frappe  tout  de  suite  dans  ces  lettres,  c'est  l'attitude 
que  s'est  choisie  Lamartine  dès  le  début,  et  c'est  cette  situation 

(1)  A  M.  de  Montherot. 

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330      *  RBYtJB  DBS   DEUX  MOKDBS. 

d'exception  où  il  se  place  en  dehors  des  partis.  Certes  il  ne  se 
trouvait  en  sympathie  complète  avec  aucun  d'eux.  «  Je  ne  vou- 
lais être,  a-t-il  écrit  plus  tard,  ni  du  parti  du  gouvernement 
que  je  n'aimais  pas,  ni  du  parti  légitimiste  qui  n'avait  plus  de 
sens  que  sa  mauvaise  humeur,  ni  du  parti  de  l'opposition  ultra- 
libérale que  je  n'estimais  pas,  ni  du  parti  du  silence  et  de  l'ex- 
pectative qui  était  l'opposé  de  ma  nature  (1).  »  Certes  encore  il 
n'est  pas  d'humeur  à  entrer  dans  les  intrigues  des  uns  et  des 
autres.  Mais  la  raison  à  laquelle  il  obéit  est  plus  profonde.  En 
passant  homme  d'État,  il  reste  le  lyrique  et  le  romantique  qu'il 
a  toujours  été,  incapable  de  se  dégager  de  lui-même,  dominé  par 
l'exclusive  tyrannie  du  Moi.  Comme  il  a  fait  de  la  poésie  per- 
sonnelle, il  fait  de  la  politique  personnelle. 

Pour  être  d'un  parti,  Lamartine  n'avait  qu'une  ressource  :  le 
créer.  Ce  fut  le  «  parti  social.  »  Ce  fameux  parti  social,  dont  il 
promet  toujours  pour  le  lendemain  le  programme  complet  et  la 
constitution  définitive,  il  en  recommence,  à  maintes  reprises,  le 
dénombrement  ;  ils  sont  un  jour  trente,  et  vont  un  autre  jour  à 
la  soixantaine  :  tout  compte  fait,  ils  sont  un.  Lamartine  est  trop 
a^âsé  pour  s'y  tromper  ;  mais  ce  splendide  isolement  n'a  rien 
qui  lui  déplaise. 

Un  autre  caractère  non  moins  essentiel  pour  expliquer  sa 
politique,  et  qu'il  est  important  de  noter  à  cette  date,  c'en  est 
l'orientation  vers  l'avenir.  Lamartine,  aux  premières  années  de 
la  Monarchie  de  juillet,  n'est  pas  Thomme  du  moment;  il  le  sait  ; 
mais  son  heure  peut  venir.  Donc  il  s'adresse  à  la  jeunesse,  à  ceux 
qui  plus  tard  seront  Topinion  et  la  force.  Il  songe  aux  masses 
dont  l'instinct,  d'abord  confus,  se  dégage  et  se  précise  avec  le 
temps,  pour  devenir  un  jour  pensée  directrice.  Il  n'attend  pas  les 
premières  déceptions  de  la  vie  parlementaire  pour  se  résoudre 
à  parler  «  aux  murs,  »  —  à  ces  murs  par  delà  lesquels  il  y  a  le 
pays.  Les  hommes  s'usent,  les  événemens  vont  vite  :  il  faut  être 
prêt.  Celui-là  a  les  plus  grandes  chances  qui,  sans  dévoiler  en« 
core  toute  la  «  vertu  »  qui  réside  en  lui,  a  su  inspirer  une 
grande  attente. 

(1)  Lamartine  par  lui-même,  p.  33ii. 


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LAMARTINE  ORATEUR.  33.1 


DANS  LA  MÊLÉE.  —  LE  DÉPUTÉ  CHEZ  SES  ÉLECTEURS 

Rester  indépendant  vis-vis  de  chaque  parti,  c'est  le  sûr 
moyen  de  grouper  tous  les  partis  contre  soi.  Lamartine  en  fil 
aussitôt  l'épreuve.  Certes  il  exagère  quand  il  parle  de  ((  dé- 
chaînement universel.  »  Si  les  légitimistes  qui,  depuis  1820, 
avaient  adopté  sa  gloire,  le  considèrent  comme  un  transfuge  et 
le  traitent  en  conséquence,  en  général  on  affecte  à  son  égard 
plus  de  dédain  que  de  courroux.  Mais  ce  genre  de  polémique  . 
lui  était  alors  nouveau.  Quand  on  passe  des  sphères  calmes  de 
la  littérature  ou  de  la  diplomatie  à  celles  de  la  politique,  on  est 
tout  d'abord  déconcerté  par  le  changement  des  mœurs;  on  croit 
que  le  privilège  vous  a  été  réservé  de  haines  inouïes  et  d'injures 
inédites:  on  s'habitue  ensuite  à  ce  tapage,  comme  on  finit 
par  ne  plus  entendre  la  roue  bruyante  d'un  moulin  que  le  vent 
fait  tourner.  Dans  le  soin  que  met  Lamartine  à  noter  les  in- 
jures dont  il  se  croit  l'objet,  il  y  a  un  peu  du  novice  étonné  et 
scandalisé. 

Toutefois,  c'est  ici  un  des  traits  qui  le  peignent.  Il  a  tour 
jours  supporté  la  critique  avec  une  sérénité  robuste  dont  bien 
peu  ont  donné  l'exemple.  Poète,  il  n'a  ni  la  susceptibilité  d'un 
Racine,  de  qui  son  fils  a  écrit  :  a  La  plus  mauvaise  critique 
lui  avait  toujours  causé  plus  de  chagrin  que  les  plus  grands 
applaudissemeuB  ne  lui  avaient  fait  de  plaisir.  »  Lamartine  était 
exactement  à  l'opposé;  il  jouissait  des  complimens  à  un  degré 
extraordinaire,  surtout  chez  un  homme  qui  en  avait  tant  reçu  ; 
il  s'enchantait  des  applaudissemens,  au  point  d'en  être  dupe.  Et 
il  ignorait  aussi  bien  les  longs  ressentimens  d'un  Victor  Hugo, 
se  vengeant,  à  quarante  ans  de  distance,  d'un  article  pourtant 
élogieux,  par  cette  grossièreté  :  «  Un  âne,  qui  ressemble  à 
M.  Nisard,  brait.  »  Politique,  il  a  pu  se  rendre  ce  témoignage 
qu'il  n'a  jamais  cédé  ni  à  une  animosité  contre  les  individus,  ni 
h,  une  rancune.  Attaqué  par  la  Némésis^  lors  de  sa  première  can- 
didature, il  avait  terminé  sa  véhémente  riposte  par  la  pro- 
messe d'un  généreux  oubli  : 

Mais  moi,  j'aurai  vidé  la  coupe  d'amertume, 
Sans  que  ma  lèvre  même  en  garde  un  souvenir; 
Car  mon  àme  est  un  feu  qui  brûle  et  qui  parfume  « 

Ce  qu'on  jette  pour  la  ternir. 


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332  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Ces  beaux  vers  doivent  être  entendus  littéralement  :  on  va 
en  lire  le  commentaire,  dans  une  prose  h,  peine  moins  poétique. 
D'abord  étourdi  par  le  bourdonnement  de  l'assemblée  et  de  la 
presse,  Lamartine  s'est  bien  vite  ressaisi.  Il  a  compris  alors  que 
la  résistance  est  utile,  que  1^  forces  grandissent  dans  la  ba- 
taille et  par  elle.  Son  véritable  tempérament  se  révèle  :  c'est  un 
tempérament  de  lutteur. 

MiUy,  2  juiUet  1835(1). 

Mon  cher  ami,  j'ai  reçu  l'article  inspiré  par  vous  et  je  n'ai  pas  besoin 
de  vous  dire  combien  j'y  suis  sensible.  Les  journalistes  gâtent  tout  ce  qu'ils 
touchent.  Peu  importe.  Nul  rCest  plus  insensible  que  moi  à  leurs  éloges  ou  à 
leurs  attaques.  Quand  le  bon  Dieu  fait  un  poète ,  il  lui  donne  un  coeur  de  jeune 
fille  et  une  peau  de  chagrin.  Destiné  à  être  percé  de  plus  de  traits  qu'un 
antre,  il  faut  qu'il  y  soit  moins  sensible.  Cest  juste,  et  la  Providence  m*a 
traité  ainsi.  Voilà  le  cinquante-neuvième  article  pour  ou  contre  moi  que  je 
reçois  depuis  le  29  mai  dernier  (2).  Ily  en  a  de  bien  pis  que  celui  de  mon 
ami  Gormenin.  Il  y  en  a  môme  d'assez  mérités.  Eh  bien!  je  vous  le  jure, 
foi  de  poète  et  d'honnête  homme,  je  n*en  ai  pas  eu  une  minute  de  souci. 
Plutôt  môme,  cela  m*amuse  et  me  réjouit,  bien  que  je  sente  qu'il  y  a  une 
bonne  partie  de  vérité  dans  quelques  injures.  Ce  qui  est  vrai  est  vrai,  on 
ne  peut  l'empêcher  :  il  faut  l'accepter  et  Toffrir  au  ciel  en  holocauste  de  nos 
faiblesses.  Ce  qui  est  faux  tombe  en  deux  ou  trois  ans  et  même  fait  du  bien  : 
c'est  l'immondice  jetée  sur  la  bonne  herbe  qui  la  salit  un  printemps  et  la 
fait  reverdir  pour  plusieurs  années.  La  littérature  est  une  lice,  la  poli- 
tique un  bourbier  sanglant.  Quand  on  se  décide  comme  moi  à  entrer  dans 
l'une  et  dans  l'autre  et  à  y  marcher  seul  entre  mille  passions  sans  les 
caresser,  il  faut  s'attendre  à  des  coups  plus  ou  moins  mortels,  à  des  déchi- 
rures à  ses  ailes,  à  de  la  fange  sur  ses  habits  et  même,  en  des  temps  sérieux, 
à  laisser  sa  tête  en  gage  à  une  opinion.  Dieu  me  fasse  la  grâce  d'encourir 
utilement,  à  propos  et  sagement,  toutes  ces  chances!  Ai-je  autre  chose  à 
faire  en  ce  bas  et  triste  monde  ? 

Venez  donc!  J'ai  soif  de  vous.  Si  je  n'écris  plus,  ce  n'est  pas  faute  d'en- 
vie, ni  de  pensée,  ni  de  sentiment,  mais  de  temps  et  de  force.  Vous  con- 
naissez le  billard  de  Saint-Point.  Eh  bien  1  avant-hier  j'ai  reçu  par  la  dili- 
gence le  paquet  de  mes  lettres  arrivées  à  Paris  chez  mon  portier,  du 
il  au  23.  Elles  couvraient  le  billard.  Le  diable  les  lise  et  non  pas  moil 
Tous  les  jours  autant. 

J'ai  enrayé  la  politique  et  depuis  cinq  jours  j'ai  déplié  les  ailes  un  peu 
froissées  et  engourdies  de  ma  muse  intime.  Que  n'ai-je  la  fécondité  d'Arbo- 
gaste  Viennet?  Je  lui  disais,  au  mois  de  janvier,  assis  près  de  lui  à  l'Aca- 
démie :  avez-vous  eu  le  temps  dans  ces  six  semaines,  entre  les  deux  sessions, 
de  faire  quelques  vers  ?  Il  me  regarda  de  l'œil  superbe  que  vous  connaissez 
et  me  répondit:  Quatorze  actes!  (historique). 

^   (1)  A  M.  de  Montherot. 

(2)  Le  Voyage  en  Orient  venait  de  paraître. 


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LAMARTINE   ORATEUR.  333 

Hélas!  ce  qui  est  historique  aussi,  c'est  qu'hier,  arrivant  gaiement  de 
Mâcon  pour  dîner  à  Monceau  et  entrant  sur  l'avenue,  je  trouvai  six  pouces 
d'épaisseur  de  grêle  sur  le  terrain.  Ma  récolte  est  entièrement  perdue. 
Une  heure  après,  arrivait  .un  courrier  de  Milly  m'en  annonçant  presque  au- 
tant. J'y  suis  venu  voir  mes  raisins  couchés  dans  mes  prés  par  l'avalanche 
d'eau  et  de  grêle.  J*ai  tout  englouti  dans  mon  opération  d'Amérique  man- 
quée  et  dans  mes  immenses  réparations,  plantations,  créations  de  vignes 
ici  et  à  Monceau.  Je  ne  sais  plus  où  donner  de  la  tête.  Je  suis  enfin  non 
ruiné t  mais  sévèrement  gêné.  J'ai  deux  banqueroutes  cette  année  et  deux 
grêles  hier.  Je  ne  sais  à  quel  libraire  me  vouer.  Je  n'ai  rien  de  prêt.  Je  tra- 
Taille  au  curé  vendu,  payé,  mangé.  Plaignez-moi  et  sérieusement. 

Nous  sommes  en  183S,et  déjà  la  ruine  s'annonce!  La  cause 
n'en  est  ni  aux  dépenses  du  voyage  d'Orient,  ni  au  luxe  d'un 
train  de  vie  qui  ne  fut  jamais  exagéré;  elle  est  dans  ces  spé- 
culations malheureuses,  dont  chacune  devait  réparer  la  précé- 
dente et  en  agrandissait  le  désastre.  Plaignons  donc  le  pauvre 
grand  homme!  Déplorons  cette  «  opération  d'Amérique,  »  qui 
consistait  &  exporter  des  vins.  Mais  réservons  pour  un  autre 
temps,  où  elle  ne  trouvera  que  trop  matière  à  s'exercer,  l'ex- 
pression de  notre  pitié.  Â  l'époque  où  nous  sommes,  Lamar- 
tine a  bien  le  temps  de  s'alarmer!  Ces  articles  de  journaux, 
cette  avalanche  de  lettres,  ce  flot  de  visites,  ce  «  tourbillon  » 
où  il  est  emporté,  le  ravit.  Il  n'est  que  de  le  voir  au  milieu  de 
ses  électeurs,  parmi  les  fêtes,  festfais  et  arcs  de  triomphe.  «  Au- 
jourd'hui je  vais  rendre  les  visites  d'Hondschoote  où  les  fêtes 
pour  mon  arrivée  ne  discontinuent  pas  (19  mai  1834).  »  «  Nous 
avons  eu  hier  notre  grand  dinerici.  Il  s'est  bien  passé.  Je  pars  à 
l'instant  pour  un  autre  chez  Laurent  Coppens  avec  la  garde 
nationale  de  Dunkerque...  Demain  j'ai,  le  matin,  les  manufac- 
turiers de  betteraves  et  le  soir  festin  électoral  chez  Laroyer 
(20  mai  1835).  »  «  Arrivés  à  un  quart  de  lieue  de  Gravelines, 
nous  avons  trouvé  musique,  garde  nationale,  conseil  municipal, 
et  une  harangue,  une  réponse,  entrée  triomphale  au  milieu  de 
la  population  et  des  drapeaux  aux  fenêtres,  les  cloches  sonnant i 
musique  et  tambour  résonnant,  conduits  à  l'Hdtel  de  Ville.  J'y 
ai  reçu  d'autres  discours...  puis  grand  diner  donné  par  la  Ville. 
A  deux  heures,  j'ai  quitté  Gravelines  et  je  suis  allé  à  Bour- 
bourg,  autre  ville  plus  belle.  Même  réception  et  longues  ha- 
rangues de  moi  et  des  autorités  municipales.  A  quatre  heures, 
reparti  pour  Dunkerque.  Grand  souper  chez  M.  Moissenel. 
Couché  à.  Dunkerque.  Ce  matin,  grand  déjeuner  chez  Laurent 


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334  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Coppens.  Enfin  nous  arrivons  pour  un  grand  diner  d'Hond 
choote  et  j'ai  trouvé  ici  à  mon  retour  sept  autres  invitations 
pareilles.  Je  ne  me  laisse  pas  séduire...  {sic)  (14  mai  4837)  (1).  » 
Ces  banquets,  ces  défilés  dans  la  rue,  avec' musique  et  harangues, 
ces  conduites  à  l'Hôtel  de  Ville...  comme  cela  fait  comprendre 
ce  que  seront  les  journées  de  1848  dans  leur  décor  de  place 
publique  et  leur  aspect  forain  ! 

l'attentat  DE   FIESCm   ET   LES   LOIS   DE  SEPTEMBRE 

Lamartine  se  plaignait,  dans  une  lettre  du  3  avril  1835,  que 
la  session  fût  «  odieusement  insipide.  Il  n'y  a  ni  intérêt,  ni 
drame,  ni  sérieux  dans  tout  ce  que  nous  y  faisons  (2).  »  Le  drame 
allait- éclater  avec  la  machine  infernale  de  Fieschi  et  passionner 
les  débats  de  la  Chambre.  Au  lendemain  de  l'attentat,  le  minis- 
tère présente  trois  lois  de  répression  sur  la  presse,  le  jury  et  les 
cours  d'assises.  Ce  sont  les  fameuses((  lois  de  septembre.  »  La- 
martine arriva  le  9  août,  bien  décidé  à^intervenir  dans  la  dis- 
cussion. Pour  les  trois  semaines  qu'il  passa  alors  &  Paris,  la 
Correspondance  générale  ne  contient  rien.  Cette  lacune  est  com- 
blée par  les  lettres  qui  tenaient  au  courant  M'"''  de  Lamartine, 
presque  jour  h  jour, 

Paris,  mercredi  13  août 

Tout  ya  bien,  ma  chère  Marianne,  et  tout  ira  assez  vite:  trois  semaines 
enyiron.  Seulement  je  ne  pourrai  pas  m'en  aller  avant  la  fin,  parce  que  le 
projet  de  loi  sérieux,  celui  sur  la  presse,  ne  viendra  que  le  dernier  en  dis- 
cussion. Je  le  croyais  pour  hier  et  j'avais  préparé  un  magnifique  discours. 
J'en  ai  gardé  les  notes  et  je  ferai  tout  au  monde  pour  trouver  le  moyen  de 
parler. 

Paris  est  extrêmement  paisible.  L'homme  de  la  machine  infernale  ne 
révèle  rien,  ou  pas  grand'chose :  il  demande,  pour  révéler,  de  l'argent  et  la 
vie.  Cest  un  monstre  chez  qui  le  crime  est  si  naturel  qu'il  ne  se  doute  pas 
môme  du  sien  et  l'a  fait  pour  de  l'argent,  à  ce  qu'il  parait,  et  dit  que  ce 
n'est  pas  grand'chose,  qu'il  n'a  pas  cru  faire  un  si  grand  mal,  qu'on  n'en 
parle  donc  plus;  et  puis,  il  joue  aux  dominos  tout  le  jour  et  se  porte  à 
merveille. 

On  m'a  hier  envoy<^  solliciter  d'aller  au  château.  Le  Roi  se  plaignait  de 
ce  que  je  n'y  avais  pas  paru.  J'ai  répondu  qu'il  aurait  été.'dans  mes  sentî- 
mens  comme  dans  ma  nuance  de  loyauté  politique  d'y  aller  avec  toute  la 
Chambre  au  moment  de  l'événement,  mais  qu'y  aller  seul  aujourd'hui,  dans 

(1)  Lettres  à  M-»  de  Lamartine. 

(3   A  M.  de  Montherot  (3  avril  1835). 


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LAMARTINE   ORATEUR.  335 

ses  salons,  me  donnerait  une  apparence  de  dévouement  et  de  transition 
personnelle  au  système  dynastique,  qui  me  mettrait  en  contradiction  avec 
mes  antécédens,  et  que  je  ne  pouvais  le  faire.  Que  s'il  y  a  une  occasion  où  la 
Chambre  y  aille  comme  corps,  je  ne  me  séparerai  pas  de  mes  collègues. 
Cela  mécontente  beaucoup  mes  amis  de  la  Chambre  et  rend  toute  faveur 
parlementaire  impossible.  Mais  je  ne  veux  rien... 

Paris,  mardi  18  août  1835. 

Ma  chère  Marianne,  j'ai  pris  mal  à  la  gorge  avant-hier.  Je  me  suis  mis 
au  lit  et  j'ai  appliqué  les  sangsues.  Je  suis  presque  débarrassé.  Aujourd'hui 
j'ai  été  à  la  Chambre  entendre  le  rapport  de  Sauzet  sur  la  presse,  afin  de 
pouvoir  parler:  il  est  atroce.  Cest  le  libéralisme  du  boutiquier  impérial.  Je 
suis' rentré  pour  prendre  des  notes.  Je  serai  en  état  de  discuter  très  bien 
demain,  sauf  la  gorge.  J'espère  qu'elle  sera  améliorée.  La  majorité  n'a  pas 
même  voulu  nous  accorder  quatre  jours  pour  lire  cet  immense  projet.  Elle 
veut  égorger  la  Presse,  sans  l'entendre  crier,  entre  la  fenêtre  et  l'échafaud 
de  Fieschi.  Cela  fait  horreur. 

Je  ne  vois  personne  pour  ne  pas  parler.  Je  lis  dans  mon  lit  et  dans  mon 
coin  le  plus  amusant  des  livres,  Tallemant  des  Réaux... 

Paris,  vendredi  21  août. 

...  Je  vais  bien  maintenant  et  je  crois  que  je  pourrai  parler  aujourd'hui 
mAme  ou  lundi,  si  ce  n'est  ce  soir.  L'animation  des  esprits  est  extrême.  Je 
pense  que  tu  seras  contente  de  ce  que  je  dirai... 

Lamartine  prononça  en  effet  ce  jour  même  son  discours  sur 
la  loi  de  la  presse,  (c  cette  loi  qui  restera  une  date  dans  les  annales 
des  aberrations  et  des  ingratitudes  humaines.  »  Il  y  avoue  que 
la  presse,  depuis  quatre  ans,  «  sue  l'insurrection  et  Tanarchie.  » 
Mais  «  bâillonner  à  la  fois  le  mensonge  et  la  vérité,  c'est  bâil- 
lonner l'esprit  humain...  »  Et  qui  en  a  moins  le  droit  que  les 
hommes  de  Juillet?  Dans  un  mouvement  superbe,  l'orateur  leur 
demande  s'ils  ont  oublié  l'injustice  avec  laquelle  ils  se  sont 
naguère  déchaînés  contre  la  Restauration  et  que  peut-être  ils 
expient  aujourd'hui.  «  Oh!  il  y  a  toujours  du  passé  dans  le  pré- 
sent ;  et  les  embarras,  les  impossibilités  d'une  époque  ne  sont  que 
trop  souvent  les  conséquences  et  les  expiations  d'une  autre.  » 
Cette  loi  marquerait  un  recul.  «  C'est  toujours  ainsi  que  l'esprit 
de  réaction  procède  ;  il  profite  de  la  généreuse  émotion  des  peuples 
pour  les  rejeter  en  arrière,  hors  de  leur  voie  naturelle  :  c'est  la 
robe  ensanglantée  de  César  qui,  secouée  du  haut  de  la  tribune, 
précipite  le  peuple  romain  dans  la  servitude.  »  Le  succès  de  ce 
discours  fut  grand:  on  peut  compter  sur  Lamartine  pour  n'en 
rien  taire. 


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336  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 


Paris,  22  août 


Ma  chère  Marianne,  Je  me  hâte  de  l'écrire  que  j'ai  parlé  hier  plus  d'une 
heure  à  la  Chambre  et  avec  un  succès  tel  que  la  gauche  et  la  droite  se  sont 
levées  tout  entières  à  la  fin,  sont  descendues  des  bancs  en  criant  bravo,  et  m'ont 
entouré  et  pressé,  à  ne  pas  pouvoir  m'en  dégager  pen  lant  dix  minutes.  Le 
mouvement  d'approbation  et  d'enthousiasme  amical  a  même  été  suivi  par 
beaucoup  de  membres  des  centres,  entre  autres  Thiers,'qui  s'écriait  après  une 
vive  discussion  sur  les  principes  avec  M.  de  Fitz-James  :  «  Au  reste,  c'est  un 
magnifique  talent  et  une  admirable  position  I  »  Gela  a  paru  le  sentiment 
unanime.  J'ai  été  accompagné  chez  moi  par  plus  de  vingt  ou  trente  députés. 
Tu  ne  verras  pas  le  discours  à  beaucoup  près  aussi  bien  que  je  l'ai  prononcé, 
parce  que  j'ai  beaucoup  et  fortement  improvisé  et  que  plusieurs  des  mille 
passages  ainsi  inspirés  sont  omis  même  au  Moniteur.  Je  crains  de  n'avoir 
pas  les  journaux  de  demain,  parce  que  je  suis  monté  à  quatre  heures  à  la 
tribune  et  n'en  suis  descendu  qu'à  cinq  heures  un  quart.  Les  colonnes 
étaient  pleines  et  demain,  au  lieu  des  pétitions  qui  m'auraient  laissé  place, 
la  discussion  continue.  J'espère  cependjcint  être  en  entier  dans  la  Gazette.h 
n'y  suis  ce  soir  qu'à  moitié,  mais  bien. 

L'eflfet  de  ce  discours  dépasse  tout  ce  que  j'ai  eu  jusqu'ici.  On  dit  que 
j'ai  fait  des  progrès  dans  l'élocution,  la  voix,  le  geste,  et  pour  le  sens  on  est 
unanimement  content,  excepté  Sauzet  que  j'ai  pris  corps  à  corps  et  M.  Gai- 
zot.  Je  me  hâte  de  te  dire  tout  cela  pour  bien  te  tranquilliser  sur  l'effet.  H 
est  plus  fort  môme  que  je  ne  le  dis  et  je  crois  que  la  lecture  n'y  gâtera  rien, 
parce  que  le  sens  en  est  juste  et  frappe  avec  proportion  sur  tous  les  senti- 
mens  que  je  voulais  toucher.  Tu  sais  que,  quelques  jours  après,  mes  dis- 
cours sont  mieux  sentis. 

Je  pense  que  je  serai  attaqué  demain  et  je  répondrai  si  cela  vautl* 
peine.  Je  discuterai  ensuite  les  théâtres  et  les  cautionnemens,  mais  saa^ 
politique  et  en  juriste  et  brièvement.  Ceci  nous  replace  dans  la  meilleure 
et  la  plus  sympathique  situation  à  la  Chambre.  Je  ne  peux  pas  te  citer  ea 
ce  genre  toutes  les  tristes  confidences  et  propos  échappés.  Jusqu'à  M.  Odi^ 
Ion  Barrot  s'est  échappé  de  son  banc,  et,  malgré  notre  ministre,  est  vena 
en  traversant  la  salle  me  prendre  les  mains  et  s'écrier  que  c'était  une  de» 
choses  les  plus  belles  et  les  plus  nobles  qu'il  eût  entendues.  Salverle  aussi, 
M.  de  Fitz-James  et  la  droite  de  môme.  Je  t'écris,  en  attendant  les  épreuves 
que  le  Moniteur  doit  m'envoyer  corriger.  Il  est  dix  heures  du  soir:  je  ne  me 
coucherai  pas  avant  minuit  pour  tout  cela. 

Remercions  Dieu  de  nous  être  heureusement  tiré  de  ce  pas  difficile! 
Janvier  est  à  pendre  et  à  dépendre  ce  soir;  des  Hermeaux  (l)yvre  d'amitié 
et  contentement.  Adieu. 

(i)  On  Ht  dans  Lamartine  par  lui-même^  p.  337  :  «  J'allai  chercher  sur  les 
bancs  les  plus  élevés  et  les  plus  infréquentés  de  la  droite  une  place  solitaire  et 
neutre  où  je  ne  tardcd  pas  à  être  rejoint  par  M.  des  Hermeaux,  jeune  royaliste 
entrant  ce  jour-là  à  la  Chambre  dans  des  sentimens  et  dans  des  dispositions  par- 
faitement conformes  aux  miens...  Nous  fûmes  rejoints,  quelques  jours  après,  par 
M.  Janvier,  jeune  avocat  de  Paris  qui  venait  de  se  signaler  dans  la  défense  de 
Tabbé  de  Lamennais,  royaliste  alors...  » 


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'f*'p'v'" 


LAMARTINE   ORATEUR.  337 


S3  (?)  août. 


Je  t'envoie  un  mot  de  Rocher  que  je  reçois  ce  matin  pour  te  faire  bien 
comprendre  que  l'effet  de  mon  discours  d'hier  n'est  pas  dans  mon  imagi- 
nation... M.  de  Noailles  est  là  et  tout  le  monde  vient  me  complimenter.  J'ai 
une  migraine,  mais  plus  de  mal  à  la  gorge... 

Le  soir.  Je  rouvre  ma  lettre  pour  te  dire  que  j'ai  vu  cinquante  personnes 
et  reçu  cinquante  lettres  aujourd'hui.  J'ai  été  à  la  Chambre.  Cest  un 
enthousiasme  tel  que  je  n'en  ai  vu  pour  aucun  discours.  Je  connais  plusieurs 
pères  de  famille  dont  les  enfans  ont  passé  la  journée  à  copier  mon  discours 
pour  le  conserver  comme  classique.  Et  l'opinion  commence  à  être  que  je 
pourrais  bien  être  éloquent.  En  masse  il  m'est  évident  que  cela  sera  demain 
le  plus  beau  morceau  qui  ait  été  prononcé  depuis  juillet.  Voilà  les  revire- 
mens  d'esprits.  Cest  un  délire  dans  la  jeunesse  honnête,  et  le  peu  que  j'ai 
dit  et  dans  le  discours  et  dans  la  Chambre  a  tellement  frappé  l'opinion 
qu'ils  reculent  déjà  sur  les  cautionnemens  qui  tuent  toute  bonne  presse.  11 
y  a  eu  réunion  pour  délibérer  le  retrait.  Sauzet  a  été  écrasé  de  mes  paroles 
directes  à  lui,  et  tout  le  monde  le  plaint. 

Tâche  qu'il  y  ait  un  mot  de  cet  immense  effet  oratoire,  au  ^loins  dans  le 
Journal  de  Mdcon.  M.  de  Jussieu  s'y  prêtera  et  cela  est  nécessaire  pour  que 
les  électeurs  ne  croient  pas,  sur  la  foi  de  la  Minerve,  que  leur  député  est 
impuissant. 

26  août  1835. 

Hier  j'ai  eu  une  violente  dispute  avec  Thiers  que  l'effet  de  mon  discours 
dans  les  départemens  écrase.  Cela  a  été  très  vif.  «  Nous  savons,  s'est-il  écrié» 
que  vous  avez  de  grands  talens  et  de  la  vertu.  Mais  nous  savons  aussi  que 
vous  avez  une  grande  ambition.  Prenez  garde  à  ce  qu'elle  vous  fera f aire.  — 
Oui,  lui  ai-je  répondu,  j'ai  en  effet  une  grande  ambition,  c'est  celle  de  ne 
jamais  faire  des  démarches  politiques  comme  celles  que  vous  faites  faire 
en  ce  moment  au  gouvernement.  » 

J'ai  dtné  ce  matin  chez  le  président  de  la  Chambre.  Je  pense  que  nous 
pourrons  partir  mardi  prochain,  2  ou  3  septembre.  Demain  je  dtne  chez 
M.  Laine  avec  les  Aimé  Martin  qui  ne  sont  guères  contens  de  mon  discours, 
car  ce  qui  place  dans  l'opposition  ne  leur  convient  pas. 

La  maison  ne  désemplit  pas  de  visiteurs  et  de  députations  de  tous  les 
théâtres,  journaux,  etc. 

Que  d'ingénuité  dans  cet  empressement  à  se  parer  des  hom- 
mages reçus!  Cette  candeur  désarme.  Toutefois,  on  ne  peut, 
sans  une  certaine  d'inqpiiétude,  voir  chez  Lamartine  une  préoc- 
cupation aussi  excessive  de  refTet  qu'il  a  produit.  De  bonne 
foi,  il  croit  ne  se  soucier  que  du  «  résultat  »  obtenu  pour  le 
triomphe  d'une  idée;  en  fait,  il  compte  les  mains  tendues  vers 
lui,  il  note  les  applaudissemens  qui  vont  à  sa  personne.  Cela 
est  bien  dangereux. 

TOMl  XLVII.  —  1908.  '^ 


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338  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

Malgré  les  efforts  de  Lamartine,  et  ceux  de  Dupin,  de  Dufaure, 
surtout  de  Royer-Collard,  âgé  alors  de  soixante-douze  ans,  et 
qui  n'avait  pas  paru  &  la  tribune  depuis  1831,  la  loi  fut  votée  à 
une  grande  majorité  (1).  C'est  là,  sans  doute,  une  «  date  »  dans 
l'histoire  de  la  Monarchie  de  juillet:  c'en  est  une  auss^  dans 
l'histoire  de  la  carrière  politique  de  Lamartine.  Pour  la  pre- 
mière fois^  il  vient  de  s'essayer  à  l'opposition.  Il  en  a  «  goûté  » 
la  saveur:  il  ne  l'oubliera  plus. 

M.  Thiers  ne  s'y  était  pas  trompé,  et,  dans  sa  brève  algarade, 
il  avait  frappé  juste  :  talensy  vertu^  ambition,  c'est  tout  le  La- 
martine politique.  Entendons-nous  bien  I  Le  niveau  des  carac- 
tères sest  tellement  abaissé  que  nous  en  sommes  à  ne  plus 
même  comprendre  le  sens  de  ce  mot  :  ambition.  Nous  n'y 
voyons  plus  que  1'  «  arrivisme,  »  le  désir  de  s'emparer  du  pou- 
voir considéré  comme  source  de  profits  et  moyen  de  jouis- 
sances. Appliquer  une  telle  conception  à  Lamai*tine  ne  serait 
pas  seulement  une  calomnie,  ce  sel*ait  une  sottise.  Mais  il  est 
une  autre  ambition,  celle  du  politique  qui  veut  être  associé  à 
la  vie  de  son  pays,  influer  sur  ses  destinées  et  le  conduire  dans 
une  voie  qu'il  croit  la  meilleure.  C'est  de  celle-là  qu'il  s'agit.  On 
peut,  sans  crainte  de  se  montrer  injuste,  parler  de  l'ambition 
de  Lamartine,  —  à  condition  d'ajouter  qu'elle  était  immense. 

GOMMENT   LAMARTINE  IMPROVISE 

Le  moment  est  venu  de  suivre  l'orateur  à  la  tribune,  et,  à 
l'aide  des  documens  que  nous  possédons,  d'étudier  les  procédés 
de  son  éloquence. 

Dans  l'article  que,  tout  à  l'heure,  nous  voyions  Lamartine  rap- 
peler si  allègrement  à  M.  de  Montherot,  et  qui  avait  paru  dans  la 
Nouvelle  Minerve  du  26  avril  183S,  Cormenin  traçait  de  l'orateur 
ce  portrait  malveillant  :  «  M.  de  Lamartine,  comme  orateur  po- 
litique, vit  sur  sa  réputation  de  poète.  Il  n'a  rien  de  passionné, 
rien  d'inspirateur  dans  le  regard,  le  geste  et  la  voix.  Il  est  sec, 
compassé,  sentencieux, impassible.  Il  brille  et  n'échauffe  point... 
M.  de  Lamartine  récite  et  n'improvise  pas;  mais  tous  ces  discours 
appris,  qui  jouent  l'improvisation,  ne  sont-ils  pas  un  mensonge? 
Pourquoi  tromper  les  auditeurs  et  se  donner  des  airs  de  facilité 

(i)  Cf.  Thureau-Dangin,  Histoire  de  la  Monarchie  de  juillet,  t.  II,  p.  315. 


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X'fTrfî:"^-7'7^"' 


LAMARTINE   ORATEUR. 


339 


qu'on  n'a  point  ?  »  Si  Lamartine  récitait  des  discours  appris  par 
cœur,  c'est  une  question  que  nous  ne  poserons  même  pas:  elle 
est  absurde.  Nous  nous  en  tiendrons  au  jugement  d'un  homme 
qui,  ami  de  Lamartine  et  orateur  de  son  école,  savait  à  quoi  s'en 
tenir.  M.  Emile  Oilivier  constate  que  «  Lamartine  orateur  était 
grave  plus  qu'ému,  solennel  plus  que  pathétique.  »  Mais  il 
s'empresse  d'ajouter  :  «  Par-dessus  tout,  il  possédait  la  qualité 
supérieure  de  l'éloquence:  il  était  improvisateur  (1).  »  C'était  sa 
marque  et  c'est  sa  définition. 

Reste  à  savoir  comment  procédait  cet  improvisateur.  Remar- 
quons-le d'abord,  nul  n'a  eu  plus  que  lui  le  respect,  —  et  l'eflfroi, 
—  de  la  tribune.  Il  avoue  les  premières  fois  avoir  été  «  stur 
péfié  »  par  les  regards,  l'attention,  les  interruptions.  De  chaque 
séance  oti  il  a  pris  la  parole,  il  revient  frémissant  et  dans  l'im- 
possibilité de  trouver  le  sommeil.  En  aucun  temps,  il  ne  se  croit 
assez  maître  de  son  instrument  pour  cesser  de  le  perfectionner. 
«  Vous  auriez  été  content  de  moi,  écrit-il  à  Michelet,  si  vous 
aviez  assisté  à  nos  séances.  Je  suis  enfin  parvenu  à  exprimer 
ma  force,  non  approximative  mais  tout  entière,  et  même  à 
surpasser  ce  qu'en  ce  métier  de  parole  j'attendais  de  moi- 
même...  Vous  ne  vous  faites  nulle  idée  de  mes  petits  progrès. 
Vous  savez  qu'on  ne  s'aperçoit  pas  de  chaque  pas  qu'on  fait  en 
route  ;  mais,  quand  on  s'arrête  et  qu'on  regarde,  on  voit  qu'on  a 
beaucoup  marché...  Ils  m'ont  tous  juré  que  deux  nuits  ils 
n'avaient  pu  dormir  d'émotion.  Jugez  de  ma  propre  insomnie...  » 
Et  il  ajoute  ce  trait  charmant  :  u  Je  vous  parle  comme  un 
écolier  qui  a  remporté  un  accessit.  En  vérité,  c'est  cela.  Vous 
et  moi,  nous  serons  des  écoliers  jusqu'au  dernier  jour  de  notre 
vie:  vivre, c'est  apprendre  (2).  »  Est-il  besoin  dédire  après  cela 
que  Lamartine  orateur  n'avait  garde  de  se  fier  à  sa  facilité  et  à 
la  chance  du  moment? 

Il  parlait  sur  des  notes  :  il  fait  souvent  allusion  à  ces  notes 
dans  les  lettres  à  M""*  de  Lamartine,  jamais  k  une  rédaction 
complète.  Nous  avons  retrouvé  un  grand  nombre  de  ces  «  notes 
de  tribune.  »  L'examen  en  est  curieux  pour  qui  les  rapproche 
du  texte  même  du  discours,  tel  que  nous  le  lisons  aujourd'hui. 

Prenons  pour  exemple  un  discours  de  la  période  où  Lamar- 
tine est  en  pleine  possession  de  sa  maîtrise,  celui  qu'il  pro- 

(1)  Emile  OUivier,  Lamartine. 

(2)  Lettre  &  Michelet.  —  Monceau,  4  septembre  1837.  (Collection  de  Noirmont. 


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340  unruE  des  deux  mondes. 

nonça  sur  les  affaires  d'Orient  dans  la  séance  du  1^  juillet  1839. 
Rappelons-en  le  dessein  et  les  passages  les  plus  saillans,  afin 
qu'on  ait  sous  lesyeyx  les  éiémens  de  comparaison. 

Le  conflit  venait  d'éclater  entre  le  Sultan,  Mahmoud,  et  le 
pacha  d'Egypte,  Méhemet-Ali.  La  préoccupation  dominante,  en 
France,  était  d'empêcher  la  Russie  d'intervenir  seule  en  Orient. 
Lamartine,  le  premier  jour  delà  discussion,  monta  &  la  tribune 
pour  proposer  un  partage  égal  de  la  Turquie  entre  les  puissances. 
a  Le  plus  difficile  dans  des  questions  de  cette  nature,  décla- 
rait-il, ce  n'est  pas  de  les  résoudre,  c'est  de  les  bien  poser  :  il  va 
s'y  essayer,  ce  sera  avoir  fait  beaucoup.  Il  distingue  trois  sys- 
tèmes. —  Le  système  turc,  loyal  en  apparence  :  ses  partisans 
voient  dans  la  Turqpiie  un  boulevard  contre  la  Russie  et  un 
moyen  de  diversions  puissantes.  Mais  il  n'y  a  plus  de  Turquie. 
Est-ce  l'Empire  ottoman  que  la  Grimée,  la  Valachie  et  la  Mol- 
davie, Chypre,  la  Syrie,  l'Egypte?  Non.  Que  reste-t-il?  Cons- 
tantinople  pressée  entre  l'embouchure  de  la  Mer-Noire  et  celle 
des  Dardanelles,  et,  dans  cette  capitale,  un  empereur  héroïque 
mais  impuissant.  Ce  sont  les  dernières  scènes  de  l'Empire  grec 
renouvelées  à  la  chute  de  l'empire  de  Mahomet  II.  Voilà  le 
colosse  qui  doit  supporter  le  poids  de.  la  Russie I  —  Passons 
vite  au  système  arabe.  M.  de  Carné  nous  dit  :  «  Oui,  l'Empire 
turc  penche  vers  sa  ruine,  mais  les  grands  hommes  rajeunis- 
sent quelquefois  les  empires.  »  Point  d'analogie  entre  l'Orient 
et  l'Occident;  un  grand  homme,  en  Occident,  fonde  quelque 
chose  qui  doit  durer  après  lui  :  le  grand  homme  d'Orient,  en 
mourant,  replie  tout  son  génie  après  lui,  comme  il  replie  sa 
tente.  Méhémet  est  vieux,  Ibrahim  est  d'une  santé  chancelante. 
Où  voit-on  l'unité  arabe?  L'Empire  arabe  aurait  tous  les  vices 
de  l'Empire  ottoman  avec  la  légitimité  de  moins.  —  De  ces 
deux  mauvais  systèmes,  y  a-t-il  moyen  d'en  faire  un  bon,  celui 
du  statu  quo  préconisé  par  l'Angleterre?  Lamartine  a  beau 
être  partisan  de  l'alliance  anglaise  :  il  aurait  compris  le  statu  quo 
avant  les  traités  de  1774  ou  de  1792,  après  1813,  avant  Navarin. 
  l'heure  actuelle,  ce  serait  une  dérision.  «  Si  la  Turquie  vous 
importe,  allez  donc  au  secours,  non  pas  de  la  révolte  établie  en 
Syrie,  mais  de  la  légitimité  impériale  &  Constantinople  !  »  Il 
n'y  a  pas  de  plus  belle  page  que  la  lutte  de  Mahmoud  avec  les 
janissaires.  «  Avec  un  pareil  homme,  une  tentative  de  résur- 
rection des  Ottomans  serait  chanceuse^  mais  au  moins  elle  ne 


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LAMARTINE   ORATEUR.  3l( 

serait  pas  à  mépriser.  »  Au  lieu  de  cela,  que  vous  dit-on  ?  Armez 
pour  le  statu  gito,  unissez  vos  flottes  à  celles  des  Anglais.  Pour- 
quoi? Pour  maintenir  la  Turquie  d'Europe  sous  la  main  de  la 
Russie,  la  Turquie  d'Asie  sous  le  sabre  d'Ibrahim;  pour  main- 
tenir  l'asservissement  de  la  Méditerranée  à  l'Angleterre.  — 
Expliquons-nous  franchement  !  On  nous  fait  peur  de  la  Russie 
et  de  ses  60  millions  de  sujets.  «  Mais  le  temps  n'a  pas  eu  sa 
part  dans  la  formation  de  la  Russie  ;  le  bronze  a  coulé  trop  vite  : 
il  s'est  mêlé  au  sable,  la  statue  se  brisera...  »  La  Russie  ne  peut 
déborder  en  Occident  :  son  débordement  en  Asie  serait  funeste, 
si  elle  l'opérait  malgré  vous  ;  si  elle  l'opère  avec  vous,  ce  fait 
serait  le  plus  heureux  pour  l'humanité.  La  France  a  une  triple 
nature.  «  Elle  est  puissance  maritime,  puissance  continentale, 
puissance  révolutionnaire.  [Mouvement,)  J'entends  ici  le  mot  ré- 
volutionnaire dans  son  sens  légitime,  dans  son  acception  conser- 
vatrice. [On  rit.)  »  Ne  trahissons  pas  l'Angleterre;  mais  aussi  ne 
soyons  ni  russes  ni  anglais  !  Le  système  de  la  France  doit  être 
le  système  européen,  occidental  :  l'équilibre  maintenu  avec 
l'aide  de  l'Autriche  en  Orient.  Donc  un  congrès;  pu,  sinon, 
prenez  immédiatement  en  Orient  une  de  ces  positions  militaires 
et  maritimes  d'où  vous  puissiez  dominer  la  négociation  ou  les 
événemens.  Souvenez-vous  d'Ancône  !  —  Aussi  bien  la  tribune 
ne  comporte  pas  une  diplomatie  au  grand  jour  dans  des  ques- 
tions si  vives.  Certains  s'inquiètent  de  voir  éclater  la  question 
d*Orient  :  il  n'est  pas  un  révolutionnaire,  mais,  pour  lui,  le 
premier  coup  de  canon  qui  retentira  sur  l'Euphrate  sera  le 
tocsin  qui  appellera  de  nombreuses  populations  à  la  liberté  et  à 
la  vie.  Et  ne  pourrait-il  pas  leur  demander:  Étes-vous  donc  si 
tranquilles  sur  votre  situation  intérieure  que  vous  craignez  tant 
qu'on  la  remue?  Mais  regardez  autour  de  vous!  Dans  quelle 
situation  sans  issue  nous  retournons-nous?  Quelles  montagnes 
de  difficultés  ajournées!...  A  tout  cela  il  y  a  un  remède  :  un 
soudain  et  hardi  déplacement  des  questiens  mal  posées,  une 
puissante  diversion  nationale.  Nous  manquons  d'air!...  » 

Ce  discours,  s'il  est  un  des  plus  chimériques,  est  aussi  l'un  des 
plus  éloquens  que  Lamartine  ait  prononcés.  Large  ordonnance, 
disposition  harmonieuse,  argumentation  serrée,  clarté  et  éclat  du 
langage,  rien  n'y  manque.  Or  voici  les  notes  que  Lamartine  avait 
apportées  à  la  tribune,  consignées  sur  une  feuille  simple  et 
disposées  de  la  façon  qu'on  trouvera  ici  reproduite  exactement 


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^.T'^ri 


312 


REVUE   DES   DEUX   MONDES. 


NOTES  DE  TRIBUNE 


Le  plus  difficile  dans  les  questions  de 
cette  nature,  pas  de  les  résoudre,  mais 
de  les  poser. 

L'essayer  et  il  aura  fait  assez. 


!•' 


Si  Je  recueille  ma  pensée  pour 

résumer  las  vues  si  diverses  qui  viennent. . . 

Trois  systèmes— turc,  arabe,  statu  quo. 

Lêtystème  turc.  Loyal,  conservateur, 

serait  le  mien  —  Boulevard.  Diversion  — 

Mais  il  n'y  a  plus  de  Turquie 
Est-ce  la  Crimée?  la  Valachie?la  Servie? 
la  Grèce?  la  Syrie?  TÊgypte ? 

Non.  Gonstantinople  pressée. . . 
et  là  un  Sultan  impuissant  — 
Scènes   de   l'empire    grec.    Constantin, 
Mahomet  II. 
...  pour  porter  le  poids  de  la  Russie? 


Système  arabe.    On    dit  oui,  mais  les 
grands  hommes  retrempent  les  Empires. 
—  différence  (d'i/n^ranrf  homme  en  Occi- 
dent. 

fonde  —  là  rien  -  replie  son  génie. 
Portraits  de  Mehemet,  Ibrahim  ^ 
mais  vieux. 
Unité  arabe.  Légitimité  de  moins. 


3- 


De  ces  deux  systèmes  ruinés  peut-on  en 
faire  un  bon  ?  Non  —  Eh  bien  !  c'est  ce 
qu'on  vous  propose.  C'est  le  système 
anglais. 

Non  ennemi  de  l'Angleterre.  Mais 
voyons  ce  statu  quo  — 

Je  comprendrais  le  statu  quo 
avant  1772,  —  92,  — 1813.  Navarin. 

Si  la  Turquie  vous  importe 
allez  donc  en  aide  au  Sultan  ! 

Janissaires  —  Extermination 
Grand  caractère  —  Reconquérir  pour  lui 
un  empire,  c'est  impossible,  mais  c'est 
beau. 

Mais  armer  pour  suivre  la  flotte  an- 
glaise contre  lui?...     • 

C'est  armer  pour  Turquie  d'Europe 
sous  la  main  de  Russie,  —  Méridionale 
sous  le  subre  d'Ibrahim. 

Méditerranée  aux  Anglais  ? 


S'expliquer  sur  la  Russie, 

60  millions  —  trembler.  Mais 
est-elle  compacte?  Statue  se  brisera. 

—  Estrce  sur  l'Occident?  Non. 

—  Sera-ce  un  malheur?  Oui 
si  seule.  Non  si  de  concert. 

Populations  nouvelles 
appelées  h  la  vie.  Honte  au  patriotisme 
qui  compte  l'humanité  pour  rien  l 

L'Angleterre  seule  pour 
les  Indes.  Monopole. 

5* 
Alliance    anglaise.     Comment    on 
l'entend  —  La  France  a  tr6is  natures. 
Maritime.  Continentale.  Révolutionnaire. 
Ne  trahissons  pas  l'Angleterre. 
Ni  Russes  ni  Anglais. 

Système  occidental. 
Première  base  Autriche, 
Congrès  —  négociation  —  deux  poids  — 
système  pacifique. 
Protectorat  de  l'Occident.  Équilibre, 
Part  égale  d'influence  et 
de  patronage  territorial  en  Orient 
aux  quatre  puissances. 
Et  si  le  moment  presse, 
prendre  une  position  qui  domine 
les  événemens  ou  la  négociation. 
=  Àncône  l  = 

6» 
La  tribune  ne  comporte  pas  plus 

de  diplomatie. 

Mais  répondre  à  ceux  qui  s'alarment: 

félicitons-nous.  Je  ne  suis  pas  un  révolu- 
tionnaire. 

Coup  de  canon  de  détresse?  Non. 

Élait-ce  bien  digne  d'être  conservé? 
Chio.  Abrutissement,  massacres.  Vous 
qui  ne  reconnaissez  pas  le  droit  divin 
chez  les  rois,  le  reconnaissez-vous  donc 
chez  les  peuples? 

Ebl  ne  pourrais-je  pas  dire  à  ceux  qui 
s'inquiètent  :  Êtes-vous  si  bien  que 
vous  craignez  tant  qu'on  ^ous  dérangea 
Situation  sans  issue.  —  Horizon.  — 
Sécurité.  —  Avenir.  Tout  tremble. 
Montagnes  de  difficultés. 

Manque  d'air  1 

Quel  remède?  un  seul,  déplacement 
des  questions.  —  Diversion.  —  Impul- 
sion. —  Tout  est  1&,  etc. 


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LAMART1I4E   ORATEUR.  343 

Qu'on  veuille  bien  comparer  ces  notes  à  l'analyse  que  nous 
Yons  donnée   du  discours  de  Lamartine  :  la  concordance  est 
ibsolue.    Non   seulement  l'orateur  ne  s'est  pas  écarté  un  seul 
instant  du  plan  qu'il  s'était' tracé,  mais  ses  formules  les  plus  sai- 
sissantes, ses  images  les  plus  heureuses  étaient  déjà  toutes  prêtes. 
Remarque  non  moins  curieuse.  Il  y  a  dans  les  notes  deux 
plirasesqui  ne  se  retrouvent  pas  dans  le  discours.  «  Honte  au 
patriotisme  qui  compte  l'humanité  pour  rien  1  »  et  «  Vous  qui 
ne  reconnaissez  pas  le  droit  divin  chez  les  rois,  le  reconnaissez* 
vous  donc  chez  les  peuples?  »  Or,  le  lendemain,  pris  à  partie 
parOdilon  Barrot,  Lamartine  répondit.  Dans  cette  brève  réplique, 
je  relève  ces  deux  phrases  :  «  N'y  a-t-il  pas  un  sentiment  au- 
dessus  du  patriotisme,  lui-même  :  le  sentiment  du  développe- 
ment de  rhumanité?  »  Et  :  «  Vous,  monsieur,  qui  ne  croyez 
pas  au  droit  divin  des  rois,  croyez- vous  donc  au  droit  divin  de 
la  barbarie?  »  Lamartine  avait  utilisé  les  phrases  non  prononcées 
la  veille,  et  peut-être  réservées  en  vue  d'une  riposte  possible. 

Nous  voilà  assez  loin  de  l'éloquence  jaillie  sur  Theure, 
spontanément  et  par  inspiration  soudaine  :  dans  ce  genre  d'im- 
provisation, tout  est  préparé,  prévu,  médité.  Lamartine  vient 
d'étudier  une  question  ;  il  classe  dans  sa  tête  ses  argumens,  il 
condense  et  polit  les  formules  qui  les  résumeront.  11  parle 
intérieurement  son  discours.  Quand  il  le  possède  bien,  il  fixe 
sur  le  papier  Tordre,  des  commencemens  de  phrases,  des  traits. 
Ce  sont  les  sûres  attaches  qui  permettront  à  la  phrase  de  se  dé- 
velopper sans  s'égarer...  Mais,  dites-vous,  est-ce  là  improviser? 
C'est  cela  môme.  A  moins  qu'il  ne  s'agît  d'une  allocution,  d'une 
réplique,  d'un  toast,  personne  n'a  jamais  procédé  autrement.  Pas 
lia  discours  de  quelque  importance  qui,  avant  d'être  improvisé, 
ûait  été  longuement  travaillé.  Et  c'est  précisément  ce  qu'on 
appelle:  l'improvisation. 

VERS   l'opposition 

Nous  ne  pouvons  songer  à  donner  ici  en  son  entier  !a  corres- 
pondance que  nous  avons  entre  les  mains  ;  —  et  nous  le  regret- 
tons, tant  il  y  a  de  liberté  et  de  variété  dans  ces  lettres  souvent 
éloquentes,  mais  pleines  aussi  de  détails  familiers  et  de  traits 
de  belle  humeur.  Lorsque  ses  multiples  travaux  de  député, 
de  poète,  de  conseiller  général,  de  journaliste,  de  propriétaire 


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344 


REVUB  DES   DEUX  MONDES. 


terrien  lui  laissent  quelque  loisir,  Lamartine  sait  en  jouir  avec 
délices,  (c  II  n!y  a  ni  Chambre,  ni  affaires,  ni  vent,  ni  voiles, 
tout  dort  heureux  et  riche  et  content,  au  grand  dépit  do  vos 
grands  amis.  Paris  est  un  bal  continuel.  Jocelyn  va  son  train  : 
il  a  encore  cinq  à  six  articles  par  jour  de  Paris  ou  des  provinces, 
beaucoup  de  critiques  prouvant  qu'il  ne  vaut  pas  le  diable  et  beau- 
coup de  lecteurs,  car  jamais  depuis  l'invention  des  éditeurs  en 
France,  un  éditeur  ne  fit  la  fortune  de  Gosselin  depuis  deux  mois. 
Il  passe  4  000  souscripteurs  à  sa  grande  édition  de  75  francs.  11 
a  la  croix,  on  le  fera  député,  baron  d'Empire,  et  ses  terres  font 
honte  à  Saint-Point...  »  Pour  lui,  Lamartine  se  prépare  à  ébau- 
cher son  deuxième  épisode  :  «  il  fera  verser  dans  dix  ans  plus  de 
larmes  que  mon  pauvre  ami  Jocelyn,  lequel  cependant  attendrit 
bien  des  cœurs  de  femmes.  J'en  juge  par  la  reannjlescence  des 
billets  amoureux,,,  »  Entre  temps,  il  ne  dédaigne  pas  de  se  dé- 
lasser en  prenant  un  bain  de  gaieté  et  ^q  bêtise  :  «  Je  suis  allé 
au  théâtre  du  Palais-Royal  voir  la  Marquise  de  Pretinlaille:  Pen- 
dez-vous !  C'est  admirable.  C'est  le  Mariage  de  Figaro  réduit  aux 
proportions  du  Palais-Royal  et  joué  comme  on  n'a  jamais  joué  en 
France  sur  de  bons  théâtres.  La  mère  n'y  conduira  pas  sa  fille.  C'est 
un  mauvais  lieu  sur  la  scène.  Mais  Montherot  y  conduirait  Lamar- 
tine ou  Virieu  (1).  »  Lamartine  n'était  pas  toujours  guindé  en 
personnage  public  :  c'était  un  honnête  homme  qui  aimait  à  rire 
avec  ses  amis.  —  Au  milieu  d'une  lettre  politique,  il  s'inter- 
rompt pour  annoncer  la  mort  et  prédire  la  résurrection  de  son 
chien.  «  J'ai  perdu  mon  vieux  et  charmant  ami  Fido.  Il  est 
mort  sans  soufiFrances  et  je  ne  doute  pas  que  je  ne  le  retrouve 
un  jour  parmi  ces  intelligences  amies  qui  eurent  pour  nous  des 
formes  corporelles  ici-bas  et  qui  ne  seront  avec  nous  là-haut 
qu'amour  et  intelligence.  »  —  Une  autre  fois,  le  voici  à  Saint- 
Point  pris  par  une  neige  universelle  ;  pour  occuper  les  loisirs  de 
son  hivernage,  il  griffonne  le  plan  et  les  scènes  d'une  tragédie. 
Qu'en  adviendra-t-il  ?  Attendez  à  l'année  suivante.  Lamartine  est 
dans  les  Pyrénées,  au  mois  de  juillet,  en  train  de  pester  contre 
le  climat,  (c  C'est  la  Suisse  en  bain-marié^  la  Suisse  humide  et 
nébuleuse.  Nous  avons  trouvé  le  moyen  d'avoir  deux  mois  de 
novembre  par  an  (2).  »  Il  s'enfuit,  persuadé  que  «  les  vallées  des 
Pyrénées  sont  des  caves  gigantesques,  où  lair  et  le   soleil  ne 


(1)  A  M.  de  Montherot,  —  da  Paris,  28  avril  1836 

(2)  Pau  12(juUiet)  1839. 


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LAMARTINE   ORATEUR.  345 

jouent  pas,  »  et  va  chercher  le  vrai  midi  à  Hyères.  En  route,  il 
s'aperçoit  qu'il  a  perdu,  oubliés  dans  quelque  commode  d'au- 
berge, les  deux  actes  de  sa  tragédie,  déjà  versifiés  et  dont  il  n'a 
pas  pris  de  copie  (1)... 

Bornons-nous  donc  à  extraire  de  ces  lettres  les  passages  qui 
nous  renseignent  sur  la  direction  de  l'esprit  de  Lamartine.  Ils 
attestent,  en  dépit  d'apparentes  contradictions,  une  continuité 
dans  le  môme  sens  (2).  Politique  sinueuse,  si  l'on  veut,  mais 
qui,  à  travers  ses  détours,  suit  sa  pente  et  obéit  à  sa  loi.  —  Nous 
sommes  à  l'époque  du  premier  ministère  Mole  :  le  gouvernement 
se  prononce  contre  une  intervention  en  Espagne  : 

Paris,  24  mars  1837  (3). 

Tout  va  horriblement  mal.  Vous  savez  que  dès  longtemps  je  vous  ai  dit 
que  Juillet  broncherait  sur  les  Pyrénées.  Cela  se  vérifie.  Tout  est  ici  à  la 
débandade.  On  ne  se  fait  pas  idée  de  la  Chambre  et  des  viles  intrigues  de 
tout  le  monde... 

J'ai  suspendu  ma  lettre  pour  monter  à  la  tribune,  et,  dans  une  réplique 
improvisée  à  M.  Arago,  j'ai  enlevé  la  Chambre  comme  cela  ne  m'était  pas 
encore  arrivé  si  bien...  La  Chambre  me  prend  en  gré  infini,  et  trouve  mes 
progrès  immenses.  Que  serait-ce  si  j'avais  un  homme  derrière  moi?  Mais 
je  donne  çà  et  là  un  coup  pour  ou  contre  une  loi  à  une  trentaine  de  cœurs 
sympathiques  et  n'ai  point  et  n'aurai  de  longtemps  une  armée.  Au  reste,  je 
calcule  qu'il  me  faudra  encore  cinq  ans  pour  mes  études  oratoires  et  poli- 
tiques complètes.  Je  travaille  immensément. 

Cette  réplique  improvisée,  c'est  l'admirable  discours  en 
faveur  des  «  études  classiques.  »  A  Ârago  qui,  dans  cette  séance 
du  24  mars  1837,  avait  préconisé  la  prédominance  de  renseigne- 
ment scientifique,  Lamartine  répondait  :  «  Si  toutes  les  vérités 
mathématiques  se  perdaient,  le  monde  industriel,  le  monde  ma- 
tériel subiraient  sans  doute  un  grand  dommage,  un  immense 
détriment;  mais  si  l'homme  perdait  une  seule  de  ces  vérités 
morales  dont  les  études  littéraires  sont  le  véhicule,  ce  serait 
l'humanité  tout  entière  qui  périrait.  »  On  peut  relire  le  discours 
aujourd'hui;  il  n'a  rien  perdu  de  sa  justesse...  ni  de  son  actua- 
lité. —  Le  15  BfYTily  Mole  formait  un  ministère  qui  d'abord  ne 
sembla  pas  viable  : 

(1)  Lettre  de  M"»  de  Lamartine  à  F.  Guillemardet.  (Communiquée  par  M"«  Laurc 
Le  Tellier.) 

(2)  Sur  la  politique  de  Lamartine,  voir  :  Pierre  Quentin-Bauchart,  Lamartine 
homme  politique ^  La  politique  intérieure,  1  vol.  in-8*  (Pion). 

(3)  A  M.  de  Montherot. 


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3i()  BEVUE   DBS   DEUX   MOKDE^. 

Paris,  25  avril  1837. 

Tout  Ta  pitoyablement,  mais  moins  mal,  depuis  que  la  platitude  du 
nouveau  ministère  répond  mieux  à  la  platitude  du  pays.  Rien  n'annonce  un 
mouvement  ni  ici,  ni,  dit-on,  maintenant  chez  vous.  Dieu  en  soit  béni!  Car 
que  de  malheurs  privés  dans  une  conflagration  générale  I  Que  d'œufs  cassés 
quand  la  Provideoce  secoue  le  panier!... 

Ma  place  parlementaire  s'élargit  infiniment.  J'en  juge  par  les  infati- 
gables efforts  que  font  tous  les  partis  pour  m'ayoîr  à  tout  prix,  U  n'y  a  rien 
que  les  uns  et  les  autres  ne  m'aient  présenté. 

Voici  ma  pensée  :  Il  ne  faut  entrer  au  pouvoir  que  par  la  forée  d'une  idée 
victorieuse  et  incarnée  en  vous  et  par  la  force  d'une  circonstance  qui  ne  laisse 
pas  même  le  droit  de  délibérer.  Si  ces  deux  conditions  jamais  se  présentent, 
oui.  Mais  il  faut  pour  cela  que  la  question  de  juillet,  question  d'honneur 
pour  nous,  soit  foulée  à  cent  pieds  sous  terre  et  tellement  disparue  qu'on 
n'y  pense  plus.  Je  n'y  tiens  pas  du  reste  le  moins  du  monde  :  rie  de  galérien, 
existence  passée  au  pilori,  voilà  le  pouvoir  en  ce  temps-ci. 

Je  vois  assez  de  monde  de  tous  les  partis,  hormis  les  Jacobins  de  gauche. 
J'aime  mieux  l'abbé  de  Lamennais  et  ses  républicains.  Les  légitimistes  sont 
plus  fous  que  jamais.  On  n'a  pas  idée  des  propos  de  Genoude  et  de  ses 
amis.  Charenton  n'entend  rien  de  mieux...  La  Quotidienne  dit,  ce  matin  : 
•  Quelle  pitié  qu'un  homme  comme  M.  de  Lamartine  ose  essayer  de 
parler  contre  un  homme  comme  M.  Thiers  !  »  La  Gazette  n'a  plus  de  héros 
non  plus  que  MM.  Thiers,  Laffitte  et  Gormenin.  Quelle  pitié  qu'un  parti 
assez  lâche  pour  insulter  tous  ses  amis  et  n'honorer  que  ses  ennemis!... 
Notez  que  Thiers  les  a  couverts  d'injures  à  la  Restauration. 

On  aura  noté  le  passage  si  net  où  Lamartine  formule  les 
conditions  dans  lesquelles  le  pouvoir  lui  parait  souhaitable,  ou 
du  moins  acceptable.  En  attendant,  et  plutôt  que  de  jouer  un 
rôle  médiocre  dans  les  pièces  parlementaires,  il  préfère  rester 
le  ministre  sans  portefeuille  de  Topinion.  Que  d'ailleurs  une 
occasion  se  présente  piquant  au  jeu  sa  nature  chevaleresque,  il 
se  détournera  de  sa  propre  ligne  pour  se  porter  au  secours  de  la 
cause  déloyalement  attaquée.  La  coalition,  formée  contre  le  mi- 
nistère Mole,  le  fit  ministériel.  '<  Rester  indépendant  du  gou- 
vernement que  Ton  sert,  protéger  la  couronne  comme  une 
valeur  abstraite  du  régime  constitutionnel,  sans  Taimer  et  sans 
jamais  paraître  à  la  Cour...  je  me  laissai  séduire  parce  rôle(l).  » 
Un  rôle  «  héroïque,  »  c'est  le  seul  qui  lui  agrée. 

(1)  Lamartine  par    lui-même,  p.  i6o. 


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LAMARTINE   ORATEUR. 


347 


LE    «    SERPENT   YILLEMAIN    )>    ET   LE  <(    LAFAYETTE   DE   L  OPINION    » 

Le  retour  de  Thiers,  puis  de  Guizot  aux  affaires  le  rejette 
du  côté  des  mécontens.  «  M.  de  Lamartine  est  furieux  de  la 
politique  actuelle,  »  écrit  M"'  de  Lamartine,  le  17  août  1840. 
L'année  suivante,  c'est  la  question  des  fortifications  de  Paris. 
«  Tout  le  monde  les  maudit  en  province,  »  déclare  Lamartine. 
Puis  ce  fut  une  affaire  locale.  Salvandy  lui  avait,  en  1839,  pro- 
mis de  créer  pour  lui  un  collège  royal  à  Mâcon.  Le  nouveau 
ministre  se  dérobait.  Lamartine,  retenu  en  province,  chargea 
M"*  de  Lamartine,  alors  à  Paris,  de  suivre  l'affaire,  de  récla- 
mer auprès  du  gouvernement,  et  de  lui  faire  peur. 

MoDce&u,  2  octobre  iS41  (1). 

Je  t'enyoie  une  dernière  lettre  à  Duchatel  pour  lui  et  M.  Guizot.  C'est 
une  déclaration  nette  et  dernière  dliostilité,  si  le  collège  n*est  pas  donné 
avant  quelques  semaines.  Ils  se  jouent  de  moi.  Cest  indigne  envers  un 
homme  qui  leur  a  tant  rendu  de  services  et  qui  a  refusé  tout  pour  lui- 
même.  Villemain  est  un  esprit,  mais  c'est  moins  qu'un  homme.  La  ville  est 
révoltée. 

JTai  eu  hier  le  fameux  Conseil  municipal...  On  m*a  chargé  de  tout  €\ 
l'unanimité  en  faisant  des  concessions  encore  de  formes  et  de  20  000  francs 
de  plus  que  les  devis.  La  ville  et  moi  marchons  divinement  ensemble.  Les 
républicains  se  jettent  de  plus  en  plus  dans  mes  bras  avec  estime  et  confiance. 
Us  sont  démoralisés,  quant  à  la  République.,  et  aiment  [mieux  moi  qu'un 
autre.  Dis  cela  à  Aimé  Martin  et  à  M.  Chevalier,  et  à  ]>uchâtel.  Je  leur  ai 
toujours  prédit,  mais  je  ne  le  croyais  pas  sitôt. 

Les  ordonnances,  les  circulaires,  l'attitude  de  poing  levé  du  ministre  le 
perdent  ici  dans  l'opinion  de  tout  le  monde.  M.  Martin  et  M.  Guizot 
en  1841  ressemblent  trop  aux  mêmes  hommes  en  1833^;  ils  n'ont  (qu'un 
tour  dans  leur  bissac.  Cela  n'ira  pas  loin.  Si  je  ne  suis  pas  brouillé  avec  eux 
dans  trois  mois»  j'aurai  bien  de  la  peine  à  les  défendre  même  comme  pis 
aller.  Mais  leur  conduite  quant  au  collège  m'indigne.  Un  Quinet  rémunéré 
pour  deux  brochures  révolutionnaires  et  injurieuses  au  ministère,  et  M.  de 
Lamartine  bafoué  devant  ses  concitoyens  pour  les  avoir  défendus  et  mis  de- 
bouti  Voilà  ce  qu'il  faut  que  tu  leur  dises.  L'ordonnance  du  collège  ou  le 
mécontentement  le  plus  prononcé.  Fais  remettre  ma  lettre  à  Puchàtel 
directement  et  vite  entre  ses  mains,  et  dis^leur  bien  que  je  ne  leur  écri- 
rai plus  un  seul  mot.  Mécontentement  affiché,  froideur  et  cessation  de  rap- 
porté personnels  avec  tous,  voilà  mon  ultimatum  et  j'y  tiendrai.  Car 
M.  Guizot  s'était  engagé  comme  M.  Villemain. 

(1)  A  M**  de  Lamartine. 


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348  REVUE  DES   DEUX   MONDéST^ 


5  octobre. 

Tu  t*es  laissé  séduire  par  le  serpent  Villemain,  comme  nous  n'en  dou- 
tions pas.  Tu  as  eu  tort  et  tu  as  mal  négocié.  Il  fallait  une  extrême  violence 
et  un  dernier  mot  brutal.  Les  deux  ou  trois  dernières  lettres  de  Villemain, 
et  entre  autres  ce  matin,  sont  des  chefs-d'œuvre  de  prétextes  de  mauvaise 
foi  et  de  contradictions  pour  gagner  le  tems  de  me  jouer  sans  danger.  Il 
faut  qu'il  me  loue  à  présent  qu'il  y  va  de  sa  vie  ministérielle.  Tout  est 
mensonge.  Nous  sommes  indignés,  la  ville,  les  amis,  les  ennemis  et  moi. 
Cela  ne  peut  pas  se  tenniner  ainsi.  Je  me  brouille  décidément  avec  lui  et 
avec  le  ministre  qui  s'est  engagé  et  qui  me  laisse  le  rôle  compromis  et 
désavoué.  Mon  honneur  et  ma  situation  seraient  perdus  ici,  si  je  restais 
l'ami  d'un  cabinet  qui  m'a  joué  ainsi,  moi  et  mon  pays.  S'il  en  est  temps, 
vois-le  encore. 

20  février  1842  (1). 

...  Je  livre  de  grands  combats  à  coups  de  poing  sur  la  tribune  et  je  de- 
viens le  Lafayette  de  l'opinion,  comme  dit  le  populaire,  en  attendant  que, 
dans  cinq  ou  six  ans,  je  devienne  le  Casimir  Perier  de  l'ordre  ou  que  je 
moisisse  philosophiquement  à  Saint-Point  entre  David  et  Bernardin  de 
Saint-Pierre,  mes  deux  philosophes... 

12juUIetl842. 

Le  ministère  m'a  hier  envoyé  offrir  la  Présidence.  Je  refuse.  M.  de  Metter- 
nich  m'a  fait  inviter  vivement  au  Johansberg  où  tous  les  souverains  alle- 
mands seront  réunis.  Us  me  considèrent  tous  comme  le  pivot  de  la 
concorde  future  et  n'ont  foi  qu'en  moi.  Je  suis  accablé  de  leurs  offres  de 
conflance.  Jen'irai  ni  ici  ni  là...  Quant  à  la  présidence  refusée,  c'est  calcul, 
réflexion  et  politique.  Le  rôle  de  cariatide  n'est  pas  mon  rôle.  Cest  la  gri- 
mace de  la  force  et  non  la  force. 

Les  élections  connues  sont  pitoyables.  Tout  ce  qu'on  renvoie  est  plat, 
tout  ce  qu'on  introduit  mauvais.  Le  temps  se  charge.  Je  ne  le  croyais  pas 
si  tôt.  Ce  pays-ci  va  toujours  plus  vite  que  la  prévoyance.  L'opposition 
sera  immense  et  bête. 

Monceau,  28  novembre  1842. 

Je  vais  faire  quatre  ou  cinq  ans  de  grande  et  généreuse  opposition,  puis, 
les  vieilleries  de  1830  étant  usées,  on  se  jettera  comme  dernière  ressource 
dans  nos  bras.  Vous  savez  que  je  n'ai  jamais  douté  du  coup.  En  attendant, 
vous  allez  me  voir  exécré  et  outragé  par  les  deux  partis.  J'en  ai  l'habitude 
et  je  m'en  moque.  Et  non  seulement  je  m'en  moque,  mais  je  m'en  sers.  La 
vague  mouille,  mais  elle  porte.  Il  en  est  ainsi  de  la  colère  des  partis. 

J'attends  ces  jours-ci  Girardin  qui  vient  me  faire  oralement  des  propo- 
sitions que  je  suppose  de  Jlf.  Mole  et  du  Rot.  Je  ferai  semblant  d'écouter. 
Mais,  entre  nous,  mon  oreille  est  ailleurs. 

On  voit  grandir  à  travers  ces  lettres  le  désir  où  est  Lamar- 
tine de  se  brouiller  avec  le  pouvoir  et  se  préciser  à  son  esprit 

(1)  A  M.  de  Mcntherot. 


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LAMARTINE   ORATEUR.  349 

le  rôle  de  sauveur  qu'il  se  croît  appelé  à  jouer  :  «  Le  rôle  de 
cariatide  n'est  pas  mon  rôle...  Le  temps  se  charge...  On  se  jet- 
tera comme  dernière  ressource  dans  nos  bras...»  Pour  expli- 
quer son  passage  à  l'opposition  bien  des  causes  ont  été  indiquées  : 
son  échec  à  la  présidence  de  la  Chambre,  lorsque  Sauzet  y  fut 
nommé  en  1839,  le  refus  du  portefeuille  de  Tlntérieur  dans  le 
lûinistère  Guizoten  1840.  Ce  ne  furent  que  des  occasions.  Elles 
ont  pu  précipiter,  elles  n'ont  pas  déterminé  sa  conversion.  Celle- 
ci  s'imposait  à  lui.  Elle  résultait  d'un  désaccord  avec  «  la  pensée 
du  règne  »  et  le  «  système  tout  entier.  »  Mais  surtout  elle  dé- 
coulait logiquement  du  principe  personnel  de  sa  politique.  Cette 
politique  devait  trouver  son  expression  exacte  dans  ce  duel  qui 
allait  metlre  aux  prises  un  régime  et  un  homme. 

LA  RUPTURE 

Le  discours  du  27  janvier  1843,  qui  consomma  la  rupture, 
ûe  fit  donc  que  traduire  une  résolution  depuis  longtemps^éllé- 
chie  et  mûrie.  Au  bout  de  la  voie  où  Lamartine  s'engageait  main- 
*fiûant,  qu'y  avait-il?  Une  révolution  à  laquelle  Tesprit  public 
û était  pas  préparé.  Cette  perspective  n'était  pas  pour  l'effrayer, 
^'seu  expliquait  dans  une  lettre  adressée  à  Lacretelle: 


6  mars  1843. 
Cher  et  vénéré  confrère, 

Voti-e  lettre  est  haute  et  touchante. 
Elle  éclaire  et  elle  attendrit. 

le  ne  suis  pas  de  ceux  qui  dédaignent  ces  avertissemens  de  l'expérience 
et  ces  pressentimens  de  Tamitié.  Je  les  médite  et  je  les  bénis. 

le  sais  qu'il  n'y  a  pas  encore  de  foi  commune  comme  en  1789,  mais 

ïïolrc  CBuvre  est  de  la  créer  et  de  lui  faire  son  symbole,  caché  encore  au 

M  des  consciences,  puis  de  faire  agir  cette  foi  qui  a  passé  cinquante  ans 

à  se  donner  des  démentis.  Cest  trop  long.  Il  faut  balayer  cette  poussière 

qaiiermt  la  glace  de  la  raison  humaine. 

Ne  croyez  pas  que  j'aye  changé.  Je  n'ai  jamais  eu  d'autre  but  en  sacri- 
fiant plaisir,  loisir,  temps,  vie  peut-être  à  la  politique.  Je  ne  me  dissimule 
pas  DOQ  plus  les  difficultés,  les  mécomptes,  les  haines  et  les  persécutions. 
Cestlesel  de  toute  vérité.  Les  vérités  ne  valent  que  ce  qu'elles  coûtent  à 
^ux  qui  les  répandent.  Aidez-moi  donc  de  vos  bons  conseils,  de  vos  lu- 
mières, de  votre  sagesse.  Je  suis  un  bien  indigne  et  bien  pauvre  apôtre  de 
wlte philosophie  dont  vous  ôtos  l'aurore  et  dont  nos  arrière-petits-neveux 
Yerroni  le  midi  malgré  les  nuages... 


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390 


REVUB  DBS  DEUX   MONDKl.' 


<c  Gréer  une  foi  commune»  »  c'est  à  quoi  Lamartine  va  tara 
vailler,  mais  non  plus  à  coups  de  discours.  En  dépit  des  applau- 
diss^nens,  il  se  rendait  compte  de  son  peu  d'action  sur  la 
Chambre.  Au  surplus,  en  changeant  d'attitude,  il  n'avait  pas 
changé  de  nature;  et  on  ne  s'y  trompait  pas,  du  côté  de  ses 
nouveaux  amis.  George  Sand  lui  écrivait  :  «  Vous  ne  trouverez 
pas  encore  là  ce  que  l'idéal  de  votre  âme  vous  fait  chercher 
parmi  nous...  »  El  Victor  Considérant  :  «  Vous  ne  devez  pas 
être  sur  les  bancs,  vous,  sur  aucun  banc...  Nous  sommes  bien 
décidés,  nous,  les  hommes  de  l'avenir,...  à  vous  savoir  libre  el 
tout  entier.  »  Dans  l'opposition  comme  ailleurs,  Lamartine  ne 
pouvait  être  qu'un  isolé. 

Depuis  1843,  il  ne  prend  presque  plus  de  part  aux  discus- 
sions parlementaires.  Il  s'adresse  au  pays,  en  écrivant  pour 
lui  les  Girondins.  Le  19  octobre^  le  premier  volume  était  ter- 
miné. «  Je  travaille  l'histoire.  J'en  ai  lu  hier  40  pages  à  plu- 
sieurs connaisseurs  :  ils  déclarent  unanimement  que  c'est  ce  qu'ils 
connaissent  de  plus  fort  de  moi  et  des  autres.  Je  commence 
le  deuxième  volume  (1).  »  L'ouvrage  était  achevé  au  début 
de  1847  (2).  On  sait  l'effet  prodigieux  produit  par  ces  huit 
volumes  paraissant  coup  sur  [coup.  On  n'avait  pas  vu,  depuis 
les  Mystères  de  Paris,  aussi  gros  succès  de  librairie. 

LE   BANQUET  DES   GIRONDINS 

0 

Ce  fut  d'ailleurs  tout  autre  chose  qu'un  succès  de  curiosité  : 
peu  de  livres  ont  eu  une  action  plus  réelle  et  davantage  influé 
sur  les  événemms.  Poème  en  prose  ou  roman,  drame  ou 
feuilleton,  cette  prétendue  histoire,  reflétant  les  émotions  suc- 
cessives de  celui  qui  la  vivait  à  mesure,  exaltait  tour  à  tour  les 

(1)  A  M*vde  Lamartine» 

(2)  Emile  de  Girardin  eût  souhaité  d'avoir  l'ouvrage  pour  la,  Pressé.  D'uM 
lettre  de  lui»  que  Lamartine  avait  conservée  avec  cette  indication  :  A  garder,  — 
Offre  des  confidences.  —  SO  à  4P 000  francs.  —  1845.  —  Girardin.  —  nous  tlcla* 
ohons  ce  passage  : 

•>  ..  .11  i-c(;u  ta  visite  de  votre  éditeur  Coquebert...  Je  lui  ai  proposé  de  lui  acheter 
le  droit  de  faire  paraître  dans  la  Presse,  en  articles  Variétés^  VHistùire  des  Giron" 
ditts,  droit  qu'il  m'a  déclaré  posséder  ;  mais  nous  n'avons  pu  nous  mettre  df accord. 
Toutefois  il  m'a  dit  qu'il  ne  vous  avait  acheté  que  l'Histoire  des  Girondins.  Quand 
vous  voudrez  vendre  à  la  Presse  votre  volume  Confidences  30  000  f^Tinca,  tous 
n'aurez  qu'à  lui  envoyer  le  manuscrit  et  qu'à  faire  traite  sur  elle  :  la  traite  sera 
payée  à  présentation...  (14  sept.  1845.)  »  (Collection  de  Noirmont;. 


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^W^rr^'W^' 


LAMARTINE   ORATEUR.  3S1 

héros  de  Tauteur  et  leurs  adversaires  et  plaignait  les  victimes 
en  admirant  les  bourreaux.  Toutefois  l'impression  générale  qui 
en  ressortait  était  nette  et  puissante.  <(  Ce  qui  finalement  se 
dégage  du  livre,  c'est  la  glorification  de  la  Révolution  tout 
entière,  de  la  Révolution  sainte  et  nécessaire  (1)...  »  La  bour- 
geoisie avait  vécu  jusque-là  dans  TefiFroi  des  souvenirs  de  la 
Terreur  :  Lamartine  réconciliait  l'opinion  de  la  classe  moyenne 
avec  l'idée  de  Révolution.  Par  cela  même,  il  rendait  une  révo- 
lution possible.  Ce  livre  est  ainsi  le  principal  de  ses  actes  po-. 
litiques.  C'est  par  lui  surtout  qu'il  est  entré  dans  les  destinées 
de  son  pays,  et  qu'il  a  une  responsabilité  devant  l'histoire. 

Un  banquet  s'imposait.  La  ville  de  Mâcon  fut  à  la  hauteur 
de  la  circonstance.  M"**  de  Lamartine  était  alors  à  Vichy  :  jour  par 
jour,  Lamartine  la  tient  au  courant.  On  craignit  un  instant  que 
le  banquet  ne  fût  peu  nombreux  ;  mais  il  tourna  vite  à  la  grande 
manifestation.  «  Le  banquet  s'enthousiasme  de  partout.  J'ai  fait 
changer  la  place  publique  qui  ne  me  plaisait  pas,  ce  sera  dans 
une  magnifique  enceinte  vers  la  prairie  de  Lyon  avec  des  tri- 
bunes pour  deux  mille  femmes.  Il  y  aura  deux  mille  convives  à. 
peu  près.  Cela  chauffe...  (10  juillet).  »  Deux  jours  après  :  «  Le 
banquet  devient  colossal...  Je  n'ai  que  cette  minute  :  le  temps 
brûle  comme  le  ciel.  »  Le  15  :  «  C'est  aujourd'hui  jeudi.  Je  n'ai 
plus  que  trois  jours  pour  arriver  au  banquet.  C'est  ma  seule 
pensée...  »  Il  arriva  enfin,  le  jour  si  fiévreusement  attendu. 
Près  de  six  mille  personnes  étaient  accourues.  Lamartine  dans 
son  discours  avoua  que  la  pansée  des  Girondins  était  de  rallu- 
mer la  flamme  de  1789,  et  menaça  la  royauté  de  la  «  révolution 
du  mépris.  »  Il  parla  dans  les  éclairs  et  le  tonnerre  —  littérale- 
ment. La  scène  a  été  racontée  maintes  fois  ;  mais  nul  récit  ne 
vaut  celui  qu'en  transmettait,  le  lendemain,  Lamartine  lui-même 
à  l'épouse  attristée,  non  sans  raison,  et  inquiète. 

Lundi,  Monceau  (2). 

Tout  va  bien.  Il  n*y  a  pas  eu  de  tumulte.  Ce  soir  on  vient  ici  en  famille 
souper  sous  les  arbres,  vingt  ou  trente.  Uonchaud  Ponsard,  Aubei  sont  avec 
moi,  Bruys,  etc. 

Quant  au  banquet,  il  a  été  à  la  fois  stiblime  et  déplorable. 

Sublime  par  près  de  trois  mille  convives  à  table  et  autant  de  femmes  et 

(1/  Thureau-Dangin,  Bisloire  de  la  Monarchie  de  juillet^  VII,  49. 

(S)  A  M"*  de  Lamartine,  maison  Sevigny,  place  de  la  mairie,  à  Vichy. 


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352  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  spcclateurs.  Ce  tait  superbe  au  delà  de  ce  que  j'ai  jamais  vu.  Un  Coliséeà 
M ftcon.  On  était  accouru  de  toutes  les  villes  à  viugt  lieues,  etc.  Ardent  enthou* 
siasme,  religieux  presque,  fanatisme  populaire. 

Mais,  à  la  fin  du  dîner,  le  tonnerre  et  le  vent  ont  balayé  les  tentes,  les 
mâts,  etc.  Tout  a  été  emporté  comme  sur  un  vaisseau  en  perdition.  Tout  jus- 
qu'aux deux  mille  femmes  a  été  intrépide.  Nul  n'a  bougé.  Heureusement,  car 
on  se  serait  étouffé.  On  a  suspendu  le  banquet  une  heure.  Puis  on  a  parlé 
au  milieu  de  la  pluie  et  dû  brouhaha  affreux  des  tables,  des  bancs,  des 
voiles  déchirés  et  claquant.  Je  ne  m'entendais  pas  moi-même.  J'ai  été  froid 
et  ennuyé  et  court.  Enfin  j'ai,  tant  bien  que  mal,  dit  ce  que  tu  liras.  Cela  a 
été  à  peu  près  sténographié  et  immensément  applaudi.  Je  suis  revenu  le 
SOIT  même  glorieux  et  confus! 

Adieu.  Je  t'ai  bien  regrettée  au  commencement,  car  c'était  un  spectacle 
incomparable,  inouï,  historique.  Mais  à  la  fin  j'ai  été  bien  aise  que  personne 
ne  vit  ma  confusion  d'orateur  mouillé  et  démoralisé.  Dieu  soit  loué  !  J'ai  été 
très  ferme  et  assez  prudent  en  paroles.  J'ai  été  aux  limites  et  pas  au  delà. 

A  toutes  les  épithètes  que  prodigue  rexaltation  de  Lamartine, 
il  en  manque  une.  Nous  qui  savons  quels  événemens  allaient 
suivre  et  dont  cette  journée  avait  été  comme  la  figure,  nous 
sommes  frappés  surtout  de  ce  qu'un  tel  spectacle  offre  de 
symbolique.  Car  le  moment  approchait  où  les  circonstances 
allaient  mettre  Lamartine  en  devoir  d'appliquer  sa  maxime  :  «  Il 
ne  faut  entrer  au  pouvoir  que  par  la  force  d'une  idée  victorieuse 
et  incarnée  en  vous...  »  Une  atmosphère  d'orage  chauffant 
l'enthousiasme  populaire,  un  homme  montant  sur  l'estrade 
pour  recueillir  les  bravos  frénétiques,  puis  la  tempête  déchaînée 
emportant  rédifîce  fragile  d'une  construction  hfttive,  et  faisant 
des  guirlandes  et  des  tréteaux,  de  Vorateur  et  de  son  éloquence, 
de  l'homme  politique  et  de  son  rêve  autant  d'épaves,  —  quelle 
image  anticipée  de  la  destinée  qui  attendait,  l'homme  de 
février  1848 1 

René  Doumig, 


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LE  MIRAGE  ORIENTAL 


(4) 


I 

«  L'Orient  d'autrefois  achève  d'user  ses  vieux  costumes,  ses 
vieux  palais,  ses  vieilles  mœurs.  Mais  il  est  dans  son  dernier 
jour.  Il  peut  dire  comme  un  de  ses  sultans  :  <(  Le  sort  a  décoché 
sa  flèche  !  C'est  fait  de  moi  !  Je  suis  passé  !...  »  —  Voilà  tout  près 
de  soixante  ans  que  Gérard  de  Nerval  écrivait  ces  phrases  qui 
sont,  en  ce  moment-ci,  d'une  saisissante  actualité. 

Or,  les  vieux  habits  dont  il  parle  ont  été  remplacés  par  les 
pantalons  et  les  redingotes  de  nos  tailleurs  ou  de  nos  Belle- 
Jardinière  ;  les  vieux  palais  sont  tombés  en  ruines  ou  ont  été 
reconstruits,  sur  un  plan  nouveau,  par  nos  architectes,  les 
vieilles  mœurs  de  l'Islam  se  sont  tellement  modifiées  qu'un 
pacha,  attablé  sur  la  terrasse  du  Café  de  la  Paix,  ne  se  dis- 
tingue pas  de  ses  voisins.  Nos  institutions  mêmes  semblent  à  la 
veille  de  s'implanter  jusque  dans  les  plus  lointaines  contrées 
islamiques.  Comme  Paris,  Téhéran  vient  d'avoir  ses  barricades. 
Les  Égyptiens,  avec  une  audace  croissante,  réclament  un  par- 
lement et  un  régime  autonome.  Ils  vont  organiser  prochaine- 
ment, au  Caire,  une  université  sur  le  modèle  des  nôtres.  Sans 
parler  d'autres  réformes  administratives,  consenties  par  le  gou- 
vernement britannique,  la  récente  retraite  de  lord  Cromer  parait 
annoncer  une  volte-face  complète  de  la  politique  anglaise  dans 
ce  pays  d'occupation  militaire.  Enfin,  la  révolution  de  Constan- 
tinople  qui  naguère  éclatait  d'une  façon  tellement  inopinée,  la 

(1)  Ces  articles  ont  été  écrits  à  la  suite  d'un  voyage  que  M.  Louis  Bertrand  a 
fait,  il  7  a  quelques  mois,  en  Orient,  avant  la  révolution  qui  vient  de  se  produire 
dans  l'Empire  Ottoman. 

TOIIB  ZLTU.  —  1908.  23 

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35i 


REVUE   DES   DEUX    MONDES. 


reprise  du  programme  parlementaire  de  Midhat-Pacha,  les  v 
clarations  dès  Jeunes-Turcs,  tous  ces  signes  concordans  nous  r 
vêlent  au  moins  une  agitation  inquiétante  dans  ces  pays  que  nou 
avions  Thabitude  de  considérer  comme  endormis  à  tout  jamais 

Leur  réveil  a  été  une  grande  surprise  pour  tout  le  monde.  E 
cependant,  nous  aurions  dû  prévoir  ce  qui  arrive.  Ces  événe- 
mens  si  soudains  ne  font  que  traduire  un  état  d'esprit  que  nous  m 
pouvions  pas  ignorer,  un  travail  de  transformation  qui  s'accom- 
plissait au  vu  et  au  su  de  chacun,  même  en  Turquie,  en  dépit  de 
toutes  les  surveillances  policières  et  de  tous  les  efforts  rétro- 
grades. Oui,  nous  étions  informés  de  tout  cela.  Néanmoins,  les 
conséquences  logiques  de  ces  faits  nous  étonnent.  Elles  nous 
étonnent,  parce  que  nous  nous  disions  :  «  Que  TOrient  bouge, 
cela  nous  est  bien  égal  !  Ce  ne  peut  pas  être  sérieux  !  »  Depuis 
des  siècles,  nous  nous  sommes  accoutumés  à  ne  voir  dans  TOrient 
qu'un  magasin  de  décors,  de  même  que,  pour  nous,  jusqu'à  ces 
dernières  années,  les  Japonais  n'étaient  que  des  personnages  de 
paravens.  Il  faudra  peut-être,  à  brève  échéance,  réformer, 
là-dessus,  nos  idées. 

En  attendant,  le  pli  est  pris.  Malgré  tous  les  changemeus 
matériels,  malgré  le  mouvement  novateur  qui  s'affirme  d'un 
bout  à  l'autre  du  monde  musulman,  nous  persistons  à  envi- 
sager l'Orient  comme  le  suprême  asile,  —  comme  une  sorte  do 
conservation  intangible  de  la  couleur  locale.  Un  bandeau  a  été 
mis  sur  nos  yeux  par  nos  poètes  et  nos  romanciers,  et  nous 
n'avons  pas  le  courage  de  le  soulever.  Nous  ne  voulons  point 
admettre  que  l'exotisme  est  mort,  tué  par  l'expansion  coloniale, 
par  la  diffusion  de  la  culture  européenne,  —  et  que,  devant  les 
graves  problèmes  que  soulève,  dans  toute  l'Asie,  la  collision  des 
races,  la  badauderie  littéraire  n'est  plus  de  saison.  Nous  nous 
obstinons  à  chercher  l'Orient  là  où  il  n'est  plus. 

Rien  n'y  fait.  Nous  avons  beau  savoir  que  tout  est  changé, 
nous  moquer  nous-mêmes  de  notre  candeur,  nous  restons, 
malgré  tout  et  toujours,  les  lecteurs  éblouis  des  Orientales.  Cet 
Orient  méditerranéen,  qui  est  si  près  de  notre  Europe,  qui  est  si 
semblable  à  nos  pays  latins,  nous  le  voyons  encore  avec  les 
yeux  de  nos  grands-pères  romantiques  ! 

En  1836,  Théophile  Gautier  écrivait  à  un  de  ses  amis  qui 
voyageait  en  Algérie  :  «  Rapporte-moi  quelques  bons  pots  do 
couleur  locale  I  m  Nous  n'avons  guère  varié  depuii.  Rapporter 


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LE   MIRAGE   ORIENTAL.  355 

^ielques-uns  de  ces  «  bons  pots,  »  —  c'est  toujours,  pour  nous, 
la  grande  affaire.  Manie  puérile,  avouons-le,  car  il  faut,  en 
Orient,  beaucoup  de  bonne  volonté,  pour  croire  à  cette  fantas- 
magorie de  l'exotisme,  tel  que  nous  le  comprenons,  —  et  pour 
résister  à  la  douche  réfrigérante  que  la  vue  immédiate  de  la 
réalité  inflige  aux  enthousiasmes  les  plus  robustes. 

II 

D'abord,  les  voyages  sont  aisés.  Ils  ne  réclament  aucun  effort 
héroïque,  et  les  prix  sont  relativement  modestes.  Plus  de 
dangerâ  à  courir  !  Plus  de  fatigues  à  surmonter  !  Inutile  de 
fréter  un  brick,  comme  Lamartine,  et  de  s'exposer,  pendant  des 
semaines,  aux  tortures  du  mal  de  mer.  Le  déplacement  n'est  pas 
beaucoup  plus  long  que  pour  une  villégiature  en  Riviera.  Une 
croisière  de  circumnavigation  en  Méditerranée,  c'est  tout  bonne- 
ment un  «  tour  de  lac.  » 

Les  affiches  des  gares  et  les  réclames  des  joiirnaux  vous  en 
avertissent.  Par  TOrient-Express,  Stamboul  n'est  qu'à  trente- 
sii  heures  de  Paris.  En  quatre  jours  pleins,  les  Messageries  mari- 
times vous  débarquent  sur  les  quais  d'Alexandrie.  Et,  même, 
trois  jours  suffisent  maintenant  aux  paquebots  à  turbine  de 
VEgyptian  Mail  Company.  De  Port-Saïd  à  Jaffa,  ce  n'est  qu'une 
nuit  à  passer  en  mer,  et,  si  l'on  pousse  jusqu'à  Beyrouth,  c'est 
vingt-quatre  heures  enWron...  Vous  mettez  pied  à  terre  :  des 
wagons,  en  général  très  confortables,  vous  attendent  pour  vous 
mener  plus  loin.  Ceux  qui  vont  de  Louqsor  à  Assouan  sont  mer- 
veilleusement aménagés  :  petites  tables,  fauteuils  d'osier  mo- 
biles, divans  capitonnés  de  cuir,  fort  propices  à  la  sieste,  por- 
tières défendues  par  de  triples  châssis  superposés  et  dont  l'un  est 
muni  de  verres  bleus  qui  tamisent  la  lumière  trop  crue,  — 
enfin,  raffinement  suprême,  des  glacières  pratiquées  sous  le  plan- 
cher, pour  tenir  au  frais  les  provisions  de  bouche  et  les  boissons  ! 
Sur  la  ligne  de  Bagdad,  c'est  encore  plus  beau.  Les  voitures  de 
première  sont  de  véritables  salons,  où  le  velours  rouge  s'étale 
avec  une  profusion  et  un  faste  tout  germaniques. 

Et  c'est  ainsi  que,  dans  l'express  du  Caire,  on  peut,  tout  en 
déjeunant,  saluer,  par  la  baie  vitrée  du  wagon-restaurant,  les 
premières  voiles  blanches  des  dahabiehs  qui  descendent  le  Nil. 
Damas  elle-même,  —  Damas,  la  reine   du  Désert,  —  est  tout 


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ù5G  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

aussi  facilement  accessible,  Un  chemin  de  fer  à  crémaillère  vous 
fait  gravir,  sans  trop  de  cahots,  les  pentes  roides  du  Liban  et 
vous  dépose,  au  bout  de  quelques  heures,  sur  une  petite  place 
poudreuse,  toute  grouillante  de  cochers  et  de  pîsteurs  d'hôtel  : 
on  entre  en  fiacre  dans  la  ville  des  Omméades.  Le  pèlerin  lui- 
môme,  le  pèlerin  du  Saint-Sépulcre,  n'a  plus  grand  mérite  à 
visiter  les  Lieux  saints.  Il  est  bien  tranquille  en  débarquant  : 
parti  de  Jaffa  par  le  train  de  midi,  il  sait  que,  pour  cinq  heures, 
il  prendra  le  thé,  à  Jérusalem,  dans  le  hall  de  V Hôtel  du  Parc. 
Mais  voici  le  revers  de  la  médaille  :  tout  le  temps  que  dure 
le  voyage,  grâce  aux  chemins  de  fer  et  aux  paquebots,  —  on 
sort  à  peine  de  l'atmosphère  européenne  et  «  civilisée*  »  Les 
hôtels  et  les  agences,  qui  s'emparait  de  vous  au  débarquer, 
achèvent  de  vous  séquestrer  dans  vos  mœurs  à  vous,  de  vous 
isoler  en  quelque  sorte  du  milieu  ambiant.  On  n'a  point  à  y 
changer  ses  habitudes,  sa  nourriture,  son  hygiène.  On  y  coudoie 
les  mêmes  gens  qu'à  Nice  ou  à  Âix-les-Uains.  Les  types  sont 
prévus,  les  conversations  aussi.  Le  mobilier,  comme  le  menu 
des  repas,  est  désespérément  pareil  dans  tous  ces  modernes 
caravansérails.  Leurs  interprètes  vous  épargnent  la  peine  d'entrer 
en  contact  avec  les  gens  du  pays.  II  n'est  pas  jusqu'à  vos 
sorties,  jusqu'à  vos  divertissemens  qui  ne  soient  réglés  d'avance, 

—  et  cela  sans  le  moindre  souci  de  vos  préférences  personnelles. 
Les  agences  auxquelles  vous  vous  confiez  y  ont  mis  bon  ordre. 
Quand  vous  arrivez  dans  quelque  localité  de  la  Haute-Egypte, 
le  manager  de  votre  hôtel  sait  à  quelle  heure  vous  visiterez  les 
ruines,  à  quelle  heure,  les  bazars  indigènes  ou  les  dames 
galantes.  On  ne  vous  consulte  pas  :  les  provisions  sont  prêtes 
pour  l'excursion,  emballées  dans  des  couffins, —  et  l'on  y  retrouve 
invariablement  les  mêmes  victuailles,  —  d'Alexandrie  à  Kartoum, 

—  d'Athènes  à  Patras,  —  de  Jérusalem  à  Balbek, — à  savoir  :  deux 
œufs  durs,  une  cuisse  de  poulet  desséchée,  une  tranche  de 
rosbif  coriace,  une  croûte  de  fromage  et  deux  oranges,  —  sans 
oublier  le  poivre  et  le  sel  roulés  dans  de  petits  cornets  de  papier. 
C'est  immuable  comme  une  institution. 

Des  ânes  fringans  piaifent  à  la  porte  de  l'établissement. 
Quelles  que  soient  vos  répugnances,  il  les  faut  enfourcher.  Vous 
voilà  parti  pour  les  nécropoles  et  les  sanctuaires...  Vous  vous 
imaginez  peut-être  que  vous  serez  libre  de  choisir  votre  itiné- 
raire,  de  vous  arrêter  ici  ou  là?  Point!   Les  guides  ont  leurs 


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wiFwir^^'^^'" 


LE   MIRAOB   ORIENTAL.  357 

programmes  et  leurs  habitudes,  qu'il  est  imprudent  de  déranger, 
sous  peine  de  fâcheuses  complications.  Bien  plus,  cette  colla- 
tion que  vous  avez  payée  au  poids  do  Toret  qu'un  de  vos  âniers 
trimballe  pompeusement,  à  votre  suite,  dans  un  couffin,  —  vous 
n'avez  même  pas  le  droit  de  la  manger  où  vous  voulez.  Ainsi,  à 
Philae,  —  Baedeker  vous  le  signifie  formellement,  —  «  le  dé- 
jeuner qu'on  a  emporté  avec  soi  se  mange  près  du  kiosque.  » 
Vous  entendez?  Ce  n'est  point  dans  le  temple  d'Isis,  ou  dans  le 
temple  d'Hathor,  ou  sous  le  portique  de  Nektanébo,  —  mais  près 
du  kiosque  de  Trajan  que  vous  grignoterez  votre  cuisse  de 
poulet.  Agir  autrement  serait  contrevenir  à  tous  les  usages  et  à 
toutes  les  traditions. 

Êtes -vous  sur  le  Nil,  le  bateau  fait  escale  en  face  d'un  village, 
des  enfans  à  demi  nus  accourent,  avec  des  cris  et  des  gambades. 
Vous  ébauchez  le  geste  de  leur  lancer  une  poignée  de  piastres. 
On  vous  en  empêche.  Un  règlement  l'interdit.  Lisez  plutôt  la 
pancarte  qui  est  affichée  sur  le  pont  :  «  Défense  de  jeter  de  la 
monnaie  aux  enfans,  —  par  respect  pour  la  dignité  humainel  » 
Pas  n'est  besoin  d'ajouter  que  ce  règlement  est  anglais  et  pro- 
testant!... 

D'un  bout  à  l'autre,  vous  êtes,  pour  ainsi  dire,  tenu  en 
lisières.  Quand  ce  ne  sont  pas  les  conducteurs  des  agences,  ce 
sont  vos  guides  et  vos  drogmans,  qui  dirigent  vos  démarches  et 
vos  actions,  qui  vous  étourdissent  de  leurs  bavardages  et  de 
leurs  bonimens,  qui  jugent  en  dernier  ressort  de  ce  que  yous 
devez  voir  ou  ne  pas  voir,  qui  enfin  s'interposent  perpétuelle- 
ment entre  vous  et  la  réalité.  Et  ainsi  cette  réalité  vous  arrive 
déformée  comme  un  texte  qu'on  lit  dans  une  traduction.  Les 
amis,  les  connaissances,  les  gens  «  bien  informés  »  qu'on  ren- 
contre là-bas  ajoutent  leurs  gloses  aux  commentaires  des  âniers: 
c'est  encore  pis.  Le  texte  original  s'oblitère  davantage.  On  risque 
fort  de  n'y  plus  rien  comprendre.  Et  comme,  après  ces  excur- 
sions toujours  trop  brèves,  on  se  replonge  immédiatement  dans 
l'ambiance  cosmopolite  des  hôtels,  le  dépaysement  devient  à 
peu  près  impossible.  Il  faut  bien  se  contenter  avec  la  couleur 
locale  de  pacotille  qu'on  a  pu  grappiller  au  passage  et  qui  ne 
vous  apprend  pas  beaucoup  plus  que  les  photographies  ou  les 
cartes  postales  achetées  en  cours  de  route.  Concluons  que  les 
(c  commodités  »  des  voyages  modernes  sont  très  surfaites.  Leur 
but  inavoué,  c'est  d'empêcher  de  voir  les  pays  qu'on  traverse. 


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REVUE   DES   DEUX  MONDES. 


m 


Voulez-vous  les  voir,  réellement,  et,  si  je  puis  dire,  pa* 
vous-même  ?  Ce  n'est  pas  toujours  commode  et  cela  coûte  sou- 
vent fort  cher  !  Le  voyage  ainsi  compris  devient  un  extra  non 
prévu  dans  les  ordinaires  programmes.  Vous  paierez  en  consé- 
quence. Vous  serez  seul  et  désarmé  contre  la  conspiration  uni- 
verselle des  gargotiers  et  des  guides  qui  vous  tondront  et  vous 
écorcheront  sans  pitié.  Maïs  enfin,  c'est  Tunique  moyen  de 
bien  voir,  et  il  est  assez  naturel  qu'on  y  mette  le  prix.  Vous- 
voilà  donc  résigné  d'avance  à  toutes  les  pirateries  !  Vous  vous 
lancez  à  l'aventure!...  Alors,  les  désillusions  commencent. 

Sans  doute,  —  à  moins  d'être  tout  à  fait  naïf,  —  nul  ne  s'é- 
tonne de  traverser,  à  Constantinople  ou  au  Caire,  d'immenses 
quartiers  absolument  européens  d'apparence?  On  n'est  pas  sur- 
pris davantage  de  croiser,  sur  les  trottoirs  des  avenues  toutes 
neuves,  ou  de  coudoyer,  dans  les  bars,  de  jeunes  effendis  fort 
correctement  habillés  *à  la  dernière  mode  de  Londres  ou  de 
Paris.  Cela,  on  s'y  attendait  plus  ou  moins.  Mais  c'est  dans  les 
quartiers  populaires  que  la  déception  est  cruelle. 

On  se  faisait  une  fête  de  flâner  dans  les  bazars.  On  les  avait 
parcourus  rapidement  le  jour  de  Tarrivée,  et  l'on  avait  gardé 
une  vision  confuse,  autant  qu'émerveillée,  de  ce  papillotement 
de  couleurs,  de  tout  ce  bariolage  insolite  pour  des  yeux  occi- 
dentaux. On  y  revient,  on  s'accoutume  à  l'ambiance,  on  examine 
les  choses  et  les  gens  d'un  esprit  plus  rassis,  et  voilà  qu'on 
s'aperçoit  que  le  bazar  oriental  n'est  plus  guère  qu'un  souvenir. 

Les  petites  échopes  de  la  plèbe,  comme  les  grands  magasins 
pour  touristes,  sont  envahis  par  une  affreuse  camelote,  alle- 
mande, ou  autrichienne,  en  général.  C'est  à  faire  frémir,  quand 
on  y  regarde  de  près.  Les  contrefaçons  ou  les  malfaçons  indi- 
gènes surtout,  dépassent  tout  ce  qu'on  peut  imaginer  en  fait 
d'horreurs.  Qui  ne  les  connaît,  ces  plateaux  de  cuivre  repoussés 
à  la  grosse,  ou  ciselés  si  sommairement  qu'on  s'écorche  les 
doigts  aux  aspérités  du  métal?  Et  ces  cafetières  si  mal  soudées 
qu'elles  fuient  par  le  fond  et  qu'on  n'ose  même  pas  s'en  servir 
comme  porte-bouquets?  Et  ces  petites  tasses  bancroches,  qui  ne 
veulent  pas  tenir  sur  leurs  pieds?  Et  ces  chapelets  de  coquil- 
lages ou  de  verroteries  que  les  âniers  suspendent  au  cou  de 


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LE   MIRAGE   ORIENTAL.  359 

leurs  ânes  et  que  les  vieilles  Anglaises  rapportent  triomphale- 
ment à  leurs  poignets,  en  poussant  des  :  vei-y  beautiful^  in- 
deed?...  »  Et  ces  piquages  à  la  machine  que  le  Juif  narquois  ou 
Tastucieux  Arménien  vous  insinue  comme  authentiques  bro- 
deries de  Boukhara,  non  sans  vous  faire  remarquer  des  taches 
significatives  :  «  Tu  vois,  c'est  l'eau  de  la  pluie  !  L'étoffe  il  a  tra- 
versé le  désert  sur  le  dos  des  chameaux!...  » 

Au  grand  bazar  de  Constantinople,  des  centaines  de  machines 
à  coudre  vous  remplissent  les  oreilles  de  leur  tic  tac.  Quel  coup 
pour  la  couleur  locale  et  quel  avertissement  pour  les  amateurs 
de  vieilles  broderies  à  la  main  !  A  Uamas,  l'allée  centrale  des 
souks  est  couverte  par  une  arcature  de  fonte,  comme  nos  gares 
et  nos  marchés  publics.  Le  reste  est  à  l'avenant.  Arrêtez-vous 
devant  cette  boutique,  au  seuil  enguirlandé  de  ceintures  voyantes 
et  de  mouchoirs  syriens  liés  en  grosses  touffes  multicolores.  Les 
mouchoirs,  —  les  beaux  keffidjés  aux  longs  cordons  flottans,  — 
ont  été  fabriqués  à  Vienne,  comme  d'ailleurs  ces  cachemires,  si 
parfaitement  imités,  où  les  personnes  aisées  se  taillent,  pour 
l'hiver,  de  moelleux  gilets.  Les  velours  sont  italiens,  ou  alle- 
mands :  ils  viennent  de  Milan,  ou  de  Crefeld,  ne  coûtent  pas 
cher  et  ne  valent  pas  grand'chose.  Les  soieries  de  Lyon,  si 
appréciées  autrefois,  sont  considérées  comme  trop  coûteuses. 
Il  y  en  a  bien  quelques  ballots,  mais  enfermés  dans  des  fonds 
d'armoires  :  le  marchand  qui  a  bouleversé  des.  piles  entières 
pour  les  retrouver,  vous  avoue  que  cela  ne  se  vend  plus.  Mémo 
les  souks  de  la  librairie,  —  dernier  refuge  du  moyen  âge  mu- 
sulman, —  prennent  un  aspect  déplus  en  plus  moderne  et  euro- 
péen. Nos  fournitures  scolaires  s'y  étalent,  nos  encres  et  nos 
crayons,  nos  papiers,  nos  gommes  et  jusqu'aux  cartables  de  nos 
collégiens.  Les  épiceries  sont  empoisonnées  de  pétroles,  pétroles 
de  Bakou,  pétroles  américains,  et  les  conserves  de  Chicago  s'y 
alignent  à  côté  des  savons  marseillais. 

Au  sortir  des  bazars,  vous  rejetez-vous  sur  les  cafés?  C'est 
une  autre  déception,  surtout  pour  ceux  qui  connaissent  nos 
cafés  maures  d'Algérie,  où  le  mobilier  ancien  s'est  à  peu  près 
conservé.  Au  Caire,  comme  à  Damas,  à  Beyrouth,  à  Stamboul, 
les  divans  disposés  à  l'intérieur,  le  long  des  plinthes,  les  bancs 
de  bois  surélevés  où  Ton  s'accroupit  pour  fumer  et  pour  boire, 
toutes  ces  vieilleries  pittoresques  tendent  à  disparaître.  Les 
tables  et  les  chaises  métalliques  de  nos  estaminetSi  les  verre- 


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360  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ries  et  les  faïences  de  nos  manufactures  expulsent  les  vieux 
ustenf^iles  et  les  vieux  sièges  orientaux.  Aux  plafonds  s'espacent 
des  lampes  à  pétrole,  —  ces  hideuses  lampes  allemandes  qu'on 
retrouve  dans  tous  les  pays  du  Levant,  —  énormes  et  pansues, 
avec  des  abat-jour  de  zinc  munis  de  pendeloques  en  bouchons 
de  carafes.  On  y  fume  les  cigarettes  de  la  régie  ottomane,  ou 
égyptienne,  on  y  lit  môme  de  vagues  journaux,  et,  presque 
partout,  des  graphophones,  colportés  par  les  commis  voyageurs 
teutons,  nasillent  des  chansons  arabes. 

Pas  plus  que  les  cafés,  les  mosquées  n'ont  échappé  à  la  con- 
tagion. A  part  les  très  belles  et  les  très  anciennes,  où  les  taches 
de  mauvais  goût  moderne  s'effacent  dans  la  splendeur  de  Ten- 
semble,  la  plupart  sont  tristement  défigurées  par  des  importa- 
tions occidentales.  Des  ferblanteries  effroyables  ont  remplacé 
les  suspensions  de  cuivre,  aux  godets  d'alb&tre  ou  de  verre  co- 
lorié, et  les  merveilleux  globes  de  lampes  décorés  par  les  arti- 
sans d'autrefois  sont  passés  dans  les  vitrines  des  musées.  Les 
moquettes  de  la  Place  Clichy  se  substituent  aux  tapis  de  prières. 
Des  barbouilleurs  italiens  ont  couvert  les  murs  d'arabesques  de 
cabaret.  A  Stamboul,  l'intérieur  de  la  Mehmet  Fathi,  peintur- 
lurée en  noir,  est  d'un  effet  funèbre  et  désastreux.  Les  petites 
mosquées  des  quartiers  excentriques  sont  encore  plus  affligeantes  : 
ce  ne  sont  que  guirlandes,  carquois  et  bouquets  de  roses,  et  les 
revètemens  de  faïence  n'ont  rien  à  envier  à  ceux  de  nos  cabinets 
de  toilette  (1).  Enfin,  dans  les  turbés,  comme  dans  les  mosquées 
elles-mêmes,  on  peut  admirer  de  superbes  rideaux  de  velours 
rouge  à  crépines  d'or,  avec  des  baldaquins  en  bois  doré.  Et  Ton 
songe  aux  magnificences  de  nos  salons  de  préfectures  et  de  nos 
salles  d'attente  de  première  classe.  ' 

Oui  !  tout  cela  est  navrant  pour  les  âmes  éprises  d'exotisme! 
Les  costumes  aussi  s'en  vont.  A  part  le  tarbouch,  la  mise  d'un 
fonctionnaire  turc  ou  égyptien  est  identique  à  celle  d'un  fonc- 
tionnaire européen.  Sans  doute,  les  gens  du  peuple,  les  fellahs 
et  les  nomades  restent  forcément  fidèles  à  la  mode  ancienne, 
d'ailleurs  si  simple  qu'elle  n'est  presque  pas  susceptible  de  chan- 

(i)  Autrefois,  la  coupole  de  la  mosquée  d'Omar,  à  Jérusalem,  était  lambrissée 
extérieurement  de  faïences  persanes.  Ces  précieuses  plaques  ont  presque  toutes 
disparu,  vendues,  me  dit-on,  à  des  touristes  par  des  Imans  indélicats.  On  bouche  ' 
les  trous,  —  et  cela  j'ai  pu  le  constater  de  mes  yeux,  —  avec  de  grosses  céra- 
miques italiennes. 


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pmuui  ^^-Ts^.^ 


LE   MIRAGE   ORIENTAL.  36 1 

gement.  Mais  quiconque  a  vu  les  Arabes  d'Algérie  ou  du  Maroc 
ne  trouvera  qu'un  agrément  médiocre  à  regarder  les  foules  po- 
pulaires de  l'Orient.  Mettons  à  part  les  Bédouins  de  Syrie  qui 
ont  une  assez  fière  prestance  :  tout  le  reste  est  quelconque.  On 
dirait  qu'à  mesure  qu'on  avance  vers  le  Levant,  les  costumes 
s'étriquent  et  perdent  de  leur  noblesse.  Ni  lecaffan^ni  legombaz 
n'ont  les  beaux  plis  amples  du  burnous.  Cela  tombe  tout  droit  et 
cela  vous  engaine  comme  un  fourreau.  Il  y  a  d'ailleurs,  chez 
ceux  qui  les  portent,  une  tendance  de  plus  en  plus  marquée  à 
choisir  des  couleurs  ternes,  des  draps  noirs  ou  gris.  La  ffala- 
bieh  de  la  plèbe  égyptienne  est  une  simple  blouse  qui  ne  saurait 
rivaliser,  pour  l'ampleur  et  pour  l'éclat,  avec  la  gandoura  algé- 
rienne. Elle  est  uniformément  bleue,  de  même  que  les  voiles 
des  femmes  sont  uniformément  noirs.  Et  les  tcharchaffs  des 
dames  orientales,  —  égyptiennes, syriennes  ou  turques,  —  sont 
également  noirs,  et  noires  aussi  les  voilettes  qui  leur  cachent  le 
visage.  De  sorte  que  la  tonalité  générale,  —  contrairement  à  ce 
qu'on  espère,  —  est  plutôt  lugubre,  ou  tout  au  moins  assez 
sombre...  Quand  je  partis  pour  l'Egypte,  un  peintre  de  mes 
amis,  amoureux  de  la  couleur  et  de  la  lumière  sahariennes,  me 
dit,  à  ma  grande  stupéfaction  :  «  Âfa!  vous  aHez-là-baô  !  Je  vous 
plains!  L'Égyple  est  un  pays  noir!  »  L'Egypte  un  pays  noir  !  quel 
paradoxe  !  Et  cependant,  c'est  au  moins  vrai  pour  le  Delta  du 
Nil.  Les  masures  grisâtres  construites  avec  la  boue  du  fleuve,  les 
petits  palmiers  rabougris  et  brûlés,  les  voiles  noirs  des  femmes, 
les  grandes  plaines  limoneuses,  et  nues  après  la  moisson,  tout 
cela  compose,  sous  le  ciel  mat  et  embué  de  poussière,  une  gra- 
dation de  teintes  neutres,  qui  n'est  pas  sans  tristesse  (1). 

Les  physionomies  et  les  types  sont  à  l'avenant  des  costumes. 
Ici  encore,  comme  pour  les  Bédouins  de  Syrie,  il  faut  faire  une 
exception  en  faveur  des  Turcs,  de  race  ou  de  formation  mili- 
taire :  ceux-là  offrent  un  caractère  indéniable  d'aristocratie. 

Mais  tous  les  autres,  —  tous  ces  Levantins  courbés  sous 
l'esclavage  depuis  des  milliers  de  siècles,  vivant  de  trafic,  de 
pilleries  ou  de  métiers  louches,  —  ils  ne  trahissent,  sur  leur 
figure,  comme  dans  leur  maintien,  que  la  ruse  mercantile,  la 
bassesse  sournoise,  ou  la  placidité  molle  des  gens  habitués  à 

(1)  Qu'on  me  permette  de  citer  ici  un  mot  d'Octave  Uzanne  qui  exprime  à  mer- 
veille la  mélancolie  du  Delta,  à  de  certaines  époques  de  l'année  :  «  L'Egypte,  c'est 
la  Bretagne  de  TOrient.  » 


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36â  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

obéir.  Auprès  d'eux,  nos  bergers  du  Sud  algérien  passerai 
pour  des  grands  seigneurs.  Vraiment,  il  n'y  a  pas  de  quoi  s'( 
citer  l'imagination  sur  ces  exemplaires  d'une  humanité  certa 
nement  inférieure  à  la  nôtre.  Le  désordre,  la  négligence,  Tincur 
domestique  des  plus  fortunés,  l'ordure  avec  laquelle  ils  voisiner 
sans  répugnance,  où  ceux  de  la  classe  inférieure  semblent  môm 
se  complaire,  l'aspect  sordide  des  logis  et  des  rues,  —  quan 
on  a  touché  toutes  ces  tares,  contemplé  toutes  ces  laideurs 
respiré  tous  ces  miasmes,  c'est  le  désenchantement  suprême  ! 

Si,  maintenant,  dégoûté  de  la  pouillerie  orientale,  étourdi 
par  le  vacarme  des  tramways,  des  attelages  et  des  automobiles, 
repoussé  de  partout  par  les  vulgarités  d'une  civilisation  qui  se 
décompose,  on  cherche  un  dédommagement  dans  le  spectacle  du 
passé,  —  voici  toute  une  nouvelle  série  de  déboires  ou  de  tribu 
lations.  Sauf  peut-être  en  Grèce,  les  ruines,  dans  tout  l'Orient, 
sont,  autant  dire,  inabordables.  En  Egypte,  où  elles  abondent 
c'est  à  croire  qu'une  administration  vigilante  s'est  appliquée  à  er 
défendre  l'accès.  Et  d'abord,  on  n'y  pénètre  que  muni  d'un  tickel 
qui  s'achète  à  la  porte,  à   moins  qu'on  ne  se  soit  pourvu,  une 
fois  pour  toutes,  —  et  moyennant  une  livre  égyptienne,  —  d'une 
carte  de  légitimation  valable  pour  tous  les  lieux  à  visiter.  Sans 
doute,  c'est  là  un  usage  courant,  même  en  Europe,  et  qui  se 
justifie  suffisamment  par  la  nécessité  d'arrondir  le  budget  des 
fouilles.  Mais  cette    formalité,    insignifiante   dans  une    ville, 
devient  odieuse  en  plein  désert,  ou  dans  des  pays  perdus.  Là 
encore,  il  faut  donc  que  l'on  se  heurte  à  l'éternel  fonctionnaire 
embusqué  derrière  son  guichet,  que  l'on  exhibe  un  permis,  ou 
que  Ton  passe  à  la  caisse.  Les  personnes  amoureuses  de  solitude 
et  de  recueillement  en  sont  désagréablement  froissées.  Comment 
se  recueillir  d'ailleurs  et  s'absorber  dans  la  contemplation  des 
ruines,  lorsqu'on  n'y  peut  faire  un  pas,  sans  être  escorté  d'une 
demi-douzaine  d'estafiers?  C'est  dans  cet  équipage  que  l'on  par- 
court les  hypogées  de  la  Vallée  des  Rois,  et  si  j'en  parle  nom- 
mément, c'est  que,  nulle  part  ailleurs,  l'escorte  qui  vous  accom- 
pagne   n'est    plus   pompeuse.    Les  gâfirs  qui   vous  précèdent 
portent  chacun  sur  leur  épaule  un  long  bâton,  comme  un  suisse 
de  cathédrale  porte  sa  hallebarde.  Or  les  gdfirs,  par  métier,  sont 
blasés  sur  les  émotions  que  vous  venez  chercher  en  ces  endroits. 
Ils  sont  impatiens  d'en  finir  avec  une  cérémonie  qui  se  renou- 
velle trop  souvent  à  leur  gré.  Alors,  ils  vous  pressent,  vous 


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LE   MIRAGE   ORIENTAL.  363 

entraînent,  vous  obligent  à  brûler  les  stations  :  c'est  une  revue 
au  pas  de  course. 

Je  ne  sais  comment  font  les  autres,  mais  j'avoue  que  cet  appa- 
reil administratif  suffit  pour  tuer  en  moi  toute  émotion.  L'idée 
seule  que  ces  nécropoles  sont  en  régie,  que  tout  y  est  classé, 
numéroté,  que  le  programme  de  ma  visite  est  arrêté  dans  le 
moindre  détail,  —  une  telle  idée,  en  des  lieux  pareils,  m'en  ôte 
toute  la  poésie.  Si  Ton  admet  le  système,  il  faut  proclamer  ce- 
pendant qu'en  Egypte  on  Ta  poussé  jusqu'à  sa  perfection.  Dans 
les  hypogées,  comme  dans  les  grands  hôtels  cosmopolites,  on 
jouit  des  derniers  rafânemens  du  confort  moderne.  A  l'instar 
des  Métropolitains  et  des  Excejlsiors  du  Caire  ou  d'Alexandrie, 
toutes  sont  éclairées  à  la  lumière  électrique.  A  peine  ètes-vous 
entré  qu'un  gardien  tourne  le  bouton  d'un  commutateur  :  em- 
brasement général  !  Les  fresques  mythiques  des  corridors,  les 
puits  où  dorment  les  Pharaons,  les  sarcophages  monumentaux 
des  Apis  vous  apparaissent  dans  une  apothéose  d'Eden-concert. 
Encîore  une  fois,  chacun  son  goût  !  Mais  je  préfère  de  beaucoup, 
dans  ces  caveaux  funèbres  et  qui  devraient  rester  mystérieux,  la 
lueur  d'une  chandelle  ! 

Pourtant,  ces  ennuis  sont  légers,  en  comparaison  du  reste. 
Le  pire,  c'est  l'exploitation  commerciale  des  ruines,  c'est  la  horde 
de  drogmans,  de  pisteurs,  d'hôteliers,  d'industriels  de  toutes 
sortes  qui  se  dressent,  comme  un  mur  opaque,  entre  vous  et  ce 
que  vous  voulez  voir.  Les  «progrès  de  la  civilisation»  en  pays  non 
civilisés  les  ont  rendus  invisitables.  Je  n'exagère  pas.  Prenons, 
par  exemple,  les  pyramides  de  Gizeh,  qui  sont  aux  portes  du 
Caire.  Je  défie  bien  qui  que  ce  soit  de  les  visiter  à  loisir. 

Un  tramway  électrique  vous  y  conduit  en  trois  quarts 
d'heure.  On  suit  une  route  plantée  d'acacias  et  bordée  de  guin- 
guettes, —  telles  que  le  Bar  CléopâtrCy  le  Rendez-vous  des  chas- 
seurs^ ou  le  Retour  de  la  chasse^  —  et  l'on  débarque  entre  une 
brasserie  allemande  ou  suisse,  et  un  hôtel  américain  du  tout 
dernier  cri,  avec  musique  de  tziganes  et  pistes'  pour  tennis.  Le 
décor  est  à  souhait,  n'est-ce  pas,  pour  encadrer  les  quarante 
siècles  de  Khéops  et  de  Kliephrem?...  On  n'a  pas  le  temps  de  for- 
muler cette  réflexion  chagrine,  qu'une  nuée  d'âniers  et  de  cha- 
meliers s'est  déjà  abattue  sur  vous.  C'est  en  vain  qu'on  proteste, 
qu'on  affirme  son  intention  formelle  d'aller  à  pied  et  d'être  seul 
pour  regarder  en  paix.  Bon  gré  mal  gré,  il  faut  se  hisser  sur  un 


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-^T^ni 


36i 


REVUE  DBS   DEUX   MONDES. 


dromadaire^  ou  enfourcher  un  bourricot.  Alors  commence  unt 
cavalcade  hilarante,  une  chienlit  carnavalesque,  qui  se  déroule, 
en  une  frise  nabote  et  dérisoire,  au  pied  des  gigantesques  pyra- 
mides :  grosses  dames  dodelinant  de  la  gorge  et  du  ventre  entre 
les  bosses  de  leur  chameau,  chanteuses  de  beuglans  cambrées 
en  des  poses  de  sultanes,  auréolées  d'ombrelles  du  Bon-Marché, 
ou  brandissant  des  réticules  ;  maigres  clergymen,  comme  fendus 
en  deux  par  leurs  montures  et  dont  les  jambes  sont  si  longues 
que  leurs  escarpins  semblent  trotter  d'eux-mêmes  à  ras  du  sol  ; 
pappas  ventripotens,  emportés  au  galop  par  des  ânes  fougueux, 
le  bonnet  doctoral  branlant  sur  l'oreille  et  les  grandes  manches 
noires  de  leurs  toges  échevelées  au  vent  de  la  course... 

La  chevauchée  fait  halte  devant  Khéops.  Aussitôt,  dix  photo- 
graphes s'élancent  d'une  baraque,  vous  assiègent,  vous  rem- 
plissent les  mains  de  leurs  clichés*  les  plus  flatteurs  :  «  Comment 
monsieur  désire -t-il  son  portrait?  A  pied  ou  à  cheval?  A  dos 
d'âne  ou  à  dos  de  chameau?  »  Et  l'on  vous  fait  admirer  l'image 
d'un  touriste  berlinois  casqué  de  liège,  cuirassé  de  kaki,  bardé 
de  ceintures  de  cuir  et  botté  de  molletières,  qui  surgit,  immense, 
à  côté  d'une  pyramide  toute  petite...  Des  gens  raidis  dans  des  atti- 
tudes solennelles,  sont  en  train  de  poser.  Le  photographe,  la  poire 
de  caoutchouc  à  la  main,  rectifie  la  pose  :  «  Ne  bougeons  plus!  » 
Du  haut  de  leurs  quarante  siècles  les  Pyramides  contemplent!.. 
Horreur  !  On  s'échappe,  on  fuit  vers  le  Sphinx,  poursuivi  par  les 
âniers  qui  tapent  à  grands  coups  de  matraque  sur  le  derrière  de 
leurs  bêtes...  Autre  supplice!  Voici  maintenant  les  camelots 
qui  se  précipitent,  les  brocanteurs  de  fausses  antiquités  !  Et  il 
faut  négliger  le  splendide  paysage  désertique  pour  s'occuper  de 
scarabées  et  d'osiris  en  toc  fabriqués  à  la  douzaine  par  des  mou- 
leurs italiens.  Pendant  ce  temps-là,  les  guides  vous  cornent  aux 
oreilles  leurs  bonimens.  Celui-ci  veut  vous  faire  grimper  au 
sommet  de  la  pyramide,  celui-là  veut  vous  entraîner  dans  les 
souterrains.  On  est  ahuri,  assourdi,  pris  d'assaut.  Impossible  de 
joindre  deux  idées,  d'arrêter  ses  yeux  une  minute  sur  tel  détail 
singulier  d'architecture,  —  ou  cette  coloration  délicieuse  qui  pâlit 
là-bas  vers  la  chaîne  libyque  et  qui  va  s'évanouir!...  Une  colère 
vous  saisit,  on  renonce  brusquement,  on  abdique  toute  volonté 
devant  tant  d'ennemis  conjurés,  —  et  l'on  s'en  revient  mélan- 
coliquement sur  son  bourricot,  avec  la  rage  impuissante  de 
n'avoir  rien  vu. 


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LE   MIRAGE   ORIENTAL.  365 

Môme  en  été,  quand  les  grands  arrivages  de  touristes  sont 
suspendus,  —  même  la  nuit,  —  une  visite  tranquille  est  impos- 
sible. Les  soirs  de  pleine  lune,  la  compagnie  des  tramways  orga- 
nise des  services  spéciaux.  Les  convois  sont  doublés,  et,  jusqu'à 
minuit,  c'est  un  va-et-vient  perpétuel  entre  le  Caire  et  Gizeh. 
Comme  la  chaleur  du  jour  est  un  peu  tombée,  on  accourt  pour 
se  mettre  au  frais  et  diner  en  famille  au  pied  du  Sphinx.  Calicots 
allemands,  employés  des  banques,  soldats  de  l'armée  d'occupa- 
tion, avec  leurs  femmes  et  leurs  progénitures,  —  tout. ce  monde 
s'assied  dans  le  sable.  On  déballe  les  provisions,  les  bouteilles 
de  soda,  les  chapelets  de  bretzels  et  les  saucisses  de  Strasbourg. 
Des  coquilles  d'œufs,  des  journaux  graisseux,  des  pelures  de  char- 
cuterie s'éparpillent  autour  des  tombeaux  pharaoniques.  On  crie, 
on  chante,  les  bouchons  sautent,  les  ânes  fouettés  par  leurs 
conducteurs  s'élancent  au  galop,  emportant  des  femmes  qui  se 
cramponnent  et  qui  piaillent!...  C'est  charmant,  cette  petite 
fête  !  On  était  parti  pour  les  splendeurs  les  plus  lointaines  de 
l'histoire,  et  l'on  tombe  dans  un  dimanche  de  Vincennes  ou  de 
Saint-Mandé  !... 

Or,  cette  fureur  de  profanation  sévit  d'un  bout  à  l'autre  de 
l'Egypte.  A  Louqsor,  h  deux  pas  du  grand  temple  d'Ammon,  et 
des  ruines  de  Karnak,  en  face  des  nécropoles  de  la  Vallée  des 
Rois,  il  se  rencontre  des  touristes  qui  s'ennuient  tellement  qu'il 
leur  faut  un  carnaval  comme  à  Nice,  avec  corso,  bataille  de 
fleurs  et  bal  travesti.  On  se  déguise  en  Hathpr  à  tète  de  vache, 
ou  en  Thout  ibiocéphale.  A  Assouan,  dans  l'île  d'Éléphantine, 
toute  blasonnée  de  cartouches  royaux,  toute  pleine  de  substruc- 
lions  et  de  débris  antiques,  on  a  construit  je  ne  sais  quel  Savoy 
hôtel  qui  s'étale  brutalement  au  milieu  de  toutes  ces  vieilles 
choses  et  qui  prête  à  ce  paysage  nubien  un  faux  air  de  Genève 
ou  d'interlaken. 

La  nature  elle-même  n'échappe  point  à  l'invasion  sacrilège 
de  l'Occident.  Les  deux  rives  du  Nil  sont  bordées  d'usines,  — 
sucreries,  ou  fllatures  de  coton,  —  dont  les  cheminées  fuligi- 
neuses pointent  au-dessus  des  gourbis  en  terre  battue  des  fel- 
lahs. Et,  —  détail  amusant,  —  par  amour  de  la  couleur  locale, 
on  a  donné  à  ces  cheminées  des  formes  d'obélisques.  Mais  le 
plus  beau,  c'est  un  castel  moyen-âgeux,  que  s'est  fait  bâtir,  à 
Louqsor,  un  riche  Hollandais.  Cela  domine  la  berge  orientale  du 
fleuve.  On  y  voit  une  tour  à  créneaux,  des  ogives  et  des  mâchi- 


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366  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

coulis,  et  le  tout  a  été  mis  en  couleur:  blanc  et  rouge  san^ 
bœuf,  comme  une  cabine  de  bains. 


IV 

On  ne  saurait  trop  le  répéter  :  ces  discordances  sont  affL 
geantes  pour  le  nouveau  débarqué.  Le  premier  abord  est  plutô 
rude,  la  désillusion  souvent  amère.  Et  potirtant,  pourtant!.. 
En  dépit  de  tout,  c'est  toujours  l'Orient  !  Ce  sont  les  Orientale.^ 
menteuses,  qui  ont  raison  contre  tous  les  démentis  de  l'expé- 
rience. Qu'importent  les  profanations  du  passé,  la  médiocritë 
du  présent,  les  truquages  impudens  des  agences,  les  bluff's  des 
réclames  !  Il  y  a  des  minutes  où  tout  ce  qui  vous  charma  jadis 
dans  les  récits  des  voyageurs  et  dans  les  vers  des  poètes  vision- 
naires, où  l'Orient  de  la  légende  se  dégage  des  réalités  misé- 
rables et  se  remet  à  vivre  devant  tous,  triomphalement. 

Je  suppose  que  vous  veniez  de  traverser  le  Caire,  en  vous 
dirigeant  vers  le  faubourg  de  l'Abassieh.  Vous  en  avez  assez  de 
la  Place  de  l'Opéra  et  du  Jardin  de  TEzbekieh,  de  ses  restau* 
rans,  de  ses  cinématographes  et  de  ses  petits  théâtres.  Les  bou- 
tiques vulgaires  du  Mousky,  ses  poussières  et  ses  puanteurs,  la 
saleté,  les  boues  croupissantes  des  ruelles  populaires  vous  dé- 
goûtent. Vous  avez  quitté  le  tramway,  dépassé  les  derniers  esta- 
minets grecs  et  les  dernières  cambuses  indigènes.  Vous  suivez 
un  sentier  qui  se  perd  derrière  l'Hôpital  français,  —  et,  soudain, 
vous  voilà  au  milieu  des  sables... 

C'est  en  juin,  il  est  sept  heures  du  soir,  le  soleil  se  couche... 
Tout  de  suite  une  roche  invraisemblablement  rose  s'empare  de 
vos  yeux.  Elle  brille  doucement  en  face  de  vous,  parmi  toute 
cette  aridité,  comme  une  énorme  conque  marine,  oubliée  sur 
une  plage.  Elle  recueille,  elle  boit  les  splendeurs  éparses  de 
l'air...  Puis,  un  contrefort  grisâtre,  coupé  d'une  brèche,  à  travers 
laquelle  on  distingue,  au  loin,  les  mornes  étendues  jaunes  du 
Désert,  puis  la  chaîne  dénudée  qui  aboutit  à  la  citadelle  du 
Mokattam. 

Au  centre,  trois  mosquées  funéraires,  où  sont  ensevelis  des 
émirs.  Les  édifices  délabrés  se  transfigurent  aux  feux  du  cou- 
chant, les  coupoles  brillent,  comme  des  sphères  de  vermeil,  et 
la  masse  des  architectures  se  détache  en  noir  sur  le  fond  pâle 
des  éminences  sablonneuses  et  de  la  vaste  plaine  désertique. 


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LE   MIRAGE    ORIENTAL.  367 

Dans  le  ciel,  presque  incolore  à  la  limite  des  terres,  à  peine 
azuré  vers  les  hauteurs,  la  lune  monte,  —  une  lune  d'çr,  une 
lune  épanouie  comme  un  fruit  féerique,  —  et  si  étrange,  si 
extraordinairement  belle,  en  sa  calme  ascension,  qu'elle  inquiète 
à  la  façon  d'un  prodige...  Silence, immobilité, pénombre  douce... 
Une  fumée  laiteuse,  nuancée  de  lilas,  se  tient  toute  droite  au- 
dessus  de  la  brèche  rocheuse,  où  passaient  autrefois  les  cara- 
vanes. . . 

De  l'autre  côté,  un  cimetière,  à  perte  de  vue,  toute  une  cité 
funèbre  avec  ses  tombes,  ses  maisons  peintes  de  couleurs  claires, 
comme  les  maisons  des  vivans.  Par  les  fenêtres  grillées,  on 
aperçoit  les  chambres  garnies  de  divans,  de  tapis  et  de  tentures, 
où  se  réunissent,  pour  banqueter,  les  familles  des  défunts.  Des 
lanternes  sont  pendues  au  mur,  à  droite  et  à  gauche  des  portes 
cochères.  On  dirait  qu'on  attend  quelqu'un,  que  des  voitures 
vont  arriver...  Mais  les  rues  du  cimetière  sont  vides.  Personne! 
...  De  loin  en  loin,  un  chien  se  sauve  entre  les  stèles  des  sé- 
pulcres indigens,  un  volet  poussé  par  un  souffle  de  brise  tourne 
lentement  sur  ses  gonds.  Des  odeurs  de  cadavre  s'exhalent  par 
les  fissures  du  sol.  Çà  et  là,  des  crânes,  des  ossemens  luisent 
sur  de  grosses  pierres... 

Et  puis  on  escalade  un  monticule  fait  de  gravats  et  de  pous- 
sières humaines,  et  l'immense  ville  des  vivans  se  déploie  sous 
vos  pieds,  avec  ses  minarets  et  ses  dômes,  jusqu'au  miroitement 
lointain  du  Nil.  Tout  ce  qu'on  espérait,  tout  ce  qu'on  avait  ima- 
giné est  dépassé  en  cette  minute.  C'est  la  ville  de  rêve  qu'on 
entrevoyait  confusément  à  travers  les  récits  merveilleux  des 
conteurs  arabes.  On  ne  peut  plus  s'en  aller,  on  voudrait  fixer  à 
jamais  au  fond  de  sa  mémoire  ce  profil  de  cité  rose  et  bleue, 
qui  se  découpe  en  arêtes  lumineuses  sur  le  poudroiement  ver- 
meil de  l'espace.  Et  l'on  s'évertue  à  tout  embrasser  de  ce  prodi- 
gieux horizon  :  la  roche  purpurine  comme  une  conque  géante, 
les  mosquées  funéraires  avec  leurs  coupoles  de  vermeil,  lé 
désert  livide  étalé  sous  la  lune,  et  la  ville  silencieuse  des  morts 
endormie  à  côté  de  la  ville  bruyante  et  fumante  de  labeur!... 

Rien  ne  bouge,  tout  est  figé  dans  l'outremer  et  les  ors  du 
couchant  comme  une  enluminure  de  manuscrit  persan.  La  vision 
est  tellement  splendide,  qu'on  n  ose  pas  y  croire  tout  à  fait. 
Pourtant,  cette  chimère  est  réelle.  La  vie  palpite  et  chante  tout 
près    de    vous!...  Voici  deux  jeunes  gens  qin  surgissent,  les 


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368  REVUE  DES   DEUX  MOITDES. 

doigts  entrelacés,  entre  les  pierres  bariolées  des  tombes.  Ils 
s'arrêtent  au  sommet  du  monticule,  leurs  robes  éclatent  dans  la 
lumière  d'argent,  —  une  robe  bleue,  une  robe  rose,  —  et  ces 
deux  couleurs  ardentes  se  penchent  un  instant  sur  les  lilas  et 
les  mauves  de  la  Vallée  funèbre. .. 


Des  visions,  des  émotions  pareilles  sont  assez  fréquentes 
dans  la  moderne  Egypte,  pour  faire  oublier,  —  au  moins  à  dis- 
tance, —  les  désenchantemens  de  l'arrivée  et  les  constatations 
pénibles  de  l'espérience  journalière.  Un  soir,  comme  je  redes- 
cendais de  Mokattam,  les  yeux  encore  éblouis  d'un  coucher  de 
soleil  sur  le  Val  de  l'Égarement,  je  rencontrai  un  jeune  Syrien, 
fonctionnaire  khédivial,  qui  m'honorait  assez  volontiers  de  sa 
conversation.  Croyant  le  flatter,  je  lui  dis  mon  enthousiasme  en 
termes  aussi  sincères  que  lyriques.  Il  me  dévisagea  ironique- 
ment, haussa  les  épaules  : 

—  Le  mirage,  mon  cher!  Le  mirage  1...  Vous  autres  Euro- 
péens, vous  serez  toujours  dupes  du  mirage  oriental!...  Êtes- 
vous  fou  ?  Grimper  les  rampes  de  Mokattam  par  quarante  degrés 
de  chaleur,  enfoncer  dans  le  sable  jusqu'à  la  cheville,  ou  vous 
écorcher  les  pieds  aux  cailloux  tranchans  des  pistes,  le  tout 
pour  contempler  un  ravin  désQrt,  sans  un  arbre,  sans  un  pouce 
de  végétation  !...  Avouez  que  c'est  de  la  démence! 

Je  n'insistai  point.  Ses  pensées  étaient  ailleurs.  Incontinent, 
il  m'annonça,  tout  heureux  et  tout  aise,  son  prochain  départ  pour 
la  Suisse.  Oui,  il  partait  pour  la  Suisse,  il  allait  s'y  rafraîchir 
sur  les  montagnes,  tandis  que  moi,  sottement,  je  m*obstinais  à 
me  griller,  en  plein  mois  de  juin,  au  soleil  d'Egypte!...  D'ail- 
leurs, les  hôtels  y  sont  à  bien  meilleur  marché,  la  vie  moins 
coAteuse  qu'au  Caire!  Tout  compte  fait,  cette  villégiature  loin- 
taine lui  vaudrait  encore  une  économie,  sans  parler  des  agré- 
mens  du  voyage. 

Et,  s'échauffant  sur  cette  idée,  il  me  dit  : 

—  Ah!  la  Suisse!  la  France!  l'Angleterre!...  En  voilà  des 
pays!  à  la  bonne  heure!...  Vous  autres,  au  moins,  vous  avez  des 
arbres,  des  fleurs,  des  prairies  !  Un  parc  d'Angleterre,  un  jardin 
français,  c'est  cela  qui  est  admirable  !...  Et  vos  rues  sont  propres, 
vos  maisons  confortables,  vos  cuisines  exquises!...  Et  vos  archi- 


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LE   MIRAGE   ORIENTAL.  369 

tectures!...  Qu'est-ce  qu'il  y  a  de  plus  beau  qu'une  cathédrale 
gothique?  Une  mosquée,  auprès  d'une  cathédrale,  n'est  qu'un 
tas  de  plâtras!...  Je  suis  Oriental,  n'est-ce  pas,  je  m'y  connais  un 
peu  mieux  que  vous  !  Je  vis  ici,  tandis  que  vous,  vous  n'êtes  qu'un 
passant  !  Eh  bien  I  vous  pouvez  m'en  croire  !  Je  ne  donnerais  pas 
une  pelouse  d'Oxford,une  terrasse  de  Versailles  pour  l'Egypte  tout 
entière!...  L'Orient?  Vous  ne  savez  pas  ce  que  c'est!  C'est  l'ordure! 
C'est  le  vol,  la  bassesse,  la  fourberie,  la  cruauté,  le  fanatisme,  la 
sottise!  Oui,  je  hais  l'Orient!  Je  hais  les  Orientaux,  tous  ces  por- 
teurs de  tarbouchs,  tous  ces  égréneurs  de  chapelets!... 

Evidemment,  ces  propos  injurieux  partaient  d'une  ftme 
aigrie.  Les  Syriens  sont  méprisés  par  les  musulmans  d'Egypte  : 
il  est  assez  naturel  qu'ils  le  leur  rendent.  Et  il  y  avait  encore, 
dans  la  diatribe  de  mon  compagnon,  Tenvie  plus  ou  moins 
consciente  de  m'étonner,  de  berner  un  peu  la  bonhomie  ocoiden- 
taie.  Mais  j'avais  entendu  déjà  des  discours  assez  semblables 
dans  la  bouche  d'Égyptiens,  mahométans  et  nationalistes.  Seule- 
ment, ceux-ci  ajoutaient  :  <c  C'est  la  faute  des  Anglais  qui  nous 
laissent  croupir  dans  la  misère  et  dans  l'ignorance  !  Âh  !  si  nous 
étions  nos  maîtres,  vous  verriez  comme  tout  changerait!...  » 

Cependant,  des  déclarations  de  ce  genre  vous  donnent  à  ré- 
fléchir. Vous  désirez  en  savoir  plus  long.  Des  lettres  de  recom- 
mandation vous  ont  été  remises  pour  des  notables  indigènes. 
Vous  en  faites  usage.  Un  aimable  homme  s'offre,  avec  empresse- 
ment, pour  vous  guider  à  travers  sa  ville  et  vous  la  commenter, 
Il  parle  notre  langue  ni  plus  ni  moins  correctement  que  la 
majorité  des  Français.  Il  a  étudié  chez  les  Jésuites  du  Caire,  puis 
dans  une  de  nos  facultés  du  Midi,  —  Aix,  Toulouse  ou  Mont- 
pellier, —  il  est  bachelier,  licencié,  docteur  en  droit.  A  la  coif- 
fure près,  vous  pouvez  avoir  l'iUusion  de  vous  promener  avec 
un  compatriote. 

Naturellement,  il  vous  montre  de  préférence  les  quartiers 
nouvellement  construits,  il  a  soin  de  vous  faire  passer  devant 
les  palais  et  les  villas  les  plus  modem-style^  devant  les  hôtels  les 
plus  fastueux.  Au  fond,  —  et  quoi  qu'il  dise,  par  pur  snobisme 
européen,  —  il  est  très  fier  de  tout  cela.  Il  vous  entraîne  vers  le 
grand  pont  de  Gezireh,  à  l'heure  élégante,  où  les  plus  beaux 
équipages  du  Caire  rentrent  de  la  promenade.  Tout  le  long  de 
la  rue  Kasr-en-Nîl,  où  s'échelonnent  les  banques,  les  grands 
magasins,  les  agences  diplomatiques,  c'est  un  défilé  ininterrompu 
Tom  XLVii.  —  1908,  24 


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REVUE   DES   DEUX   MONDES. 


de  luxueux  attelages,  une  exhibition  d'uniformes  et  de  toilet 
féminines  souvent  du  meilleur  goût.  On  a, sous  les  yeux, le  mouvc 
ment,  la  représentation  d'une  de  nos  grandes  capitales,  qui  oni 
gardé  les  usages  de  cour...  Vous  voici  à  Gczireh,  le  quartier 
sélect  par  excellence,  celui  des  riches  hiverneurs  et  des  hauts 
fonctionnaires.  Rien  n'y  manque  :  champ  de  courses,  jardin 
zoologique,  grand  Palace  à  six  étages.  Et  le  défilé  des  voitures 
et  des  automobiles  continue  sous  les  acacias  qui  bordent  la 
roule.  Les  quais  du  Nil  sont  envahis  par  les  cafés-concerts,  les 
restaurans,  les  théâtres  d'été.  D'honnêtes  familles  sont  attablées 
sur  les  terrasses  qui  dominent  le  fleuve.  Des  chanteuses  à  l'accent 
marseillais,  des  demi -mondaines  à  l'accent  de  Belleville  paraissent 
s'amuser  follement  aux  propos  de  messieurs  en  tarbouchs.  Nous 
sommes  en  Europe,  n'est-ce  pas?...  une  Europe  un  peu  ma- 
quillée, et  garnie  de  plantes  exotiques,  comme  tel  coin  de  la 
Riviera... 

Pour  vous,  l'illusion  prend  corps  de  plus  en  plus,  en  écoutant 
parler  votre  guide.  Il  parle  abondamment,  il  a  bu  du  vin,  quoique 
Musulman,  pour  vous  prouver  qu'il  est  exempt  de  tout  préjugé.  Il 
vous  raconte  sa  vie  d'étudiant,  ses  examens,  où  il  brilla.  Il  dit  : 
«  Nos  ministères,  nos  administrations,  nos  journaux.  »  Et  bientôt 
l'entretien  dérive  vers  la  politique.  Le  ton,  peu  à  peu,  devient 
agressif  :  «  oppression  de  l'étranger,  légitimes  aspirations  de 
notre  peuple,  revendications  nationales!...  »  Ce  sont  les  idées, 
c'est  la  phraséologie  de  notre  presse  et  de  nos  discours  de  réu- 
nion publique.  On  salue,  au  passage,  ces  vieilles  connaissances, 
un  peu  surpris  tout  de  même  de  les  retrouver  si  loin.  Alors, 
votre  hôte,  vous  croyant  convaincu,  ajoute,  par  condescendance, 
quelques  phrases  banales  sur  le  rôle  civilisateur  de  la  France,  sur 
les  grands  principes  humanitaires...  Et  il  achève  de  vous  ahurit*, 
en  vous  déclarant  lé  plus  sérieusement  du  monde  :  «  Au  fond, 
nous  sommes  plus  démocrates  que  vous  !  » 

Du  coup,  vous  voilà  rabaissé  au  rang  de  vil  réactionnaire 
par  cet  Oriental  si  «  avancé.  »  Vous  oubliez  que  le  personnage 
qui  vous  tient  ces  discours  est  peut-être  un  pacha,  qui  se  fait 
donner  de  l'Excellence  et  saluer  très  bas  par  ses  subalternes. 
En  tout  cas,  vous  prêtez  l'oreille,  de  plus  en  plus  intéressé... 
Et,  à  mesure  qu'il  disserte,  un  autre  mirage  s'ébauche  dans  votre 
imagination  :  celui  d'un  Orient  déjà  conquis  et  transformé  par 
l'Europe.  Ce  mirage  grandit,  monte,  vous  emplit  d'éblouisse- 


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LE    MIRAGE   ORIENTAL. 


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mens.  Vous  n'êtes  plus  très  loin  de  croire  que  la  civilisation 
définitive  de  l'Islam  n'est  qu'une  question  de  pédagogie  et  peut- 
être  d'hygiène.  Votre  compagnon  vous  montre  ses  coreligion- 
naires comme  des  gens  altérés  de  science,  avides  de  progrès. 
Alors,  le  rêve  pacifiste  vous  emporte.  Des  missions  d'infirmiers 
et  d'instituteurs  accompliront  ce  que  cent,  batailles  n'ont  pu  réa- 
liser! Plus  de  guerres!  Plus  de  conquêtes  brutales!  Le  canon 
ne  sème  que  la  haine!  De  l'amour,  et  encore  de  l'amour!  De  la 
lumière  à  flots!  Que  l'Académie  des  sciences  resplendisse  sur  la 
barbarie!    , 

Et,  vous  n'en  doutez  pas,  cette  pénétration  pacifique  serait 
généreusement  récompensée  par  des  bénéfices  matériels  incalcu- 
lables. L'Egypte  est  si  riche!  Tout  le  monde  y  fait  fortune. 
Votre  hôte  lui-même  se  vante  de  ses  gains.  Il  vous  cite  des 
exemples  fantastiques.  Grâce  à  des  spéculatione  heureuses  sur 
les  terrains  du  Caire,  un  tel  a  vu  sa  fortune  quadruplée  en  trois 
mois.  Et,  grâce  aux  nouveaux  systèmes  d'irrigation,  les  pro- 
priétés foncières  rapportent  cent  pour  cent.  L'Egypte  est  une 
mine  d'or!...  Vous  vous  souvenez  que,  dans  tout  l'Orient,  cette 
hantise  du  trésor  enseveli  est  comme  une  maladie  endémique  et 
chronique.  Ce  que  ce  Jeune-Égyptien  vous  conte  de  son  pays, 
un  Jeune-Syrien,  ou  un  Jeune-Turc  vous  l'a  conté  du  sien.  Des 
richesses  fabuleuses  sont  enfouies  dans  le  sol!  Il  n'est  que  de  les 
extraire!  Ahl  si  l'on  avait  des  capitaux  pour  exploiter  tout  cela! 
Si  le  Sultan  permettait!...  ou  plutôt  si  l'on  était  débarrassé  de 
cet  abominable  régime,  le  seul  obstacle  à  la  régénération  de 
l'Empire!..» 

A  force  de  se  répéter,  ces  discours  enchanteurs  vous  per- 
suadent. Le  mirage  s'impose  à  votre  esprit,  —  mirage  financier, 
industriel,  humanitaire,  —  un  mirage  qui  est  le  contraire  de 
l'autre  et  qui  est  peut-être  encore  plus  trompeur  !  La  crise  finan- 
cière, que  traverse  en  ce  moment  l'Egypte,  en  est  unç  preuve 
trop  évidente. 

VI 

Sommairement,  je  viens  d'essayer  de  retracer  les  différens 
états  d'esprit,  les  phases  d'agacement,  de  découragement  et 
d'exaltation  que  traversent  habituellement  les  voyageurs,  en 
pays  orientaux,  depuis  le  touriste  banal  jusqu'au  grave  fonc- 


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372  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tionnaire  investi  d'une  mission  officielle.  Le  malheur  est  que  la 
plupart  s'en  tiennent  là! 

Autrefois,  on  nous  reprochait  d'ignorer  la  géographie.  Si  ce 
reproche  a  été  juste,  assurément  il  ne  l'est  plus.  En  réalité,  nous 
voyageons  beaucoup.  Il  est  vrai  que  la  masse  profonde  de  la 
nation  éprouve  encore  une  paresse  à  se  déplacer.  On  ne  voit  pas 
sortir  de  nos  ports  ces  exodes  nombreux  de  touristes  que  l'Alle- 
magne, l'Amérique,  l'Angleterre  déversent  continuellement  sur 
les  deux  rives  de  la  Méditerranée.  Mais,  j'ose  le  dirç,  la  qualité, 
chez  nous,  remplace  la  quantité.  Nos  voyageurs  sont,  en  général, 
plus  instruits,  ou  plus  désireux  de  s'instruire,  que  ceux  des 
autres  nations.  Leur  seul  défaut,  c'est  qu'ils  vont  trop  vite. 
L'élite  même  des  Français  qui  voyagent  ne  se  rend  pas  assez 
compte  qu'une  initiation  préalable  est  nécessaire. 

Il  ne  suffit  point  de  parcourir  un  payé  et  même  d'y  séjourner, 
pour  le  connaître.  Il  faut  véritablement  s'y  na/wm/w^,  y  prendre 
les  habitudes,  les  idées  et  jusqu'aux  préjugés  et  aux  passions 
des  indigènes,  —  quitte  à  s'en  déprendre  ensuite.  L'intuition 
directe  des  âmes,  des  antagonismes  de  races,  des  conflits  d'inté- 
rêts, c'est  la  condition  indispensable  pour  juger  sainement.  Rien 
n'y  supplée.  On  aura  beau  créer  des  chaires  d'ethnographie  et  de 
psychologie  comparées  :  ceux  qui  auront  suivi  ces  cours  seront 
bien  étonnés  de  se  trouver  tout  neufs^  lorsqu'ils  débarqueront 
quelque  part,  —  et  ce  sera  exactement  comme  s'ils  n'avaient 
rien  appris.  Les  bourses  de  voyage  elles-mêmes  donnent  de  fort 
médiocres  résultats.  On  les  avait  fondées  avec  la  généreuse  in- 
tention de  déniaiser  un  peu  nos  étudians  de  Sorbonne  et  d'École 
normale.  Ce  serait  parfait,  si,  réellement,  ces  jeunes  gens  réus- 
sissaient à  se  dépayser,  à  s'acclimater  dans  un  milieu  très  diffé- 
rent du  leur.  Bien  loin  de  là,  on  les  oblige  à  faire,  en  une  année, 
le  tour  de  la  planète,  à  transporter,  de  Paris  à  Tokio  et  de  Tokio 
à  Boston,  la  poussière  de  leurs  bibliothèques  et  de  leurs  salles 
de  conférences.  Que  veut-on  qu'ils  rapportent  de  cette  course  à 
toute  vapeur,  sinon  des  banalités  de  table  d'hôte  et  les  idées 
toutes  faites  dont  s'alimentent  la  presse  et  les  conversations  dans 
les  cinq  parties  du  monde? 

Le  pire,  c'est  qu'ils  se  croient  obligés  d'écrire  sur  ce  qu'ils 
ont  à  peine  entrevu  !  Quelle  chose  abominable  que  le  souci  de 
l'écriture  en  voyage!  C'est  tuer,  dans  leur  germe,  l'impression  ou 
l'émotion  sincère.  J'ai  passé  huit  ans  en  Algérie,  sans  écrire  une 


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LE   MIRAGE   ORIENTAL.  373 

ligne  :  c'a  été  ma  meilleure  école  et  la  période  la  plus  féconde 
de  ma  vie. 

Seul,  un  séjour  prolongé  et,  en  quelque  sorte,  naturel,  eu 
pays  étranger,  peut  développer  le  sens  exotique.  Je  dirais  plus 
volontiers  :  le  sens  colonial,  parce  que  ce  mot  implique  la  notion 
non  seulement  spéculative,  mais  aussi  pratique  et,  par  consé* 
quent,  complète  des  âmes  et  des  contrées.  Le  vrai  voyageur  doit 
être,  au  moins  d'intention,  le  colon  qui  s'établit  sur  une  terre, 
avec  la  volonté  de  la  faire  sienne.  Sans  doute,  le  colon  ne  de* 
vient  jamais  l'indigène,  mais  il  n'est  plus  complètement  Thommo 
de  sa  patrie  d'origine.  C'est  un  être  à  part,  merveilleusement 
propre  à  s'adapter  n'importe  où,  pourvu  qu'une  première  fois  il 
se  soit  détaché  de  son  milieu  natal.  Cette  première  adaptation 
lui  facilite  et  lui  abrège  singulièrement  les  autres.  Le  voyageur 
qui  a  acquis  le  sens  colonial  peut  parcourir,  après  cela,  le  monde 
entier:  en  quelque  lieu  qu'il  aille,  il  ne  sera  pas  longtemps  un 
étranger. 

Faute  de  cette  initiation,  les  personnes  les  plus  cultivées, 
les  mieux  intentionnées,  commettent  des  erreurs  d'appréciation 
perpétuelles,  ou  se  laissent  aller  à  des  engouemens,  ou  à  des 
excès  d'indignation,  qui  prêtent  à  rire  aux  gens  avertis.  Lo 
contraire  serait  surprenant.  Qu'est-ôe  qu'un  Français  de  France, 
même  en  le  supposant  bourré  de  lectures  préparatoires,  peut 
bien  comprendre  h  des  âmes  levantines  ou  africaines?  L'atmo- 
sphère matérielle  et  morale,  oti  il  se  trouve  jeté  brusquement, 
est  tellement  dissemblable  de  la  sienne  !  Vous  imaginez- vous,  en 
plein  tohu-bohu  oriental,  ce  député  dont  l'expérience  expire, 
je  ne  dis  pas  même  au  seuil  de  sa  circonscription,  mais  au  seuil 
du  Palais-Bourbon;  cet  homme  de  lettres  qui  ne  sait  rien,  en 
dehors  du  petit  cercle  des  journaux,  des  revues  et  des  salons 
mondains,  et  que  l'habitude  de  la  phrase  incline  à  considérer 
comme  vrai  tout  ce  qui  est  matière  à  littérature;  cet  universi- 
taire qui  prend  ses  diplômes  pour  des  brevets  de  capacité  uni- 
verselle et  que  ses  fréquentations.purement  intellectuelles  rendent 
inapte  à  pénétrer  des  natures  rudes,  ou  violentes,  —  ou  seule- 
ment façonnées  par  des  mœurs  qu'il  ignore?... 

Lorsque  j'étais  en  Orient,  il  n'était  bruit;  dans  les  milieux 
scolaires,  que  d'une  inspection  toute  récente  qui  venait  de  révo^ 
lutionner  à  la  fois  les  maîtres  et  les  élèves.  Assurément  l'inspec- 
teur mit  toute  sa  bonne  volonté  à  remplir  convenablement  la 


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374 


REVUE   DES    DEUX   MONDES. 


t&che  qui  lui  avait  été  assignée.  Mais  on  ne  s'improvise  pas, 
six  semaines,  pédagogue  oriental.  Malgré  toiis  ses  efforts  poi 
tenir  une  juste  balance  entre  les  erremens  de  l'esprit  local  et  1* 
principes  intangibles  de  renseignement  laïque,  ce  fonctionnair< 
se  comporta  dans  les  écoles  de  Damas  et  de  Beyrouth  à  peu  près 
comme  il  eût  fait  dans  celles  de  Pantin  ou  de  Noisy-le-Sec. 

Ayant  remarqué,  en  Syrie,  l'usage  presque  général  du  pétroh 
(ce  qui  est,  en  effet,  d'un  observateurjudicieux),  il  se  crut  auto- 
risé de  ce  chef  à  interroger  des  bambins  sur  une  substance  qui 
se  trouve  dans  toutes  les  épiceries  de  leurs  quartiers  :  «  Mon 
enfant,  parlez-moi  du  pétrole!  »  Naturellement,  les  bambins 
restèrent  bouche  bée.  Ce  n'était  pas  dans  leurs  cahiers.  Sur  quoi, 
l'inspecteur,  triomphant,  s'empressa  de  conclure  que  leurs  pro- 
fesseurs congréganistes  négligent  les  leçons  de  choses  pour  un 
psittacisme  abrutissant  et  rétrograde. 

Notez  d'abord  que  la  même  question  posée  à  de  petits  Fran- 
çais de  nos  écoles  laïques  n'eût  sans  doute  pas  obtenu  de  réponse. 
Mais  ce  qui  dénote  une  méconnaissance  complète  du  milieu, 
c'est  cette  condamnation  sommaire  du  psittacisme.  Comme  si, 
depuis  des  siècles,  l'ensei^ement  oriental  était  autre  chose  que 
de  la  mnémotechnie  !  Du  plus  humble  écolier  jusqu'à  l'étudiant 
des  grandes  universités  musulmanes,  tous  ne  font  que  répéter 
la  lettre  du  livre.  On  a  droit  au  titre  de  kodja,  quand  on  sait 
par  cœur  tant  de  sourates  du  Coran.  Il  en  est  de  même  chez  1^ 
chrétiens  orientaux.  Va-t-on  détruire,  du  jour  au  lendemain, 
des  habitudes  d'esprit  si  profondément  enracinées?  Et,  quand  on 
le  pourrait,  ne  serait-il  pas  d'une  détestable  pédagogie  de  com- 
battre une  tendance,  —  mauvaise  en  soi,  je  le  veux  bien,  — 
mais  qui  peut  être  merveilleusement  utilisée  ? 

Ne  l'oublions  pas:  ces  élèves  des  écoles  des  Frères  sont  des 
étrangers,  qui  ne  parlent  pas  le  français  en  dehors  des  classes. 
Serait-il  pratique  de  le  leur  apprendre  rationnellement?  On  peut 
juger,  en  France,  des  résultats  de  la  méthode  rationnelle.  Ils 
sont  décourageans.  Plût  à  Dieu  qu'on  nous  eût  enseigné  l'alle- 
mand ou  l'anglais  comme  à  des  perroquets  !  Au  moins  nous  par- 
lerions ces  langues,  tandis  que  nous  les  déchiffrons  à  peine  l 
L'Oriental,  lui,  avec  sa  mémoire  exercée  et  prodigieusement 
réceptive,  son  oreille  très  fine,  son  instinct  d'imitation,  réalise 
en  très  peu  de  temps  un  tour  de  force  que  nous  ne  pouvons  pas 
accomplir  avec  des  années  d'études.  Il  parle  le  français  comme  il 


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LE  MIRAGE   ORIENTAL.  375 

Ta  entendu  parler  autour  de  lui,  et  c'est  vraiment  tout  ce  qu'on 
peut  exiger  d'un  enfant  qui  borne  son  ambition  à  être  drogman 
ou  garçon  d'hôtel  ! 

Une  erreur  de  pédagogie,  comme  celle-là,  n'est  pas,  après 
tout,  extrêmement  grave.  Mais  il  en  est,  dont  les  conséquences 
vont  plus  loin,  parce  qu'elles  touchent  à  notre  politique  géné- 
rale. Si,  au  lieu  de  passer  si  vite,  nous  nous  appliquions  davan- 
tage à  mieux  connaître  les  âmes,  nous  arriverions  à  modérer 
fort  utilement  l'essor  de  nos  utopies.  Nous  constaterions  que  la 
culture  française  ne  signifie  pas  la  même  chose  pour  nos  esprits 
et  pour  ceux  des  Orientaux  ;  nous  comprendrions  comment  ils 
adultèrent  nos  idées,  comment  ils  les  plient  au  gré, de  leurs  pas- 
sions, de  leurs  aspirations,  de  leur  nature;  comment  ils  les  dé- 
forment, au  point  qu'elles  deviennent,  ou  peu  s'en  faut,  le  con- 
traire d'elles-mêmes.  Nous  saurions  que  la  France,  bien  loin  de 
déborder  sur  le  monde,  est  renfermée  dans  des  préjugés  très  spé- 
ciaux, —  que  c'est  un  tout  petit  îlot  perdu  dans  la  confusion  de 
l'immense  univers,  —  et  que  les  principes  qui  nous  paraissent 
essentiels  au  salut  du  genre  humain,  le  reste  de  l'humanité  ou 
les  ignore,  ou  ne  nous  les  envie  pas. 

Pour  ce  qui  est  de  l'Orient,  en  particulier^  nous  l'envisage- 
rions d'un  œil  moins  prévenu.  Nous  serions  en  garde  contre  ses 
mirages. 

Ce  n'est  ni  le  pays  féerique  que  nous  ont  décrit  nos  poètes^ 
ni  le  pays  avide  de  civilisation  moderne  dont  rêvent  nos  uto^ 
pistes.  La  vérité  est  que  l'Orient  se  transforme  et  l'Islam  avec 
lui,  mais  dans  un  sens  qui  n'est  peut-être  pas  celui  que  nous 
souhaitons.  Il  est  entré  dans  une  période  de  crise,  où  le  passé 
lutte  contre  le  présent,  où  les  mœurs  anciennes,  entamées  par  les 
mœurs  nouvelles,  composent  un  spectacle  hybride  et  déconcer- 
tant. Si  les  fidèles  de  la  couleur  locale  s'en  détournent  avec 
dégoût,  ce  spectacle  est,  pour  d'autres,  un  des  plus  curieux  et 
des  plus  suggestifs  qu'on  puisse  regarder  aujourd'hui.  J'ajoute 
que  les  réflexions  qu'il  suggère  sont  parmi  les  plus  graves  de 
l'heure  présente. 

Louis  Bertrand. 


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LES 

RICHES  DEPUIS  SEPT  CENTS  AN 


HONORAIRES   DES   AVOCATS 


«  Faut  prendre  en  considération  l'état  de  Tavocati  »  dit  au 
xïn*  siècle  Beaumanoir;  «  n'est  pas  raisonnable  qu'un  avocat  qui 
va  à  un  cheval  ait  aussi  grande  journée  que  celui  qui  va  à  deux 
chevaux  ou  à  trois  ou  à  plus...»  Le  Parlement  était  alors  am- 
bulatoire, les  avocats  étaient  payés  à  la  journée  et,  comme  on 
voit,  à  tant  par  tète...  de  cheval;  c'est-à-dire  suivant  leur  train, 
suivant  qu'ils  représentaient  plus  ou  moins;  cette  chevauchée 
graduée  étant  sans  doute  le  critérium  de  leur  importance  et,  par 
hypothèse,  de  leur  mérite. 

Au  barreau  actuel  il  arrive  encore  assez  souvent  que  Ton 
paie  l'influence  plus  que  le  talent,  que  des  considérations  étran- 
gères à  la  pure  valeur  juridique  et  à  l'éloquence  du  Palais  en- 
trent en  ligne  de  compte  dans  la  fixation  des  honoraires  ;  mais 
c'est  là  vraiment  le  seul  trait  de  ressemblance  de  nos  avocats 
actuels  contemporains  avec  les  «  amparliers  »  du  temps  de  saint 
Louis,  nom  donné  jadis  à  leurs  prédécesseurs. 

(l   Voyez  la  Revue  da  !•'  févrie  ■  1907. 

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1 


LES   RICHES   DEPUIS   SEPT   CENTS   ANS.  377 


I 

D*abord,  et  c'est  un  poinl  capital  dans  cette  histoire  des  re- 
Tenus  privés^  les  grands  avocats  du  moyen  âge  gagnaient  des 
sommes  infiniment  moindres  que  les  nôtres.  Des  ordonnances 
royales  avaient  fixé  un  maximum,  —  2400  francs  par  cause  en 
1274,  1500  francs  en  1344, —  mais  ce  maximum,  les  hono- 
raires étaient  d'autant  moins  capables  de  lexcéder qu'ils  eussent 
vainement  prétendu  l'atteindre  (1).  Les  plus  favorisés  restaient 
bien  en  deçà;  je  n'en  ai  pas  trouvé  qui  aient  dépassé  1 000  francs, 
et  il  ne  se  rencontrait  pas  à  ce  taux  peut-être  une  cause  par  an. 

Les  profits  des  «  maîtres  »  renommés,  aussi  bien  que  ceux 
des  moindres  robins,  étaient  taxés  par  les  tribunaux  ;  c'est  en- 
core une  autre  différence  entre  les  avocats  du  présent  et  ceux 
du  passé.  Elle  n'est  pas  à  l'avantage  de  ces  derniers,  car,  si  elle 
nous  permet  de  mieux  connaître  le  fond  de  leur  bourse,  elle 
nous  les  montre  aussi  sous  un  jour  peu  favorable  quant  à  la 
délicatesse  professionnelle. 

Advocatm  et  non  latro, 
Res  miranda  populo... 

dit  élogieusement  l'hymne  composé  en  l'honneur  de  saint  Yves, 
le  patron  de  la  basoche.  A  coup  sûr  Yves  de  Kermartin  ne  fut 
pas  le  seul  homme  de  loi  des  temps  chevaleresques  dont  la  pro- 
bité n'ait  pas  été  sujette  à  caution  ;  mais,  à  mesurer  l'écart  entre 
les  demandes  et  les  taxes,  il  semble  que  les  avocats  évaluaient 
leurs  salaires,  c'est-à-dire  leurs  consultations,  leurs  plaidoiries, 
leurs  écritures  et  celles  de  leur  clerc,  avec  une  exagération  ma- 
nifeste. 

Quand  le  juge  du  xiv®  siècle  ne  réduit  leurs  mémoires  que 
des  deux  tiers,  c'est  qu'ils  ont  été  relativement  très  modérés.  Le 
plus  souvent,  c'est  le  cinquième,  le  dixième  et  même  le  ving- 
tième seulement  de  la  somme  prétendue  par  lui  que  le  tribunal 

(1)  Je  n'ai  pas  besoin  de  rappeler  au  lecteur  que  tous  les  chiffres,  sans  excep- 
tion, contenus  dans  cet  article  sont  des  chiffres  actuels.  Ainsi,  les  2  400  francs  de 
1274  sont  la  traduction  de  30  livres  tournois,  dont  la  valeur  intrinsèque  est  de 
600  francs;  lesquels,  multipliés  par  4  pour  avoir  leur  puissance  d'achat  en  1908, 
représentent  2  400  francs  de  nos  jours.  Toutes  les  sommes  anciennes,  citées  au 
cours  des  pages  qui  vont  suivre,  ont  été  préalablement  converties  de  même. 


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378  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

allouait  à  Ta  vocat  :  demande-t-il  430  francs?  «  Habeat  21  franc, 
dit  la   sentence.   A  un  autre  qui  réclame  900  francs,  la  ta/ 
répond  :  «  Rien  du  tout,  —  Nihil,  »  —  soit  parce  que  le  proc< 
n'avait  pas  eu  lieu,  soit  parce  que  le  défenseur  avait  essayé  a 
se  faire  payer  par  plusieurs  cliens  les  mêmes  frais  de  voyage. 

Qu'ils  soient  établis  à  forfait  ou  à  la  journée,  les  honoraire^ 
sont  toujours  assez  minces  :  «  Une  journée  d'avocat  comm^ 
celui-ci,  dit  un  jugement  de  1350,  est  en  ce  pays  de  5  sols,  — 
10  francs  actuels.  —  C'était  une  honnête  moyenne.  Qu'il  fût, 
suivant  sa  classe,  «  de  pays,  »  autrement  dit  de  province,  ou  de 
parlement,  l'avocat  n'obtenait  jamais  plus  de  16  francs  par  jour. 
Pour  xme  plaidoirie  les  prix  varient  de  11  francs  à  200;  poui 
une  cause,  comprenant  un  certain  nombre  de  plaidoyers  succes- 
sifs, ils  oscillent  de  1 00  à  1 000  francs  et  se  tiennent  en  général 
aux  environs  de  150  francs.  Jean  Le  Coq  et  Henry  de  Marie, 
qui  plaident  en  1339  comme  exécuteurs  testamentaires  de  l'ar- 
chevêque de  Reims,  reçoivent,  l'un  85  francs,  l'autre  130  francs. 
Dans  une  affaire  où  ils  requéraient  64  francs,  deux  avocats  sont 
taxés  ensemble  à  8  fr.  60.  On  peut  augurer  des  chiffres  recueil- 
lis dans  les  archives  que  les  gains  annuels,  attribués  par  quel- 
ques historiens  à  des  célébrités  de  leur  temps,  à  Guillaume  du 
Brueil,  à  Jean  des  Mares,  à  Régnant  d'Acy  qui  se  faisait,  dit-on, 
4000  florins  au  xiv®  siècle,  — soit  120000  francs  d'aujourd'hui, — 
sont  de  fantaisie  pure. 

Au  lieu  d'honoraires  éventuels,  les  meilleurs  avocats  rece- 
vaient alors  de  leurs  gros  cliens  un  traitement  fixe,  une  «  pen- 
sion, »  système  qui  se  perpétua  jusqu'à  la  fin  de  l'ancien  ré- 
gime et  qui  n'a  rien  de  commun  avec  la  qualité  d'  «  avocat- 
conseil  »  de  nos  grandes  administrations  publiques  et  de  nos 
sociétés  industrielles  ou  financières. 

Ces  pensions  n'étaient  pas  énormes  :  les  quatre  avocats  de  la 
Ville  de  Paris  au  Parlement  touchent  450  francs  chacun  (1387). 
Les  échevins  de  Reims  entretenaient  à  Paris  5  avocats  aux 
gages  de  500  francs  chacun  ;  la  ville  de  Lyon  n'en  avait  qu'un 
et  lui  servait  seulement  280  francs  de  pension  (1420).  Plus  gé- 
néreuse, une  abbaye  comme  celle  de  Saint-Faron  de  Meaux 
allouait  540  francs  et  deux  paires  d'habits  à  son  avocat,  tenu  de 
plaider  partout  où  besoin  serait  (1363).  Les  grands  feudataires, 
les  grandes  corporations,  avaient  naturellement  aussi  leurs 
défenseurs  attitrés  :  ceux  du  roi  de  Navarre,  Charles  le  Mau- 


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LES    RICHES   DEPUIS    SEPT   CENTS   ANS.  319 

vais,  étaient  payés  de  700  à  800  francs  (1368)  ;  le  duc  de  Bour- 
gogne en  pensionnait  une  douzaine  sur  le  pied  de  750  francs  par 
an  au  xiv*  siècle  et  de  560  francs  au  siècle  suivant.  Il  est  curieux 
en  effet  de  noter  que  ces  allocations  diminuèrent  beaucoup 
depuis  la  guerre  de  Cent  ans  jusqu'à  la  Renaissance,  sans  que, 
d'ailleurs,  la  politique  ni  l'état  matériel  du  pays  y  fût  pour  rien. 

Seulement,  à  la  «  matricule  »  du  Parlement,  ce  que  nous  ap- 
pelons aujourd'hui  le  «  tableau  »  de  TOrdre,  étaient  inscrits 
seulement  50  avocats  au  commencement  du  xiv®  siècle.  Leur 
nombre  s'accrut  beaucoup  dans  la  seconde  moitié  du  xv*  siècle 
où,  comme  dit  Loysel,  il  commença  à  «  provigner;  »  en  d662,  il 
dépassait  400.  Quatre  cents  avocats  pour  le  Paris  de  1562,  qui 
ne  comptait  sans  doute  pas  plus  de  200  000  âmes,  cela  équivau- 
drait à  5  200  pour  le  Paris  de  1908,  peuplé  de  2600000  habitans. 

Or,  notre  capitale  n'en  possède  aujourd'hui  que  1  200  et, 
quoique  le  ressort  de  sa  cour  d'appel  soit  beaucoup  moindre 
que  celui  de  l'ancien  Parlement  et  que  nos  pères  fussent  beau- 
coup plus  processifs  que  nous,  ces  avocats  si  abondans,  qui  man- 
quaient d'ouvrage,  durent,  par  leur  multiplicité  même,  faire 
baisser  les  tarifs.  Les  avocats  des  ducs  d'Orléans,  au  lieu  de 
680  francs  de  pension  en  1 389,  ne  reçurent  plus  que  270  francs 
en  1445;  celui  du  comte  d'Angouléme,  père  de  François  I®*", 
était  payé  320  francs  (1480);  celui  de  la  comtesse  de  Glermont, 
((  licenciées-lois  et  ès-décrets,  »  n'a  que  250  francs  (1514)  et  celui 
de  la  ville  de  Lyon  n'a  que  65  francs  en  1582,  tandis  que  son 
prédécesseur,  cent  soixante  ans  plus  tôt,  avait,  comme  on  vient 
de  le  dire,  quatre  fois  autant. 

Un  jurisconsulte  éminent  pouvait  accroître  son  pécule  en 
cumulant  de  riches  clientèles  :  Jean  Simon  était  à  la  fois  avocat 
du  Roi,  du  Duc  d'Orléans  et  du  cardinal  d'Avignon,  Alain  de 
Coétivy;  il  pouvait  obtenir  des  gages  exceptionnels,  comme 
Guillaume  du  Brueil  à  qui  les  capitouls  de  Toulouse  servent  un 
traitement  de  2500  francs  (1338).  Malheureusement,  ces  traite- 
mens  n'étaient  pas  payés  avec  une  grande  régularité  :  l'avocat 
devait  souvent  plaider  pour  faire  financer  des  cliens  distingués, 
mais  récalcitrans. 

Les  avocats  n'avaient  pas  moins  pullulé  en  province  qu'à 
Paris,  si  l'on  en  juge  par  leur  effectif  au  xvu*  siècle,  en  des  villes 
comme  Périgueux  où  ils  étaient  36,  Vitry-le-François,  où  ils 
étaient  40,  et  Gahors  où  ils  étaient  106.  Ils  ne  paraissent  ni  plus 


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380  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

ni  moins  payés  que  dans  la  capitale  :  au  moyen  âge,  où  il  se 
plaidait  des  causes  de  S  francs  à  Paris,  il  se  voit  à  Bergerac  des 
honoraires  de  53  francs  payés  par  la  ville.  Il  se  voit  aussi  à 
Blois,  à  Romorantin,  des  plaidoiries  de  8  francs  et,  «  avec 
écritures  et  mémoires,  »  de  16  francs.  A  la  fin  du  xvi*  siècle,  une 
consultation  d'avocat  à  Chartres  ne  se  payait  pas  S  francs,  moitié 
moins  qu'une  tête  de  loup  capturé  ou  abattu,  d'après  le  tarif  en 
vigueur. 

II 

Le  ménage  Goncini,  si  l'on  en  croit  certains  mémoires,  se 
souvint  en  arrivant  au  pouvoir,  sous  la  régence  de  Marie  de 
Médicis,  d'un  procureur  du  roi  nommé  Barbin  qu'il  avait  connu 
àMelun;  recommandé  par  le  favori  et  par  sa  femme, Barbin  obtint 
l'intendance  de  la  maison  de  la  Reine.  A  son  tour,  il  poussa  le  fils 
d'un  ami  intime,  l'avocat  Bouthillier  chez  lequel  il  logeait  à 
Paris;  et  ce  dernier,  héritier  du  cabinet  de  l'avocat  La  Porte, 
grand-père  de  Richelieu,  se  fit  un  devoir  de  reconnaissance 
d'appuyer  le  petit-fils  de  son  ancien  patron  en  lui  facilitant 
l'accès  du  conseil. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  cette  origine  assez  obscure  de  la  for- 
tune politique  du  ministre  de  Louis  XIII,  le  barreau  de  ce  temps 
ne  tenait  qu'un  rang  social  assez  humble  ;  par  suite  de  la  vénalité 
des  charges  judiciaires,  il  ne  profitait  pas  de  Tascension  nou- 
velle des  gens  de  robe.  «  En  France,  écrivait  le  président  de 
La  Roche-Flavin,  il  y  a  fort  peu  de  fils  de  maison,  ou  de  per- 
sonnes qui  aient  moyen  d'avoir  des  états  ou  de  vivre  de  leurs 
rentes,  qui  se  veuillent  adonner  à  la  postulation.  » 

C'est  qu'entre  ceux  qui  plaident  et  ceux  qui  jugent,  la  question 
d'argent  établissait  une  ligne  de  démarcation  presque  infran- 
chissable. Jusqu'au  xvi®  siècle,  lorsque  les  grands  magistrats  et 
les  gardes  des  Sceaux  se  recrutaient  exclusivement  dans  leur 
corps,  les  avocats  pouvaient  aspirer  à  jouer  un  rôle,  en  obte- 
nant de  la  faveur  royale  un  office  judiciaire  :  des  hommes  poli- 
tiques, comme  Jean  Desmarets  et  Juvénal  des  Ursins,  n'étaient 
que  simples  avocats,  lorsqu'ils  entrèrent  au  Parlement  avec  la 
qualité  d'  «  avocat  général,  »  synonyme  alors  de  chef  du  par- 
quet. Guillaume  Poyet,  pour  avoir  plaidé  un  procès  de  la  mère 
de  François  I«'  (1521),  fut  d'emblée  investi  du  même  poste, 


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LES   RICHES   DEPUIS   SEPT   CENTS    ANS.  381 

d'où  il  passa  président,  puis  chancelier  de  France.  Ces  perspec- 
tives d'honneur  comportaient  aussi  des  profits  :  lorsqu'en  1810, 
Jean  Le  Lièvre  était  nommé  par  Louis  Xll  avocat-clerc  en  Parle- 
ment, aux  gages  de  11500  francs,  il  se  trouvait  par  là  même 
gratifié  d'un  traitement  supérieur  à  tout  ce  qu'un  avocat  indé- 
pendant pouvait  gagner,  et  il  n'aliénait  pourtant  pas  son  indé- 
pendance, puisque  les  magistrats  du  parquet  avaient,  sous  l'an- 
cien régime,  le  droit  de  plaider  pour  les  particuliers,  si  bon  leur 
semblait,  pourvu  que  la  couronne  ne  fût  point  partie  en  la  cause. 

Dès  le  règne  de  Henri  IV,  il  ne  se  voit  plus  d'avocats  arrivés 
par  le  barreau;  il  ne  s'en  voit  même  plus  un  seul,  jusqu'aux 
années  qui  précèdent  la  Révolution,  dont  l'histoire  ait  gardé  le 
souvenir;  puisque  Lemaitre  ou  Patru  sont  uniquement  connus 
de  nous,  le  premier  comme  neveu  du  grand  Arnauld,  intime- 
ment mêlé  aux  querelles  de  Port-Royal,  le  second  en  qualité 
d'hommes  de  lettres,  critique  et  grammairien.  «  Tout  ce  qu'il 
faut  faire  pour  devenir  riche  me  déplaît,  »  écrivait,  au  cardinal 
de  Retz,  Patru  qui  d'ailleurs  mourut  très  pauvre.  Mais  se  fût-il 
enrichi  dans  le  métier  oratoire,  ce  contemporain  des  Plaideurs? 

Singuliers  orateurs  étaient  ces  prédécesseurs  de  l'Intimé, 
dont  les  harangues  indigestes,  —  luculentœ  oràtiones^  —  garnies 
des  citations  les  plus  imprévues,  nous  apparaissent  à  distance  si 
comiques  après  avoir  excité  l'enthousiasme  de  nos  aïeux. 
Écoutez  Favocat  Salomon,  membre  de  l'Académie  française,  où 
il  avait  été  élu  de  préférence  au  grand  Corneille,  son  concurrent 
en  1644,  écoutez-le  revendiquer  pour  le  théologal  du  chapitre 
de  Lyon  le  revenu  disputé  d'une  prébende.  Il  fait,  à  propos  de 
la  discipline  ecclésiastique,  intervenir  Aristote,  l'âme  du  monde 
et  l'harmonie  universelle  des  êtres  d'après  les  Platoniciens,  parle 
de  la  position  diverse  des  astres,  de  l'établissement  de  la  reli- 
gion dans  les  Gaules,  retourne  aux  astres,  empoigne  les  comètes, 
décrit  leurs  «  embrasemens,  »  passe  à  la  chute  du  démon  et  à 
ses  causes,  aux  ravages  de  l'ambition  parmi  les  hommes,  aux 
guerres  et  aux  querelles  particulières,  à  des  considérations  sur  la 
médecine,  puis  sur  la  noblesse  :  «  Il  faut  s'arrêter,  dit-il,  à  la 
contemplation  de  la  nature,  qui  est  la  conformation  de  toutes 
les  choses  en  leur  premier  principe;  »  il  annonce  partir  de  là 
pour  étudier  les  prébendes  théologales,  mais  disserte  au  contraire 
sur  Marc-Aurèle,  le  sang  versé  par  cet  empereur,  la  gloire  des 
martyrs;  il  s'étend  sur  Crescentius,  disciple  de  saint  Paul,  Pho- 


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382 


REVUE   DES   DEUX  MONDES. 


tins,  Photinus,  en  prend  texte  pour  décrire  les  cérémonies  de 
primitive  Eglise   et   finalement,  après  quarante-cinq  pages  c 
même  style,  conclut  en  dix  lignes  à  ce  que  Ton  paie  au  théologi 
le  revenu  qu'il  réclame. 

Si  Voti  ne  lisait  pas  ces  morceaux  imprimés  tout  vifs,  oi 
croirait  à  une  gageure.  La  Martellière,  homme  de  grande  repu 
tation,  commençait  un  plaidoyer  pour  les  jésuites  par  le  réci, 
de  la  bataille  de  Cannes,  et  Jobert,  autre  célébrité,  expliquant 
les  devoirs  des  évoques,  en  trouve  l'origine  dans  Homère  et 
affirme  qu'Hector  a  été  le  premier  évêque  de  Troie.  Cette  manie 
persista  presque  jusqu'à  la  fin  du  règne  de  Louis  XIV,  où  maître 
Fousset,  plaidant  pour  la  comtesse  de  Saint-Géran  contre  des 
parens  qu'elle  accusait  du  rapt  de  son  fils,  débute  par  l'histoire 
de  Junon,  qui,  «  ayant  appris  que  Jupiter  lui  avait  fait  une  infi- 
délité en  abusant  d'Alcmène...  etc.  »  Il  insinue  que  le  prophète 
Isaïe  semblait  avoir  prédit,  en  son  chapitre  LXV,  l'accouche- 
ment fabuleux  de  la  comtesse  de  Saint-Géran. 

c(  Montauban,  dit  Tallemant,  mettait  en  lisant  les  auteurs  ce 
qu'il  y  trouvait  de  beau  sur  de  petits  morceaux  de  papier,  qu'il 
jetait  dans  un  tiroir  ;  quand  il  avait  une  plaidoirie  à  composer 
il  tirait  une  poignée  de  ces  billets,  au  hasard,  et  il  fallait  que 
tout  ce  qu'il  avait  ainsi  tiré  y  entrât.  »  Ce  n'est  peut-être  qu'une 
plaisanterie,  mais  le  procédé  parait  assez  vraisemblable.  Ces 
digressions  prodigieuses  et  les  répliques  qu'elles  provoquent 
montrent  que  le  «  Ah  !  passons  au  déluge,  »  de  Racine,  est  un 
trait  de  mœurs  nullement  chargé.  L'excuse  du  style  judiciaire, 
c'est  que  ce  genre  emphatique,  épisodique  et  allégorique  était 
universel  ;  de  simples  rapports  administratifs  étaient  rédigés  dans 
la  même  forme. 

Cette  érudition  banale,  dont  l'avocat  faisait  si  grande  dé- 
pense, lui  était  payée  ce  qu'elle  valait,  assez  peu  de  chose.  L'or- 
donnance de  Blois  (1579)  portait  que  les  avocats  devraient,  à 
peine  de  concussion,  écrire  et  parapher  de  leur  main,  au  bas  de 
leurs  factums,  le  salaire  qu'ils  auront  reçu.  Cet  article,  qui  sou- 
leva de  la  part  des  intéressés  de  vives  protestations,  ne  fut 
jamais  appliqué  à  la  lettre  ;  mais  les  avocats  continuèrent  à  être 
taxés,  et  un  arrêt  du  Parlement,  en  1693,  réglant  les  parts  res- 
pectives des  avocats  et  des  procureurs  dans  les  «  dépens,  »  déci- 
dait encore  quelles  sortes  d'écritures  appartiendraient  aux  uns 
et  aux  autres. 


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LES    RICHES    DEPUIS    SEPT   CKNTS    ANS.  383 

es  besogneux,  gui  n'avaient  d'autre  bien  que  leur  diplôme, 
se  résignaient  pour  le  monnayer  à  de  louches  abonnemens  avec 
les  procureurs,  dont  ils  plaidaient  les  causes  à  prix  fixe.  Dans 
les  sièges  subalternes,  ils  se  faisaient  procureurs  eux-mêmes  et 
cumulaient  les  deux  emplois,  comme  les  avoués  actuels  de 
quelques-uns  de  nos  tribunaux  de  première  instance.  En  France, 
aujourd'hui,  l'avoué  fait  parfois  encore  à  l'avocat  l'avance  de  ses 
honoraires,  tandis  qu'en  Belgique  c'est  le  contraire:  l'avocat 
fait  souvent  à  l'avoué  l'avance  des  frais  du  procès. 

Ces  honoraires,  jusqu'au  commencement  du  xviii*  siècle  où, 
par  un  point  d'honneur  particulier  à  notre  pays,  l'usage  s'intro- 
duisit de  ne  plus  les  réclamer  en  justice,  l'avocat  pouvait 
intenter  une  action  pour  en  obtenir  le  paiement.  Plus  volontiers 
il  se  faisait  payer  d'avance  :  «  Il  faut,  dit  Furetière,  au  moindre 
avocat  pour  voir  vos  actes  une  pistole,  —  36  francs,  —  en  entrant 
à  son  cabinet  et  l'autre  à  la  sortie,  et  plus  vous  faites  le  pauvre, 
plus  vous  reculez  vos  expéditions.  »  Il  y  avait  des  consulta- 
tions de  150  à  200  francs  à  Paris,  il  y  en  avait  de  12  francs  en 
province;  mais  à  Paris  comme  en  province  la  moyenne  était 
beaucoup  plus  près  de  12  francs  que  de  160. 

L'étudiant  riche,  après  avoir  reçu  le  bonnet  de  docteur,  do 
dix-huit  à  vingt  et  un  ans,  quelquefois  plus  jeune  encore,  — 
M*  Jacques  Corbin,  avocat  à  treize  ans  après  avoir  passé  ses  exa- 
mens de  droit  à  douze,  faisait  à  quatorze  ans  son  premier  plai-^ 
doyer,  —  s'occupe  de  trouver  un  office  à  sa  convenance  dans  le 
win  duprésidial  ou  du  Parlement.  D'autres  portent  la  robe  et  le 
bonnet  sans  jamais  paraître  à  la  barre,  si  ce  n'est  pour  prêter  le 
serment  de  «  garder  les  ordonnances,  »  et  les  gardent  d'autant 
nweux  qu'ils  n'ont  pas  l'occasion  de  les  transgresser.  Piliers  de 
Palais,  assidus  à  leurs  piliers  où  ils  apprennent  et  débitent  des 
iionvelles,  «  avocats  de  Pilate  sans  cause,  »  ils  vivent  des  rentes 
lassées  par  leur  père,  ancien  marchand,  et  se  contentent  d'un 
titre  qui  les  grandit  dans  leur  milieu. 

Dans  une  société  où  la  situation  sociale  s'achetait  avec  les 
places,  il  fallait  être  riche  pour  devenir  quelque  chose  et,  par 
<^la  seul  qu'il  ne  menait  pas  à  la  richesse,  le  métier  d'avocat  ne 
donnait  pas  l'accès  des  honneurs.  La  majorité  de  ceux  qui  l'exer- 
çaient y  joignaient  d'autres  emplois,  plus  ou  moins  subalternes, 
^1  les  classaient  dans  l'opinion  à  un  niveau  modeste.  Ceux  qui 
balisaient  des  économies  acquéraient  quelque  charge  en  pro- 


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384  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

vince  où  elles  n'étaient  pas  chères  :  un  avocat  au  Parlement  de 
Paris  ,  le  sieur  de  Tessé,  intendant  du  duc  de  Saint-Simon, 
est  propriétaire  d'un  office  d'avocat  du  roi  au  bureau  des 
finances  de  Poitiers  (1692).  D'autres,  appointés  à  l'année  par  de 
grands  seigneurs,  sont  leurs  conseils,  «  curateurs  »  des  fils  éman- 
cipés et  hommes  de  confiance  de  la  famille. 

Quant  aux  maîtres  achalandés  qui,  de  Henri  IV  à  Louis  XV, 
arrivent  à  l'aisance  dans  leur  vieillesse,  ils  laissent  des  fils  qui 
entreront  peut-être  dans  la  noblesse  de  robe  ou  d'épée  ;  tel  Eus- 
tache  Marion,  marquis  de  Courcelles,  mestre  de  camp  de  cava- 
lerie en  1690,  arrière-petit-fils  de  l'avocat  Simon  Marion  ;  tel 
encore  Jérôme  Bignon,  dont  le  père  était  avocat,  le  grand-père 
notaire  et  l'arrière-grand-père  marchand  à  Angers.  Mais  il  fal- 
laiit  pour  cela  deux  générations,  parce  qu'on  mettait  soixante-dix 
ans  pour  amasser  dans  cette  carrière  ce  qu'un  habile  partisan 
gagnait  en  dix-huit  mois.  Le  fils  d'un  notaire  de  Saint-Zacharie 
( Var),  nommé  Le  Blanc,  devient  procureur,  puis  avocat  à  Aix  ;  le 
fils  de  l'avocat  devient  conseiller  au  Parlement  de  Provence  et 
s'appelle  Le  Blanc  de  rHuveaume,  du  nom  d'un  ruisseau  qui 
traverse  son  parc.  Ses  descendans  acquièrent  près  des  Baux  l'im- 
portant domaine  de  Servane  et  vivent  en  nobles  seigneurs.  Telles 
sont,  au  xvui®  siècle,  les  paisibles  ascensions  du  barreau. 

Presque  partout  surplombé,  il  ne  s'en  offusque  pas  ;  il  éprouve 
une  vénération  naturelle  devant  les  puissances.  Berryer,  père 
de  l'illustre  orateur  du  xix«  siècle,  avocat  lui-même  à  la  fin  de 
l'ancien  régime,  raconte  ses  débuts  au  Palais  :  suivez-le  quai 
Malaquais,  à  Thôtel  Mazarin,  où,  grâce  à  l'appui  d'un  confrère 
en  renom,  il  est  mandé  par  la  duchesse  de  Bouillon  qui  lui  veut 
confier  une  petite  cause.  Il  pénètre  «  non  sans  émotion  »  dans 
les  antichambres  du  rez-de-chaussée.  On  le  fait  monter  dans  le 
cabinet  de  toilette  où  se  trouve  la  maîtresse  du  logis  :  «  A  l'as- 
pect de  la  duchesse,  dit-il,  je  me  sens  en  quelque  sorte  atterré 
par  la  magnificence  qui  me  frappe  la  vue.  Trois  ou  quatre  femmes 
de  chambre,  fort  proprement  mises,  occupées,  chacune  dans  sa 
partie,  de  la  parure  d'une  grande  dame  si  étudiée  dans  son 
faste,  si  digne  à  l'extérieur  et  dont  les  gestes  étaient  nobles,  les 
paroles  mesurées,  concises,  imposantes.  » 

C'est  un  ravissement  sincère  dont  l'expression  monte  aux 
lèvres  de  Berryer:  «  A  peine  suis-je  arrivé  jusqu'à  elle,  conti- 
nue-t-il,  profondément  incliné,  qu'avec  la  plus  gracieuse  facilité, 


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LES   RICHES   DEPUIS    SEPT   CENTS  ANS.  385 

elle  m'invite  à  prendre  un  siège  qui  était  près  de  sa  toilette. 
Je  prends  le  siège  et  le  reporte  aune  plus  grande  distance  d'elle. 
Cette  marque  de  respect  de  la  part  d'un  jeune  homme  lui  plut 
sans  doute,  car  elle  me  remercia  de  l'acceptation  que  j'avais  faite 
de  sa  cause.  »  Gerbier,  mandé  lui  aussi,  arrive  en  élégant  négligé 
du  matin,  avec  la  petite  perruque  ronde,  un  rouleau  de  papier 
à  la  main.  11  n'a  point  l'hommage  tremblant  du  jeime  Berryer, 
mais  tout  de  même  il  sent  sa  distance  et  le  «  respect  »  qu'il  offre 
n'est  pas  du  tout  celui  de  nos  contemporains,  qui  vaut  tout  juste 
leur  «  considération  distinguée.  »  Une  autre  duchesse  pourra  se 
jeter  un  jour  à  ses  genoux  pour  le  décider  à  plaider  une  cause 
qui  paraissait  perdue  d'avance  ;  il  sait  que  sa  situation  sociale 
n'en  sera  pas  augmentée. 

«  A  peine,  disait  Gui  Patin  au  xvii*  siècle,  si  un  vieil  avocat 
de  grande  réputation  peut  être  comparé  et  assimilé  aux  conseil- 
lers de  la  grand'chambre,  maîtres  des  requêtes  et  autres  magis- 
trats. »  Le  fossé  ne  s'était  guère  comblé  jusqu'à  Louis  XVI. 
En  face  des  riches  propriétaires  d"offices,  du  greffier  en  chef  et 
même  du  premier  huissier  à  qui  sa  charge  donne  la  noblesse 
héréditaire,  les  avocats  sont  peu  de  chose.  Vis-à-vis  de  «  Nos 
Seigneurs  »  du  Parlement,  du  grand  banc  olympien  des  prési- 
dens  au  mortier  de  velours,  les  «  maîtres  »  en  bonnet  noir  ne 
sont  presque  rien.  Si  chacun  connaît  aujourd'hui  Tronchet,  Ver- 
gniaud,  Portalis,  Treilhard,  Target,  Bigot  de  Préameneu,  Merlin 
de  Douai,  Chauveau-Lagarde  et  quelques  autres  membres  du  bar- 
reau, durant  les  années  antérieures  à  1789,  c'est  uniquement 
grâce  au  rôle  politique  que  jouèrent  ces  personnages  durant  la 
Révolution  ou  l'Empire  ;  de  Gerbier,  pourtant  le  plus  célèbre  de 
tous,  mort  en  1788,  le  nom  est  parfaitement  oublié,  sauf  par  les 
professionnels. 

Une  évolution  radicale  s'est  opérée,  depuis  que  le  public  a 
appris  à  juger  les  jugemens,  jusqu'à  nos  jours  où,  contre  l'opi- 
nion, les  arrêts  ne  peuvent  plus  grand' chose.  Le  barreau  n'a  pas 
gagné  tout  ce  que  la  magistrature  a  perdu.  Mais,  socialement, 
nos  avocats  actuels  sont  égaux  et  nos  grands  avocats  sont 
supérieurs  à  leurs  juges,  parce  qu'ils  possèdent  cette  noblesse 
démocratique  qu'est  la  «  notoriété.  » 

Et  comme  la  démocratie,  en  décernant  de  façon  éphémère  à 
ses  élus  les  hautes  dignités  de  l'Etat,  amoindrit  plutôt  les  fonc- 
tions qu'elle  ne  grandit  les  fonctionnaires,  il  arrive  qu'un  avocat 
TOME  xLvii.  —  <ft08  2n 


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386  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tel  que  Waldeck-Rousseau  pouvait  sans  vanité  écrire  dans  un 
lettre  intime  :  «  Tout  le  monde  sait  que  je  suis  de  ceux  qui  per- 
dent à  être  ministre.  »  Un  autre  avocat,  entré  dès  la  trentième 
année  dans  un  cabinet  dont  il  était  Thonneur,  avait  une  mère 
avisée  qui  disait  en  hochant  la  tête  :  «  La  position  de  ministre 
n'est  pas  suffisamment  sérieuse  pour  un  homme  qui  a  son  ave- 
nir à  faire.  »  Le  propos  eût  beaucoup  surpris  au  xviii*  siècle. 

III 

Le  Paris  de  1789,  peuplé  d'environ  500000  âmes,  comptait 
600  avocats,  répartis  entre  ces  douze  bancs  ou  piliers  de  la 
grand'salle  dont  chacun  portait  un  nom:  la  Prudence,  TÉpée 
Herminée,  la  Bonne  foi,  Sainte  Véronique,  les  Consultations,  etc. 
De  ces  600  la  moitié  ne  se  faisait  admettre  que  pour  Thonneur. 

De  nos  jours,  sur  les  1 200  avocats  parisiens  inscrits  au  ta- 
bleau, il  y  en  a  600  qui  ne  mettent  jamiais  les  pieds  au  Palais; 
le  chiflFre  maximum  atteint  dans  les  scrutins  pour  les  élections 
au  conseil  de  l'Ordre  ne  dépasse  guère  680  et,  parmi  ces  650, 
beaucoup  ne  paraissent  jamais  en  dehors  des  jours  de  vote.  En 
fixant  à  300  le  nombre  des  avocats  qui  vivent  de  leur  profession, 
qui  du  moins  essaient  d'en  tirer  un  profit  appréciable,  —  puisque 
les  20000  affaires  d'assistance  judiciaire  ne  rapportent  rien  aux 
stagiaires  qui  en  sont  chargés, — je  ne  crois  pas  être  très  éloigne 
de  la  vérité. 

Le  «  tableau  »  actuel  de  l'Ordre  a  donc  ceci  de  commun 
avec  l'ancien  «  registre  matricule,  »  qu'aujourd'hui  comme  na- 
guère, beaucoup  d'avocats  inscrits  ne  plaident  pas.  C'est,  avec  la 
robe  et  le  rabat,  la  seule  ressemblance  entre  le  barreau  moderne 
et  celui  du  xvin®  siècle.  Ressource  du  jeune  homme  «  qui  a  plus 
de  talent  que  de  légitime,  »  la  profession  d'avocat,  pour  lui  don- 
ner de  quoi  vivre,  l'obligeait  à  travailler  «  en  chambre  »  à  la 
disposition  des  procureurs,  qui  lui  faisaient  faire  des  extraits 
raisonnes  de  leurs  dossiers.  D'ailleurs,  les  anciens  avocats  écri- 
vaient nécessairement  autant  qu'ils  parlaient,  puisque  la  moitié 
des  procès  étaient  des  «  procès  par  écrit,  »  c'est-à-dire  des  affaires 
qui  n'étaient  pas  portées  à  l'audience  et  se  «  vidaient  »  à  huis 
clos,  sur  le  rapport  d'un  conseiller,  en  des  séances  qui  s'ouvraient 
à  l'aube,  en  été  dès  quatre  heures  du  matin. 

11  n'était  bruit  alors  que  des  abus  sans  nombre,  engendrés 


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LES    RICHES   DEPUIS    SEPT   CENTS   ANS.  387 

par  celte  clandestinité.  Les  conseillers-rapporteurs  avaient  des 
secrétaires,  chargés  de  recevoir  les  «  productions  »  respectives 
des  parties  et  de  résumer  les  liasses  produites.  Les  plaideurs, 
dont  ils  recevaient  l'argent  sous  main,  faisaient  leur  fortune; 
plus  que  celle  des  avocats  grossoyeurs  de  factums,  dont  le  salaire 
se  réglait  sur  le  nombre  de  «  grosses  :  »  appointemens  en  droit, 
à  écrire,  produire  et  contredire,  appointement  au  conseil  et  en 
droit  et  joint,  appointement  à  mettre  pour  les  provisoires,  les 
délibérés,  etc.  Tout  cela  valait  7  francs  le  rôle,  et,  si  Ton  comp- 
tait par  «  vacation,  »  elles  étaient  d'une  heure  et  se  payaient 
27  francs;  en  théorie  du  moins,  car  en  pratique  c'était  tout  autre 
prix  et  beaucoup  moindre. 

Pour  les  plaidoiries,  la  taxe  du  moyen  âge  était  désormais 
sans  importance;  elle  ne  servait  plus  qu'à  indiquer  la  somme  que 
le  perdant  devra  remettre  au  gagnant  pour  l'indemniser  des 
frais  d'avocat,  quels  que  fussent  les  honoraires  effectivement 
payés.  Ceux-ci  ne  dépendaient  plus  que  de  la  générosité  du  client 
et  des  exigences  du  défenseur  ;  puisque,  comme  dit  Linguet 
de  ses  confrères,  «  la  délicatesse  dont  ils  se  targuent  est  une 
charlatanerie  ;.ils  rougiraient  de  demander  leur  salaire  après  des 
services  rendus,  mais  ils  les  font  payer  d'avance.  »  Il  y  eut  au 
XVIII*  siècle  fort  peu  d'actions  en  règlement  d'honoraires  ;  celle 
que  Linguet  intenta  au  duc  d'Aiguillon  fit  scandale:  «  Ayant, 
disait-il,  trouvé  le  duc  entre  le  trône  etl'échafaud,  il  l'avait  rap- 
proché de  l'un  et  éloigné  de  l'autre,  »  et,  pour  y  parvenir,  avait 
travaillé  dix-huit  mois  et  composé  trois  ouvrages  énormes.  Il 
avait  reçu  23300  francs  (en  1770)  et  réclamait  près  du  qua- 
druple. En  général,  il  était  déjà  de  police  au  barreau  que  les 
honoraires  devaient  être  «  offerts  »  spontanément  et,  pas  plus 
qu'aujourd'hui,  il  n'en  était  donné  quittance.       ^ 

On  ne  peut  donc  citer  que  des  chiffres  exceptionnels,  par- 
venus à  la  postérité  dans  la  brume  de  la  légende  :  tel  est  le 
conte  de  M*  Duvaudier,  à  qui  un  laquais  vient  dire  à  la  levée  de 
l'audience  que  «  sa  voiture  l'attend,  »  et  qui  trouve  en  effet 
devant  la  porte,  attelé  de  deux  chevaux  et  conduit  par  un  cocher 
à  sa  livrée,  un  carrosse,  sous  les  coussins  duquel  avait  été  glissé 
un  contrat  de  9  000  francs  de  rente  viagère,  offert,  ainsi  que 
l'équipage,  par  une  cliente  reconnaissante.  Cet  honoraire,  «  du 
meilleur  goût,  »  comme  dit  Berryer,  est  lui-même  dépassé  par 
les  200000  francs  que  le  marquis  de  Bussy  aurait  donnés  à 


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3S8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Gérbier  et  par  les  600  000  francs  que  ce  maître  aurait  reçu  d'un 
Canadien  richissime,  nommé  Cadet,  poursuivi  comme  concus- 
sionnaire et  qu'il  fit  réhabiliter  après  une  lutte  de  deux  années. 
Je  ne  voudrais  pas  garantir  la  véracité  du  chiffre,  bien  que 
maintes  fois  cité.  Il  en  est  de  plus  vraisemblables  :  à  la  suite 
d'une  plaidoirie  importante  où  Gerbier  avait  fait  triompher  les 
intérêts  du  duc  de  Bourbon,  il  reçut,  dit-on,  de  ce  prince  une 
tabatière  en  or  contenant  4000  francs.  —  «  Ah!  s'exclama-t-il, 
il  faut  être  riche  comme  lui  pour  payer  aussi  magnifiquement.  » 
De  cet  «  aigle  du  barreau,  »  comme  l'avaient  surnommé  ses 
contemporains,  il  subsiste  des  plaidoiries  écrites  ;  elles  nous 
apprennent  combien  l'éloquence  judiciaire  a  changé.  Cette  rhé- 
torique de  confection,  aux  phrases  imprécises,  aux  adjectifs 
sonores,  ces  morceaux  à  effets,  tirés  de  loin  par  de  longs  dé- 
tours, nous  prouvent  que  le  talent  ne  consiste  pas  à  satisfaire 
les  esprits  de  son  temps,  et  que  c'est  même  souvent  le  contrcdre. 
Gerbier  savait,  paraît-il,  improviser  un  compliment  «  exquis  » 
au  souverain  étranger  qui  visitait  à  l'improviste  le  Parlement. 
Au  roi  de  Danemark,  qui  assiste  à  l'audience  du  haut  de  la 
«  lanterne  »  du  Premier  président,  il  expose  qu'auprès  de  la 
splendeur  du  palais  de  justice  toutes  les  autres  beautés  de 
Paris  sont  puériles  et  vaines;  et  s'animant  :  «  Montez  au  Capitole, 
s'écrie-t-il,  venez  admirer  ces  augustes  sénateurs,  ce  corps  an- 
tique et  vénéré...  »  Ce  mouvement  fut  déclaré  sublime;  les 
auditeurs,  longtemps  après,  en  étaient  encore  tout  secoués. 

IV 

Les  avocats  d'aujourd'hui  se  mettent  moins  en  frais  d'  «  élo- 
quence; »  leur  parole  est  cependant  plus  coûteuse.  Telle  som- 
mité du  barreau  actuel  a  touché  maintes  fois  20  000  francs  sans 
en  paraître  surpris.  C'est  que  les  gros  procès  de  nos  jours 
roulent  sur  des  chiffres  naguère  inconnus;  c'est  surtout  que, 
parmi  les  parties  en  présence,  ' —  sociétés  anonymes  ou  simples 
particuliers,  —  il  s'en  trouve  un  bon  nombre  dont  la  richesse 
n'est  pas  comparable  à  celle  des  plaideurs  du  règne  de  Louis XVI. 
Nos  grands  avocats  trouveraient  infimes  des  honoraires  dont 
leurs  devanciers,  sous  Napoléon  III,  se  contentaient  et  que  l'on 
jugeait  superbes,  il  y  a  cinquante  ans,  comparés  au  gainmépri- 
sable  des  avocats  du  xviii^'  siècle. 


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LES   RICHES  DEPUIS   SEPT   CENTS    ANS. 


389 


Mais  le  profit  moyen  de  la  corporation  n'a  pas  du  tout  aug- 
menté dans  la  même  proportion  que  celui  d'une  pléiade  de 
maîtres  brillamment  «  honorés,  »  grands  orateurs,  juriscon- 
sultes savans  ou  simplement  politiques  en  crédit,  dont  l'autorité 
présumée  sur  les  magistrats  est,  à  tort  ou  à  raison,  escomptée 
par  la  clientèle.  Ici  comme  ailleurs,  le  prix  obéit  à  des  lois 
économiques,  tout  à  fait  indépendantes  des  gens  ou  des  choses. 
L'élite  pécuniairement  favorisée  est  beaucoup  moins  nombreuse 
qu'on  ne  croit.  Quoiqu'il  soit  difficile  d'avancer  des  chiflfres 
précis,  il  n'existe  pas,  si  l'on  s'en  rapporte  aux  estimations 
compétentes,  plus  d'une  dizaine  d'avocats  gagnant  régulière- 
ment 100000  francs  par  an.  Celui  dont  l'intervention  à  la  barre 
fut  prisée  le  plus  haut,  au  cours  du  dernier  quart  de  siècle, 
atteignit  une  année,  dit-on,  230  000  francs  ;  mais  c'est  là  un 
chifiFre  tout  exceptionnel. 

Au-dessous  de  ceux-là,  il  s'en  trouve  une  quinzaine  dont  le 
cabinet  rapporte  de  50000  à  100000,  une  trentaine  qui  se  font 
de  30  000  à  50000  francs.  Parmi  lés  250  autres,  on  en  peut 
compter  60  qui  gagnent  de  10  000  à  30  00,0  francs,  tout  le  reste 
ne  passe  pas  10  000  francs  par  an. 

En  province,  sur  les  4000  inscrits  au  tableau  des  cours  et 
tribunaux,  dont  la  majorité,  bien  que  patentés,  ne  sont  que  des 
avocats  honoraires,  8  ou  10  en  quelques  grandes  villes  arrivent 
au  maximum  de  60  000  francs,  une  centaine  peut-être  réalisent 
10000  francs  d'honoraires,  et  la  masse  de  leurs  confrères  de- 
meurent bien  loin  de  ce  dernier  émolument.  Il  est  avéré,  malgré 
les  exagérations  qui  ont  cours  à  ce  sujet  dans  le  public,  que  le 
gain  de  l'avocat  notable  ou  inconnu  demeure  très  inférieur  à 
celui  du  médecin  ou  de  l'artiste  ;  mais  il  est  évident  aussi  que, 
dans  cette  profession  libérale  conmie  dans  les  autres,  l'écart  est 
beaucoup  plus  grand  de  nos  jours  entre  les  privilégiés  et  la 
foule  qu'il  n'était  au  moyen  âge  ou  sous  l'ancien  régime.  Le 
salaire  du  petit  groupe  proéminent  est  7  ou  8  fois  supérieur  à 
ce  qu'il  était  naguère,  tandis  que  le  salaire  commun  et  moyen 
a  seulement  doublé  ou  triplé.  Les  individus  s'y  espacent  donc 
sur  une  échelle  beaucoup  plus  longue  et  l'inégalité  de  leurs 
revenus  a  augmenté. 

Si  les  avocats  sont  moins  nombreux  que  jadis  et  s'il  y  a  plus 
d'avocats  sans  causes  que  de  médecins  sans  malades,  c'est  que 
l'effectif  des  plaideurs  s'est  beaucoup  réduit  dans  notre  siècle. 


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390 


REVUE   DES   DEUX   MONDES. 


Nous  sommes  infiniment  moins  processifs  que  nos  pères  et  no 
procès  durent  moins  longtemps.  C'est  un  goût  aboli. 

Le  Paris  de  1908  compte  51  avoués  d'appel  et  150  avoués 
de  première  instance  ;  en  y  joignant  les  60  avocats  au  Conseil 
d'État  et  à  la  Cour  de  Cassation,  nous  arrivons  au  total  de  261 
personnes  correspondant  aux  procureurs  de  l'ancien  régime; 
mais  le  Paris  de  1789  comptait  «  en  titre  d'office  »  400  procu- 
reurs au  Parlement  et  300  procureurs  au  Chatelet,  c'est-à-dire 
trois  fois  plus  que  le  nôtre  et,  ce  qui  est  effrayant  à  penser,  c'est 
que,  sans  parler  d'une  dizaine  d'entre  eux  qui  parvenaient  à 
réunir  ce  que  l'on  nommait  alors  ime  grande  fortune,  tous 
vivaient  dans  une  certaine  aisance. 

Mais  aussi  maints  procès  étaient  éternels;  ils  passaient,  du 
titulaire  qui  les  avait  entamés,  à  son  successeur,  souvent  même 
à  plusieurs  générations  de  successeurs.  Cela  s'appelait  des«  fonds 
d'études  »  et  entrait  en  forte  considération  dans  le  calcul  du 
prix  des  charges.  Une  bonne  saisie  réelle,  une  bonne  instance 
d'ordre,  une  contribution  bien  étoffée,  voilà  ce  qui,  dans  le 
cabinet  d'un  procureur  au  Parlement,  était  en  grande  estime. 
Entrer  dans  ces  dédales  de  la  chicane,  en  déblayer  les  sentes 
poudreuses,  en  parcourir  le  labyrinthe,  moins  pour  en  sortir 
que  pour  en  prolonger  les  sinuosités;  compliquer  par  des  inci- 
dens  les  formes  naturellement  ardues  et  multipliées,  tel  était 
l'art  dans  lequel  un  praticien  du  Palais  devait  exceller. 

N'eût-elle  fait  qu'alléger  la  procédure,  simplifier  l'ancienne 
cascade  des  juridictions  et  anéantir  ce  chaos  affligeant  des  lois 
antiques,  compilées  en  des  centaines  d'in-folio  par  les  com- 
mentateurs les  plus  bavards,  que  la  Révolution  de  1789  aurait 
conquis  un  titre  éternel  à  notre  reconnaissance. 

La  profusion  de  charges  artificielles,  que  l'ancienne  routine 
judiciaire  avait  engendrées,  en  était  venue  à  passer  pour  natu- 
relle aux  yeux  de  nos  pères  ;  si  naturelle  que  plusieurs  d'entre 
eux,  dans  le  premier  tiers  du  xix*  siècle,  regrettaient  la  dispa- 
rition de  ces  fonctions  inutiles  qui  donnaient  de  l'emploi  à  la 
classe  bourgeoise.  Berryer  le  père  remarquait  avec  mélancolie, 
au  milieu' du  règne  de  Louis-Philippe,  que  Sainte-Menehould, 
sa  patrie,  bien  que  sa  population  n'excédât  pas  3  000  âmes,  pos- 
sédait naguère  «  un  bailliage,  en  certain  cas  présidial  et  tribu- 
nal de  commerce,  une  maîtrise  des  Eaux-et-Forêts,  une  élection 
(pour  les  tailles),  un  tribunal  dit  des  Traites  foraines,  un  autre 


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LES    RICHES    DEPUIS    SEPT    CENTS    ANS.  391 

dit  du  Grenier  à  sel,  une  subdélégation  de  Tintendance  de 
Champagne,  une  direction  des  domaines  ;  c'étaient  autant  de 
carrières  ouvertes  à  nombre  de  familles.  La  ville  avait  été  rebâtie 
avec  assez  d'élégance  pour  loger  tous  ces  fonctionnaires.  Sur  la 
même  ligne  qu'eux  prospéraient  leurs  auxiliaires,  avocats,  no- 
taires, procureurs  et  greffiers.  Aujourd'hui  (en  1838)  un  seul 
tribunal,  composé  de  quatre  juges,  remplace  toutes  les  anciennes 
institutions.  On  conçoit  quel  désappointement  il  en  résulte, 
l'éducation  multipliant  tous  les  jours  les  capacités...  » 

A  ce  point  de  vue  très  particulier  du  gain  de  ceux  qui  en 
vivent  et  non  du  dommage  de  ceux  qui  en  souffrent,  il  n'est 
guère  d'abus  qui  ne  mérite  d'être  conservé.  A  Paris,  le  môme 
auteur  ne  retrouve  plus  «  l'afflux  tumultueux  des  parties  et  de 
leurs  sufi'ragans,  qui  s'y  agitaient  de  midi  à  deux  heures  chaque 
jour,  »  tandis  que  les  400  études  de  procureurs  vomissaient  des 
flots  de  «  significations  »  sur  le  banc  des  huissiers  au  Parlement, 
ni  cet  amas  confus  de  degrés  et  d'échoppes,  étagées  sur  les 
degrés  et  flanquées  de  bureaux  d'écrivains  régnant  tout  au  pour- 
tour de  l'ancienne  Cour  du  Mai,  Ces  tableaux,  si  animés  dans 
les  chants  du  Lutrin,  au  temps  où  le  Palais  était  la  halle  aux 
nouvelles  et  le  foyer  des  émotions  populaires,  ont  disparu  avec 
la  monarchie. 

Je  crois  que,  si  Ton  pouvait  comparer  la  somme  globale  que 
les  Français  dépensaient  à  plaider  les  uns  contre  les  autres 
avant  1789,  avec  celle  qu'ils  dépensent  aujourd'hui,  on  consta- 
terait une  réduction  sensible  en  faveur  du  temps  présent,  parce 
que  le  nombre  des  contestations  portées  devant  la  justice  est 
beaucoup  moindre.  Pourtant,  le  prix  de  chaque  plaidoyer,  pris 
isolément,  a  augmenté.  Il  n'y  a  plus  de  plaidoiries  ou  de  con- 
sultations à  5,  ni  même  à  15  francs,  comme  au  xvii®  siècle.  Le 
plus  modeste  stagiaire  débute  à  50  francs  et  reçoit  souvent  le 
triple. 

Chez  le  maître  hotiorablement  connu  et  classé,  les  honoraires 
vont  jusqu'à  2  000  francs  et  ne  descendent  jamais,  pour  un 
litige  futile,  au-dessous  de  300  ou  400  francs  ;  même  en  faveur 
de  cliens  permanens  tels  que  les  riches  sociétés  industrielles  ou 
financières,  aux  juelles  pourrait  s'appliquer,  en  matières  mobi- 
lières, le  vieux  dicton  de  nos  aïeux  sur  les  gros  propriétaires 
fonciers  de  leur  temps  :  «  Qui  a  beaucoup  de  terres  a  beaucoup 
de  procès.  »  Mais  ces  puissantes  collectivités,  comme  les  simples 


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392  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

citoyens,  s'arrangent  pour  en  avoir  le  moins  possible,  et  Ton 
serait  surpris  de  la  faible  somme  que  leurs  affaires  contentieuses 
procurent  annuellement  à  leurs  défenseurs  attitrés. 

La  statistique  judiciaire  n'est  pas  moins  probante  :  dans  la 
première  moitié  du  xix«  siècle,  le  nombre  des  affaires  portées 
chaque  année  devant  la  justice  de  paix  était  double  de  ce  qu'il 
est  depuis  dix  ans,  —  600  000  au  lieu  de  320  000.  —  S'il  avait 
baissé  de  moitié  depuis  1850  jusqu'à  la  loi  récente  étendant  la 
compétence  des  magistrats  cantonaux,  c'est  que  les  litiges  échap- 
paient en  partie  à  leur  juridiction,  par  suite  de  la  hausse  des 
prix,  pour  aller  devant  les  tribunaux  de  première  instance.  Ce- 
pendant, ni  ces  tribunaux,  ni  les  cours  d  appel,  —  que  cette 
même  hausse  des  prix  aurait  dû  doter  d'un  surcroit  de  besogne, 
—  ne  virent  augmenter  sensiblement  leurs  affaires.  Le  total  des 
appels  passa  de  lOSOOà  12200;  celui  des  instances  introduites 
devant  les  tribunaux  civils  passa  de  307  000  à  321  000  ;  accrois- 
sement égal  ou  même  inférieur  à  celui  de  la  population  française 
pendant  la  même  période. 

On  doit  en  conclure  que  les  tribunaux  n'auraient  certaine- 
ment pas  conservé  leurs  plaideurs  de  1850,  s'ils  n'avaient  vu 
venir  à  eux  une  bonne  partie  de  ces  280000  procès  qui,  infé- 
rieurs à  100  et  200  francs  en  1840-1850  et  supérieurs  à  ces 
sommes  en  1895-1905,  par  le  mouvement  ascensionnel  des  prix, 
étaient  du  ressort  des  juges  de  paix  et  vont  maintenant  tout 
droit  aux  juges  d'arrondissement. 

Seulement  ,ces  petites  causes  se  passent  du  ministère  de 
l'avocat  et,  dans  notre  bourgeoisie  débonnaire,  le  goût  du  papier 
timbré  s'en  va,  l'âpreté  procédurière  de  nos  aïeux  s'atténue  et  se 
perd.  Depuis  vingt-cinq  ans,  l'effectif  des  avoués  a  diminué  de 
12  pour^  100  et  celui  des  huissiers  de  17  pour  100.  Les 
4  900  huissiers  restant  ont  bien  de  la  peine  à  vivre,  tandis  que 
25  000  trouvaient  moyen  de  subsister  sous  Louis  XIV. 

V**  G.  d'Avenel. 


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l^Wi^T^'' 


L'ŒUVRE  DE  GEVAERT 


Le  savant  musicien  auquel  nous  devons  la  Musique  dans 
r Antiquité,  les  commentaires  des  Problèmes  musicaux  d'Aristote, 
les  Origines  du  chant  liturgique,  la  Mélopée  atitique  dans  le 
chant  de  l'Église  latine,  les  deux  livres  sur  1  orchestre  moderne  : 
Nouveau  traité  d'instrumentation.  Cours  méthodique  d! orchestra- 
tion, et  quantité  de  travaux  intéressant  notre  art  dans  le  passé 
et  dans  le  présent,  l'illustre  directeur  du  Conservatoire  royal  de 
Bruxelles,  F. -A.  Gevaert,  vient  de  couronner  son  œuvre  en 
publiant  un  Traité  d^ harmonie  théorique  et  pratique,  méticuleux 
inventaire  des  ressources  de  la  polyphonie,  analyse  approfondie 
de  ces  ressources,  vaste  synthèse  qui  comprend  vingt- quatre 
siècles,  de  Platon  jusqu'à  nous.  Si,  après  ce  traité  d'harmonie, 
l'auteur  nous  donnait  encore  un  Traité  de  Contrepoint  et  de 
Fugue,  sans  autre  guide  que  Gevaert,  sans  autre  bibliothèque 
que  la  collection  de  ses  ouvrages,  nos  futurs  compositeurs 
pourraient  acquérir  la  plus  juste  et  la  plus  complète  connais- 
sance de  la  technique  et  de  l'histoire  de  leur  art.  Mais  un  travail 
de  ce  genre  n'est  point  dans  son  programme,  étant  donné  les 
excellentes  publications  sur  le  contrepoint  et  la  fugue  parues 
ces  dernières  années,  l'inutilité  d'un  nouveau  travail  sur  un  sujet 
aussi  exploité,  et  l'horreur  du  maitre  belge  pour  la  banalité  des 
chemins  battus.  Combien  plus  précieuse  nous  serait  une  nou- 
velle édition  de  la  Musique  dans  C Antiquité Ihd.  première,  depuis 
longtemps  épuisée,  date  de  1875  et,  depuis  lors,  que  de  documens 
nouveaux,  que  de  trouvailles!  La  maigre  collection  des  mélodies 
grecques  conservées  dans  leur  notation  propre,  —  le  chant  gré- 


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394  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

gorien  nous  en  a  conservé  un  grand  nombre,  maïs  avec  une  noi 
velle  notation  et  d'autres  paroles,  —  cette  collection  était  restéi 
telle  depuis  trois  siècles,  lorsqu'en  moins  de  vingt-cinq  ans, 
elle  s'est  trouvée  presque  doublée  :  en  Asie  Mineure,  on  découvre 
une  chanson  gravée  sur  un  monument  funéraire  ;  à  Vienne,  un 
papyrus  contenant  des  morceaux  d'un  chœur  d'Euripide;  à 
Delphes,  l'hymne  à  Apollon  et  d'autres  fragmens  d'assez  grande 
importance. 

Si,  malgré  ces  découvertes,  la  collection  reste  malheureuse- 
ment encore  fort  pauvre,  nombreux  sont  les  écrits  des  philo- 
sophes et  des  historiens  qui  peuvent  nous  éclairer  sur  ce  passé 
lointain  :  Élémens  harmoniques  et  rythmiques  d'Aristoxène, 
Introduction  et  Monocorde  d'Euclide,  Introduction  musicale 
d'Alypius,  Harmoniques  de  Claude  Ptolémée,  Problèmes  d'Aris- 
tote,  et  enfin  un  ouvrage  de  haute  valeur  :  le  Dialogue  de 
Plutarque,  dont  la  première  partie  reproduit  un  ouvrage 
d'Héraclide  du  Pont  écrit  au  iv«  siècle  avant  notre  ère. 

La  Musique  dans  t Antiquité  nous  initie  tout  d'abord  à  la  nota- 
tion grecque,  notation  par  lettres  ou  signes  alphabétiques  dont 
nous  n'avons  pas,  d'ailleurs,  perdu  toute  tradition,  car  aujour- 
d'hui encore  pour  les  compositeurs  allemands.  A,  B,  C,  D,  E,  F,  G 
signifient  la,  si,  do,  ré,  mi,  fa,  sol,  etc.;  voici  par  exemple 
comment  se  présente  à  nos  yeux  la  chanson  découverte  sur  le 
monument  de  Tralles  (Asie  Mineure)  : 

C  Z      Z   KIZ     I      KIZ       I K     0  C  0  * 

'0-cov     Çr,;  cpat — vou  'jjirjSèv  6 — \(oç  q\)  ^u-'itou,   etc. 

Les  points  indiquent  les  temps  forts  de  la  mesure:  un  trait 
horizontal,  les  longues  de  deux  temps  ;  deux  traits  à  angle  droit, 
celles  de  trois  temps.  A  sept  lettres  par  octave  de  la  gamme  dia- 
tonique, vingt  et  une  lettres  représentent  trois  octaves,  c'est-à- 
dire  l'étendue  moyenne  de  la  voix  humaine  depuis  le  grave  de  la 
basse  jusqu'à  Taigu  du  soprano,  immuables  limites  dans  leS' 
quelles  gravite  le  chœur  antique,  celui  de  Palestrina,  celui  de 
Bach  et  le  nôtre  (depuis  Pindare,  nos  larynx  n'ont  point 
changé). 

Alors  la  musique  vocale  était  homophone,  la  polyphonie 
vocale  insoupçonnée  ;  le  chœur  ne  chantait  jamais  qu'à  l'unisson 
ou  à  l'octave;  et  il  ne  chantera  jamais  autrement  pendant  des 


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LŒDVRE   DE   GEVAERT. 


c9d 


siècles  et  des  siècles,  jusqu'à  Guy  d'Arezzo.  Un  peu  plus  avancée 
la  musique  instrumentale,  celle  des  instrumens  à  cordes  surtout, 
dont  le  mode  d'accord  avait  fait  découvrir  les  trois  consonances 
primitives  (octave,  quinte  et  quarte)  et,  d'après  les  différentes 
dispositions  de  ces  consonances,  les  cinq  premières  échelles  de  la 
tonalité. 

En  ce  temps-là,  qui  disait  poète^  disait  musicien;  vers  et 
musique  naissaient  du  même  cerveau  ;  ni  Eschyle,  ni  Sophocle, 
ni  Euripide,  n'auraient  jamais  soupçonné  la  possibilité  d'un  litté- 
teur  et  d'un  musicien  collaborant  à  la  même  œuvre.  Pour  eux, 
littérature  et  composition,  c'étaient  les  deux  ailes  d'une  même 
façade,  symétriquement  disposées  par  le  même  architecte.  Par- 
fois même,  c'était  par  1'  «  aile  »  musicale  que  commençait  la 
construction.  En  examinant  dans  certaines  fantaisies  rythmiques 
de  Pindare  la  coupe  irrégulière  du  vers,  ne  semble-t-il  pas  qu'il 
ait  dû  écrire  sa  musique  tout  d'abord,  puis  s'efforcer  de  faire 
coïncider  les  mots  avec  la  ligne  mélodique  ?  Le  dédoublement  des 
fonctions  du  poète-musicien  ne  se  fera  que  trois  ou  quatre  cents 
ans  plus  tard  et  non  pas  au  pied  du  Parnasse  ou  du  Pinde, 
mais  sur  les  bords  du  Tibre,  quand  Rome  ayant  conquis  le  ter- 
ritoire de  la  Grèce,  le  génie  de  la  Grèce  à  son  tour  se  sera  em- 
paré de  l'âme  latine.  Alors  les  poètes  commenceront  à  s'adres- 
ser à  des  compositeurs  pour  la  musique  de  leurs  pièces  :  Plante, 
Térence  et  leurs  successeurs. 

C'est  du  Palatin  désormais  que  rayonne  le  flambeau  du 
monde  ;  la  nuit  s'est  faite  sur  la  patrie  d'Homère  ;  l'Agora  est 
déserte;  les  murs  du  Parthénon  ne  renvoient  plus  l'écho  des 
blanches  théories;  pillées  les  richesses  du  temple  :  plus  de 
théâtres,  de  concerts,  de  chants,  de  danses  ;  poètes  et  philosophes, 
peintres  et  sculpteurs,  acteurs  et  mimes,  tous  ont  émigré.  Cicé- 
ron  se  plaint  de  l'envahissement  du  Forum  par  ces  bandes  exo- 
tiques qui  finissent  par  corrompre  la  pureté  de  la  langue.  Dans 
les  rues  de  Rome,  au  théâtre,  au  cirque,  dans  les  écoles,  on 
parle  plus  grec  que  latin;  dans  le  monde  élégant,  sous  Tinfluence 
des  citharistes  et  desaulètes  de  Phrygie  ou  de  Béotie,  c'est  à  qui 
travaillera  la  lyre,  la  tibia,  la  trompette,  l'orgue  même. 

Sur  le  théâtre  de  Naples,  Néron  chante  en  grec  un  Nome 
citharodique  :  «  Vers  la  fin  de  sa  vie,  il  avait  fait  vœu,  si 
l'empire  lui  restait,  de  paraître  aux  jeux  destinés  à  célébrer  sa 
victoire,  d'y  jouer  de  l'orgue,  de  la  flûte,  de  la  cornemuse,  et 


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^ry^mr 


•^96  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

d'y  représenter  en  pantomime  le  Tumus  de  Virgile.  »  (Suétone.) 

V Histoire  de  la  musique  dans  t Antiquité  s'arrête  au  seuil  du 
IV®  siècle  :  l'Empire  s'effrite,  les  barbares  menacent  les  frontières  : 
la  chute  du  paganisme  s'accélère,  les  dieux  s'en  vont,  les  Césars 
embrassent  le  catholicisme,  Rome  n'est  plus  dans  Rome,  mais 
à  Byzance. 

Avant  d'étudier  la  Mélopée  antique  dans  le  chant  de  r Église 
latine,  qui  continue  VBistoire  de  la  musique  dans  C Antiquité ^ 
avant  de  quitter  les  pays  de  langue  grecque,  il  faut,  si  l'on  veut 
se  faire  quelque  idée  des  connaissances  d'alors,  feuilleter  les 
Problèmes  6^'Âristote,  recueil  d'aphorismes  tantôt  interrogatifs, 
tantôt  affirmatifs,  d'une  justesse  d'observation,  en  même  temps 
que  d'un  modernisme  bien  faits  pour  surprendre.  Beaucoup  de 
lacunes,  hélas!  Des  livres  entiers  disparus  ;  mais  que  de  précieux 
documens  dans  les  pages  qui  sont  venues  jusqu'à  nous  ! 

Je  cite  au  hasard  : 

«  Pourquoi  la  plupart  des  chanteurs,  lorsqu'ils  faussent, 
détonnent-ils  dans  la  direction  de  l'aigu  ?  » 

«Pourquoi  l'octave  est-elle  la  plus  belle  des  consonances? 
Pourquoi  se  chante-t-elle  en  série  continue,  ce  qui  ne  se  fait  pour 
aucune  autre  consonance  ?)> 

«  Pourquoi  la  quinte  et  la  quarte  ne  se  chantent-elles  pas  en 
série  continue  ?  » 

«  Pourquoi  l'octave  parait-elle  un  simple  unisson  quand  les 
enfans  et  les  femmes  mêlent  leurs  voix  au  chœur  des  hommes  ? 
Pourquoi  même  illusion  entre  deux  flûtes  jouant  à  l'octave  ?» 

«  Toute  corde  coupée  en  deux  parties  égales  donne  l'octave 
supérieure  ;  de  même  une  flûte  forée  en  son  milieu.  » 

«  La  quinte  grave  d'un  son  donné  s'obtient  en  prenant  une 
fois  et  demie  la  longueur  du  corps  sonore;  la  quarte,  une  fois 
et  un  tiers.  » 

a  Ou\Tez  un  de  nos  traités  modernes  d'acoustique,  d'harmonie 
ou  d'orchestration,  vous  y  verrez  ces  questions  expliquées  et 
commentées  comme  le  faisait  Aristote  à  ses  disciples,  il  y  a  plus 
de  deux  mille  ans.  »  Citons  encore  : 

«  On  a  plus  de  plaisir  à  écouter  une  mélodie  déjà  entendue 
qu'une  cantilène  nouvelle.  »  Vérité  d'hier,  d'aujourd'hui,  de 
demain...  Mais  recueillons-nous  maintenant  et  prêtons  une 
oreille  attentive  à  l'exposé  du  problème  suivant,  d'un  rare 
intérêt  historique  : 


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l'œuvre  de  gevaert.  397 

«  Pourquoi,  si  la  voix  humaine  possède  un  charme  particu- 
lier, devient-elle  moins  agréable  qu'un  instrument  à  cordes  ou 
à  vent,  qpiand  elle  chante  sans  paroles  (quand  elle  vocalise)  ?  » 

Quelle  révélation  dans  ces  lignes  !  Quelle  lueur  tout  à  coup 
projetée  sur  Tobscure  question  de  la  valeur  des  exécutans  à 
Athènes!  Ainsi  donc,  c'est  Aristote  lui-même  qui  nous  apprend, 
le  plus  inconsciemment  du  monde,  que  les  artistes  de  l'Hellade 
étaient  inhabiles  à  lier  le  son,  à  le  soutenir,  à  le  développer 
phonétiquement.  Il  leur  fallait  la  syllabe^  le  mo/,  quelque  chose 
de  plus  sûr,  de  plus  ferme  que  le  son,  un  appui,  un  secours,  la 
perche  à  saisir  quand  on  perd  pied,  la  consonne  qu'on  tient  entre 
les  dents,  qu'on  peut  mordre;  avant  tout  \îi phrase  littéraire^  la 
parole. 

Cette  nécessité,  ou  plutôt  cet  idéal,  nous  allons  le  retrouver 
dans  les  célèbres  pièces  de  provenance  grecque  recueillies  par 
rÉglise  latine,  toutes  syllabiques:  Te  Deum,  Lauda  Sion,  Vent 
Creator,  Victimas  Paschali,  etc.  Et  s'il  est  permis  de  rappro- 
cher deux  anneaux  de  la  chaîne  immense  du  développement  de 
notre  art,  anneaux  des  plus  éloignés,  nous  le  retrouvons  bien 
plus  sensiblement  encore  dans  le  concept  de  l'Opéra  moderne, . 
dans  la  Tétralogie,  dans  la  plupart  des  ouvrages  récens.  De  plus 
en  plus  nous  y  tendons,  non  seulement  en  cherchant  comme 
jadis  à  confondre  musique  et  poésie,  mais  en  marquant  chaque 
jour  plus  d'éloigné  ment  pour  les  élémens  de  pure  technique 
vocale.  Rares  se  font  les  virtuoses,  tombée  en  discrédit  la  voca- 
lise; on  l'a  chassée  de  la  scène,  on  la  pratique  de  moins  en 
moins  à  l'école;  ainsi  la  souplesse  se  perd,  la  justesse  s'estompe, 
la  longévité  de  la  voix  dimiiTue  ;  il  ne  nous  restera  plus  bientôt 
qu'à  faire  parler  nos  chanteurs  et  chanter  notre  orchestre. 

Cette  décadence  technique,  Gevaert  la  constate  non  sans 
amertume  dans  ses  commentaires  des  Problèmes  d Aristote, 
étude  qui  trahit  une  profonde  connaissance  des  doctrines  de  la 
science  et  de  l'art  des  Péripatéticiens,  qui  pénètre  l'âme  grec- 
que dans  ses  replis  les  plus  secrets  et  nous  la  révèle  avec  une 
abondance  de  documens,  une  précision,  une  clarté  sans  pareilles: 
«  En  somme,  l'Hellène  semble  avoir  cherché  dans  l'audition 
musicale  une  jouissance  d'ordre  intellectuel,  faisant  consister 
son  plaisir  esthétique  à  comprendre  pleinement  l'idée  du  com- 
positeur, à  en  suivre  le  développement,  à  constater  la  justesse 
de   l'accent  et   le   mouvement    caractéristique    du   sentiment 


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398  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

exprimé.  L'élite  des  connaisseurs  était  seule   reconnue  comp 
tente  pour  se  prononcer  sur  le  mérite  des  productions  lyrique» 
«  Ils  écoutaient  en  silence  jusqu'au  bout,  dit  Platon,  ayant  à  l 
main  une  baguette  qui  suffisait  à  tenir  eii  respect  les  enfans, 
leurs  précepteurs  et  tout  le  peuple.  »  Bel  exemple  de  discipline 
qui  ne  pouvait  durer;  Platon  n'était  pas  mort  qu'au  mépris  des 
baguettes,  le  peuple  ne  se  gênait  déjà  plus  guère  pour  manifes- 
ter (|uand  l'envie  lui  en  prenait. 

Evidemment,  bien  des  points  restent  obscurs  dans  ce  lointain 
passé,  soit  que  les  écrits  du  temps  les  aient  laissés  dans  l'ombre» 
soit  que  nous  ayons  perdu  ceux  qui  nous  eussent  éclairés  : 

—  Quelles  sont  les  origines  scientifiques  de  notre  art?  (Com- 
ment a  commencé  la  musique,  vocalement  ou  instrumentale- 
ment?  Par  un  cri  de  douleur,  par  un  appel,  une  prière?  Mais 
qui  dit  chant  dit  tonalité ,  et  d'où  la  tonalité  aurait-elle  pu  naître 
sinon  de  l'accord  de  la  lyre  ou  des  harmoniques  du  roseau? 

—  Pourquoi  l'antiquité  professe-t-elle  une  sorte  de  dédain 
pour  «  le  plus  beau,  le  plus  souple,  le  plus  expressif»  des 
organes  musicaux,  la  voix  de  femme?  Elle  la  relègue  au  gyné- 
cée, ne  demandant  les  efi'ets  de  puissance  ou  d'émotion  qu'aux 
poumons  masculins.  Au  théâtre,  c'est  un  ténor  qui  tour  à  tour 
représente  Hélène  ou  Iphigénie,  Phèdre  ou  Alceste... 

Que  d'autres  points  d'interrogation  encore  !  Mais  que  le  regret 
de  ce  qui  nous  échappe  ne  nous  rende  point  indifférens  au  bien 
qui  nous  arrive.  Ce  bien  est  inestimable  :  ce  sont  des  richesses 
inattendues  qui  s'offrent  à  nous,  et  il  est  difficile  de  comprendre 
Tindifférence  relative  de  la  critique  en  face  des  commentaires  de 
Gevaert  sur  les  Problèmes  d'Aristote;  je  me  contenterai  de 
signaler  l'Appendice  qui  traite  des  genres,  tons  et  modes  de 
l'époque  préaristoxénienne,  exposés  et  analysés  à  l'aide  de  l'écri- 
ture musicale  du  temps,  vraie  merveille  de  divination  et  de 
clair  savoir,  intéressant  non  moins  philologues  que  musiciens, 
littérateurs  que  compositeurs. 

La  Mélopée  antique  dans  le  chant  de  H Église  latine  débute 
par  une  discussion  sur  le  qualificatif  grégorien  attribué  à 
l'Antiphonaire,  c'est-à-dire  à  la  collection  des  mélodies  anciennes 
recueillies  par  le  Christianisme  (1). 

(1)  Cette  discussion,  d'abord  tout  historique,  entre  Gevaert  et  les  BénédicUns 
s'est  aggravée  bientôt  en  déviant  et  s'en  attaquant  à  l'art  lui-même.  A  droite,  avec 


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L  ŒUVRE'  DE    GEVAERT. 


399 


«  Le  travail  de  compilation  et  de  composition  des  chants 
liturgiques,  attribué  traditionnellement  à  saint  Grégoire  le 
Grand,  fut  en  réalité  Tœuvre  des  papes  hellènes  de  la  fin  du 
vu*  siècle  au  commencement  du  vni«  ;  c'est  le  pape  Serge  I«' 
(687-701),  musicien  distingué,  qui  en  est  le  principal  inspira- 
teur. L'Antiphonaire  a  reçu  sa  forme  définitive  entre  Tavènement 
de  Léon  II  (682)  et  celui  de  Grégoire  II  (718).  Quant  à  saint  Gré- 
goire, il  ne  s'est  jamais  occupé  de  musique  que  pour  défendre 
l'exécution  du  chant  au  clergé  séculier.  » 

Dès  le  milieu  du  iv«  siècle,  avec  la  Cour  et  l'aristocratie,  les 
artistes  d'origine  hellénique,  instrumentistes  ou  chanteurs,  com- 
positeurs ou  littérateurs,  ont  émigré  à  Constantinople.  A  dater 
de  350,  les  peuples  d'Italie,  d'Espagne,  de  Gaule,  de  Germanie, 
ne  chantent  plus  qu'en  latin  ;  d'autre  part,  la  notation  musicale 
au  moyen  des  signes  de  l'alphabet  grec,  généralement  com- 
prise encore  sous  Constantin,  tombe  peu  après  en  désuétude  tant 
en  Orient  qu'en  Occident,  de  sorte  que  la  «  transmission  des 
œuvres  musicales  ne  se  fait  plus  que  de  maître  à  disciple  et  à 
l'aide  de  la  seule  mémoire.  »  Quel  siècle  étonnant  par  ses  con- 
trastes !  A  Milan,  saint  Ambroise  et  saint  Augustin  préchant  la 
doctrine  du  Christ;  àByzance,  l'empereur  Julien  essayant  d'inau- 
gurer un  nouveau  paganisme  par  le  rajeunissement  des  sym- 
boles de  l'ancien  ;  à  Rome,  une  société  à  demi  chrétienne,  fort 
tolérante,  de  mœurs  assez  légères  ;  des  luttes  politiques  et  reli- 
gieuses, l'hérésie  d'Arius...  et  c'est  à  ce  moment  que  commence 
pour  nous  l'histoire  de  l'Antiphonaire.  Çà  et  là  se  recueillent 
pieusement  les  plus  caractéristiques,  les  plus  populaires  des 
vieilles  cantilènes  ;  aux  textes  grecs,  on  substitue  du  latin  ;  les 
mots  changent,  l'esprit  reste,  c'est-à-dire  la  musique.  Saint 
Ambroise  et  saint  Augustin  composent  les  paroles  du  Te  Deum 
sur  la  vénérable  mélopée  dorienne,  l'immortelle  action  de  grâces 
que  la  légende  fait  dater  du  soir  de  Salamine  et  qu'on  entendait 
à  Rome  les  grands  jours  de  triomphe.  Sur  les  mélodies  des 

Geraert,  se  sont  rangés  tons  ceux  qui  savent  la  musique  ;  à  gauclie,  les  Néo-Soles- 
miens  qui,  ne  la  sachant  guère,  voulaient  nous  l'apprendre.  Leur  Paléographie  qui 
ayait  si  bien  commencé  finit  en  cours  d'aquarelle  professé  par  des  aveugles.  Gar- 
dons-nous en  tout  cas  de  confondre  Néo-Solesmiens  et  Bénédictins  :  félicitons  le 
vénérable  abbé  de  Saint-Wandrille,  consciencieux  et  modeste  archiviste,  le  docte 
Bénédictin  Dom  Pothier  d'avoir  triomphé  de  tous  les  obstacles  et  pu  terminer 
enfin  le  grand  travail  heureusement  à  lui  confié  par  Pie  X,  l'édition  définitive  du 
Graduait  Romanum, 


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400  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

hymnes  païennes  à  la  Muse,  à  Hélios  se  chantent  les  hymnes 
chrétiennes  VeniRedemptor  gentium,  jE terne  rerum  conditor.  Ei 
en  même  temps  que  saint  Ambroise  et  saint  Augustin,  en  Syrie 
saint  Ephrem,  en  Gappadoce  saint  Grégoire  de  Nazianze,  à 
Poitiers  saint  Hilaire  travaillent  avec  ardeur  à  cette  vaste  entre- 
prise d'adoption  et  de  transformation  de  Tart  païen  (1). 

On  l'a  dit  ailleurs:  il  y  a  deux  courans  opposés  dans  l'Anti- 
phonaire,  l'un  venant  de  Grèce,  l'autre  de  Judée;  et  en  vérité 
l'hymnodie  d'origine  hellénique,  si  simple^  si  carrée,  semble 
parfois  protester  contre  ces  arabesques,  ces  enguirlandemens, 
tout  cet  art  décoratif  dont  on  peut  constater  la  provenance 
en  écoutant  l'improvisation  du  chantre  à  la  synagogue,  les  jours 
de  mariage,  improvisation  qui  n'est  point  libre,  mais  qui  s'ap- 
puie sur  trois  ou  quatre  formules,  tout  comme  nos  Antiennes. 

De  la  musique  des  cultes  de  l'Asie  Mineure  qui,  vers  la  fin 
du  n«  siècle,  envahissaient  l'Occident,  nous  ne  savons  rien; 
l'influence  de  l'art  hébraïque,  nous  l'ignorons  absolument.  Deux 
seuls  documens  :  «  Lorsque  vous  vous  assemblez,  quelqu'un 
a-t-il  un  cantique...  »  (Saint  Paul  aux  Corinthiens.)  «  Que  la 
parole  du  Christ  habite  en  vous,  vous  instruisant,  vous  exhor- 
tant les  uns  les  autres  par  des  psaumes,  par  des  hymnes,  et  des 
cantiques  spirituels...  »  (Saint  Paul  aux  Colossiens.)  Et  c'est 
tout.  Bien  entendu.  Cantique  n'a  point  ici  le  sens. que  nous 
attribuons  à  ces  veules  refrains  de  chansons  1830  (échos  de 
café-concert  pour  la  plupart)  introduits  on  ne  sait  ni  pourquoi 
ni  comment  dans  nos  églises  françaises,  antiliturgiques  au  pre- 
mier chef.  Dans  la  pensée  de  saint  Paul,  cantique  signifie  solo 
vocalisé  k  la  façon  de  nos  antiennes,  de  nos  alléluia.  De  plus, 
ce  qui  se  laisse  deviner  dans  le  texte  de  l'Apôtre,  ce  qu'à  défaut 
de  documens  nous  affirment  toutes  les  traditions  asiatiques, 
c'est  la  supériorité  de  la  technique  des  chanteurs  orientaux  sur 
celle  des  Grecs,  assez  maladroits  en  gymnastique  vocale,  à  en 
croire  Aristote  d'après  ce  que  nous  avons  vu  plus  haut. 

Serait-ce  en  souvenir  du  culte  de  David  et  de  Salomon  que 
l'Église  latine  a  admis  la  Vocalise  sémitique  à  côté  du  Sylla- 

(1)  C'est  dans  la  capitale  et  dans  les  campagnes  que  le  paganisme  résiste  le 
plus  longtemps.  Les  vieux  aristocrates  romains,  restés  le  plus  obstinément  atta- 
chés au  culte  national,  disparurent  après  le  siège  de  546,  emmenés  en  captivité  par 
Totila;  quant  aux  populations  rurales,  elles  ne  devinrent  pas  chrétiennes  avant 
le  VII*  siècle.  (Gevaert.) 


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l'œuvre  de  gevaert.  401 

bisme  grec?  Serait-ce  tout  simplement  pour  imposer  à  un  plus 
nombreux  auditoire  la  parole  sainte,  faire  percevoir  à  plus 
grande  distance  les  textes  tirés  des  Psaumes,  des  Actes  des 
martyrs,  de  la  Vie  des  saints,  les  antiennes  propres  à  chaque 
fête,  changeant  chaque  dimanche? 

La  parole  que  les-  plus  solides  poumons  de  prédicateur  ne 
sauraient  porter  à  plus  de  quarante  mètres,  se  comprend  dis- 
tinctement à  cent  et  plus,  quand  elle  est  psalmodiée  par  une 
voix  d'enfant.  Dans  toutes  les  religions,  les  formes  musicales  se 
sont  développées  d'après  une  évolution  en  rapport  avec  les  pro- 
portions architecturales  des  édifices. 

Gardons-nous  de  croire  que  l'Antiphonaire,  définitivement 
constitué  vers  690  ou  700,  ne  contienne  que  d'anciennes  mélo- 
pées; à  mesure  que  pour  la  religion  nouvelle  grandissait  la 
liberté,  pour  les  cérémonies  nouvelles  du  culte,  il  fallait  un 
répertoire  musical  plus  considérable.  Â  qui  attribuer  tant  de 
charmantes  pièces  originales?  A  qui  les  offices  de  l'A  vent  et  de 
Noël,  d'une  suavité  jusqu'alors  inconnue?  Chose  curieuse  :  alors 
que  nous  pouvons  nommer  quantité  de  poètes  de  l'Hymnodie 
catholique,  nous  ne  connaissons  pas  un  seul  nom  de  mu- 
sicien ! 

Avec  ses  cantilènes  en  modes  dorien,  éolien  ou  hypodorien, 
ionien  ou  hypophrygien  et  hypolydien  (l'Église  chrétienne  ré- 
pudie le  phrygien  comme  trop  «  passionné,  »  et  le  mixolydien 
comme  «  trop  théâtral  »),  avec  son  vocabulaire,  sa  grammaire 
et  sa  syntaxe,  l'antique  Homophonie  liturgique  régnera  encore 
trois  cents  ans,  jusqu'à  Guy  d'Arezzo.  Puis  survient  la  révo- 
lution, c'est-à-dire  la  Polyphonie  :  deux  voix  vont  chanter  en 
même  temps  deux  parties  différentes,  puis  trois,  puis  quatre,  etc., 
et  cette  polyphonie  encore  gréco- romaine  de  tonalité  ne  finira 
guère  qu'avec  le  xvi*  siècle,  à  la  mort  de  Palestrina,  à  la  nais- 
sance du  drame  en  musique.  Et  alors  seconde  révolution, 
celle-ci  radicale  :  les  modes  antiques  sont  absorbés  par  la  tona- 
lité moderne,  la  gamme  nouvelle. 

Je  me  suis  efforcé  d'esquisser  à  grands  traits  les  profils  de 
l'œuvre  historique  de  Gevaert,  la  plus  forte,  la  plus  attachante 
qui,  dans  l'espèce,  ait  été  produite  en  langue  française.  Quand 
on  parcourt  ces  pages  si  documentées  sur  les  grands  tragiques, 
sur  la  comédie  d'Aristophane,  sur  le  chant  choral,  la  monodie 
ou  la  danse,  on  croit  lire  un  roman  ;  nous  vivons  à  Mitylène,  à 

TOMB  ZLVII.   —  1908.  26 


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402  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Samos,  à  Thèbes  ;  nous  courons  les  rues  d'Athènes  à  la  Sc 
de  Platon  ou  d'Âristote.  Plus  tard,  dans  la  Mélopée  antiq, 
lorsque  Tauteur  nous    montre,  fondant  sur  Rome,  une  séi 
de  calamités,   de    bouleversemens,  de   cataclysmes  tels  qk 
saint    Grégoire  y  voit  les  symptômes  de  la   décrépitude  d 
monde,   certaines  conclusions   de   chapitre,  par    leur  émou 
vante  simplicité,  nous  font  chercher  inconsciemment,  au  vers 
du    feuillet,    la    signature    de   quelque    maître    écrivain    d 
xvii*  siècle. 

Après  le  littérateur,  parlons  du  musicien  :  Tun  complet 
Tautre. 

Envisager    un  dessin  musical  polyphonique  de  gauche 
droite,  c'est  le  propre  du  Conlrepoini ;  de  bas  en  haut,  celui  d 
VHarmonie. 

Le  Contrepoint  nous  apprend  à  diriger  per  angusta  plusieur 
voix  vers  un  même  point  sans  heurt,  sans  entraves  ni  arrêtî 
doucement,  élégamment.  VHarmonie  surveille  la  rectitude  de 
lignes  formées  par  le  groupe  en  marche  ;  elle  prend  des  «  instan 
tanés  »  et  enregistre. 

Le  Traité  (Tharmonie  récemment  publié  aurait  pu  paraître 
en  marge  et  en  appendice  des  quatre  admirables  volumes  dont 
nous  venons  de  parler.  Il  est  en  quelque  sorte  le  commentaire, 
l'application  des  théories  de  notre  art  depuis  Terpandre  jusqu'à 
nous. 

Les  ouvrages  qui  traitaient  de  la  question  ne  s'occupaient 
guère  que  du  présent,  jugeant  superflu  tout  pèlerinage  vers  les 
sources  du  fleuve  :  or  si,  pour  parler  français,  il  faut  apprendra 
le  latin,  si,  pour  devenir  légiste,  il  faut  étudier  le  Droit  romain, 
comment  acquérir  la  pureté  de  style  harmonique  en  restant 
dans  l'ignorance  des  origines  mêmes  de  l'harmonie  ? 

Gevaert  conmience  par  expliquer  la  constitution  des  sons  : 
leur  intensité,  qui  provient  de  l'amplitude  des  ondes  sonores; 
leur  timbre j  qui  résulte  de  la  forme  des  vibrations;  leur 
hauteur  qui  dépend  du  nombre  de  ces  mêmes  vibrations.  Puis, 
ayant  à  définir  les  deux  termes  de  la  polyphonie  consonance 
et  dissonance^  s'emparant  de  la  théorie  de  Platon  («  c'est  la 
consonance  qui  a  créé  l'ordre  et  la  lumière  dans  le  chaos  des 
sons  de  la  nature  »),  il  la  formule  ainsi  à  notre  usage  :  «  La 
consonance  est  Timpression  qui  se  produit  lorsque  deux  sons  âodis 


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l'œuyrb  de  geyaert.  403 

en  même  temps  se  mélangent  plus  ou  moins  complètement.  » 

Sous  une  forme  plus  sèche,  nous  disons  à  Paris  que  <(  la 
consonance,  ne  résultant  pas  du  choc  de  deux  notes,  donne  plus 
ou  moins  l'idée  de  repos  ;  la  dissonance  au  contraire,  résultant 
du  choc  de  deux  notes,  donne  toujours  Tidée  de  mouvement,  n 
Le  son  heurté  recule  :  donc  pour  lui,  pas  de  repos. 

Partant  de  Toctave  qui,  suivant  Ptolémée,  renferme  toute 
musique,  puis  de  la  quinte,  vraie  génératrice  de  l'échelle  musicale 
et  ensuite  de  la  spirale  des  quintes,  Gevaert  étudie  le  diatonique 
dans  la  musicpie  homophone,  les  sept  types  d'octaves,  les  six 
échelles  modales  des  Grecs,  restées  en  usage  jusqu'à  ce  jour 
non  seulement  dans  le  chant  de  TÉglise  latine,  mais  dans  la 
musique  de  la  plupart  des. peuples  d'ancienne  civilisation;  et  il 
nous  cite  à  côté  d'hymnes  grecques  et  ambrosiennes,  des  chan- 
sons slaves,  écossaises,  Scandinaves,  flamandes,  des  psaumes  de 
la  Réforme  française,  des  chorals  luthériens,  des  chants  juifs 
du  rite  espagnol,  des  fragmens  de  musique  instrumentale  des  u^ 
et  III*  siècles,  etc. 

«  On  serait  dans  l'erreur,  ajpute-t-il,  en  supposant  que  la 
musique  homophone  était  toujours  strictement  un  unisson. 
Déjà  les  fondateurs  mythiques  de  l'art  grec  pratiquaient  une 
harmonie  rudimentaire  en  ajoutant  uue  partie  d'accompagne- 
ment au  dessin  mélodique,  partie  placée  à  Caigu  et  ne  produi- 
sant avec  celle-ci  que  des  intervalles  de  deux  sons.  »  Dans  nos 
pays  d'Occident,  on  commence  à  rencontrer  dès  le  x«  siècle  les 
embryons  d'accompagnemens  à  la  basse. 

Trois  périodes  dans  Thistoire  de  la  polyphonie  du  moyen 
âge: 

Celle  de  Vorganum,  chants  liturgiques  aw-ûfewow^  desquels  on 
ajoute  une  partie  vocale,  soit  en  répétant  continuellement  la 
fondamentale,  soit  en  reproduisant  le  dessin  mélodique  à  la 
quarte  ou  à  la  quinte  (x®  et  xi®  siècles  :  hommes  célèbres, 
Hucbald,  Guy  d'Arezzo). 

Celle  du  déchanta  compositions  ecclésiastiques  et  profanes  à 
trois  ou  quatre  voix,  où  les  octaves,  les  quintes  et  les  quartes  de 
suite  produisent  d'effroyables  successions,  impossibles  à  en- 
tendre aujourd'hui  (xii«,  xiii*  et  xiv®  siècles).  Période  intéres- 
sante toutefois  en  ce  qu'elle  révéla  aux  hésitations  et  aux  tâton- 
nemens  des  chercheurs  du  xiv®  siècle  le  rôle  de  la  tierce^ 
c'est-à-dire  V accord  parfait. 


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401  RBVUB   DE»   DEUX  MONDES. 

Troisième  période  :  naissance,  développement  et  maturité 
du  contrepoint  vocal.  En  tête  des  maîtres  illustres  :  Guillaume 
du  Fay  (1420).  Après  lui,  le  Flamand  Jean  Van  Okeghem  (1434) 
auquel  succède  Josquin  des  Prés,  son  glorieux  disciple  (1465- 
1521).  A  la  même  époque,  parait  le  premier  traité  de  contrepoint 
dû  à  Jean  Tinctoris,  chanoine  de  Nivelles,  musicien  et  juru- 
consulte  (1477).  Au  xvi«  siècle  en  France,  en  Belgique,  en  Alle- 
magne, Angleterre,  Italie  et  Espagne,  partout  de  remarquables 
contrepointistes  dont  le  dernier  venu  reste  le  plus  illustre  de 
tous,  Pierluigi  da  Palestrina. 

Et  puis,  tout  à  coup,  changement  à  vue  :  abandon  des  modes 
grecs,  de  la  polyphonie  vocale,  du  système  consonant  (1600)  : 
Tharmonie  dissonante  vient  de  naître  et  avec  elle  Vunité  tonale^ 
le  chant  à  voix  seule,  la  polyphonie  instrumentale.  Et  il  ne 
faudra  pas  plus  de  cent  ans  à  Part  nouveau  pour  atteindre  son 
plein  épanouissement  et  déployer,  dans  l'œuvre  de  Bach,  une 
richesse  qui  n'a  point  encore  été  dépassée. 

Ici  nous  proposons  un  problème  aux  Aristotes  futurs  : 

«  Comment  expliquer  que  l'humanité  ait  mis  dix-neuf  siècles 
à  découvrir  la  consonance  de  tierce,  et  vingt  et  un  à  admettre 
raccord  de  septième,  c'est-à-dire  la  dissonance,  tierce  et  septième 
étant  les  harmoniques  d'une  même  fondamentale?  » 

Il  est  aussi  impossible  à  un  son  de  ne  pas  faire  naître  autour 
de  lui  d'autres  sons  (harmoniques)  que  notre  oreille  n'entend 
pas  (1),  qu'à  un  caillou  tombant  dans  un  bassin  de  ne  point  sou- 
lever des  ondes  circulaires  qui,  se  propageant  à  l'infini,  se  rap- 
prochent peu  à  peu  les  unes  des  autres  jusqu'à  pa'raître  se  con- 
fondre. Admettons  pour  son  fondamental  Vut  grave  du 
violoncelle  (w/*);  si  les  ondes  du  bassin  pouvaient  affecter  notre 
oreille,  la  première  produirait  l'octave  aiguë  du  son  1  (?//')  ;  la 
seconde,  la  quinte  au-dessus  de  cette  octave  aiguë  («o/*);  la 
troisième,  sa  double  octave  (ul^)\  puis  mi,  sol,  5î|?';puis  ut^^ré, 
miyfa^  sol,  la,  si\^,  si^,  puis  ut^,  etc.,  progression  mathématique 
analogue  à  celle  qui  s'obtient  en  coupant  une  corde  en  sa  moitié, 
son  tiers,  son  quart,  son  cinquième,  etc.,  ou  en  soufflant  dans 
un  tube  pour  en  faire  vibrer  la  colonne  d'air  tout  entière,  ou  sa 
moitié,  son  tiers,  son  quart,  son  cinquième,  etc. 

(1)  Une  oreille  exercée  peut  percevoir  les  deux  ou  trois  premiers  sons  harmo- 
niques d'une  fondamentale  quelconque  ;  dans  ceit  Uns  instrumens,  l'octavô  et  la 
quinte  s'entendent  môme  assez  agressivement. 


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"^TTfr- 


L  ŒUVRE   DE   GBYAERT. 


405 


L'octave  est  la  différence  de  1  à  2;  par  conséquent,  si  un  ut 
grave  donne  32  vibrations,  ïut  immédiatement  au-dessus  en 
donnera  64. 

Or,  superposons  quatre  octaves  successives  du  grave  à  Taîgu 
et  contemplons  l'accroissement  progressif  du  nombre  des  har- 
moniques d'octave  en  octave  : 

1'*  octave  :  de  I  à  II,  une  seule  grande  ondulation  : 
I    (son  fondamental)    II 
ul*  ut» 


2*  octave  :  de  II  à  IV  :  deux  moins  grandes  ondulations  : 
Il         3         IV 

ut*         SOP         Ul3 

3*  oclave  :  de  IV  à  VIII,  quatre  petites  ondulations  : 
IV  — 5  — 6  — 7  — VIII 
ut3  mi'  sol^  sib'  ut* 

4*  octave  :  de  VIII  à  XVI,  huit  très  petites  ondulations  : 
VIII  -  9  -  iO  -  U  -  12  -  13  -  14  -  IB  -  XVI 

ut*   ré*    mi*    fM#*  sol*   la*   sij,*  siq*  ut* 

Notre  gamme  chromatique  actuelle  ne  nous  offre  que  des 
douzièmes  d'octave,  or,  si,  dans  la  quatrième  octave,  nous  pou- 
vons enregistrer  des  huitièmes  de  ton,  comment  faire,  dans  la 
cinquième,  pour  enregistrer  des  seizièmes  de  ton,,  des  trente- 
deuxièmes  dans  la  sixième,  des  soixante-quatrièmes  dans  la 
septième,  etc.? 

C'est  donc  uniquement  dans  l'intervalle  de  quatre  octaves 
qu'il  faut  chercher  les  racines  harmoniques  de  notre  langue  po- 
lyphone  :  d'abord  Yoctave,  la  quinte^  la  quarte  connues  des  an- 
ciens; puis  la  tierce  découverte  vers  la  fin  du  moyen  âge;  enfin 
(vers  1600)  les  accords  dissonans. 

De  ce  riche  filon  de  matière  précieuse  que  nous  concède  la 
nature,  nous  n'avons  encore  extrait  qu'un  seul  lingot  :  le  bloc 
des  dix  premiers  harmoniques,  et  voici  que  nous  nous  heurtons 
à  un  obstacle,  le  onzième,  qui  déjà  ne  coïncide  plus  avec  notre 
gamme,  trop  haut  de  près  d'un  demi-ton  (pour  plus  de  clarté, 
nous  l'avons,  dans  le  tableau  ci-dessus,  un  peu  exagérément  affu- 
blé d'un  dièse).  Dans  çombiep  d'anuéçs  franchirons-nous  lobs- 


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406  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tacle?  Quand  pratiquera-t-on  ce  onzième  harmonique  et  les  har- 
moniques suivans?  Comment  s'opérera  la  transformation  de  nos 
claviers  d'orgues  et  de  pianos  auxquels  on  demandera  non  plus 
des  demi,  mais  des  tiers,  des  quarts  de  ton  ? 

En  réduisant  les  chiffres  à  leur  simple  expression,  l'accord 
composé  des  nombres  premiers  1,  3,6,  7, 9  se  trouve  représenter 
à  lui  seul  toute  notre  harmonie  naturelle,  de  1  à  5  consonante, 
de  5  à  9  dissonante.  Voilà  donc  un  alphabet  de  cinq  lettres  qui 
suffit  à  la  plus  riche,  à  la  plus  universelle  de  toutes  les  langues  ! 

Après  avoir  étudié  le  diatonique  dans  la  musique  polyphone, 
Gevaert  s'attaque  à  l'organisme  de  la  tonalité  moderne  et  en 
explique  les  harmonies  essentielles  et  complémentaires.  Essentiels, 
les  deux  accords  majeurs  de  dominante  et  sous-dominante 
oscillant  à  droite  et  à  gauche  de  la  tonique  comme  les  plateaux 
d'une  balance.  Complémentaire,  l'accord  relatif  du  sixième 
degré  avec  ses  deux  satellites  du  deuxième  et  du  troisième  degré, 
ceux-ci  également  oscillant  à  égale  distance  du  sixième,  les  deux 
groupes  en  absolue  symétrie,  ayant  un  point  de  contact  situé 
exactement  au  milieu  du  domaine  tonal,  un  pied  dans  les  deux 
camps.  «  En  tant  que  siège  d'un  accord  primaire,  le  second  de- 
gré est  donc  à  la  dominante,  ce  que  celle-ci  est  à  la  tonique,  son 
avant-coureur  attitré.  Et  en  cette  qualité,  l'harmonie  complé- 
mentaire du  second  degré  est  admise  à  faire  fonction  A'essen- 
tielle  soit  en  se  substituant  purement  et  simplement  à  son  rela- 
tif majeur,  soit  en  se  joignant  à  lui.  » 

Ainsi  se  trouvent,  pour  la  première  fois,  scrutées  et  justifiées 
ces  charmantes  cadences  si  familières  au  plus  pur  des  musiciens, 
devenues  classiques  depuis  Mozart,  un  peu  usées  aujourd'hui 
avouons-le,  par  l'abus  qu'en  a  fait  l'école  italienne  pendant  trois 
quarts  de  siècle;  alors  qu'on  rejetait  Taccord  fondamental  du 
second  degré,  on  admettait  son  renvei^sement  sur  le  quatrième: 
pourquoi  cet  illogisme  ?  Qui  éluciderait  la  question,  pénétrerait 
le  mystère? 

Un  peu  plus  loin,  Gevaert  soulève  une  fort  intéressante  dis- 
cussion de  psychologie  musicale  :  «  Peut-on  traduire  par  des 
formules  harmoniques  l'interrogation  ou  l'exclamation,  la  rési- 
gnation ou  la  crainte?  Assurément;  »  et  par  de  nombreux 
exemples  il  le  prouve. 

Dernièrement,  je  me  heurtais  dans  un  compte  rendu  théâ- 
tral à  une  critique  bien  inattendue  :  il  s'agissait  pour  le  compo- 


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l'œuvre  de  gevaert.  407 

siteur  de  traduire  les  angoisses  d'une  mère  dont  le  fils  est  en 
train  de  perdre  la  tète  par  suite  de  chagrins  d'amour  : 

Au  milieu  de  la  nuit,  je  Tentends  qui  se  lève, 
Et  puis,  comme  un  voleur,  il  descend  l'escalier... 

Ainsi  que  le  ferait  dans  la  vie  réelle  une  voix  brisée  par  la  dou- 
leur, étranglée,  haletante,  le  dessin  musical  soulignait  par  un 
brusque  mouvement  ascendant  la  dernière  syllabe  d'appui  de 
chacun  des  deux  vers  :  lève,  escalier.  —  «  Quelle  faute  !  remar- 
quait le  critique,  quand  on  descend  un  escalier,  la  mélodie  doit 
descendre.  »  —  «  Pardon,  cher  monsieur,  l'escalier  n'a  rien  à 
faire  ici,  car  c'est  d'un  état  d'âme  et  non  d'un  fait  que  le  musi- 
cien se  préoccupe  :  le  drame  se  joue-t-il  dans  les  jambes  du  fils 
ou  dans  le  cœur  de  la  mère?  Que  ce  fils  monte  au  grenier  ou 
descende  à  la  cave,  l'intonation  ne  changera  point,  soyez-en 
sûr!  »  A  rapprocher  de  l'esthétique  de  ces  observations,  certaines 
remarques  fort  judicieuses  sur  le  rôle  des  modes.  Pourquoi  la 
préférence  de  nos  ancêtres  pour  le  mineur  ?  serait-ce  sous  quelque 
secrète  influence  des  tonalités  gréco-liturgiques?  Quelques  gouttes 
d'un  vieux  sang  dorien  ou  éolien  couleraient-elles  encore  dans 
leurs  veines?  Presque  exclusivement  mineures  les  Passions 
saint  Jean  et  saint  Mathieu  ;  exclusivement  mineures  et  dans  le 
nîéme  ton,  des  Suites  de  six  ou  sept  morceaux  signés  Bach  et 
Haendel.  Aujourd'hui,  où  le  sentiment  du  majeur  est  partout 
prédominant,  je  ne  crois  pas  qu'on  ose  tenter  l'aventure,  et 
j'avoue  n'en  connaître  aucun  exemple. 

De  même  que  pour  l'accord  du  second  degré  cité  plus  haut, 
nous  devons  maintenant  appeler  l'attention  des  musiciens  sur 
trois  autres  chapitres  de  l'ouvrage  de  Gevaert  qui  s'engagent  sur 
un  terrain  encore  inexploré  :  Modulations  intratonales^  Transi- 
tions extratOTUzleSy  accords  éguisonans. 

«  1^  Il  y  a  modulation  intratonale  lorsque  la  fonction  de 
tonique  passe  momentanément  à  un  autre  degré  de  la  gamme 
.sans  que  la  souveraineté  de  la  tonique  fondamentale  cesse  de  se 
faire  sentir.  Ce  qui  distingue  cette  modulation  des  transitions 
impliquant  le  déplacement  de  la  tonique  souveraine,  c'est  que, 
en  sortant  des  cadences  tonales  ou  en  y  rentrant,  elles  ne  néces- 
sitent ni  un  accord  médiateur  ni  aucune  liaison  harmonique 
apparente. 


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408  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

((  2^  Les  transitions  extratonales  entraînent  un  déplace- 
ment du  centre  harmonique,  un  transfert  du  système  tonal  au 
cours  de  l'œuvre.  Toute  relation  avec  le  système  abandonné  a 
pris  fin  ;  la  base  harmonique  du  nouveau  ton  est  tantôt  un  son 
sans  fonction  harmonique  dans  le  ton  antérieur,  tantôt  une  des 
toniques  subordonnées  de  celui-ci,  laquelle,  élargissant  ses  fonc- 
tions, s'établit  tonique  autonome.  » 

Quant  à  la  théorie  des  accords  «  équisonans  »  absurde- 
ment  nommés  enharmoniques,  elle  se  trouve  magistralement 
exposée  dans  le  chapitre  sur  la  polyphonie  du  chroma  intégral 
qui  sert  de  conclusion  à  l'ouvrage  :  «  chaque  couple  d'intervalles 
embrassant  plus  de  six  et  moins  de  douze  quintes  devient,  par 
Teffet  du  tempérament  de  notre  système,  équisonant  avec  deux 
intervalles  embrassant  moins  de  six  quintes,  c'est-à-dire  deux 
intervalles  diatoniques.  Par  Teffet  du  tempérament,  les  seize 
intervalles  compris  dans  la  série  du  chromatique  intégral  se 
trouvent  physiquement  réduits  sur  nos  instrumens  aux  six 
couples  d'intervalles  diatoniques.  » 

Il  y  a  corrélation  directe  entre  cette  théorie  des  accords  équi- 
sonans et  l'exposé  des  spirales  de  quintes  du  début  de  l'ouvrage  : 
les  deux  thèses  se  déduisent  et  restent  étroitement  liées;  elles 
encadrent  le  tableau. 

Quel  regret  d'avoir  à  parcourir  aussi  rapidement  un  livre 
dont  chaque  page,  chaque  ligne  présente  un  intérêt,  où  chaque 
mot  a  son  utilité,  un  livre  qui  a  été  longuement  médité  et  qui 
fait  penser  !  Ni  pédanterie,  ni  sécheresse  ;  à  tout  instant  l'imprévu  : 
associations  d'idées  du  passé  au  présent  ;  abstractions  qui  sem- 
blent prendre  corps  dans  un  exemple  caractéristique  ;  vous  êtes 
plongé  dans  une  question  de  technique  sévère,  une  comparaison, 
une  citation,  et  la  fenêtre  s'entr'ouvre  à  un  rayon  de  soleil.  Ce 
n'est  pas  un  code,  un  froid  recueil  de  décrets  et  d'ordonnances; 
ce  sont  les  résultantes  des  lois  de  la  nature  et  les  lumineuses 
déductions  de  quelques  principes  reconnus  par  tous. 

Je  le  disais  au  début  de  cet  article  :  si  Gevaert  avait  écrit  uu 
Traité  de  contrepoint  et  de  fugue,  sans  autres  élémens  d'in- 
struction que  la  collection  de  ses  ouvrages,  on  pourrait  savoir  la 
musique  :  «  Après  le  Contrepoint  et  la  Fugue,  ne  reste-t-il  donc 
plus  rien  à  apprendre  ?»  —  Pardon  !  L'architecture  musicale; 
mais  on  l'apprend  aussi  bien  par  les  yeux  que  par  les  oreilles,  et 


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L*(BUVRE  DE   GEVAEÎRT.  409 

surtout  beaucoup  mieux  dans  les  œuvres  que  par  les  livres.  Un 
plan  de  symphonie  se  dessine  à  la  craie  sur  un  tableau  noir, 
comme  une  conception  d'architecte  avec  ses  masses  de  droite  et 
de  gauche  et  son  développement  central.  Entre  architecture  et 
musique,  que  de  rapports!  Sans  souci  de  copier  la  nature,  toutes 
deux  obéissent  aux  mêmes  lois  du  nombre  et  vivent  des  mêmes 
symétries  apparentes  ou  cachées  ;  et,  curieux  rapprochement, 
elles  ont  la  même  histoire.  Nous  venons  de  le  voir  :  notre  art  a 
passé  par  THomophonie  antique  et  la  Polyphonie  vocale  du 
moyen  âge  pour  en  arriver  à  la  Symphonie  moderne,  trois 
étapes  :  trois  étapes  également  pour  l'architecture,  rectiligney  à 
plein  cintre,  ogivale. 

c(  Dans  leurs  temples  de  pierres,  les  Grecs  imitaient  les  pri- 
mitives constructions  en  bois;  c'était  là  le  principe  fondamental 
de  leur  architecture.  On  reconnaît  nettement  cette  imitation  dans 
la  structure  et  la  disposition  des  ornemens,  la  position  verticale 
des  colonnes  et  celle  horizontale  de  l'entablement;  les  dimen- 
sions de  leurs  édifices  limitées  par  la  longueur  des  poutres  et 
des  blocs  de  pierre  suffisaient  aux  exigences  de  leur  culte  dont 
les  actes  principaux  s'accomplissaient  en  plein  air.  Les  Étrusques, 
au  contraire,  découvrirent  le  principe  de  la  Voûte  formée  de 
pierres  taillées  en  forme  de  coins,  ce  qui  leur  permit  de  couvrir 
des  édifices  beaucoup  plus  vastes  que  ne  pouvaient  le  faire  les 
Grecs.  Comme  la  pression  la  plus  forte  (celle  qu'il  est  le  plus 
difficile  de  maintenir)  est  exercée  par  les  pierres  des  portions 
presque  horizontales  du  sommet  d'une  voûte,  comme  les  édifices 
religieux  du  moyen  âge  prenaient  des  proportions  toujours  plus 
considérables,  on  imagina  de  supprimer  la  partie  horizontale 
du  sommet  de  la  voûte  et  d'en  prolonger  les  sections  latérales  : 
telle  est  l'origine  de  Vogive.  »  (Helmholtz.) 

Quand  la  colonne  d'air  enfermée  dans  Notre-Dame  se  met  à 
vibrer  sous  l'effort  de  cinq  ou  six  cents  voix  chantant  à  pleins 
poumons,  il  n'y  a  plus  deux  arts  distincts,  mais  une  seule  et 
unique  expression  du  génie  de  l'homme:  architecture  et  musique 
se  confondent  et  la  nef  véritable  se  transforme  en  un  colossal 
Tuba  dans  lequel  moutonne  le  flot  sonore.  Et  alors  nul  plus  que 
ce  gigantesque  instrument  ne  semble  digne  d'entoimer  les  mélo- 
pées, dont  Gevaert  nous  a  conté  l'histoire,  ces  Te  Deumy  ces 
Lauda  Sion,  immortelles  actions  de  grâces  improvisées  après  la 
victoire,  il  y  a  plus  de  deux  mille  ans. 


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410  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

Je  ne  m'excuserai  pas,  auprès  de  Fauteur  de  tant  de  travaux 
remarquables  sur  Thisloire  et  la  technique  musicales,  de  laisser 
dans  Tombre  un  de  ses  ouvrages  les  plus  populaires  :  rOrches- 
Ire  et  C Instrumentation,  «  vade  mecum  »  de  tous  les  contempo- 
rains ;  mais  je  me  permettrai  de  lui  adresser  une. légère  critique, 
non  pas  sur  le  fond  ou  la  forme,  mais  simplement  sur  le  titre 
de  son  dernier  ouvrage.  Depuis  Rameau  qui,  le  premier,  tenta 
de  donner  une  base  scientifique  à  l'Harmonie;  nous  avons  eu 
quantité  de  Traités  théoriques  et  pratiques  à  Tusage  des  élèves, 
grammaires  plutôt  que  traités,  nomenclatures  d'accords  plutôt 
qu'études  d'ensemble.  Fétis  seul,  vers  le  milieu  du  siècle  der- 
nier, s'était  efforcé  de  développer  une  théorie  et  de  professer 
ime  dpctrine.  Non  moins  didactique  que  ses  devanciers,  mais 
d'une  conception  bien  plus  haute  et  plus  vaste,  le  livre  de 
Gevaert  aurait  tous  les  droits  à  une  moins  simple  étiquette. 
C'est  le  livre,  non  seulement  d'un  maitre-musicien,  mais  d'un 
philosophe  ayant  longuement  conversé  avec  Aristote  et  Platon. 

Il  devrait  s'appeler  :  Esthétique  de  l'Harmonie  ou  Synthèse 
de  l'Harmonie.  En  tout  cas,  cette  réserve  faite,  réserve  de  bien 
mince  importance  d'ailleurs,  nous  n'avons  qu'à  admirer,  dans 
Tœuvre  nouvelle,  l'un  des  plus  beaux  monumens  peut-être  qu'on 
ait  élevés  à  la  gloire  de  notre  art. 

Ch.-M.  WlDOR. 


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m  TRAiWORIHATIOl  DE  L'AdRUTIIIIE 


LA   CRISE  VITIGOLB 


Un  matin  de  décembre  1870,  étant  sous-préfet  dans  un  dépar- 
tement de  la  Normandie,  je  \âs  entrer  le  pharmacien  d'un  gros 
chef-lieu  de  canton  ;  il  me  déclara  solennellement  qu'il  avait  un 
remède  infaillible  contre  l'invasion  prussienne,  et  tout  aussitôt 
il  m'exposa  longuement  sa  panacée  :  brûler  villages  et  villes 
non  fortifiées  dans  un  rayon  de  quatre-vingts  à  cent  lieues 
devant  l'ennemi,  empêcher  celui-ci  de  se  ravitailler,  tomber  sur 
ses  derrières,  ses  convois,  faire  le  %ide,  et,  toutes  proportions 
gardées,  donner  un  pendant  à  l'aventure  de  Napoléon  l*'  en 
Russie.  J'étais  fort  jeune  alors,  j'écoutai  cet  homme  simpliste 
avec  une  stupeur  qu'il  prit  pour  de  l'admiration,  et  qui  grandit 
encore,  lorsqu'il  me  demanda  d'envoyer  son  plan  (il  tira  un  gros 
manuscrit  de  sa  poche)  au  gouvernement  de  la  Défense  nationale, 
lequel  me  saurait  bon  gré  de  mon  zèle.  Je  répondis  que  je 
transmettrais  hiérarchiquement  le  manuscrit  à  mon  préfet,  et 
l'auteur  revint  souvent  pour  s'informer  d'une  réponse  qui  tardait 
trop  à  son  gré.  L'anecdote  se  présente  souvent  à  ma  pensée 
quand  je  me  trouve  en  face  d'une  question  qui  passionne  les 
masses  et  les  individus  :  beaucoup,  hélas!  raisonnent  de  la 
même  façon,  chacun  prône   son  onguent  par  syllogisme  ou 

(I)  Voyez  la  Revue   des  i-  décembre   1904,   15    Juillet    1905,   !•'    mai   et 
i«  octobre  1906. 


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412  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sorîte,  par  appel  à  des  senlîmens  plus  ou  moins  nobles;  chacun, 
comme  Tancètre  de  la  Constituante,  sacrifie  les  colonies  aux 
principes,  et  si,  parfois,  d'aucuns  confessent  leurs  péchés,  c'est 
presque  toujours  sur  la  poitrine  ou  sur  le  dos  du  voisin  :  bleus, 
blancs,  rouges,  les  partis  ne  sont  que  des  passions  et  des  inté- 
rêts qui  agitent  des  mots,  mots  nîagiques  à  certaines  époques, 
remplacés  plus  tard  par  d'autres  mots  qui  ont  à  leur  tour  conquis 
la  faveur  de  l'opinion  publique,  car  les  mots  ont  leurs  destins 
comme  les  livres,  et,  tantôt  potentats,  tantôt  détrônés,  subissent 
les  révolutions  de  la  mode.  Voici  par  exemple  le  problème  de  la 
viticulture  qui  se  présentait  à  nous  Tan  dernier  sous  une  forme 
aiguë  :  les  docteurs  Sangrado  de  l'économie  sociale  sont  au  chevet 
du  malade,  vendeurs  d'orviétan,  empiriques,  utopistes  de  tout 
poil  et  de  tout  acabit;  ils  exaltent  leur  chimère,  et  très  peu  sans 
doute  soupçonnent  la  complexité  ondoyante  de  telles  questions 
qui  renferment  vingt  questions  graves  avec  des  solutions  où  la 
synthèse  ne  s'inquiète  guère  de  la  thèse  et  de  l'antithèse  ;  très 
peu  se  préoccupent  de  connaître  les  origines  de  la  crise,  de  dé- 
terminer les  responsabilités,  d'aller  au  fond  des  choses,  de  témoi- 
gner aux  foules  soufiFrantes  cette  pitié  éclairée,  cette  tendresse 
vigilante  où  le  jugement  et  le  tact  n'ont  pas  moins  de  part  que 
le  cœur,  cette  divination  savante  qui  sait  entre  cent  choisir  le 
véritable  dictame,  l'appliquer  et  l'imposer  en  inspirant  confiance. 
Et  à  leur  tour,  les  foules,  les  malades,  car  ils  sont  innombrables, 
ne  distinguent  guère  entre  les  charlatans  et  les  médecins,  sou- 
vent même  préfèrent  les  premiers.  Si  l'excès  de  misère  les  faisait 
crier  comme  une  voiture  trop  chargée,  produisant  un  des  mou- 
vemens  les  plus  extraordinaires  qu'on  ait  vus  depuis  longtemps, 
cette  croisade  de  la  faim  qui  mit  en  branle  des  armées  de 
pèlerins  à  la  voix  d'un  nouveau  Pierre  l'Ermite,  ne  croyez  pas 
quils  aient  un  instant  avoué  les  fautes  commises,  ni  songé  à  les 
réparer  eux-mêmes.  Mais,  à  défaut  de  la  foi  religieuse,  ils  croyaient 
et  continuent  de  croire  à  un  Dieu  économique,  incarné  dans 
l'Etat,  le  gouvernement  et  les  Chambres,  tout-puissant  pour  le 
mal  comme  pour  le  bien,  capable  de  faire  la  pluie  et  le  beau  temps, 
la  vente  des  récoltes  à  haut  prix,  les  salaires  élevés;  et  ils  s'en 
prennent  à  lui  comme  les  sauvages  qui  accusent  leur  manitou 
de  leurs  insuccès,  ou  comme  cette  princesse  qui,  toutes  les  fois 
qu'elle  était  mécontente  de  son  amant,  l'enfermait  dans  une 
prison  froide  et  le  mettait  à  la  portion  congrue  jusqu'au  lende- 


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LES  tRANSFORMATIONS   DE   l'aGRICULTURB«  413 

f 

main.  Et  ils  sont  encore  prêts  à  répéter  :  «  La  loi  de  miracle  est- 
elle  votée,  »  comme  les  croisés  de  la  première  croisade  deman- 
daient à  chaque  ville  qu'ils  apercevaient  :  «  N'est-ce  pas  enfin 
Jérusalem?  » 

Cavour  affirmait  que  les  questions  non  résolues  sont  sans 
pitié  pour  le  repos  des  peuples?  Parole  plus  fine  que  vraie,  car 
les  questions  ne  sont  jamais  résolues  que  d'une  façon  toute  rela- 
tive, elles  renaissent  d'elles-mêmes  sous  d'autres  formes,  et  Je 
repos  des  peuples  ne  dure  pas  longtemps;  ce  ne  sont  que  des 
accalmies  entre  deux  tempêtes.  La  question  de  la  viticulture  ne 
sera  pas  résolue  par  l'effort  loyal  qu'ont  tenté  les  Chambres; 
ceux  qui  demandent  la  lune  se  contenteront-ils  de  réalités  mo- 
destes? En  tout  cas,  la  question  vaut  qu'on  l'examine  de  près, 
et  devant  le  budget  de  l'État,  et  devant  le  budget  des  citoyens 
français,  et  devant  l'étranger,  car  nous  avons  les  premiers  vins 
du  monde,  comme  nous  avons  les  premiers  artistes,  sculpteurs, 
historiens,  comme  nous  gardons  la  suprématie  de  la  mode 
vis-à-vis  de  l'univers  élégant,  —  et  la  concurrence  mondiale 
nous  menace,  sinon  la  concurrence  de  la  qualité,  du  moins  la 
concurrence  de  la  quantité  et  de  l'imitation. 

Notre  production  viticole,  de  1863  à  1878,  s'élève  en  moyenne 
au  chiffre  de  56  millions  d'hectolitres;  67352661  hectolitres 
en  1900  sur  une  production  de  162806830  hectolitres  dans  le 
monde  entier  (1).  Ainsi  la  France  fournit  le  quart  ou  le  tiers  du 
vin  bu  par  les  habitans  de  la  terre;  ses  vignobles  occupent  une 
surface  de  1  700000  hectares  environ,  répartis  sur  56  départe- 
mens,  et  l'on  estime  leur  produit  annuel  12  ou  1 500  millions, 
sur  10  milliards  que  rapporte  le  sol  national;  6  millions  d'ou- 
vriers, 1  500000  propriétaires,  vivent  en  partie  par  eux  et  pour 
eux;  ils  consomment  pour  300  millions  d'engrais  chimiques,  au 
moins  200  millions  d'instrumens  agricoles,  le  rendement  de 
l'impôt  des  boissons  a  dépassé  500  millions  dans  certaines 
années,  les  exportations  en  vins  et  eaux-de-vie  de  vins  atteignent 
260  millions.  Et  ce  n'est  pas  le  lieu  de  dire  les  vertus  toniques 
et  réparatrices  du  vin  de  France  qui  fait  penser,  lui  aussi;  de 
célébrer  sa  grâce  et  son  esprit  qui  semblent  avoir  passé  dans 
l'âme  des  habitans,  et  leur  avoir  communiqué  une  partie  des 

(1)  66070273  hectolitres  en  1907.  Mais  les  évaluations  des  années  antérieures 
étaient  inférieures  à  la  réalité  :  les  Commissions  locales  les  atténuaient,  dans 
Vespérance  de  prévenir  ainsi  ravilissement  des  cours. 


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4t4  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

cjualités  delà  race,  verve,  clarté,  don  de  sympathie,  gaîté  franch 
et  saine  ;  mais  on  me  permettra  de  rappeler  cpi'il  a  eu  ses  excel- 
lens  apologistes  en  prose  et  en  vers;  parmi  ces  derniers  :  Pierre 
Dupont,  Louis  Bouilhet,  Stéphen  Liégeard,  Baudelaire,  André 
Theuriet,  Albert  Glatigny,  Joséphin  Soulary,  A.  Sîlvestre,  Jean 
Richepin,  Th.  de  Banville,  Maurice  Bouchor. 

En   1775,    la   vigne    occupe    800000    hectares,    en    1789, 

1  547  000  hectares,  en  1800,  i  900000  hectares,  en  1829  plus  de 

2  millions  d'hectares,  en  1865,  2  500000  hectares;  il  faut  remar- 
quer qu'au  xvin^  siècle,  ei  pendant  le  premier  tiers  du  xix«  siècle, 
les  plaines  du  Bas-Languedoc  sont  couvertes  de  céréales.  Le 
développement  de  la  viticulture  méridionale  date  de  la  crise 
de  l'oïdium  (1853-1854),  il  s'accentue  encore  avec  la  politique 
libre-échangiste  du  second  Empire.  Et  cependant,  la  crise  de 
l'oïdium  avait  fait  tomber  les  récoltes  à  10  millions  d'hectolitres 
en  1854;  mais  dès  1858,  elles  rebondissaient  à  58  millions,  pour 
atteindre  le  chiffre  de  68  millions  en  1865.  La  récolte  de  1875, 
la  plus  considérable  qu'on  ait  jamais  vue,  se  chiffre  par 
83800000  hectolitres.  Nouvelle  et  plus  grave  crise  de  1875 
à  1890;  le  phylloxéra  contamine  1  300000  hectares,  fait  tomber 
la  récolte  à  25  ou  30  millions  d'hectolitres,  diminue  d'un  quart 
retendue  du  vignoble  français.  Enfin,  après  dix  ans  de  luttes, 
de  lois  et  essais  de  toutes  sortes,  les  cépages  français  ayant  été 
arrachés  et  remplacés  par  les  cépages  américains  qui  résistent 
aux  piqûres  de  l'insecte,  celui-ci  fut  vaincu.  L'exemple  de 
grands  propriétaires  tels  que  MM.  Viala  et  G.  Bazille  fut  imité 
de  proche  en  proche,  une  nouvelle  ère  de  prospérité  commença, 
moins  brillante  toutefois,  la  production  des  jeunes  vignobles 
ayant  crû  dans  d'énormes  proportions. 

En  1872,  l'Hérault  seul  récolte  14  900000  hectolitres, 
sur  une  production  totale  de  50  millions;  de  1900  à  1905,  le 
rendement  oscille  entre  6  et  12  millions  et  demi;  six  départe- 
mens,  l'Hérault,  l'Aude,  les  Pyrénées-Orientales,  le  Gard,  les 
Bouches-du-Rhône,  le  Var,  donnent  la  moitié  de  la  récolte  fran- 
çaise. C'est  ensuite  la  Gironde  qui  en  1904  récolte  4  570  000  hec- 
tolitres, puis  viennent  Indre-et-Loire,  Charente-Inférieure, 
Loir-et-Cher,  Saône-et-Loire,  Loire-Inférieure,  Rhône,  Maine- 
et-Loire,  Gers.  L'Algérie,  de  455000  hectolitres  en  1880,  a  passé 
en  1907  à  8601  228. 

Un  proverbe  comtois  dit  que  misère  et  prospérité  engendrent 


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LES   TRANSFORBfATIONS    DE   L 'AGRICULTURE.  416 

également  tricherie  ;  en  tout  cas,  ils  n'engendrent  guère  la  pré- 
voyance. Si  quelques-uns  firent  comme  la  fourmi,  la  grande 
majorité  imita  la  cigale  :  vendant  leur  vin  20,  25  et  jusqu'à 
26  francs  l'hectolitre,  récoltant  par  hectare  100,  150  et  jus- 
qu'à 200  hectolitres,  les  viticulteurs  du   Languedoc  s'imagi- 
nèrent avoir  trouvé  le  secret  de  la  pierre  philosophale,  et  la 
danse  des  écus  commença.  A  Toulouse,  Nîmes,  Montpellier,  le 
commerce  de   luxe  ne  vivait   que  par   les  bénéfices   des  vi- 
gnerons; la  vigne,  d'année  en  année,  absorba  toutes  les  terres 
fertiles;   on  mit  tous  ses  œufs  dans  le  môme  panier,  et  l'on 
arriva  au  système  si  dangereux  de  la  monoculture  :  plus  de 
prairies  naturelles  ni  de  luzernes,  plus  d'olivettes,  de  céréales, 
d'élevage  ;  les  garrigues  défoncées,  les  sables  du  littoral  utilisés 
eux-mêmes  contre  le  phylloxéra.  Cette  terre  méridionale  sem- 
blait un  rayon  de  soleil,  et,  toutes  proportions  gardées,  il  y  eut 
une  sorte  de  délire  terrien  comparsJble  au  délire  de  spéculation 
qui  s'empara  de  la  nation  au  temps  de  Law,  ou  à  des  époques 
plus  rapprochées  de  nous.  Des  hectares  de  vignobles  atteignirent 
le  prix  de  20  et  25000  francs  (1);  les  joumçiliers  s'associèrent 
pour  acquérir  un  lambeau  de  terrain,  par  exemple  im  dixième 
d'hectare;  la  propriété,  à  force  de  se  morceler,  se  pulvérisait. 
Déjà,  en  1866,  les  rédacteurs  de  la  Grande  Enquête  constataient 
que,  depuis  seize  à  dix-huit  ans,  le  salaire  des  ouvriers  agricoles 
avait  augmenté  d'un  tiers  à  l'époque  des  travaux,  d'un  quart 
environ  en  saison  morte  :  demande  de  travail  toujours  croissante, 
extension  de  la  vigne,  construction  des  chemins  de   fer,  des 
maisons  dans  les  villes,  accroissement  du  luxe,  du  prix  des 
denrées,  voilà,  disaient-ils,  les  causes  de  cet  heureux  phéno- 
mène. 

«  Toutes  les  qualités  qui,  remarque  M.  Augé-Laribé,  faisaient 

(1)  Un  hectare  désigne  en  pleine  production  à  Coursan  était  payé  20  000  francs; 
cet  hectare  donnait  200  hectolitres,  qui,  vendus  à  15  francs  l'un,  formaient  un 
revenu  brut  de  3  000  francs.  Il  y  avait  mille  francs  de  frais  de  culture,  auxquels 
on  doit  ajouter  la  part  provenant  de  l'exploitation  générale,  l'entretien  et  amortis- 
sement du  matériel,  des  bétes  de  trait,  de  la  vaisselle  vinaire,  des  bAtimens,  qui 
peuvent  s'estimer  à  300  francs  ;  plus  l'amortissement  des  frais  de  premier  établis, 
sèment,  défoncement,  plantations,  greffage,  300  francs  également,  qui  repré- 
sentent par  an  un  dixième  de  3  000  francs,  valeur  approximative  de  la  reconsti- 
tution totale.  Ceci  fait  une  dépense  générale  de  1 600  francs  par  hectare  ;  il  restait 
un  bénéfice  net  de  1400  francs.  Si  on  avait  payé  l'hectare  20  000  francs,  l'intérêt  à 
4  p.  100,  soit  800  francs,  laissait  un  gain  définitif  de  600  francs.  (Pierre  Genieys, 
la  Crise  vUieole,  f,  40.) 


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416  RSVUE  DES  DEUX  MONDES9 

des  Languedociens  une  race  un  peu  dure,  mais  sérieuse,  éner- 
gique, patiente  et  sobre,  furent  étouffées  par  le  goût  du  luxe, 
l'imprévoyance,  le  désir  de  la  vie  facile  et  les  besoins  d'une  va- 
nité vulgaire.  Les  villes  s'agrandirent  par  des  constructions  trop 
riches  et  sans  véritable  élégance;  dans  les  villages,  les  maisons 
nues  et  grises  s'ornèrent  de  balcons  inattendus.  Chaque  paysan 
voulut  avoir  un  salon  :  il  le  payait  fort  cher,  mais  il  n'y  entrait 
jamais  que  le  jour  de  la  fête,  pour  étonner  les  amis  qu'il  y  ame- 
nait. L'histoire  de  celui  qui  avait  acheté  un  piano  à  chacune  de 
ses  filles  est  bien  connue,  et  elle  paraît  véridique,  car  les  mar- 
chands de  Montpellier  et  de  Toulouse  se  souviennent  du  temps 
où  les  jeunes  paysannes  des  environs  venaient  leur  demander  ce 
qu'ils  avaient  de  plus  cher,  se  préoccupant  seulement  de  payer 
leurs  robes  ou  leurs  chapeaux  cinquante  ou  cent  francs  de  plus 
que  leurs  voisines.  En  même  temps,  les  mœurs  se  relâchent, 
les  débauches  les  plus  bètes  s'étalent  sans  gène...  » 

La  responsabilité  des  viticulteurs  de  la  zone  méditerranéenne 
apparatt  déjà  très  lourde  par  la  folie  de  la  terre  à  tout  prix,  le 
gaspillage  pendant  les  années  grasses,  la  monoculture  de  la  vigne 
substituée  à  la  pluriculture  ;  elle  s'aggrave  encore  de  ce  fait  que 
la  plupart  ne  se  sont  pas  outillés  pour  conserver  le  \m  en  cave; 
et  ce  défaut  de  matériel  suffisant,  de  vaisselle  vinaire,  augmente 
l'armée  des  besogneux  qui,  toujours  forcés  de  vendre  à  tout 
prix,  empêchent  le  relèvement  des  cours.  De  plus,  par  igno- 
rance des  soins  à  donner,  ignorance  stupéfiante  pour  les  vigne- 
rons de  la  Gironde,  beaucoup  de  vân  se  gâte  lorsqu'il  passe  l'été 
chez  le  producteur,  et  ce  vin  avarié,  recherché  par  les  faiseurs 
qui  le  retapent  et  en  tirent  bon  parti,  paralyse  la  vente  du  vin 
normal.  Le  Midi  ayant  déjà  connu  des  prix  de  ruine  de  5  à 
10  francs  l'hectolitre,  la  prévoyance  la  plus  élémentaire  com- 
mandait d  amortir  ou  de  modérer  les  plantations,  de  rembourser 
les  créances  hypothécaires,  d'économiser  pour  l'avenir.  Mais 
allez  donc  faire  comprendre  à  des  prodigues  que  l'économie  est 
une  seconde  récolte!  Beaucoup  travailler  soit,  beaucoup  dé- 
penser aussi,  vivre  au  jour  le  jour,  telle  était  la  devise  des  ciga- 
liers  languedociens,  demeurés  poètes  en  face  de  la  terre.  La  viti- 
culture était  devenue  une  industrie,  et  toute  industrie  comporte 
des  risques  spéciaux,  des  calculs  savans,  des  combinaisons  à 
longue  échéance  qu'on  pourrait  appeler  la  diplomatie  écono- 
mique. Et  enfin,  au  lieu  de  songer  aussi  à  la  qualité,  on  sacrifia 


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LES   TRANSFORMATIONS   DE   l'aGRICULTURE.  417 

presque  uniquement  à  la  quantité;  cépages  à  gros  rendemens, 
triomphe  de  TAramon,  fumures  intensives,  tailles  à  longs  bois, 
arrosages,  exploitation  scientifique.  Résultats  de  cette  fâcheuse 
orientation  :  le  goût  du  consommateur  et  du  commerçant  per- 
verti, le  sol  et  la  vigne  surmenés  pour  obtenir  un  maximum  de 
récolte,  création  d'un  vin  sans  saveur,  sans  arôme,  d'un  vin  dé- 
fectueux, qui  ne  se  conserve  pas,  qu'on  n'avait  aucune  raison  de 
préférer  au  vin  artificiel  que  l'œnologie  rendait  agréable  et 
hygiénique,  et  qui  devait  fatalement  appeler  la  mévente,  c'est- 
à-dire  une  difficulté  pour  le  récoltant  de  vendre,  lorsque  se  mani- 
festerait im  trop  sérieux  écart  entre  la  production  et  la  consom- 
mation. 

A  ces  reproches  trop  fondés,  on  peut  sans  doute  objecter 
que  la  fièvre  de  plantation  a  gagné  pas  à  pas  les  autres  régions 
de  la  France,  amorcées,  elles  aussi,  par  la  perspective  de  beaux 
dividendes,  qu'il  y  a  de  mauvais  vins  ailleurs  que  dans  le  Midi. 
D'ailleurs,  le  Centre,  l'Ouest,  le  Sud-Ouest  ont  eu  de  bonnes 
raisons  pour  entrer  en  concurrence  avec  le  Languedoc,  car  ils 
ne  supporte^t  que  400  à  500  francs  de  frais  par  hectare,  tandis 
que  le  Midi  en  a  7  à  800  au  moins  I  «  Si  l'on  excepte  les  coteaux 
à  grands  vins,  remarque  M.  Prosper  Gervais,  on  peut  dire  que  la 
viticulture,  semblable  à  un  grand  vaisseau,  a  obéi  tout  entière 
au  coup  de  barre  du  Midi  qui  l'orientait  vers  la  quantité  (1).  » 

Le  mode  d'exploitation  en  Languedoc  le  plus  usité  est  le 
faire-valoir  direct  ;  les  grandes  propriétés  sont  en  général  admi- 
nistrées par  un  régisseur  ou  maître  d'affaires,  ce  qui  permet  à 
leurs  possesseurs  de  pratiquer  un  demi-absentéisme ,  tout  en 
conservant  la  direction  de  leurs  domaines.  Deux  classes  d'ou- 
vriers :  les  domestiques  logés  et  nourris  à  la  ferme,  les  journa- 

(1)  Un  distingaé  viticulteur  de  la  Cdte-d'Or,  M.  Gaston  Liégeard,  me  fournit  ces 
chiffres  c(ui  ont  leur  intérêt  comparatif.  Dépenses  d'un  hectare  de  vin  ordinaire  : 
culture  360  francs  ;  traitemens  anticryptogamiques,  30;  échalas,  45;  frais  de  vendanges 
et  vins,  200  ;  engrais,  300  ;  frais  de  cave,  60  (déduire  les  frais  de  culture  et  une  par- 
tie de  ceux  de  vendanges  quand  le  petit  propriétaire  fait  lui-môme  le  travail  sans 
recourir  à  la  main-d'œuvre  étrangère).  Pour  les  vins  fins,  ajouter  le  prix  des  ton- 
neaux neufs,  environ  440  ;  soit  à  peu  près  1 500  francs  de  frais  annuels.  Le  prix 
d'un  hectare  de  vigne  varie  de  4000  à  15000  francs  pour  les  vins  ordinaires  et 
moyens;  pour  les  grands  crus,  l'hectare  atteint  et  parfois  dépasse  60000  francs. 
Les  vins  ordinaires  sont  tombés  &  60  et  même  40  francs  la  barrique  de  228  litres; 
les  bons  vins  moyens,  dans  les  années  heureuses  comme  1904, 1905,  vont  de  200  à 
400  francs.  Pour  les  grands  crus,  si  l'année  est  excellente,  1000  francs  et  plus  la 
barrique  ;  si  mauveûse,  150  à  200  francs.  Production  moyenne  à  l'hectare  :  25  pièces 
de  vins  ordinaires,  bons  vins  15  pièces. 

TOUE  XT.vii.  —  1908.  27 


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418  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

liers  qui  se  logent  et  se  nourrissent  à  leurs  frais.  Les  premiers 
qui  viennent  des  départemens  voisins,  Ârdèche,  Lozère,  Tarn, 
attirés  dans  le  pays  bas  par  les  hauts  salaires,  fournissent  à  la  ré* 
gion  des  vignes  «  une  sorte  d'armée  de  réserve  qu'on  appelle  ou 
qu'on  licencie  suivant  les  besoins,  plus  dociles,  moins  adroits, 
chargés  en  général  des  travaux  exigeant  plus  de  force  que  d'habi- 
leté. L'opinion,  affirmait  le  docteur  Guyot  en  1867,  est  que  le 
travail  d'une  femme  de  l'arrondissement  de  Narbonne  vaut  mieux 
que  celui  d'un  de  ces  hommes.  »  On  nomme  mésadiers  ceux  qui 
SG#it  loués  au  mois.  Les  gages  varient  suivant  les  saisons^  les 
contrées  et  le  mérite  des  individus  ;  d'après  un  règlement  de  la 
ville  d'Arles  de  1676,  en  décembre  et  janvier  l'ouvrier  ne  gagne 
que  sa  nourriture  ;  aujourd'hui,  les  gages  sont  payés  par  douzièmes, 
ou  bien  l'on  distingue  seulement  entre  les  mois  d'hiver  et  les 
mois  d'été.  Près  d'Arles,  ils  sont  de  45  francs  en  moyenne,  entre 
Montpellier  et  Lunel  32  francs  l'hiver  et  38  francs  l'été,  autour 
de  Béziers  25  à  35  francs.  50  francs  semblent  le  prix  moyen  pour 
un  premier  charretier  dans  les  plaines  de  Montpellier,  Lunel, 
Beaucaire.  Les  femmes  touchent  18  à  25  francs  par  mois.  Le 
logement  est  déplorablement  insuffisant;  même  dans  les  grands 
domaines  d'aménagement  récent,  il  advient  que  le  logement  se 
compose  de  deux  dortoirs  communs,  où  la  paille  tient  lieu  de 
lit,  où,  le  long  des  murs,  une  simple  planche  supporte  les  effets. 
La  nourriture  s'est  améliorée,  mais  elle  laisse  encore  à  désirer, 
au  gré  des  intéressés;  plus  de  pain  de  seigle,  partout  du  pam 
de  froment,  du  vin  au  lieu  de  piquette,  la  viande  une  fois  par 
jour,  fournie  par  ce  qu'on  nomme  la  racaille  des  troupeaux, 
par  les  vieilles  brebis  stériles.  En  hiver,  les  ouvriers  sont  nour- 
ris à  la  petite  dépense^  en  été  à  la  grande  dépcfise,  celle-ci 
représentant  un  peu  plus  de  vin  et  d'argent,  que  le  proprié- 
taire confie  à  un  domestique  marié,  loué  à  l'année,  le  balle 
dans  le  Gard,  le  paire'  près  de  Montpellier,  le  ramonet  en  Nar- 
bonnais  et  Biterrois.  La  femme  de  ce  serviteur  (baïlesse,  maire, 
ramonète)  prépare  les  repas  des  gens  de  la  ferme,  ne  reçoit  pas 
de  gages,  se  rattrape  sur  les  fournitures  et  allocations,  ce  qui  for- 
cément amène  des  désordres  et  des  plaintes  ;  mais  rien  de  plus 
tenace  que  les  abus  invétérés.  Quelques  propriétaires,  frappés  de 
l'absurdité  du  système,  prennent  une  femme  (la  tante),  qui  reçoit 
un  salaire  et  nourrit  les  valets  aux  frais  du  maître.  La  nourri- 
ture est  alors  bien  meilleure  et  le  travail  s'en  ressent.  On  calcule 


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LES   TRANSFORMATIONS   DE   l' AGRICULTURE.  419 

qu'un  domestique,  gages  et  nourriture,  peut  coûter  840  francs  : 
économistes  et  propriétaires  constatent  avec  regret  que  partout 
la  folie  de  la  dépense  remplace  la  folie  de  la  privation,  que  les 
domestiques  ou  gavaches  (sobriquet  méprisant  que  leur  donnent 
les  ouvriers  du  pays)  conmiencent  à  se  rapprocher  des  jour- 
naliers; et  partout  aussi,  aux  anciennes  relations  si  cordiales, 
si  familiales  d'autrefois,  succède  un  état  d'indifférence,  sinon  de 
méfiance  entre  les  patrons  et  les  serviteurs,  qui  se  traduit  par 
ime  sorte  de  paix  armée,  parfois  même  par  un  état  d'hostilité 
avérée;  mais  cet  état  d'âme  existe  surtout  chez  les  journaliers. 
11  a  des  causes  multiples  :  trop  de  maîtres  n'ont  pas  rempli  l6 
devoir  social,  trop  d'ouvriers  ont  écouté  les  suggestions  de  l'en- 
vie, trop  d'ambitieux  ont  prêché  à  ceux-ci  la  haine,  des  droits 
sans  devoirs  et  des  plaisirs  sans  bonheur. 

Les  journaliers  se  divisent  en  deux  catégories  :  gens  du  pays, 
étrangers.  Ceux-ci,  Espagnols  ou  Italiens,  employés  surtout  h 
des  travaux  de  terrassement,  de  curage  des  fossés,  d'épandage 
d'engrais,  qu'ils  exécutent  à  forfait,  à  la  tâche,  très  rudes  à  la 
besogne,  très  économes,  nullement  partisans  de  la  grève,  du 
chômage,  fort  appréciés  par  le  propriétaire,  et  naturellement  anti- 
pathiques aux  ouvriers  indigènes  qui  cherchent  à  les  proscrire, 
du  moins  à  les  englober  dans  les  syndicats  rouges.  La  suppres- 
sion des  forfaits  ne  figure-t-elJe  pas  au  programme  des  revendi- 
cations ouvrières?  Un  certain  nombre  d'étrangers,  ayant  réussi  à 
acheter  un  lopin  de  vigne  dans  le  Minervois  (1)  et  ailleurs,  se 
fixent  dans  la  contrée,  et  épousent  les  sentimens  des  indigènes. 

Afin  de  vendanger  rapidement,  les  pays  viticoles  font  appel 
aux  départemens  voisins;  l'Hérault,  à  lui  seul,  emploie 
80  000  auxiliaires  ;  4  francs  par  jour  pour  les  porteurs,  2  francs 
pour  les  coupeuses,  c'est  la  moyenne.  Souvent  le  propriétaire 
accorde  certains  avantages,  le  droit  au  vin  et  à  une  soupe,  le 
remboursement  des  frais  de  déplacement;  les  vendangeurs  se 
nourrissent  eux-mêmes,  assez  mal  par  conséquent,  couchent  sur 
la  paille  ou  sur  des  paillasses;  la  journée  de  vendanges  va  du 
lever  au  coucher  du  soleil,  avec  trois  repos  d'une  heure  chacun; 
on  travaille  même  le  dimanche,  et  la  pluie  seule  marque  un 
temps  d'arrêt.  Les  hommes  gagnent  une  centaine  de  francs  pen- 
dant ces  vendanges  qui  se  prolongent  trois  semaines  et  jusqu'à 

(i)  Le  Minervois  comprend  51  communes  réparties  sur  les  arrondissemens  de 
Narbonne,  Saint-Pons  et  Carcassonne. 


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^20  ftEVUE   DES    DEUX   MONDES. 

vingt-cinq  jours;  mais  le  cabaret,  le  jeu,  les  boutiques  font  bien 
des  victimes.  Pour  se  garantir  contre  les  menaces  de  grèves,  de 
nombreux  propriétaires  essaient  aujourd'hui  du  système  des  ven- 
danges à  prix  fait,  traitent  avec  un  entrepreneur  qui  se  charge  de 
recruter,  de  payer  les  vendangeurs  et  de  fournir  chaque  jour 
une  quantité  fixée  de  raisins;  ils  donnent  les  charrettes  et  les 
paniers  pour  le  transport. 

Deux  sortes  d'ouvriers  du  pays  :  les  petits  propriétaires  forcés 
de  demander  au  travail  salarié  un  supplément  de  ressources;  les 
ouvriers  sans  propriété  ou  possédant  parfois  une  maison,  vivant 
uniquement  de  leurs  salaires. 

Habiles  aux  travaux  délicats  de  la  taille  et  du  greffage, 
d'esprit  indépendant,  ombrageux,  mais  sensibles  à  un  bon 
procédé,  à  une  parole  affectueuse,  habitués  à  travailler  par 
équipe  et  ayant  besoin  de  causer,  de  plaisanter  pour  faire  leur 
tâche  avec  entrain,  tels  nous  les  montre  leur  historiographe 
M.  Augé-Laribé,  dans  une  étude  bien  documentée.  La  journée 
de  travail  est  plus  courte  qu'ailleurs  dans  le  Languedoc;  six, 
sept,  huit  heures  au  plus,  ce  qui  s'explique  par  l'éloignement 
dos  exploitations  et  le  souvenir  de  l'époque  où,  la  plupart 
des  journaliers,  étant  propriétaires,  voulaient  garder  du  temps 
pour  cultiver  leurs  propres  vignes.  Là-bas  l'équipe  s'appelle 
cole  ou  bricole,  ayant  à  sa  tête  un  chef  ouvrier  (baïle,  patron, 
meneur,  ou  chef  de  bricole)  qui  donne  le  signal  de  l'arrêt  ou  de 
la  reprise  du  travail  :  il  a  la  montre^  disent-ils  dans  leur  lan- 
gage pittoresque.  Naturellement  les  salaires  ont  suivi  la  fortune 
du  vignoble;  d'ailleurs  ils  varient  avec  les  saisons,  avec  les 
régimes,  même  de  village  à  village;  en  général,  on  peut  compter 
que  2  fr.  50  est  un  prix  normal.  Je  sais  une  grande  exploitation 
dont  les  ouvriers  vinrent  un  beau  matin  trouver  le  régisseur 
pour  lui  annoncer  qu'ils  se  mettaient  en  grève.  Lui  de  s'exclamer  : 
«  Mais  pourquoi  vous  mettez- vous  en  grève?  —  Pour  obtenir  la 
journée  de  2  fr.  50.  — -Mais  le  maître  vous  donne  3  francs I  » 
Là-dessus  nos  hommes  furent  un  peu  embarrassés.  «  Oui,  nous 
savons  cela,  nous  sommes  trèscontens,  et  nous  ne  nous  plaignons 
pas  de  notre  sort,  tout  au  contraire;  mais  que  voulez- vous,  c'est 
par  solidarité.  Les  camarades  de  ...  n'ont  que  2  fr.  35,  le  comité 
de  la  grève  a  décidé,  et  nous  marchons.  Mais  nous  vous  aimons 
bien.  —  C'est  absurde  1  —  Oui,  c'est  absurde,  mais  nous  sommes 
forcés  d'agir  ainsi  ;  nous  n'en  serons  pas  moins  bons  amis,  et 


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LES   TRANSFORMATIONS   DE   l'aGRIGULTURE.  421  , 

tenez,  nous  pensons  bien  que  ça  ne  va  pas  durer,  nous  vous 
demandons  d^^avance  de  nous  reprendre  à  Cancien  prix.  »  La 
logique  et  la  discipline  ne  s'accordent  pas  toujours.  Des  pro 
priétaires  ont  montré  moins  de  patience  que  celui-ci,  et  Ton  a 
cité  plus  d'une  réponse  de  ce  genre  :  «  Allez  demander  du  tra- 
vail à  Jaurès  !  »  Il  ne  suffit  point,  par  le  temps  qui  court,  d'avoir 
raison  devant  la  raison,  le  droit  et  la  stricte  équité,  il  faut  encore 
avoir  raison  devant  la  pitié,  l'harmonie  générale,  la  souffrance, 
et  devant  l'avenir.  Un  propriétaire  doit  avoir  dix  fois  raison 
pour  avoir  raison. 

Le  salaire  annuel  oscille  entre  500  et  800  francs  pour  l'homme, 
250  à  275  pour  la  femme.  Un  célibataire  n'est  pas  malheureux, 
un  ménage  sans  enfans  peut  réaliser  quelques  petites  économies  ; 
s'il  y  a  des  enfans  en  bas  âge,  le  problème  se  complique,  car  la 
femme  n'a  presque  plus  le  temps  de  travailler,  et  la  vie  est  chère 
dans  le  Midi,  avec  un  loyer  de  80  à  100  francs,  et  200  francs 
de  pain  par  an.  Les  réponses  des  syndicats  aux  questionnaires 
traduisent  tous  la  même  plainte,  l'impossibilité  pour  un  ménage 
ayant  des  petits  enfans  de  nouer  les  deux  bouts  :  peut-être  aussi 
les  plaignans  ne  tiennent-ils  pas  assez  compte  du  lourd  impôt? 
impôt  volontaire  et  de  plus  en  plus  pesant,  que  prélève  sur  ce 
modeste  budget  l'Assommoir  rural,  aussi  funeste  que  l'Assom- 
moir des  villes. 

Quant  aux  ouvriers  propriétaires,  leur  situation  n'est  pas 
brillante  non  plus,  car  la  plupart  sont  endettés  :  les  courtiers 
des  commerçans  connaissent  à  merveille  leur  situation,  et  les 
rançonnent  sans  vergogne  au  moment  de  la  vente  ;  c'est  presque 
la  carte  forcée.  La  nouvelle  crise,  la  mévente  les  a  surpris 
comme  toujours,  et  ils  ne  peuvent  «  raisonner  leurs  vins;  » 
aussi  se  considèrent-ils  plutôt  comme  des  salariés,  et  résistent- 
ib  mal  aux  mirages  du  socialisme. 

J'ai  déjà  parlé  des  grèves  viticoles  (1),  des  syndicats  viti- 
coles  créés  par  la  propagande  des  syndicats  des  villes.  Leurs 
causes  principales  :  la  situation  assez  misérable  des  travailleurs 
et  petits  propriétaires,  la  mévente,  les  goûts  croissans  de  luxe, 
la  mésintelligence  entre  patrons  et  ouvriers,  se  traduisant  par  des 
élections  socialistes  à  la  Chambre  et  dans  les  communes,  la  viti- 
culture languedocienne  devenue  une  véritable  industrie.  Naturel- 

(1)  Voyez  la  Revue  du  1"  mai  1906. 


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422  REVUE  DES   DEDX  MONDES. 

lement  les  propriétaires  favorisent  les  syndicats  jaunes,  et  voîen 
de  mauvais  œil  les  syndicats  rouges,  affiliés  à  la  Confédératioii 
Générale  du  Travail,  prêchant  la  guerre  sociale,  la  lutte  de  classes, 
la  grève  universelle,  Tanarchie  pure  et  simple,  l'abolition  de  la 
patrie.  Et  Ton  ne  saurait  s'étonner  de  cett«  aversion  pour  des 
sociétés  où  se  trouvent  des  individus  qui,  sous  couleur  de  sabo- 
tage, d'action  directe,  préconisent  l'assassinat  des  personnes  et  la 
destruction  des  choses.  Les  syndicats  ruraux  sont  trop  récens 
.pour  avoir  accompli  beaucoup  de  besogne  pratique  :  cependant 
ils  ont  réclamé  et  obtenu  l'ouverture  de  chantiers  communaux 
ou  d'ateliers  de  charité  pendant  le  chômage,  pris  des  entreprises 
de  travail  à  forfait,  réclamé  des  augmentations  de  salaires, 
essayé  de  lutter  contre  la  concurrence  des  étrangers  ;  pour  les 
amorcer,  des  cours  professionnels  de  taille  de  la  vigne,  greffage, 
fauchage,  nivellement,  ont  été  organisés  par  les  syndicats  des 
villes,  à  Narbonne,  à  Garcassonne.  La  Bourse  du  travail  de  Car- 
cassonne  fait  presque  seule  le  placement  des  métayers  dans  les 
environs  :  voilà  un  exemple  de  contrat  collectif  de  travail,  qui 
pourrait  assurer  aux  propriétaires  une  main-d'œuvre  constante, 
aux  ouvriers  des  salaires  plus  rémunérateurs,  une  indépendance 
plus  complète.  Mais  les  ouvriers  sont  assez  indépendans,  s'ils 
ne  sont  pas  assez  rétribués. 

Dans  l'Aude,  la  plupart  des  statuts  de  syndicats  débutent 
par  un  préambule  ainsi  conçu  :  «  Considérant  que  l'émanci- 
pation des  travailleurs  ne  peut  être  que  l'œuvre  des  travailleurs 
eux-mêmes,  que  l'assujettissement  des  travailleurs  aux  déten- 
teurs du  capital  est  la  source  de  toute  servitude  morale  et  ma- 
térielle... »  Presque  tous  prévoient  l'exclusion  pour  cause 
d'ivresse  coutumière  ;  à  Béziers,  le  fait  d'appartenir  à  un  cercle 
catholique  ou  société  religieuse,  entraîne  l'expulsion  de  rigueur 
sans  procéder  à  un  vote  quelconque  ;  de  même  Béziers  n'admet 
que  des  ouvriers,  rejette  les  patrons,  ne  veut  pas  entendre  parler 
des  syndicats  mixtes,  organes  de  conciliation,  instrumens  de 
concordat  et  d'harmonie  :  ceux-ci  enlèveraient  aux  chefs  le  prin- 
cipal moyen  d'action  dont  ils  disposent. 

Les  Vignerons  libres  de  Marau^san  (près  Béziers)  ont  fondé 
en  1901  une  coopérative  de  production  civile  et  anonyme  à 
capital  et  à  personnel  variables,  qui  n'achète  que  le  vin  récolté 
par  ses  membres,  et  le  revend  au  commerce  ou  à  d'autres  sociétés 
coopératives.  Son  but  est  nettement  socialiste;  elle  fait  des  pré- 


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LES   TRANSFORMATIONS   OE   l' AGRICULTURE.  423 

lèvemens,  sur  les  bénéfices  bruts,  au  profit  d'une  Caisse  locale 
de  solidarité  ouvrière,  d'une  Caisse  de  développement,  et  des 
œuvres  de  propagande  prolétarienne  :  son  fondateur,  M.  Élie 
Gathala,  recommande  la  création  progressive  de  la  propriétéi 
agricole  communiste,  par  Tachât  de  magasins,  caves,  celliers, 
vignobles. 

Les  vignerons  de  Maraussan  ont  institué  en  1905  une  coopé- 
rative de  consommation  :  ils  ont  aussi  une  caisse  de  crédit  mu- 
tuel, une  association  pour  construire  des  maisons  ouvrières, 
un  syndicat  ouvrier,  et  une  coopérative  pour  la  culture  de  la 
vign^(l).  Maraussan  compte  1  920  habitans  presque  tous  groupés 
dans  le  village. 

Les  vignerons  ont  réussi  à  organiser  la  vente  grâce  au 
concours  de  quelques  grandes  coopératives  socialistes,  à  établir 
un  chai  de  répartition  à  Charenton  pour  le  service  des  livraisons 
dans  la  région  parisienne,  à  se  procurer  le  gros  capital  que 
représente  une  cave  de  25  à  30000  hectolitres.  Leur  chai  coopé- 
ratif a  fonctionné  pour  les  vendanges  de  1905  :  ils  comptent 
279  adhérens,  et  dans  l'exercice  1905-1906,  ils  ont, vendu 
49  220  hectoliii*es,  soit  pour  1 066  644  francs  de  marchandises. 
M.  Élie  Cathala  a  tenté  de  créer  un  type  particulier  d'après 
lequel  les  propriétaires  conservent  leur  indépendance  comme 
producteurs,  mais  où  le  prolétariat  des  villes  acquiert  une  part 
de  propriété  et  un  droit  de  contrôle  :  un  agent  commercial 
passe  les  contrats  annuels  avec  les  coopératives  de  consomma- 
tion qui  forment  à  peu  près  la  seule  clientèle  des  vignerons 
libres.  La  coopérative  est  ouverte  aux  ouvriers  agricoles  non 
propriétaires.  Jusqu'ici  le  succès  a  couronné  l'effort,  et  les  idées 
de  solidarité  se  sont  largement  développées. 

Des  communes  voisines,  gagnées  par  l'exemple,  ont  tenté 
d'établir  des  coopératives  fondées  sur  les  mêmes  principes  : 
Avenir  social  de  Maureilhan-et-Ramejean,  les  Petits  vignerons  de 
Puisserguiery  VÉgalitaire  de  Cébazan,  les  Vignerons  paysans  de 
Bessan.  Ces  nouveaux  groupemens  éprouveront  sans  doute  plus 
de  peinç  à  s'assurer  des  débouchés.  Les  coopératives  de  consom*^ 
mation  socialistes  pourront-elles  leur  en  fournir?  Ce  n'est  pas 
sûr.  Les  coopératives  de  consommation  non  socialistes  leur 
viendront-elles  en  aide?  Rien  de  plus  incertain. 

(1)  Augé-Laribé,  les  Coopératives  paysannes  et  socialistes  de  Maraussan  (Hé- 
rault), dans  Musée  social,  Documens  de  mars  1907. 


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424  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Il  ne  faut  pas  se  lasser  de  rappeler  aux  intéressés  que  le 
droit  de  grève  comporte  deux  facultés  maîtresses  :  celle  de  se 
faire  du  bien,  celle  de  se  faire  du  mal;  et  puis  encore  qu'il  permet 
de  nuire  beaucoup  au  patron,  au  propriétaire,  à  Tordre  social, 
soit  légalement,  soit  illégalement;  droit  légitime  au  reste,  pourvu 
qu'on  ne  viole  ni  le  droit,  ni  la  liberté  du  voisin,  ni  le  contrat 
de  travail.  N'est-ce  pas  Joseph  de  Maistre  qui  voulait  adresser  ce 
sermon  laconique  aux  rois?  «  Sires,  les  abus  amènent  les  révo- 
lutions; »  puis,  se  retournant  vers  les  peuples,  il  aurait  dit  seu- 
ment  :  «  Messieurs,  les  abus  valent  mieux  que  les  révolutions.  » 
Parole  profonde  que  les  partis  devraient  méditer  longuement! 

La  crise  viticole,  plus  âpre  et  plus  violente  dans  le  Lan- 
guedoc (1),  sévit  aussi  dans  d'autres  régions:  par  exemple,  dans 
une  partie  de  cette  belle  Gironde  où  j'ai  longtemps  séjourné, 
d'où  je  reçois  mainte  lettre  qui  expose  des  faits  navrans  :  «  Les 
ruines  sont  ici  lamentables  et  nombreuses.  J'ai  des  amis  qui 
avaient  refusé  jadis  un  million  d'une  propriété  qu'ils  viennent 
de  vendre,  faute  de  pouvoir  suffire  aux  frais,  400000  francs. 
Ils  étaient  fort  riches,  ils  sont  plus  que  gênés.  »  Voici  une  note 
moins  douloureuse  que  m'apporte  un  propriétaire  des  environs 
de  Cadillac  :  «  Dans  le  Bordelais,  nous  souffrons  moins  que 
dans  le  Midi.  Nous  ne  sommes  pas  un  pays  de  monoculture,  et 
nous  sommes  plus  économes.  Dans  la  région  que  j'habite,  nous 
faisons  du  vin  blanc  qui  se  vend  fort  bien;  la  terre  n'a  pas 
baissé,  et  nous  voyons  la  population  s'accroître;  mais  c'est  une 

(1)  Augé-Laribé,  Le  proOîème  agraire  du  socialisme ^  la  viticulture  industrielle 
du  Midi  de  la  France,  1907.  —  Prosper  Gervais,  La  situation  présente  et  l'avenir  de 
Vagriculture  méridionale,  1906.  —  Pierre  Genieys,  La  crise  viticole  méridionale,  — 
Maurice  Bouffet,  La  crise  viticole,^ Congrès  internationaux  d^ agriculture,  de  1889 
à  1903,  12  volumes.—  Paul  Passama,  Condition  des  ouvriers  viticoUs  dans  le  Miner- 
voM,  1906.  —  Berget,  La  coopération  dans  la  viticulture;  La  viticulture  nouvelle; 
Les  vins  de  France,  3  volumes.  —  Poubelle,  Statistique  de  la  fraude  sur  les  vins  et 
alcools  dans  Paris;  La  crise  viticole  et  les  fraudes.  —  Paul  Taquet,  La  distillerie 
dans  le  monde  entier.  —  Martinet,  Les  ports  francs  et  l'exportation  des  vins,  — 
Docteur  Cot,  La  situation  viticole,  —  A.  de  Foville,  Études  économiques  et  statis- 
tiques sur  la  propriété  foncière.  —  G.  Barbut,  La  vigne  et  le  vin  dans  VAude  en 
i902.  —  Ch.  Germa,  Traité  des  ventes  sur  souches.  —  A.  de  Saporta,  La  vigne  et  le 
vin  dans  le  Midi  de  la  France,  1894.  —  Raynal,  La  viticulture  et  les  institutions 
agricoles  du  Roussillon,  —  A.  Bousquet,  Le  régime  économique  du  vin,  le  marché 
des  vins.  —  J.  Rivais,  L'agriculture  dans  te  déparlement  de  T^iide.  —  Rapports  par- 
lementaires de  MM.  Lauraine,  Pams,  Leygues,  Clémentel,  Klotz.  —  P.  Couvert, 
L'industrie  agricole.  —  E.  Duclaux,  L'alcool  et  ses  droits  naturels,  —  Bulletins  de 
la  Société  des  Viticulteurs  de  France  et  d'Âmpélographie.  —  Revue  de  Viticulture, 
—  Chancrin,  Viticulture  moderne.  —  Henri  Gervais,  la  Rémunération  du  travail 
dans  la  viticulture  méridionale. 


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LES   TRANSFORMATIONS   DE   l' AGRICULTURE.  425 

heureuse  et  trop  rare  exception.  D'une  manière  générale,  les 
régions  à  vin  rouge  commun  (paluds)  ou  les  Graves,  —  dont  la 
production  est  trop  faible,  —  subissent  le  contre-coup  de  la 
gêne  méridionale.  Aussi,  sans  crier  leur  détresse,  beaucoup  de 
propriétaires  arrachent-ils  les  vignes  qui  ne  paient  plus.  C'est 
dur,  mais  c'est  sage...  » 

Un  grand  négociant 'girondin  écrit  :  «...  Tout  ce  qui  contribue 
à  faire  le  vin  augmente,  les  impôts,  la  main-d'œuvre;  les  drogues 
à  infuser  à  la  vigne  du  1®'  janvier  au  31  décembre,  soufre,  sul- 
fate de  cuivre,  sulfate  de  fer,  etc.,  se  vendent  chaque  année  de 
plus  en  plus  cher,  les  barriques,  les  frais  de  vendanges,  mes- 
sieurs les  vendangeurs  faisant  aujourd'hui  la  loi...  Quant  aux 
prix?  Les  grands  crus,  divisés  en  cinq  classes,  se  vendaient  au- 
trefois, suivant  la  classe,  de  1  400  à  5  000  francs  le  tonneau 
(quatre  barriques)  dans  les  années  chères,  —de  900, 1 200  à  3500, 
3800  dans  les  années  bon  marché.  Maintenant  ils  vont  suivant 
les  années  de  450  à  1 500,  2  000.  Et,  à  ces  prix-là,  nous  avons 
bien  plus  de  difficultés  aujourd'hui  pour  les  écouler,  qu'au  temps 
où  nous  payions  le  double  et  plus.  Ah  oui!  Il  y  en  a  des 
domaines  à  vendre,  mais  qui  voudrait  les  acheter,  sauf  à  vil  prix? 
J'en  connais  même  que,  pour  rien,  je  ne  voudrais  pas,  le  rende- 
ment n'y  couvrant  point  les  frais  de  culture  et  l'intérêt  du 
capital...  » 

Au  reste  les  crises  viticoles  sont  de  tous  les  temps.  Ainsi  un 
édit  de  Domitien  ordonna  l'arrachage  des  vignobles;  à  d'autres 
époques  le  pouvoir  crut  devoir  réglementer  la  plantation.  Arthur 
Young  constate  que  la  vigne  en  France  enrichit  et  appa\ivrit 
tour  à  tour  ses  maîtres;  aux  années  de  déficit  correspondent  des 
prix  rémunérateurs,  et  aux  années  d'abondance  des  prix  infé- 
rieurs. La  vigne,  plante  capricieuse,  donne  des  rendemens 
irréguliers,  passant  brusquement  de  26  à  50  millions  d'hecto- 
litres. 

Que  les  viticulteurs  du  Midi  soient  les  principaux  artisans  de 
la  mévente  dont  ils  se  plaignent  si  amèrement,  et  qu'ils  exa- 
gèrent un  peu,  cela  ne  fait  pas  doute  pour  ceux  qui  examinent 
sans  parti  pris  la  question;  qu'ils  ne  soient  pas  les  seuls  cou- 
pables, rien  de  plus  certain.  Mais  leurs  orateurs  ont  eu  l'ha- 
bileté d'escamoter  les  torts  de  leurs  cliens,  de  donner  le  change 
à  l'opinion  publique  attendrie  par  le  spectacle  d'une  misère  trop 
réelle.  On  accuse  presque  uniquement  l'État,  la  fraude,  la  sur- 


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426  ^   REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

production,  le  mouillage  (1),  c'est-à-dire  le  fait  de  verser  de  Tei 
dans  du  vin,  —  le  sucrage,  soit  le  fait  de  jeter  dans  le  moût  di 
sucre  de  betterave,  opération  artificielle  assez  semblable  à  l'actt 
spontané  qu'opère  la  nature  par  la  fermentation  des  vendanges; 
ou  bien  encore  le  vinage  qui  consiste  à  verser  de  lalcool  dans  du 
vin  pour  le  rendre  plus  facile  à  conserver,  plus  agréable  à  boire, 
lui  permettre  de  mieux  résister  à  la  chaleur  et  de  voyager.  Sans 
doute  l'État  a  dans  cette  triste  affaire  une  responsabilité,  et  par 
certaines  lois  votées  depuis  1900,  et  par  leur  application  ou  leur 
non-application.  Toutefois  il  convient  de  remarquer  combien 
nos  mœurs  politiques,  nos  habitudes  de  centralisation,  facilitent 
l'ingérence  de  l'État  dans  toutes  sortes  de  questions,  et  l'habituent 
à  mettre  en  pratique  la  formule  si  plaisante  :  Faisons  de  l'arbi- 
traire, mais  légalement.  Or  les  gens  du  Midi,  plus  que  ceux  des 
autres  provinces  françaises,  ont  contribué  à  renforcer  le  dogme 
si  dangereusement  socialiste  de  l'État-Providence  possédant  la 
corne  d'abondance  et  la  bourse  de  Fortunatus,  de  l'État  distri- 
buteur de  places  et  sinécures,  capable  de  tous  les  miracles, 
d'enrichir  les  pauvres  et  de  niveler  les  fortunes,  dont  on  attend 
tout  en  un  mot  :  l'âme  latine,  l'âme  romaine  revit  en  eux;  le 
sens  américain,  le  sens  de  la  liberté  individuelle  et  sociale  leur 
manque  singulièrement. 

Un  des  leurs  n'a-t-il  pas  dit  rudement  :  «  Tout  Méridional 
pauvre,  paresseux,  raté  ou  taré  est  candidat  fonctionnaire?  »  D'où 
le  triomphe  des  idées  étatistes,  les  progrès  du  collectivisme,  de 

(1)  Voici  d'antres  définitions  à  l'usage  des  personnes  auxquelles  l'argot  et  la  lan- 
gue Titiçoles  ne  sont  pas  familiers.  La  mis  telle  est  un  moût  additionné  d'alcool, 
ou  un  moût  concentré  par  l'évaporation  partielle  de  Teau  des  raisins  ;  elle  sert  à 
fabriquer  des  /vins  artificiels,  ou  même  des  alcools;  depuis  1902,  les  misteUes 
étrangères,  composées  de  moûts  très  alcooliques,  paient  le  droit  sur  l'alcool  et  le 
droit  sur  le  moût  du  raisin  frais.  —  Les  marcs,  matières  soUdes  qui  restent  au 
fond  de  la  cuve  après  le  soutirage  des  vins  de  première  cuvée,  peuvent  être  distil- 
lés, servent  aussi  à  obtenir  des  vins  de  sucre  ou  des  piquettes  produites  par  des 
lavages  successifs.  —  La  chaptalisation,  c'est  l'emploi  du  sucre  en  première  cuvée 
pour  suppléer  à  l'insuffisance  de  raisins  trop  acides.  —  Les  vins  de  raisins  secs  se 
fabriquent  avec  des  raisins  de  Sicile,  de  Grèce,  de  Turquie,  d'Espagne  et  d'Asie 
Mineure,  qu'on  fait  macérer  dans  de  l'eau  chaude.  —  Les  coupages  sont  les  mé- 
langes de  vins.  —  Les  ventes  de  raisins  sur  souches  ou  sur  pied  se  font  avant  la 
récolte,  parfois  plusieurs  mois  avant  :  tantôt  c'est  le  vendeur»  et  tantôt  l'acheteur 
qui  opère  les  vendanges  et  la  vinification  ;  tout  dépend  du  contrat  qui  intervient 
—  Un  hectolitre  de  vin  de  sucre,  ^  dix  degrés,  se  fabrique  avec  de  l'eau,  des  ven- 
danges déjà  épuisées  et  17  kilos  de  sucre.  —  La  vinification,  c'est  l'ensemble  des 
opérations  compliquées,  minutieuses,  qui  métamorphosent  la  vendange  en  vin 
bon  à  boire.  —  Le  moût,  c'est  tout  simplement  le  jus  de  raisin  qui  vient  d'être 
exprimé  après  la  cueillette. 


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LES   TRANSFORMATIONS   DE   l'aGRICULTURE.  427 

l'égalité  dans  la  servilité,  le  dédain  ou  l'ignorance  du  véritable 
libéralisme,  celui  qui  fait  qu'on  aime  la  liberté  du  voisin  ou  de 
l'adversaire  autant  que  la  sienne  propre,  Téloignement  des  syn- 
dicats rouges  pour  le  travail  à  la  tâche. 

La  loi  du  29  décembre  1900  règle  le  régime  des  cidres,  des 
bières,  des  vins,  et  celui  des  alcools  qui  intéressent  directement 
la  viticulture;  elle  met  le  vin  à  la  portée  des  classes  populaires 
en  supprimant  les  droits  de  l'État  perçus  à  titre  de  droits  de 
détail,  d'entrée  et  de  taxe  unique,  en  fixant  à  1  fr.  50  par  hec- 
tolitre le  droit  général  de  circulation,  en  ramenant  les  droits 
d'octroi  au  chiffre  de  2  fr.  25  par  hectolitre.  Au  contraire  la 
législation  ^se  montrait  répressive  pour  les  alcools,  qu'elle  traitait 
comme  une  matière  purement  fiscale  et  un  produit  nuisible  à 
la  santé  publique.  Les  députés  du  Midi  n'avaient  pas  défendu  le 
privilège  des  bouilleurs  de  cru,  c'est-à-dire  la  cause  tnême  de  la 
distillation.  L'exercice  des  débits  de  boissons  était  supprimé; 
mesure  absolument  folle  qui  laissait  aux  détaillans  toute  licence 
pour  le  mouillage.  Étendre  la  consommation  du  vin  sous  sa 
forme  naturelle,  là  restreindre  par  les  entraves  apportées  à  sa 
conversion  en  alcool,  c'était  violer  la  règle  :  donner  et  retenir  ne 
vaut.  La  mévente,  qui  avait  déjà  commencé,  ne  fit  que  s'accen- 
tuer; Béziers  et  Narbonne  vendirent  Thectolitre  3  francs. 

Comme  l'alcool,  le  sucre  fournit  de  larges  appoints  au  budget 
de  chaque  nation  :  pendant  très  longtemps,  il  supporta  des  droits 
élevés  en  France,  64  francs  par  cent  kilogrammes.  La  loi  du 
28  janvier  1903  institue  un  nouveau  système  :  le  droit  sur  les 
sucres  bruts  et  raffinés  n'est  plus  que  de  25  francs  par  cent 
kilogrammes,  de  26  fr.  75  pour  le  sucre  candi  ;  la  loi  supprime 
le  système  des  primes,  établit  un  droit  de  douane  suffisant  pour 
protéger  le  sucre  indigène,  le  sucre  de  betterave  contre  le  sucre 
étranger  (1).  Par  cette  détaxe  le  gouvernement  sauvait  d'une 
crise  très  grave  notre  industrie  betteravière,  car  virtuellement  il 
autorisait  la  production  indéfinie  des  vins  de  sucre;  mais  la 
viticulture  allait  être  perturbée  par  la  concurrence  permanente 
de  ces  vins  artificiels.  «  Prohiber  le  sucrage  et  rétablir  le  vinage. 


(1)  D'après  la  loi  de  1907,  qui  modifie  celle  de  1903,  celui  qui  voudra  ajouter  du 
tacre  à  la  vendange  doit  le  déclarer  trois  jours  à  l'avance  ;  la  quanUté  de  sucre 
ainsi  employée  ne  peut  excéder  dix  kilogrammes  par  trois  hectolitres  de  ven- 
dange; ce  sucre  est  frappé  d'une  taxe  complémentaire  de  quarante  francs  par 
cent  kilos. 


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428  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

était  la  condition  que  les  députés  et  sénateurs  du  Midi  devaient 
mettre  à  leur  vote  approuvant  la  loi  sur  les  sucres  du  28  jan- 
vier 1903;  ils  ne  le  firent  pas,  par  incompétence,  par  défaut 
d'union  et  par  peur  (1).  Par  incompétence,  car  ils  ne  se  doutèrent 
en  aucune  façon  des  effets  économiques  de  la  loi,  dont  l'applica- 
tion les  stupéfia;  par  manque  d'union,  parce  qu'ils  ne  surent  pas 
faire  comprendre  aux  représentans  de  certaines  régions,  telles 
que  la  Champagne,  la  Bourgogne,  les  Hauts  Plateaux  de  la 
Loire,  que  le  vinage  pourrait  leur  remplacer  le  sucrage,  et  que  la 
concurrence  des  vins  de  sucre  fabriqués  sur  les  lieux  de  consom- 
mation serait  bien  plus  redoutable  pour  ces  régions  froides  que 
la  concurrence  des  vins  naturels  du  Midi;  par  peur,  parce  qu'ils 
n'osèrent  priver  de  leurs  voix,  sur  une  question  économique,  un 
gouvernement  qui  avait  toute  leur  sympathie  sur  le  terrain  de 
la  politique  générale,  qui  leur  accordait  toutes  les  faveurs  par- 
ticulières qu'ils  lui  demandaient  pour  eux  et  pour  leurs  élec- 
teurs, et  qui  assurait  leur  réélection.  »  Et  cependant,  les  aver- 
tissemens  n'avaient  pas  manqué  :  un  député,  M.  Pams,  établit  le 
prix  de  revient  du  vin  artificiel  rendu  sur  le  lieu  même  de 
consommation,  prix  terrifiant  pour  les  producteurs  de  vin  naturel  : 
grâce  à  la  détaxe,  à  l'abaissement  du  droit,  un  vin  de  huit  degrés 
coûterait  6  fr.  80  l'hectolitre,  un  vin  de  7  degrés  5  fr.  95  !  Mais 
les  modernes  Gassandres  ne  sont  pas  plus  écoutées  que  les  an- 
ciennes. Admettons  que  le  vin  de  sucre  à  dix  degrés,  fabriqué 
dans  Paris,  revienne  à  10  ou  11  francs  Thectolitre;  le  négociant 
de  Bercy,  —  la  place  de  Bercy  est  le  régulateur  réel  du  prix 
des  vins  du  Midi,  —  ne  peut  offrir  à  la  propriété  un  prix  supé- 
rieur  à  10  francs  l'hectolitre,  15  à  20  francs  rendu  à  Paris.  Cela 
irait  encore  pour  les  propriétaires  qui  récoltent  140  à  150  hecto- 
litres par  hectare,  mais  la  moyenne  réelle  ne  dépasse  pas  40  à 
50  hectolitres,  et  la  dépense  du  viticulteur  s'élevant  à  7,  8,  9,  10, 
souvent  même  13  francs  par  hectolitre,  c'est  la  ruine  presque 
fatale. 

Du  moins,  lorsqu'il  faisait  voter  la  loi  de  1903,  le  gouverne- 
ment rendait  un  signalé  service  à  l'industrie  sucrière,  et  prati- 
quait la  politique  du  pauvre  homme,  —  car,  quoi  qu'on  puisse 
dire,  le  sucre  est  aujourd'hui  un  aliment  de  première  nécessité, 
presque  au  même  titre  que  le  pain  et  la  viande,  au  môme  degré 

(1)  Pierre  Genieys,  La  crise  niticole,  p.  105  et  suiv. 


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LES   TRANSFORMATIONS   DE   l'aGRIGULTURE.  429 

que  le  vîn  assurément.  Mais  là»où  il  parait  inexcusable,  c'est 
lorsqu'il  se  fait  le  complice,  avoué  ou  tacite,  de  la  fraude.  Or  les 
fraudes  sont  innombrables,  tellement  qu'elles  rappellent  cette 
boutade  de  Henri  Heine  :  «  H  y  a  plus  de  sots  que  d'hommes.  » 
Il  y  a  plus  de  fraudes  que  de  fraudeurs,  par  cette  bonne  raison 
que  certains  fraudeurs  les  commettent  à  la  grosse,  à  la  dou* 
zaine.  Les  discours  de  députés  du  Midi,  prononcés  à  la  Chambre 
en  1907,  renferment  des  révélations  tout  à  fait  édifiantes,  et 
contre  lesquelles  personne  n'a  osé  s-inscrire  en  faux  :  il  convient 
d'en  résumer  quelques  passages. 

Dans  la  séance  du  18  janvier  1907,  M.  Emmanuel  Brousse 
dénonça  des  faits  extraordinaires  :  un  professionnel  de  la  fraude, 
D...,  négociant  à  B...,  vendant  chaque  jour  500  hectolitres  de 
vin  fabriqué  chez  de  pauvres  diables,  auxquels  il  achetait  leurs 
récolles  et  fournissait  pour  d'autres  œuvres  les  matières  pre- 
mières, sucre,  acide  tartriquo,  acide  sulfurique,  tannin,,  phos- 
phate de  soude,  —  emboursant  66  procès- verbaux  dans  l'espace 
d'un  mois,  33  condamnations  qui  s'élevèrent  au  chiffre  de 
197  000  francs  d'amendes,  narguant  les  juges  et  la  prison,  si 
bien  soutenu  par  de  mystérieux  protecteurs  qu'il  était  averti,  et 
mettait  la  frontière  entre  les  agens  et  lui  quand  on  voulut  enfin 
l'arrêter, —  que  M.  de  Saint- Aubin,  directeur  des  affaires  crimi- 
nelles au  ministère  de  la  Justioe,  fut  accusé  d'avoir  truqué  son 
dossier  pour  faire  signer  sa  grâce  par  M.  Sarrien,  en  faisant 
disparaître  des  pièces  capitales,  telles  que  la  protestation  de 
M.  Jean  Dupuy,  le  très  distingué  président  du  Syndicat  national 
de  défense  de  la  Viticulture  française.  Les  choses  enfin  étaient 
poussées  au  point  que  M.  de  Saint-Aubin  fut  disgracié,  mais 
aussitôt  nommé  à  un  poste  important  dans  la  magistrature  pari- 
sienne. Autant  que  personne,  j'apprécie  la  haute  valeur  morale 
et  l'intégrité  d'hommes  tels  que  MM.  Sarrien  et  Ghaumié;  mais 
il  en  va  des  ministres  comme  des  princes  :  les  meilleurs  ne 
savent  pas  tout  ce  qui  se  passe,  on  leur  dissimule  beaucoup  de 
choses,  et  il  faut  reconnaître  que  cet  incident  causa  une 
impression  pénible  dans  le  monde  viticole. 

D...  et  deux  de  ses  émules  ont  déposé  leur  bilan  à  la  fin 
de  1906  ;  espérons  que  la  fermeture  de  ces  deux  maisons  sera 
définitive  et  qu'elles  paieront  à  la  régie  les  amendes  encourues. 
Ils  ont  beaucoup  de  complices,  de  cliens,  d'ouvriers,  ces  messieurs, 
ce  qui  explique  peut-être  la  mansuétude  du  peuple  viticole  dans 


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430  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  émeutes  de  Juin  1907^  —  aucun  fraudeur  n'a  été  lyncL 
—  et  puis  ils  sont  groupés  dans  certaines  régions^  ce  qui  ren 
plus  directe,  plus  énergique  et  puissante  leur  action.  Il  y  . 
dans  le  Languedoc  deux  catégories  de  propriétaires:  les  vigne- 
rons qui  vivent  de  leur  vignoble,  —  c'est  la  majorité, —  puis  les 
marchands  qui  ont  des  vignes  et  qui  apportent  dans  la  gestion 
leurs  habitudes  de  spéculateurs;  ils  sont  concentrés  dans  les  pays 
de  Narbonne,  Béziers,  et  autour  de  Montpellier.  Ce  phénomène 
se  produit  ailleurs  que  dans  le  Languedoc,  im  peu  partout; 
beaucoup  de  grands  crus,  de  crus  moyens,  ont  passé  aux  mains 
de  grands  financiers,  de  commerçans.  Et  bien  entendu  tous  les 
négocians  ne  sont  pas  de  gros  fraudeurs,  mais  tous  les  gros  frau- 
deurs se  disent  négocians,  et,  pour  beaucoup,  le  titre  de  proprié- 
taire récoltant  est  l'amorce  qui  sert  à  piper  le  consommateur. 
Celui-ci  est  loin,  donc  plus  facile  à  engluer  ;  car  c'^est  encore  un 
trait  de  la  viticulture  méridionale  que  dans  les  autres  régions 
l'acheteur  se  trouve  près  du  producteur,  tandis  que,  dans  le  Lan- 
guedoc, presque  personne  n'achète  de  vin;  il  faut  donc  que  son 
énorme  récolte  trouve  preneur  à  de  grandes  distances. 

Oui,  ces  messieurs  ont  beaucoup  d'amis  :  ainsi  la  comtesse 
de  R...  (Nimes)  a  beaucoup  fabriqué  pour  le  compte  de  D...; 
le  tribunal  de  Tarascon  Ta  condanmée  avec  D...  à  quinze  jours 
de  prison  et  à  diverses  amendes;  elle  est  poursuivie,  toujours 
avec  D...,  devant  le  tribunal  correctionnel  de  Nîmes,  pour  fabri- 
cation de  927  hectolitres  de  vins  artificiels.  L'affaire  vint  le 
3  décembre  1906;  la  comtesse  se  présenta,  mais  D...  était  en 
fuite,  et  le  procureur  de  la  République  avait  oublié  de  le  citer, 
bien  qu'il  fût  le  principal  inculpé,  et,  de  cet  oubli  si  grave,  ce 
magistrat  donna  pour  raison  qxiHl  supposait  que  /)...  se  présen- 
terait volontairement  à  f audience.  Par. arrêt  du  26  avril  1907, 
la  Cour  de  Cassation  a  d'ailleurs  rejeté  tous  les  pourvois  de  la 
veuve  de  R... 

Les  discours  de  MM.  Emmanuel  Brousse,  du  Périer  de  Lar- 
san,  Jules  Razimbaud,  fourmillent  de  traits  du  même  genre,  qui 
ne  concernent  pas  les  seuls  départemens  du  Languedoc:  rassem- 
blés et  groupés  avec  soin,  triés  entre  des  milliers  d'autres,  ils 
ont  produit  une  sensation  d'étonnement  dans  les  rangs  des  parle- 
mentaires, sensation  qui,  répercutée  par  l'indignation  légitime  du 
public,  sera  peut-être  le  commencement  de  la  sagesse.  Un  membre 
de  la  Chambre  des  communes  disait:  «  J'ai  entendu  quatre  mille 


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SfWWP— 


LES    TRANSFORMATIONS   DE    L* AGRICULTURE.  431 

speeches  dans  ma  vie,  deux  cents  ont  changé  mon  opinion,  aucun 
n*a  modifié  mon  vote.  »  Oui,  cet  homme  discipliné  marchait 
fidèlement  avec  son  parti,  avec  le  ministre  qui  représentait  ses 
idées  ;  mais  les  partis  et  les  ministères  évoluent  devant  les  élec- 
teurs qui,  à  leur  tour,  subissent  l'empire  des  événemens,  des  pré- 
jugés, des  passions  et  de  Texpérience. 

Je  voudrais  qu'on  apprit,  qu'on  expliquât  à  tous  les  citoyens 
cette  pensée  d'Herbert  Spencer:  «  La  fonction  du  libéralisme 
dans  le  passé  a  été  de  mettre  une  limite  au  pouvoir  des  rois.  La 
fonction  du  vrai  libéralisme  dans  Tavenir  sera  de  limiter  le  pou- 
voir des  Parlemens.  »  Rien  ne  pourrait  être  plus  utile  à  la  Répu- 
blique et  à  nos  mœurs  politiques.  Mais  je  voudrais  aussi  que  les 
adversaires  des  Parlemens  eussent  présente  à  Tesprit  cette 
pensée  de  Cavour  :  «  La  plus  mauvaise  des  Chambres  vaut 
encore  mieux  que  la  meilleure  des  antichambres.  » 

Donc  M.  Brousse  a  démontré  longuement,  fortement,  que  la 
justice  et  la  régie,  trop  souvent  clémentes  et  libérales  envers 
les  gros  fraudeurs,  se  montrèrent  sans  pitié  pour  les  petits.  Des 
hommes  compétens  en  donnent  cette  piquante  explication:  le 
Trésor  considère  le  grand  fraudeur  professionnel  comme  un 
abonné  lucratif  qui,  sous  forme  de  transaction,  lui  apporte  de 
copieuses  redevances,  il  est  donc  intéressé  à  ce  que  les  grosses 
fraudes  se  multiplient.  La  régie  ne  perçoit-elle  pas  1  fr.  50  de 
droit  de  circulation  sur  le  vin,  plus  3  fr.  75  de  droit  sur  les 
17  kilogrammes  de  sucre  nécessaires  pour  fabriquer  un  hecto- 
litre, soit  52  millions  1/2  sur  10  millions  d'hectolitres  de  vins  de 
sucre?  Aussi  propose-t-on  d'enlever  à  la  régie  le  droit  de  trans- 
action, et  de  le  confier  aux  tribunaux  seuls,  bien  que  les 
parquets  aient  parfois  agi  avec  une  mollesse  suspecte.  Il  est 
pénible  de  constater  qu'en  trois  ans,  on  n'arrive  pas  à  juger  en 
première  instance  certaines  affaires  de  grosses  fraudes,  tandis 
que  le  petit  délinquant,  un  colporteur  d'allumettes  de  contre- 
bande ou  d'une  bouteille  d'alcool,  est  jugé  dans  la  huitaine  et 
durement  condamné.  Résultat:  les  assassihs  de  la  viticulture, 
admirablement  renseignés,  vont  se  promener  à  l'étranger,  ont 
le  temps  de  détruire  les  pièces  compromettantes,  de  se  sous- 
traire au  paiement  des  amendes.  Cependant  MM.  Guyot-Dessaigne 
et  Caillaux  ont  très  loyalement  adressé  des  ordres  pour  qu'on  les 
poursuivit  avec  la  dernière  rigueur,  et  de  sérieux  résultats  ont 
été  obtenus;  félicitons  aussi  M.  Chéron  qui  mène  une  campagne 


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'""^mi 


432  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

énergique  contre  les  coquins  qui  fournissent  à  nos  soldats  des 
alimens  malsains  et  frelatés;  M.  Ruau  qui  sert  avec  un  zèle 
intelligent  les  intérêts  agricoles  (l).Mais  une  longue  tolérance  a 
rendu  méfians  bien  des  gens  qui  maintenant  veulent  aussi  voir 
et  toucher  du  doigt,  avant  de  croire  aux  justes  réformes,  à 
l'extirpation  des  abus  révolutionnaires. 

Le  pouvoir  exécutif,  qui  nomme  les  magistrats,  a  de  tout 
temps  considéré  comme  des  actes  d'insubordination  les  décisions 
de  justice  qui  ne  sont  pas  conformes  à  ses  vues.  Aux  yeux  du 
public,  l'autorité  morale  des  magistrats  est  en  raison  directe  de 
leur  indépendance;  certains  arrêts  l'ont  rendue  suspecte,  et  plus 
que  jamais  les  sceptiques  divisent  la  magistrature  en  trois 
classes  :  la  magistrature  debout,  la  magistrature  assise,  la  magis- 
trature couchée.  Aux  utopistes  qui  réclament  son  élection  et  la 
suppression  de  l'inamovibilité,  on  peut  répondre  que  ce  serait  le 
moyen  d'obtenir  une  magistrature  à  genoux,  et  de  renverser 
toutes  les  garanties  des  citoyens;  d'ailleurs,  nos  magistrats  ont 
fait  beaucoup  d'excellente  besogne.  Souvent  aussi  la  législation 
présente  des  lacunes;  il  y  a  tantôt  quatre  ans,  le  tribunal  cor- 
rectionnel de  Villefranche-sur-Rhône  condamne  de  gros  frau- 
deurs à  plusieurs  centaines  de  mille  francs  d'amende  pour 
usage  d'acquits  fictifs;  mais  la  Cour  de  Lyon  les  acquitte,  se 
fondant  sur  ce  que  le  délai  de  prescription  était  expiré,  délai 
beaucoup  trop  bref  et  qui  permet  aux  coupables  de  passer  à  tra- 
vers les  mailles  de  la  loi.  On  découvrit  une  vieille  ordonnance 
de  Louis  XVllI,  du  21  juin  1816;  le  législateur  de  1899  montra 
beaucoup  de  naïveté  en  ne  l'abrogeant  pas  formellement. 

Cette  question  de  la  frauic,  qui  a  déchaîné  une  sorte  de  révo- 
lution dans  le  Midi,  et  se  soulève,  hélas  !  pour  tous  les  produits, 
est  trop  grave  pour  qu'on  n'insiste  pas.  Un  des  orateurs  qui 
l'ont  dénoncée  avec  le  plus  de  modération,  M.  du  Périer  de 
Larsan  a  démontré  justement  qu'il  fallait  faire  la  lumière,  toute 
la  lumière,  d'abord  parce  que  cette  lumière  gêne  les  fraudeurs 
(les  voleurs  craignent  les  réverbères)  et  contrecarre  leurs  pra- 
tiques, puis,  parce  que  les  honnêtes  gens,  les  viticulteurs,  les 
consommateurs  ont  besoin  d'une  protection  efficace,  et  qu'il  ne 

(1)  Une  statistique  judiciaire  nous  fait  connaître  que,  depuis  la  loi  de  1905  sur 
les  fraudes,  4  203  poursuites  ont  été  engagées  ;  3  640  ont  abouti  à  des  condamna- 
tions. Le  ressort  de  Paris  accuse,  à  lui  seul,  1  740  procédures,  celui  de  Mont- 
pellier, 637. 


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LES   TRANSFORMATIONS   DE   l' AGRICULTURE.  433 

fant  pas  non  plus  donner  trop  raison  aux  médecins  lorsque, 
frappés  des  progrès  de  la  falsification,  ils  empêchent  des  milliers 
de  gens  riches  de  boire  du  vin,  si  bien  qfue,  dans  les  dîners 
d'apparat,  les  eaux  minérales  remplacent  les  grands  crus  pour 
la  moitié  des  convives.  En  se  taisant,  en  laissant  faire,  sous 
prétexte  de  ne  pas  discréditer  nos  jproduits  vis-à-vis  de  Tétranger, 
on  risquerait  au  contraire  de  compromettre  leur  prestige  par  la 
sophistication. 

La  régie  dresse  procès-verbal  à  un  haut  baron  de  la  fraude 
pris  en  flagrant  délit  de  mouillage,  33  pour  100  d'eau,  un  déluge, 
comme  disait  un  député.  Le  tribunal  de  Béziers  est  saisi,  des 
mois  s'écoulent,  la  régie  étonnée  va  au  greffe,  où  elle  apprend 
que  la  cause  est  depuis  longtemps  jugée,  le  coupable  acquitté, 
et  elle,  la  régie,  condamnée  aux  frais.  L'avocat  de  la  régie  n'avait 
pas  été  prévenu,  le  jugement  était  inexistant  pour  la  régie,  elle 
eftt  dû  l'attaquer,  on  laissa  passer  le  délai  d'appel.  Il  avait  suffi 
au  prévenu  de  dire  devant  le  tribunal:  «  J'ai  donné  du  vin  à  mes 
ouvriers,  et,  comme  ils  avaient  soif,  ils  en  ont  bu  cent  hecto- 
litres. »  Le  ministre  a  allégué  qu'il  y  avait  là  un  oubli,  une 
omission  regrettable  :  quant  au  substitut  qui  était  de  service  en 
ce  temps-là,  la  Chancellerie  se  contenta  de  le  blâmer  et  de  l'as- 
seoir comme  simple  juge  dans  un  tribunal;  il  rétrogradait  d'une 
classe,  mais  devenait  inamovible.  On  trouva  que  la  pénitence 
était  bien  douce. 

D'ailleurs,  la  fraude  existe  un  peu  partout,  et  l'on  a  singu- 
lièrement perfectionné  l'art  de  la  piraterie  et  de  la  chimie  vi- 
naire  :  des  gens  qui  se  disent  dans  l'industrie,  et  qui  en  sont 
surtout  chevaliers,  louent  de  petits  appartemens  dans  des  com- 
munes de  la  Gironde  produisant  des  crus  renommés,  se  font 
imposer  patente  et  licence,  et  expédient  ensuite  à  la  clientèle 
des  vins  inférieurs  portant  Testampille  de  la  localité.  Dans  les 
Gharentes,  avec  le  jeu  des  acquits  fictifs,  l'alcool  d'industrie 
trouble  profondément  le  marché  de  nos  célèbres  eaux-de-vie. 
A  Paris,  des  négocians  trop  ingénieux  dédoublent  du  vin  d'Oran 
à  douze  ou  treize  degrés.  Toujours  à  Paris,  deux  millions  d'hecto- 
litres de  vins  artificiels  furent  fabriqués  en  1900,  année  de 
l'Exposition,  et  cette  fabrication  sur  place  fit  perdre  à  la  Ville  et 
à  rÉtat  près  de  quarante  millions  gagnés  par  les  fraudeurs.  La 
loi  de  1903  ayant  en  quelque  sorte  rendu  le  sucrage  obligatoire, 
les  entrées  de  vins  dans  Paris  ne  cessèrent  pas  de  diminuer;  à  la 

TOME  XLVll.  —  1908.  28 


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434  RETUE  DSa   DRUX  MOlfDES. 

fin  de  1904,cettedécrois6aiieeatteignitl  012445  hectolitres,  Ci^. 
très  inférieur  à  la  réalité;  or,  chaque  hectolitre  prive  le  Tr( 
d'un  franc  50,  droit  de  circulation,  et  les  compagnies  de  chen^ 
de  fer  du  prix  de  transport.  En  dehors  de  Paris,  le  départeme 
de  la  Seine  consomme  3  hectolitres  17  par  habitant,  dans  Par 

2  hectolitres  13  par  tête  et  par  an.  Étonnez- vous  après  cela  si 
laboratoire  municipal  a  déclaré  bons  117  échantillons  seul 
ment  sur  617  en  juin  1905.  De  même  pour  l'alcool.  Sa  conson 
mation  en  banlieue  s'élève  à  6  litres  79  par  tête  et  par  an, 

3  litres  84  dans  Paris;  la  différence,  soit  2  litres  95,  correspond 
une  fabrication  clandestine.  Par  la  fraude  sur  les  vins  et  eaux-di 
vie,  dans  Paris  seulement,  TÉtat  et  la  Ville  perdent  plus  de  30  mi 
lions  de  francs  tous  les  ans.  Ce  sont  encore  des  vins  cassé 
avariés,  revivifiés  par  une  addition  d'acide  sulfurique  ;  des  extrait 
composés  reproduisant  le  bouquet  des  différens  vins  de  Francr 
des  vins  manquant  de  couleur  et  de  tenue  pour  lesquels  on  offi 
des  colorans  qui  ne  sont  que  Jes  dérivés  du  goudron  de  houilh 
Les  choses  en  vinrent  au  point  que  le  Syndicat  central  desfabn 
cans  de  produits  oenologiques^  qui,  paraît-il,  représente  quinze  mil- 
lions d'affaires,  s'émut  et  protesta.  A  Paris,  sous  le  nom  de  vin  de 
ménage,  des  boissons  factices  font  une  concurrence  déloyale  à  la 
vente  du  vin  naturel;  des  épiciers,  des  débitans,  vendent  15  cen- 
times le  litre  ce  qui  leur  revient  à  un  centime.  «  Tous  les  crus 
sont  dans  la  Seine,  »  disait  à  son  fils  un  fabricant  avisé.  L'État, 
depuis  plusieurs  années,  accepte  pour  les  malades  de  ses  hôpi- 
taux des  vins  (façon  Banyuls),  qui  ne  sont  qu'une  drogue  composée 
de  sucre,  de  mixture  et  d'un  peu  de  mistelles  d'Espagne. 

Une  perquisition  chez  un  négociant  du  Gard  amène,  en  1904, 
la  découverte  de  tout  un  matériel  de  fabrication,  acide  sulfu- 
rique, matière  noire  azotée,  factures  de  sucre,  fermens  vinaires, 
phosphates  d'ammoniaque  et  de  potasse,  de  fluorure  d'ammo- 
nium, qui  est  un  poison  assez  nocif  pour  s'attaquer  au  verre  de 
la  bouteille,  etc.,  le  tout  attestant  un  emploi  qui  date  de  plu- 
sieurs années. 

En  Maine-et-Loire,  un  propriétaire  reçoit  en  1904,  par  diffé- 
rentes gares  des  environs,  36  000  kilogrammes  de  sucres  décla- 
rés comme  engrais  :  saisie  de  vin  de  sucre,  procès,  condamnation 
devant  le  tribunal  de  Saumur;  appel,  mort  du  délinquant 
en  1906  :  voilà  l'affaire  enterrée.  Sa  veuve  reprend  la  fabrication, 
fait  venir  45  000  kilogrammes  de  sucre,  point  de  procès-verbal 


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LES   TRANSFORMATIONS  DE   l' AGRICULTURE.  435 

.»  prétexte  de  consommation  familiale;  les  Contributions 
^directes  Tautorisèrent  à  dénaturer  ces  45  000  kilos  pour  faire 
des  confitures. 

Au  temps  de  Béranger,  sous  la  Restauration,  on  faisait,  pa- 
raît-il, évaporer  les  lois  dans  le  creuset  des  ordonnances,  décrets 
et  règlemens;  aujourd'hui  on  a  ajouté  d'autres  moyens  à  celui- 
là,  et  qui  ne  sont  pas  moins  efficaces.  Mieux  encore  :  des  frau- 
deurs auraient  été  décorés;  et  cependant  ces  gens*là  détruisent 
le  principe  de  notre  production  viticole.  On  dirait  qu'ils  ont  pris 
cette  cynique  devise  :  «  Si  vous  ne  récoltez  pas  de  vin,  on  en 
fera,  et,  tant  que  la  pompe  ne  gèlera  pas,  le  prix  du  vin  n'aug* 
mentera  pas!  » 

Jadis  les  producteurs  de  l'Est,  de  l'Ouest  et  du  Centre  ache- 
taient les  vins  du  Midi  pour  remonter  les  leurs  en  degré  alcoo* 
lique;  ils  préfèrent  aujourd'hui  remonter  leurs  vins  avec  du 
sucre,  et  obtiennent  ainsi  des  vins  de  double,  de  triple  cuvée. 
Jadis  le  commerce  faisait  de  grands  approvisionnemens  qui 
entraînaient  souvent  la  hausse  des  cours  ;  aujourd'hui  il  se 
réserve,  s'abstient,  achète  au  jour  le  jour;  comme  la  foudre 
elle-même,  la  fraude,  selon  l'expression  de  M.  Pujade»  a  ses 
chocs  en  retour.  Le  même  député  ajoute,  plus  joliment  sans 
doute  qu'exactement  :  «  S*il  existe  un  régiment  de  la  fraude, 
le  Midi,  dans  ce  régiment,  n'est  qu'un  simple  soldat.  Dans  ce 
môme  régiment,  le  Roussillon,  que  je  représente,  n'est  même 
pas  un  enfant  de  troupe.  » 

Hélas  I  oui,  la  fraude  a  dans  une  certaine  mesure  discrédité 
nos  grands  vins  vis-à-vis  de  l'étranger,  et  c<J-uî-ci  exagère  le  mal 
déjà  si  grave,  d'abord  afin  de  favoriser  la  vente  de  ses  boissons, 
puis  afin  de  garder  ses  coudées  franches  pour  les  manipulations  de 
ses  propres  fraudeurs.  Les  États-Unis,  les  usines  des  ports  francs, 
de  Hambourg  notamment,  produisent  avec  succès  des  quantités 
énormes  de  Bourgogne,  de  Champagne,  de  Bordeaux,  que  le 
public,  étemel  gogo,  boit  avec  respect  dans  toute  l'Allemagne, 
en  Russie  et  ailleurs  (1).  La  concurrence  du  Champagne  alle- 

(1)  Deux  viticulteurs  d'Avize,  MM.  Frank  et  Joseph  de  Gazanove,  m'envoient 
sur  les  vins  de  Champagne  un  travail  intéressant  dont  je  résume  quelques  pas- 
sages. La  prospérité  de  la  Champagne  décline  lentement,  mais  graduellement  de« 
puis  quinze  ans  :  la  guerre  du  Transvaal,  le  conflit  russo-japonais,  la  crise  moné* 
taire  aux  États-Unis,  ne  sont  pas  étrangers  à  cette  situation.  On  champagnise  de 
plus  en  plus  les  vins  de  Saumur,  les  Médoc  mousseux,  les  vins  des  Basses-Pyré- 
nées, de  l'Hérault  et  du  Gard.  Plusieurs  marchands  de  ces  régions  ont  étabU  en 


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■I^ 


436  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


mand,  marque  Mayence,  Eltville,  Coblentz^  a  surgi,  d'autant  plu 
inquiétante  que  beaucoup  de  ces  vins  sont  fabriqués  avec  des 
raisins  achetés  dans  les  vignobles  de  la  Marne  :  sur  les  marchés 
extérieurs,  les  envois  de  Schaumwein  allemand  sont  passés  de 
1  SOO  000  bouteilles  à  plus  de  13  millions.  Un  autre  danger  nous 
menace,  l'invasion  des  bières,  des  Lagerbier  allemandes,  qui,  en 
Angleterre,  entravent  la  vente  des  vins  de  France  :  ceux-ci  de- 
meurent objets  de  luxe,  et  la  consommation  anglaise,  au  lieu  de 
se  développer,  tend  à  décroître.  En  somme,  nous  ne  pouvons 
compter  sur  la  clientèle  étrangère  pour  conjurer  la  crise,  les 
autres  pays  augmentent  partout  leur  production  viticole,  nous 
n'exportons  que  nos  vins  de  haute  noblesse,  l'importation 
exotique  l'emporte  chez  nous  depuis  vingt  ans  sous  le  rapport 
de  la  quantité:  en  1903  nous  exportions  1726  000  hectolitres, 
nous  en  importions  633S000.  Il  est  vrai  qu'on  nous  envoie  sur- 
tout des  vins  communs,  qu'en  1900  par  exemple  les  vins  im- 
portés représentaient  177  millions  de  francs,  et  nos  expéditions 
à  l'étranger  290  millions.  Ne  comptons  pas,  pour  relever  notre 
exportation,  sur  notre  alliée  la  Russie;  elle  frappe  nos  vins 
d'un  tarif  presque  prohibitif  :  97  fr.  80  par  100  kilogrammes, 
et  les  fabriques  d'Odessa  font  une  fâcheuse  concurrence  à  notre 
Champagne. 

Il  existe  deux  sortes  de  vins  artificiels  :  ceux  qu'on  fabrique 
illégalement,  ceux  qu'on  fabrique  légalement,  sous  le  couvert  de 
la  loi,  avec  l'autorisation  de  la  régie,  en  vertu  d'un  article  de  la 

Champagne  même  des  ateliers  de  champagnisation  qui  font  le  plus  grand  tort  aux 
négocians  indigènes.  Dans  presque  toutes  les  villes  existent  des  débitans  qui,  der- 
rière leurs  comptoirs,  gazéifient  du  vin  pour  le  champagne-fraisette  et  le  Cham- 
pagne au  yerre.  —  En  Autriche-Hongrie  le  nombre  des  Sekt-Rellereien  augmente 
constamment  depuis  dix  ans.  A  Hambourg,  Brème  (en  dehors  du  port  franc), 
Anvers  et  Bordeaux,  on  trouve  du  soi-disant  Champagne  d'exportation  à  10  francs 
la  caisse  de  douze  bouteilles.  — •  La  valeur  de  Thectare  varie  dans  des  proportions 
énormes,  de  5  000  à  30  000  francs;  le  prix  de  5000  francs  est  celui  des  vignes 
plantées  en  cépages  américains  et  en  plaine  :  elles  donnent  un  produit  très  infé- 
rieur, et  l'engouement  qu'elles  avaient  d'abord  provoqué  diminue  ou  n'augmente 
pas.  Le  prix  d'entretien  d'un  hectare  de  vigne  s'élève  jusqu'à  2  500  francs,  chiffre 
énorme,  qu'expliquent  les  maladies  de  la  vigne  et  la  culture  champenoise,  culture 
en  foulSf  qui  oblige  à  faire  toutes  les  opérations  h  la  main.  La  production  de  1907 
s'élève  à  306  457  hectolitres  pour  les  cinq  arrondissemens  de  Ch&lons,  Épemay, 
Beims,  Sainte-Menehould  et  Vitry-le-François.  Les  syndicats  locaux  demandaient 
qu'on  fit  suivre  les  vins  de  Champagne  par  un  acquit  de  couleur  spéciale  ;  le  gou- 
vernement a  refusé.  11  faudrait  du  moins  se  montrer  sévère  pour  le  vin  gaiéifié 
vendu  comme  Champagne,  et  imposer  autant  de  patentes  à  une  maison  qu'elle  a 
de  marques  de  Champagne. 


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LES    TRANSFORMATIONS    DE  l'aGRICULTURE.  437 

loi  de  1903  qui  permet  aux  vignerons  de  faire  du  vin  artificiel, 
en  employant  40  kilogrammes  de  sucre  par  membre  de  la  famille 
ou  domestique  attaché  à  la  personne,  et  par  30  hectolitres  de 
vendange  récoltée.  Le  contrôle  de  la  régie  étant  de  ce  chef  à 
peu  près  platonique,  les  fraudeurs  ont  eu  les  quatre  pieds  blancs, 
ils  ont  fait  voyager  le  sucre  sous  le  nom  de  phosphate,  doublé 
et  triplé  leurs  récoltes. 

Il  faut  avoir  le  courage  de  confesser  la  vérité;  les  grands  frau- 
deurs, électeurs  influens,  occupant  un  personnel  nombreux,  ont 
obtenu  le  concours  de  leurs  élus,  et  aussi  le  silence  de  maints 
journaux.  Et  puis  on  fait  d'eux  les  boucs  émissaires  des  péchés 
du  peuple,  d'un  état  social,  et  rarement  on  met  en  cause  leurs 
complices.  Or  ceux-ci  sont  innombrables,  et  me  rappellent  la 
réponse  d'un  grand  seigneur  de  l'ancien  régime  à  la  Reine  qui  lui 
reprochait  d'avoir  dit  que  toutes  les  femmes  de  la  cour  étaient... 
sauf  trois.  «  Et  quelles  sont  ces  trois  dames  vertueuses?  ajoutait 
la  Reine.  —  D'abord,  Votre  Majesté,  puis  ma  femme,  et  pour  la 
troisième,  je  demande  la  permission  de  ne  pas  la  nommer,  parce 
que  les  autres  me  déchireraient.  »  En  réalité,  chacun  fraude  pour 
son  compte,  et  se  montre  impitoyable  pour  la  fraude  des  autres, 
de  même  que  chacun  est  protectionniste  pour  soi,  et  libre-échan- 
giste pour  les  produits  qui  ne  le  touchent  pas.  Mais  il  importe 
de  préciser:  frauder  devant  la  loi  n'est  pas  toujours  frauder 
devant  la  morale.,  et,  à  mes  yeux,  celle-ci  n'a  pas  à  condamner 
le  récoltant  qui,  sans  livrer  sa  cave  aux  louches  manipulations 
de  certains  acheteurs,  pour  sa  consommation  personnelle  double, 
triple  même  sa  production  avec  du  sucre  ajouté  aux  marcs;  la 
loi  pourra  le  frapper,  l'honneur  est  sauf.  Quand  je  dis  que 
chacun  fraude,  cela  signifie  un  tiers  des  viticulteurs,  la  moitié 
des  négocians,  les  quatre  cinquièmes  des  détaillans.  C'est  le 
secret  de  Polichinelle  pour  les  initiés,  mais  les  intéressés  se 
gardent  bien  de  le  di\nilguer  aux  naïfs  consommateurs.  Nous 
avons  donc  la  grande  fraude,  la  moyenne  fraude  et  la  petite 
fraude.  Dans  un  remarquable  article  de  V Économiste  {25  mai  1907) 
M.  Paul  Leroy-Beau  lieu  raconte  la  conversation  d'un  inspecteur 
général  des  Finances  avec  M.  Pointu-Norez,  préfet  de  l'Hérault, 
il  y  a  dix-sept  ou  dix-huit  ans  :  «  Monsieur  le  Préfet,  je  suis  chargé 
par  M.  le  ministre  des  Finances  de  vous  faire  remarquer  qu'il  se 
perd  8  à  10  millions  de  francs  de  droits  dans  votre  départe- 
ment, et  qu'il  faifdrait  prendre  des  mesurea  à  cet  effet.  —  Mon- 


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438  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sieur  Tlnspecteur  général,  répliqua  le  préfet,  je  le  sais  parfaite- 
ment; mais  cette  année-ci,  nous  ne  pouvons  rien  faire;  nous 
sommes  dans  une  année  d'élections,  et  obligés  de  passer  des 
traités  avec  les  fraudeurs,  sans  quoi  nous  perdrions  nos  élec- 
tions. »  Et  l'abus  n'a  fait  que  s'accentuer.  Pour  quel  chiffre  la 
moyenne  et  la  petite  fraude  entrent-elles  dans  le  calcul  de 
Tinspecteur  des  Finances?  Je  ne  sais,  mais  assurément  pour  une 
grosse  somme.  Car  non  seulement  les  viticulteurs  dépassent  la 
quantité  de  sucre  permise  pour  leurs  vins  artificiels,  mais  beau- 
coup ont  conclu  des  arrangemens  avec  les  grands  fraudeurs  qui, 
en  payant  la  récolte  authentique  un  peu  plus  cher,  obtiennent 
la  permission  de  travailler  tout  à  leur  aise  dans  les  chais  et  caves 
du  client  pendant  plusieurs  mois,  de  telle  sorte  que  le  consom- 
mateur s'imagine  acheter  un  vin  loyal  ou  vin  de  raisin,  et  reçoit 
un  vin  frelaté,  un  vin  de  sucre  fabriqué,  mais  qui  porte  l'estam- 
pille du  cru,  et  part  directement  de  l'endroit  où  se  trouve  le 
vignoble.  J'ai  rencontré  bien  des  gens  qui  excusent  cette  compli- 
cité, et  cependant  elle  constitue  une  fraude. 

Ici,  quoi  qu'on  ergote, pas  de  doute;  d'ailleurs  on  ne  conteste 
que  pour  la  forme.  Mais  là  où  les  gens  du  Languedoc  s'in- 
dignent, se  révoltent,  c'est  quand  les  puristes  ou  les  proprié- 
taires du  Bordelais  dénoncent  ce  qu'ils  appellent  la  fraude  par 
substitution.  On  peut  d'ailleurs  se  demander  si  les  viticulteurs 
du  Midi  qui  vendent  leurs  vins,  sachant  que  ceux-ci  vont  servir 
à  fabriquer  les  vins  célèbres  de  la  Gironde,  commettent  une 
faute,  non  certes  devant  la  loi,  mais  devant  la  stricte  morale.  Un 
Girondin  m'écrit  à  ce  sujet  :  «  Nous  comptons,  pour  remettre 
toutes  choses  au  point,  sur  la  loi  du  1"  août  1905;  car  nous 
souffrons  surtout  des  fraudes  par  substitution.  Tous  les  re- 
mèdes efficaces  pour  le  Midi  le  seront  pour  nous  ;  mais,  comme 
il  ne  saurait  y  avoir  surproduction  de  vins  de  qualité,  toute 
notre  ambition  se  borne  à  ce  qu'on  nous  laisse  jouir  sans  trouble 
de  notre  privilège  de  Bordelais.  Grâce  à  nos  associations  locales, 
nous  saurons  faire  appliquer  la  loi  si  jamais  elle  est  promulguée 
(elle  ne  l'a  pas  été  à  cause  d'un  vice  de  procédure  parlemen- 
taire), et  la  matière  ne  manquera  pas.  Le  secret  désir  de  tous  les 
Méridionaux  est  de  faire  du  bordeaux.  Les  gens  de  Saint-Jean- 
de-Baron  (Aude), —  le  village  qui  le  premier  a  répondu  à  l'appel 
du  comité  d'Argeliers,  —  disaient  récemment  à  un  rédacteur  de 
la  Revue  de  Viticulture:  «  En  1906,  notre  commune  a  récolté 


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LES   TRANSFORMATIONS   DE   l'aGRICULTURE.  439 

iement  9  000  hectolitres  de  vin,  à  cause  des  gelées;  mais 
uels  vins!  Ils  ont  du  fruité,  ils  sont  d'un  rouge  splendide; 
vec  quelques  soutirages  et  un  voyage  à  Bordeaux,  ils  consti- 
tueraient d'exquis  Saint-Émilion.  Eh  bien,  non!  Nous  sommes 
contre  les  fraudes,  comme  le  Midi,  mais  contre  toutes  les 
fraudes  !...  »  D'ailleurs,  la  généralité  des  consommateurs,  à  Paris 
et  dans  le  Nord  de  la  France,  ignore  tout  de  la  question  viti- 
cole,  et  fait  preuve  d'un  goût  déplorable.  Pourvu  que  le  vin  qui 
leur  est  servi  soit  parfaitement  limpide,  supporte  convenablement 
l'eau,  et  vienne  de  Bordeaux  en  droite  ligne,  ils  sont  satisfaits. 
On  étonne  bien  ces  consommateurs  placides,  en  leur  apprenant 
que  Bordeaux  expédie  quatre  fois  plus  de  vin  que  la  Gironde  n'en 
récolte,  et  qu'il  y  a  par  conséquent  75  pour  100  de  chances  que 
le  vin  qu^ils  boivent  ne  soit  pas  du  bordeaux,  mais  bien  une  mix- 
ture quelconque.  »  J'ai  vf?cu  plusieurs  années  dans  la  Gironde, 
j'ai  connu  de  près  ces  grands  négocians,  ces  grands  courtiers,  ces 
propriétaires  qui  forment  à  cette  terre  d'élection  une  sorte  de 
collier  précieux,  une  couronne  de  gloire  et  de  probité  rigide.  De 
même  que  P.-J.  Proudhon  se  vantait  d'avoir  trente-six  quartiers 
de  paysannerie,  elles  ont  une  réputation  séculaire  de  droiture  et 
de  succès  obtenu  par  le  travail  et  le  respect  des  traditions.  Mais» 
en  Gironde  comme  ailleurs,  le  commerce  s'est  gâté  par  l'invasion 
d'une  foule  d'individus  sans  crédit,  sans  principes  sévères,  et  il 
est  devenu  incapable  de  rester  le  régulateur,  le  pondérateur  du 
marché,  d'atténuer  le  choc  entre  l'offre  et  la  demande  qui  régit 
le  monde  viticole,  lui  aussi  r  on  cultive  l'art  d'abuser  du  besoin 
que  quelqu'un  a  de  quelque  chose,  et  cette  déchéance  partielle  a 
contribué  à  l'avilissement  des  prix. 

Y  a-t-il  surproduction?  Non!  clament  tout  d'une  voix  les 
Méridionaux,  et  il  semble  bien  qu'ils  n'aient  point  tort.  M.  Paul 
Leroy-Beaulieu  apporte  ici  des  chiffres  prbbans.  De  1871  à 
1889,  les  quantités  de  vins  taxées  restent  inférieures  à  30  mil- 
lions d'hectolitres.  En  1896  il  a  été  imposé  au  droit  de  circula- 
tion en  France  33293631  hectolitres  (chiffres  officiels).  En  1905 
la  consommation  taxée  s'élève  à  43  630  960  hectolitres;  en  1906 
à  47 136  781  hectolitres.  Joignons-y  12  à  13  millions  d'hectolitres 
de  consommation  en  franchise  chez  les  récoltans.  La  récolte 
ayant  à  peine  dépassé  52  millions  d'hectolitres  en  1906,  il  faut 
en  conclure  :  d'abord  que  la  production  des  vins  naturels  ne 
dépasse  pas  la  consommation,  qu'au  contraire  elle  demeure  infé- 


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440  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

férieure  à  celle-ci  de  6  ou  7  millions,  l'écart  étant  comblé  par  les 
vins  faits  en  fraude,  les  vins  de  sucre  et  l'excédent  de  l'impor- 
tation ;  ensuite,  que  la  consommation,  si  elle  diminue  dans  la 
classe  riche,  ne  cesse  d'augmenter  pour  l'ensemble  de  la  nation. 
Il  y  a  une  production  engorgée,  encombrée,  mais  la  surproduc- 
tion n'est  qu'un  épouvantail,  un  vain  fantôme  ;  et  les  viticulteurs 
doivent  se  convaincre  qu'il  n'est  d'autre  grand  marché  de 
consommation  des  vins  communs  que  la  France  elle-même. 

Avant  la  récolte  pléthorique  de  1900,  l'acheteur  payait  cou- 
ramment un  litre  de  vin  40  à  50  centimes;  là-dessus  arrivent 
cette  récolte,  le  dégrèvement  des  boissons.  Conséquences  :  une 
perturbation  extrême  dans  les  transactions,  les  propriétaires  ou 
pseudo-propriétaires  affluant  vers  les  centres  de  consommation 
pour  écouler  directement  leurs  vins,  même  à  vil  prix;  l'obses- 
sion du  bon  marché,  la  concurrence  éperdue  qu'elle  suscite,  le 
commerce  débordé  par  la  transformation  qui  s'opérait  depuis 
vingt-cinq  ans  et  par  les  nouveaux  événemens,  ses  usages,  ses 
traditions,  ses  besoins  violemment  modifiés.  Brochant  sur  le  tout, 
la  loi  sur  le  sucrage,  la  loi  de  1903,  aussi  funeste  au  conmierce 
qu'à  la  propriété,  une  dépréciation  effrayante  des  vignobles,  la 
vie  plus  dure  aux  ouvriers  et  aux  producteurs.  N'oublions  pas 
cette  cause  de  mévente  :  la  population  française  devenue  sta- 
tionnaire.  Tel  immeuble  acheté  un  million  il  y  a  dix  ans  se  vend 
péniblement  150000  francs;  un  autre  estimé  270  000  francs  a  été 
adjugé  au  Crédit  Foncier  pour  25000  francs.  Quelle  terrible 
antithèse  I  La  misère  du  vigneron  croit  en  même  temps  que  la 
consommation  du  vin  augmente.  La  fraude  seule  explique  cette 
douloureuse  énigme. 

Voilà  le  mal  ;  il  est  grand,  il  est  intense.  Peut-on  y  porter 
remède,  et  quels  .seraient  les  remèdes  possibles,  topiques,  effi- 
caces? Les  habitans  du  Languedoc  ont  eu  une  conception  ori- 
ginale. Puisque  les  gens  de  Paris,  ministres,  députés,  séna- 
teurs, restent  sourds  à  nos  doléances,  se  sont-ils  dit,  nous  allons 
secouer  leur  torpeur,  et  nous  ferons  du  tapage  jusqu'à  ce  qu'ils 
nous  entendent  et  nous  viennent  en  aide.  Et  l'on  sait  comment 
ils  sont  allés  jusqu'aux  dernières  limites  de  la  légalité,  plus  loin 
même,  les  meetings  monstres  se  succédant  tous  les  dimanches 
pendant  des  mois,  les  meneurs  se  gardant  bien  dé  dire  ce  qu'ib 
voulaient,  de  peur  que  les  menés  ne  se  divisassent  aussitôt  sur 
la  question  des  voies  et  moyens,  et  puis  aussi  parce  qu'ils  exi- 


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LES   TRANSFORMATIONS   DE   l'aGRICULTURE.  441 

geaient  tout;  le  gouvernement  chargé  de  tous  les  anathèmes  et 
sommé  en  même  temps  de  décréter  la  panacée  universelle  ;  les 
manifestations  colossales  de  200,  300,  500,  600000  personnes, 
le  refus  de  l'impôt,  la  tolérance  du  ministère  au  début,  les 
compagnies  de  chemins  de  fer  accordant  sur  sa  demande  des 
billets  à  moitié  prix,  les  préfectures,  sous-préfectures  et  autres 
monumens  publics  pavoises,  les  propriétaires  taxés  d'office  pour 
que  les  ouvriers  pussent  faire  ces  voyages,  menacés  d'être  mal- 
traités ou  incendiés  s'ils  s'ayisaient  de  payer  le  percepteur,  les 
délibérations  des  conseils  municipaux  indemnisant  les  nouveaux 
croisés  sur  le  budget,  les  démissions  en  masse  des  municipa^ 
lités,  MM.  Marcellin  Albert  et  Ferroul  passés  à  l'état  de  demi- 
dieux  de  l'armée  des  gueux,  la  vie  sociale  et  municipale  presque 
entièrement  interrompue  dans  une  foule  de  communes,  les 
mesures  tardives  du  ministère,  qui  oublia  trop  longtemps  la 
maxime  :  «  Qui  assemble  le  peuple  l'émeut;  »  les  arrestations, 
une  préfecture  incendiée,  le  fantôme  du  séparatisme,  cette  quasi 
guerre  civile  dans  la  semaine  fatidique  du  15  au  23  juin  1907,  les 
mouvemens  révolutionnaires,  les  morts  et  les  blessés  trop  nom- 
breux, des  mutineries  dans  plusieurs  régimens  apaisées  non  sans 
peine,  la  visite  théâtrale  de  M.  Marcellin  Albert  au  président 
du  Ck)nseil,  les  grèves  de  candidats,  les  fédérations  de  viti- 
culteurs, etc.  Bien  entendu,  le  Midi  viticole  a,  le  21  juin  1908, 
commémoré  l'anniversaire  des  Journées  des  19  et  20  juin  1907, 

En  vérité,  les  fraudeurs  coûtent  cher  à  la  France,  presque 
aussi  cher  que  les  anarchistes.  Les  Chambres  ont  voté  une  loi 
qui  renferme  quelques  bonnes  dispositions,  d'autres  moins 
heureuses,  et  qui  implique  une  sorte  de  mea  culpa  pour  tant  de 
bévues  économiques  du  passé.  Mais  suffira-t-elle  pour  rendre  à 
ceux  qui  souffrent  l'espoir,  la  confiance  et  remplir  un  peu  leur 
bourse?  Il  est  permis  de  douter. 

M.  Prosper  Gervais,  d'autres  viticulteurs  recommandent  la 
.  distillation  comme  le  premier,  le  principal  remède  ;  la  question 
de  l'alcool,  disent-ils,  est  le  nœud  de  la  crise  viticole;  toute 
situation  viticole  embarrassée,  comme  il  s'en  produit  toujours 
à  la  suite  des  années  de  production  abondante  et  défectueuse,  se 
termine  par  la  chaudière.  Les  années  1858,  1864,  1865,  1871, 
1873,  se  liquidèrent  par  la  chaudière;  de  même  l'année  1875 qui 
marqua  l'apogée  de  la  viticulture  avec  sa  fameuse  récolte  de 
83800  000  hectolitres.  Aujourd'hui,  hélas!  les  progrès  delœno- 


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442  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

logie  et  de  la  science  permettent  de  rendre  potables  même  les 
mauvais  vins.  «  La  distillation  fait  disparaître  les  vins  défectueux 
ou  en  excédent;  elle  permet  Futilisation  des  sous-produits  de  la 
vendange,  piquettes  et  marcs;  elle  contribue  puissamment  à 
asseoir  Téqui libre  entre  la  production  et  la  consommation;  elle 
est,  suivant  la  forte  expression  de  M.  Audebert,  la  soupape  de 
sûreté  des  années  d'abondance,  et  la  meilleure  régulatrice  du 
marché  des  vins.  »  La  viticulture  du  Languedoc,  en  abandonnant 
le  droit  de  distiller  librement  ses  ivécoltes,  a  commis  une  faute 
capitale  qui  pèse  sur  elle  plus  lourdement  encore  que  le  sucrage 
admis  en  1903,  car  le  sucrage  n'existait  pas,  sous  la  môme  forme, 
en  1900,  1901,  et  cela  n'a  pas  empêché  la  crise  d'éclater.  Et  puis 
la  distillation,  c'est  le  remède  libéral,  le  remède  qui  vient  de 
l'initiative  individuelle,  tandis  qu'une  élévation  énorme  du  droit 
sur  les  sucres,  c'est  le  remède  qui  vient  de  TÉtat,  le  remède  éta- 
tiste,  qui  porterait  un  coup  très  grave  à  l'industrie  betteravière  : 
et  derrière  lui,  comme  derrière  la  déclaration  de  récolte,  on  voit 
apparaître,  plus  dangereux  que  jamais,  le  bloc  enfariné  du  socia- 
lisme. Mais,  pour  favoriser  la  distillation,  il  faut  que  celle-ci 
soit  rémunératrice,  et  elle  ne  peut  l'être  tant  que  les  alcools 
d'industrie  feront  concurrence  aux  alcools  de  vin  ;  d'où  nécessité 
de  créer  cet  intérêt,  d'établir  la  taxe  différentielle.  L'alcool  d'in- 
dustrie, observe  M.  Clémentel  dans  son  rapport  à  la  Chambre,  a 
fait  un  intérim  en  l'absence  de  l'alcool  de  vin  pendant  la  crise 
phylloxérique;  le  titulaire  est  revenu,  l'intérimaire  doit  lui 
céder  la  place...  Une  taxe  différentielle  est  absolument  néces- 
saire si  Ton  veut  sauver  la  viticulture  de  la  ruine...  L'alcool 
d'industrie  ne  parvient  à  se  glisser  dans  la  consommation  qu'à  la 
faveur  d'une  véritable  fraude  ;  il  se  déguise  et  prend  précisément 
le  nom,  l'aspect,  le  parfum  et  le  goût  du  concurrent  qu'il 
dévalise...  La  taxe  différentielle  ne  sera  pas,  comme  on  l'a  dit,  une 
douanlB  intérieure,  mais  la  taxation  différente  de  deux  produits 
différens  par  leur  nature...  » 

Les  viticulteurs  du  Midi  réclamaient  encore  la  suppression  du 
sucrage,  l'affichage  mensuel  des  sorties  des  vins  de  la  propriété, 
qui  serait  le  meilleur  moyen  de  lutter  contre  les  acquits  fictifs 
pris  avec  ou  sans  le  consentement  du  propriétaire.  X...  vend  à  B... 
500  hrclolitres  de  vin  soumis  au  droit  de  circulation  de  la  régie; 
B. . .,  au  lieu  de  déclarer  500  hectolitres,  en  déclare  700,  ce  qui  lui 
permet  de  fabriquer  200  hectolitres  avec  tout  autre  chose  que 


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LES  TRANSFORMATIONS  DE  L^AaRICULTURB.  443 

le  produit  de  la  fermentation  des  raisins  frais  :  voilà  l'acquit 
fictif,  une  déclaration  ayant  pour  but  de  simuler  un  enlèvement 
non  réaliaé.  La  publicité  serait  pour  les  fraudeurs  un  aiguillon 
d'honnôteté.  M.  Audebert  constate  que,  d'après  les  pièces  de 
régie  de  1901  à  1906,  les  sorties  de  vins,  pour  l'Aude,  l'Hérault, 
les  Pyrénées -Orientales,  le  Gard,  ont  dépassé  de  28  millions 
d'hectolitres  les  chiffres  des  évaluations  de  récoltes.  D'où 
viennent  ces  28  millions  ?  Très  probablement  du  sucrage  et  du 
mouillage. 

Les  opinions  sont  très  divisées  au  sujet  de  la  déclaration  de 
récolte;  une  majorité  l'a  consacrée  à  la  Chambre  et  au  Sénat 
(loi  du  29  juillet  1907)  (1),  mais  les  hommes  compétens  se  mon- 
trent résolument  hostiles.  Comment  la  régie  pourrait*elle  pra* 
.  tiquer  cette  inquisition  chez  nos  1  700000  récoltans?  Il  faudrait 
une  armée  d'employés.  Elle  fera  forcément  de  l'arbitraire,  vexera 
les  uns,  laissera  tranquilles  les  autres,  au  gré  des  influences 
locales,  soumettra  les  vignerons  à  une  comptabilité  compliquée, 
ruinera  la  consommation  familiale  et  non  taxée,  favorisera  la 
production  clandestine  au  vignoble,  fera  authentiquer  par  la 
régie  des  vins  artificiels,  nous  acheminera  vers  le  monopole  des 
vins,  donnera  au  commerce  un  nouveau  moyen  d'établir  ses 
mouvemens  de  hausse  et  de  baisse,  concentrera  la  surveillance 
de^*administration  sur  les  propriétaires,  et  la  détournera  des  gros 
fraudeurs.  On  a  rappelé  que  ce  même  régime  de  l'inventaire  a 
été  abrogé  en  1809  après  un  rapport  décisif  de  M.  de  Montes- 
quieu, que  Bocher  et  Thiers  le  combattirent  avec  force  en  1850, 
que  ces  formalités  jetèrent  le  plus  grand  trouble  dans  les  popu* 
lations,  que  l'administration  s'était  tirée  de  là  en  ne  faisant  pas 
du  tout  la  visite  prescrite,  de  l'aveu  même  du  directeur  générai 
des  contributions  indirectes.  La  déclaration  de  reçoit^  sera  un 
nouvel  instrument  de  règne  pour  les  préfets,  et  c'est  ainsi,  par 
un  mouvement  tournant,  que  les  sophisticans,  trafiquans  et  débi- 
tans  essaient  de  se  débarrasser  de  la  surveillance,  et  de  la  rejeter 
sur  les  producteurs.  Poubelle  cite,  à  propos  des  illusions  de  nom- 
breux viticulteurs  sur  la  déclaration  de  récolte,  cette  belle  parole 
de  Condorcet  :  «  Mandataire  du  peuple,  je  ferai  ce  que  je  croirai 

(1)  CeUe  loi  prescrit  de  déclarer  :  1*  la  superficie  des  vignes  en  production  que 
le  propriétaire  possède  ou  exploite  ;  2*  la  quantité  totale  du  vin  produit  et  celle 
des  stocks  antérieurs;  3*  le  volume  ou  le  poids  des  vendanges  fraîches  expédiées 
ou  reçues  ;  4*  la  quantité  de  moûts  expédiée  ou  reçue. 


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444  BEVUE  DES  DECX  MONDES. 

conforme  à  ses  vrais  intérêts.  Il  m'a  envoyé  non  pour  souten.. 
ses  opinions,  mab  pour  exposer  les  miennes.  Ce  n'est  pas  à  mon 
zèle,  maïs  à  mes  lumières  qu41  s'est  confié,  et  rindépendance 
absolue  de  mes  opinions  est  un  de  mes  devoirs  envers  lui.  » 

Arracher  graduellement  les  vignes  qui  ne  paient  pas,  revenir 
à  la  qualité  trop  sacrifiée  à  la  quantité,  exécuter  le  canal  d'irri- 
gation dérivé  du  Hhône,  donner  aux  syndicats  agricoles,  aux 
syndicats  de  défense  viticole  le  droit  de  se  substituer  à  la  régie 
et  aux  magistrats  du  parquet,  lorsque  ceux-ci  refusent  d'agir, 
rientie  plus  raisonnable  as  finement.  L'action  syndicale,  voilà  le 
salut,  avec  des  agens  spéciaux  commis  par  elle,  assermentés  et 
ayant  qualité  pour  opérer  des  prélèvemens,  pour  parer  à  l'insuffi- 
sance des  fonctionnaires  chargés  d'appliquer  les  mesures  répres- 
sives :  une  loi  toute  récente  (la  loi  Gazeneuve)  a  reconnu  ce 
droit  aux  syndicats  pour  tous  les  produits,  en  même  temps 
qu'elle  confie  au  ministre,  qui  devra  prendre  pour  base  les  usages 
locaux  constans,  la  détermination  des  zones  vilicoles,  Cham- 
pagnCy  Bordeaux,  Bourgogne,  etc.  Le  Syndicat  National  a  déjà 
obtenu  un  certain  nombre  de  condamnations;  il  orgai  ise  par- 
tout la  police  viticole,  sa  direction  est  confiée  à  des  hommes 
éminens,  son  action  serait  décisive,  irrésistible,  si  es  viti- 
culteurs lui  fournissaient  le  nerf  de  la  guerre,  une  conliibution 
de  cinq  centimes  par  hectolitre  de  vin  vendu.  MM.  Félix  Liou- 
ville,  Roy-Chevrier,  Leenhart-Pomier,  ont  présenté  à  ce  sujet 
des  rapports  excellons.  Puis  des  coopératives  de  crédit,  même 
de  vente,  multipliées,  reliées  entre  elles  par  les  liens  d*une 
Fédération  :  l'échec  des  premières  ne  doit  pas  décourager  les 
viticulteurs;  on  a  trop  oublié  que  l'esprit  pratique  manque  aux 
assemblées  délibérantes,  et  qu*il  fallait  avant  tout  organiser  un 
bon  service  de  courtiers,  de  représentans,  conmie  cela  se  passe 
dans  toutes  les  maisons  de  conmierce.  Le  vin  au  soldat,  les  caves 
communes,  ont  aussi  leurs  partisans  :  il  faut  développer  la  mu- 
tualité et  le  crédit  viticoles,  et  peut-être  a-t-il  des  chances  d'avenir, 
ce  projet  Bartissol  qui  voudrait  réaliser  l'union  entre  produc- 
teurs et  consommateurs  par  le  Trust  des  vins  naturels  du  Midi, 
par  une  société  au  capital  de  300  millions  de  francs,  qui  achèterait 
le  vin  des  six  départemens  du  Midi  à  un  franc  le  degré  pendant 
trente  ans  :  celle-ci  transformerait  en  alcool  tout  vin  avarié 
ou  ne  pesant  pas  8  degrés ,  donnerait  à  crédit  aux  producteurs 
engrais,  soufre,  sulfate  de  cuivre,  leur  ferait  des  avances,  construi- 


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LES   TRANSFORMATIONS   DE   L 'AGRICULTURE.  445 

rait  des  caves  de  réserve  dans  les  principales  stations  de  chemins 
de  fer  et  les  centres  de  consommation,  vendrait  le  vin  en  bou- 
teille 25,  35,  45  centimes  le  litre,  selon  qu'il  aurait  S,  10  ou 
12  degrés  :  chaque  bon  teille  porterait  sur  le  bouchon  à  la  cire  le 
degré  et  le  prix. 

Voilà,  dans  la  foule  des  idées  qu'on  met  en  avant,  ce  qui 
semble  pratique,  raisonnable,   du  moins   digne    d'un  examen 
attentif.  Mais,  même  en  admettant  que  le  Parlement  finisse  par 
adopter  leç  solutions  les  meilleures,  on  n'aura  encore  exécuté 
qu'une  minime  partie  de  la  besogne  I  Et  d'abord,  le  consomma- 
teur, qui,  après  tout,  forme  la  grande  majorité,  que  fait^on  pour 
lui?  Je  vois  bien  ce  qu'on  lui  ôte,  je  ne  vois  pas  trop  ce  qu'on 
lui  donne.  En  dépit  de  la  crise,  de  la  mévente,  nous  ne  payons 
pas  une  barrique  de  Bordeaux  ou  de  Bourgogne  moins  cher 
qu'autrefois  ;  et,  si  la  falsification  réalise  des  progrès  gigantesques 
pour  toutes  choses,  le  prix  de  la  vie,  par  un  illogisme  ironique, 
ne  cesse  de  se  développer  d'une  manière  inquiétante  :  les  bonnes 
ménagères  s'en  effraient  et  s'indignent  à  bon  droit.  Et  puis,  les 
philosophes,  les  économistes,  les    observateurs   se  demandent 
comment,  par  qui  seront  appliquées  les  nouvelles  mesures  ;  plus 
d'un  répète  le  mot  de  l'ancien  :  Vaux  leges  sine  moribus;  les  lois 
sont  vaines  sans  les  mœurs.  «  Faire  une  loi,  disait  Diderot, 
c'est  donner  lieu  à  cinquante  méchants  de  l'enfreindre,  et  à  dix 
honnêtes  gens  de  l'observer.  »  Il  y  aura  des  dispositions  draco- 
niennes contre  les  gros  fraudeurs  :  à  quoi  bon,  si  la  volonté  toute- 
puissante  d'un  personnage  influent  les  réduit  à  l'état  de  lettre 
morte?  Quis  custodiet  custodes?  Qui  surveillera  les  gardiens? 
Que  fera  un  substitut,  un  employé  de  la  régie,  lorsqu'il  se  trou- 
vera en  face  de  l'homme  qui  dispose  de  son  avancement,  qui 
peut  même  le  faire  disgracier,  révoquer?  Ce  sont  la  plupart  de 
braves  gens  ;  mais,  placés  entre  leur  gagne-pain  et  leur  conscience, 
on  ne  peut  espérer  qu'ils  se  comporteront  comme  des  saints  ou 
des  héros.  Beaucoup  cependant  résistent  et  risquent  leur  carrière, 
d'autres  se  disent  qu'il  y  a  des  accommodemens  avec  le  ciel  par- 
lementaire, laissent  dormir  la  loi,  trouvent  dans  les  complications 
de  la  procédure  des  moyens  de  protéger  les  tristes  cliens  du 
potentat  redouté.  Individuellement,  beaucoup  de   nos  maîtres 
sont  des  hommes  aimables,  distingués,  orateurs  brillans,  pleins 
de  bonne  volonté  et  de  vues  politiques  ;  mais  ils  voient  rouge  dès 
que  leur  réélection  est  en  jeu.  Ne  faudra-t-il  pas  aussi,  dans 


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"^^ 


4i&  REVUE  DBS  DEUX  MORDBS. 


l'intérêt  de  la  France  et  de  la  République,  les  protéger  contre 
eux-mêmes,  nous  protéger  contre  eux  ?  Les  moyens  ne  manque- 
raient pas.  Ils  ont  montré  de  dangereux  chemins,  comment  on 
entre  dans  le  sanctuaire,  «  comment  on  lève  le  voile  qui  doit 
toujours  couvrir  tout  ce  que  Ton  peut  croire  du  droit  des  peuples 
et  de  celui  des  rois,  qui  te  s'accordent  jamais  mieux  que  dans  le 
silence.  »  Mais  qui  donc  fera  des  lois  punissant  les  mauvais 
fabricans  delois? 

Je  voudrais  cependant  finir  sur  une  parole  d'espoir,  de  séré- 
nité. Aussi  bien  a-t-on  le  droit  d'espérer  beaucoup  en  cette  terre 
de  France  qui  déjà  fît  germer  des  moissons  de  grands  serviteurs 
dans  tous  les  ordres,  dans  tous  les  partis.  Ces  événemens  du 
Midi  ne  portent-ils  pas  en  eux-mêmes  une  lumière  aveuglante, 
presque  foudroyante?  Gomment  les  parlementaires  n'entendraient- 
ils  pas  d'aussi  formidables  leçons  de  choses  ?  On  peut  croire  que, 
pendant  quelque  temps  au  moins,  les  moins  scrupuleux,  dans 
leur  propre  intérêt,  n'oseront  pas  braver  la  conscience  publique 
réveillée  par  tant  d'abus,  par  les  protestations  de  la  misère.  Les 
syndicats  agricoles  sont  entrés  en  scène,  ces  syndicats  qui  ren- 
ferment Télite  de  la  France  rurale,  une  foule  de  talens,  de 
forces,  de  dévouemens  ignorés,  qui  sauront,  si  on  ne  les  entrave 
point,  chasser  les  vendeurs  du  temple,  nous  refaire  une  morale 
économique,  et  peut-être  une  morale  sans  épithète,  que  l'esprit 
d'altruisme  a  pénétrés,  qui  aiment  le  peuple  des  campagnes  pour 
lui-même,  comprennent  que  tous  les  intérêts  sont  solidaires, 
n'estiment  pas  que  le  devoir  soit  seulement  ce  qu'on  exige  des 
autres,  ont  empêché  le  bon  sens  national  de  sombrer  tout  à  fait, 
et,  à  la  politique  de  haine,  substituent  la  politique  de  récouci- 
liatioUi  de  concorde. 

Victor  du  Bled. 


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POÉSIES 


A   SULLY  PRUDHOMMK 

Salut  et  Adieu 

I 

ÀU    QUARTIER    LATIN 

En  écoutant  bob  premiers  poèmes. 

Gomme  une  vierge  prôte  aux  douceurs  du  baiser 
Qui  s'agite  au  hasard  sur  la  terre  inconnue, 
Demandant  aux  grands  bois,  à  la  mer,  à  la  nue, 
L'amant,  le  bel  amant  qui  saura  l'apaiser, 

Sur  des  gouffres  d'ennui  trop  longtemps  suspendue, 
Se  débattait  hier  notre  Jeunesse  en  deuil, 
Cherchant  dans  l'ombre  sourde  une  main  étendue 
Pour  remonter  au  jour  de  son  premier  orgueil. 

Le  ciel  n'est  pas  fermé  :  Dieu  peut  toujours  descendre 
Lorsque  j'ai  pu  te  voir,  lorsque  j'ai  pu  t'en  tendre. 
Gomme  un  arbre  au  printemps  mon  être  a  frissoDué. 

Un  éclair  d'espérance  a  calmé  la  tempête, 
A  cet  appel  viril  j'ai  redressé  la  tête  : 
Cueillez  tous  les  lauriers,  notre  poète  est  né  I 

Café  de  Buci,  24  julUet  iS62. 


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448  BEVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

H 

A    CHàTBRAT 

En  Ini  offrant  sa  dernière  médaille. 

Où  donc  est  le  Bonheur?  Où  donc  est  la  Justice? 
En  vain,  dans  ta  poignante  et  tendre  anxiété, 
.   T'appuyant  sur  le  bras  charmant  de  la  Beauté, 
Ta  sûre  conseillère  et  ta  consolatrice. 

Tu  voulus,  avec  eux,  construire  l'édifice 
Solide  et  clair,  où  grandirait  THumanité  : 
Ils  ont  fui,  comme  fuit  Terrante  Vérité, 
Sans  que,  même  pour  toi,  le  rêve  s'accomplisse. 

Martyr  par  tous  les  dons  de  Tâme  et  ceux  du  corps, 
Par  l'amour,  la  douleur,  par  l'angoisse  infinie 
Qui  t'oppresse,  devant  le  mal,  conmie  un  remords. 

Tu  payas  assez  cher  la  rançon  du  génie 
Pour  espérer  revivre,  après  tant  d'agonie. 
Sous  le  nimbe  des  saints  dans  la  gloire  des  morts. 

23  mars  1901. 

MICROCOSME 

Depuis  soixante  ans  que  je  vis 
Dans  ce  grand  miracle  des  choses, 
Que  d'images  y  sont  écloses 
Devant  mes  yeux  inassouvis  ! 

Fleurs  de  rêve  aussitôt  cueillies. 
Que,  sous  mon  front,  le  souvenir 
Se  délecte  d'entretenir 
Ou  persistantes  ou  pftlies  : 

C'est  un  pêle-mêle  où  les  morts 
Sous  les  pieds  des  vivans  s'entassent 
En  des  décors  changeans  qui  passent, 
Teintés  de  joie  ou  de  remords, 


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P0ÉSIE3.  4^9 


Uq  défilé  d'anciens  visages, 
Beaux  ou  laids,  fixes  ou  furtifs, 
Parmi  des  monumens  pensifs 
Et  d'adorables  paysages, 

Chaos  d'éclairs  qui  roule  et  luit 
Dans  ma  cervelle  illuminée, 
Aussi  profond  que  la  traînée 
Des  astres  à  travers  la  nuiti 

Étrange  et  superbe  mystère 

Qui,  dans  le  coin  d'un  os  grossier, 

Agite  l'univers  entier  : 

Quelle  ivresse,  6  roi  de  la  Terre  1 

Mystère  étrange,  horrible  sort 
Qui,  demain,  en  une  seconde. 
Va  dissoudre  ce  petit  monde  : 
Quelle  pitié,  fils  de  la  Mort! 


RARA    AVIS 


L'heure  exquise,  le  soir,  c'est  l'heure  du  silence. 
Du  cher  silence,  après  les  bruits  de  l'action. 
Quand  tout  ce  que  le  jour  soulevait  d'espérance. 
D'illusion  stérile  et  d'acre  passion 

Reto^lbe  au  fond  de  l'âme,  ainsi  que  les  poussières 
Sur  la  grand'route  où  piétinaient  les  longs  troupeaux, 
Pour  que  l'horizon  pur,  sous  l'adieu  des  lumières 
S'éteigne  en  un  sourire  avant  le  grand  repos. 

Bleus  ou  noirs,  tous  les  incidens  de  la  mêlée, 
Confusément,  d'abord,  et  par  gros  tourbillons, 
S'éparpillent  dans  la  mémoire  encor  troublée. 
Vol  banal  et  fuyard  d'inquiets  oisillons  : 
TOUS  iLvti.  —  1008.  S9 


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450  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Soucis,  regrets,  remords,  vains  efforts,  lourdes  peines, 
Qu'avec  leurs  cris  plaintifs  repoussent  lentement 
Vers  un  oubli  trop  bref  en  des  ombres  lointaines 
La  bonne  lassitude  et  l'assoupissement. 

Maïs  parfois,  s'échappant  de  la  troupe  morose, 
Un  souvenir  plus  rare  a  suspendu  son  vol, 
Et,  parmi  les  parfums  réveillés  de  la  rose, 
S'attarde  à  roucouler  ainsi  qu'un  rossignol  : 

Frais  écho  d'un  instant  de  félicité  pure 

Surpris  dans  l'ennui  morne  et  froid  des  temps  perdus, 

Baiser  d'amour  qui  passe  ou  d'amitié  qui  dure, 

Un  beau  site  admiré,  de  beaux  vers  entendus. 

Tandis  qu'il  vocalise  et  module  en  artiste 
L'hymne  mélodieux  qu'il  aime  à  répéter 
La  sombre  nuit  s'étoilé  et  perd  sa  robe  triste  : 
Et  le  sommeil  est  doux  qui  vient  à  l'écouter. 


TARDIF    RETOUR 


J'avais  peur  de  revoir  ces  bois  aux  pentes  douces 
Dont  les  sentiers  dormans  sous  l'épaisseur  des  mousses 
M'avaient  connu  tout  jeune  et  vu  suivre  souvent 
Leurs  détours,  à  l'abri  du  soleil  et  du  vent. 
L'homme  fragile  en  lui  sent  tout  changer  si  vite  ! 
11  se  plait  à  penser  qu'ici  bas  tout  l'imite, 
Et  que  le  monde  entier,  souffrant  du  même  sort, 
Chaque  jour,  conmie  lui,  s'use  et  glisse  à  la  mort. 
J'avais  peur  de  revoir,  sous  les  fières  hêtrées, 
Ces  clairières,  par  l'or  des  couçhans  diaprées. 
Où,  nonchalant,  dans  l'herbe  odorante  étendu, 
Vers  le  ciel  frais  j'avais  tant  de  fois  entendu 
Comme  un  vol  d'étourneaux  babillards  qui  se  lève 
Monter  mes  premiers  vers  avec  mon  premier  rêve. 


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POÉSIES.  iSl 


J'avais  à  ces  buissons,  familiers  et  discrets, 
Étourdiment  livré  tant  de  désirs  secrets , 
Et,  tout  en  effeuillant  les  églantines  roses, 
Imprudent  et  léger,  confié  tant  de  choses, 
Prêté,  dans  mes  élans  naïfs  vers  l'avenir 
Tant  de  sermens  hardis  que  je  n'ai  pu  tenir  ! 


Vraiment,  n'allaient-ils  pas,  ces  chênes  aux  fronts  rudes, 

Si  résolus  dans  leurs  vaillantes  attitudes, 

Ces  ormeaux  grimaçans,  cet  inquiet  bouleau. 

Ce  vieux  saule  éploré  qui  tremble  au  bord  de  l'eau, 

Gomme  à  Tenfant  ingrat  qui  rentre,  tête  basse. 

Me  faire  grise  mine  et,  de  mauvaise  grâce,  ^ 

Sous  leurs  rameaux  caducs  m'accueillant  sans  amour, 

Se  plaindre,  et,  me  grondant  d'un  si  tardif  retour. 

Me  dire  :  «  0  revenant  pâle,  aux  lèvres  fanées^ 

D'où  viens-tu?  Sur  ta  route,  en  ces  longues  années, 

Qu'as-tu  fait  de  ton  âme  enfantine  au  fond  clair 

Où,  comme  le  soleil  dans  la  source  en  plein  air, 

Plongeaient  et  scintillaient  en  teintes  variées 

Les  salubres  conseils  de  nos  fraîches  fouillées  ? 

Gomme  tu  marchais  droit  alors,  visant  les  cieux 

Trop  petits  pour  loger  ton  rêve  audacieux  ! 

De  quel  œil  confiant  tu  mesurais  la  vie, 

Sans  vouloir  t'embourber  dans  la  route  suivie, 

Prêt  à  lutter,  prêt  à  souffrir,  prêt  à  vouloir, 

Heureux  de  tout  aimer,  espérant  tout  savoir, 

Et  ne  pouvant  douter  de  la  proche  victoire 

Où  d'un  baiser  bruyant  t'enivrerait  la  gloire  ! 

Eh  bien!  te  voilà  vieux,  tout  blanc,  perdant  tes  forces, 

Plus  ridé,  plus  flétri  que  nos  dures  écorces  ! 

Peux-tu  nous  regarder  maintenant  sans  rougir? 

Qu'as-tu  fait?  Qu'as-tu  vu?  Que  sais-tu?  Pour  agir, 

Pour  penser  et  créer,  en  quelle  noble  tâche 

T'es-tu  donc  épuisé  sans  faiblesse  ou  relâche  ? 

En  ces  temps  de  bassesse  où  tous  ceux  qu'autrefois 

Nous  chérissions  alors  qu'ils  écoutaient  nos  voix, 

Peintres  francs  et  joyeux,  fiers  et  tendres  poètes, 

Aujourd'hui  bateleurs  escortés  de  trompettes; 


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452  REVUE   DES    DEUX    MONDES. 

Débitent,  à  grand  bruit,  sur  de  sales  comptoirs 
L'extase  frelatée  et  les  faux  désespoirs, 
Parmi  tous  les  hoquets  de  l'orgie  ordurière 
Es-tu  resté  debout,  la  tête  haute  et  fière, 
'   Dans  le  devoir,  dans  le  travail,  dans  la  vertu? 
Tu  nous  l'avais  si  bien  promis,  t'en  souviens-tu  ? 
Va-t'en,  va-t'en  !  Retourne  aux  bourbiers  où  se  vautre 
Ton  Paris  I  Tu  ne  vaux  vraiment  pas  mieux  qu'un  autre. 
Va- t'en  et  laisse-nous,  dans  notre  isolement. 
Tout  résignés,  attendre  avec  recueillement  . 
Les  meurtriers  prochains  dont  la  hache  s'affile 
Pour  jeter  bas  en  nous  la  splendeur  inutile, 
Croyant,  les  sots,  avec  l'âge  et  la  majesté. 
Tuer  l'indestructible  et  divine  Beauté  !» 

Hélas!  c'était  bien  là  ce  qu'ils  me  pouvaient  dire. 
Et  j'avais  peur,  marchant  courbé,  n'osant  sourire. 
Sous  les  taillis  noueux  prêts  à  me  fustiger, 
Vers  l'auguste  futaie  où  l'on  m'allait  juger. 

J'avais  peur,  j'avais  torti  0  nature  indulgente, 

Tu  vaux  bien  mieux  que  nous,  toi  que  l'on  croit  changeante 

Parce  que  les  saisons  alternent  tes  couleurs  : 

Comme  tu  sais  toujours  compatir  à  nos  pleurs  ! 

Non,  non,  mes  vieux  amis  n'ont  point  pris  de  colère. 

11  m'a  paru  que,  pour  me  fêter,  au  contraire. 

Un  murmure  plus  doux  courait  par  les  halliers 

Et  qu'eux,  plus  qu'autrefois,  touffus,  hospitaliers, 

Ces  arbres,  auxquels  l'âge  ouvre  en  haut  plus  d'espaces. 

Tandis  que  chaque  hiver  courbe  nos  têtes  basses, 

M'accueillaient,  sourians  sous  leurs  manteaux  d'étc^, 

Avec  plus  de  tendresse  et  d'affabilité. 

Des  parfums  inconnus  s'exhalaient  des  feuillées, 

Plus  d'oiseaux  y  mêlaient  des  voix  plus  variées, 

Comme  si  tous  mes  sens,  que  je  croyais  usés, 

S'étaient,  dans  les  combats  de  la  vie,  aiguisés. 

Pour  l'oreille  et  les  yeux,  partout,  mille  surprises  : 

Jamais,  dans  l'herbe  drue,  en  ombres  plus  exquises. 

Sous  les  chênes  massifs  et  les  pins  dentelés. 

Des  tapis  endormeurs  ne  s'étaient  déroulés 


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POÉSIES.  453 

Jamais  l'antique  source,  à  travers  le  fouillis 
Des  broussailles,  n'avait,  d'un  plus  vif  gazouillis, 
Révélé  sa  fraîcheur  à  l'errante  chevrette  ; 
Jamais  non  plus,  avec  le  merle  et  la  fauvette, 
Et  les  bourdons  ronflans  et  les  ramiers  plaintifs, 
Les  écureuils  rongeurs,  les  lapereaux  furtifs. 
Pareil  concert  de  bruits  vivans,  de  gais  murmures 
N'avaient  accompagné,  sous  des  lueurs  si  pures, 
L'hymne  majestueux,  le  mâle  accord  des  voix, 
Par  qui  descend  en  nous  Tâme  heureuse  des  bois, 
Et  c'est  presque  à  genoux,  comme  on  tombe  à  l'église, 
Que  j'écoutai  leur  chant  modulé  par  la  brise: 


(c  Vieil  enfant,  pauvre  enfant  qui  craignais  nos  courroux. 

Pensais-tu  donc  qu'en  vain  puissans,  calmes  et  doux, 

Les  arbres,  dont  les  pieds  sondent  au  loin  la  terre, 

Elèvent  jusqu'au  ciel  leur  penser  solitaire. 

Loin  du  bruit  des  mots  creux,  sonores  et  trompeurs 

Dont  vous  exaspérez  vos  désirs  et  vos  peurs, 

Et  qu'en  vain  dans  Tair  pur,  au  mépris  des  années. 

Dans  leurs  têtes  en  fleurs  ou  leurs  tètes  fanées. 

Ils  reçoivent  l'écho  de  vos  cris  fatigans 

Apportés  par  le  vol  brutal  des  ouragans? 

Ils  n'ont  que  trop  loisir,  en  leurs  longévités. 

De  plaindre  le  néant  de  vos  sorts  écourtés  ! 

Bien  d'autres,  avant  toi,  piétinèrent  ces  herbes 

En  courant  vers  le  monde,  innocens  et  superbes, 

Comme  d'autres,  après,  joyeux,  les  fouleront, 

Pour  revenir  un  jour,  en  s'essuyant  le  front. 

S'y  plaindre  de  la  vie  ou  s'y  plaindre  d'eux-mêmes. 

Tout  prêts  à  se  coucher  aux  plis  des  linceuls  blêmes 

En  des  cercueils  bien  vite  oubliés  et  pourris. 

Jamais  sur  aucun  d'eux,  même  les  plus  flétris 

Par  leurs  vices  autant  que  par  d'injustes  peines, 

Nous  n'avons  déployé  que  les  fraîcheurs  sereines 

De  l'accueil  amical  et  des  tendres  pardons. 

Chez  nous,  aussi.  Ton  sonfTre!  Et  quand  nous  entendons 

Vos  tardifs  désespoirs  nous  raconter  vos  chutes. 

C'est  meurtris  dès  longtemps  par  l'effort  et  les  luttes 


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4S4  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Que  nos  bras  fraternels  vous  tendent  leurs  pitiés. 
Vous,  au  moins,  vous  n'avez  pas  de  chaînes  aux  pieds, 
Et  vous  ne  savez  pas  de  quelles  douleurs  sourdes 
Par  l'immobilité  de  nos  racines  lourdes 
Nous  expions  l'honneur  de  dresser  haut  nos  fronts 
Et  l'orgueil  de  braver  tant  d'hivers  sans  affronts. 
En  nous  quittant  ce  soir,  remporte  en  la  mêlée 
La  hautaine  vigueur  d'une  âme  consolée, 
Et  si  tu  sens,  plus  tard,  ce  courage  mollir, 
Reviens-nous,  cette  fois,  sans  douter  ni  pâlir, 
Tant  qu'à  l'assaut  fatal  des  stupides  cognées 
Quelques  branches  de  nous  survivront  épargnées, 
Offrant  l'ombre  et  la  paix  sous  leurs  derniers  abris. 
Nous  répandrons  sur  ceux  qui  nous  auront  chéris. 
Afin  que,  sans  effroi,  leur  dur  destin  s'achève. 
L'infini  des  espoirs  dans  l'infini  du  rêve  !  » 


REMBRANDT 

Il  ne  vit  qu'un  pays,  il  ne  connut  qu'un  livre, 
Ceux  qui  gardaient  la  cendre  et  la  foi  des  aïeux  : 
Sa  petite  Hollande,  aux  grands  ciels  anxieux, 
Dont  le  soleil  combat  sous  la  brume  et  le  givre. 

Sa  Bible  de  famille  aux  lourds  fermoirs  de  cuivre 
Où  l'aveugle  est  guéri  par  l'Ange  radieux. 
C'est  là,  sans  plus  chercher,  simple  et  laborieux. 
Qu'il  trouva  les  bonheurs  d'aimer,  penser  et  vivre. 

Des  pitiés  de  son  cœur,  des  beautés  de  sa  terre, 
Son  front  mâle,  éclairé  dans  l'ombre  solitaire. 
Faisait  surgir  en  rêve  un  monde  illimité. 


Et,  quand  son  pinceau  d'or  peignait  la  vérité. 
On  croyait  voir  frémir,  sous  la  chaude  lumière. 
L'âme  de  la  nature  et  de  l'humanité. 


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POÉSIES.  4S5 

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GUSTAVE   MOREAU 

Ëpitaphe. 

«  La  vie  est  un  mensonge  et  le  vrai,  c'est  le  rêve. 
Passant,  je  fus  heureux,  car,  durant  de  longs  jours, 
  l'écart  d'une  foule  hostile  aux  purs  amours 
Mes  fières  visions  m'ont  fait  la  douleur  brève. 

Le  passé  qu'on  croît  mort  dans  le  présent  s'achève  : 
Les  Dieux  à  mon  appel  ne  furent  jamais  sourds; 
Pour  moi,  pensive  et  nue,  avec  des  joyaux  lourds, 
Aphrodite  oubliait  les  beaux  porteurs  de  glaive. 

Comme  l'abeille  d'or  prompte  aux  métamorphoses, 
Mon  âme,  errante  et  vive,  en  l'infini  des  cieux, 
Poursuit  le  cours  charmant  de  ses  métempsycoses. 

Es-tu,  tel  que  j'étais,  fidèle  et  curieux? 

Tu  Tentendras  passer,  prolongeant  nos  adieux, 

Dans  le  soupir  des  flots  et  le  frisson  des  roses.  » 


VIEUX    RENOUVEAU 

Comme  le  chêne  qui  s'obstine 
A  garder,  sur  ses  bras  de  fer, 
Malgré  verglas,  vents  et  bruine, 
Son  vieux  feuillage  en  plein  hiver, 

Débris  rouilles,  loques  tordues, 
Mais  où  survit,  jusqu'au  réveil 
Des  pousses  vertes  attendues. 
Le  regret  doré  du  soleil, 

Plus  la  neige  des  ans  rapides 
S'accumule  sur  mon  front  blanc. 
Mieux  j'y  sens  battre,  sous  les  rides, 
La  vie  en  mon  cerveau  brûlant. 


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456  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

Ck)mme  si,  Mans  le  froid  silence 
Et  l'obscur  frisson  des  longs  soirs, 
Y  remontaient,  en  flot  plus  dense^ 
Des  sèves  d'éternels  espoirs, 

Afin  que  mon  rêve  fleurisse 
Encor  ici-bas,  libre  et  fort, 
A  moins  qu'il  ne  s'épanouisse 
Ailleurs,  aux  printemps  de  la  Mort. 


DERNIÈRE    CONFIANCE 

Qui  que  tu  sois,  de  quelque  nom  que  l'on  te  nomme 
Dans  les  balbutiemens  du  verbiage  humain, 
Dieu,  Nature,  Destin,  Grand  Tout,  j'irai  demain. 
Sans  peur,  me  reposer  dans  ta  force  éternelle. 

Pour  te  comprendre,  en  vain  courbant  mon  front  rebelle. 
J'ai  prié,  j'ai  peiné  tout  le  long  du  chemin^ 
Usant  des  seuls  outils  que  tu  m'as  mis  en  main. 
Ma  raison  vacillante  et  mon  instinct  fidèle. 

L'abîme  est  trop  immense  où  dort  ta  volonté 
Pour  que  notre  œil  débile  en  percé  le  mystère. 
Mais  je  ne  veux  pas  croire  à  ton  iniquité, 

Et  j'attends,  ayant  fait  ce  que  je  pouvais  faire, 
Comme  un  ouvrier  probe  à  l'heure  du  salaire. 
Ta  justice  infaillible  avec  tranquillité. 

Georges  Lafenestre. 


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REVUES  ÉTRANGÈRES 


UN  TOURISTE  ITALIEN  EN  FRANGE 
SOUS  FRANÇOIS  I'' 


IHe  Reise  des  Kardinals  Luigi  d*Aragona  (1517-1518).  Texte  italien  d'Antonio 
de  Beatis,  publié,  avec  une  introduction  et  des  notes,  par  M.  Louis 
Pastor;  un  vol.  in-8;  Fribourg-en-Brisgau,  librairie  Herder. 

«  Don  Antonio  de  Beatis^  chanoine  d^Amalfi,  à  ses  bons  amis  et 
seigneurs,  salut  et  perpétuelle  félicité/  » 

Vous  n'êtes  pas  sans  savoir  que,  naguère,  mon  révérendissime  et  illus- 
trissime maître,  le  cardinal  d'Aragon,  non  satisfait  d'avoir  plusieurs  fois 
visité  la  plus  grande  partie  de  lltalie,  presque  toute  laBétique,  et  l'extrême 
Hespérie,  a  entrepris  encore,  —  sous  couleur  d'aller  présenter  ses  devoirs 
au  Roi  Catholique,  nouvellement  élu  roi  des  Romains  par  un  effet  de  la 
grâce  divine,  —  d'explorer  la  Germanie,  la  Gaule,  et  toutes  les  autres 
régions  riveraines  de  l'Océan  occidental  et  septentrional,  comme  aussi  de 
se  faire  connaître  dans  ces  diverses  régions  ;  et  il  a  paru  bon  à  son  illus- 
trissime Seigneurie,  —  non  certes  par  avarice  (car  si  jamais  il  y  eut  un 
Seigneur  magnanime  et  libéral,  ce  fut  bien  celui-là,  et  le  fait  est  que,  dans  ce 
voyage,  autant  pour  le  manger  et  le  boire  que  pour  les  cadeaux  très  nom- 
breux, et  pour  l'achat  de  maintes  choses  destinées  k  son  contentement  et 
plaisir,  ses  dépenses  ont  été  d'environ  quinze  mille  ducats),  mais  seulement 
pour  la  commodité  du  service  et  la  rapidité  de  la  route,  —  de  n'emmener 
avec  soi  qu'un  groupe  de  dix  gentilshommes,  ainsi  qu'un  certain  nombre 
de  domestiques  que  vous  pourrez  voir  dénombrés  à  la  fin  de  mon  présent 
livre.  Et  comme,  parmi  ces  derniers,  il  a  plu  au  sort  que  je  fusse  compris, 
malgré  mon  infinie  petitesse,  j'ai  résolu,  sur  le  conseil  de  mon  bon  maître, 
et  tout  À  la  fois  pour  la  gloire  de  celui-ci  et  pour  l'instruction  et  le  plaisir 
de  mes  amis,  de  noter  exactement,  depuis  le  moment  où  nous  sommes  partis 
de  Ferrare  vers  l'Allemagne,  jour  par  jour,  lieu  par  lieu,  et  mille  par 


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REVUE  DES   DEUX   MONDES. 


mille,  tout  le  détail  des  cités,  bourgades,  et  villages  que  nous  traversions, 
avec  désignation  particulière  de  toutes  les  choses  curieuses  que  nous  pour- 
rions y  rencontrer  ;  et  c'est  ce  que  j'ai  continué  de  faire  jusqu'au  bout  du 
voyage,  avec  l'aide  de  Dieu.  Or  j'estime  à  présent  qu'il  est  de  mon  devoir 
de  vous  envoyer  une  copie,  faite  de  ma  main,  dudit  itinéraire,  en  vous 
priant  et  suppliant  de  vouloir  bien  la  recevoir,  lire,  et  relire  avec  un  front 
serein  et  limpide,  mais  surtout  de  m'excuser  si,  pour  le  style  ni  pour 
l'ordonnance,  vous  n'y  trouvez  une  composition  digne  de  vos  doctes  et 
délicates  oreilles.  Car  je  n'ai  point  osé  prendre  sur  moi  d'écrire  en  langue 
latine,  non  seulement  par  crainte  de  n'être  pas  compris  de  tout  le  monde, 
mais  aussi  par  conscience  de  mon  incapacité  à  m'exprimer  dans  celte  lan- 
gue de  façon  à  mériter  vos  louanges;  et  comme  je  n'ai  jamais  fait  profession 
du  dialecte  toscan,  ét^t  né  dans  la  Fouille,  il  m'a  donc  été  nécessaire  de 
me  servir  simplement  de  mon  idiome  et  parler  propres,  quelque  pauvres 
qu'ils  soient.  Mais  du  moins  je  puis  vous  assurer  que,  parmi  ce  grand 
nombre  de  feuilles  que  j'ai  remplies,  vous  ne  découvrirez  rien  autre  que  la 
simple  vérité,  sur  des  faits  dont  j'ai  été  le  témoin  oculaire,  ou  bien  qui 
m'ont  été  rapportés  par  des  personnes  d'autorité  grande,  et  absolument 
dignes  de  crédit  et  de  foi.  Et  que  si,  après  cela,  vous  y  voyez  signalées  des 
choses  qui  vous  sembleront  quasi  prodigieuses,  comme  le  fait  est  qu'il  y  en 
a  un  bon  nombre,  vous  voudrez  ne  pas  les  imputer  à  l'auteur  qui  écrit, 
mais  bien  à  la  divine  variété  de  la  nature.  A  quoi  j'ajouterai  que,  si  j'ai  eu 
quelque  mérite  à  rédiger  le  présent  itinéraire,  occupé  comme  je  l'étais  non 
seulement  à  réciter  l'office  divin  avec  mon  illustrissime  maître,  à  lui  servir 
la  messe  chaque  matin,  et  souvent  à  la  célébrer  moi-même,  mais  encore  à 
écrire  en  son  nom  une  foule  de  lettres  aussi  bien  la  tiuit  que  le  jour,  je  ne 
vous  demande  point  d'autre  prix  et  récompense,  pour  tant  de  veilles  et  de 
fatigues,  ainsi  que  pour  le  plaisir,  l'instruction,  et  la  sagesse  que  vous 
pourrez  acquérir  en  parcourant  mon  livre,  que  de  daigner  faire  mémoire  et 
célébration  de  la  personne  bienheureuse  et  du  divin  esprit  de  mon  bon, 
juste,  pieux,  saint,  libéral,  et  très  gracieux  défunt  maître.  Adieu.  —  Écrit 
dans  la  ville  d'Amalfi,  ce  20  juillet  4624. 

C'est  ainsi  que  commence  un  manuscrit  en  dialecte  napolitain, 
récemment  découvert  à  Naples  par  le  très  érudit  historien  allemand 
M.  Louis  Pastor,  et  dont  je  ne  saurais  assez  louer,  tout  ensemble, 
le  vif  agrément  littéraire  et  l'éminente,  l'incomparable  portée  histo- 
rique. Non  pas,  11  est  vrai,  que,  au  point  de  vue  littéraire,  le  récit  de 
voyages  d'Antonio  de  Beatis  nous  oflFre,  en  ancime  façon,  l'équivalent 
de  la  verve  exubérante  que  j'ai  eu  l'occasion  de  signaler,  par 
exemple,  dans  les  écrits  de  deux  voyageurs  du  siècle  suivant,  le 
«  pédestrissime  »  Thomas  Goryat  et  le  tailleur  écossais  William 
Lithgow  (i).  Autant  ces  deux  personnages  sont  attentifs  à  se  mettre 

(i)  Voyez  la  Revue  du  15  octobre  1905  et  du  15  décembre  1906. 


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REVUES    ÉTnANGÈRES.  459 

eux-mêmes  an  premier  plan  de  leurs  relations,  prenant  prétexte  'de 
leurs  aventures  pour  renouveler  et  compléter  sans  cesse  l'image  qu'ils 
nous  présentent  de  leur  propre  figure  corporelle  et  morale,  autant 
le  modeste  «  petit  »  chanoine  italien  semble  tâcher  toujours  à  se 
dissimuler  derrière  l'imposante  et  auguste  personne  de  son  mattre,  le 
cardinal  d'Aragon  :  ou  plutôt  môme  il  n'y  a  pas  jusqu'aux  actes  et 
aux  sentimens  de  ce  prélat  qui  ne  s'effacent,  pour  nous,  dans  le 
récit  de  Beatis,  sous  cette  «  divine  variété  de  la  nature  »  que  le  bon 
prêtre  a  entrepris  de  décrire  et  de  glorifier.  Le  spectacle  des  pays 
nouveaux  qu'il  visite  le  remplit,  à  chaque  pas,  d'un  tel  mélange  de 
surprise  et  de  ravissement  que  c'est  comme  s'il  en  oubliait  son  exis- 
tence et  celle  de  son  maître,  dans  son  zèle  à  ne  rien  perdre  des 
choses  qu'il  découvre.  Mais  aussi,  de  combien  de  sujets  divers  il  se 
montre  curieux  !  Les  mœurs  et  les  coutumes,  le  langage,  la  nourri- 
ture et  la  boisson,  l'apparence  extérieure  des  hommes  et  leur  carac- 
tère, la  beauté  des  femmes  et  leur  condition  sociale,  l'organisation 
politique  et  militaire,  le  développement  des  arts  et  des  lettres,  la 
diversité  des  sites  naturels  et  des  monumens  de  l'architecture,  les 
découvertes  scientifiques,  les  procédés  de  culture  et  de  jardinage,  tout 
cela,  et  maints  autres  aspects  encore  de  la  vie  des  trois  grandes 
nations  aUemande,  flamande,  et  française,  on  peut  bien  affirmer  que 
notre  «  touriste  »  les  a  notés  «  jour  par  jour,  lieu  par  lieu,  et  mille 
par  mille,  »  avec  un  souci  scrupuleux  d'exactitude,  un  relief  pitto- 
resque, et  une  fine  et  délicate  pénétration  que  l'on  aurait  peine  à 
trouver  réunis  à  un  pareil  degré  chez  aucun  autre  voyageur  ou  géo- 
graphe de  ce  temps,  —  pour  ne  point  dire  :  d'aucun  temps. 

Parmi  les  contemporains  et  les  successeurs  immédiats  de  Beatis, 
en  tout  cas,  ni  Machiavel,  ni  Guichardin,  ni  Montaigne  ne  nous  font 
voir  une  curiosité  aussi  vraiment  universelle  :  ce  qui  tient  évidem- 
ment à  ce  que  chacun  d'eux,  ayant  l'âme  bien  plus  originale  et  plus 
haute  que  le  petit  chanoine,  n'attache  d'importance  qu'aux  objets  qui 
peuvent  répondre  à  ses  propres  préoccupations  ordinaires;  mais  il 
n'en  reste  pas  moins  qu'une  foule  de  choses  leur  échappent  qui,  tout 
de  suite,  attirent  et  retiennent  le  regard  éveillé  de  l'obscur  secrétaire 
du  cardinal  d'Aragon.  De  telle  sorte  que  cet  «  itinéraire,  »  avec  la  pau 
vreté  de  son  style,  et  son  allure  un  peu  traînante  de  registre  tenu  au 
Jour  la  journée,  est  tout  rempli  pour  nous  de  renseignemens  inappré- 
ciables sur  l'état  politique,  social,  et  artistique  du  centre  et  du  nord 
de  l'Europe  à  l'une  des  époques  les  plus  importantes  de  toute  notre 
histoire  moderne,  la  veille  môme  du  grand  mouvement  révolution- 


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^'^mi 


460  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

naire  de  la  Réforme,  et  dans  la  pleine  floraison  de  la  Renaissance.  C'est 
un  de  ces  documens  qui,  dès  qu'ils  surgissent  de  terre,  nous  de- 
viennent aussitôt  familiers  comme  des  révélations  depuis  longtemps 
attendues,  —  enrichissant  à  la  fois  et  modifiant  en  partie  notre  con~ 
naissance  de  la  période  historique  où  ils  se  rattachent;  et  personne* 
désormais,  ne  pourra  traiter  de  la  civilisation  ni  des  arts  de  la 
Renaissance  en  deçà  des  Alpes  sans  être  forcé  de  consulter  l'humble 
journal  de  route  rédigé  par  Antonio  de  Beatis,  entre  le  9  mai  1517  et 
le  26  janvier  de  Tannée  suivante,  durant  les  minutes  de  loisir  que 
voulaient  bien  lui  laisser  ces  nombreuses  et  diverses  obligations  pro- 
fessionnelles dont  il  vient  de  nous  énumérer  le  détail,  avec  sa  tou- 
chante simplicité  coutumière,  à  la  un  de  la  dédicace  de  son  manuscrit. 

Hais  d'abord,  avant  de  dter  quelques-uns  des  passages  les  plus  re- 
marquables d'un  livre  qui,  d*ailleurs,  ne  peut  manquer  de  nous  être 
bientôt  traduit  tout  entier,  il  faut  que  je  résume  en  deux  mots  ce  que 
nous  apprend  l'excellente  introduction  de  M.  Louis  Pastor  sur  les  motifs 
véritables  du  voyage  du  cardinal  d'Aragon.  Ce  prélat,  petit-fils  du  roi 
de  Naples  Ferrante  l^,  était  alors  âgé  d'environ  quarante  ans.  Créé 
cardinal  par  Alexandre  VI,  il  avait  été  chargé,  en  1499,  d'accompagner 
en  Espagne  sa  parente,  la  reine  Jeanne  de  Naples  ;  et  c'est  à  cette 
occasion  que,  déjà  travaillé  d'une  fièvre  de  curiosité,  il  avait, 
suivant  l'expression  de  Beatis,  «  visité  presque  toute  la  Bétique  et 
l'extrême  Hespérie.  »  n  était  ensuite  venu  en  France,  mais  sans  qu'au* 
cune  trace  se  soit  conservée  des  événemens  de  ce  premier- séjour. 
Sous  les  pontificats  de  Pie  III  et  de  Jules  II,  il  avait  demeuré  à  Rome, 
fort  estimé  de  ces  deux  papes  :  et  son  crédit  à  la  cour  romaine 
s'était  bien  accru  encore  après  l'élection  de  Léon  X,  à  laquelle  il  avait 
pris  une  part  très  active.  Tout  à  coup,  cependant,  et  précisément  aux 
alentours  de  l'année  1517,  le  ^ruit  avait  couru  d'un  refroidissement 
dans  ses  relations  amicales  avec  son  maître;  et  M.  Pastor  a  de  bonnes 
raisons  pour  le  soupçonner  d'avoir,  en  effet,  plus  ou  moins  directe- 
ment, trempé  dans  le  complot  formé  alors  contre  Léon  X  par  son  col- 
lègue le  cardinal  Petrucci.  A  ce  compte,  son  grand  voyage  en  com* 
pagnie  d'Antonio  de  Beatis  aurait  été,  proprement,  une  sorte  d'exil, 
«  sous  couleur  d'aller  présenter  ses  respects  à  Sa  Majesté  Catholique.  » 
Mais  comme  nous  le  retrouvons,  dès  son  retour,  et  jusqu'à  sa  mort 
en  janvier  1519,  plus  en  faveur  que  jamais  auprès  de  Léon  X,  tout 
porte  à  croire  que  la  nécessité  môme  de  cet  exil  momentané  n'a  été 
pour  lui,  au  fond,  qu'un  prétexte,  tandis  que  la  cause  principale  de 


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REVUES   ÉTRANGÈRES.  46t 

son  Toyage  aura  bien  été,  comm«  le  dit  son  secrétaire,  son  désir 
d'«  explorer  »  des  régions  de  l'Europe  qui  lui  .étaient  encore  in- 
connues. Par  là  seulement  s'expliquent  aussi  bien  Tensemble  que 
maints  détails  de  son  expédition,  telle  que  nous  Ta  décrite  son  fidèle 
secrétaire  :  avec  ces  tours  et  détours  que  nous  lui  voyons  faire  en 
quête  de  personnages  intéressans  ou  d'objets  curieux;  et  son  insis- 
tance à  se  rendre  compte  de  tout  ce  que  les  pays  qu'il  traverse  ont  à  lui 
oflFrir  d'un  peu  remarquable  ;  et  l'habitude  qu'il  a  d'acheter,  pour  son 
palais  de  Rome,  toute  espèce  de  produits  de  l'art  ou  de  l'industrie  de 
chacune  des  régions  où  le  conduisent  les  hasards  de  sa  route.  Si  Ton 
a  pu  dire  de  Pétrarque  qu'il  avait  été  <(  le  premier  des  modernes  à 
entreprendre  des  voyages  pour  le  seul  plaisir  de  voyager,  »  le  cardi- 
nal d'Aragon  nous  apparaît  conmie  le  digne  héritier  de  ce  goût,  tout 
«  humaniste,  »  du  poète  (toscan.  Les  plus  grands  princes  ont  pour  lui 
moins  d'attrait  qu'un  beau  paysage,  une  église  fameuse,  ou  le  pro- 
grès commercial  d'une  riche  cité;  et  le  môme  homme  qui,  en  Alle- 
magne, refuse  de  sacrifier  cinq  ou  six  journées  pour  aller  a  présenter 
ses  devoirs  »  à  l'empereur  Maximilien,  n'hésite  pas  à  prolonger  son 
voyage  de  plusieurs  semaines  pour  se  mettre  au  courant,  par  exemple, 
des  mœurs  de  la  Hollande,  ou  des  particularités  physiques  du  flux 
et  du  reflux  sur  les  côtes  de  la  Normandie  et  de  la  Bretagne. 

Je  ne  puis  songer,  malheureusement,  à  le  suivre  ici  dans  tout  le 
détail  de  son  a  tour  »  d'Europe.  Tout  au  plus  vais-je  essayer  de  résu- 
mer très  rapidement  la  partie  de  la  relation  de  Beatis  qui  nous  touche 
du  plus  près,  c'est-à-dire  celle  qui  nous  décrit  l'état  de  la  France  dans 
la  seconde  moitié  de  l'année  1517.  Et  pourtant  je  ne  résiste  pas  à  la 
tentation  de  citer  au  moins  quelques  lignes  des  jugemens  portés,  par 
le  chanoine  napolitain,  sur  les  conditions  générales  de  la  vie  dans  les 
deux  grandes  régions  qu'il  a  étudiées  avant  de  pénétrer  en  France,  — 
TAllemagne  et  les  Pays-Bas  :  car,  bien  que  notre  voyageur  enregistre 
toujours  avec  soin,  au  cours  de  son  journal,  toutes  les  réflexions  que 
lui  suggère  la  vue  des  villes  et  villages  qu'il  vient  de  visiter,  il  se  croit 
tenu  encore,  au  sortir  de  chacun  de  ces  deux  pays,  —  comme  aussi, 
plus  tard,  au  sortir  de  France,  —  de  revoir  d'ensemble  tout  ce  qui  l'a 
frappé  le  plus  vivement,  nous  donnant  ainsi,  à  trois  reprises, 
quelque  chose  comme  d'amples  et  très  précieux  «  panoramas  »  ethno- 
graphiques, où  achèvent  de  se  révéler  à  nous  ses  dons  singuliers 
d'observateur  et  de  moraliste. 

Le  tableau  de  l'Allemagne  débute  par  une  peinture  de  la  configu- 


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"yjàm^^ 


i62  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ration  dn  sol,  depuis  les  région»  montagneuses  du  Sud  jus<iu*aux 
plaines  du  centre,  et  aux  pentes  boisées  des  deux  rives  du  Rhin.  Puis 
vient  une  longue  énumération  des  alimens  et  boissons,  avec  quelques 
mots  sur  leurs  divers  prix.  Après  quoi  l'auteur  aborde  enfin  l'étude 
des  mœurs  et  habitudes  allemandes. 

Ces  gens  n'ont  de  cheminées  que  dans  leurs  cuisines,  et  partout  ailleurs 
des  poêles,  dont  chacun  est  pourvu  d'une  niche  où  se  trouve  placée  une 
fontaine  d'étain.  Les  habitans  prennent  un  grand  plaisir  à  garder,  dans 
leurs  chambres,  toute  sorte  d'oiseaux,  la  plupart  enfermés  dans  des  cages 
d'un  joli  travail  :  mais  quelques-uns  aussi,  plus  apprivoisés,  volent  en 
liberté  dans  les  chambres  et  au  dehors...  Une  habftude  incommode  et 
fâcheuse  de  ce  pays  est  de  mettre,  dans  une  chambre,  autant  de  lits  que 
Ton  peut  y  en  faire  tenir  :  sans  compter  que  leurs  chambres  à  coucher 
n'ont  ni  poôles,  ni  cheminées,  ce  qui  rend  très  désagréable  le  passage  des 
pièces  très  chaudes  dans  d'autres  toutes  froides,  du  moins  pendant  le  femps 
qu'il  faut  pour  se  déshabiller  :  mais  il  est  vrai  que  la  chaleur  des  épais  lits 
de  plume  fait  vite  oublier  cet  inconvénient... 

Les  femmes  s'attachent  à  avoir  toujours  leur  [vaisselle  et  tous  leurs 
ustensiles  de  ménage  extrêmement  propres,  tandis  qu'elles-mêmes  sont,  à 
l'ordinaire,  très  sales,  et  toutes  vêtues,  k  peu  près  pareillement,  d'étoffes  à 
très  bas  prix  :  mais  elles  sont  belles  et  fort  agréables,  et,  quoique  froides 
par  nature,  —  au  rapport  de  certains  cavaliers  de  notre  compagnie,  —  elles 
ne  détestent  point  les  plaisirs  galans.  Les  jeunes  filles  aiment  à  se  montrer 
la  tête  ornée  de  couronnes  de  fleurs,  surtout  aux  jours  de  fête;  et  de  même 
font  aussi  lés  enfans  qui  servent  dans  les  églises,  et  les  écoliers.  Lesdites 
-dames  vont,  en  majeure  partie,  nu^pieds,  et  leurs  jupes,  courtes  et  serrées, 
leur  laissent  les  jambes  découvertes...  Elles  ont  coutume,  toutes  les  fois 
qu'elles  voient  passer  des  étrangers  ou  des  hommes  de  condition,  de  se 
lever  de  leur  siège  et  de  faire  une  révérence.  Dans  toutes  les  auberges, 
Ton  peut  être  assuré  de  trouver  trois  ou  quatre  chambrières  jeunes  et 
jolies;  et  bien  que  l'hôtesse,  et  lesdites  chambrières  ne  se  laissent  pas 
embrasser,  comme  les  servantes  françaises,  la  courtoisie  veut  qu'on  leur 
touche  la  main,  et  qu'ensuite  on  leur  serre  la  taille,  en  signe  d'amitié.  Très 
volontiers  elles  s'invitent  elles-mêmes  à  manger  et  à  boire  avec  les  hôtes  ;  et 
ceux  qui  savent  leur  langue  peuvent  leur  parler  tout  à  fait  librement. 

Hommes  et  femmes  sont  très  assidus  à  fréquenter  les  églises,  où  chaque 
famille  possède  un  banc  qui  lui  est  réservé  :  de  manière  que  toutes  les 
églises,  à  l'exception  du  chœur,  sont  remplies  de  bancs  sur  les  deux  côtés, 
avec  un  passage  vide  au  milieu,  comme  chez  nous  les  écoles  publiques. 
Mais  le  plus  remarquable  est  que,  dans  ces  églises  allemandes,  au  contraire 
de  chez  nous,  personne  ne  parle  de  ses  affaires  ni  ne  s'amuse  en  aucune 
façon. 

Cette  piété  du  peuple  allemand,  à  la  veille  de  la  Réforme,  nous  est 
confirmée  par  plusieurs  autres  témoignages  de  voyageurs  contem- 
porains :  mais  il  convient  d'ajouter  que,  sauf  pour  Nuremberg  et  une 


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REVUES   ÉTRANGÈRES.  463 

partie  de  la  Souabe,  Beatis  n'a  visité  que  des  régions  allemandes  qui 
allaient  précisément  échapper  aux  atteintes  du  protestantisme,  le 
Tyrol,  la  Bavière,  et  les  bords  du  Rhin.  Poursuivant  sa  description,  le 
secrétairedu  cardinal  d*Aragon  nous  entretient  des  forêts,  des  champs 
cultivés,  des  pâturages,  des  nombreuses  espèces  d'animaux  domes- 
tiques, n  nous  peint  l'aspect  extérieur  des  rues,  dans  ^les  villes  et  vil- 
lages, avec  une  foule  de  maisons  en  bois,  «  mais  très  belles  et  charr 
mantes  au  dehors,  et  parfaitement  commodes  au  dedans.  »  n  est  ravi 
surtout  de  la  variété  pittoresque  des  pignons,  ainsi  que  de  ces  logetles 
triangulaires  ou  carrées,  «  souvent  toutes  peintes,  avec  des  armoiries 
et  d'exquises  figures  de  saints,  et  d*où  les  habitans  peuvent  s'amuser 
à  observer  la  rue.  »  L'architecture  des  églises  allemandes,  également, 
lui  plaît  fort.  «  Il  n'y  a  pas  si  petit  village  qui  ne  possède  au  moins 
une  belle  église,  avec  un  haut  clocher  pointu,  des  cloches  d'un  son 
très  doux,  et  des  verrières  si  grandes  et  d'un  art  si  parfait  que  l'on  ne 
saurait  imaginer  rien  de  plus  magnifique...  »  Ainsi  l'image  se  déroule, 
nous  renseignant  peu  à  peu  sur  toutes  les  particularités  de  la  vie 
allemande.  Impossible  de  tout  citer,  môme  en  abrégé;  mais  voici 
encore  quelques  lignes  des  dernières  pages  : 

Les  hommes,  dans  ce  pays  d'Allemagne,  sont  en  général  de  grande  taille, 
bien  proportionnés,  vigoureux,  et  d'un  teint  assez  vif.  Tous  sont  accoutu- 
més, dès  leur  enfance,  à  porter  les  armes;  et  le  moindre  village  possède 
un  champ  de  tir  où  Ton  s'exerce,  les  jours  de  fête,  non  seulement  à  tirer  de 
l'arc,  mais  à  manier  les  piques,  ainsi  que  toutes  les  autres  espèces  d'armes 
en  usage  dans  ce  pays.  Je  dois  ajouter  que,  un  peu  partout,  sur  notre 
route,  nous  avons  trouvé  un  nombre  infini  de  roues  et  de  potences,  qui,  en 
plus  des  ornemens  artistiques  dont  elles  étaient  pourvues,  s'ornaient  aussi 
d'hommes  pendus,  et  parfois  de  femmes  condamnées  en  justice  :  d'où  l'on 
peut  voir  que,  dans  ces  régions,  les  lois  sont  appliquées  avec  grande  rigueur; 
et  il  faut  bien  reconnaître  que  les  mœurs  du  pays  rendent  cette  rigueur  tout 
à  fait  nécessaire.  Car  comme  tous  les  nobles  habitent  en  dehors  des  villes, 
dans  des  châteaux  très  fortifiés,  et  où  ont  coutume  de  se  retirer  maints 
brigands,  la  vie  des  braves  gens  ne  serait  point  possible  si  la  justice  se  re- 
lâchait de  sa  sévérité... 

Avec  plus  de  développement  encore,  et  une  plus  riche  abondance 
de  détails  instructifs,  Beatis  procède  ensuite  à  sa  peinture  de  la  vie 
et  des  mœurs  des  Pays-Bas.  Id,  il  n'y  a  plus  rien  qui  ne  plaise  par- 
faitement à  nos  voyageurs,  depuis  l'aspect  général  des  contrées  jus- 
qu'aux* moindres  nuances  de  la  vie  intime^  et  la  différence  est  si  pro- 
fonde et  complète,  avec  l'Italie,  que  tout  ce  qu'ils  découvrent  se  trouve 
être,  pour  eux,  un  objet  d'étonnement  et  d'admiration*  La  probité  dee 


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464  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

gens  du  peuple,  en  particulier,  leur  dévotion^  leur  propreté  et  le  goût 
naturel  d'ornementation  artistique  qu'ils  laissent  voir  dans  tout  ce 
qui  les  entoure,  tout  cela  nous  est  signalé  et  longuement  <c  illustré,  » 
avec  une  foule  d'exemples  caractéristiques.  Hais  il  est  temps  que 
j'arrive  au  tableau  de  la  France,  et,  sans  pouvoir  môme  m'arrôter  un 
instant  aux  curieuses  indications  que  nous  fournit  Beatis  sur  toute 
sorte  d'oeuvres  d'art  flamandes  ou  hollandaises,  —  comme  le  grand 
retable  des  Van  Eyck,  à  Gand,  qu'il  proclame  «  la  plus  belle  peinture 
qui  soit  au  monde,  »  —  non  plus  qu'aux  remarquables  portraits  qu'il 
nous  fait  de  maints  personnages  fameux,  à  commencer  par  le  roi 
Charles-Quint.  Voici  donc  de  quelle  façon  le  chanoine  italien,  avant 
de  quitter  AntLbes  pour  rentrer  dans  ce  qu'il  appelle,  avec  un  orgueil 
ingénu,  en  marge  de  son  récit,  Italia  bella,  nous  résume  les  impres- 
sions qu'il  rapporte  de  plusieurs  mois  de  séjour  dans  notre  pays  : 

Je  débuterai,  si  l'on  veut  bien,  par  la  manière  de  loger.  Or  il  est  sûr 
que,  en  général,  dans  lesdites  provinces  françaises,  le  logement  est  fort 
bon,  surtout  en  comparaison  de  TAllemagne  :  car  chaque  chambre  ne  con- 
tient que  deux  lits,  dont  un  pour  le  maître  et  l'autre  pour  le  valet,  tous  les 
deux  de  plumes,  et  dans  des  chambres  bien  chaufTées.  Nulle  part,  noo  plus, 
on  ne  fait  mieux  les  soupes,  les  p&tés,  et  gâteaux  de  toute  espèce.  On  y 
mange,  à  l'ordinaire,  de  bonne  viande  de  bœuf  et  de  veau;  mais  meilleure 
encore  y  est  la  viande  de  mouton,  à  tel  point  que,  pour  une  épaule  de  mou- 
ton rôtie  avec  de  petits  oignons,  comme  on  la  prépare  dans  toutes  les 
régions  de  la  France,  vous  renonceriez  volontiers  à  la  chère  la  plus  délicate. 
Poules  et  chapons,  lapins,  faisans,  perdrix,  tout  cela  sfe  trouve  en  abondance, 
à  très  bon  marché,  et  très  bien  accommodé  ;  et  nulle  autre  part  je  n'ai 
rencontré  d'aussi  gras  et  excellent  gibier,  la  coutume  étant,  dans  ce  pays, 
de  ne  faire  la  chasse  aux  animaux  sauvages  que  durant  la  saison  qui  con- 
vient pour  chacun  d'eux. 

De  toutes  lesdites  provinces,  <:rpendant,  la  meilleure  pour  le  logement, 
et  la  plus  civile  pour  la  conversation  des  gentilshommes,  est  la  France 
propre...  Les  femmes  françaises  se  livrent  à  toute  sorte  de  travaux,  et  c'est 
elles,  surtout,  qui  s'occupent  de  vendre,  dans  la  plupart  des  boutiques. 
Elles  sont,  en  général,  assez  belles,  mais  pas  autant  qu'en  Flandre  ;  avec 
cela  aimables,  polies,  et  l'usage  est  de  les  baiser  sur  les  joues,  paf*  honneur 
et  courtoisie.  Dans  maintes  provinces,  les  femmes  apprennent  à  raser  les 
barbes,  ce  qu'elles  font  le  mieux  du  monde,  avec  une  adresse  et  une  légèreté 
remarquables.  Elles  aiment  passionnément  les  banquets  et  les  fêtes  ;  et 
toutes  les  dames  et  demoiselles  nobles  du  pays  dansent  avec  infiniment  de 
grâce  et  d'esprit  ... 

Les  hommes  sont,  habituellement,  de  petite  taille  et  de  peu  de  prestance, 
à  l'exception  des  gentilshommes,  dont  beaucoup  ont  très  bonne  figure.  Ces 
derniers  s'occupent,  on  grande  partie,  à  porter  les  armes,  tandis  que 
d'autres,  au  lieu  de  servir  dans  l'armée,  vivent  auprès  du  roi,  de  qui  ils 


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KCVUES    ÉTBANGÉRES.  4  ()& 

reçoivent  une  pcnâion  moyennant  le  devoir  de  suivre  la  Cour  peddantquati^ 
mois  de  Tdnnée  ;  et  lorsque  le  gentilhomme  a  servi  son  quartier,  il  peut  s'en 
aller,  ensuite,  où  il  lui  plaît. Le  plus  souvent,  les  gentilshommes  emploient 
ce  loisir  à  se  retirer  dans  leurs  châteaux  ou  maisons,  qui  toujoui^  sont 
entourés  de  bois  pour  la  chasse,  et  où  ils  vivent  à  fort  peu  de  frais.  Lesdils 
gentilshommes  sont  affranchis  de  tout  paiement  et  de  tout  impôt,  tandii^ 
«lue  les  paysans,  leurs  sujets,  sont  exploités  et  pourchassés  plus  misérable- 
ment que  des  chiens  ou  de  véritables  esclaves  achetés.  J'ajouterai  que  gentiU- 
hommes  et  plébéiens,  marchands  et  personnes  de  tout  état  et  de  toute  condi- 
tion, en  un  mot  tous  les  Français,  se  montrent  avides  de  s'amuser  et  de 
vivre  gaiement,  étant  si  adonnés  au  plaisir  sous  toutes  les  formes  que  Ioh 
se  demande  comment  il  leur  est  possible  de  faire  jamais  rien  de  bon.  Et 
pour  en  finir  avec  les  gentilshommes  français,  je  dirai  que  tous,  avec  le 
grand  nombre  de  prérogatives,  privilèges  et  grâces  dont  ils  sont  comblésL 
peuvent  remercier  Dieu  plus  que  leurs  pareils  des  autres  pays  :  —  car 
ils  sont  assurés,  du  moment  que  la  nature  les  a  fait  naître  gentilshommes, 
de  ne  jamais  risquer  de  mourir  de  faim, ni  d'avoir  à. remplir  de  vils  métiers, 
ainsi  que  font  la  plupart  des  nobles  de  chez  nous,  dont  bien  peu  vivent  en 
vrais  gentilshommes... 

Les  villes  ou  villages  desdites  provinces  sont  loin  d'avoir  la  beauté  éf 
ceux  d'Allemagne  et  de  Flandre,  aussi  bien  sous  le  r|ipport  des  places  cl 
rues  que  pour  ce  qui  est  des  maisons  et  autres  édifices  publics  :  mais  on  y 
voit  généralement  dé  très  belles  églises;  et  il  n'y  a  pas  en  France  une  églii^e 
un  peu  grande  où,  toute  l'année,  Ton  ne  puisse  entendre  de  belle  musique 
figurée,  et  où  ne  se  chante  au  moins  une  messe  par  jour.  Chacune  de  cet. 
églises  possède  un  groupe  de  six  ou  de  huit  jeunes  garçons,  tous  vêtus  de 
rouge,  comme  nos  chanoines  italiens,  et  que  l'on  instruit  à  chanter  et  à 
servir  au  chœur... 

Les  morts,  à  l'exception  des  nobles  et  des  riches,  sont  enterrés  eu  dehors 
des  églises;  mais  ce  qui  est  bien  pis  encore,  c'est  que  les  cimetières  ne  soirt 
point  clos  de  murs,  de  sorte  que  vous  voyez,  dans  les  villages,  dos  tom- 
beaux épars,  comme  si  les  morts  qui  y  reposent  étaient  des  juifs,  et  noa 
des  chrétiens...  Partout  la  justice  est  pratiquée  à  grande  rigueur; et  toutes 
les  routes  sont  plantées  d'un  nombre  infini  de  potences,  toujours  abondam- 
ment fournies...  Telles  sont  quelques-unes  des  particularités  de  ce  pays  de 
France  ;  mais  je  ne  dis  rien  ici  de  beaucoup  d'autres,  que  j  ai  été  amené  à 
noter,  déjà,  au  fur  et  à  mesure  de  mon  récit  précédent. 


De  ces  «  particularités  »  signalées  antérieurement,  la  plus  fâcheuse 
à  connaître  pour  nous  est  celle  que  le  bon  chanoine  a  ou  l'occasiott 
d'observer,  à  ses  dépens,  dans  un  certain  village  des  environs  de  Gail- 
lon,  où  il  passait  la  nuit  en  compagnie  de  son  maître.  «  Dans  ce  lieit, 
vers  une  heure  de  la  nuit,  nous  dit-il,  quelqu'un  m'a  volé,  de  Tarçoa 
de  ma  selle,  labougelle  que  j'y  avais  attachée,  contenant,  avec  divers 
objets  d'usage,  des  papiers,  et  une  somme  d'argent  que  je  me  rappelle 
fort  bien  avoir  monté  à  une  dizaine  de  ducats.  Et,  de  môme  que  j'ai  ea 

TOUR  XLVU.  —  1008.  30 


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ICG  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

à  louer  les*  Allemands  et  les  Flamands,  les  ayant  trouvés  tous  d'une 
1res  grande  loyaoité  et  bonne  foi,  jusqu'aux  pUis  pauvres  et  ousé- 
lables  d'entre  eux,  de  même,  pour  ce  qui  est  des  Français,  ayant  eu 
à  souffrir  d'eux  un  tel  vilain  tour,  je  me  trouve  contraint  de  ne  point 
dissimuler  le  vrai  à  leur  sujet  ;  et,  donc,  il  est  certain  que,  dans  toutes 
les  provinces  françaises,  —  omission  faite  des  geatilshommes,  qoi 
nulle  part  ailleurs  ne  vivent  d'une  manière  phis  brillante  et  plus  libé- 
rale, —  les  gens  du  peuple  m'ont  paru,  à  Tordinaire,  plus  vicieux 
qu'on  ne  peut  l'imaginer.  »  Ëvidemment  le  vol  de  cette  «  bougette,  i» 
avec  sa  «  dizaine  de  ducats,  »  a  été  pour  Beatis  un  «  vilain  tour  »  diffi- 
die  à  oublier;  et  l'on  ne  peut  s'empêcher  de  regretter  qu'il  ne  lui  soit 
pas  arrivé,  au  moins  unejois,  pendant  son  voyage  d'Allemagne, 
d'avoir  à  faire  connaissance  en  personne  avec  ces  «  brigands  »  dont 
â  s'est  plu  à  nous  rapporter  maints  exploits  savoureux,  racontés  par 
des  compagnons  de  table  ou  des  aubergistes.  Mais  la  sévérité  de  son 
jugement  sur  le  caractère  français  est,  à  nos  yeux,  amplement  com- 
pensée par  l'enthousiasme  que  lui  inspirent,  to«it  an  long  de  son  a  iti- 
néraire, »  la  beanté  pittoresque  des  plages,  des  rivières,  des  parcs  et 
jardins,  la  magnificence  des  églises  et  châteaux,  la  splendeur  élégante 
des  fêtes,  et  surtout  l'incomparable  excellence  de  la  cuisine  française. 
Au  fond,  et  malgré  la  rigueur  singulière  de  ses  eondusions,  nous  sen- 
tons que  ni  en  Allemagne  ni  en  Flandre,  ni  même  dans  sa  «  belle  Ita- 
lie, »  la  vie  ne  M  a  été  aussi  agréable  qu'en  France,  avec  une  variété 
délicieuse  de  plaisirs  où  les  sens  n'avaieat  pas  moins  de  part  que 
l'esprit;  et  c'est  à  chaque  pas  que  nous  le  surprenons  en  train  d'an- 
vier,  non  sans  une  tentation  de  les  imiter  pour  son  propre  compte,  ces 
aimables  ht^tes  dont  il  nous  dit  qu'ils  n'ont  point  ieisrs  pareils  pour 
«  aimer  à  s'amuser  et  à  vivre  gaiment.  » 

Chose  curieuse,  Paris  est  peut-être  l'unique  grande  ville  française 
dont  il  n'ait  pas  emporté  une  impression  favorable.  Au  contraire  de 
Lyon,  dont  l'apparence  «  italienne  »  l'a  tout  de  suite  ravi,  et  dont  il 
nous  fait  une  description  vraiment  poétique  dans  sa  simplicité,  la  capi- 
tale du  royaume,  telle  qu'il  l'a  vue  d'abord  du  haut  de  Notre-Dame  et 
qu'il  a  eu  ensuite  tout  le  loisir  de  l'examiner  de  plus  près,  lui  a  paru  une 
énorme  cité  phis  étrange  que  belle  ;  et  il  n'y  a  pas  jusqu'à  sa  cathé- 
drale qui  ne  lui  ait  déplu,  tandis  qu'il  avait  infiniment  admiré  les 
églises  de  Rouen,  et  que  bientôt  la  cathédrale  de  Bourges,  ainsi  que  la 
Sainte-€hapelie  voisine,  allaient  lui  faire  épuiser  tout  son  répertoire 
d'épithètes  louangeuses.  Mais  son  antipathie  ne  l'a  pas  empêché  de 


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REVUES   ÉTBANGÈRES.  467 

remplir  très  honnêtement,  cette  fois  comme  toujom^s,  son  métier 
d'observateur  des  hommes  et  des  choses  :  si  bien  que  les  longues 
pages  qu'il  consacre  à  nous  décrire  le  Paris  d'alors  abondent  en  ren- 
seignemens  des  plus  intéressans  : 

A  l'intérieur  de  la  ville,  le  fleuve  se  divise  en  plusieurs  bras,  tous  navi- 
gables, et  sur  lesquels  s'élèvent  cinq  ponts,  dont  trois  de  pierre,  et  deux  de 
bois;  et  sur  ces  ponts,  d'un  côté  et  de  l'autre,  sont  bâties  des  maisons  qui 
suivent  la  ligne  de  la  rue  à  tel  point  que  l'on  a  peine  à  savoir  où  les  ponts 
commencent  et  finissent...  Les  droits  d'entrée  desdits  ponts  appartiennent 
au  Roi,  et  forment  un  revenu  considérable  ..  Quant  aux  maisons,  la  plu- 
part sont  de  bois,  mais  grandes,  commodes,  et  bien  entendues.  Les  rues 
sont  souvent  trop  étroites,  sales  et  boueuses  au  possible,  et,  avec  cela,  tou- 
jours traversées  de  tant  de  voitures  qu'il  y  a  plus  de  péril  à  y  chevaucher 
qu'à  naviguer  par  les  Syrtes  de  Barbarie.  Lesdites  rues  et  toutes  les  places  ' 
sont  pavées  de  grandes  pierres  noires...  Et,  sur  toute  l'étendue  de  la  ville, 
les  gens  se  livrent  publiquement  aux  métiers  les  plus  divers,  hommes  et 
femmes,  de  telle  façon  que  je  ne  crois  pas  qu'il  y  ait  au  monde  une  ville 
qui  possède  même  la  moitié  des  métiers  de  celle-là;  sans  compter  qu'on  y  \ 
étudie  également  toutes  les  sciences,  à  l'exception  de  la  nécromancie,  qui 
est  interdite...  Parmi,  les  hommes  les  plus  remarquables  de  ladite  ville,  je 
nommerai  seulement:  Jacques  Faber,  doctissime  en  toutes  facultés  grecques 
et  latines;  Guillaume  Budé,  conseiller  royal,  et  qui,  encore  qu'il  soit  légiste, 
a  également  écrit  sur  d'autres  sujets;  Cop,  médecin  du  Roi,  parfaitement 
versé  dans  Tune  et  Tautre  langue;  et  enfin  le  bibliopole  Estienne,  homme 
très  savant  et  de  bonne  vie. 

Et  void  enfin,  —  pour  citer  au  moins  un  échantillon  des  remar- 
quables portraits  qui,  presque  de  page  en  page,  s'entremêlent  au 
récit  du  chanoine  italien,  —  voici  en  quels  termes  Beatis  nous  dépeint 
le  jeune  roi  François  l^''  et  sa  famille,  rencontrés  à  Rouen,  immédia- 
tement après  l'arrivée  en  France  de  nos  voyageurs  : 

La  reine  Claude  est  toute  jeune;  et  bien  qu'elle  soit  petite,  laide,  et  très 
boiteuse  des  deux  hanches,  on  la  dit  éminemment  bonne,  libérale,  et 
pieuse.  Le  roi  son  mari,  tout  en  étant  très  adonné  à  la  luxure,  et  encore 
qu'il  pénètre  volontiers  dans  les  jardins  d'autrui,  et  ne  se  refuse  pas  de 
boire  l'eau  à  diverses  fontaines,  n'en  garde  pas  moins  tant  de  respect  et 
d'honneur  pour  la  susdite  reine,  sa  femme,  que  l'on  m'a  affirmé  qu'il  n'a 
jamais  manqué  une  nuit  h  dormir  auprès  d'elle...  Sa  mèreest  une  princesse 
de  très  haute  taille,  encore  belle  de  teint,  et  pleine  de  vie.  Toujours  elle 
accompagne  son  fils,  avec  la  jeune  reine,  et  il  est  facile  de  voir  qu'elle 
exerce  sur  eux  un  pouvoir  absolu.  Le  roi  lui-même  est  grand  et  fort,  avec 
bon  visage,  et  l'humeur  la  plus  gaie  et  la  plus  aimable;  on  s'accorde  à  le 
trouver  fort  bien  fait,  quoiqu'il  ait  le  nez  trop  fort,  comme  aussi,  au  juge- 
ment de  monseigneur  le  cardinal,  des  jambes  un  peu  minces  pour  un 
cerps  aussi  grand.  Ce  prince  a  une  véritable  passion  pour  la  chasse,  et  se 


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^"K^W: 


468  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

plaît  surtout  à  forcer  les  cerfs.  Le  jour  de  TAssomption,  Sa  Majesté  s'est 
confessée  et  a  communié,  ainsi  qu'elle  a  coutume  de  le  faire  aux  diverses 
fêtes  de  Tannée,  afin  d'obtenir  ainsi  le  privilège  de  guérir  les  pauvTes  gens 
atteints  de  scrofule. . . 

Mais  combien  plus  intéressante  encore  est,  pour  nous,  la  relation 
de  la  visite  que  le  cardinal  et  son  compagnon  sont  allés  faire,  dans 
un  faubourg  d'Amboise,  quelques  mois  plus  tard,  à  Tun  de  leurs  plus 
illustres  compatriotes,  qui  s'était  retiré  là  pour  attendre  paisiblement 
la  mort,  en  bon  chrétien,  après  une  longue  vie  pleine  d'efforts  et  de 
rêves  ! 

Sa  Seigneurie  et  nous  avons  été  voiï^,  dans  sa  maison,  messirc  Léonard 
Vinci,  Florentin,  vieux  de  plus  de  soixante-dix  ans,  et  l'un  des  plus  excel- 
Icns  peintres  de  notre  âge.  Il  a  montré  à  Sa  Seigneurie  trois  tableaux:  le 
portrait  d'une  certaine  dame  de  Florence,  peint  au  naturel,  jadis,  sur  Tordre 
de  feu  le  magnifique  Julien  de  Médicis,  une  figure  de  Saint  Jean-Baptiste 
tout  jeune,  et  enfin  une  Vierge  avec  V Enfant  assise  sur  les  genoux  de  Sainte 
Anne,  —  toutes  trois  œuvres  infiniment  parfaites.  Il  est  vrai  que,  désormais, 
ledit  maître  Léonard  ayant  été  atteint  d'une  paralysie  du  bras  droit,  on 
ne  peut  plus  attendre  de  lui  d'autres  belles  choses  :  mais  il  a  fort  bien 
instruit  un  élève,  venu  do  Milan,  qui  travaille  excellemment  sous  sa  direc- 
tion. Et  quoique  le  susdit  maître  ne  puisse  plus  colorier  avec  la  douceur 
qui,  autrefois,  lui  était  habituelle,  du  moins  il  s'emploie  à  faire  des  dessins 
et  à  surveiller  le  travail  des  autres.  Ce  gentilhomme  a  composé  un  traité 
d'anatoiuie  appliquée  à  l'usage  de  là  peintiu^e,  où,  d'une  façon  absolument 
nouvelle,  il  a  étudié,  sur  le  corps  des  hommes  et  des  femmes,  toutes  les 
relations  réciproques  des  membres,  tels  que  muscles,  nerfs,  veines,  join- 
tures, intestins,  et  le  reste.  Il  nous  a  montré  ce  traité,  et  nous  a  dit  qu'il 
avait  disséqué  plus  de  trente  corps  d'hommes  et  de  femmes  de  tout  âge.  Il  a 
également  écrit  une  foule  de  livres  sur  la  nature  des  eaux,  sur  diverses  ma- 
chines, ainsi  que  sur  d'autres  sujets  qu'il  nous  a  cités;  et  tous  ces  livres, 
écrits  en  italien,  seront  une  source  précieuse  d'agrément  et  de  proflt  lors- 
qu'ils viendront  au  jour. 

u  Une  source  précieuse  d'agrément  et  de  profit,  »  c'est  aussi  ce  que 
va  être  pour  nous,  maintenant  que  le  voilà  a  venu  au  jour  »  après 
quatre  siècles,  cet  Itinéraire  d'Antonio  de  Beatis,  dont  Je  regrette  de 
n'avoir  pu  donner  qu'une  idée  forcément  bien  incomplète;  et  personne 
désormais  ne  pourra  manquer  d'y  trouver  en  abondance  ce  mélange 
«  de  plaisir,  d'instruction,  et  de  sagesse,  »  que  Ton  a  vu  que  le  cha- 
noine napolitain,  avec  un  naïf  orgueil  le  plus  excusable  du  monde, 
promettait  déjà  aux  lecteurs  de  son  temps. 

T.    DE   WVZEWA. 


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WW  ^  ^  ''" 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


Le  gouvernement  allemand  vient  de  donner  une  nouvelle  alerte 
à  FEurope,  à  propos  des  affaires  marocaines.  Personne  ne  s'y  atten- 
dait. Depuis  quelque  temps,  la  diplomatie  impériale  semblait  regarder 
comme  naturelle  et  légitime  la  marche  que  les  événemens  avaient 
prise.  A  la  vérité,  ses  manifestations  étaient  devenues  rares;  mais  si 
elle  se  taisait,  l'Empereur  parlait  et  on  recueillait  ses  paroles  avec 
satisfaction.  A  Metz  et  à  Strasbourg,  il  avait  prononcé  des  discours 
dont  l'intention  était  évidemment  pacifique,  et  dont  les  conséquences 
pouvaient  être  pacifiantes.  Il  avait  dit  en  termes  formels  que  rien 
en  ce  moment  ne  menaçait  la  paix  de  l'Europe  et  protesté  contre  les 
tracasseries  inutiles.  Tout  était  donc  au  calme  et  à  la  sérénité.  Mais 
les  discours  de  l'empereur  Guillaume,  qui  sont  le  plus  souvent  des 
oeuvTCS  d'art  parfaites,  n'ont  pas  dans  la  politique  générale  l'impor- 
tance effective  qu'on  serait  tenté  de  leur  attribuer,  soit  en  bien,  soit 
en  mal.  Ils  ont  tantôt  effrayé  et  tantôt  rassuré  également  à  tort.  Les 
Allemands,  grands  philosophes,  ont  séparé  la  raison  pure,  où  ils 
aiment  à  se  livrer  à  des  spéculations  infinies,  de  la  raison  pratique 
où  ils  restent  terre  à  terre  :  la  première  n'a  chez  eux  aucune  Influence 
sur  la  seconde.  11  semble  que  l'Empereur  ait  séparé,  pour  son 
compte,  l'éloquence  de  la  politique.  Nous  devrions  le  savoir  depuis 
assez  longtemps  déjà;  mais,  avec  nos  habitudes  de  logique,  ce  n'est 
Jamais  sans  quelque  surprise  que  nous  constatons  le  fait  une  fois  de 
plus. 

Deux  actes  simultanés  ont  donné  à  la  politique  allemande  une 
allure  imprévue  :  le  départ  de  M.  Vassel  pour  Fez  et  la  démarche  faite 
auprès  des  puissances  pour  provoquer  la  reconnaissance  immédiate 
de  Moulaï  Hafid.  La  simultanéité  même  de  ces  deux  actes,  et  la  ma- 
nière dont  le  premier  s'est  produit,  ne  laissent  aucun  doute  sur  le  but 


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470  REtUE   DES    DETJX   MONDES. 

qu'ils  poursuivent.  Les  explications  données  par  la  suite  n'en  ont 
pas  atténué  le  premier  effet,  qui  a  été  très  vif  :  il  n'en  reste  pas 
moins  qu'aux  yeux  de  tous,  T Allemagne  a  voulu  et  continue  de  vouloir 
faire  au  Maroc  autrement  que  les  autres  puissances,  ce  qui  diminue 
la  force  que  l'Europe  aurait  pu  trouver  dans  une  union  plus  complète. 
M.  Vassel,  consul  d'Allemagne  à  Fez,  n'est  pas  un  inconnu  pour  le 
monde  diplomatique  :  il  a  été  le  conseiller,  l'inspirateur,  le  protec- 
teur d'Abd-el-Aziz,  au  moment  où  le  malheureux  sultan  suivait  avec 
dociUté  les  suggestions  allemandes,  croyant  y  trouver  son  salut. 
Dès  le  premier  jour  où  la  politique  française  s'est  dessinée  au  Maroc 
dans  un  sens  qui  aurait  pu  en  faire  plus  vite  un  pays  civilisé,  M.  Vas- 
sel  s'est  appliqué  à  exciter  les  appréhensions  du  Sultan  et  l'a  déter- 
miné à  se  jeter  dans  ses  bras.  Il  ne  faut  pas  oublier,  en  effet,  que  si 
Abd-el-Aziz  a  pu  passer  dans  ces  derniers  temps  pour  jouir  des  pré- 
férences françaises,  il  avait  commencé  par  être  contre  nous  le  favori 
et  môme  le  champion  de  l'Allemagne  :  mais  celle-ci  Ta  lâché  au  bon 
moment,  avec  la  facile  désinvolture  qu'elle  apporte  dans  ce  genre 
d'opérations.  Les  événemens  se  sont  depuis  compliqués,  précipités, 
assombris.  L'exaltation  du  fanatisme  musulman  est  devenu  un 
péril  pour  tous  les  Européens  au  Maroc:  ils  ont  dû  quitter  les  villes 
et  se  réfugier  dans  les  ports,  notamment  à  Tanger.  C'est  là  que 
M.  Vassel  a  passé  de  longs  mois,  attendant,  comme  ses  collègues, 
des  circonstances  plus  heureuses  pour  rejoindre  son  poste.  Il  a  jugé, 
ou  plutôt  on  a  jugé  à  Berlin  que  le  moment  était  venu  pour  lui  de  le 
faire  et  il  a  pris  le  chemin  de  Fez,  sans  attendre  la  reconnaissance  du 
nouveau  sultan,  en  vertu  d'un  proprio  moiu  que  rien  n'avait  fait 
prévoir.  Bien  plus  !  il  est  parti  la  nuit,  en  secret,  en  donnant  à  son 
départ  les  allures  mystérieuses  d'une  conspiration.  Tant  de  précau- 
tions devaient  ôtre  suspectes  :  l'opinion  européenne  s'en  est 
préoccupée.  Alors  les  journaux  allemands,  qui  sont  très  ferrés  sur 
les  principes  du  droit  public,  ont  expliqué  qu'un  consul  n'était  pas 
un  agent  politique  :  M.  Vassel  n'était  allé  à  Fez  que  pour  veiller  aux 
intérêts  commerciaux  de  ses  compatriotes,  intérêts  qui  avaient  gra- 
vement périclité  depuis  une  année  et  avaient  besoin  d'être  relevés 
par  une  main  exercée,  habile  et  prompte.  11  ne  fallait  pas  voir  autre 
chose  dans  sa  mission.  On  aurait  voulu  le  croire,  et  pourtant  per- 
sonne ne  l'a  cru.  Un  consul  n'est  pas  un  agent  politic[ue,  cela  est 
vrai,  mais  il  le  devient  quelquefois  par  la  force  des  circonstances, 
et  les  cas  de  ce  genre  abondent  dans  loutres  lo:^  mémoires.  Au  reste, 
il  n'y  en  a  pas  de  plus  probant  que  celui  de  M.  Vassel  lui-même  dans. 


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W^^*^:f- 


REVUE.    —   CHRONIQUE.  471 

le  rôle  cpi'il  a  joué  autrefois  auprès  d*Abd-el-Aziz  :  ce  rôle  a  été  poM- 
tique  au  premier  chef.  Toutes  les  dépêches  racontent  que,  le  long  de 
sa  route,  il  a  tenu  des  propos  qui  ne  sentaient  pas  du  tout  le  consul, 
mais  bien  le  ministre,  ou  môme  Tambassadeur.  Ge  sont  ceux  quil 
tient  maintenant  â  Moulaï  Hafid,  et  celui-ci  pourrait  M  répondre': 
—  Vous  avez  dit  la  môme  chose  à  mon  frère;  où  cela  Ta-t-il  mené? 
Vous  l'avez  abandonné;  qui  me  prouve  que  vous  ne  m'abandonnerez 
pas  à  mon  tour  quand  vous  n'aurez  plus  besoin  de  moi?  —  H  y  aurait 
un  grand  intérêt  pour  Tobservateur  philosophe  à  assister  aux  coti- 
versations  de  Moulaï  Hafîd  et  de  M.  Vassel.  On  dit  que  les  murs  ont 
des  oreilles  :  s'ils  avaient  aussi  une  langue,  ils  pourraient  terminer 
les  phrases  que  commence  le  consul  allemand,  car  ils  les  ont  déjà 
entendueis. 

Au  moment  môme  où  il  envoyait  M.  Vassel  rejoindre  son  poste  à 
Fez,  le  gouvernement  impérial  a  fait  une  seconde  démarche,  non 
moins  significative,  non  moins  importante  :  ses  représentans  auprès 
des  puissances  ont  été  chargés  d'aller  voir  les  ministres  des  Affaires 
étrangères  des  gouvernemens  auprès  desqu^s  ils  sont  accrédités,  et 
de  leur  dire  que,  dans  sa  pensée,  il  serait  utile,  en  vue  de  la  pacifi- 
cation du  Maroc,  de  reconnaître  Moulaï  Hafid  le  plus  promptement 
possible.  Le  gouvernement  impérial  ne  s'est  pas  contenté  d'adresser 
cette  suggestion  aux  puissances,  il  en  a  saisi  en  même  temps  Topî- 
nion,  et  la  Gazette  de  V Allemagne  du  Nord,  dans  xme  note  officieuse^ 
pour  ne  pas  dire  officielle,  a  indiqué  le  sens  et  reproduit  à  peu  prôi 
les  termes  de  la  communication  qui  venait  de  leur  être  faite.  Un 
énorme  moellon  tombant  au  milieu  d'une  eau  tranquille  ne  produit 
pas  plus  d'effet  :  on  s'est  demandé  partout,  avec  élonnement,  ce  que 
voulait  l'Allemagne.  Allait-elle,  reculant  de  plusieurs  mois,  de  plu- 
sieurs années  même  en  arrière,  et  remontant  au  delà  delà  conférence 
d'Algésiras,  reprendre  l'attitude  qui  avait  si  longtemps  et  si  \âvement 
inquiété  l'Europe?  Les  apparences  pouvaient  le  faire  craindre,  car 
elles  sont  aujourd'hui  à  peu  près  les  mômes  qu'autrefois. 

L'Allemagne  n'ignorait  pas,  eç  1905,  les  arrangemens  qui  avaient 
été  pris  entre  la  France,  l'Espagne,  l'Angleterre  et  Tllalie,  en  vue  des 
affaires  marocaines  ;  elle  pouvait  d'autant  moins  les  ignorer  que  com- 
munication lui  en  avait  été  faite  ;  et  cependant,  l'empereur  Guillaume, 
prenant  tout  d'un  coup  une  initiative  isolée,  a  fait  à  Tanger  le  voyage 
dont  personne  n'a  perdu  le  souvenir.  Il  pouvait  se  plaindre  peut-être, 
en  tout  cas  il  le  faisait,  de  n'avoir  pas  été  mêlé  assez  intimement  à  une 
affaire  dans  laquelle  il  croyait  avoir  un  mot  à  dire  et  un  rôle  à  jouer^ 


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472  RKVUË   DES   DEUX   MO?<DES. 


|M)ur  y  entrer,  il  a  exigé  qu'elle  fût  européanisée  et  portée  devaL 
la  conférence.  Satisfaction  lui  a  été  donnée  ;  on  peut  dire  que  c'est  lui 
qui  a  posé  et  fait  accepter  le  principe  que  toutes  les  puissances  ont 
tu  Maroc  des  droits  égaux.  Il  a  toutefois  reconnu,  avec  les  autres, 
que  toutes  n'y  avaient  pas  les  mômes  intérêts,  et  que  la  France  et 
ÏEspagne  en  avaient  de  particuliers.  Ces  principes  une  fois  fixés,  la 
conséquence  était  que  toutes  les  puissances  devaient  marcher  d'ac- 
cord dans  leurs  relations  politiques  avec  le  Maroc,  et  que  deux 
d'entre  elles  étaient  spécialement  désignées  pour  proposer  les  initia- 
tives à  prendre.  On  dira  peut-être  que  cette  dernière  conséquence  ne 
découle  pas  nécessairement  du  principe  ;  en  tout  cas,  elle  en  découle 
joaturellement,  et  ne  saurait  provoquer  aucune  objection  de  la  part 
de  gouvernemens  amis,  désireux  de  ne  pas  provoquer  entre  eux  les 
tracasseries  que  l'empereur  Guillaume  a  répudiées  à  Strasbourg. 
Avant  les  derniers  événemens  ottomans,  aucun  mandat  spécial  n'avait 
chargé  l'Autriche  et  la  Russie  de  prendre  des  initiatives  analogues 
au  sujet  des  questions  balkaniques  :  tout  le  monde  cependant  a 
approuvé  qu'elles  les  prissent,  et  pourquoi?  parce  qu'elles  avaient, 
elles  aussi,  des  intérêts  spéciaux  dans  les  Balkans  et  que  les  gouver- 
nemens amis  trouvaient  juste  de  leurj  reconnaître  des  droits  corres- 
pondans.  Cette  situation  a  duré  aussi  longtemps  qu'elles  ont  été 
d'accord.  Ne  devait-il  pas  en  être  de  même  pour  la  France  et  pour 
r£spagne  au  Maroc?  On  l'a  cru,  la  France  et  l'Espagne  ne  l'ont  pas  mis 
en  doute,  et  elles  ont  fait  savoir  qu'elles  préparaient  des  propositions 
cpii  seraient  ultérieurement  soumises  à  l'approbation  générale.  Cette 
manière  de  procéder  a  paru  correcte  :  l'Allemagne,  pour  son  propre 
compte,  n'y  a  fait  aucune  objection.  Elle  savait  donc  fort  bien  que 
la  France  et  que  l'Espagne  travaillaient  à  la  rédaction  d'une  note 
commune,  lorsqu'elle  a  fait  elle-même  la  démarche  soudaine  dont 
nous  avons  indiqué  plus  haut  le  caractère.  Une  fois  de  plus  elle  se 
séparait  des  autres  puissances;  elle  faisait  bande  à  part;  elle  prenait 
à  l'égard  du  Maroc  une  attitude  particulière,  oubliant  que  l'acte 
d'Algésiras  avait  établi  la  solidarité  de  l'Europe.  Et  à  quel  moment 
Voubliait-elle  ?  Au  moment  où,  un  nouveau  souverain  étant  monté  sur 
le  trône,  l'Europe,  quelque  disposée  qu'elle  fût  à  le  reconnaître,  avait 
quelques  questions  à  lui  poser  et  quelques  garanties  à  lui  demander. 
—  Commencez  par  reconnaître  le  Sultan,  disait  la  Gazette  de  r Alle- 
magne du  Nord;  vous  lui  poserez  ensuite  toutes  les  questions  et  voui 
lui  demanderez  toutes  les  garanties  que  vous  voudrez.  —  Et  la  Corres- 
pondance de  V Allemagne  du  Sud  ajoutait  qu'on  ne  pouvait  rien  lui 


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ifP?^"; 


REVUE.    —  CHRONIQUE. 


473 


demander  avant  de  l'avoir  reconnu,  parce  qu'il  n'aurait  alors  aucune 
autorité  pour  répondre.  Étrange  sophisme  qui  laisse  la  raison  con- 
fondue! Mais  les  puissances  ne  l'entendent  pas  ainsi. 

Dès  que  la  démarche  allemande  a  été  connue,  il  y  a  eu ,  on  nous 
permettra  de  le  dire,  une  explosion  dans  le  monde  entier.  Le  gouver- 
nement impérial  avait  voulu  faire  appel  à  l'opinion  par  l'intermédiaire 
de  la  Gazette  dé  V Allemagne  du  Nord;  Topinion  lui  a  répondu  avec 
une  netteté,  une  fermeté,  une  unanimité  qui  n'ont  pu  lui  laisser  aucun 
doute  sur  ses  sentimens.  —  Eh  quoi  I  a-t-on  dit,  rAllemagne  se  plaint 
sans  cesse  que  de  mauvais  génies  travaillent  à  son  isolement,  pour 
aboutir  à  son  encerclement;  elle  reproduit  sur  ce  thème  des  variations 
de  plus  en  plus  amères,  qui  se  renouvellent  sans  fin;  et  lorsque  l'occa- 
sion se  présente  à  elle  de  marcher  avec  les  autres,  elle  leur  fausse 
compagnie  de  la  manière  la  plus  brusque,  et  va  prendre  loin  d'eux 
une  situation  qu'elle  juge  probablement  plus  favorable  à  ses  intérêts. 
Se^  intérêts  sont  respectables  sans  doute,  mais  les  autres  ont  les 
leurs  qui  ne  le  sont  pas  moins  et  qu'ils  n'entendent  pas  sacrifier  non 
plus.  Il  y  a  pour  les  puissances  deux  manières  dé  veiller  à  leurs 
intérêts  :  ou  d'en  faire  un  bloc  et  de  les  défendre  en  commun  ;  ou 
d'adopter  le  principe  :  Chacun  son  droit,  chacun  pour  soi.  Mais  il  faut 
choisir.  L'Allemagne  veut  s'assurer  le  bénéfice  des  deux  systèmes  en 
même  temps,  ce  qui  n'est  pas  de  jeu.  Pour  fortifier  sa  situation,  elle 
affaiblit  celle  de  l'Europe.  Elle  agit  en  mauvaise  Européenne.  Elle  pré- 
tend rester  dans  l'accord  des  puissances  et  fiirter  en  tête  à  tête  avec  le 
Maroc.  Elle  est  d'ailleurs  coutumière  du  fait.  On  se  rappelle  peut-être 
que,  il  y  a  quelques  années,  le  concert  européen  s'était  formé  au  sujet 
des  affaires  de  Crète,  l'Allemagne  s'en  est  tout  d'un  coup  retirée  :  elle 
voulait  ménager  le  sultan  de  Constantinople  dans  l'espoir  d'obtenir 
de  lui  des  avantages  privilégiés,  qu'elle  en  a  obtenus  en  effet.  En 
couragée  par  ce  premier  succès,  elle  recommence  la  même  tactique 
avec  le  sultan  de  Fez  ;  mais  la  situation  n'est  pas  la  même,  et  la  diver- 
sion qu'elle  opère  est  beaucoup  plus  dangereuse.  Si  l'Allemagne  veut 
reconnaître  Moula'ï  Hafid  seule,  qu'elle  le  fasse,  c'est  son  droit:  Mou- 
la! Hafid  pourra  apprécier  alors  ce  que  vaut  pour  lui  la  reconnaissance 
de  l'Allemagne  isolée.  Quant  aux  autres  puissances,  et  notamment  à 
la  France  et  à  l'Espagne,  elles  sont  toutes  disposées  à  reconnaître  le 
nouveau  sultan;  seulement,  elles  y  mettent  des  conditions,  et  rien 
ne  les  fera  dévier  de  la  marche  prudente  qu'elles  ont  adoptée.  Il 
n'est  pas  certain  du  tout  qu'une  reconnaissance  hâtive  de  Moulaï  Hafid 
contribuerait  à  l'apaisement  intérieur  du  Maroc  ;  mais  quand  même 


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474  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

il  en  serait  ainsi,  Tapaisement  immédiat  du  Maroc,  très  désirable,, 
n'est  pas  le  seul  intérêt  qui  soit  en  cause,  et  peut-êtr^^  en  est-fl  en- 
core de  plus  précieux.  —  Tel  est,  à  peu  de  chose  près,  le  langage  [qui 
a  été  tenu  partout.  Les  journaux  autrichiens  et  italiens  y  ont  mis  plus 
de  réserve  dans  la  forme,  mais  non  moins  d'énergie  dans  lé  fond. 
Ils  ont  affecté  d'éprouver  de  Tétonnement  de  linitiative  allemande^ 
tandis  que  les  journaux  des  autres  pays  ont  exprimé  un  sentiment 
plus  \'if.  L'Angleterre,  qui  a  son  franc  parler,  ne  s'est  nullement 
gênée  pour  dire  son  opinion,  et  la  presse  allemande  a  jugé  qu'elle 
y  avait  apporté  plus  d'amertume  que  nos  propres  journaux.  N'ou-. 
bMons  pas  la  presse  américaine  :  elle  s*est  montrée,  comme  toujours 
animée  du  bon  sens  fobuste  qui  lui  est  propre  et  a  jugé  les  choses 
avec  cette  équité  supérieure  que  donne  l'éloignement.  Nous  l'avons 
lue  avec  un  grand  plaisir.  Il  n'y  a  pas  eu  une  voix  discordante,  ou 
du  moins  il  n'y  a  eu  de  désaccord  qu'entre  les  journaux  alle- 
mands. Les  pangermanistes  ont  montré  une  joie  exubérante;  il»ont 
approuvé  sans  retenue  l'attitude  du  gouvernement  impérial  et  déclaré 
brutalement  que,  si  la  France  en  était  mécontente,  cela  leur  était 
bien  égal  I  Mais  les  autres  ont  montré  plus  de  discrétion,  même  lors- 
qu'ils ont  cru  devoir  suivre  leur  gouvernement,  puisqu'il  avait  pris 
parti.  A  lire  entre  leurs  lignes,  on  sentait  bien  qu'ils  le  suivaient  sans 
grand  enthousiasme  :  ils  comprenaient  que  l'affaire  était  mauvaise 
et  mal  engagée. 

Sur  le  fond  des  choses,  telle  a  été  l'opinion  générale  ;  sur  l'atti- 
tude de  notre  gouvernement,  l'approbation  n'a  pas  été  moins  una- 
nime. Si  la  démarche  du  gouvernement  allemand  n'était  pas  parti- 
culièrement dirigée  contre  nous,  elle  nous  atteignait  néanmoins  plus 
que  d'autres,  soit  à  cause  de  notre  situation  spéciale  au  Maroc,  soit 
parce  que  nous  étions  aux  prises  dans  le  Sud-Qranais  avec  des  diffi- 
cultés qui  n'étaient  pas  encore  résolues,  et  dont  l'origine  incontestable 
était  dans  l'anarchie  marocaine.  Le  fait  même  que  nousa^^ons  pendant 
quelque  temps  paru  incliner  du  côté  d'Abd-el-Aziz  abandonné  par 
l'Allemagne,  pendant  que  celle-ci  incUnait  du  côté  de  Moulaï  Hafid, 
donnait  un  caractère  peu  obligeant  à  la  précipitation  avec  laquelle 
on  nous  poussait  à  reconnaître  ce  dernier.  On  nous  mettait  vraiment 
l'épée  dans  les  reins.  Malgré  cela,  nous  sommes  restés  très  cahnes, 
et  notre  gouvernement  n'a  pas  perdu  une  minute  son  sang-froid, 
n  fallait  répondre  à  la  communication  verbale  qui  nous  avait  été 
faite.  Notre  chargé  d'affaires  à  Berlin  a  reçu  pour  instruction  de 
dire  au  ministre  allemand  des  Affaires  étrangères,  ou  à  son  représen- 


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REVUE.    —   CHROI^IQUE.  475 

tant,  que  nous  étions  occupés  à  rédiger,  avec  l'Espace,  des  propo- 
sitions qui  lui  seraient  soumises  dès  qu'elles  seraient  arrêtées,  et 
qu'il  ne  nous  semblait  pas  que  Moulaï  Hafid  dût  être  reconnu  aupara- 
vant. Cette  réponse,  qui  remettait  les  choses  au  point,  était  si  natu- 
relle qu'elle  a  été  faite  par  les  autres  puissances,  à  peu  près,  semble- 
t-il,  dans  les  mêmes  termes  :  toutes  ont  fait  savoir  au  gouvernement 
allemand  qu'elles  attendaient  la  note  franco-espagnole  avant  de  se 
prononcer.  Quelque  diligence  que  nous  y  ayons  mise,  la  rédaction  de 
cette  note  a  pris  plusieurs  jours.  Le  gouvernement  espagnol  tenait, 
comme  nous,  à  honneur  de  ne  pas  présenter  à  l'Europe  des  proposi- 
tions improvisées;  il  a  voulu  en  peser  tous  les  termes,  et  il  l'a  fait 
avec  Tattention  la  plus  noinutieuse;  notre  collaboration,  malgré  la 
bonne  volonté  que  nous  y  avons  mise  de  part  et  d'autre,  n'a  pas  pu 
aboutir  du  premier  coup.  Enfin  l'accord  a  été  réalisé  :  nous  espérons 
qu'il  amènera  à  brève  échéance  une  entente  générale.  Le  gouverne- 
ment allemand  a  paru  vouloir  dissiper  les  impressions  qu'avait  fait 
naître  sa  première  démarche,  impression  qui  venait,  disait- il,  d'un 
malentendu  :  jamais  il  n'avait  voulu  se  séparer  des  autres  puis- 
sances par  une  reconnaissance  anticipée  et  isolée  du  nouveau  sultan  ; 
il  n'avait  pas  eu  d'autre  but  que  d'appeler  leur  attention  sur  l'utilité 
qu'il  y  avait  à  opérer  cette  reconnaissance  en  commun,  mais  le  plus 
tôt  possible.  Si  ce  sont  là  ses  dispositions,  elles  sont  excellentes,  et 
îl  importe  peu  qu'il  leur  ait  donné  au  début  une  forme  sur  laquelle 
on  a  pu  se  tromper.  Nous  souhaitons  qu'il  y  persiste,  car  nous 
croyons  comme  lui  qu'il  y  a  utilité  à  reconnaître  rapidement  Moulaï 
Hafid.  Que  faut-il  pour  cela  ?  Que  l'Allemagne,  se  ralliant  aux  pro- 
positions franco-espagnoles,  lui  en  conseille  la  prompte  acceptation. 
Mais  le  f era-t-elle  ? 

Tout  le  monde  est  disposé  à  reconnattre  Moulaï  Hafid,  et  même  dé- 
sireux de  pouvoir  le  faire.  Un  des  motifs  qui  donnaient  à  la  démarche 
allemande  un  caractère  peu  obligeant  est  qu'elle  semblait  dire  que 
nous  n'éprouvions  aucun  empressement  à  régulariser  la  situation  maro- 
caine, et  que,  tout  entiers  à  nos  regrets  de  l'échec  d'Abd-el-Aziz,  nous 
risquions  de  nous  immobiliser  dans  cette  attitude  négative,  en  atten- 
dant du  del  un  miracle  impossible.  Rien  n'était  plus  loin  de  .notre 
pensée.  Il  est  bien  vrai  cpie,  voyant  dans  Abd-el-Aziz  le  sultan  légal 
du  Maroc,  celui  que  toutes  les  puissances  avaient  reconnu  et  avec» 
lequel  elles  avaient  traité,  nous  avons  mis  moins  de  rapidité  que  l'Alle- 
magne à  l'abandonner.  Nous  avons  attendu  que  le  sort  des  armes  eût 
prononcé  entre  son  frère  et  lui,  puisque  le  sort  des^  armes  représente 


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476  flEVUE   DES   DEUX   MONDES. 

au  Maroc  la  volonté  de  Dieu,  et  que  celle-ci  déterniiae  la  volonté  du 
peuple  lui-même.  C'est  la  victoire  qui  désigne  le  sultan;  il  fallait  donc 
qu'elle  eût  prononcé  ;  mais,  quand  elle  Ta  eu  fait,  il  aurait  été  ab- 
surde de  ne  pas  accepter  son  verdict.  Que  nous  importe,  en  somme, 
que  le  sultan  du  Maroc  se  nomme  Abd-el-Aziz  ou  Moulai  Hafid  ?  Nous 
n'avions  personnellement  qu'une  crainte,  à  savoir  que  la  victoire  res- 
tât longtemps  incertaine  entre  les  deux  compétiteurs,  ce  qui  aurait 
indéfiniment  prolongé  l'anarchie.  Heureusement,  celle  de  Moulai 
Hafid  a  été  complète.  Elle  n'a  pas  été  brillante,  militairement  parlant  ; 
ce  n'est  pas  un  de  ces  exploits  dont  celui  qui  en  profite  a  le  droit  de 
se  glorifier  ;  elle  est  due  surtout  à  la  trahison  et  à  la  panique.  Si  les 
destinées  tiennent  parfois  à  peu  de  chose. dans  le  reste  du  monde» 
elles  tiennent  à  moins  encore  au  Maroc.  Mais,  quelque  modeste 
qu'elle  ait  été,  la  victoire  a  été  décisive.  Notre  parti  a  été  pris 
tout  de  suite.  S'obstiner  dans  la  cause  vaincue  aurait  été  un  de  ces 
actes  de  chevalerie  qui  ont  illustré  autrefois  don  Quichotte  :  nous 
n'en  devions  pas  tant  à  Abd-el-Aziz  que  nous  avions  recueilli  il  y  a 
quelques  mois,  sortant  tout  moulu  des  mains  de  l'Allemagne,  et  qui 
n'avait  cherché  un  concours  auprès  de  nous  que  parce  qu'il  n'en 
trouvait  plus  ailleurs.  U  ne  pouvait  plus  rien  faire  pour  nous  et 
nous  ne  pouvions  plus  rien  faire  pour  lui,  sinon  lui  montrer  les 
égards  qui  étaient  dus  à  son  infortune  et,  autant  que  possible,  en 
adoucir  pour  lui  les  suites.  Il  ne  serait  digne  en  effet,  ni  de  la 
France,  ni  de  l'Europe,  de  se  désintéresser  de  son  sort.  Heureusement 
il  n'y  a  aucune  haine  entre  les  deux  frères  :  c'est  un  trait  honorable 
de  leur  caractère.  On  obtiendra,  sans  doute,  assez  facilement  de  Mou- 
lai Hafid  qu'il  assure  à  Abd-el-Aziz  une  existence  décente  :  il  n*a  voulu 
lui  prendre  que  la  couronne. 

Il  l'a,  et  ce  n'est  pas  nous  qui  ferons  obstacle  à  ce  qu'il  la  garde  ; 
nous  souhaitons,  au  contraire,  qu'il  la  porte  haut  et  ferme  ;  mais  sa 
reconnaissance  officielle  par  l'Europe  etpar  nous  est  un  fait  d'une  autre 
nature  que  celui  qui  lui  a  donné  la  couronne.  Nous  n'avons  pas  seule- 
ment le  droit,  nous  avons  le  devoir  d'y  mettre  des  conditions,  ho 
changement  de  souverain  dans  un  Ëtat  civilisé,  quelle  qu'en  soit  la 
cause,  ne  change  en  rien  la  situation  internationale  de  cet  Ëtat:  tous 
les  traités  qui  la  constituent  subsistent,  jusqu'au  jour  où  ils  ont  été 
modifiés  d'un  consentement  commun.  Il  doit  en  être  au  Maro  ccomme 
ailleurs  :  néanmoins,  comme  nous  avons  affaire  à  un  pays  qui  ne  res- 
semble pas  à  tous  les  autres,  et  à  un  souverain  que  nous  connaissons 
mal  et  qui  est  le  produit  d'une  révolution  provoquée  surtout  par  la 


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flif^m^^^^^ 


REVUE.    —   CHRONIQUE.  477 

haine  de  l'étranger,  la  plus  élémentaire  prudence  conseille  de  nous 
assurer  de  leurs  dispositions.  Quelles  sont^elles  ?  Nous  aurons  à  le 
demander  à  Moulaï  Hafid  avant  de  le  reconnaître.  Nos  exigences 
sont  très  simples  :  elles  se  bornent  à  obtenir  de  lui  l'assurance  qvCH 
respectera  tous  les  traités,  conventions  et  arrangemens  contractés 
par  ses  prédécesseurs,  et  non  seulement  TActe  d'Algésiras,  qui  est 
le  dernier  de  ces  traités  et  le  plus  solennel,  mais  tous  sans  excep- 
tion. Cette  promesse  une  fois  faite,  cet  engagement  une  fois  pris 
par  le  nouveau  sultan,  chaque  puissance  veillera,  en  ce  qui  la 
concerne,  à  ce  qu'ils  soient  tenus. 

Il  semble  que,  sur  ce  point,  il  ne  puisse  y  avoir  aucune  diffi- 
culté; on  ne  voit  même  pas  comment  un  désaccord  pourrait  se 
produire  entre  les  puissances;  s'il  se  produisait,  tout  l'édifice  du 
droit  des  gens  en  serait  ébranlé.  Mais  nous  le  savons  bien,  —  et,  si 
nous  ne  l'avions  pas  su,  la  lecture  des  journaux  allemands  nous 
Taurait  suffisamment  appris  depuis  quelques  jours,  —  il  y  a  un  autre 
point  particulier  à  la  France,  sur  lequel  on  cherchera  peut-ôtre  à 
équivoquer  :  nous  voulons  parler  de  l'indemnité  qui  nous  est  due 
pour  l'expédition  de  la  Chaouïa.  Cette  question  ne  peut  pas  se  régler 
en  vertu  d'un  traité.  Sans  doute  l'Acte  d'Algésiras  a  chargé  l'Espagne 
et  nous  d'organiser  la  police  à  Casablanca,  et  ce  sera  fmalement 
une  œuvre  de  police  que  nous  y  aurons  faite  et  que  nous  y  lais- 
serons ;  mais  dire  que  nous  n'y  avons  pas  fait  autre  chose  serait  abu- 
ser des  mots  et  les  détourner  de  leur  sens  restreint  et  précis.  Nous 
avons  été  entraînés  peu  à  peu  à  faire  dans  la  Chaouïa  une  campagne, 
dont  l'objet*  initial  était  de  venger  des  Français  et  des  Italiens 
odieusement  massacrés,  et  dont  le  résultat  final  a  été  d'avoir  assuré 
Tordre  et  la  sécurité  dans  une  grande  province  marocaine.  Que  toute 
l'Europe  soit  appelée  à  bénéficier  de  ce  résultat,  il  est  difficile  de  le 
contester:  cependant  les  journaux  allemands  le  contestent,  ou  du 
moins  ils  ne  veulent  voir  que  les  souffrances  qu'ont  éprouvées, 
au  premier  moment,  leurs  nationaux  à  Casablanca.  11  est  dû  aux 
commerçans  allemands  une  indemnité  pour  les  pertes  qu'ils  ont 
subies,  soit;  mais  il  nous  en  est  dû  une  autre  pour  les  dépenses  que 
nous  avons  faites.  Le  droit  public  ne  se  compose  pas  seulement  de 
traités;  il  se  compose  aussi  de  précédens  auxquels  tous  les  publi- 
cistes  attachent  la  valeur  d'une  règle  internationale.  Le  dernier  de 
ces  précédens,  et  l'un  des  plus  connus,  est  celui  qui  s'est  produit  à 
l'occasion  du  bombardement  d'Alexandrie  et  du  débarquement  qui 
l'a  suivi  :  on  devra  s'en  inspirer,  pour  le    règlement  de  la  situa- 


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478  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

tlon  que  des  circonstances  analogues  ont  ci*éée  au  Maroc.  La  note 
franco-espagnole  n'est  pas  encore  connue/  et  nous  ne  sommes  pas 
dans  le  secret  de  notre  gouvernement  ;  mais  il  ne  parait  pas  possible 
que  cette  question  ait  été  négligée  au  cours  des  pourparlers  qui  ont 
eu  lieu  entre  Paris  et  Madrid.  Nous  demandons  que  notre  droit  soit 
reconnu  :  ce  sera  ensuite  à  nous  de  trouver,  toujours  en  nous  inspi- 
rant des  précédens,  les  modalités  les  plus  propres  à  en  assurer  pra- 
tiquement  le  respect. 

Y  a-t-il  là,  de  notre  part,  des  prétentions  excessives?  Non,  certes. 
L'accord  un  peu  laborieux  que  nous  avons  étaUi  avec  l'Espagne  nous 
en  est  d'ailleurs  une  garantie.  Quant  à  l'Allemagne,  si  nous  avons 
reproduit  plus  baut  les  impressions  que  sa  première  attitude  a  fait 
naître,  nous  devons  la  croire  sincère  lorsqu'elle  assure  qu'on  s'est 
mépris  sur  ses  intentions  et  qu'elle  n'a  jamais  voulu  se  séparer  des 
autres  puissances.  Mais  elle  a  voulu  s'en  distinguer,  et  c'était  déjà 
trop.  Elle  a  voulu  faire  du  zèle  au  profit  de  Moulaï  Hafid,  dans  l'es- 
poir que  celui-ci  ne  l'oublierait  pas  et  lui  en  saurait  gré  d'une  ma- 
nière durable;  elle  a  voulu  donner  une  secousse  à  la  diplomatie  euro- 
péenne de  manière  à  hâter  la  reconnaissance  du  nouveau  sultan^  se 
réservant  de  faire  valoir  auprès  de  lui  ce  service.  Son  excuse  est  que, 
après  avoir  fait  sa  mise  sur  Moulaï  Hafid  au  moment  où  le  conflit 
s'est  élevé  entre  les  deux  frères,  elle  a  pensé  avoir  le  droit,  puisque 
son  candidat  avait  gagné  la  partie,  de  réaliser  un  bénéfice  personnel, 
et  même  de  le  grossir  dans  toute  la  mesure  possible.  Ce  sentiment 
est  humain,  mais  il  est  mesquin,  et  ce  n'est  pas  par  ces  petits 
calculs  qu'on  mène  une  grande  politique.  On  n'aboutit  qu'à  lui 
donner  une  sqiparence  équivoque  et  louche,  qui  réveille  les  défiances 
au  moment  où  elles  commençaient  à  se  dissiper.  Les  puissances  ne 
demanderaient  pas  mieux  de  s'entendre  une  bonne  fois  avec  l'Alle- 
magne, et  de  trouver  dans  cet  accord  une  nouvelle  garantie  pour 
la  paix.  Nous  en  serions  particulièrement  heureux,  nous  qui  sommes 
les  voisins  de  l'Allemagne,  et  qui  avons  un  si  grand  intérêt  à  entre 
tenir  avec  elle  des  rapports  corrects  et  courtois.  Mais  comment  faire? 
Les  autres  gouvememens  ont  une  politique  dont  les  données  sont 
connues;  il  est  relativement  facile  d'en  prévoir  les  applications  pro- 
bables au  milieu  des  événemens  qui  se  succèdent;  seule,  ou  peu 
s'en  faut,  l'AUemagne  a  une  politique  contradictoire^  décousue,  qui 
échappe  à  toute  prévision,  déconcerte,  trouble,  heurte,  et  ne  saurait 
inspirer  à  personne  confiance  lii  sécurité.  C'est  pour  cela  qu'on 
s'en  éloigne,  n  n'en  a  pas  toujours  été  ainsi.  L'Allemagne,  autre 


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AEVUB.    —   CHRONIQUE.  479 

fois,  groupait  ias  puissances  autour  d*elle,  parce  qu'on  savait  ce 
qu'elle  voulait  et  où  elle  allait.  On  se  groupe  aujourd'hui  en  dehors 
d'elle,  parce  ^ue  c'est  ailleurs  qu'on  aperçoit  une  volonté  claire  et 
une  orientation  définie. 

Nous  ayons  dit  quelles  semblaient  être  les  conditions  à  mettre  à 
la  reconnaissance  de  Moulaï  Hafid.  Quelques  journaux  français  y  en 
ajoutaient  une  de  plus  :  ils  auraient  voulu  que  Moulaï  Hafid  usât  de 
son  autorité  pour  disperser  la  harka  qui,  partie  du  Tafllalet,  mena- 
çait le  Sud-Oranais.  Ce  vœu  marquait  quelque  simplicité.  Sans  doute 
l'état  troublé  du  Maroc,  et  l'explosion  de  fanatisme  qui  s'y  est  pro- 
duite, étaient  pour  quelque  chose  dans  l'ébraqlement  dont  nous  res- 
sentions le  coiUre-coup  sur  nos  frontières  ;  mais  il  n'est  pas  prouvé  que 
Moulai  Hafid  ait  été  l'auteur  personnel  et  responsable  de  la  menace 
dont  nous  étions  l'objet;  et,  s'il  l'avait  été,  il  aurait  été  bien  en 
peine,  après  avoir  déchaîné  le  mouvement,  de  l'arrêter  subitement 
par  une  sorte  de  quos  ego!  Lui  demander  cela  aurait  été  lui  deman- 
der l'impossible,  et  au  surplus  les  choses  ont  tourné  de  telle  sorte 
que  nous  auri(His  été  désolés  qu'il  nous  rendit  ce  prétendu  service. 
C'est  à  nous  qu'il  appartient  de  protéger  notre  frontière,  ù  nous 
seuls;  et  nous  n'avons  jamais  douté  que  nous  fussions  à  môme  de  le 
faire,  ^événement  a  justifié  notre  confiance.  La  fameuse  harka  de 
^0(K)0  hommes  qui  s'était  transportée  dans  le  voisinage  de  notre  poste 
de  Bou  Denib  aétô  dispersée  aussitôt  qu'elle  a  été  attaquée  :  elle  parait 
avoir  éprouvé  des  pertes  énormes  et  avoir  été  mise  dans  l'impossibi- 
lité absolue  de  recommencer.  Grâces  en  soient  rendues  à  nos  officiers 
et  à  nos  soldats,  dont  les  premiers  ont  pris  les  mesures  les  plus 
propres  à  atteindre  le  but,  tandis  que  les  seconds  les  ont  vaillam- 
ment exécutées  I  II  y  a  eu  deux  combats  :  Tun  défensif,  l'autre  offensif, 
et  c'est  naturellement  le  dernier  qui  a  été  décisif.  Lorsque  le  premier 
nous  a  été  livré,  le  colonel  Alix  n'était  pas  encore  arrivé  avec  la  co- 
lonne de  1^000  hommes  qu'il  commande  ;  nous  ne  pouvions  donc  pas 
manœuvrer  autour  de  Bou  Denib  et  nous  nous  sommes  contentés  de 
repousser  les  assauts  de  l'ennemi.  Dès  qu'il  a  été  à  Bou  Denib,  le  colo- 
nel Alix  n'y  a  pas  attendu  les  Marocains;  il  a  marché  contre  eux  et 
l'affaire  n'a  pas  été  longue  ;  nos  soldats  ont  été  admirables  de  cou- 
courage  et  d'entrain;  mais  en  réalité,  nos  canons  ont  tout  fait,  et  le 
combat  n'a  guère  été  qu'un  tir  d'artillerie.  Les  Marocains,  qui 
s'étaient  avancés  avec  audace,  ont  été  accueillis  par  une  pluie  de  fer 
qui  n'a  pas  tardé  à  les  mettre  en  déroute  :  la  harka  a  pris  la  fuite, 
abandonnant  son  camp  et,  ce  qui  indique  un  désarroi  encore  plus 


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480  lŒVUE    DES   DEUX   MOiNDES. 

grand,  la  plupart  de  ses  morts  et  de  ses  blessés.  Tout  avait  été  pré- 
paré avec  précision  par  nos  généraux  ;  l'exécution  n'a  pas  été  moins 
sûre  de  la  part  du  colonel  Alix.  Ils  méritent  également  notre  recon- 
naissance. 

Et  qui  sait  s*ils  ne  méritent  pas  un  peu  celle  de  Moulaï  Hafid?  Nous 
nous  plaçons  dans  l'hypothèse  où  le  nouveau  sultaii  voudrait  sin- 
cèrement s'entendre  avec  l'Europe  et  avec  nous;  l'hypothèse  est  peut- 
être  gratuite;  mais,  à  supposer  qu'elle  ne  le  soit  pas,  c'est  une  question 
de  savoir  si  Moulaï  Hafid  pourra  réaliser  ses  intentions.  Ne  sera-t-il 
pas  débordé  par  le  fanatisme  dont  il  est  le  produit?  Il  était  bon  de  dé- 
montrer que  le  fanatisme,  quelque  violent  qu'il  soit,  ne  suffît  pas 
contre  l'artillerie  européenne:  la  démonstration  avait  commencé 
dans  la  Chaou!a,  elle  vient  de  se  terminer  à  Bou  Denib.  Si  Moulaï 
Hafid  a  quelque  esprit  politique,  il  y  trouvera  de  la  force  contre  les  exi- 
gences et  les  impatiences  du  parti  qui  l'a  porté  au  pouvoir.  Mais  que 
savons-nous  de  lui?  Rien,  ou  peu  de  cho3e,'et  peut-être  y  aurait-il 
quelque  imprudence  à  ajouter  foi  aux  nouvelles  diverses  et  souvent 
contradictoires  que  les  dépêches  nous  apportent.  Il  est  certain  toute- 
fois que,  depuis  sa  proclamation  à  Tanger  et  dans  les  autres  ports, 
^loulaï  Hafid  aurait  eu  le  temps  de  donner  signe  de  vie,  c'est-à-dire  de 
notifier  son  avènement  à  l'Europe  et  de  lui  demander  de  le  recon- 
naître. Il  n'en  a  rien  fait,  il  se  tait,  il  attend,  il  réfiéchit.  Quel  sera  le 
résultat  de  ses  réflexions?  Suivra-t-U  les  suggestions  que  M.  Vassel 
lui  apporte  peut-être?  En  trouvera-t-il  d'autres  dans  sa  propre  intelli- 
gence ?Marchera-t-il  dans  le  large  siUon  qui  a  été  ouvert  par  l'Europe 
à  Algésiras?  Se  lîiissera-t-il  tenter  par  l'esprit  d'aventure  ?  Nous  le 
saurons  bientôt. 

Francis  Charmes. 

Le  Directeur-Gérant, 
Francis  Charmes. 


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^fï-r- 


;!r*r 


LE  CONGRÈS  DE  BERLIN 


11(1) 

LE    CONGRÈS 


III 

Les  ministres  et  les  diplomates  européens  sont  réunis  dans  la 
salle  de  bal  du  palais  de  la  chancellerie,  sous  la  présidence  du 
prince  de  Bismarck.  Celui-ci  ouvre  les  séances  du  Congrès,  le 
13  juin  1878.  Un  mois  après,  jour  pour  jour,  le  samedi  13  juillet, 
il  prononcera  le  discours  de  clôture  et  félicitera  ses  collègues  de 
leurs  travaux.  En  ce  court  espace  de  temps,  de  sa  rudô  main, 
une  nouvelle  face  de  l'Europe  aura  été  sculptée. 

—  «  C'est  pour  soumettre  Tœuvre  de  San-Stefano  à  la  libre 
discussion  des  cabinets  signataires  des  traités  de  18S6  et  de  1871 
que  nous  nous  trouvons  assemblés,  »  dit-il  le  13  juin.  Et  c'est,  en 
effet,  l'objet  de  la  réunion.  La  Russie  est  sur  la  sellette. 

Elle  est  sur  la  sellette  ;  mais  avant  qu'elle  comparaisse,  on 
lui  a  serré  les  pouces  jusque  dans  sa  victoire.  Les  différentes 
puissances  ont  des  prétentions,  des  intentions,  —  des  «  inté- 
rêts, »  —  qui,  déjà,  ont  obtenu  certaines  satisfactions  inscrites 
en  des  actes  préliminaires  que  chacune  des  délégations  a  dans 
sa  poche.  L'Autriche-Hongrie  arrive  avec  la  convention  de 
Reichstadt;  l'Angleterre  avec  la    convention  du  30  mai,  sans 

(i)  Voyez  la  Retme  du  15  septembre. 

TOMS  XLYIt.  —  1908.  31 

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*82 


REVUE  DES   DEUX   MONDES. 


compter  une  convention  anglo-turque,  du  4  juin,  qui  viendra  au 
jour  bien  inopinément;  la  France  fait  état  des  «  réserves  »  qu'elle 
a  formulées.  Quanta  la  Prusse,  elle  entend  toucher  sa  commis- 
sion de  «  courtier  honnête  :  »  elle  s'attribue  le  vaste  espoir  d'une 
pénétration  germanique  en  Orient  par  le  fait  d'une  impulsion 
définitive  vers  le  Danube,  imprimée  à  sa  vieille  antagoniste  en 
Allemagne,  l'Autriche-Hongrie,  et  surtout  elle  escompte  l'adhé- 
sion tacite  des  puissances  à  son  hégémonie  continentale. 

Pour  combiner  ces  divers  calculs^  préparations  et  ambitions, 
la  ((  grande  »  Europe,  celle  des  cinq  puissances,  s'arroge  le 
mandat  de  décider  et  de  trancher.  A  la  porte  du  Congrès,  frap- 
pent les  petites  puissances,  les  puissances  «  dans  le  devenir  :  » 
Grèce,  Roumanie,  Serbie,  Monténégro,  et  même  la  Perse  loin- 
taine. Elles  demandent  timidement  l'entrée;  mais  elles  sont 
consignées.  Tout  au  plus,  seront-elles  admises  à  exposer  leurs 
«  doléances  »  et  à  faire  entendre  leurs  «  vœux.  » 

Sur  les  protocoles  du  Congrès  figurent,  seuls,  les  noms  des 
plénipotentiaires,  —  c'est-à-dire  d'environ  vingt  personnes  qua- 
lifiées autour  desquelles  s'empresse  le  bataillon  zélé  des  secré- 
taires (1).  C'est  sur  cette  assistance  choisie  que  le  prince  de 
Bismarck  exerce  son  autorité.  Nulle  part  les  traits  dominansdes 
peuples  ne  se  marquent  plus  fortement  que  dans  ces  assemblées 
où  se  rencontrent  et  s'opposent  leurs  représentans  (2). 

Le  prince  de  Bismarck  a  pris,  dès  le  début,  une  attitude  à  la 
fois  très  naturelle  et  très  réfléchie.  Il  est  malade  et  ne  peut,  sans 
un  effort  sur  lui-même,  assister  aux  séances.  Il  se  montre  donc 

(i)  Les  protocoles  officiels  du  Congrès  ont  été  publiés  par  la  plupart  des  gou- 
▼ernemens.  Il  y  a  un  Livre  jaune  français.  Inutile  d'igouter  qu'ils  offrent  ime 
image  très  incomplète  des  séances.  Voici,  d'ailleurs,  à  ce  sujet,  l'apprécia- 
tion d'un  des  plénipotentiaires  :  «  Les  protocotes  officiels  rapportent  fidèlement 
les  travaux  du  Congrès  et  en  donnent  le  résumé  officiel  ;  mais,  sous  l'enveloppe 
diplomatique  qui  en  recouvre  uniformément  toutes  les  parties,  on  a  peine  à  saisir 
la  physionomie  vraie  des  détails.  En  outre,  les  protocoles  n'étaient  pas  relus  en 
séance,  et  l'on  se  permettait  souvent  d'y  introduire,  après  coup,  des  modifications 
très  importantes.  »  Souvenirs  inédits  de  Garathéodory  pacha. 

(2)  Un  petit  quadro  des  coulisses  du  Congrès  :  «  Avant  la  séance,  nous  all&mes 
au  buffet  où  nous  bûmes  du  porto  et  mange&mes  des  biscuits.  Peu  à  peu  arrivaient 
les  plénipotentiaires  :  le  comte  Gorti,  un  petit  homme  laid,  avec  une  figure  Japo- 
naise, le  comte  de  Launay  ;  ensuite,  le  Turc,  homme  encore  jeune,  mais  insigni- 
fiant ;  le  comte  Schouwaloff  et  le  vieux  Gortschakoff,  chancelant  ;  enfin  les  Anglais 
et  les  Français,  Waddington  en  grand  uniforme.  La  première  rencontre  de  Gorts- 
chakoff et  de  lord  Beaconsfield  était  intéressante  ;  c'était  un  moment  historique.  • 
Mémoires  du  prince  de  Hohenlohe,  t.  II,  p.  231.  Voyez  aussi  l'intéressant  article  dn 
cemte  de  Mouy,  dans  le  Revue  des  Deux  Mondes  du  i*'  novembre  i9M. 


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LB   CONGRÈS   DE  BERUN.  483 

pressé,  exigeant;  et  pourtant,  il  conduira  le  travail  jusqu'au 
bout,  surveillera  de  Tœil  jusqu'aux  moindres  détails  sans  se 
laisser  enlizer  dans  la  minutie  technique.  Le  comte  P.  Schouwa- 
loff,  qui  est,  sinon  un  grand  perspnnage,  du  moins  un  homme 
distingué  et  résolu,  s'exprime  ainsi: 

Le  prince  de  Bismarck  présidait  le  Congrès  avec  une  certaine  brusque- 
rie militaire  qui  ne  déplaisait  à  personne  et  devant  laquelle  sUndinaicnt 
les  représentans  de  toutes  les  puissances,  sans  en  excepter  les  deux  mi- 
nistres anglais,  de  la  part  desquels  je  me  serais  attendu  à  plus  de  morgue. 

On  peut  juger  de  l'impression  produite  sur  les  représentans 
des  puissances  plus  faibles,  sur  les  timides  et  sur  les  timorés. 
Longtemps  après  la  clôture  des  séances,  le  bon  Turc  Carathéo- 
dory  pacha  en  tremble  encore  : 

Le  Congrès  de  Berlin  a  été  complètement  dominé  par  le  prince  de  Bis- 
marck... Les  événemens  ont  fait  au  prince  une  position  tout  à  fait  extraor- 
dinaire aussi  bien  en  Allemagne  que  dans  toute  l'Europe.  La  conûance  et  la 
crainte  qu'il  inspire  sont  générales...  Le  prince  ne  reconnaît  d'autre  supé- 
rieur que  l'Empereur,  à  la  condition  d'être  le  seul  interprète  de  ses  volontés. 
Habitué,  depuis  longtemp;»,  à  la  plus  entière  indépendance,  il  prend  la 
moindre  observation  pour  une  velléité  de  résistance,  qu'il  se  liâle  de  répri- 
mer avec  une  impatience  nerveuse  et  une  volonté  de  fer  (1)... 

Sur  le  fond,  le  prince  de  Bismarck,  ayant  amené  la  Russie  à 
la  barre,  entend  la  ménager  autant  que  possible.  Il  est  conscient 
du  péril  que  ferait  courir  à  rAUemagne  une  évolution  décisive 
de  la  politique  russe  (2).  Mais  il  a  un  autre  dessein  très  habile- 
ment conduit  et  filé:  c'est  d'opposer  l'Angleterre  et  la  Russie 
pour  jouer,  en  fin  de  compte,  à  l'égard  de  ces  puissances,  le  rôle 
de  tertius  gaudens.  Si  la  guerre  est  évitée  par  la  sagesse  des 
deux  gouvernemens,  qui  se  sont  mis  d'accord  avant  d'entrer  au 
Ck)ngrès,  du  moins  peut-on  faire  survivre,  de  leur  querelle,  un 
ferment  qui,  pendant  longtemps  encore,  les  entretiendra  dans 
un  état  d'aigreur  réciproque. 

La  ligne  de  conduite  de  Bismarck  à  l'égard  de  la  France  et 
à  l'égard  des  puissances  orientales,  notamment  de  la  Turquie, 
n'est  pas  moins  soigneusement  calculée. 

(1)  .Souvenirs  inédih  de  Carathéodory  pacha  sur  le  Congrès  de  Berlin. 

(2)  Cette  tactique  de  Bismarck  est  exprimée  en  un  raccourci  très  expressif,  par 
cette  phrase  du  prince  Antoine  de  Hohenzoilem  écrivant  à  son  fils,  le  prince 
Charles  (avril  1877)  :  «c  Bismarck  veut  isoler  absolument  la  Russie  et  la  France  pour 
avoir  les  mains  libres.  »  J.  de  Witte,  /oc.  cir.  (p.  î{89). 


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484  REVUS  DES  DEUX  MONDES. 

En  Tenant  au  Congrès,  la  France  a  fait  preuve  de  bonne 
grâce  et  dliumear  conciliante.  On  lui  en  sait  gré.  D'ailleurs,  on 
a  besoin  d'elle,  on  la  ménage.  La  politique  de  la  «  douche 
chaude  »  et  de  la  <c  douche  froide  »  subsiste  bien  encore,  mais 
avec  une  atténuation  appréciable.  C'est  que  les  positions  respec- 
tives se  sont  modifiées  ;  il  n'y  a  pas  avantage  à  irriter  perpé- 
tuellement une  nation  dont  les  forces  se  reconstituent  et  qui, 
rentrée  dans  l'orbite  des  puissances  européennes,  peut  devenir 
un  point  d'appui  pour  les  combinaisons  adverses . 

Quant  à  la  Turquie,  dont  l'existence  et  les  territoires  sont 
en  cause,  on  la  traitera  comme  une  vaincue.  Qu'elle  ne  s'avise 
pas  d'être  un  obstacle  aux  projets  complexes  du  chef  de  l'Europe, 
Trop  heureuse  que  la  main  puissante  la  retire  de  l'abime  où 
elle  était  plongée  ! 

Le  prince  est  tellement  dominé  par  rinstinct  politique,  qu'à  propre- 
ment parler,  il  n'a  ni  ami  ni  ennemi  de  cœur.  Cela  est  vrai  en  général  ; 
quanta  l'Empire  ottoman, le  prince  ne  croit  pas  à  son  ayenir... Intelligence 
d'élite,  il  n'admet  pas  les  choses  à  demi.  11  estimerait  peut-être  un  Turc  du 
vieux  régime.  Il  comprend  moins  le  Turc  progressiste  et  cherchant  à  s'assi- 
miler la  civilisation  européenne...  Il  ne  fait  pas  plus  de  cas  des  populations 
orientales...  Salisbury  ayant  demandé,  pour  la  deuxième  fois,  qu'on  assi- 
gnât un  jour  pour  ce  qu'il  appelait  la  «  question  arménienne  :  »  —  «  Encore 
une  !  »  s'écria  hautement  M.  de  Bismarck,  visiblement  impatienté...  Le 
prince  de  Bismarck  ne  manque  aucune  occasion  de  faire  voir  que,  à  son 
avis,  la  question  orientale,  en  tant  que  se  rapportant  à  des  peuples  et  à  des 
formes  de  gouvernement  placés  en  ^elque  sorte  en  dehors  du  cercle  de  la 
civilisation  européenne  et  n'ayant  aucun  avenir,  ne  doit  intéresser  l'Europe 
que  par  les  conséquences  qu'elle  peut  avoir  sur  les  relations  des  grandes 
puissances  entre  elles.  Cest  à  ce  titre  seulement  qu'il  ne  dédaigne  pas  de 
s'en  occuper.  C'est  dans  cet  ordre  d'idées  qu'il  a  dirigé  le  Congrès  et  qu'il  a 
travaillé  pendant  toute  sa  durée,  s'efTorçant  de  calmer  les  prétentions  rivales 
des  cabinets  européens  et  d'écarter,  comme  oiseuse  et  inutile,  toute  question 
qui  n'était  pas  de  nature  à  influer  directement  sur  les  relations  diploma- 
tiques des  puissances  (1). 

En  somme,  à  cette  heure  solennelle,  le  prince,  dominant  ses 
passions,  a  jugé  et  il  a  pris  son  parti.  Ce  qu'il  veut,  c'est  une 
solide  organisation  de  l'Europe  centrale,  capable  de  tenir  tête 
au  besoin  des  deux  côtés  à  la  fois,  indépendante  de  l'ingérence 
anglaise,  sans  lui  être  hostile.  Il  s'est  donné  pour  tâche  d'inspirer 
la  confiance  et  de  fomenter,  entre  les  autres,  la  méfiance.  Tout 

(i)  Souvenirs  inédits  de  Carathéodory  pacha. 


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'^I^tf.-T 


LE   CONGRÈS   DE   BERLIN.  485 

cela,  par  les  moyens  les  plus  simples,  les  plus  direcls,  et  sortant, 
pour  ainsi  dire,  du  cours  des  choses.  Il  ne  force  pas  la  destinée; 
il  l'observe,  la  presse  et  l'accouche,  comme  Socrate  accouchait 
les  esprits.  Les  circonstances  lui  viennent  en  aide.  11  a  affaire, 
dans  les  situations,  à  des  nécessités  inéluctables  qu'il  a  le  bon 
sens  d'accepter;  il  a  affaire,  dans  les  personnes,  à  des  vanités  et 
à  des  susceptibilités  dont  sa  fine  psychologie  surveille  du  coin 
de  l'œil  et  exploite  les  défaillances. 

C'est  probablement  à  ces  défaillances  individuelles  qu'il  faut 
attribuer  l'erreur  grave  commise  à  la  fois  par  la  Russie  et  par 
l'Angleterre  de  n'avoir  pas  su  maintenir,  pendant  les  travaux  du 
Congrès,  les  dispositions  conciliantes  qui  avaient  'dicté  l'acte  du 
30  mai,  et  d'avoir  repris  devant  l'aréopage  solennel  les  querelles 
antérieures  à  cet  arrangement  ;  de  sorte  qu'on  offrait  à  la  galerie 
le  spectacle  de  luttes  fréquentes  sur  des  points  de  détail,  quand 
les  questions  capitales  étaient  réglées.  Quelle  autorité  une  persé- 
vérance commune  dans  l'accord  n'eût-elle  pas  donnée  aux  deux 
principales  puissances  intéressées  pour  s'opposer  aux  manœuvres 
du  prince  de  Bismarck  et  contre-balancer  les  efforts  de  l'Europe 
germanique  habilement  réunie  contre  elles!... 

Il  faut  tenir  compte  du  mouvement  d'opinion  que  détermina 
en  Angleterre,  au  cours  des  séances  du  Congrès,  la  divulgation 
dans  la  presse  de  la  convention  anglo-russe.  D'où  vint  cette 
divulgation  ?  C'est  un  mystère  qui  n'a  pas  été  éclairci.  Il  est  cer- 
tain que  le  public  se  prononça  vivement  contre  l'accord  et  cria 
au  marché  de  dupes.  Les  ministres  anglais,  plénipotentiaires  à 
Berlin,  furent  ébranlés  par  ce  coup  imprévu  et  s'ingénièrent  à 
reprendre,  dans  le  détail,  certaines  des  concessions  qu'on  leur 
reprochait  d'avoir  consenties  et,  notamment,  celle  de  Batoum  : 

Nous  étions  déjà  dans  la  troisième  semaine  du  Congrès  lorsque  éclata  la 
bombe  de  la  divulgation  de  la  convention  anglo-russe.  Cet  événement  pro- 
duisit, en  Angleterre,  une  émotion  si  forte  et  une  impression  si  défavorable 
que  les  deux  ministres  anglais  me  déclarèrent  un  beau  matin  qu'ils  se  refu- 
saient à  l'exécution  de  la  clause  par  laquelle  ils  s*cngageaient  à  ne  pas 
s'opposer,  en  fin  de  compte,  à  la  cession  de  Batoum  à  la  Russie.  Atterré  par 
cette  nouvelle,  je  rappelai  au  marquis  de  Salisbury  qu'il  avait  apposé  sa 
signature  et  que  je  le  mettais  en  demeure  d'y  faire  honneur.  Le  foreign 
secretary  voulut  bien  convenir  du  caractère  obligatoire  de  cet  engagement, 
mais  il  m'annonça  que,  pour  obvier  à  cela,  il  allait  offrir  sa  démission,  qu'il 
serait  remplacé,  le  jour  môme,  par  un  autre  ministre  des  Affaires  étran- 
gères, pour  lequel  la  signature  ne  serait  pas  obligatoire... 


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i86  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

Bismarck,  mis  au  courant,   arrangea   ce    grave   incidem 
Batoum  resta  à  la  Russie  et  fut  déclaré  t(  port  franc;  »  mais  dei 
surprises  de  cette  nature  expliquent  Tanimosité  réciproque  des 
deux  missions. 

Ces  piques  s'envenimaient  surtout  entre  lord  Beaconsfield  et 
le  prince  Gortschakoff.  Celui-ci  manquait  aux  séances  du 
Congrès  qu'il  présumait  devoir  être  trop  cruelles  à  son  amour- 
propre.  Plus  d'une  fois  pourtant,  l'ironie  britannique  blessa  an 
vif  la  susceptibilité  moscovite.  Les  protocoles  eux-mêmes,  dans 
leur  correction  officielle,  laissent  passer  quelque  chose  de  ces 
dangereux  éclats. 

Le  29  juin,  à  propos  d'une  question  extrêmement  pénible  pour 
la  Russie,  la  reprise  de  la  Bessarabie  à  la  Roumanie  en  échange 
de  la  Dobroudja,  lord  Beaconsfield  s'exprime  en  ces  termes  : 

Le  premier  plénipotentiaire  d'Angleterre  appelle  sur  une  situation  aussi 
grave  toute  la  sollicitude  de  la  Haute  Assemblée.  Lord  Beaconsfield  déplore 
cette  ingérence  dans  le  traité  de  Paris  et  proteste  contre  elle  sans  avoir 
même  à  se  préoccuper  de  savoir  si  l'échange  dont  il  s*agit  est  ou  non  sanc- 
tionné par  le  possesseur  actuel.  Les  autres  signataires  du  traité  de  Pari? 
ayant  décliné  toute  intervention  dans  cette  affaire,  le  premier  plénipoten- 
tiaire de  la  Grande-Bretagne  ne  saurait  conseiller  au  gouvernement  de  la  Reine 
iTemployer  la  force  pour  maintenir  les  stipulations  de  ce  traité,  mais  il  pro- 
teste contre  ce  changement  et  attend  les  explications  de  ses  collègues  de 
Russie,  etc. 

Quel  ton!  Gortschakoff  eut  un  sursaut.  Il  donne  les  explica- 
tions sollicitées  «  sur  la  liberté  du  Danube  »  et  ajoute  que  son 
gouvernement  ne  saurait  revenir  sur  cette  question,  «  espérant 
que  lord  Beaconsfield  ne  persisterait  psis  dans  ses  objections...  » 

Querelles  où  Ton  entend  comme  un  bruit  d'armes.  Bismarck 
les  faisait  parfois  naître  pour  avoir  le  bonheur  de  les  arranger  ! 

L'inimitié  déclarée  entre  les  «  deux  chanceliers,  »  allemand 
et  russe,  était,  à  la  fois,  Tamusement  et  l'embarras  du  Congrès. 
Le  prince  de  Bismarck  accablait  son  collègue  des  traits  d'une 
plaisanterie  mordante,  mais  à  peine  perceptible  sous  les  formes 
d'une  haute  courtoisie. 

La  première  fois  que  le  ministre  d'État  russe  voulut  inter- 
venir au  débat,  un  incident  se  produisit,  qui  ne  contribua  pas 
peu  h  dégoûter  le  vieux  chancelier  : 

hc  prince  Gortschakoff  ne  prenait  part  aux  séances  du  Congrès  qu'à  de 
rares  intervalles.  La  plupart  du  temps,  il  faisait  annoncer  qu'il  regrettait 


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LE   CONGRÈS   DE   BERLIN.  487 

d'être  retenu  chez  lui  par  quelque  indisposition.  D'ailleurs,  à  part  les  civi- 
lités personnelles  dont  il  était  l'objet  de  la  part  du  prince  de  Bismarck, 
nous  ne  saurions  nous  rappeler  une  seule  occasion  où  le  chancelier  alle- 
mand ait  fait  preuve,  dans  ses  paroles  et  dans  ses  actes,  d'une  déférence 
politique  spéciale  envers  la  personne  du  chancelier  de  Russie.  Celui-ci, 
cependant,  en  sa  qualité  de  doyen  des  grands  diplomates  européens,  aurait 
été  si  friand  d'un  peu  d'encens  de  la  part  de  M.  de  Bismarck,  en  présence 
des  membres  du  Congrès  !  M.  de  Bismarck  le  sentait  bien  et  on  aurait  dit 
qu'il  s'étudiait  à  enlever  toute  illusion  et  toute  espérance  à  ce  sujet  à  son 
collègue  de  Russie. 

A  la  troisième  séance  du  Congrès,  le  premier  plénipotentiaire  ottoman 
avait  demandé  la  parole  et,  avant  que  le  président  la  lui  eût  donnée,  le 
prince  Gortschakoff  la  demanda  à  son  tour.  C'était  la  première  fois  que 
le  chancelier  russe  devait  parler  au  Congrès.  Le  président  fît  remarquer 
au  prince  que  le  plénipotentiaire  ottoman  avait  la  priorité.  Le  prince  Gort^ 
schakofT  persista  à  vouloir  parler  le  premier.  Le  plénipotentiaire  ottoman 
s'offrit  par  courtoisie  à  céder  son  tour  au  prince:  celui-ci  n'accepta  pas. 
Mais  le  prince  de  Bismarck  n'en  voulut  pas  moins  que  le  plénipotentiaire 
parlât  le  premier.  Tout  cela  produisit  une  petite  scène  qui  fut  fort  remar- 
quée, et  &  la  suite  de  laquelle  le  prince  Gortschakoff  jeta  avec  emportement 
son  papier  et  ses  lunettes  qui  plièrent  tomber  de  l'autre  côté  de  la 
table. 

De  ces  scènes,  le  prince  de  Bismarck  faisait  des  gorges 
chaudes  avec  ses  amis  et,  jusque  dans  ses  Souvenirs,  il  a  rnuK 
tiplié  les  témoignages  de  sa  rancune  inapaisée. 

Son  incontestable  supériorité,  le  respect  craintif  dont  il  était 
entouré  de  la  part  de  toutes  ces  excellences  chevronnées  et  ga- 
lonnées, eussent  dû  le  rendre  plus  indulgent.  Les  manières  de 
ces  personnages  désuets  déchaînaient  sa  formidable  humeur. 
Beaconsfield,  pas  plus  que  Gortschakoff,  ne  trouvait  grâce 
devant  lui.  Il  riait  sous  cape  de  leurs  procédures  solennelles, 
de  leurs  façons  romantiques  et,  pour  dire  le  mot,  un  peu  «  vieux 
jeu.  »  Ni  Tun  ni  l'autre  n'étaient  des  hommes  techniques,  encore 
moins  des  géographes.  Plus  d'une  fois,  ils  embrouillèrent  les 
questions,  quand  on  comptait  sur  leur  capacité  pour  les  élu- 
cider. 

Le  prince  Gortschakoff,  quelque  brillant  qu'il  eût  été  à  une  époque  de  sa 
vie,  n'a  jamais  été  un  homme  d'affaires.  Il  maniait  bien  la  phrase,  mais  il 
se  maintenait  toujours  dans  les  généralités...  Je  n'exagère  pas  en  alléguant 
qu'avant  son  affaiblissement  physique,  il  était  incapable  de  désigner  sur 
une  carte,  môme  à  peu  près,  les  différons  pays  de  la  péninsule  balkanique 
ou  bien,  par  exemple,  la  situation  de  Kars  et  de  Batoum.  Lorsque  le  prince 
parlait  affaires,  il  aimait  à  tracer  les  magistrales,  disait-il;  en  un  mot,  tou- 


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488  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

jours  selon  son  expression,  il  planait.,.  Aussi,  fus-je  assez  effrayé  lorsque 
le  prince  me  déclara,  un  beau  matin,  qu'il  m'avait  abandonné  toutes  les 
autres  questions,  mais  qu'il  se  réservait  spécialement  celle  de  Batoum...  H 
la  traiterait  directement  avec  lord  Beaconsfleld.  Le  Congrès  tirait  à  sa  fin. 
Le  prince  de  Bismarck,  qui  avait  hâte  de  se  rendre  à  Kissingen,  tâchait  de 
hâter  rissue  et  m'interpellait  journellement  pour  savoir  si  un  accord  au 
sujet  de  la  frontière  d'Asie  s'était  établi  entre  l'Angleterre  et  la  Russie.  Je 
lui  dis  que  le  prince  Gortschakoff  s'était  réservé  cette  négociation.  Je  fis  la 
même  communication  au  marquis  de  Salisbury  qui  me  serrait  également 
de  près  et  qui  me  répondit  avec  une  certaine  humeur  ;  —  «  Mais,  mon  cher 
comte,  lord  Beaconsfield  ne  peut  pas  négocier  I  il  n'a  jamais  vu  une  carte 
de  l'Asie  Mineure...  »  Le  prince  de  Bismarck  nous  déclara  enfin  que,  si 
nous  n'étions  pas  prêts  dans  les  vingt-quatre  heures,  il  partirait.  Quelques 
heures  plus  tard,  nous  apprîmes  avec  joie  qu'une  eptente  parfaite  s'était 
établie  entre  lord  Beaconsfield  et  le  prince  Gortschakoff.  Le  prince  promit 
d'en  faire  la  déclaration  à  la  prochaine  séance  du  Congrès. 

Il  fant  savoir,  pour  la  clarté  de  ce  qui  va  suivre,  que  nous  avions  avec 
nous  une  carte  de  l'Asie  sur  laquelle  notre  état-major  avait  tracé  la  fron- 
tière du  traité  de  San-Stefano,  marquée  dans  une  couleur,  et  une  autre  ligne, 
désignée  par  une  couleur  différente,  qui  constituerait  le  nec  plus  ultra  de  ce 
que  les  plénipotentiaires  pouvaient  céder  devant  les  résistances  de  l'Angle- 
terre.  Inutile  d'ajouter  que  le  second  tracé  formait,  pour  ainsi  dire,  un 
secret  d'État. 

Cette  dernière  séance,  consacrée  à  la  question  d'Asie,  avait  quelque 
chose  de  solennel.  De  son  issue  dépendait  la  paix  européenne  ou  la  guerre. 
Le  président  proposa  aux  deux  négociateurs,  lord  Beaconsfield  et  le  prince 
Gortschakoff,  de  prendre  place  l'un  à  côté  de  l'autre,  d'exposer  la  teneur  de 
leur  entente.  Ces  deux  messieurs  s'assirent,  ,en  effet,  et  déployèrent  chacun 
devant  lui  une  carte  tracée  pour  l'occasion.  Nous  formions,  derrière,  un 
groupe  qui  se  tenait  debout.  De  prime  abord,  j'entrevis  la  terrible  confu- 
sion qui  allait  suivre.  La  carte  du  prince  Gortschakoff  ne  contenait  qu'un 
seul  tracé,  celui  de  San-Stefano,  et  le  prince  déclarait  avec  emphase  que 
«  mylord  »  l'avait  accepté.  Ce  dernier,  au  contraire,  répondait  à  chaque 
parole  du  prince  par  un  laconique  :  «  Non,  non,  »  et  il  indiquait,  sur  sa 
carte  à  lui,  la  ligne  à  laquelle  il  avait  consenti.  Or,  à  ma  grande  surprise, 
cette  ligne,  avec  toutes  ses  sinuosités,  se  trouvait  être  exactement  celle  que 
nous  avions  le  droit  d'accepter  comme  limite  extrême  de  nos  concessions. 

Les  démentis  que  les  deux  plénipotentiaires  se  donnaient  commençaient 
à  envenimer  la  discussion.  Chacun  se  raidissait  sur  son  tracé,  lorsque 
le  prince  Gortschakoff  se  leva,  me  serrant  la  main  avec  force  et  me  disant  : 
->  «  Il  y  a  trahison;  ils  ont  eu  la  carte  de  notre  état-major.  »  J'appris,  après 
la  séance,  que,  la  veille  de  ce  jour-là,  le  prince  Gortschakoff  avait  fait 
demander  la  carte  de  l'Asie  Mineure.  On  lui  envoya  la  carte  confidentielle 
avec  les  deux  tracés.  Il  la  montra  à  lord  Beaconsfield  et  la  lui  prêta  pour 
quelques  heures  afin  de  la  faire  voir  au  marquis  de  Salisbury.  Les  Anglais, 
observant  une  ligne  qui  reculait  la  frontière  de  San-Stefano,  l'avaient 
adoptée  et  transposée  sur  leur  propre  carte.  C'était  la  clé  de  cette  pré- 
tendue trahison... 


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LE   CONGRÈS   DE   BERLIN.  489 

Le  président  du  Congrès,  voyant  que  les  deux  négociateurs  s'enferraient 
toujours  davantage  dans  Timpasse  où  ils  s'étaient  mis,  proposa  d'un  ton 
ironique  la  combinaison  suivante  :  le  Congrès  suspendrait  sa  séance  pen- 
dant une  demi-heure:  les  seconds  plénipotentiaires  russe  et  britannique,  de 
concert  avec  le  second  plénipotentiaire  allemand»  prince  de  Hohenlohe,  ré- 
soudraient la  difficulté  à  la  majorité  des  voix...  Eh  bieni  ce  galimatias 
tourna  à  notre  avantage.  Je  maintins  la  ligne  de  San-Stefano,  le  marquis  de 
Salisbury  le  nec  plui  ultra  tracé  par  notre  état-major.  Le  prince  de  Hohen- 
lohe  proposa  un  tracé  intermédiaire  qui  divisait  en  parts  égales  le  tracé  en 
litige.  J'acceptai  et  la  question  fut  résolue.  Nous  signâmes  le  traité  le  sur- 
lendemain (1)^ 

Ce  récit  offre  la  psychologie  exacte  du  Congrès,  —  et  d'une 
époque.  Chacun  joue  son  rôle  au  naturel...  Mais  les  intérêts  des 
peuples  trouvent,  tout  de  même,  leur  voie;  et  ce  sont  ces  intérêts 
qui,  en  se  combinant  sous  une  surveillance  vigilante,  assurent  la 
singulière  récompense  que  Ton  sait  aux  victoires  de  la  Russie. 

La  Russie  voulait-elle  anéantir  la  Turquie?  Avait-elle  avan- 
tage à  substituer,  à  cette  domination  peu  dangereuse,  celle  des 
puissances  maîtresses  de  la  Méditerranée  et  des  Balkans?  D'autre 
part,  l'Angleterre  avait-elle  vraiment  [la  pensée  qu'elle  empêche- 
rait l'effondrement  de  l'Empire  turc?  Soutiendrait-elle  jusqu'au 
bout  l'auteur  responsable  des  «  atrocités  bulgares?  »  N'avait- elle 
pas  d'autres  rivaux  à  craindre  que  ces  Slaves  qui  faisaient  alors 
son  unique  souci? 

Entre  ces  deux  politiques  adverses.  Tune  et  l'autre  insuffii 
samment  éclaircies  et  peu  sûres  d'elles-mêmes,  l'Allemagne 
passe  et  fait  son  butin.  Voilà  toute  l'histoire  du  Congrès. 

La  première  et  la  plus  grosse  question  fut  la  question  des 
Balkans.  Le  débat  présente  deux  phases  ou  deux  aspects.  D'abord 
l'Angleterre,  avec  obstination  et  rudesse,  selon  Taccord  du 
30  mai,  s'oppose  à  la  formation  d'une  «  grande  Bulgarie  »  et 
s'efforce  de  maintenir  les  armées  turques  sur  les  Balkans.  Elle 
réussit.  Mais  cette  victoire  est  sans  lendemain.  En  fait,  l'Angle- 
terre n'a  pas  une  combinaison  durable  à  opposer  au  projet  de 
constitution  d'un  nouvel  État  slave. 

Deux  autres  solutions  seraient  possibles  :  ou  consolider  la 
Turquie  ou  introduire  la  Grèce  en  héritière  de  l'Empire  turc.  La 
première  de  ces  solutions  s'évanouit,  pour  ainsi  dire,  par  la 

(1)  Souv€nirs  inédit»  du  comte  P.  Schouwaloff. 


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490  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

volonté  de  l'Angleterre;  c'est  TAngletei^re,  qui,  par  la  conw 
tion  de  Chypre  et  la  proposition  relative  à  la  Bosnie  et  à  THci 
zégovine,  donne  Texemple  du  partage  (1). 

Quant  à  la  solution  «  grecque,  »  après  quelques  velléités  mal 
définies,  TAngle terre  se  dérobe.  Craignait-elle  de  voir  naître 
une  puissance  maritime  nouvelle  dans  TOrient  de  la  Méditer- 
ranée ?  Sur  ce  sujet  délicat  et  resté  obscur,  lord  Beaconsfield 
prononça,  dans  la  séance  du  5  juillet,  un  discours  que  le  comte 
Schouwaloff  qualifie  d'  «  éloquent  :  » 

Une  opinion  erronée,  dit  le  noble  lord,  attribuait  au  Congrès  Tintention 
de  procéder  au  partage  d'un  État  vieilli  et  non  pas  de  fortifier,  comme  l'a 
fait  la  Haute  Assemblée,  un  ancien  empire  qu'elle  considère  comme  essen- 
tiel au  maintien  de  la  paix.  Il  est  vrai  que  souvent,  après  une  grande 
guerre,  des  remaniemens  territoriaux  se  produisent;  la  Turquie  n'est  pas 
le  seul  État  qui  ait  éprouvé  des  pertes  territoriales  ;  TAngleterre,  elle  aussi, 
à  perdu  des  provinces  auxquelles  elle  attachait  beaucoup  de  prix  et  qu'elle 
regrette  aujourd'hui  (s'agit-il  de  Calais?).  On  ne  saurait  donnera  de  tels 

(1)  En  entendant  lecture  des  propositions  anglaises  relatives  aux  Balkans,  les 
plénipotentiaires  ottomans,  qui  ignoraient  encore  la  convention  Derby-SchouwalofT 
et  tous  les  arreufigemens  secrets  qui  avaient  préparé  et  «  truqué  •  le  Congrès,  n'en 
revenaient  pas  de  surprise.  Ils  en  étaient  encore  à  croire  que  les  plénipotentiaires 
anglais  les  aideraient  à  défendre,  autant  que  possible,  l'intégrité  de  l'empire.  Il 
s'agissait,  alors,  d'arracher,  à  la  future  Bulgarie,  Varna  et  le  sandjak  de  Sofia  : 
«  C'était  le  22  juin  ;  en  ville,  on  disait  que  les  Anglais  se  montraient  très  raides  et 
que  tout  pouvait  être  rompu  d'un  moment  à  l'autre...  Le  22  au  matin,  on  préten- 
dait que  rien  n'était  arrêté  ;  à  midi,  on  annonçait,  au  contraire,  que  l'entente  était 
effectuée  et,  bientôt  après,  lord  Salisbury  donnait  lecture  au  Congrès  de  sa  grande 
proposition  qui  se  trouve  consignée  dans  le  protocole  IV...  Les  plénipotentiaires 
ottomans  étaient  atterrés  ;  quelques  heures  auparavant,  on  leur  assurait  que  la 
question  de  Varna  était  fortement  discutée,  et  maintenant,  ils  entendaient  l'Angle- 
terre proclamer  du  coup  l'abandon  de  Varna  et  du  sandjak  de  Sofia  à  la  princi- 
pauté de  Bulgarie,  se  contenter,  en  retour,  de  l'exclusion  des  bassins  du  Mesta  et  du 
Struma-Carassou  des  limites  de  la  Roumélie  orientale,  ce  dont  on  n'avait  pas 
entendu  parler  jusqu'alors,  et  proposer  la  formation,  en  dehors  de  la  principauté 
de  Bulgarie,  d'une  province  autonome  avec  frontières,  milice  locale,  etc.  »  Le 
pauvre  Carathéodory  essaya  en  vain  de  se  défendre.  Le  prince  de  Bismarck  lui  coupa 
la  parole  :  «  M.  de  Bismarck  commença  à  dire  très  durement  au  plénipotentiaire 
ottoman  que  s'il  avait  à  parler,  il  devait  le  faire  sur-le-champ  et  sans  aucun  retard. 
Cependant,  ajouta-t-il,  Je  ne  puis  pas  admettre  que,  même  dans  le  cas  où  le  pléni- 
potentiaire ottoman  voudrait  prendre  la  parole  immédiatement,  il  s'en  servit  pour 
présenter  des  objections,  il  n'en  a  pas  le  droit,  puisque  son  gouvernement  a  signé 
le  traité  de  San-Stefano...  Une  pareille  attitude,  vis-à-vis  d'une  commission  euro- 
péenne, indiquerait  de  la  part  des  plénipotentiaires  ottomans  l'intention  d'entraver 
la  marche  des  travaux  du  Congrès.  Je  ne  pourrais  le  tolérer,  et  si  les  plénipoten- 
tiaires ottomans  y  persistent,  je  déclare  que  je  me  verrais  obligé  et  que  je  suis 
prêt  à  donner  une  sanction  pratique  à  mes  observations...  (textuel).  »  (Souvenirs 
inédits  de  Carathéodory  pacha.)  Ces  sorties  et  ces  menaces,  d'autant  plus 
effrayantes  qu'elles  étaient  plus  vagues ,  faisaient  rentrer  sous  terre  «  messieurs 
Ips  plénipotentiaires  ottomans.  » 


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LB  CONGRÈS   D£  BERUN.  491 

arrangemens  ou  rétrocessions  le  nom  de  partage,  et  le  gouyemement  grec 
se  tromperait  complètement  sur  les  vues  de  l'Europe...  Uord  BeaconsHeid 
ajouta  que  «  personne  ne  saurait  douter  de  Tavenir  de  la  Grèce,  que  les 
États,  comme  les  individus  qui  ont  un  avenir,  sont  en  mesure  de  pouvoir 
attendre.  » 

Consolation  un  peu  austère...  Le  comte  SchouwaloflF répondit 
à  lord  Beaconsfield  en  faisant  observer  que  les  Slaves  des  Balkans 
n'étaient  pas  seuls  à  vouloir  «  troubler  la  paix  de  l'Europe  ;  » 
et  on  aboutit  à  un  vote  assez  platonique,  conforme  à  la  proposi- 
tion de  la  France  et  accordant  à  la  Grèce  une  simple  rectifica- 
tion de  frontière  en  Épire  et  en  Thessalie.  La  Grèce  voyait  donc 
l'occasion  lui  échapper.  L'Angleterre  et  l'Autriche-Hongrie 
veillaient  sur  Salonique  (1). 

Dégageons  la  réalité  des  phrases  protocolaires.  Malgré  tes 
protestations  de  lord  Beaconsfield,  la  politique  vers  laquelle 
s'acheminaient  les  puissances,  soit  par  la  force  des  choses,  soit 
par  la  conscience  intime  de  leurs  rivalités  inconciliables,  c'est 
un  partage  de  l'Empire  ottoman,  sinon  un  partage  territorial,  du 
moins  un  partage  en  «  sphères  d'influences,  »  comme*  on  dira 
plus  tard,  par  la  distribution  et  le  «  coupaillement  »  de  la  pé- 
ninsule des  Balkans  entre  les  nationalités  locales  apparentées 
aux  grandes  familles  européennes. 

On  revient  donc,  d'abord,  à  la  conception  de  la  conférence  de 
CoDstantinople,  —  reprise  déjà  et  élargie  dans  le  traité  de  San- 
Stefano,  —  et  on  constitue  une  «  Bulgarie.  »  Bulgarie  réduite, 
il  est  vrai,  Bulgarie  diminuée,  ligotée  et  suspecte  :  mais,  enfin, 
une  Bulgarie,  c'est-à-dire  un  État  orthodoxe  et  slave,  au  plein 
cœur  de  la  péninsule,  aux  approches  de  Constantinople. 

Deux  millions  de  Slaves  libérés  de  la  domination  turque, 
réunis  en  une  «  principauté  autonome  et  tributaire  sous  la 
suzeraineté  du  Sultan,  avec  un  gouvernement  chrétien  et  une 
.milice  nationale  ;  »  c'est  de  quoi  amorcer  l'avenir  d'un  nouveau 
peuple  oriental.  Tel  est  le  prix  dont  est  payée  la  victoire  slave. 
Il  n'y  a  plus  qu'à  voir  grandir  cette  souche  nouvelle,  que  le  soc 

(1)  La  situation  de  la  Crète  fut  à  peine  touchée  au  Congrès.  L'article  23  d a 
traité  de  Berlin  qui  remplace  l'article  15  du  traité  de  San-Stefano  dit  simplement 
qv'on  appliquerai  File  le  règlement  organique  de  1868.  On  attribue  à  M.  Wadding- 
ton  ce  mot  qu'il  aurait  adressé  à  la  colonie  hellénique  de  Paris  :  «  Nous  avons 
rencontré,  au  sein  du  Congrès,  une  volonté  de  fer  qui  nous  a  empêchés  de  nous  . 
occuper  de  la  Crète,  et  cette  volonté  était  celle  de  lord  Beaconsfield.  »  Chrysta- 
phkièf,  Chjfprt  ou  la  Crète ,  dans  U  Carre$pondant  da  10  avril  1895 


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492 


REVUE  DES   DEUX   MONDES. 


de  Plewna  avait  arrachée  à  l'obscurité  séculaire  où  elle  re- 
posait. 

Mais  cette  Bulgarie  n'est  pas  une  et  entière  :  on  lui  a  enlevé 
ses  accès  à  la  mer.  En  outre,  comme  tampon  entre  elle  et 
Constantinoplo,  on  interpose  une  «  Roumélie  orientale,  »  pro- 
vince bulgare,  elle  aussi,  mais  restant  placée  «  sous  l'autorité 
politique  et  militaire  directe  du  Sultan,  »  et  jouissant  seulement 
de  «  lautonomie  administrative,  »  —  conception  de  diplo- 
mates,  admirable  sur  le  papier,  mais,  au  vrai,  absurde,  irréali- 
sable, inviable.  En  plus,  il  reste,  disséminée  dans  les  autres 
provinces  européennes  de  l'empire,  une  troisième  Bulgarie,  — 
la  Bulgarie  asservie,  —  qui,  pourtant,  ne  se  croit  pas  plus  indigne 
que  les  autres  de  l'attention  de  l'Europe.  Donc,  Bulgares  dimi- 
nués de  la  Bulgarie  séparée,  Bulgares  excités  de  la  Bulgarie 
autonome,  Bulgares  exaspérés  de  la  Bulgarie  turque...  On 
entendra  parler  d'eux! 

Le  Congrès,  et  notamment  l'Angleterre,  poussent  les  précau- 
tions contre  la  conquête  russe  jusqu'à  laisser  au  Sultan  «  le 
droit  de  passage  pour  les  troupes,  munitions,  etc.,  par  le  sud  du 
sandjak  de  Sofia.  »  De  sorte  que  le  Balkan  demeure,  théorique- 
ment du  moins,  la  frontière  et  le  rempart  de  la  Turquie.  C'est 
à  peine  si  le  comte  Schouwaloff,  par  une  habile  manœuvre 
diplomatique,  peut  arracher  à  l'Angleterre  la  concession  du 
district  de  Sofia;  sans  quoi,  la  Bulgarie  eût  été  non  seulement 
dédoublée,  mais  décapitée. 

La  Bulgarie  n'en  reste  pas  moins  la  création  originale  du 
Congrès.  L'histoire  enregistre  le  fait  :  une  nouvelle  nation  est 
née  dans  les  Balkans.  Personnalité  bien  vivante,  robuste  et 
envahissante  qui,  avant  dix  ans,  aura  brisé  ses  entraves  et  effacé 
la  démarcation  factice  établie  par  la  diplomatie  européenne  entre 
la  «  Bulgarie  mécontente  »  et  la  «  Bulgarie  satisfaite.  » 

L'hellénisme  écarté,  le  slavisme  ayant  poussé  sa  pointe 
jusqu'aux  approches  de  Constantinople,  le  germanisme  réclame 
sa  part.  L'Angleterre,  qui  a  tout  fait  pour  comprimer  les  pre- 
miers, aide  à  l'expansion  de  celui-ci.  Peut-être  pense-t-elle 
qu'elle  obtiendra,  par  l'opposition  des  deux  forces,  l'équilibre. 
Surtout,  elle  s'incline  devant  la  volonté  du  prince  de  Bismarck. 
Sic  voln^  sicjubeo.  C'est  là  qu'il  prélèvera  son  «  succès  »  et  sa 
commission  de  <(  courtier  honnête.  » 

Parallèlement  au  progrès  slave  en  Bulgarie,  le  Congrès  sano- 


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LE  CONGRÈS  DE  BERLIN.  493 

tionne  Textension  de  rautorité  germanique  sur  la  Bosnie  et 
l'Herzégovine. 

Dans  ce  même  discours  «  éloquent,  »  où  lord  BeaconsField 
repoussait  l'idée  d'un  «  partage,  »  tout  en  s'y  résignant,  il  re- 
vendique, comme  une  initiative  britannique,  Tidée  de  mettre 
ces  deux  provinces  aux  mains  de  rAutriche-Hongrie.  Ce  n'était 
pourtant,  au  fond,  que  l'application  de  la  convention  de 
Reichstadt.  L'Autriche-Hongrie  obtenait  le  paiement  de  sa  sage 
et  prudente  conduite  pendant  la  guerre. 

Voici  comment  lord  Beaconsiield  arrange  les  choses  devant 
l'aréopage  : 

Son  Excellence  saisit  cette  occasion  pour  repousser  les  insinuations 
d'une  partie  de  la  presse  qui  a  qualifié  de  «  partage  »  la  décision  du 
Congrès  au  sujet  de  la  Bosnie  et  de  THcrzégovine.  C'est,  au  contraire,  pour 
prévenir  un  partage  que  cette  décision  a  été  prise.  De  nombreux  précédons 
historiques  la  justifient  :  la  Bosnie  abandonnée  à  elle-même,  sans  élémens 
de  bon  gouvernement,  entourée  d'États  indépendans  ou  demi-indépendans, 
eût  été,  en  bien  peu  de  temps,  le  théâtre  de  luttes  sanglantes.  Dans  cette 
intention,  la  Grande-Bretagne  a  fait  appel  à  une  puissance  voisine,  forte  et 
intéressée  au  maintien  de  la  paix  :  TEurope,  partageant  la  môme  pensée,  a 
remis  à  rAutriche-Hongrie  Toccupation  et  l'administration  de  la  Bosnie- 
Son  Excellence  rappelle  que  plusieurs  fois,  soit  dans  des  pays  voisins,  soit 
ailleurs  (en  Italie  et  en  Belgique  probablement),  une  telle  mission  a  été 
confiée  k  TAutriche  :  rinitiative  de  la  Grande-Bretagne  ne  prouve  donc  pas 
qu'elle  soit  favorable  à  un  partage...,  etc. 

Et  voici,  maintenant,  ce  qui  s'était  passé  :  dès  le  début  des 
complications,  rAutriche-Hongrie  avait  jeté  son  dévolu  sur  les 
deux  provinces  :  elle  avait  fait  connaître  son  intention  de  ne 
laisser,  à  aucun  prix,  l'influence  slave  se  développer  dans  le 
Balkan  occidental.  A  Reichstadt,  la  Russie,  éclairée  sur  les 
desseins  de  l'Autriche,  y  avait  adhéré,  en  sacrifiant  à  la  fois  la 
Serbie  et,  un  peu,  le  Monténégro  (1).  Depuis,  le  prince  de  Bismarck 

(1)  Carathéodory  pacha  donne  un  détail  précis  et  curieux  sur  rentcnte  de 
Reichstadt  :  «  Il  est  bon  de  noter  que  Torigine  de  cette  question  (Bosnie  et  Herzé- 
govine) remontait,  s'il  faut  en  croire  certains  récits,  à  l'entrevue  des  empereurs,  à 
Reichstadt,  en  juin  1876.  Du  moins,  c'est  ce  qui  a  été  affirmé  sous  serment  par 
M.  Kogalniceano.  Ce  dernier  a  déclaré  avoir  eu  entre  les  mains  deux  documens 
écrits  au  crayon,  Tun  par  le  prince  Gortschakoff,  l'autre  par  le  comte  Ândrassy  et 
échangés  entre  eux  à  Reichstadt;  les  deux  écrits,  qui  étaient  formulés  comme  de 
simples  exposés  d'idées,  admettaient,  dans  l'iiypothèse  d'une  guerre  russo-turque , 
la  rétrocession  delà  Bessarabie  êila  Russie  et  l'extension  de  l'Autriche  en  Herzé- 
govine-Bosnie. Plusieurs  énonciations  de  lord  Salisbury,  pendant  les  discussions 
officielles  et  privées,  donnent  lieu  de  croire  que  l'Angleterre,  de  son  côté,  s'était 
famUiaritée  aTeo  cette  idée,  à  V époque  du  conféreriez  de  Conslantinople,,.  » 


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i9i  RETUB  DES  DEUX  MONDES. 

n'avait  pas  manqué  une  occasion  de  rappeler  le  thème  de  i 
fluence  austro-hongroise  dans  la  péninsule. 

Pendant  la  guerre,  TÂutriche-Hongrie  avait  mis  la  main  dan 
les  affaires  des  deux  provinces.  Au  début,  l'Angleterre  (au  té 
moignage  du  comte  Schouwaloff)  s'était  montrée  pleine  de  mé- 
fiance à  regard  de  TAutriche-Hongrie.  C'est  donc  quand  le  rap- 
prochement se  fut  fait  définitivement  entre  les  deux  puissances, 
probablement  au  temps  de  la  conférence  de  Constaniinople,  mais 
plus  probablement  à  Berlin  môme  et  sous  l'œil  de  Bismarck, 
qu'on  laissa  à  l'Angleterre  «  l'initiative  »  revendiquée  par  lord 
Beaconsfield,  dans  son  discours  du  5  juillet. 

Tout  étant  ainsi  préparé,  l' Autriche-Hongrie,,  dans  la  séance 
du  8  juin,  avait  démasqué  ses  batteries  : 

Intéressée  en  première  ligne,  comme  puissance  limitrophe,  rAutriche- 
Hongrie  a  l'obligation  de  déclarer  franchement  et  ouvertement  que  ses 
intérêts  les  plus  vitaux  ne  lui  permettent  d'accepter  qu'une  solution  de  la 
question  bosno-herzégovinienne  qui  serait  apte  à  amener  la  pacification 
durable  desdites  provinces  et  à  empêcher  le  retour  d'événemens  cj^ui  ont 
fart  courir  de  si  graves  dangers  à  la  paix  de  l'Europe  et  créé  à  l' Autriche- 
Hongrie,  tout  en  lui  imposant  de  grands  sacrifices  et  de  grandes  pertes  ma- 
térielles» une  situation  intenable  dont  elle  ne  saurait  accepter  la  prolon- 
gation. 

En  réponse,  lord  Salisbury  avait  déposé  la  proposition  qui  se 
résume  en  deux  phrases  : 

La  Porte  ferait  preuve  de  la  plus  haute  sagesse  si  elle  refusait  de  se 
charger  plus  longtemps  d'une  tâche  qui  dépasse  ses  forces  ;  et  en  la  con- 
fiant à  une  puissance  capable  de  la  remplir,  elle  détournerait  de  l'Empire 
des  dangers  formidables  (c'était  le  décapité  par  persuasion)  ;  par  ces  motifs, 
le  gouvernement  de  la  Reine  propose  aux  puissances  réunies  que  le 
Congrès  statue  que  les  provinces  de  Bosnie  et  Henégovine  seront  occupées 
et  administrées  par  rAutriche-Hongrie. 

Le  prince  de  Bismarck  s'associe  immédiatement  à  cette  pro- 
position : 

Ce  n'est  pas  seulement  un  intérêt  austro-hongrois,  mais  un  devoir  géné- 
ral... l'Allemagne,  qui  n'est  liée  par  aucun  intérêt  direct  dans  les  affaires 
d^Orlent,  est  d'avis  que,  seul,  un  État  puissant  et  disposant  des  forces  né- 
cessaires à  portée  du  foyer  des  désordres  pourra  y  rétablir  l'ordre  et  assu- 
rer le  sort  et  l'avenir  de  ces  populations. 

La  thèse  pouvait  s'étendre  et  s'appliquer  à  d'autres  provinces... 

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LE   CONGRÈS   DE   BERLIN.  495 

Les  plénipotentiaires  turcs  avaient  appréhendé  ce  coup  ter- 
rible. Depuis  quelques  jours,  ils  négociaient  pour  le  parer.  On 
corrigeait  encore  le  traité  de  San-Stefano  :  mais,  cette  fois,  pour 
l'aggraver!  Ils  frappaient  à  toutes  les  portes,  surtout  à  celle  deg 
plénipotentiaires  anglais  :  là,  fut  leur  seconde  et  non  moins 
pénible  désillusion  : 

Les  plénipotentiaires  ottomans  abordèrent  lords  Salisbury  et  Beacons- 
field  et  les  supplièrent  d'user  de  leur  influence  pour  faire  rémettre»  au 
moins,  le  débat  d'un  ou  deux  jours,  pendant  lesquels  on  aurait  le  temps  de 
s'entendre.  Les  plénipotentiaires  anglais  les  écoutèrent  avec  une  attention 
distraite  ;  pour  toute  réponse,  lord  Beaconsfield  leur  dit  sèchement  que  les 
décisions  du  conseil  des  ministres  ottomans  étaient  celles  d'une  réunion 
fort  peu  sage,  pour  ne  rien  dire  de  plus.  Quant  à  lord  Salisbury,  il  haussa 
les  épaules  et  leur  dit  :  «  Moi,  je  ne  ferai  rien;  tous,  vous  pouvez  tout 
faire  parce  que  je  sais  que  vous  ne  pourrez  rien.  La  politique  de  votre 
gouvernement  consiste  à  méconnaître  ses  intérêts  les  plus  évidens.  »  Après 
quoi,  il  se  retira... 

A  ceux  qui  lui  demandaient  pourquoi  il  avait  assumé  le  rôle  d'initiateur 
de  l'occupation  autrichienne,  lord  Salisbury  répondait  que,  comme  la  pror 
position  en  devait  être  immanquablement  formulée,  il  avait  pensé  qu'il 
serait  avantageux  qu'elle  fût  faite  par  l'Angleterre  plutôt  que  par  l'Alle- 
magne (1)... 

Quand,  en  séance  du  Congrès,  la  proposition  se  fut  produite, 
appuyée  par  les  trois  puissances  directrices  de  la  Haute  Assem- 
blée et  soutenue  par  «  l'éloquence  »  de  lord  Beaconsfield,  la 
Turquie  ne  pouvait  que  s'incliner.  Pourtant,  il  y  avait  une  puis- 
sance que  l'extension  de  l'Au triche-Hongrie  vers  l'Adriatique 
devait  préoccuper,  c'était  Tltalie.  Elle  était  représentée  au 
Congrès  par  un  diplomate  de  la  vieille  école,  avisé  et  expéri- 
menté, à  qui  sa  carrière  déjà  longue  donnait  une  certaine  con- 
fiance en  lui-même,  le  comte  Corti. 

Les  plénipotentiaires  ottomans  étaient  allés  lui  conter  leurs 
peines  :  ils  n'en  avaient  rien  tiré.  H  a  dit,  plus  tard,  qu'il  avait 
ou  croyait  avoir  quelques  assurances  du  côté  de  Bismarck.  Quoi 
qu'il  en  soit,  en  séance,  il  esquissa  un  geste  : 

Le  seul  qui  s'avisa,  non  d'appuyer  les  plénipotentiaires  ottomans,  mais 
simplement  de  faire  entendre  une  voix  qui  ne  fût  point  tout  à  fait  à  Tunis- 
son  avec  celle  du  président,  ce  fut  le  comte  Corti.  Il  demanda  au  comte 
Andrassy  à  quel  point  de  vue  son  gouvernement  se  plaçait  relativement  h 

(i>  Souvenirs  inédits  de  Garathéodory  pacha. 


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496  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Toccupation.  La  demande  était  formulée  dans  des  termes  assez  vagues. 
Cependant,  aussitôt  que  le  comte  Gorti  eut  prononcé  ces  paroles,  le  comte 
Andrassy  se  tourna  d'abord  du  côté  du  prince  de  Bismarck,  et  puis,  regar- 
dant le  comte  Corti  dans  les  yeux  :  «  Monsieur  le  Plénipotentiaire  d'Italie, 
dit-il.  rAutriche,  en  occupant  la  Bosnie  et  THerzégoyine,  se  place  au  point 
de  vue  européen.  Je  n'ai  rien  à  ajouter.  »  Cette  réponse  produisit,  sur  le 
comte  Gorti,  un  effet  extraordinaire.  Non  seulement  il  ne  répliqua  rien  dans 
le  moment  même,  mais  plus  tard  aussi,  il  n'ouvrit  plus  la  bouche  ni  lui  ni 
son  collègue  d'Italie,  le  comte  de  Launay,  et  lorsque,  dans  la  suite,  les 
plénipotentiaires  ottomans  les  supplièrent  de  proposer  que  l'occupation 
n'eût  qu'un  caractère  provisoire,  le  comte  Gorti  s'y  refusa  en  disant  qu'il 
n'y  pouvait  rien  et  qu'il  avait  été  averti  que  son  immixtion  serait  considérée 
comme  un  coatis  belH  (1). 

Tout  cela,  naturellement,  ne  figure  pas  aux  protocoles. 

Lord  Beaconsfield  compléta  ses  explications  en  développant 
le  seul  argument  fait  pour  frapper  l'opinion  publique  en  Angle- 
terre : 

Si  le  Congrès  laissait  les  provinces  dont  il  s'agit  dans  l'état  où  elles  se 
trouvent  actuellement,  on  verrait  reparaître  la  prédominance  de  la  race 
slave,  race  qui  est  peu  disposée  à  faire  justice  aux  autres... 

Gortschakoff,  engagé  depuis  Reichstadt,  n'avait  qu'à  boire  le 
calice.  Il  dit  simplement  «  que  la  motion  anglaise  rentrait  dans 
les  vues  générales  de  la  Russie.  » 

Les  plénipotentiaires  ottomans  ne  pouvaient  pas  encore  se 
résigner  à  un  tel  sacrifice.  Ils  étaient  sans  instructions.  Ils 
n'avaient  ni  cédé,  ni  rompu;  leur  position  était  affreuse;  ils 
«  tremblaient,  »  c'est  le  mot  dont  ils  se  servent  à  diverses 
reprises  pour  exprimer  leur  angoisse. 

...  Immédiatement  après  la  séance,  ils  furent  fortement  attaqués  par 
leurs  collègues  d'Autriche  et  d'Angleterre...  Lord  Beaconsfield  ne  se  con- 
tenta plus  de  conseiller.  11  mena^çait  ouvertement.  11  accusait  les  plénipo- 
tentiaires ottomans,  ce  qui  était  plus  grave,  de  contrecarrer  les  projets  de 
l'Angleterre,  de  la  placer  dans  une  position  telle  qu'elle  ne  pourrait  plus 
défendre  la  Turquie  ni  contre  les  principautés,  ni  contre  la  Grèce... 

Il  n'y  avait  pas  seulement  les  menaces  de  lord  Beacons- 
field : 

Les  plénipotentiaires  ottomans  avaient  appris,  dès  le  lendemain  de  la 
séance,  que  le  prince  de.  Bismarck  suggérait  à  l'Autriche  d'entrer  en  Bosnie 

(1)  Souvenirs  inédita  de  Carathéodory  pacha.  —  Voyei  le  récit  émanant;  dit-on, 
dn  cabinet  de  M.  Waddlngton  et  qui  parut  dans  la  Neue  freie  Presse,  du  31  août 


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LE   CONGRÈS   DE  BERLIN.  497 

sans  attendre  l'assentiment  de  la  Sublime  Porte...  Les  préparatifs  mili- 
taires de  cette  puissance,  les  paroles  graves  du  prince  de  Bismarck,  Tauto- 
rité  de  ses  conseils,  les  mots  les  puissances  aviseront  à  leurs  propres  intérêts  y 
qu'il  avait  prononcés  en  plein  Congrès,  le  procès-verbal  déclaré  ouvert,  les 
reproches  et  les  menaces  de  lord  Beaconsfield  indiquaient  surabondamment 
la  gravité  de  la  situation  et  la  nécessité  d'y.  parer  le  plus  tôt  possible  par 
un  expédient  quelconque  (1). 

L'expédient  fut  la  rédaction  d'une  clause  (11  juillet)  destinée 
à  rester  secrète,  mais  sauvant  la  face  de  la  Turquie  et  subordon- 
nant f  occupation  temporaire^  par  F  Autriche-Hongrie,  de  la 
Bosnie  et  de  l'Herzégovine  avec  le  district  de  Novi-Bazar,  à  une 
entente  préalable  avec  la  Turquie  (2). 

Ce  n'étaient  que  des  paroles.  La  plus  belle  conquête  de  toute 
la  campagne  était  faite  par  l'An  triche-Hongrie,  sans  tirer  Tépée, 
sans  bourse  délier,  malgré  la  Turquie,  malgré  la  Russie,  mal- 
gré l'Italie.  Bismarck  pouvait  répéter  son  mot:  ««Le  Congrès, 
c'est  moi  (3)  !  » 

L'influence  germanique  mettait  le  pied  sur  la  péninsule  des 
Balkans. 

Gorlschakoff  avait  voulu  se  mesurer  avec  Bismarck  :  il  était 
battu.  Les  longs  sacrifices  de  la  politique  russe  en  1863,  en  1866, 
en  1871,  aboutissaient  à  ce  formidable  échec.  L'Europe,  qui  se 
réunissait  pour  la  première  fois  depuis  les  succès  de  l'Alle- 
magne, eût  pu  demander  à  celle-ci  sinon  des  comptes,  du  moins 
des  compensations  :  au  contraire,  elle  lui  ménageait  un  nouvel 
accroissement. 

Le  prince  de  Bismarck,  en  ramassant,  au  profit  de  «  la  plus 

(1)  Souvenirs  inédita  de  Carathéodory  pacha. 

(2)  Voici  le  texte  de  cette  clause  secrète  :  «  Sur  le  désir  exprimé  par  les  pléni- 
potentiaires ottomans  au  nom  de  leur  gouvernement,  les  plénipotentiaires  austro- 
hongrois  déclarent,  au  nom  du  gouvernement  de  S.  M.  I.  et  R.  Apostolique,  que 
les  droits  de  souveraineté  de  S.  M.  I.  le  Sultan  sur  les  provinces  de  Bosnie  et 
d'Herzégovine  ne  suhiront  aucune  atteinte  par  le  fait  de  l'occupation  dont  il  est 
question  dans  l'article  relatif  aux  dites  provinces  du  traité  à  signer  aujourd'hui  ; 
que  Toccupation  sera  considérée  comme  provisoire  et  qu'une  entente  préalahle  sur 
les  détails  de  l'occupation  se  fera  immédiatement  après  la  clôture  du  Congrès 
entre  les  deux  gouvememens. 

«  Berlin,  le  13  juillet  1878. 

«  Andrassy,  Karolyi,  Haymerlé.  » 

(3)  J.  de  Witte,  Quinze  ans  d'histoire.  Note  d'une  conversation  de  l'agent  rou- 
main Liteano  avec  Odo  Russell,  ambassadeur  d'Angleterre,  le  26  avril  :  «  Bismarck 
n'a  fait,  jusqu'à  présent,  que  des  jeux  de  mots  sur  la  question  d'Orient;  il  a  em- 
prunté le  dernier  à  Louis  XIV  :  «  Le  Congrès,  c'est  moi  (p.  378).  » 

TOiti  XLVii.  —  1908.  32 


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493  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

grande  Germanie,  »  le  bénéfice  des  victoires  russes  dans  »o 
Balkans,  s'assurait,  pour  toujours,  de  la  fidélité  de  l'Autriche  : 
il  dérivait  vers  le  Danube  les  forces  de  l'Allemagne  du  Sud  et 
dégageait  ainsi  le  Nord  ;  il  jetait  les  bases  de  la  «  triple  alliance  » 
en  démontrant  à  l'Italie  son  impuissance  et  celle  des  nations 
occidentales. 

Ni  l'Angleterre,  ni  la  Russie,  ni  la  France  n'avaient  su  «  se 
retourner  »  assez  promptement  en  présence  du  fait  nouveau,  à 
sdvoir  la  constitution  de  l'Allemagne  impériale.  Elles  s'étaient 
attardées  sur  leurs  vieilles  querelles,  leurs  vieilles  passions  et 
leurs  vieilles  idées.  La  diplomatie  anglaise,  notamment,  avec 
sa  confiance  un  peu  hautaine,  s'était  laissé  prendre  au  piège  si 
habilement  tendu.  Elle  s'était  chargée  d'introduire  l'Allemagne 
dans  la  péninsule  et  à  Constantinople. 

Tous  les  autres  actes  du  Congrès  se  rattachent  h  ce  nœud. 

La  Roumanie  est  proclamée  indépendante.  Mais,  après  un 
débat  des  plus  pénibles  pour  elle  et  où  elle  fut  abandonnée  de 
tous,  elle  doit  accepter^  volens  nolensj  la  Dobroudja  un  peu 
agrandie  en  échange  de  la  Bessarabie  rendue  par  elle  à  la  Russie. 
Sur  l'insistance  de  la  France,  qui,  il  est  vrai,  l'avait  défendue 
pour  obtenir  une  meilleure  frontière  vers  la  Dobroudja,  elle  finit 
par  adhérer  à  une  clause  du  traité  qui  accorde  la  nationalité  et 
l'égalité  des  droits  aux  Israélites  de  Roumanie  (1). 

La  Russie,  comme  récompense  de  ses  victoires,  ne  gagne,  en 
Europe,  que  la  rétrocession  de  la  Bessarabie.  Et  cela,  au  prix 
de  la  longue  inimitié  du  jeune  royaume,  allié  de  la  veille  et 
avec  lequel  elle  eût  eu  tant  d'intérêt  à  entretenir  le  souvenir  de 
la  «  confraternité  d'armes.  » 

La  Serbie  et  le  Monténégro  sont  déclarés  également  indépen- 
dans.  Ils  recueillent  aussi  quelques  avantages  territoriaux.  Mais 
la  première  de  ces  principautés  se  voit  barrer  le  chemin  de  Salo- 
nique  et  elle  perd,  à  peu  près,  l'espoir  d'un  développement  ma- 

(1)  Les  délégués  roumains,  MM.  Bratiano  et  Rogalniceano,  quoique  représen- 
tant un  État  belligérant  et  victorieux,  ne  furent  pas  admis  à  participer  aux  tra- 
vaux du  Congrès.  Ils  furent  seulement  «  entendus  »  par  les  représentans  des  pois» 
sauces.  Ils  présentèrent  im  Mémoire  et  plaidèrent  leur  cause  avec  chaleur,  mais 
on  savait  d'avance  que  c'était  en  pure  perte  et  que  les  positions  étaient  prises  :  an 
des  secrétaires  du  Congrès,  M.  le  comte  de  Mouy,  écrit  :  «  Je  plaignais  à  part  moi 
les  deux  délégués  roumains  en  les  entendant  développer  leur  argumentation  judi- 
cieuse et  illusoire.  Ils  avaient,  au  surplus,  l'air  fort  triste,  l'un  et  l'autre,  et  n*ao» 
complissaient  leur  mission  que  par  devoir  et  sans  aucune  espérance.  »  {fievue  des 
Veux  Mondes,  {•'  novembre  1904.) 


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LE  CONGRÈS  DE  BERLUf.  4&9 

ritime,  soit  vers  la  mer  Egée,  soit  vers  la  mer  Adriatique.  Le 
Monténégro  est  plus  avantagé,  son  cadre  d'action  s'élargit,  no- 
tamment du  côté  de  la  mer,  où  il  garde  Antivari  ;  mais  n'obte. 
nant  pas  les  ports  de  Spizza  et  de  Dulcigno,  il  se  résigne^  pour 
le  moment  du  moins,  à  une  forte  diminution  des  espérances 
slaves  sur  le  rivage  Adriatique. 

La  Turquie  est  sauvée  encore  une  fois.  Non  seulement  elle 
garde  Constantinople,  dont  l'Europe  est  plus  que  jamais  embar- 
rassée, mais  elle  reprend  tout  le  territoire  que  le  traité  de  San- 
Stefano  lui  avait  enlevé,  de  la  mer  Egée  jusqu'aux  Balkans,  — 
sauf  une  rectification  de  frontière  éventuelle,  mais  non  déter- 
minée encore,  au  profit  de  la  Grèce,  en  Épire  et  en  Thessalie... 
EDe  échappe  à  l'étreinte  russe,  et  probablement  pour  toujours. 
Pourtant,  une  indemnité  de  guerre  de  300  millions  de  roubles, 
qui  sera  réglée  par  des  arrangemens  particuliers  entre  la  Tur- 
quie et  la  Russie,  laisse  à  celle-ci  un  moyen  de  pression  sur  la 
Porte,  incapable  de  se  libérer  dans  un  court  délai. 

Le  Turc  conseiTe  encore,  —  à  l'exception  de  Chypre,  — 
les  îles  de  l'Archipel  et  de  la  Méditerranée,  et  même  la  Crète.  Il 
est  soigneusement  maintenu  dans  son  rôle  de  «  portier  des 
Détroits,  d  On  n'a  rien  trouvé  de  mieux  pour  sauvegarder  l'équi- 
libre en  Orient.  La  chrétienté,  réunie,  une  fois  de  plus,  pour 
décider  en  maîtresse  et  du  fait  et  du  droit,  n'a  pas  osé  abolir  le 
fait  de  l'occupation  musulmane,  ni  problamer  le  droit  des  popu- 
lations européennes  sur  l'Europe.  Lord  Beaconsfield  a  déclaré, 
en  plein  Congrès,  que  «  l'une  des  bases  principales  de  la  paix 
générale  est  l'indépendance  du  sultan  comme  souverain  euro- 
péen.  tt 

En  Asie,  les  conditions  générales  du  traité  de  San-Stefano 
n'étaient  pas  sensiblement  modifiées.  La  Turquie  cédait  définiti- 
vement à  la  Russie  les  territoires, d'Ardahan,  Kars  et  Batoum; 
les  deux  premières  conquêtes  constituaient,  au  profit  de  cette 
dernière  puissance,  une  voie  de  pénétration  vers  l'Asie  Mineure 
et  pesaient  sur  le  monde  musulman.  Les  craintes  de  l'Angleterre 
au  sujet  de  la  route  du  commerce  vers  l'Inde  par  les  sources  de 
l'Euphrate  avai^it  été  apaisées  par  la  rétrocession  de  Bayazid  et 
de  la  vallée  d'Alaschkerd  à  la  Turquie  et  par  la  remise  à  la  Perse, 
par  la  Turquie,  de  la  ville  et  du  territoire  de  Khotour. 

En  somme,  le  résultat  le  plus  important,  en  Asie,  c'était  la 
prise  de  possession  de  Batoum  par  la  Russie  ;  Batoum,  il  est  vrai, 


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SOO  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

est  déclaré  port  franc.  Mais  Batoum  assure  à  la  Russie  la  domi- 
nation de  la  Mer-Noire  ;  Batoum  lui  permet  l'exploitation  de  la 
riche  région  pétrolifère  du  Caucase;  Batoum  pèse  sur  la  Perse  et 
sur  TArménie.  On  comprend  Ténergie  avec  laquelle  le  comte 
Schouwaloff  défendit  cette  conquête  que.  les  armes  russes 
n'avaient  pu  achever,  le  dépit  de  l'opinion  publique  anglaise 
quand  la  clause  de  la  convention  du  30  mai  relative  à  Kars  et  à 
Batoum  fut  révélée  et,  enfin,  l'ironie  du  prince  de  Bismarck 
répétant,  en  face,  à  lord  Beaconsfield,  «  combien  il  serait  heureux 
que  le  gouvernement  britannique,  qui  a  de  grands  intérêts  dans 
ces  contrées,  fût  satisfait  par  cet  arrangement  (1).  »  Lord  Bea- 
consfield ne  cacha  pas  sa  mauvaise  humeur  d'une  annexion 
«  qu'il  ne  saurait  approuver.  »  Mais  la  décision  était  prise.  La 
paix  ou  la  guerre  dépendaient  de  l'engagement  remontant  au 
30  mai. 

Le  sort  de  Batoum,  et  par  conséquent  de  la  Mer-Noire, 
n'était,  devant  le  Congrès,  qu'un  des  élémens  de  la  question  plus 
générale  de  l'équilibre  maritime.  La  grande  préoccupation  et  le 
grand  tourment  de  l'Angleterre  étaient  là.  Mais  ses  craintes  et 
ses  désirs  étaient  égalen^ent  obscurs  ou  difficiles  à  avouer.  L'An- 
gleterre était  très  embarrassée  entre  ses  traditions,  ses  déclara- 
tions, toujours  favorables  à  l'intégrité  de  l'Empire  ottoman,  et 
ses  aspirations  nouvelles,  qui  commençaient  à  la  poser  en  héri- 
tière d'une  partie  de  cet*  empire.  Il  y  eut,  là,  de  la  part  de  ses 
représentans  au  Congrès,  un  travail  très  serré  et  très  complexe 
destiné  à  couvrir  le  passé,  à  sauver  le  présent  et  à  préparer 
l'avenir.  Ils  s'efforcèrent  de  trouver,  au  profit  de  leur  pays,  sur 
son  élément  naturel,  la  mer,  la  contre-partie  de  l'extension  d'in- 
fluence obtenue  par  la  puissance  slave  et  par  la  puissance  ger- 
manique sur  le  continent. 

Selon  le  mot  de  Chateaubriand,  c'est  un  «  décret  de  la  Pro- 
vidence »  qui  a  confié  à  une  domination  non  chrétienne  la  garde 
des  Détroits  et  celle  des  Lieux-Saints.  Le  litige  perpétuel  qui 
divise,  au  sujet  de  ces  positions  et  de  ces  territoires,  les  peuples 
de  l'Europe,  ne  rencontre  que  dans  cet  état  de  fait  ses  courtes 
périodes  d'accalmie.  Le  conflit  est  d'autant  plus  aigu,  aujour- 
d'hui, que  la  seule  voie  naturelle  et  libre  entre  l'Europe  et 
l'Asie  a  été  doublée,  depuis  1869,  par  le  canal  de  M.  de  Lesseps. 

(1)  Séance  du  6  juillet. 


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LE  CONGRÈS   DE  BERLm.  501 

Le  commerce  du  monde  vient  s'engouffrer  dans  cet  étroit  goulot. 
Cependant  les  régions  qui  l'avoisinent  et  qui  ont  été  le  berceau 
de  la  civilisation  restent  une  proie  encore  indivise  et  que, 
seules,  les  armes  turques  défendent  contre  les  entreprises  euro- 
péennes. 

L'Orient  méditerranéen,  à  Constantinople,  aux  Détroits, 
dans  les  îles  de  TArchipel,  en  Asie  Mineure,  en  Syrie,  au  canal 
de  Suez,  en  Egypte,  pose  le  grand  problème  des  passages,  —  pas- 
sages par  terre  et  passages  par  mer  :  route  de  Tlnde  et  route  du 
Pacifique. 

Que  déciderait-on,  sur  ce  sujet,  à  Berlin? 

Les  trois  puissances  impériales  :  Russie,  Allemagne,  Angle- 
terre, sont  en  présence;  les  puissances  méditerranéennes  : 
France  et  Italie,  un  peu  en  arrière,  surveillent  le  jeu;  enfin  les 
nationalités  naissantes  :  Grèce,  Bulgarie,  Roumanie,  dans  l'attente, 
prêtes  à  ramasser  les  miettes  de  la  table. 

L'Angleterre  était  la  plus  énergique  et  la  plus  allante  de 
toutes.  C'était  elle  qui  avait  «  allumé  »  les  feux.  Elle  copsidère 
la  Méditerranée,  de  par  l'importance  des  chemins  de  l'Inde, 
comme  sa  chose.  Elle  s'était  efforcée  de  ressaisir  la  route  de 
terre  par  la  clause  reprenant  à  la  Russie  les  sources  de 
TEuphrate.  Restaient,  maintenant,  les  passages  de  la  mer. 

Pour  ce  qui  était  de  la  navigation  par  les  Détroits,  on  avait 
essayé,  depuis  1856,  deux  ou  trois  rédactions  différentes  qui 
n'avaient  jamais  paru  satisfaisantes.  Les  puissances  méditerra- 
néennes voudraient,  à  l'aide  de  la  clef  des  Détroits,  détenue  par 
le  Turc,  enfermer  la  Russie  dans  la  Mer-Noire;  la  Russie  voudrait, 
par  le  même  procédé  appliqué  en  sens  contraire,  clore  la  Mer- 
Noire  aux  flottes  européennes,  tout  en  laissant  la  porte  ouverte  à 
ses  propres  navires  de  guerre.  Le  Turc  voudrait  se  servir  de  son 
avantage  pour  se  faire  des  alliés  ou  pour  se  protéger  contre  ses 
adversaires.  Intérêts  contradictoires  qu'aucune  formule  ne  con- 
ciliera. 

En  principe,  par  les  conventions  antérieui'es  au  Congrès  de 
Berlin,  la  doctrine  qui  a  prévalu,  c'est  la  clôture  des  Détroits 
aux  navires  de  guerre.  Cependant,  le  traité  du  30  mars  1856 
avait  autorisé  chacune  des  puissances  à  entretenir  une  flotte  en 
permanence  dans  la  Mer-Noire.  Cette  convention  avait  été  abolie 
à  Londres,  en  1871.  Aux  préliminaires  de  San-Stefano,  la 
Russie,  poursuivant  ce  succès,  avait  déclaré  que  le  Bosphore  et 


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502  RETLB  DES   DBOX   MONDES. 

les  Dardanelles  resteraient  ouverts,  en  temps  de  guerre  comiu 
en  temps  de  paix,  aux  navires  marchands  des  États  neutre 
arrivant  des  ports  russes  ou  en  destination  de  ces  ports;  elle 
avait  interdit  au  Suttan  d'établir  un  blocus  fictif  visant  les  ports 
de  la  Mer-Noire  et  de  la  mer  d'Azoff .  C'était  la  porte  entr'on- 
verte.  Toutefois,  la  Russie  avait  reconnu  que  la  question  des 
Détroits  relevait  des  puissances  européennes. 

A  Berlin,  on  fut  bien  embarrassé  ;  toutes  ces  surcharges  suc- 
cessives rendaient  «  le  droit  »  de  plus  en  plus  obscur;  on  l'obs- 
curcit encore.  Dans  la  séance  du  H  juillet,  lord  Salisbury  fit  la 
déclaration  suivante  : 

Je  déclare,  de  la  part  de  rAngleterre,  que  les  obligations  de  Sa  Majesté 
britannique  concernant  la  clôture  des  Détroits  se  bornent  à  un  engagement 
envers  le  Sultan  de  respecter  à  cet  égard  les  déterminations  indépendantes 
de  Sa  Majesté  conformes  à  Tesprit  des  traités  existans. 

Cela  voulait  dire,  apparemment,  que  le  Sultan  serait  libre  de 
faire  ce  qu'il  voudrait  et,  par  conséquent,  d'ouvrir  les  Détroits  à 
ses  amis  et  de  les  fermer,  le  cas  échéant,  à  ses  adversaires.  Mais 
le  comte  Schouwaloif  répliqua  aussitôt  : 

Que  les  plénipotentiaires  de  Russie,  sans  pouvoir  se  rendre  compte 
exactement  de  la  proposition  britannique,  demandaient  de  leur  côté  lln- 
sertion  au  protocole  :  qu'à  leur  avis,  le  principe  de  la  clôture  des  [Détroits 
est  un  principe  européen,  et  que  les  stipulations  antérieures  ne  sont  pas 
abrogées  et  restent  obligatoires  pour  le  Sultan  ainsi  qu§  pour  les  autres 
puissances... 

Auctm  vote  ne  sanctionna  l'une  ou  l'autre  proposition,  ni  ne 
fit  connaître  l'avis  du  Congrès.  Seulement,  il  fut  admis  que  toutes 
les  stipulations  antérieures  non  abrogées  étaient  maintenues: 
conclusion  qui  paraissait,  implicitement,  favorable  aux  propo- 
sitions russes. 

Cependant^  la  proposition  britannique  n'était  pas  sans  effet. 
En  réclamant,  pour  le  Sultan,  toute  liberté  d'action,  l'Angleterre 
combine  cette  revendication  avec  une  manœuvre  longtemps 
cachée,  mais  qui  explique  toute  son  attitude.  Depuis  le  4  juin, 
—  mais  sans  qu'il  en  ait  été  fait  une  seule  fois  mention  dans  les 
discussions  et  les  protocoles  du  Congrès,  —  l'Angleterre  avait 
ou  croyait  avoir  les  mains  garnies  au  point  de  vue  de  l'équilibre 
mai'itime.  Elle  avait  contracté  une  alliance  défensive  avec  le 
Sultan  faisant,  en  quelque  sorte,  un  traité  d'Unkiar-Skelessi  à 


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LE   CONGRÈS   DE  BERLIN.  503 

rebours  ;  et,  comme  gage  territorial  de  cette  situation  éminente 
dont  elle  s'emparait  dans  TOrient  méditerranéen,  elle  avait 
arraché  au  Sultan  le  droit  (f  occuper  et  (ï administrer  Ptle  de 
Chypre. 

Ainsi  munis  et  s'enorgueillissant  de  cette  combinaison  im- 
prévue, les  ministres  anglais  s'étaient  crus  les  maîtres  des  événe- 
mens  et  s'étaient  persuadés  qu'ils  avaient  contre-balancé,  au  profit 
de  leur  pays,  les  avantages  obtenus  par  les  autres  puissances. 

L'idée  était  toute  personnelle  k  lord  Beaconsfield.  Dès  1847, 
il  avait  écrit  dfms  Tancrède  :  «  Les  Anglais  ont  besoin  de  Chypre, 
et  ils  le  prendront  comme  compensation.  Ils  ne  feront  pas  les 
affaires  des  Turcs,  de  nouveau,  pour  rien.  Ils  ont  besoin  d'un 
nouveau  marché  pour  leurs  cotons.  L'Angleterre  ne  sera  jamais 
satisfaite  jusqu'à  ce  que  la  population  de  Jérusalem  porte  des , 
turbans  en  calicot  (1).  »  C'était  poser  une  double  candidature  à 
la  fois  à  rhéritage  de  Chypre  et  de  la  Palestine.  Depuis  1847, 
la  France  s'était  attachée  tout  particulièrement  aux  affaires  des 
Lieux-Saints  et  du  Liban  ;  les  «  réserves  »  de  M.  Waddington 
empêchaient  que  cette  question  fût  abordée  au  Congrès. 

Restait  donc  Chypre.  Telle  fut  la  genèse  de  la  prise  de  pos- 
session de  cette  île  :  elle  fut  expliquée  et  justifiée,  pour  la 
galerie,  par  la  circulaire  du  Foreign  Office,  datée  du  30  mai  1878, 
qui  donnait  la  convention  relative  à  Chypre  comme  une  «  con- 
vention de  précaution.  » 

La  seule  mesure  qui  puisse  fournir  une  garantie  substantielle  pour  la 
domination  ottomane  dans  la  Turquie  d'Asie...  est  un  engagement,  de  la 
part  d'une  puissance  assez  forte  pour  l'accomplir,  que  tout  nouvel  empiéte- 
ment par  la  Russie  sur  le  territoire  turc,  en  Asie,  sera  empêché  par  la 
force  des  armes.  Un  pareil  engagement,  s'il  est  contracté  complètement  et 
sans  réserve,  empêchera  la  réalisation  d'une  telle  éventualité  et  donnera  en 
même  temps  aux  populations  des  provinces  asiatiques  la  confiance  néces- 
saire que  la  domination  turque  en  Asie  n'est  pas  destinée  à  une  chute  pro- 
chaine... 

Les  deux  «  précautions  »  prises  par  l'Angleterre  contre 
l'expansion  slave  sur  les  domaines  du  Sultan  apparaissent  en 
pleine  lumière.  En  Europe  et  sur  terre,  c'est  la  constitution  de 
la  Roumélie  orientale  détachée  de  la  grande  Bulgarie,  avec 
défense  militaire,  par  la  Turquie,  de  la  chaîne  des  Balkans  ;  en 

(1)  Cité  par  Baron  d'Avril,  le  Congrès  de  Berlin  (p.  351). 


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"'^T'^^^^^l^ 


501  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Asie  et  sur  mer,  c'est  un  traité  défensif  conclu  entre  l'Angle- 
terre et  le  Sultan,  laissant  à  celui-ci,  par  une  interprétation 
favorable,  «  la  disposition  des  Détroits  »  (c'est-à-dire  l'occupa- 
tion éventuelle  des  Détroits  par  la  flotte  anglaise),  le  tout  appuyé, 
en  fait,  sur  l'occupation  de  l'île  de  Chypre. 

Ces  deux  avantages,  l'Angleterre  en  avait  obtenu  la  recon 
naissance  de  la  part  de  l'Allemagne,  par  une  négociation  préli- 
minaire au  Congrès,  à  charge  pour  elle  de  concourir  à  l'attribu- 
tion à  l'Autriche-Hongrie  de  l'administration  en  Bosnie  et  en 
Herzégovine.  Ainsi,  tout  s'éclaire  à  la  fois  (1). 

Parmi  ces  marchandages,  on  perdait  de  vue  le  motif  qui 
avait  été  l'origine  de  la  guerre,  «  Tamélioration  du  sort  des 
chrétientés  d'Orient.  »  Il  ne  faut  pas  croire,  cependant,  que  le 
Congrès  ne  se  soit  pas  occupé  de  cette  noble  cause.  Le  président, 
prince  de  Bismarck,  ne  manque  jamais  d'insister  sur  «  la 
haute  mission  civilisatrice  »  qui  appartient,  de  ce  chef,  aux 
puissances.  La  Russie  y  veille,  bien  entendu,  et  la  France,  qui 
s'est  appliquée  à  ménager  le  reste  d'influence  que  son  œuvre 
traditionnelle,  soit  religieuse,  soit  libérale,  lui  conserve  en 
Orient,  la  France  a  adopté  pour  ligne  de  conduite  d'aider,  au- 


(i)  Personne  n'a  mieux  compris  et  mieux  expliqué  le  jeu  de  cette  convention 
du  4  juin,  qui  lia  toutes  les  parties  engagées  simultanément  devant  lé  Congrès, 
que  Carathéodory  pacha.  Il  en  souffrit  le  premier  et  très  cruellement,  car  cette 
entente  secrète  ruina  d'avance  toute  son  action  :  «  La  convention  anglo-turque  et  la 
cession  de  Chypre  qui  venaient  d'être  divulguées  ài  ce  moment  contribuaient  aussi 
à  exciter  la  convoitise  des  Autrichiens.  Ceux-ci  avaient  eu  de  très  bonne  heure 
connaissance  de  l'arrangement  secrètement  conclu  entre  l'Angleterre  et  la  Turquie  ; 
il  ne  faut  pas  en  douter,  pas  plus  qu'il  n'y  a  lieu  de  douter  qu'ils  auront  mis  dans 
le  secret  M,  de  Bismarck,  vis-à-vis  duquel  le  comte  Andrassy  n'aurait  jamais 
osé  garder  le  silence  sur  un  sujet  de  pareille  importance  ;  et,  pendant  que  les 
Anglais,  qui  avaient  pris  Chypre,  trouvaient  tout  naturel  de  seconder  l'occupa- 
tion de  la  Bosnie  par  les  Autrichiens,  ceux-ci,  de  leur  côté,  devaient  évidemment 
redoubler  d'efforts  pour  ne  pas  sortir  du  Congrès  moins  avantageusement  que  les 
Anglais. 

M  Le  4  juillet,  un  télégramme  de  la  Porte  affirmait  aux  plénipotentiaires  otto- 
mans l'existence  d'une  convention  signée  entre  l'Angleterre  et  la  Turquie  au  sujet 
de  l'Asie  Mineure  et  de  Chypre.  Us  furent  on  ne  peut  plus  contrariés  de  n'avoir 
pas  connu  plus  tôt  un  fait  de  cette  importance  (seuls,  donc,  ils  n'étaient  pas  dans 
le  secret)  qui,  s'il  avait  été  connu  à  temps,  leur  eût  donné  le  droit  d'exercer  sur 
les  plénipotentiaires  britanniques  une  pression  beaucoup  plus  forte  que  cela  n'avait 
été  le  cas.  Le  7  juillet,  la  convention  était  ébruitée  et  probablement  publique  k 
Londres.  Immédiatement,  on  connut  le  fait  à  Berlin  et,  dès  ce  moment,  les  Autri- 
chiens, profitant  du  désarroi  causé  dans  les  rangs  de  ceux  qui  ne  la  connaissaient 
pas  d'avance  (c'est-à-dire  tout  le  monde,  sauf  l'Angleterre,  l'Allemagne  et  TAutriclie 
elle-même)  se  montrèrent  encore  plus  intraitables  dans  leurs  exigences.  •  {Souve- 
nirs inédiii.) 


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LE   CONGRÈS   DE    BERLIN.  o05 

tant  que  possible,  les  puissances  secondaires  ;  elle  défend  tou- 
jours la  tolérance  et  la  liberté  religieuses.  En  même  temps,  elle 
appuie  les  porteurs  de  Dette  ottomane.  La  France  est  une 
grande  exportatrice  de  principes  et  de  capitaux. 

Ce  sont  ses  plénipotentiaires  qui  soumettent  au  Congrès  un 
article  (devenu  article  LXII  du  traité)  assurant  à  tous  les  cultes 
la  liberté,  Tégalité  devant  les  tribunaux,  l'accession  aux  emplois, 
aux  honneurs,  etc.  Ces  mesures,  applicables  même  dans  les 
pays  détachés  de  l'Empire  ottoman  ou  obtenant  une  administra- 
tion autonome,  n'allèrent  pas  sans  difficulté,  notamment  pour 
les  israélites  de  Roumanie  et,  ici,  la  motion  françaisjB  se  heurta 
à  une  vive  opposition  des  plénipotentiaires  russes;  mais  l'Angle- 
terre était  entièrement  favorable  à  la  proposition,  qui  fut  soute- 
nue également  par  le  prince  de  Bismarck.  L'égalité  des  cultes 
devient,  pour  la  première  fois,  la  loi  contractuelle  de  l'Orient. 

C'est  la  France  également  qui  introduisit  au  Congrès  les  ré- 
clamations territoriales  de  la  Roumanie  et  de  la  Grèce.  La  lutte 
fut  ardente  autant  que  les  intérêts  étaient  complexes,  et  si  le 
Congrès  ne  ratifia  pas  entièrement  ses  initiatives,  il  en  tint 
compte,  puisqu'il  attribua  à  la  Roumanie  un  complément  de 
territoire,  de  Rassova  à  Silistrie,  ainsi  que  le  delta  du  Danube 
avec  l'Ile  des  Serpens;  de  même,  conformément  à  une  proposi- 
tion française,  il  accorda,  en  principe,  une  importante  rectifica- 
tion de  frontière  à  la  Grèce,  enÉpire  et  enThessalie(art.  XXIV), 
les  puissances  restant  médiatrices  entre  la  Turquie  et  la  Grèce, 
en  cas  de  difficulté.  La  France  proposa,  par  extension  de  l'ar- 
ticle XXII  du  traité  de  San-Stefano,  le  droit  de  protection  offi- 
cielle des  ambassades  sur  les  ecclésiastiques,  les  pèlerins  et  les 
moines  voyageant  dans  la  Turquie  d'Europe  et  la  Turquie 
d'Asie,  ainsi  que  sur  les  établissemens  religieux,  dans  les  Lieux- 
Saints  et  ailleurs  (art.  LXII). 

Ses  plénipotentiaires,  entrés  si  timidement  d'abord  et  avec 
tant  de  précautions,  s'étaient  sentis  peu  à  peu  raffermis  et 
portés  en  quelque  sorte  par  la  force  de  leur  situation.  On  se 
montrait  empressé  h  leur  égard  ;  on  enregistrait  leurs  moindres 
avis;  on  leur  confiait  les  besognes  délicates  de  médiation  et  de 
rédaction.  Et  personne  plus  que  le  prince  de  Bismarck  ne  veil- 
lait à  faciliter  et  à  ennoblir  leur  tâche.  Quel  changement!  C'est 
que  personne  mieux  que  le  prince  ne  comprenait  l'importance 
de  l'adhésion  de  la  France  à  l'œuvre  des  puissances  maîtresses 


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S06  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

du  Congrès.  Si  la  France  avait  fait  défaut  ou  avait  discuté,  son 
abstention  ou  ses  critiques  menaçaient  l'unanimité,  et  tout  était 
en  question. 

L'Italie  était  peu  satisfaite.  De  vagues  velléités  favorables  à 
la  Russie  qu'elle  avait  manifestées  au  début  (par  crainte  de 
l'influence  grandissante  de  l'Autriche-Hongrie  dans  la  zone 
adriatique)  ne  lui  avaient  pas  porté  bonbeur.  Sa  présence  avait 
été  pour  ainsi  dire  omise,  et  son  premier  plénipotentiaire,  le 
comte  Corti,  se  plaignit  d'avoir  été  trompé  par  le  prince  de 
Bismarck.  Celui-ci  voulait  probablement  faire  sentir  aux  Ita- 
liens l'intérêt  qu'ils  trouveraient  à  s'abriter  désormais  sous  l'aile 
de  l'Allemagne. 

^Quoi  qu'il  en  soit,  l'Italie,  seule,  ne  pouvait  agir;  mais  si 
son  bumeur  morose  se  fût  épanchée  dans  le  sein  de  la  France, 
si  toutes  deux,  réclamant,  devant  le  Congrès,  leur  rôle  de  puis- 
sances méditerranéennes  et  de  puissances  d'équilibre,  s'étaient 
placées  résolument  entre  les  deux  groupes,  la  Russie  eût  eu  le 
moyen  de  manœuvrer. 

L'avantage  qu'une  attitude,  à  la  fois  plus  souple  et  plus 
dégagée,  eût  assuré  à  la  France,  fut  pressenti  par  les  chefs  du 
Congrès.  Ils  prirent  les  devans,si  bien  qu'ils  firent,  d'eux-mêmes, 
à  cette  puissance,  une  situation  plus  belle  que  celle  même  sur  la- 
quelle paraissent  avoir  tablé  ses  représentans  et  son  gouvernement. 

C'est  ainsi,  qu'en  dépit  des  fameuses  «  réserves,  »  les  pléni- 
potentiaires français  furent  contraints,  en  quelque  sorte,  de 
saisir  une  occasion  qui  se  présentait  à  eux  de  faire  sanctionner 
par  le  Congrès  la  politique  traditionnelle  de  la  France  dans  les 
Lieux-Saints  et,  d'une  façon  générale,  ce  qu'on  est  convenu 
d'appeler  le  «  protectorat  catholique  »  en  Orient.  La  Haute 
Assemblée  reconnut,  à  ce  titre^  «  les  droits  acquis  à  la 
France,  »  c'est-à-dire  ime  autorité  précieuse  dans  toute  l'étendue 
de  l'empire  et  principalement  dans  ces  régions  si  importantes, 
la  Palestine  et  la  Syrie. 

Bientôt  une  autre  circonstance  s'offrit  oti  la  France  put 
encore  prendre  avantage.  Avec  la  portée  toujours  considérable 
des  initiatives  françaises  en  Europe,  elle  décida  de  l'orientation 
future  de  la  politique  européenne  :  c'est  à  partir  de  cette  heure, 
en  effet,  que  la  France  se  retourna  vers  ses  intérêts  méditerra- 
néens. De  nouveaux  horizons  s'ouvrirent;  les  puissances  sa 
précipitèrent  vers  «  l'expansion  coloniale.  » 


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LE  CONGRÈS    DE   BERLIN.  591 

Parmi  ces  silences  éloqueiis,  qui  sont  pour  ainsi  dire  la 
trame  secrète  du  Congrès  de  Berlin,  il  en  est  un  qui  ne  fut  pas 
rompu  une  seule  fois,  mais  dont  le  sujet  troubla  sans  cesse  les 
esprits.  On  n'en  parlait  jamais,  on  y  pensait  toujours.  Il  s'agis- 
sait de  rÉgypte. 

L'Egypte,  c'est,  par  excellence,  «  la  route  de  l'Inde.  »  Depuis 
Aboukir,  l'Angleterre  n'a  jamais  perdu  dé  vue  la  terre  des 
Pharaons.  Le  canal  de  Suez,  percé  de  la  main  de  M.  de  Lesseps, 
accrut  sa  vigilance.  Les  folies  financières  d'Ismaïl  donnèrent 
prise  à  son  contrôle.  L'achat  des  actions  du  canal  afficha  ses 
ambitions. 

La  situation  diplomatique  de  l'Egypte  était  assez  singulière. 
Appartenant  toujours  à  l'Empire  turc,  elle  réclamait,  depuis  le 
temps  de  Méhémet-Ali,  une  certaine  liberté  de  mouvement 
que  plusieurs  f)uissances,  et,  au  premier  rang,  la  France,  avaient 
admise  et  encouragée.  Elle  ne  suivait  plus  absolument  le  sort 
de  la  Turquie.  En  1877,  au  cours  des  négociations  qui  précé- 
dèrent la  guerre,  cette  situation  spéciale  s'était  compliquée 
encore.  L'Angleterre  avait  stipulé  que  l'Egypte  et  le  canal  de 
Suez  seraient  hors  de  l'atteinte  des  hostilités  et,  pourtant,  les 
troupes  du  khédive  avaient  vaillamment  combattu,  à  Plewna, 
dans  les  armées  ottomanes. 

Quand  l'heure  des  négociations  sonna  à  Berlin,  les  précau- 
tions prises  par  l'Angleterre  se  renforcèrent  des  «  réserves  » 
faites  par  1b  France.  L'Angleterre  avait  soustrait  l'Egypte  aux 
conséquences  de  la  guerre  ;  la  France  prétendait  la  soustraire 
aux  conséquences  de  la  paix.  L'Egypte  fut  nommément  dési- 
gnée dans  la  note  française  parmi  les  régions  dont  le  Congrès 
n'aurait  pas  à  s'occuper. 

C'est  une  question  de  savoir  s'il  n'eût  pas  été  plus  sage  de 
laisser  à  l'Europe,  qui  paraissait  vouloir  consolider  alors  ce  qui 
restait  de  l'Empire  turc,  la  possibilité  d'étendre  au  rivage  afri- 
cain les  garanties  qu'elle  prenait  si  solennellement  pour  les 
provinces  européennes  et  asiatiques.  Mais  la  politique  fran- 
çaise subissait  alors  des  influences  diverses. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  événemens  avaient  marché  ;  la  «  ques- 
tion d'Egypte  »  était  née  et  se  développait  en  même  temps  que 
la  question  d'Orient.  Peut-être  pourrait-on  dire  qu'elle  mûrit 
précisément  à  Plewna. 

La  crise  financière  s'était  accrue  des  dépenses  faites  pour 


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'---^pm 


508  REYUB  DES  DEUX  BfOIfDBS. 

mobiliser,  équiper  et  entretenir  les  30000  hommes  envoyés  en 
Macédoine.  Quelque  temps  auparavant,  dès  les  derniers  mois 
de  1875,  le  gouvernement  britannique  avait  fait  procéder  à  une 
enquête  sur  la  situation  des  fonds  égyptiens  et  il  avait  favorisé 
la  création,  par  l'intermédiaire  de  VAnglo-Egyptitm  Bank 
(février  1876),  d'une  banque  nationale  destinée  à  gérer  les 
affaires  du  khédive.  La  France  était  intervenue  au  nom  de  ses 
propres  créanciers.  Â  partir  de  ce  moment,  les  porteurs  de 
fonds,  les  bond-holders,  furent  les  instrumens  des  deux  poli- 
tiques en  Egypte  et  menèrent  le  train. 

La  France  fut  rapidement  distancée  :  en  mai  1876,  création 
de  la  Caisse  de  la  Dette  publique  sous  la  haute  surveillance  de 
commissaires  européens.  En  décembre  1876,  création  du  con-- 
trôle  à  deuxj  qui  fut  l'origine  du  condominium;  les  contrôleurs 
généraux  sont  l'un  anglais  et  l'autre  français  ;  ils  sont  chargés 
l'un  des  recettes,  l'autre  de  la  comptabilité  et  de  la  Dette  pu- 
blique ;  ils  assument,  en  un  mot,  toute  la  responsabilité  de  la 
gestion  financière  en  Egypte,  sans  toutefois  avoir  l'autorité  né- 
cessaire pour  arrêter  le  flux  des  dépenses. 

Après  la  guerre  de  Turquie,  la  caisse  étant  vide,  une  enquête 
nouvelle  est  ordonnée  par  décrets  khédiviaux  du  27  janvier  et 
du  30  mars  1878.  Une  commission  internationale,  dont  un  Fran- 
çais, M.  de  Lesseps,  avait  la  présidence  nominale,  et  un  Anglais, 
sir  Rivers  Wilson,  la  présidence  effective,  reçoit  les  pouvoirs 
les  plus  étendus. 

A  partir  de  ce  moment,  on  sent  la  main  anglaise,  plus  forte 
et  plus  pressante  que  jamais,  dans  les  affaires  égygtiennes.  Sur 
les  lieux,  les  choses  se  précipitent.  L'agent  français  'au  Caire 
écrit  : 

Je  me  rappelai  alors  toutes  les  phases  de  la  période  qui  venait  de  s'écou- 
ler et  toutes  les  offres  faites  si  témérairement  aux  Anglais,  par  le  khédive, 
d'un  gouverneur  général  ou  d'un  ministre  prépondérant.  Sans  doute,  ces 
propositions  avaient  été  déclinées  à  Londres,  comme  inopportunes  ou  pré- 
maturées, mais  elles  n'y  avaient  soulevé  ni  étonnement,  ni  indignation... 
Tous  CCS  symptômes  me  mettaient  dans,  une  singulière  défiance  à  l'égard 
de  nos  alliés.  Ce  n'était  pas  de  l'intérêt  des  créanciers  et  de  la  liquidation 
financière  qu'il  allait  désormais  être  question,  mais  du  sort  même  de 
l'Egypte  (i). 

(1)  Baron  des  Michels,  Souvenirs  de  carrière  (p.  181). 

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LE   CONGRÈS   DE   BERLIN.  509 

Et,  en  effet,  le  sort  de  l'Egypte  était;  en  cause.  Les  deux 
puissances  qui  se  trouvaient  face  à  face  sur  les  bords  du, Nil, 
étaient,  à  ce  moment  méme,^  représentées  au  Congrès  de  Berlin. 
Quelle  occasion  de  consolider,  d'innover  ou  de  marchander  ! 

L'Angleterre,  visiblement,  manœuvrait  pour  dégager  l'affaire 
d'Egypte  de  la  question  d'Orient  et  pour  la  tirer  à  part,  mais  à 
son  profit.  Elle  voulait  avoir  les  mains  libres, —  non  inactives. 
La  mer  et  ses  passages  forment  sa  préoccupation  constante.  Ainsi 
s'explique  son  attitude  si  prudente  en  ce  qui  concerne  la  Bulga- 
rie maritime,  en  ce  qui^concerne  les  Détroits,  en  ce  qui  concerne 
la  Grèce,  en  ce  qui  concerne  la  Turquie  elle-même  ;  elle  se  tait, 
négocie  à  la  muette.  Ainsi  s'explique  cette  surprenante  conven- 
tion de  Chypre  et  le  secret  secrétissime  gardé  sur  elle,  à  tel  point 
que,  on  l'a  vu,  les  plénipotentiaires  ottomans  h  Berlin  ne  la 
connaissaient  pas.  De  Chypre,  on  surveillerait  tous  ces  rivages. 

Mais,  pour  conclure,  on  ne  peut  se  passer  de  la  France  (que 
l'Italie  suivra  probablement)  ;  sans  la  France,  la  formidable  ma- 
chine opposée  à  la  Russie  ne  fonctionnera  pas.  Que  faire?  L'Egypte 
est  citée  nommément  dans  les  «  réserves  »  de  M.  Waddington  : 
impossible  de  prononcer  ce  nom...  Pourtant  on  en  parla. 

On  en  parla  dans  la  coulisse,  puisqu'il  était  écrit  que  les 
affaires  principales,  les  vraies  affaires  du  Congrès  seraient 
passées  par  prétention  devant  la  solennelle  assemblée. 

Le  7  juillet  1878,  —  cinq  jours  avant  la  fin  du  Congrès,  — 
lord  Salisbury  communiquait  à  M.  Waddington  la  convention 
relative  à  l'occupation  de  Chypre.  Le  coup  frappait  droit  au 
visage  la  France  et  l'Italie,  puissances  méditerranéennes. 
M.  Waddington  fut  à  la  fois  indigné  et  embarrassé.  Il  était  le 
plus  correct  et  le  plus  loyal  des  hommes  ;  il  s'était  réfugié  vo- 
lontiers dans  un  rôle  effacé,  consentant  toutefois  à  collaborer  à 
certaines  besognes  pénibles;  et  voilà  le  réveil  qu'on  lui  ména- 
geait !  Il  chercha  lord  Beaconsfield,  l'aborda  et  lui  parla  avec 
vigueur  :  la  France  n'avait  plus  qu'à  quitter  le  Congrès... 

Tout,  excepté  cela  !  Lord  Salisbury  ne  laisse  pas  tomber 
l'entretien.  Au  fond,  cette  surprise  ne  le  surprend  pas  :  il  était 
prêt.  L'heure  était  venue  d'examiner  les  questions  méditerra- 
néennes. Malgré  les  «  réserves  »  de  la  France,  on  mit  sur  le 
tapis  les  questions  litigieuses  entre  les  deux  puissances.  On 
parla  de  l'Egypte  d'abord  ;  on  parla  de  la  Syrie  et,  enfin,  pour 
se  donner  du  large,  le  ministre  anglais  jugea  opportun  de  glisser 


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SIO  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tout  à  coup,  dans  la  conversation,  le  mot  de  Tunisie.  «  Vous  m 
pouvez  pas  laisser  Carthage  aux  mains  des  barbares,  »  dit-il 
brusquement  à  M.  Waddington  (1). 

Sur  rÉgjrpte,  quoique  la  situation  de  la  France  tût  très 
forte,  ses  «  réserves  »  l'embarrassaient  et  prouvaient  son  em- 
beurras.  M.  Waddington  persévérait  .dans  le  système,  qui  avait 
été  celui  de  la  France  dès  les  temps  du  duc  Decazes  :  il  se  con- 
tenta de  déclarations  établissant  l'égalité  de  situation  et  d'in- 
fluence des  deux  puissances. 

En  ce  qui  concerne  le  Liban,  les  paroles  des  ministres  anglais 
furent  des  plus  nettes  ;  ils  reconnaissaient  les  droits  et  les  devoirs 
acquis  à  la  France  dans  cette  province  ;  «  l'Angleterre  n'y  por- 
terait aucun  préjudice.  » 

Mais,  pourquoi  la  Tunisie?  On  l'a  vu,  ce  fut  lord  Salisbury 
qui  fit  les  premières  ouvertures.  Il  disait  que  l'Angleterre  était 
résolue  à  n'opposer  aucun  obstacle  à  la  politique  française  dans 
ce  pays.  «  Faites  là-bas  ce  qui  vous  paraîtra  bon,  ajoutait-il.  Ce 
n'est  pas  notre  affaire.  »  En  somme,  il  invitait  la  France  à  cher- 
cher, de  ce  c6té,  des  compensations  qu'on  lui  eût  difficilement 
accordées  ailleurs.  C'était  jeter  le  lest  indispeiisable  :  et  cela 
suffit  pour  faire  apprécier  la  force  unique  de  la  France  à  Ber- 
lin. Ce  sacrifice  avait  été  évidemment  délibéré  dans  les  conseils 
de  la  Reine,  et  le  prince  de  Bismarck  avait  été  tenu  au  courant. 

Que  risquait-on  ?  On  s'assurait  le  concours  immédiat  de  la 
France,  —  concours  absolument  indispensable  et  sans  lequel 
on  ne  pouvait  boucler  le  Congrès,  —  en  échange  de  conces- 
sions à  longue  échéance,  peu  définies  et  qui,  même,  avaient 
l'avantage,  dans  les  conjonctures  présentes,  de  mettre  en  anta- 
gonisme les  deux  puissances  méditerranéennes,  la  France  et 
l'Italie.  La  diplomatie  britannique,  pour  un  gain  immédiat,  la 
prise  de  possession  de  Chypre,  offrait  .un  bénéfice  aléatoire,  oné- 
reux, peut-être  irréalisable  :  la  Tunisie. 

En  présence  de  cette  offre  ou,  si  Ton  veut,  de  cette  tentation, 
les  plénipotentiaires  français  hésitèrent.  La  France  était  payée 
pour  avoir  peur  des  aventures.  Ses  représentans  craignaient  de 
mettre  le  doigt  dans  un  engrenage  et  d'engager  la  politique  du 
pays  pour  longtemps. 

Après  mûre  réflexion,  MM.  Waddington,  de  Saint- Vallier  et 

(i)  S^utfenirs  inédits  de  M.  le  baron  de  Courcei  sur  l'affaire  de  Tanii. 


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LE   CONGRÈS   DE   BERLIN.  511 

Desprez  se  décidèrent  à  saisir  la  balle  au  bond;  ils  comprirent 
l'avantage  qu'il  y  avait  à  faire  ratifier,  en  séance  du  Congrès,  les 
diverses  propositions  émanant  de  lord  Salisbury,  pas  trop  fâché» 
apparemment  de  ne  pas  quitter  Berlin  sans  remporter,  eux  aussi, 
«  quelque  chose.  »  Ils  rédigèrent  donc  un  projet  de  motion  pour 
être  déposé  sur  la  table  du  Congrès  et  ils  l'envoyèrent  à  Paris 
par  un  des  secrétaires  de  la  mission  ;  ils  demandaient  l'appro- 
bation du  maréchal  de  Mac  Mahon  et  du  conseil  des  ministres. 

On  raconte  que  le  maréchal,  à  peine  les, yeux  jetés  sur  les 
documens,  se  mit  dans  une  violente  colère  :  «  Ils  veulent  nous 
f...  l'Italie  sur  le  dos,  maintenant!  se  serait-il  écrié.  Jamais  je  ne 
consentirai  ;  je  ne  veux  pas  qu'on  nous  jette  dans  une  nouvelle 
querelle,  je  ne  veux  pas,  entendez- vous  bien!...  »  La  scène  était 
si  vive  que  le  secrétaire,  porteur  du  message,  en  fut  tout;  inter- 
loqué, et  le  maréchal  dut  lui  expliquer  avec  bonté  que  ces 
paroles  ne  pouvaient  l'atteindre.  Le  conseil  des  ministres  opina 
dans  le  même  sens.  Les  plénipotentiaires  français,  avertis  par  lé 
télégraphe,  durent  donc  renoncer  à  leur  projet,  et  le  silence  fut 
gardé,  devant  le  Congrès,  sur  les  tractations  anglo-françaises,  au 
sujet  du  nouvel  équilibre  dans  la  Méditerranée  (1). 

Après  le  Congrès,  M.  Waddington,  de  retour  à  Paris,  eut-il 
plus  d'empire  sur  le  maréchal  et  sur  ses  collègues,  ou  bien 
crut-il  de  son  devoir  de  ne  pas  laisser  tomber  dans  l'oubli  les 
déclarations  si  importantes  qui  lui  avaient  été  faites? 


(i)  Les  renseignemens  sur  le  langage  et  l'attitude  du  maréchal  de  Mac  Mahon 
proTiennent  d'un  témoin  oculaire  et  digne  de  foi.  Ils  ont  été  contrôlés,  d'ailleurs, 
à  la  source  la  plus  sûre.  Cependant,  la  version  de  M.  de  Marcère  est  différente  : 
«  M.  de  Bismarck,  qui  exerçait  sa  profession  de  courtier,  écrit-il,  nous  fit  entendre 
que  nous  pourrions  nous  emparer  de  la  Tunisie  sans  qu'il  eût  rien  à  y  redire... 
La  question  se  posa  au  conseil  de  savoir  si  nous  ne  devions  pas  profiter  de  cette 
sorte  d'ouverture.  Quelques-uns  d'entre  nous  rappelaient  l'adage  :  Timeo  Danaas 
et  dona  ferentes.  Quant  à  moi,  je  n'éprouvais  pas  ce  scrupule.  Je  pensais  depuis 
longtemps,  et  le  général  Ghanzy  m'avait  confirmé  dans  l'opinion  que  la  posses- 
sion de  la  Tunisie  était  indispensable  à  la  sécurité  de  notre  colonie  d'Afrique.  Le 
maréchal  de  Mac  Mahon  partageait  cet  avis.  Il  était  très  résolu  et  aurait  volon- 
tiers engagé  l'affaire,  dont  le  succès  assuré  souriait  à  son  patriotisme  et  aurait 
]eté  un  reflet  de  gloire  sur  sa  présidence.  Le  conseil  des  ministres  ne  jugea  pas 
qu'il  y  eût  lieu,  pour  le  moment,  de  donner  suite  à  cette  affaire...  »  Dans  la  dis- 
enssion  du  budget  de  1819,  au  Sénat,  M.  Waddington  prononça  une  phrase  célèbre, 
félicitant  la  France  d'avoir  été  à  Berlin  >  libre  d'engagemens,  d'en  être  revenue 
libre  d'engagemens  et  d'être  restée  libre  d'engagemens  !  »  C'est  ce  qu'on  a  appelé 
la  «  politique  des  mains  nettes.  »  Il  y  a  eu  quelque  incertitude  dans  tout  cela 
jusqu'au  jour  où  la  France,  engagée  avec  MM.  Barthélémy  Saint-HUaire  et  Jules 
Ferry,  se  déoide  et  agit. 


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"^"^ffi 


512  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Dès  le  21  juillet,  il  écrivit  au  marqpis  d'Harcourt  une  pre- 
mière lettre  destinée  à  être  communiquée  à  lord  Salisbury  et 
qui  rappelait  d'abord  l'entente  intervenue  sur  l'affaire  d'Egypte 
et  sur  la  question  du  Liban.  Il  visait  les  conversations  qui 
avaient  eu  lieu  à  Berlin,  et  il  ajoutait  : 

Nous  désirons,  en  conséquence,  être  assurés  que,  dans  Tavenir  comme 
actuellement,  nos  deux  gouvernemens  agiront  de  concert  en  vue  de  conser- 
ver intacts  par  une  politique  amicale,  fpndée  sur  un  respect  juste  et  réci- 
proque, leurs  intérêts  respectifs  dans  la  vallée  du  Nil.  Telles  sont  les  condi- 
tions sans  lesquelles  il  me  paraîtrait  impossible  de  garantir  la  continuation 
des  relations  cordiales  et  franches  entre  la  France  et  TAngleterre.  Lord 
Salisbury  a  admis  les  droits  et  les  devoirs  que  nous  tirons  de  la  situation 
acquise  par  nous  dans  le  Liban  et  il  m'a  déclaré  qu'aucun  acte  du  gouverne- 
ment anglais  n'y  porterait  préjudice.  Ses  paroles  n'ont  pas  été  moins  explicites 
en  ce  qmi  concerne  l'Egypte.  Il  m'a  déclarer  adhérer  entièrement  aux  idées 
que  je  lui  ai  exprimées  quant  à  la  part  qui  y  dans  l'avenir,  écherrait  à  nos  deux 
pays  en  cette  région.  Je  puis  ajouter  que  lord  Beaconsfield,  en  plusieurs 
conversations  y  a  adopté  les  mômes  vues  et  a  tenu  le  même  langage. 

La  communication  fut  faite  au  marquis  de  Salisbury,  à 
Londres,  le  22  juillet,  et  il  répondit,  le  7  août  1878: 

Je  renouvelle  très  volontiers  ces  assurances  de  la  part  du  gouvernement 
britannique.  Le  langage  que  j'ai  employé  est  exactement  reproduit  dans  la 
dépêche  de  M.  Waddington,  quoique  je  ne  puisse  répondre  de  toutes  les 
expressions. 

Ce  fut  ensuite  le  tour  de  la  Tunisie.  Le  26  juillet,  M.  Wad- 
dington écrit  à  l'ambassadeur  de  France  à  Londres  : 

Notre  attention  (celle  de  lord  Salisbury  et  celle  de  M.  Waddington]  s'est 
portée  sur  la  régence  do  Tunis.  Lord  Salisbury,  venant  spontanément  au- 
devant  des  sentimens  qu'il  nous  supposait,  donna  à  entendre,  de  la  manière  la 
plus  amicale  et  dans  les  termes  les  plus  explicites,  que  l'Angleterre  était 
résolue  à  n'opposer  aucun  obstacle  à  notre  politique  dans  ce  pays.  D'après 
lui,  ce  serait  à  nous  à  régler  à  notre  convenance  la  nature  de  nos  relations 
avec  le  bey  et  à  les  étendre  si  nous  voulions;  le  gouvernement  de  la  Reine 
acceptait  d*avance  toutes  les  conséquences  que  le  développement  naturel  de  notre 
politique  pouvait  avoir  sur  la  destinée  définitive  de  la  Tunisie:  —  «  Faites  de 
Tunis  ce  qui  vous  paraîtra  bon,  dit  Sa  Seigneurie;  l'Angleterre  ne  vous  fera 
pas  d'opposition  et  respectera  vos  décisions.  »  A  Berlin,  le  comte  Beaconsfield 
me  confirma  ce  langage;  et  nous  ne.  pouvons  en  conséquence  douter  de 
l'accord  complet  des  vues  des  deux  membres  du  gouvernement  britannique 
en  ce  qui  concerne  cette  question. 


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LE   CONGRÈS   DE   BERUN.  513 

A  cette  dépêche,  lord  Salisbury  répondit  également  le  7  août, 
liant  ainsi  les  deux  négociations,  dans  les  termes  suivans  : 

Le  sujet  auquel  se  réfère  M.  Waddington  fut  traité  p/ws  cCune  fois^  dans 
les  conyersationstrès  satisfaisantes  que  j'eus  avec  lui  à  Berlin...  Le  gouver- 
nement de  Sa  Majesté  a  témoigné  sa  très  vive  satisfaction  du  succès  des 
expériences  tentées  par  la  France  en  Algérie  et  de  la  grande  œuvre  de  civi- 
lisation qu'elle  accomplit  en  ce  pays.  Elle  n'a  jamais  méconnu  que  la  pré- 
sence de  la  France  sur  cette  côte,  soutenue  comme  elle  l'est  par  des  forces 
militaires  imposantes,  doit  avoir  potir  effet  de  lui  donner,  quand  elle  le 
jugera  convenable,  le  pouvoir  d'exercer  une  pression  avec  une  force  déci- 
sive sur  le  gouvernement  de  la  Tunisie.  C'est  un  résultat  que  le  gouverne- 
ment britannique  a  depuis  longtemps  reconnu  comme  inévitable  et  -qu'il  a 
accepté  sans  répugnance. 

L'Angleterre  n'a  pas  en  cette  région  d'intérêts  spéciaux  qui  puissent 
l'amener  à  voir  avec  appréhension  ou  avec  défiance  légitime  l'influence  et 
l'expansion  de  la  France.  En  ce  qui  concerne  son  événement  qui  peut  être 
éloigné,  je  dirai  donc  seulement  qu'il  n'altérera  pas  l'attitude  de  l'Angle- 
terre. Elle  continuera  de  reconnaître,  comme  elle  fait  maintenant,  les  résul- 
tats naturels  du  voisinage  d'un  pays  puissant  et  civilisé  comme  la  France, 
et  n'a  pas  à  formuler  de  contre-réclamation... 

Le  Congrès  de  Berlin  termina  ses  travaux  le  13  juillet. 
Le  16  juillet,  quand  lord  Beaconsfield  rentra  à  Londres,  il  fut 
accueilli,  sur  le  trajet  de  la  gare  de  Charing-Cross  à  Downing 
Street,  par  Tenthousiasme  et  les  acclamations  délirantes  de  la 
foule.  Il  dut  se  mettre  au  balcon,  d'où  il  lança  le  fameux  cri  : 
«  Nous  rapportons  la  paix  avec  Thonneur!  »  Ce  fut,  en  effet,  un 
grand  jour  pour  ce  peuple  qui  vit  resplendir,  sur  le  ciel  déchiré 
de  l'Europe,  Tastre  britannique  à  son  apogée. 

Le  prince  Gortschakoff,  soufiFrant  et  qui  n'avait  pu  assister  au 
dîner  de  clôture  du  Congrès,  fut  reçu  avec  bienveillance  par 
l'empereur  Alexandre  II,  à  Tsarskoié-Sélo,  et  la  cour  célébra, 
avec  un  empressement  officiel,  Tanniversaire  de  ses  quatre- 
vingts  ans.  La  lampe  baissait,  prête  à  s'éteindre. 

La  France  se  porta,  avec  son  humeur  légère,  aux  dernières 
fêtes  de  TExposition,  non,  toutefois,  sans  se  préparer  aux  per- 
spectives nouvelles  de  cet  avenir  colonial  que  le  Congrès  avait 
ouvert  devant  elle  (1). 

(1)  Voyez,  dans  le  Recueil  des  Discours  de  Gambelta,  une  «  opinion  »  de  l'homme 
d'État  français  sur  le  Congrès  de  Berlin,  parue  dans  le  Times,  On  peut  la  résumer 
en  quelques  mots  :  fin  de  la  désunion  des  puissances  en  Europe  ;  fin  de  la  triple 
alliance  de  i873;  rapprochement  de  la  France  et  de  l'Angleterre;  «  une  alliance 
franco-russe  reposant  sur  l'arbitraire  n'est  pas  possible...  La  France  ne  songe  à 

TOME  iLVii.   —  4908.  33 


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illp 


814  RSVUB  DBS  DEUX  KOIIDBS. 

Le  prince  de  Bismarck  s'en  alla  tranquillement  prendre  less 
eaux  à  Kissingen. 

L'Allemagne  y  sous  sa  direction,  avait  achevé  la  grande 
manœuvre  commencée  à  Duppei,  poursuivie  à  Sadowa  et  à 
Sedan  :  cette  fois,  c'est  la  Russie  qu'elle  a  battue,  et  sans  coup 
férir.  Après  avoir  rompu  les  digues  à  TOuest,  elle  déborde  vers 
FEst  et  vers  le  Sud  ;  elle  jette  rAutricherHongrie  sur  le  Danube, 
et  refoule  les  Slaves  vers  les  steppes  de  l'Asie. 

L'Angleterre,  à  la  faveur  d'un  tel  bouleversement,  s'est  glissée 
par  le. corridor  méditerranéen  et  a  contourné  les  terres  méridio- 
nales oii  elle  cherche  à  mettre  le  pied. 

Ainsi,  l'Europe  se  sent  à  la  fois  resserrée  et  comprimée  au 
centre  et  à  la  circonférence.  Elle  a  besoin  d'espace  et  d'air;  elle 
étouffe. 

Or,  précisément,  à  Berlin,  des  mots  fatidiques  ont  été  pro- 
noncés :  Asie  Mineure,  Chypre,  Egypte,  Tunisie.  Ce  sont  les  pays 
du  rêve.  La  porte  d'or  s'est  ouverte;  les  imaginations  sont  à 
l'essor.  Si  l'Europe  est  trop  petite,  eh  bien  1  il  y  a  l'univers. 

La  politique  européenne  s'incline  devant  la  prépondérance 
allemande;  les  autres  puissances  n'ont  qu'à  chercher  au  loin 
leur»  compensations  :  une  nouvelle  époque  commence,  celle  de 
la  politique  mondiale. 

Gabriel  Hakotjlux. 


rien  qui  poisse  rendre  ces  alliances  nécessaires  ou  désirables.  »  U  faut  interjiréter 
cum  grano  salis»  Aa  moment  où  Ton  abordait  la  politique  coloniale,  il  faUait  mé- 
nager l'Angleterre  et  ce  n'était  pas  le  Times  qae  Ton  eût  pris  pour  confident  d'un 
rapprochement  franco-russe.  On  en  pariait,  —  pour  le  nier,  il  est  n^  —  mais 

c'était  déjà  beaucoup. 


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LE   FLAMBEAU 


fBOISZllXB   PABTIB  (1) 
LIE   SAINT    DB    LA   FAMILLB 


IX 

Le  Père  Amelin  rentrait  à  midi,  exténué  de  ses  courses  ma- 
tinales ;  bien  qu'on  lui  eût  annoncé  que  le  déjeuner  était  servi, 
il  reàta  dans  sa  chambre  uji  long  moment  à  subir  les  spasmes 
d'une  quinte  de  toux  si  violente  que  Marie,  l'écoutant  à  travers 
les  murailles,  en  fut  douloureusement  impressionnée;  mais  les 
femmes  recueillent  le  bénéfice  de  leur  empressement,  et  souvent 
elles  apaisent  leurs  inquiétudes  rien  qu'à  soigner  les  patiens  qui 
leur  sont  chers.  Marie  se  sentit  rassérénée  dès  que  le  Père  Ame- 
lin eut  consenti  à  mêler  k  son  vin  de  l'eau  chaude  et  du  sucre. 

—  Oh  !  je  me  laisse  gâter,  choyer,  c'en  est  honteux  !  disait-il, 
un  sourire  éclairant  ses  pâles  lèvres  violettes;  n'importe!  notre 
père  saint  Ignace  a  voulu  que,  chez  nous,  les  malades  fussent 
traités  en  douceur,  quitte,  une  fois  la  guérison  obtenue,  à 
demander  rigoureusement  compte,  k  la  générosité  de  leurs 
âmes,  de  ce  qu'on  aurait  généreusement  accordé  à  la  misère  de 
leurs  corps...  Âh  !  ce  pauvre  corps  I  quelle  tristesse  qu'il  faille 
si  souvent  composer  avec  lui  I  Mes  affaires  terminées  à  Paris,  je 
devrais  être  dans  quelques  jours  sur  le  chemin  de  Rome,  et... 

Gomme  Marie  se  récriait,  il  secoua  la  tête. 

(i)  Voyex  la  Retmit  des  i*'  et  15  septembre. 


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516  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

—  Oh!  naturellement,  j'attendrai  le  retour  de  mes  forces, 
mais  un  ouvrage  de  cette  importance  ne  saurait  être  mis  sous 
presse  sans  qu'on  Tait  fait  soupeser  là-bas...  Quand  on  touctie  à 
Taxe  même  du  monde  religieux... 

Le  Jésuite,  auquel  le  domestique  présentait  un  plat,  parut  se 
faire  violence  pour  s'arracher  à  de»  considérations  austères  qu'il 
n'adressait  pas  d'ailleurs  délibérément  aux  oreilles  de  Marie  ;  il 
émit  l'espoir  souriant  qu'il  la  retrouverait  le  mois  prochain  à 
Rome,  car  elle  lui  paraissait  très  capable  d  entraîner  là,  et  au 
bout  du  monde,  un  fiancé  aussi  épris  que  M.  Laurières. 

—  Ah  !  nous  allons  causer,  ton  monsieur  le  député  et  moi... 
et  je  suis  bien  sûr  que  nous  nous  entendrons,  surtout  parce  qu'à 
l'inverse  de  ses  collègues,  nous  ferons  le  moins  de  bruit  pos- 
sible, nous  deux...  Si  je  le  mets  ainsi  à  part,  c'est  que  ce  jeune 
homme  m'a  paru  vraiment  plein  de  distinction,  Marie. 

Sur  cet  éloge  assez  vague  du  fiancé,  il  laissa  Marie  un  peu 
surprise,  presque  déçue  ;  bien  que  se  rendant  compte,  au  fond, 
que  Jean  Laurières  n'était  pas,  pour  l'ensemble  de  la  société,  un 
aussi  grand  personnage  qu'à  ses  propres  yeux,  elle  pensa  que  le 
Père  Âmelin  le  regardait  à  travers  des  verres  amoindri ssans. 
Mais  le  brillant  député  saurait,  aux  premiers  mots,  ce  soir,  se 
donner  devant  lui  ses  véritables  proportions... 

Le  Jésuite  était  sorti  ;  cédant  à  l'invincible  répugnance 
qu'éprouvent  tant  d'ecclésiastiques  à  se  mêler  à  la  foule  dans 
les  omnibus,  il  s'était  mis  en  marche  à  une  allure  qui  seule 
aurait  justifié  en  lui  le  titre  de  grenadiers  du  Pape  que  donnait 
Joseph  de  Maistre  aux  fils  de  Loyola  ;  mais  à  peine  atteignait-il 
le  Pont-Royal  que  ses  forces  le  trahirent;  il  dut  faire  signe  à  un 
cocher  de  fiacre...  Rendu  à  sa  destination,  l'ancienne  École  de 
Médecine,  ce  lui  fut  encore  une  fatigue  extrême  de  se  hisser,  par 
l'étroit  escalier  du  musée  Dupuytren,  jusqu'au  long  couloir 
tapissé  de  crânes  humains  qui  mène  à  la  salle  affectée  aux 
séances  de  la  Société  d'anthropologie. 

Grâce  à  saponctualité  de  moine,  arrivant  un  des'premiers au- 
diteurs, il  put  échanger  quelques  paroles  avec  le  conférentsier. 
C'était  un  commandant  d'infanterie  de  marine,  très  intéressé  par 
l'ethnographie,  et  qui  connaissait  à  fond  les  nombreuses  races 
annamites  parmi  lesquelles  il  avait  fait  un  séjour  d'une  dizaine 
d  années.  Le  Père  Amelin,  dont  il  fut  l'élève,  l'avait  retrouvé  à 
Hanoï,  et,  par  un  curieux  hasard,  le  rencontrant  de  nouvieau 


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LE   FLAMBEAU.  517 

Tavant-veille  dans  le  train  entre  Marseille  et  Dijon,  recevait  de 
lui  l'invitation  de  venir  l'entendre. 

Le  commandant  dressait  au  tableau  noir  des  listes  de  tribus, 
avec  leur  signalement  respectif.  De  taille  menue,  brun  et  tout 
jeune,  il  avait  le  geste  en  même  temps  alerte  et  réfléchi.  Plu- 
sieurs fois  il  dut  descendre  de  Testrade  pour  accueillir  des  offi- 
ciers supérieurs,  colonels  et  généraux,  qui  avaient  eu  des 
commandemens  au  Tonkin,  et  quelques  savans  spécialisés 
comme  lui.  Enfin,  il  remonta  définitivement  sur  l'estrade  et 
prit  en  main  la  baguette  qui  prolonge  l'index  sur  les  détails  des 
projections. 

Le  Père  Âmelin,  qui  retournait  alors  à  sa  place  dont  il  s'était 
éloigné  pour  causer  avec  le  général  Brunoy,  laissa  tomber  son 
regard  sur  la  petite  foule  suffisant  à  faire  salle  comble,  et 
aussitôt  ses  sourcils  se  froncèrent  en  une  sorte  de  courroux 
chagrin.  L'impression  que  traduisait  ce  changement  de  physio- 
nomie était  causée  en  lui  par  la  vue  d'un  homme  dont  la  pré- 
sence, autrefois,  n'ôtait  pas  un  sourire  à  ses  lèvres...  Assis  à  Tune 
des  longues  tables  qui  donnent  à  la  pièce  l'aspect  d'une  salle 
d'école,  dominant  ses  voisins  de  sa  petite  tête  sèche  à  crinière 
blanche,  Ganuzat,  les  yeux  ronds  de  surprise,  dévisageait  son 
ancien  camarade,  et  uû  creux  de  sarcasme  se  formait  déjà  aux 
commissures  de  sa  large  bouche. 

Après  un  bref  exorde  pour  combattre  l'erreur  générale  qui 
attribue  une  souche  commune  à  toutes  les  peuplades  annamites, 
le  commandant  faisait  intervenir  les  projections  d'individus  et 
de  groupes,  afin  de  rendre  sensibles,  en  même  temps  que  les 
différences  physiques,  le  degré  d'intellectualité  et  de  culture, 
principalement  par  l'étude  des  costumes  brodés  de  contes  et-de 
légendes.  Il  ne  méconnaissait  pas  d'ailleurs  les  grands  caractères 
généraux  communs  à  tous  les  Asiatiques  de  l'Extrême-Orient, 
signalait,  par  exemple,  leur  inaptitude  à  s'élever  aux  conceptions 
mystiques  :  —  On  les  voit  toujours  réduisant  au  simple  ani- 
misme les  religions  qu'on  leur  prêche  successivement;  Boudha 
et  Confucius  ne  restent  connus  que  d'une  élite.  Avec  l'animisme 
du  haut  en  bas,  on  professe  le  sinthoïsme,  religion  de  la  famille, 
dont  ridée  reçoit  là-bas  un  sens  extensif  que  ne  connurent 
jamais  nos  plus  orgueilleuses  aristocraties  occidentales.  Les 
ancêtres  constituent  la  formidable  réalité  de  la  famille.  Ils  sont  là, 
perpétuellement  retenus,  à  leur  rang,  dans  l'ombre  de  l'huma* 


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318  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

nité,  par  le  culte  de  crainte  et  de  vénération  que  leurs  deBcen 
dans  leur  doivent  et  leur  rendent.  Chaque  génération  compte 
ainsi  sur  l'autre  pour  se  prolonger  au  delà  du  tombeau  :  c'est 
pourquoi,  à  part  l'originaire  inaptitude  au  mysticisme,  ce 
tenace  désir  d'une  postérité  pieuse  est  le  grand  obstacle  à  la 
diffusion,  parmi  les  races  jaunes,  du  christianisme  qui  interdit 
la  polygamie.  Si,  en  effet,  Tépouse  unique  se  trouve  être  stérile, 
c'est  Tabolition  du  culte  domestique  et,  partant,  la  dissolution 
finale  de  la  famille... 

Le  conférencier  notait  la  passivité  presque  totale  imposée; 
de  ce  fait,  aux  missionnaires,  qui  doivent  se  contenter  d'élerver, 
dans  le  christianisme,  les  enfans  dont  là  misère  met  entre  leurs 
mains  le  sort  spirituel  et  temporel. 

Si,  à  cause  des  projections  incessante,  le  conférmcièr  n'eAt 
parlé  dans  la  pénombre,  peut-être  ses  yeux  tombant  sur  le 
Père  Ameliti,  la  compassion  eût-elle  interrompu  son  discours. 
Accoudé  sur  l'étroite  table  devant  lui,  ses  mains  de  cire  voilées 
à  demi  par  la  barbe  soutenant  son  menton,  le  Jésuite  avait  la 
figure  tragiquement  contractée  d'un  de  ces  patiens  que  l'on  voit 
sur  d'anciennes  images,  tenaillés  par  le  bourreau.  De  temps  à 
autre,  il  inclinait  imperceptiblement  la  tête  comme  pour  dire  : 
—  Je  m'attendais  à  ce  coup...  et  à  celui-ci...  et  à  celui-là. 
^  Mais  la  lumière  fut  rendue  à  la  salle.  Lé  Père  Amelin  passa 
vivement  la  main  sur  son  front  et  sur  son  visage  comme  pour 
en  effacer  des  hiéroglyphes  trop  facilement  déchiffrables...  puis, 
du  geste  de, cette  main,  il  envoya  au  conférencier, déjà  entouré 
de  ses  chefs  et  de  ses  camarades,  un  salut  par  lequel  il  s'excu- 
sait de  ne  pouvoir  rester  pour  le  féliciter  à  son  tour,  et,  sans 
regarder  aucun  des  auditeurs  quittant  aussi  leurs  chaises,  il  se 
dirigea  rapidement  vers  la  sortie;  seuls  quelques  jeunes  gens 
le  précédaient  le  long  de  la  galerie  des  crânes. 

L'un  d'eux,  ancien  élève  de  la  rue  des  Postes,  le  reconnut 
en  se  retournant  pour  parler  à  un  ami,  sur  les  marches  du  porche. 
11  voulut  lui  exprimer  sa  surprise,  sa  joie  ;  lé  Père  se  déroba 
presque  aussitôt. 

—  Nous  nous  re verrons,  cher  enfant. 

Et  il  s'efforçait  de  retrouver  ce  sourire  de  soldat  sûr  de  la 
victoire  par  lequel  les  Jésuites  entraînent  leurs  disciples.  A  ce 
moment,  on  lui  frappa  sur  l'épaule,  et  la  voix  nasillarde  et 
rëche  de  Canuzat  lui  criait  dans  l'oreille  : 


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,    LE   FLAMBEAU.  519 

—  Amelin?  j'aurais  pourtant  juré  que  tu  m'avais  reconnu 
là-haut! 

Par  le  geste  instinctif  d'un,e  vieille  habitude,  il  cherchait  la 
main  de  son  ancien  camarade.  Mais  le  Père  laissa  cette  main 
soutenir  le  port^euille  que  son  bras  serrait  à  son  côté  ;  et,  levant 
ses  yeux  brûlés  d'une  si  étrange  fièvre,  il  dit  la  voix  morne 
et  amère: 

—  Je  t'ai  bien  reconnu,  Ganuzat;  seulement,  j'ai  le  chagrin 
de  te  le  dire,  désormais,  je  dois  ne  plus  te  connaître. 

A  cette  réponse,  la  couperose  du  sénateur  parut  s'enflammer 
aux  étincelles  de  ses  yeux. 

—  Tu  dois  désormais  ne  plus  me  reconnaître?...  s'écria-t-il^ 
rageur:  allons!  très  bien!  Peux-tu  seulement  me  dire,  s'il  te 
plaît, d'où  te  vient  ce  nouveau  mot  d'ordre? 

—  Et  toi?  as-tu  vraiment  besoin  de  me  le  demander?  Som- 
mes-nous des  compagnons  d'armes  dans  la  guerre  affreuse  qui 
est  faite  au  Christ  et  à  son  Église? 

—  La  belle  raison  de  nous  tourner  le  dos!  Est-ce  qu'elle  ne 
battait  pas  son  plein,  la  guerre  à  l'Église?  est-ce  que  tu  ne  t'en 
disais  pas  déjà  une  victime,  il  y  a  trois  ans?  et  loin  de  me  re- 
fuser ta  main,  tu  t'en  servais  môme  pour  m'infliger  ta  bénédic- 
tion !  à  moi  que  tu  accusais  de  Renvoyer  en  exil  ! 

Le  Père  Amelin  haussa  les  épaules  et,  véhément  : 

—  L'exil?  que  vaudrait  un  Jésuite  qui  n'y  serait  pas  résigné 
dès  son  entrée  au  noviciat  ?  quel  est  le  gouvernement  qui  a 
épargné  à  la  Compagnie  les  tribulations,  les  persécutions?... 
Seulement,  nous  ne  nous  y  trompons  pas,  hélas!  méconnaître 
les  services  que  rend  un  corps  d'armée  n'est  rien  auprès  de  dé- 
truire, de  vouloir  détruire  l'armée  -entière  d'une  cause  sacrée 
entre  toutes.  Hier,  vous  avez  mis  la  main  sur  les  objets  du 
culte,  demain  vous  la  lùettrez  sur  l'épaule  du  curé  pour  le  chas- 
ser de  son  église  :  oui,  ta  main  a  fait  et  veut  faire  cela!  et  tu 
veux  que  moi,  prêtre,  je  serre  encore  amicalement  cettp  main  qui 
a  signé,  qui  a  voulu  signer  ainsi  la  définitive  mort  du  Christ  ! 
Mais  ne  le  comprends-tu  pas?  te  parler  en  public,  c'est  déjà  causer 
un  scandale...  Adieu  donc,  Canuzat! 

Les  derniers  auditeurs  sortant  de  la  conférence  regardaient  en 
effet,  au  passage,  non  sans  quelque  surprise,  le  groupe  du 
Jésuite  et  du  sénateur,  celui-ci  très  connu.  Mais,  de  sa  grande 
main  osseuse,  il  empoignait  le  bras  de  son  ancien  camarade,  et 


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820  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  retenait  dans  la  cour  du  vieux  monument  pour  lui  ricane, 
presque  dans  l'oreille  : 

—  Ce  n*est  donc  pas  un  scandale  cpie  de  donner  ta  dévote 
nièce  à  Laurières,  mon  successeur  à  la  Chambre,  celui  qui  veut 
remettre  le  clergé  sur  la  paille  de  Bethléem?...  cju  bien  as-tu  déjà 
réussi  à  le  tirer  dans  votre  camp?  car  vous  y  employez  tous  les 
moyens  possibles!...  Je  le  disais  bien  à  Laurières  que  tu  ne 
craindrais  pas  de  faire  le  voyage  pour  lui  appliquer  la  bénédic- 
tion nuptiale...  un  jeune  homme,  même  un  futur  ministre...  on 
a  barre  sur  lui...  ça  veut  une  femme,  une  dot...  on  n'a  qu'à  lui 
dire  :  «  Pas  de  conversion,  pas  de  mariage I...  »  le  chantage  de 
^Inquisition,  quoi!...  S'il  y  a  du  scandale  pour  le  public  à  voir 
le  vieux  Rouge  frôler  ta  soutane,  tes  manœuvres  de  Jésuite  sont 
bien  un  autre  scandale  pour  le  vieux  Rouge,  qui  t'avait  connu 
avant  ton  noviciat  de  tartuferies...  et  maintenant,  adieu  conmie 
tu  le  désires,  Âmelinl... 

Aux  premiers  mots  de  cette  réplique,  le  Père  Am.elin  avait 
tressailli,  glacé  de  stupeur,  puis  la  sainte  colère  enQamma  ses 
yeux  d'or  sombre...  Et,  comme  maintenant  le  sénateur  se  déta- 
chait de  lui,  semblait  mettre  une  hâte  de  mépris  à  le  fuir,  lui, 
à  son  tour,  l'arrêta  du  geste,  et,  s'exprimant  par  saccaHes  : 

—  Que  le  scandale  ne  demeure  pas  dans  ton  esprit. ..  Écoute  : 
arrivé  d'hier,  sans  rien  savoir  du  mariage  que  tu  réprouves,...  on 
m'a  présenté  ce  jeune  homme;  je  l'ai  vu  cinq  minutes  à  peine, 
nous  devions  causer  tout  à  l'heure...  S'il  est  ce  que  tu  m'as  dit, 
retiens  la  parole  que  je  t'en  donne  !  ma  nièce  ne  sera  jamais  sa 
femme...  de  par  mon  consentement,  du  moins! 

Le  Jésuite  fit  rapidement  deux  ou  trois  pas  pour  sortir  de  la 
cour,  mais  un  accès  de  toux,  plus  violent  que  tous  les  autres,  le 
força  de  s'arrêter;  il  se  soutint  contre  le  pilier  gauche  du  por- 
tail. Canuzat,  qui  sortait  aussi  et  allait  tourner  à  droite,  s'arrêta, 
le  regarda,  et  rabattit  son  chapeau  sur  ses  petits  yeux,  dont  les 
étincelles  crépitantes  se  noyaient  dans  un  vague  attendrisse- 
ment, et  il  remarqua,  la  voix  bourrue  : 

—  Malade  comme  tu  Tes...  te  lancer,  en  arrivant,  au  galop 
à  travers  Paris!... 

—  Je  ne  suis  pas  malade..,  un  rhume...  changement  de 
climat,...  répondit  le  Jésuite  entre  deux  spasmes. 

Canuzat  haussa  les  épaules,  mais,  sans  autre  observation^  lui 
proposa  de  faire  avancer  une  voiture. 


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'^vç 


LE   FLAMBEAU.  521 

—  Non,  merci,  je  vais  tout  près-. 

—  Et  il  s'arracha  du  pilier,  se  mit  à  marcher  avec  lenteur 
vers  le  carrefour  de  TOdéon;  puis,  là,  sa  volonté  Taiguillonnant, 
il  remonta  dlun  pas  presque  rapide  la  rue  Saint-Sulpice  jus- 
qu'à l'église,  dans  laquelle  il  pénétra  par  la  petite  porte  du 
chevet, 

Il  demeura  dans  Tombre  de  Tabside,  aux  abords  de  la  cha- 
pelle où  Ton  garde  la  «  réserve.  »  Au-dessus  de  Tautel  sur- 
monté dfun  attique,  un  jour,  ménagé  derrière  les  colonnes, 
montrait,  tout  au  fond,  une  Immaculée  de  pierre  grise,  portant 
son  fils  dans  ses  bras,  et  qui  écrasait,  avec  Tair  charmant  de  ne 
pas  vouloir  lui  faire  trop  de  mal,  la  tète  du  serpent  appliquée 
sur  la  boule  du  monde,  roulant  parmi  les  nuages  de  stuc  cen- 
dreux. Tout  le  sentiment  catholique,  — -  tout  le  sentiment  latin 
aussi,  —  était  là  représenté  :  la  mère  que  les  fils  chérissent,  le 
fils  que  les  mères  adorent. 

Une  douzaine  de  chaises  environ  étaient  occupées  par  des 
femmes  de  conditions  différentes,  mais  plutôt  modestes.  Deux 
d'entre  elles,  agenouillées  sur  des  prie-Dieu  de  velours,  tout 
contre  la  balustrade  du  petit  sanctuaire,  priaient  chacune  à  côté 
dun  haut  chandelier  dont  la  lumière  symbolisait  leurs  âmes 
d'adorantes  :  c'étaient  deux  dames  de  l'Adoration  perpétuelle, 
qu'au  bout  d'une  heure  deux  autres  allaient  remplacer,  d'après 
un  service  organisé  pour  que  le  prisonnier  du  tabernacle  ne 
manquât  pas  de  consolation  mystique  tout  le  long  du  jour. 

Après  une  brève  prosternation,  le  Jésuite  dut  s'asseoir, 
exténué,  le  corps  traversé  de  frissons  qui  serpentaient  dans  ses 
chairs,  les  mordaient,  les  déchiraient...  Jadis,  en  une  heure  de 
pareil  orage,  il  se  fût  transporté  jusqu'au  Gesu  de  la  rue  de 
Sèvres,  mais  ce  douillet  asile  des  âmes  était  fermé,  comme 
presque  tous  dans  ce  Paris  de  la  rive  gauche  qui  monopolisa  si 
longtemps  la  vie  conventuelle  de  la  capitale.  Fermé,  Notre- 
Dame  de  Sion;  fermé,  le  Cénacle,  rue  de  la  Chaise,  TAbbaye- 
aux-Bois,  livrée  aux  démolisseurs,  et  les  Oiseaux  et  le  Sacré- 
Cœur  et  les  Bénédictines,  à  rabandon...'et  tant  d'autres  encore! 
Et  peut-être  fermé  bientôt  ce  temple  imposant  de  Saint-Sulpice, 
enlevé  à  son  clergé  modèle,  à  son  École  normale  du  sacerdoce, 
ce  séminaire  d'où  sortirent  assez  de  hauts  esprits,  pour  en 
fournir  même,  comme  le  fameux  Renan,  au  camp  de  la  libre 


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922  REVUE   DES   DEUX   M0IfD|B8. 

Mais  enfin,  jusqu'à  ce  jour  des  ténèbres  définitives,  il  restait 
un  refuge  propice  aux  ftmes  naufragées.  Là-bas,  sur  les  chaises 
rangées  auprès  des  portes,  ou  sur  les  marches,  au  dehors,  se 
tiennent  les  mendians,  pauvi'es  et  infirme^,  tous  les  malheureux 
en  simple  détresse  matérielle.  Et  c^est  par  un  juste  instinct  que 
ceux-là  demeurent  au  seuil  du  refuge  :  le  don  inaliénable  qu'ils 
reçurent  de  la  parfaite  quiétude  dans  la  parfaite  insouciance 
leur  rend  inutiles  les  épanchemens  du  cœur  à  cœur  avec  le^ 
dieu-homme  de  la  croix. 

Cette  insouciance  enfantine  de  l'indigent,  le  moine  la  goûta, 
en  sa  forme  noble  de  sérénité,  par  le  communisme  évangélique  ; 
mais,  depuis  Tabolition  de  la  vie  conventuelle,  beaucoup  su- 
bissjeni  les  affres  des  nécessités  matérielles  auxquelles  ils  doivent 
aujourd'hui  individuellement  pourvoir,  ne  fût-ce  qu'afin  de  pré- 
server leur  soutane  de  ces  apparences  d'abjection  inhérentes  à 
l'excessive  misère. 

La  sérénité  du  Père  Amelin  n'avait  jamais  été  menacée  dans 
ce  sens,  et  elle  avait  sombré  en  lui  toutefois.  Au  terne  jour 
de  février  qui  pénétrait  à  peine  entre  les  nuages  de  l'Assomption, 
aux  lueurs  rouges  des  lampes  suspendues,  on  aurait  cru  voir, 
en  sa  personne,  Jésus  lui-même,  à  l'heure  nocturne  oùTange  lui 
tendit  le  calice  tout  plein  de  notre  péché...  Le  roulement,  le 
frabas  extérieur,  le  bruit  presque  incessant  de  pas  sur  les 
dalles,  —  car  cette  église  est  beaucoup  traversée,  —  le  bruit 
d'une  porte  étouffant  un  bâillement,  d'une  chaise  déplacée,  d'un 
chapelet  s'égrenant  perles  sur  perles  dans  des  plis  d'étoffe,  ne 
faisaient  que  ponctuer  le  chœur  de  faibles,  d'inlassables  chucho- 
tcmens  qui  s'élevaient  là,  les  uns  tout  d'adoration,  et  d'autres 
de  plaintes  anxieuses,  et,  parmi  ces  derniers,  la  poitrine  oppressée 
du  Jésuite  en  exhala  un  grand  nombre. 

—  Oh!  mon  Dieu!  j'ai  souffert  pour  votre  fils  parmi  les 
races  jaunes,  et  aujourd'hui  vous  exigez  que  je  souffre  encore 
pour  lui  dans  ce  qui  reste  de  ma  race,  à  moi,  dans  cette  enfant 
aveuglée,  mais  si  heureuse! 

Telle  était  la  substance  de  sa  méditation  douloureuse,  long 
voyage  de  sa  pensée  à  travers  ses  souvenirs  d'explorateur,  et 
d'explorateur  dont  le  but  n'eut  aucun  rapport  avec  celui  des 
autres  que  l'ambition  emporte  aux  quatre  coins  de  l'univers. 


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Lfi  FLAMBEAU. 


52) 


Lorsque,  malgré  la  désapprobation  affligée  de  son  père, 
illustre  praticien  lui-même,  Pierre  Amelin  quitta  rÉcole  de 
médecine  pour  le  noviciat  du  Gesu,âl  demanda  de  s'appliquer 
aux  langues  orientales,  durant  les  cinq  années  d'études  r^le* 
mentaires,  avec  le  secret  espoir  d'être  envoyé  plus  tard  dans  les 
missions.  En  réalité,  sa  nature  ardente  le  portait  à  prendre  part 
aux  luttes  de  Tesprit,  aux  débats  sociaux.  Comme  presque  tous 
les  Jésuites,  il  fut  employé  k  l'enseignement,  mais,  après  son 
année  de  probation,  il  se  consacra  aux,  lettres  et  à  la  chaire,  et 
passa  ainsi  l'orage  soulevé  par  Tarticle  7  contre  la  Compagnie. 
Au  moment  des  expulsions  de  1903^  il  méditait  un  ouvrage  de 
vaste  portée  et  qui  s'intitulerait  :  la  Catholicité  du  catholicisme. 
Ce  livre,  h  pareille  heitre,  supposait  chez  son  auteur  la  plus 
héroïque  vaillance  d'âme  ;  il  devait  être  un  monument  élevé  à 
la  certitude  chrétienne  qui  est  un  composé  de  la  Foi  et  de 
l'Espérance.  Les  conclusions  projetteraient  la  lumière  sur  la 
route  que  devrait  suivre  désormais  l'Église  si  elle  voulait 
prêter  son  concours  efficace  aux  promesses  de  Jésus  :  Alors  il  riy 
aura  plus  qu'un  troupeau  et  qu'un  pasteur.  Cette  route,  qu'elle 
avait  su  prendre  dés  sa  fondation,  qu'il  lui  fallait  retrouver  à 
tout  prix,  était  celle  même  des  grands  courans  humains,  celle, 
par  exemple,  que  plusieurs  peuples  d'aujourd'hui  suivent  avec 
Tardante  idée  fixe  de  la  suprématie,  de  l'hégémonie,  de  l'impé- 
rialisme, --^  enfin,  de  la  eatholicité  dans  l'ordre  des  choses  tem- 
porelles. 

Entre  ces  nations,  —  l'Allemagne,  l'Angleterre,  les  États- 
Unis,  le  Japon,  —  les  deux  premières  s'étaient  rendues  indignes, 
par  leur,  défection  impie  dans  la  Réforme,  de  porter  la  bannière 
de  l'Église  vers  ses  destinées  futures  ;  d'ailleurs,  les  deux  der- 
nières, souples  de  jeimesse  ou  d'un  renouveau  prodigieux,  la 
porteraient  plus  haut,  et,  en  même  temps  plus  loin... 

Le  Père  Amelin  partit  pour  l'Amérique. 

Il  est  impossible  de  narrer  ses  investigations  dans  le  bref 
tableau  dressé  simplement  pour  rendre  intelligible  le  reste  de 
cette  histoire,  mais  enfin,  cette  vérité  lui  sauta  aux  yeux  que 
la  race  maîtresse,  —  la  race  régnante  aux  États-Unis,  tour  de 
Babel  comme  il  n'en  fut  jamais  avec  ses  quinze  cents  immi- 

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'^^^"sppf 


524  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

grans  quotidiens,  —  reste  toujours  la  première  occupante,  c'est- 
à-dire  la  race  anglo-saxonne.  C'est  la  race  qui,  ayant  connu  les 
divines  tendresses  de  TÉvangile,  ne  les  a  point  su  goûter,  a 
voulu,  par  un  fatal  mouvement  de  régression,  retourner  au  pié- 
tisme  biblique,  étroit  et  dur,  avec  son  adjonction  d'hypocrisie. 

Le  Père  Amelin  traversa  Tocéan  Pacifique  pour  se  rendre 
au  Japon. 

Aucun  Jésuite,  certes,  ne  peut  ignorer  ce  que  le  sinthoïsme 
oppose  de  résistance  à  l'adoption  générale  du  baptême,  par  la 
race  jaune.  Les  premiers  missionnaires  de  la  Ck)mpagniey  an 
XV®  siècle,  s'en  rendirent  si  bien  compte,  qu'ils  s'efforcèrent 
de  regarder  ces  pratiques,  si  fortement  traditionnelles,  sous 
langle  de  la  simple  piété  filiale,  afin  d'en  tolérer  l'usage  chez 
les  convertis.  Le  souvenir  de  ce  qui  arriva  ensuite  reste  au 
sein  de  la  Compagnie  une  blessure  toujours  à  vif.  Instruite  de 
cet  état  de  choses,  et  peut-être  circonvenue  par  des  jalouses, 
des  compétitions  entre  congrégations  rivales,  Rome  expédia 
son  i)lâme  formel.  Les  missions  furent  perdues  ;  les  chrétiens 
traités  en  ennemis  de  l'État  dont  les  doctrines  menaçaient  les 
fondemens...  Oui,  tout  cela,  le  Père  Amelin  le  connaissait  jus- 
qu'aux derniers  détails  avant  de  débarquer  dans  l'Empire  du 
Soleil  levant. 

Maïs  il  se  disait  que  les  temps  avaient  marché  :  les  Japonais, 
si  difficilement  pénétrables  aux  Occidentaux,  se  mettaient  main- 
tenant à  leur  remorque  pour  se  faire  entraîner  vers  une  civili- 
sation toute  difTérente  de  la  leur,  et  ainsi,  semblait^l,  loin  de 
leurs  traditions  particulières.  Non.  Il  le  constata  bientôt  :  ce 
peuple  sait  choisir  ses  courans  d'influence,  et  ce  qui  parait 
au  vulgaire  le  comble  de  l'habileté  en  lui,  mais  ce  qui,  au  fond, 
témoigne  do  son  indigence  morale,  c'est  le  matériel  de  notre 
civilisation  européenne  qu'il  aspire  à  s'approprier,  notre  acquis 
de  science  appliquée  à  l'art  de  vivre,  surtout  k  l'art  de  donner 
la  mort.  Aucune  des  âmes  dont  il  est  composé  n'a  poussé  son 
cri  d'admiration  ^t  d'angoisse  éperdue  sur  la  lecture  des  Pensées 
de  Pascal,  et  on  ne  suppose  pas  qu'aucune  puisse  jamais 
nous  le  faire  entendre...  De  plus,  la  guerre  religieuse  qui 
sévit,  hélas!  dans  les  pays  catholiques,  n'échappe  pas  au  gou- 
vernement du  Mikado;  il  en  a  pris  prétexte  pour  mettre  en 
garde  le  corps  enseignant  contre  des  dogmes  inventés  par  des 
hommes,  dit-il,  causes  de  troubles  et  de  discordes  entre  eux,  et 


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LE   FLAMBEAU. 


525 


pour  recommander  la  seule  piété  envers  les   héros  de  la  pa- 
trie. 

Des  années  d'observation  pendant  lesquelles  il  joignit  son 
labeur  à  celui  de  ses  collègues  missionnaires,  non  seulement  au 
Japon,  mais  en  Chine  et  à  travers  nos  possessions  de  l'indo- 
Chine,  inclinèrent  le  Père  Amelin  à  penser  que  les  religions 
sont  affaire  de  race...  Idée  terrible,  capable  de  rien  moins  que 
d'ébranler  la  foi  en  Thégémonie universelle  de  Tune  d'elles  !...    ^ 

Mais  le  Père  Amelin  se  redressait  bientôt. 

Soit!  la  race  chrétienne  par  excellence,  la  race  latine,  impo- 
serait son  hégémonie  aux  autres,  s'il  le  fallait,  pour  que  le  Dieu 
de  Teucharistic  fût,  avant  la  fin  des  temps,  le  seul  connu  et 
adoré  sur  la  planète  du  Golgotha.  Race  glorieuse  !  bien  qu'elle 
se  dérobât  aujourd'hui  à  une  affiliation  féconde  en  beautés  de 
tous  ordres  et  en  privilèges  spirituels  incontestables,  race  d'où 
naquirent  les  François  d'Assise,  les  Thérèse  d'Avila,  l'auteur  de 
Vlmilaiion  et  l'auteur  des  Pensées^  Bossuet,  Racine  et  tant 
d'autres  sublimes  esprits,  en  colloque  familier  ou  passionné 
avec  l'idéal,  mystérieux  ami  et  maître,  qu'ils  se  connaissaient 
dans  le  monde  supra-terrestre... 

Et,  —  car  enfin  le  Père  Amelin  était  Français,  —  la  France 
lui  semblait,  parmi  ses  sœurs  latines,  la  mieux  faite  pour  porter, 
à  travers  les  siècles  et  le  monde,  jusqu'à  l'achèvement  de  la 
destinée  humaine,  le  Flambeau  du  catholicisme.  De  la  France 
avait  jailli  la  vaste  clameur  des  Croisades  ;  en  Fçance,  l'Église 
avait  trouvé  son  boulevard  inexpugnable  à  l'hérésie  et  au 
schisme,  et  nul  peuple  mieux  que  ce  peuple  au  cœur  tendre, 
au  caractère  enthousiaste,  à  l'esprit  pondéré,  n'était  fait,  sinon 
pour  planer  à  Taise  sur  les  sublimes  témérités  du  dogme  catho- 
lique, du  moins  pour  goûter  la  protonde  sagesse,  les  subtilités 
ingénieuses  de  sa  psychologie,  et  obéir  à  sa  poussée  puissante 
vers  les  actes  de  devoir  et  d  amour  sans  lesquels  la  Foi  n'est 
qu'une  foi  morte. 

Morte,  hélas  !  paraissait  maintenant  la  Foi  en  France.  Eh 
bien  !  on  la  ranimerait  !  il  n'y  fallait  que  le  souffle  de  quelques 
ardens  apôtres!...  Un  des  derniers  archevêques  de  Paris  disait, 
avec  un  sourire  mélancolique,  en  bénissant  toute  une  volée  de 
missionnaires  à  la  veille  de  l'essor  : 

—  C'est  à  nous  bientôt,  c'est  en  France,  qu'on  devra  envoyer 
des  missionnaires  I 


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526  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Pourquoi  ne  réaliserait-on  pas  ce  trop  juste  désir,  pourq 
ne  mettrait-on  pas  toute  la  France  en  missions  ? 

Hélas  I  aux  jours  où  il  revenait  en  Europe,  le  Père  AmeiJ 
apprenait  que  la  Séparation,  —  et  il  disait  la  spoliation,  —  éta 
un  fait  accompli,  et  sans  qu'aucune  vraie  clameur  de  transe 
mortelles  se  fût  échappée  des  âmes  françaises... 

La  religion,  affaire  de  race...  Mais  alors,  si  le  catholicisme 
i^'était  plus  mdme  Taffaire  de  cette  race  à  don  unique  de  com 
municabilité  et  d'expansion,  sur  quel  fondement  appuyer  enfii 
la  promesse  évangélique  de  sa  catholicité?... 

Si  entière,  si  pure  que  soit  la  sérénité  native  d'un  homme, 
les  terribles  orages  silencieux  de  Tidée  fixe  ne  tardent  pas  à  la 
troubler  totalement.  En  débarquant  à  Marseille,  le  Père  Amelîi 
ne  se  sentait  pas  moins  de  zèle  apostolique  qu'au  jour  où  il  prit 
la  mer;  mais  ce  sSle,  au  lieu  de  faire  la  joie  de  sa  vie,  minait 
tout  son  être,  corps  et  âme. 

Et,  il  n'en  avait  rien  dit  à  sa  nièce,  car,  homme,  il  avait 
devant  une  femme,  presque  sa  fille,  les  pudeurs  de  son  agonie 
spirituelle;  mais  si,  depuis  ce  matin,  des  vapeurs  et  des  sueurs 
glacées  le  tourmentaient  tour  à  tour;  si  une  toux  cruelle, 
spasme  nerveux  surtout,  déchirait  si  souvent  sa  poitrine,  il 
l'attribuait  à  la  rapide  lecture  des  journaux  qu'il  s'était  fait 
apporter  dès  la  première  heure.  On  y  racontait  les  inventaires  et 
la  résistance  aux  inventaires...  Tardives,  faibles,  insignifiantes, 
artificielles  convulsions  !  Si  c'était  par  là  que  l'Église  de  France 
prétendait  faire  la  preuve  de  sa  force  vitale,  malheur  à  elle,  ses 
jours  étaient  révolus  ! 

Enfin,  le  dernier  coup  venait  d'être  porté  au  Jésuite  par  son 
ancien  camarade.  Marie  allait  épouser  un  anticlérical,  un  athée, 
un  des  fauteurs  de  cette  loi  dont  Teffet  peut-être  le  plus  désastreux 
était  de  découvrir  l'innervation,  sinon  l'atonie  désespérée  du  sen- 
timent catholique. 

Jean  Laurières,  député  de  Lyon?  Oui,  le  Père  Âmelin  se 
souvenait...  Un  sénateur  du  Rhône  était  mort  il  y  avait  trois 
ans.  Canuzat  était  à  cette  occasion  passé  au  Luxembourg,  y  rejoi- 
gnant son  clan  de  radicaux,  ses  meilleurs  amis  politiques.  Le 
nom  de  Laurières  avait  alors  surgi  à  côté  du  sien  ;  mais  l'imagi- 
nation de  l'exilé  ne  change  pas  volontiers  le  spectacle  de  ses 
souvenirs  ;  les  grands  premiers  rôles  d'avant  son  Répart  le  restent 
pour  lui  jusqu'à  son  retour  au  seuil  de  la  Patrie  ;  Laurières, 


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us  FLAlfBEAU.  52? 

quel  que  fût  son  succès  à  la  Chambre,  y  avait  plutôt  promesse 
de  suprématie  future  que  de  suprématie  réalisée,  et  c'étaient 
les  hommes  du  gouvernement  que  les  hommes  d'Église  écou- 
taient alors  avec  d'inexprimables  transes. 

Mais  le  fait  rapporté  par  Ganuzat  ne  pouvait  être  que  la 
vérité  même.  Laurières  serait  lui-même,  prochainement  peut- 
être,  un  homme  de  gouvernement,  de  ce  gouvernement  blasphé- 
mateur et  profanateur  qui  visait  évidemment  à  déchristianiser 
la  France. 

Les  tristesses  du  mariage  qu*il  avait  fait  contracter  à  Marie 
pesaient  sur  la  conscience  et  sur  le  cœur  du  Père  Amelin.  Aussi, 
en  apprenant  la  veille  ses  secondes  fiançailles,  s'était-il  disposé, 
avec  soulagement  et  bonheur,  à  les  bénir  paternellement. 

Les  condamner,  les  dissoudre,  tel  était  son  affreux  devoir 
aujourdliui,  devoir  auquel  il  ne  faillirait  pas,  et  c'est  pourquoi 
il  se  débattait  déjà  dans  des  transes  inexprimables.  Gomment  ne 
pas  blesser  à  mort,  —  en  lui  défendant  l'amour,  —  cette  tendre 
jeune  femme,  dont  l'amour  semblait  être,  à  cette  heure  de  sa 
destinée.  Tunique  élément  vital?  Gomment,  du  moins,  ne  pas 
tuer  en  elle,  du  coup,  les  grâces  exquises  de  sa  joie  et  de  sa 
jeunesse?... 

—  Mon  Dieu  1  oh  !  mon  Dieu  !...  que  j'aie  la  force  !  que  j'aie 
la  force!...  n 

Il  s'étourdit  à  répéter  l'invocation  jusqu'à  ce  qu'il  parvint  à 
cet  état  spécial  où  l'on  sait  qu'on  souffre  horriblement  d'un  mal 
désespéré,  mais  où  les  nerfs,  comme  faussés  par  le  travail  excessif, 
cessent  momentanément  de  transmettre  au  cerveau  la  sensation 
de  la  souffrance.  Ses  oreilles  ne  percevaient  plus  son  propre 
douloureux  chuchotement,  mais  il  croyait  ouïr  le  souffle  ardent 
de  la  mousson  quand  elle  rasait  les  vagues  encore  plates,  faisait 
déjà  vibrer  sourdement  les  mâts  et  les  cordages  du  paquebot 
et,  en  ce  menaçant  prélude,  essayait  leur  possibilité  de  résistance 
à  la  tempête  inéluctable... 

Un  autre  chuchotement  le  tira  de  sa  torpeur  à  demi  repo- 
sante. Il  leva  les  yeux  ;  une  petite  pauvresse  de  sept  ou  huit  ans, 
dressée  tout  contre  lui,  le  regardait  à  grands  yeux  timides,  ' 
regardait  sa  mère  agenouillée  sur  les  dalles  et  qui  pleurait,  en 
l'encourageant  toutefois  du  geste. 

—  Monsieur  l'abbé,  c'est  pour  avoir  du  pain...  papa  est 
iiuirt«*t 


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528  REVOE  DES  DEUX  MONDES. 

La  mère,  sans  se  relever  complètement,  vint  s'agenouiller 
plus  près  du  Jésuite,  et,  à  travers  ses  larmes,  balbutia  son 
histoire  banale  et  navrante  :  les  meubles  de  la  veuve  mis  à 
Tencan,  Texode  à  Tasilede  nuit,  ta  vaine  recherche  du  travail... 

Le  Père  Amelin  remit  à  la  petite  une  aumône  dont  l'impor- 
tance les  transfigura  toutes  deux,  tandis  que  le  donateur  demeu- 
rait, lui,  avec  sa  physionomie  de  Christ  agonisant.  Dans  un 
large  geste  scénique,  et  pourtant  tout  naturel,  la  mère  avait  pesé 
sur  Tépaule  de  Tenfant  pour  qu'elle  s'agenouillât  et  fit  la  prière 
de  gratitude.  Le  Jésuite  qui  s'en  allait  posa,  au  passage,  la  main 
sur  la  tête  blonde,  et  recommanda  d'un  murmure  ardent  : 

—  Oui,  ma  petite  fille,  priez  pour  moi  :  oh  !  priez  bien  pour 
moi  ! 

II  avait  prié,  lui,  mais  il  savait  que  cependant  le  calice  qu'il 
devait  boire  ne  s'était  pas  éloigné  ;  l'avant-goût  de  son  horrible 
amertume  le  suppliciait  déjà  1  Que  serait-ce  quand  l'épaisse  lie 
toucherait  ses  lèvres  1 

XI 

Marie  venait  de  rentrer.  Elle  avait  échangé  son  costume  de 
ville  contre  une  robe  d'intérieur,  une  de  ces  robes  faites  de 
tulle  et  de  soie  légère  qu'on  ne  p^rut  mettre  que  dans  les  «  inté- 
rieurs »  de  riches,  confortablement  ouatés  et  chauffés.  Une  de 
ses  amies,  qui  passait  l'hiver  à  Nice,  lui  avait  envoyé  de  là-bas 
toute  une  corbeille  de  roses,  et,  avec  sa  femme  de  chambre, 
elle  s'occupait  à  en  garnir  des  coupes  et  des  vases  épars  dans  les 
deux  salons. 

Le  brillant  coloris,  le  parfum  frais  et  ardent,  tout  ensemble, 
de  ces  fleurs  évoquait,  à  son  esprit,  leur  beau  pays  d'origine,  ce 
pays  où  les  vifs  courans  de  l'air  alpestre  .traversent  une  si 
intense  lumière  et  une  chaleur  parfois  tropicale.  Elle  se  voyait 
déjà  le  parcourant  avec  Laurières,  avec  son  mari...  A  cette 
pensée,  son  cœur  battait  un  coup  énorme  qui  retentissait  dans 
tout  son  être,  puis  s'arrêtait,  lourd  de  joie,  trop  lourd,  jusqu'à 
ce  que,  d'un  grand  soupir,  elle  le  délivrât  de  cette  mort  trop 
exquise  pour  durer...  Le  sang  battait  ses  tempes,  et,  sous  la 
peau  nacrée,  satinée  de  ses  joues,  s'insinuait  la  sève  toute  pareille 
à  celle  qui  faisait  la  beauté  de  ses  plus  belles  roses...  Et  peut-être, 
d'instinct,  voulant  distribuer  au  monde  le  trop-plein  de  son 


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"  -t'I 


LE   FLAMBEAU.  529 

bonheur,  de  temps  en  temps,  une  volée  de  notes  parlait  de  ses 
lèvres;  c'étaient  les  premières  de  quelque  phrase  passionnée 
d  opéra,  comme  celle-ci  : 

La  Valkyrie  est  ta  conquête, 

Va,  ne  crois  pas  qu'elle  regrette... 

Oh  1  la  Valkyrie  parisienne  n'égalait  pas,  à  beaucoup  près, 
en  robustesse  farouche,  ses  sœurs  légendaires  du  septentrion; 
sa  personne  n'était  apparemment  que  de  grâce  fragile,  son  vête- 
ment de  falbalas,  son  entourage  de  bibelots  :  on  sentait  cepen- 
dant que  sa  voix  pure  et  douce  pourrait  se  renforcer  de  ten- 
dresse à  jeter  tes  cris  les  plus  dramatiques  de  la  passion. 

La  sonnerie  électrique  de  la  porte  se  répercuta  jusqu'à  elle. 

—  C'est  le  Père,  madame,  annonça  la  femme  de  chambre 
qui  était  allée  chercher  un  broc  d'eau  pour  les  fleurs. 

Marie  témoigna  par  un  signe  de  tête  qu'elle  avait  entendu, 
et  elle  continua  de  chanter  et  de  mêler  harmonieusement  les 
roses,  ayant  conscience  de  plaire  ainsi  à  son  oncle,  de  lui  don- 
ner l'assurance  qu'il  n'importunait  pas  et  ne  serait  pas  impor- 
tuné. Cependant,  à  la  fin,  elle  garda  sans  les  placer  trois  des 
plus  belles  fleurs  et,  sortant  du  salon,  elle  interrogea  le  domes- 
tique qu'elle  avait  engagé  la  veille. 

—  Oh  !  le  Père  était  assez  fatigué  en  rentrant,  madame,  et  il 
tremblait  de  froid;  je  lui  ai  porté  un  grog  bouillant;  il  parait 
se  trouver  mieux. 

Marie  alla  vers  la  chambre  du  Jésuite,  frappa  sur  la  porte 
qu'elle  entre-bàilla  seulement,  car  elle  doutait  qu'on  lui  eût 
répondu,  et  n'avança  d'abord  que  la  tête  et  la  main  qui  tenait 
les  roses. 

—  Je  puis  entrer,  Père  ?  demanda-t-elle  de  sa  voix  qui  chan- 
tait «on  allégresse;  voyez  les  belles  fleurs  1  j'en  ai  reçu  toute  une 
corbeille  ! . . .  C'est  Renée  de  Valognes  qui  me  les  envoie  de  Nice. . . 
ah!  vous  vous  souvenez  d'elle,  vous  aviez  son  frère  rue  des 
Postes...  Il  faut  que  je  fleurisse  un  peu  votre  chambre;  peut- 
être  préférerez- vous  me  voir  vous  amener  ici  mon  fiancé?... 

Marie,  entrant  alors,  atteignait  un  vase  de  cristal  sur  une  éta- 
gère, versait  dedans  l'eau  d'une  carafe,  et  y  mettait  à  tremper 
les  roses.  Ensuite,  elle  se  retourna,  surprise  que  le  Père  n'eût 
pas  encore  proféré  une  syllabe.  Ef  toute  joie  s'éteignit  dans  ses 

TOMB  XLVII    —  1908.  34 

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S30  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

yeux,  tant  ceux  du  Jésuite,  levés  et  fixés  sur  elle,  exprima., 
d'insondable, d'insecourable  détresse...  Il  semblait  ne  pouvoir i 
tenir  assis  qu'en  s'accotant  de  ses  dernières  forces  au  dossite 
du  fauteuil,  et  en  serrant  les  accoudoirs  de  ses  longs  doigts 
crispiés. 

—  Père!  qu'avez- vous?  grand  Dieu!  étes-vou^  plus  souffrant? 
Affolée,  elle  s'élançait  vers  lui,  posait  sa  petite  main  rose 

sur  une  des  longues   mains  ivoirines...  Détachant  l'autre  du 
fauteuil,  le  Jésuite  lui  étreignit  son  bras. 

—  Souffrant  !  répéta-t-il  d'une  voix  creuse,  la  forçant  à  se 
pencher.  Oh!  Marie!  Marie!...  comment  ton  âme  à  toi  peut- 
elle  ne  pas  souffrir  à  mort  quand  tu  appelles  ton  fiancé  on 
homme  tel  que  ce  Lauriéres  ! 

Le  coup  terrible  porta  si  fort  que  Marie,  atteinte  en  pleine 
chair  et  en  plein  cœur,  tomba  sur  un  tabouret,  subitement  d'une 
pâleur  de  cierge,  et  resta  plusieurs  secondes,  les  lèvres  entr'- 
ou vertes,  incapable  de  prononcer  un  mot...  Enfin  elle  avança 
une  main  comme  pour  parer  un  autre  coup,  et,  dans  un  mur- 
mure brisé  de  pathétiques  frémissemens  : 

—  Si  on  vous  a  dit  du  mal  de  lui,  je  ne  veux  pas  le  savoir!... 
Père,  ne  me  le  rapportez  pas!  j'aimerais  mieux  mourir  que 
d'entendre  un  mot  contre  mon  fiancé!... 

'    Et,  lui,  amer,  blâmant  et,  à  la  fois,  compatissant,  repartit: 

—  Ton  fiancé  !  mais  tout  le  mal  qu'on  m'en  a  dit,  tu  le  sais, 
malheureuse  enfant!  oui,  tu  sais  que  Lauriéres  est  un  scep- 
tique, un  athée,  un  des  ennemis  les  plus  acharnés,  les  plus 
redoutables  de  l'Église!...  comme  Ganuzat,  qui,  en  me  parlant 
tout  à  l'heure,  ne  croyait  certes  pas  m'apprendre  rien  là-dessus! 

Marie  s'était  à  demi  reconquise,  et  elle  s'écriait  passionné- 
ment, avec  un  accent  de  triomphe  presque  farouche  : 

—  Comme  Canuzat?...  est-ce  que  M.  Canuzat  vous  a  dit 
également  qu'il  est  brouillé  avec  M.  Lauriéres  parce  qu'il  consi- 
dère son  mariage,  notre  mariage  religieux,  comme  une  victoire 
pour  l'Église? 

—  Eh  !  quand  il  me  l'aurait  dit?  c'est  là  une  manœuvre 
séculaire  des  renégats  !  Dès  que  l'Église  cède  sur  un  de  ses  droits, 
comme  de  refuser  la  sépulture  religieuse  ou  la  bénédiction  nup- 
tiale à  un  impie  manifeste,  ils  ne  manquent  pas  de  s'écrier  que 
c'est  eux-mêmes  qui  cèdent  à  son  intransigeance  I 

Et,  dans  un  grondement  têmpétueuXi  il  continuait: 


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LE  FLABIBBAU. 


531 


—  Qu  a-t-a  gagné,  le  clergé  de  France,  à  bénir  des  unions 
comme  le  serait  la  tienne  avec  Laurières?  Ces  femmes  chré- 
tiennes qne  lui-même  donnait  ainsi  aux  déserteurs  de  Tau  tel, 
dans. un  suprême  espoir  qu'elles  en  provoqueraient  le  retour  et 
Tamendement,  qu'ont-elles  fait,  sinon  exagérer  à  Tégard  de  leurs 
maris  la  bénignité  de  TÉglise,  jusqu'à  s'estimer  heureuses  qu'on 
les  laissât  se  distraire  par  l'assistance  aux  offices,  pendant  qu'eux- 
mêmes  travaillaient  à  démolir  l'édifice  sacré,  pierre  à  pierre?... 
Non,  non!  le  moment  est  passé,  pour  l'Église,  de  livrer  en  otages 
les  claires  âmes  féminines  qui,  presque  seules  maintenant,  se 
laissent  pénétrer  de  foi,  puisqu'elles  ne  font  que  prendre,  chez 
ces  conquérans  moqueurs,  une  déplorable  passivité  de  captives. 
Les  saintes  femmes  qui  suivirent  Jésus  sur  le  chemin  du  Cal- 
vaire marchaient  en  un  seul  groupe  et  ne  se  joignaient  pas  à  la 
tourbe  de  ses  bourreaux...  Tu  imiteras  les  saintes  femmes  de  la 
Passion,  Marie,  tu  reprendras  ton  cœur  si  malheureusement 
fourvoyé;  tu  le  garderas  tout  entier,  avee  toutes  tes  larmes, 
pour  compatir  aux  souffrances  de  Celui  que  M.  Laurières  et  ses 
amis  veulent  de  nouveau  clouer  sur  ta  croix!... 

La  voix  véhémente  du  missionnaire  tomba  dans  le  crépuscule 
qui  envahissait  la  chambre...  et,  comme  un  frisson  incisif  du 
soir,  s'éleva  aussitôt  le  chuchotement  bref  qui  voulait  être  toute 
la  réplique  de  Marie  : 

—  Père,  je  me  suis  promise! 

Le  silence  régna  un  long  moment. 

Le  coup,  porté  d'une  voix  si  douce,  semblait  avoir  pénétré 
de  part  en  part  le  missionnaire  et  le  tenir  maintenant  cloué  sur 
le  dossier  du  fauteuil,  comme  il  disait  tout  à  l'heure  que  Jésus 
l'était  de  nouveau  sur  sa  croix. 

Ah!  certes,  elle  était  changée,  Marie!  il  trouvait  en  elle  plus 
de  changemens  qu'elle  n'avait  pu  en  trouver  en  lui...  Il  fouillait 
sa  mémoire,  et  il  revoyait  la  jeune  fille  à  la  joliesse  espiègle,  ïû, 
petite  épouse  qui  s'en  allait,  ignorante,  riante,  sautillante  aux 
côtés  d'un  homme,  simplement  parce  qu'on  lui  avait  dit  :  — «  Toi, 
tu  marcheras  avec  celui-ci,  »  —  comme  lorsqu'on  vous  met  en 
rang  à  la  procession.  Certes,  cette  jeune  fille,  cette  enfant- 
épouse,  ne  ressemblait  nullement  à  la  belle  jeune  femme  si  sage- 
ment, pour  ainsi  dire  si  élégamment  paisible  dans  ses  résolutions 
les  plus  redoutables!... 

—  Père,  je  me  suis  promise  ! 

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532  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Le  missionnaire  écouta  le  long  écho  de  la  courte,  péremp- 
toire  protestation  :  puis,  son  murmure  emporté  recommença 
comme  si  le  torrent,  après  un  parcours  souterrain,  surgissait  de 
liouyeau  à  l'air  libre. 

—  ACeylan,  à  Port-Saïd,  j'ai  acheté  desjournaux  de  France... 
quelle  traversée  !...  toutes  ces  arrogances  dirigées  contre  le  Sou- 
verain Pontife!...  ces  phrases  impies  coulaient  sur  moi  comme 
du  plomb  fondu  avec  le  lourd  soleil  de  la  Mer-Rouge...  et  ce 
matin,  le  récit  de  ces  odieux  inventaires...  Tu  t'es  promise, 
Marie?  et  à  ua homme  de  ce  gouvernement  néfaste!  tu  sais  com- 
bien on  charge  sa  conscience  à  tenir  un  serment  coupable? 

—  L'abbé  Paraud  m'a  dit  que  je  pouvais  être  la  fiancée,  la 
femme  de  M.  Laurières  dans  toute  la  paix  de  ma  conscience... 

—  L'abbé  Paraud  est,  reste  un  concordataire,  et  il  en  restera 
longtemps  de  tels  concordataires  obstinés,  alors  qu'il  n'y  a  plus 
de  Concordat!  Grâce  à  ce  Concordat  dont  on  lui  faisait  payer  si 
cher  les  maigres  subsides,  le  clergé  de  France  avait  perdu  de  vue 
ce  principe  évangélique  et  salutaire,  que  la  vigne  du  Seigneur 
doit  se  cultiver  à  travers  une  insécurité  perpétuelle,  la  bôche 
d'une  main,  l'épée  d'une  autre,  pour  repoijisser  heure  à  heure  les 
envahisseurs  sacrilèges...  Mais  enfin,  aujourd'hui,  l'armée  de  la 
libre  pensée  a  fait  son  dénombrement,  larmée du  Christ  ne  peut 
pourtant  plus  tarder  à  fbire  le  sien!  et  il  faut  que  pas  un  nom, 
pas  môme  uj  nom  de  femme,  surtout  pas  le  tien,  Marie,  ne 
manque  à  l'appel...  Est-ce  de  toi  que  je  devrais  entendre 
répondre:  Passée  à  l'ennemi!... 

Et  Marie,  les  sourcils  froncés  de  passionnée  obstination, 
continua  à  se  débattre  presque  farouchement  : 

—  M.  l'abbé  Paraud  pense  que  le  flambeau  de  la  foi  doit 
être  porté,  conservé  par  les  femmes  dans  les  familles  ! 

—  Non  !  s'écria  le  Jésuite  d*une  voix  absolue,  on  ne  doit 
pas  le  porter  parmi  les  aveugles  volontaires  !  D'ailleurs,  il  pèse 
lourd,  le  flambeau  de  la  Foi,  aux  faibles  chrétiens  d'aujour- 
d'hui !  et  les  mains  unies  des  deux  époux  sont  nécessaires  pour 
le  tenir  droit,  sans  vacillement,  sur  le  berceau  de  leurs  fils  et  de 
leurs  filles  ! 

Il  s'arrêta  quelques  secondes  pour  retenir  un  accès  de  sa  ter- 
rible toux,  puis,  le  ton  changé,  avec  cette  voix  chaleureuse, 
tendre,  insinuante  que  retrouve  si  facilement  tout  ecclésiastique 
habitué  aux  «  directions,  »  il  reprit  : 


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LE  FLAMBEAU.  533 

—  Et  enfin,  Marie,  toi,  belle,  riche,  quelle  aberration  pour- 
rait te  faire  craindre  de  ne  pas  rencontrer,  dans  nos  familles 
chrétiennes,  un  homme  qualifié  de  tous  points  pour  faire  de  toi 
sa  femme  orgueilleuse  de  Tôtre?...  Je  pensais  à  toi  cet  après- 
midi  en  écoutant  le  commandant  Blomcl... 

Marie  fut,  à  ces  derniers  mots,  secouée  d'un  tremblement  si 
fort  qu'il  s'en  rendit  compte,  même  dans  l'obscurité,  alors  presque 
complète,  de  la  chamire;  il  la  pria  de  tourner  le  commutateur; 
elle  y  alla  dans  le  bruissement  de  ses  jupes  pareil  à  celui  des 
feuillages;  une  lueur  blanche  tomba  du  plafond  et  les  enveloppa 
tous  deux;  leurs  regards  se  croisèrent,  et  c'était  celui  de  Marie, 
filtré  entre  ses. longs  cils,  qui  exprimait  la  réprobation,  presque 
le  scandale,  tandis  que  celui  du  prêtre  s'élevait,  quêteur,  sup- 
pliant, de  ses  yeux  à  la  mobilité  inquiète  et  maladive... 

—  Marie,  pourquoi  me  laisses-tu  sans  réponse? 

—  Mais,  Père,  fit  la  voix  chantante,  avec  la  sécheresse  de  la 
rébellion,  que  puis-je  répondre  à  ce  que  je  ne  comprends  pas? 
Vous  disiez,  —  est-ce  vraiment  possible?  —  que  je  devrais  me 
lûarier  avec  un  homme  autre  que  mon  fiancé  d'aujourd'hui? 

—  Sans  doute,  puisque  je  t'ai  démontré  qu'en  épousant 
celui-là  tu  épousais  un  ennemi  du  Christ,  dont  tu  devenais  ainsi 
l'ennemie  toi-même...  Tu  mettrais  donc  l'amour,  le  misérable 
amour  terrestre,  au-dessus  de  ce  que  tu  dois  au  bon  Dieu? 

—  Je  n'ai  pas  à  comparer.  Je  sais  que  je  puis  rester  chré- 
tienne en  devenant  la  femme  de  M.  Laurières,  et  je  n'ai  qu'à 
vivre  ma  vie  de  femme  auprès  de  l'homme  que  j*ai  choisi,  qui 
m'a  choisie,  puisque  rien  dans  la  religion  ne  me  le  défend. 

—  Eh  bien  I  dit  sévèrement,  autoritairement,  le  Jésuite,  quel- 
qu'un, au  nom  de  celte  religion,  saura  pourtant  te  le  défendre. 
Je  comprends,  somme  toute,  l'abbé  Paraud:  s'il  s'en  est  tenu, 
dans  son  conseil,  à  la  lettre  de  la  discipline,  c'est  qu'effrayé  par 
les  défections  de  cette  triste  époque,  il  a  pu  redouter  le  mariage 
civil  de  sa  pénitente;  mais  moi,  j'ai  d'autres  droits  que  les 
siens  à  parler  plus  haut,  et  différemment.  Tes  grands-parens 
ont  été  mes  parens  à  moi  comme  ton  père  ;  nous  appartenons  à 
la  même  famille,  et  c'est  moi  qui  suis  actuellement  le  chef  de 
cette  famille...  Donc,  si  un  entraînement  tout  profane  t'ôte  le 
courage  de  faire  toi-même  le  renoncement,  peut-être  un  peu 
héroïque,  mais,  à  coup  sûr,  nécessaire,  je  l'aurai  pour  toi,  je 
l'ai,  ce  courage  :  tu  ne  seras  pas  à  un  impie,  tu  ne   formeras 


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53i  REVUE  DES  DBUT  MONDES. 

paa,  avec  notre  sang  de  chrétiens,  le  corps  de  tes  fils  :  je  t'en 
fais  la  défense  an  nom  du  Christ  et  de  tonte  noim  lignée  catho- 
lique... Oh!  tu  penx  passer  outre  !  mais  tu  te  souviendras,  tu  te 
sou  viendras  1... 

Oui  certes,  Marie  ne  doutait  pas  qu'elle  se  souviendrait, 
que  toute  sa  vie  elle  gémirait,  si  elle  passait  outre  à  cette  dé- 
fense sacrée,  dans  la  honte  douloureuse  d'une  @lle  frappée  de 
malédiction...  Aussi,  tombant  à  genoux,  elle  joignait  les  mains, 
s'écriait  d'une  voix  d'épouvante  méconnaissable,  entrecoupée  : 

—  Père,  père,  ne  vous  montrez  pas  si  cruel  envers  votre 
enfant  I 

—  Cruel?  ma  pauvre  petite,  mais  je  ne  veux  que  te  sauver! 
tesauverl 

—  Me  sauver,  en  me  séparant  de  l'homme  que  j'aime?  Mais 
tout  est  gouffre  pour  moi  hors  de  ses  bras  qui  me  portent, 
<ïui  m'enveloppent,  ici  même,  ici!...  Non,  vous  aurez  beau 
forcer  votre  courage.  Père,  vous  ne  pourrez  pas!  Je  vous  dis 
que  vous  ne  pourrez  pas!....  m'arracher  à  lui,  me  donner  à  un 
autre...  Oh!  c'est  cela  qui  serait  une  profanation,  un  sacrilège! 

Elle  finissait  dans  un  immense  soupir,  et,  dans  un  immense 
soupir,  le  Jésuite  recommença  : 

—  Ma  pauvre  enfant  aveugle  !  mais  ce  que  tu  dis  là  fut  dit 
par  des  milliers  d'amoureux,  et  des  milliers  d'amoureux  ont 
dû,  après  l'avoir  dit,  se  séparer,  sur  les  seuls  commandemens 
de  la  sagesse  humaine.  Ton  sacrifice,  à  toi,  aura  toute  la  gran- 
deur de  notre  sainte  religion  qui  te  le  demande  sans  te  le 
commander...  Oui,  j'ai  eu  tort  de  prononcer  le  mot  de  défense, 
dur,  tyrannique,  inutile  :  je  ne  veux,  je  ne  dois  me  faire  auprès 
de  ton  cœur  que  le  porte-parole  du  si  doux  Jésus...  Chaque 
baiser  que  tu  donnerais  à  son  ennemi  tomberait  sur  sa  divine 
face  comme  un  nouveau  baiser  de  Judas... 

Ce  nom  prononcé  à  propos  de  Laurières,  —  bien  qu'il  ne  hiî 
fût  pas  appliqué,  —  fit  bondir  Marie,  et  acheva  de  jeter  dans  ses 
veines  la  fièvre  de  douleur  indignée  qui  était  dans  celles  de 
son  oncle.  Plusieurs  fois,  il  avait  tiré  ses  poignets  pour  faire 
cesser  son  agenouillement,  mais  alors  elle  se  leva  d'^e-méme, 
tandis  qu'encore  une  protestation  passionnée  jaillissait  de  ses 
lèvres  : 

—  Oh  !  Père  !  me  parler  ainsi  de  lui  !  de  lui  que  vous  ne 
connaissez  pas,  enfin  I  Vous  le  croyez  tout  pareil  à  M.  Canuzat, 

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LB  FLÀlffBRÀU.  S35 

mais  imaginez-vous  Canuzat  allant  chercher  lui-même  le  prêtre 
pour  ramener  au  lit  d'un  mourant?  Eh  bien  !  c'est  ce  que  Jean 
a  fait  pour  le  pauvre  Etienne... 

Le  Père  Âmelin  s'exclama  presque  avec  un  emportement 
d'espoir;  s'était-il  mépris  aux  paroles  de  Canuzat?  Devait-il 
ranger  Laurières  dans  la  très  nombreuse  catégorie  des  simples 
non-pratiquans  parmi  lesquels  l'Église  opère,  de  temps  à  autre, 
ses  pèches  miraculeuses?...  Il  avança  la  main,  saisit  lo  poignet 
de  Marie,  l'attira  sur  le  tabouret  qu'elle  occupait  tout  à  l'heure, 
disant,  de  sa  voix  chaude  et  enthousiaste  d'autrefois  : 

—  Mais  viens,  alors!  viens!  parle-moi  de  lui,  fais-le-moi 
bien  connaître!... 

Et,  frémissante  d'espoir,  elle  aussi,  avec  la  ferveur  tout 
élancée  de  son  amour,  Marie  commença  de  raconter  son  his- 
toire à  partir  du  jour  où  elle  lui  semblait  intéressante,  du  jour 
où  le  regard  de  Laurières  s'était  posée  sur  elle,  agenouillée  près 
de  l'homme  dont  elle  n'avait  pu  être  que  la  sœur  de  charité 
attentive  et  pitoyable.  Elle  dit  le  double  rêve  né  de  cette  ren- 
contre, rêve  voilé  de  longs  scrupules  bien  naturels,  certes,  mais 
enfin,  méritoires  en  lui,  qui  n'avait  pas  le  devoir  du  souvenir... 
Elle  dit  leurs  entrevues  à  Saint -Roch,  et  sa  certitude  qu'il  lavait 
regardée  prier  sans  sourire  ou  sans  prendre  ombrage  de  ses 
effusions  pieuses,  et  la  spontanéité  des  promesses  par  lesquelles 
il  lui  avait  garanti  sa  liberté  de  pratiquer  ;  elle  raconta  sa  pré- 
sence à  l'inventaire  et  la  mansuétude  infinie  témoignée  à  elle 
par  ce  tendre,  admirable  fiancé,  dont  les  conseils,  pour  l'avenir, 
n'avaient  pas  différé  de  ceux  de  Tabbé  Paraud... 

Admirable  !  c'était  l'épithète  que  chaque  vibration  de  sa  voix 
faisait  sous-entendre.  Admirable  pour  ses  talens,  pour  son 
éloquence,  pour  son  élégante  modération,  pour  sa  virile  sagesse . . . 
et  surtout  pour  la  grftce  qu'il  avait  à  aimer... 

Cette  jeune  femme,  à  qui  son  premier  mariage  n'avait  pas 
même  fait  prévoir  Tamour,  s'émerveillait  encore,  s'émerveillerait 
encore  longtemps,  d'avoir  rencontré,  en  son  nouveau  fiancé, 
cette  sensibilité  sentimentale  que  l'ambition  suprême  de  la 
femme  est  d'éveiller  chez  un  homme,  une  fois  au  moins  dans 
sa  vie. 

Le  Père  Amelin  méditait  sur  chaque  mot,  sur  chaque  into- 
nation enthousiaste  de  la  jeune  amoureuse,  mesurait  l'ampli- 
tàde  de  sa  reconnaissance  envers  le  bien-aimé  qui  condescendait 


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336  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

à  ne  pas  la  faire  souffrir...  Au  point  de  vue  tout  humain,  il 
ne  pouvait  que  reconnaître  en  Laurières  une  belle  nature 
virile,  de  celles  que  la  faiblesse  relative  de  la  femme  porte  à  la 
protection  et  non  à  l'oppression  ;  mais,  —  et  c'est  là  une  idée 
très  renforcée  dans  l'esprit  du  prêtre  catholique,  —  de  celles, 
par  suite,  qui  possédant  ou  croyant  posséder  la  sagesse  de  la  vie, 
ne  laissent  guère  prise  aux  influences  intimes  ni  sur  leurs 
idées,  ni  sur  leur  conduite. 

—  Père,  vous  n'allez  plus  comparer  mon  fiancé  à 
M.  Canuzal? 

Cette  interrogation  orgueilleuse  par  laquelle  Marie  achevait 
la  confidence  d'amour  glaça  le  Jésuite  mortellement.  Mais  sa 
volonté  voulut  passer  outre  à  toute  faiblesse,  et,  en  pressant  la 
main  de  sa  nièce  pour  lui  communiquer  un  peu  de  sa  résolu- 
tion héroïque,  il  répliqua,  très  doux  et  inexorable  : 

—  Je  ne  les  compare  plus.  Je  reconnais  en  M.  Laurières 
toutes  les  qualités  qui  font  l'honnête  homme,  le  galant  homme, 
selon  le  monde.  Mais,  ma  chérie,  cela  n'était  pas  en  question  : 
ce  que  tu  m'as  dit  de  lui,  hélas  !  ne  saurait  diminuer  ma  frayeur 
de  te  voir  devenit  sa  femme.  Ganuzat  est  l'homme  d'une  réac- 
tion :  il  prétend  avoir  reçu  des  coups  qu'il  rend  avec  usure, 
mais  peut-être  assez  aveuglément  pour  se  faire  plus  de  mal  à 
lui  qu'il  n'en  fait  à  ses  prétendus  ennemis.  M.  Laurières  n'en 
veut  pas  aux  personnes  ;  il  répugne  à  «  l'action  directe,  » 
comme  on  dit  aujourd'hui  :  c'est  fruste  et  inélégant  ;  le  pauvre 
Etienne  a  demandé  un  prêtre  pour  mieux  mourir,  il  a  haussé 
les  épaules,  mais  il  est  allé  chercher  le  prêtre;  tu  désires,  le  jour 
de  ton  mariage,  traverser  l'église?  il  te  la  fera  traverser  à  son 
bras;  mais  cela  ne  l'empêche  pas,  oh!  mon  enfant,  sache-le 
bien,  cela  ne  l'empêche  pas  de  faire,  avec  ses  pareils,  une  chaîne 
inique  de  lois  de  plus  en  plus  restrictives,  pour  refouler  de  plus 
en  plus  le  malheureux  clergé  de  France,  réduire  à  néant  son 
ichamp  d'action  sur  la  société...  Marie,  tu  serais  trop  coupable 
si  tu  épousais  cet  homme!... 

Marie  qui,  en  l'écoutant,  s'était  désespérée  à  mesure,  se  récria 
par  des  mots  que  la  douleur  étonnée  hachait  sur  ses  lèvres. 

—  Père  !  oh  !  mais  qu'ai-je  donc  fait  pour  que  vous  me 
condamniez  à  être  si  malheureuse?  Vous  ne  m'aimez  plus!  vous 
n'aimez  plus  votre  fille!...  Pourtant,  le  jour  que  je  devins  tout 
à  fait  orpheline,  vous  me  consoliez,  vous  m'assuriez  que  vous 


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LE  FLAMBEAU.  537 

seriez  à  la  fois  mon  père  et  ma  mère,  et  vous  savez  bien  que  ni 
mon  père  ni  ma  mère  n'auraient  eu  la  cruauté  de  m'enlever  à 
mon  fiancé,  presque  la  veille  de  mon  mariage...  ah!  je  suis 
orpheline  une  fois  encore  ! . . . 

Ces  lamentations,  par  lesquelles  une  femme  se  dérobe  à  un 
débat  douloureux,  ont  pour  immanquable  effet  de  déconcerter 
un  homme  d'honneur  comme  s'il  s'apercevait  tout  à  coup  qu'il 
a  frappé  plus  faible  que  lui.  Ce  fut  donc  au  tour  du  Père  Âmelin 
de  s'attendrir,  et,  serrant  sa  nièce  dans  ses  bras  : 

—  Non!  non!  tu  restes  ma  fille  chérie,  s'écria-t-il  et  je  suis 
là,  au  contraire,  pour  veiller,  pas  à  pas,  sur  ton  bonheur  de 
maintenant  et  de  toujours...  Voyons,  pour  ne  parler  que  de  cette 
vie,  est-ce  que  tu  n'as  jamais  songé  aux  froissemens  douloureux 
que  t'infligerait  un  mari  qui  ne  partagerait  pas  tes  croyances? 

Rapidement,  la  pensée  de  Marie  se  reportait  à  la  journée  de 
l'inventaire,  aux  transes  subies  à  cause  du  cher  fiancé,  puis  à 
l'apaisement  ineffable  goûté  dans  ses  bras...  et,  à  la  fois,  meur- 
trie et  délicieusement  vibrante  de  tels  souvenirs,  elle  dé- 
clara : 

—  Je  souffrirai  peut-être  quelquefois  par  lui,  mais  si  je  ne 
l'épousais  pas,  je  serais  tout  le  temps  malheureuse...  oh!  Père! 
vous  comprendrez  cela  tout  à  l'heure,  car  c'est  lui  que  vous 
devez  entendre  pour  le  juger  à  son  vrai  mérite!  et  vous  lui 
parlerez  aussi,  et  il  vous  écoutera,  soyez-en  bien  sûr,  avec  le 
plus  girand  respect. 

Et  l'obstination  indomptable  de  Tamoureuse  accabla  enfin 
le  Jésuite,  eut  raison,  à  ce  moment,  de  ses  forces  cérébrales,  et 
lui  aussi,  comme  Marie,  il  abandonna  la  discussion,  pour  ne 
plus  laisser  crier  que  le  saint  courroux  de  lapôtre  désobéi  : 

—  Je  ne  parlerai  pas  à  M.  Laurières,  je  ne  le  verrai 
pas...  et  toi-même,  tu  ne  le  verras  pas  d'aujourd'hui,  du  nioins... 
Non!  non!  ne  me  dis  pas  que  tu  refuses  de  m'obéir...  Ecoute, 
écoute...  je  suis  très  souffrant,  oui,  de  corps  et  de  cœur;  une 
seule  chose  peut  me  soulager,  c'est  que  tu  restes  là,  près  de 
moi,  et  que  nous  récitions  le  chapelet  ensemble...  Prends  ton 
chapelet,  *Marie  ! 

Elle  fronça  les  yeux,  serra  les  lèvres  pour  répondre  durement 
que  ce  n'était  pas  la  peine,  que  son  fiancé  allait  venir,  et  qu'elle 
devait  se  tenir  prête,  elle,  du  moins,  à  le  recevoir  ;  mais  son 
regard  qui,  presque,  défiait  son  oncle,  le  lui  montra  livide,  avec 


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838  REVUE  DBfl  DEUX  MONDES. 

des  yeux  de  martyr,  pendant  qu'il  élouflfait  de  la  main  une 
déchirante  quinte  de  toux.  Et  quand,  aprë^  le  spasme^  il 
répéta  : 

—  Prends  ton  chapelet,  Marie! 

Docilement,  elle  tira  de  sa  poche  la  chaîne  d'or,  aux  grains 
d'améthyste,  qu'elle  gardait  dans  une  bourse  en  filigrane,  et  elle 
ce  signa,  pendant  que  le  Père  Amelin  se  signait  «t  commençait  « 
le  premier  pater.  Et  les  deux  voix  implorantes  s'alternèrent, 
l'une  assourdie,  comme  sortant  des  profonds  labyrinthes  de  la 
pensée  où  l'homme,  à  tâtons,  se  donne  mille  heurts  doulou- 
reux, l'autre  cristalline  et  musicale,  car,  au  printemps  de. la 
vie,  l'espoir  ne  cesse  de  chanter  à  travers  les  orages. 

Le  Père  Âmelin,  en  sa  lassitude  mortelle,  tenait  fermés  ses 
yeux  ardens ;  il  ne  put  donc  remarquer  l'attitude  et  lexpression 
de  Marie,  droite  sur  sa  chaise,  l'oreille  aux  écoutes,  comme  en 
l'attente  passionnée  de  quelqu'un,  quand  tout  ce  qu'on  fait,  hors 
d'attendre,  n'est  que  machinal  exercice  du  geste. 

Deux  dizaines  à'ave  venaient  d'être  récitées  ainsi.  Le  trille 
aigu  de  la  sonnerie  électrique  parcourut  tout  l'appartement.  Et 
la  personne  de  Marie  se  déploya  comme  un  souple  ressort,  et, 
sans  voir  le  brusque  sursaut  du  Père  Amelin,  elle  se  dirigea, 
glissant,  rapide,  vers  la  porte,  en  continuant  de  réciter  :  Pries 
pour  nous  pauvres  pécheurs... 

XII 

Passée  dans  son  petit  salon,  elle  y  resta  debout  quelques 
secondes,  la  main  qui  tenait  encore  le  chapelet  posée  sur  son 
cœur  pour  l'apaiser,  geste  secourablede  la  volonté  à  l'instinct... 
Cependant  Laurières  entrait  par  une  autre  porte,  et  le  dômes- 
que  qui  l'introduisait,  avant  de  disparaître,  tournait  un  commu- 
tateur, inondant  ainsi  la  pièce  de  clarté. 

L'amoureux  venait  vivement  à  la  bien-aimée,  s'étonnant 
qu'elle  demeurât  là-bas,  immobile. 

—  Chérie,  c'est  pour  mieux  rêver  à  moi,  j'espère,  aue  vous 
m'attendiez  dans  les  ténèbres? 

Et  il  appliqua  ses  derniers  mots  rieurs  sur  la  main  même  de 
Marie,  et,  ses  lèvres  rencontrant  les  grains  du  chapelet  : 

—  Oh  !  vous  étiez  en  prières,  madame?  alors,  c'était  pour 
moi?  dites,  c'était  pour  moi? 


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LE   FLAMBEAU.  S39 

Gomme  elle  ne  répondait  toujours  pas,  il  la  regarda,  les  yeux 
dans  les  yeux  : 

—  Vous  avez  pleuré!  vous  avez  pleuré!  s'écria-t-il,  saisi 
d'alarme,  et  pourquoi  donc  avez-vons  pleuré?  dites,  tout  de 
suite,  tout  de  suite  ! 

Il  Tenveloppait,  mettait  la  caresse  de  petits  baisers  pressés 
sur  ses  cheveux,  sur  son  front  qu'elle  essaya  de  lui  dérober... 

Tout  à  l'heure  elle  s'indignait  que  son  oncle  lui  ordonnât  de 
repousser  l'homme  à  qui  elle  s'était  promise,  et  voilà  que  tout 
à  coup,  en  présence  de  cet  homme,  son  &me  délicate  s'en  re- 
tirait d'elle-même...  Quoi  !  oserait-elle  se  donner  sans  cette 
sanction,  cette  bénédiction  du  père,  du  chef,  du  saint  de  la 
famille,  qu'elle  avait  souhaitée  si  ardemment?  Elle  y  voyait 
une  douleur  mortelle,  presque  de  l'impudeur  et  de  la  honte. 

Effrayé  de  sa  roideur,  de  sa  résistance,  de  son  mutisme,  lui 
s'écria  plus  fort  : 

—  Mais  parle,  enfin!  tu  me  fais  mourir!  tu  as  un  chagrin? 
est-ce  à  cause  de  moi  ? 

Elle  inclina  la  tête,  et  réussit  à  proférer  : 

—  Jean,  mon  oncle  ne  veut  pas... 

Et  par  ce  début  de  phrase  la  situation  fut  révélée  à  Laurières. 
Marie,  dans  ses  bras,  sentit  la  secousse  terrible  de  ses  nerfs.  Et 
cependant,  ce  fut  d'une  voix  très  altérée,  certes,  mais  presque 
calme,  qu'il  reprit  la  phrase  qu'elle  avait  laissée  inachevée. 

—  Votre  oncle  ne  veut  pas  que  vous  m'épousiez?...  et,  bien 
entendu,  c'est  tout  l'anticléricalisme  qu'il  prétend  punir  en  ma 
personne?...  Vous  m'aviez  fait  tant  espérer  en  sa  largeur  d'es- 
prit, sa  bonté  de  cœur!... 

—  Je  ne  le  reconnais^  plus  !  soupira  Marie,  et  mon  chagrin 
est  affreux,  Jean  !  * 

Mais  lui,  les  yeux  froncés,  se  plaignit  qu'elle  appelât  chagrin 
affreux  ce  qui  n'était  au  fond  qu'une  émotion  pénible,  forcé- 
ment passagère  : 

—  Quand  notre  mariage  sera  un  fait  accompli,  le  Père  Ame- 
lin  changera  d'attitude  ;  il  ne  voudra  certainement  pas  charger 
sa  conscience  en  manquant  à  la  loi  du  pardon  évangélique... 

En  parlant  ainsi,  Laurières  considérait  avec  une  extrême 
attention  la  figure  de  sa  fiancée  ;  il  la  vit  pâlir  ;  il  vit  les  fins 
sourcils  se  hausser  désespérément,  les  jolies  lèvres  trembler  sur 
les  mots  de  détresse  qu'elles  n'osaient  faire  entendre. 


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'^'pw.' 


540  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Cependant  Marie  murmurait  enfin,  très  bas  : 

—  Mais,  Jean,  s'il  ne  fallait  que  retarder  uq  peu.,. 
Comment  eûl-elle   continué?  La  main  de  Laurière  pressa 

soudain  en  étau  son  étroite  ceinture,  TétoufTant  à  demi,  et  il  la 
vit  qui  renversait  la  tête,  fermait  les  yeux...  aussitôt  la  bruta- 
lité de  son  geste  le  consterna...  il  exprima  passionnément  ses 
regrets,  en  la  berçant  sur  son  épaule  et  toutefois,  comme  cela 
se  fait  neuf  fois  sur  dix  dans  les  cas  analogues,  il  ne  manqua 
pas  de  lui  attribuer  la  responsabilité  de  sa  faute.  Il  lui  rappela 
encore  ses  deux  ans  d'attente  sans  espoir;  ses  longs  mois  de 
contrainte  depuis  leurs  fiançailles,  pour  ménager  en  elle  les  scru- 
pules les  plus  excessifs...  et,  comme  prix  d'une  constance 
à  si  rude  épreuve,  elle  osait  encore  aujourd'hui  parler  d'un 
retard  possible  de  leur  mariage  ! 

—  Les  chers  aveux  que  vous  m'avez  faits,  les  émois  que  j'ai 
éveillés  en  vous,  ne  me  permettent  pourtant  pas  de  douter  que 
vous  voyiez  votre  bonheur  dans  mes  bras  :  n'avez- vous  donc  pas 
envie  d'être  heureuse  bientôt,  tout  de  suite  ? 

Marie  soupira  : 

—  Je  voudrais  l'être  sans  qu'il  en  coûtât  aucune  déception 
à  mon  oncle  !  à  mon  père,  je  devrais  dire  ! 

—  Une  déception?  se  récria  Laurières;  mais  tous  les  parens 
du  monde  sont  déçus  lorsqpi'un  mariage  est  arrangé  en  dehors 
d'eux...  La  question  est  ailleurs:  le  Père  Amelin  peut-il  de 
bonne  foi  s'imaginer  que  les  affaires  de  Rome  en  iront  plus  mal 
quand  vous  vous  appellerez  M""'  Laurières?  Je  me  permettrai 
de  lui  en  soumettre  l'observation  tout  à  l'heure,  puisque  nous 
étions  convenus  d'un  entretien... 

Marie  hocha  tristement  la  tête. 

—  Mon  oncle  refuse  de  vous  recevoir,  Jean. 

—  Oh  !  c'est  à  ce  point  !  murmura  Laurières,  déconcerté. 
Puis  après  une  minute  de  réflexion,  il  observa  : 

—  Le  Père  Amelin  paraissait  ignorer  tout  de  moi,  hier...  il 
vous  a  donc  interrogée  longuement  sur  mon  compte? 

Marie  lui  apprit  la  rencontre  de  son  oncle  Canuzat.  Les 
alarmes  de  Laurières  s'accrurent.  Quels  coups  avaieiit  dû  se 
porter  les  deux  anciens  camarades,  en  s'élançant  l'un  sur  Tautre 
des  antipodes  mêmes  de  l'idée  !... 

—  Et,  naturellement,  mon  mariage  qui  se  trouvait  entre  eux 
devait  en  être  mis  en  pièces. 


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LE    FLAMBEAU.  514 

Après  avoir  songé  un  peu  ainsi,  il  dit  tout  haut  : 

—  Cette  rencontre  est  une  raison  de  plus  pour  que  Je  parle 
immédiatement  à  votre  oncle,  Marie.  Les  exagérations  de  Canu- 
zat  n'ont  pu  que  lui  donner  une  idée  très  fausse  de  mon  carac- 
tère et  de  mon  rôle  politique;  voulez- vous  donc  lui  faire  de- 
mander de  me  recevoir,  en  insistant  un  peu  ? 

Marie  n'osa  dire  combien  toute  insistance  lui  paraissait 
inutile;  elle  pressa  un  bouton  do  sonnerie,  et  ce  fut  précisément 
le  domestique  attaché  au  service  du  Jésuite  qui  se  présenta. 

—  Dites  à  mon  oncle  que  M.  Laurières  désire  beaucoup  le 
voir  dès  aujourd'hui. 

Cet  homme  leva  les  yeux  au  ciel,  en  répondant  : 

—  Oh  !  madame,  mais  le  Pè^e  est  au  lit...  j'ai  dû  le  désha- 
biller presque  comme  un  enfant,  tant  il  se  sentait  faible. 

—  Alors,  ne  le  dérangez  pas  ! 

Le  domestique  sorti,  elle  montra  sa  physionomie  troublée 
dHme  perplexité  nouvelle  à  Laurières. 

—  Jean,  dit-elle,  comme  à  son  conseil  tout  désigné,  pensez- 
vous  que  je  devrais  appeler  un  médecin?  Je  crains  que  mon 
oncle  ne  soit  réellement  malade... 

—  Son  voyage  l'a  très  fatigué,  cela  me  paraît  certain,  puis 
cette  fâcheuse  prise  avec  Canuzat...  Laissons-le  reposer  cette 
nuit  ;  demain  matin  vous  pourrez  envoyer  chez  Jomard,  mais  je 
suis  sûr  qp'il  sera  en  état  de  me  recevoir  avant  la  fin  du  jour. 

Le  slaiu  quo  leur  étant  imposé,  d'un  accord  tacite,  les  fiancés 
s'appliquèrent  à  changer  la  conversation.  Marie  sentait  que  cer- 
taines de  ses  souffrances  devaient  être  subies  en  silence,  puisque 
Jean  n'admettait  même  pas  que  l'opposition  imprévue  de  son 
oncle  pût  interrompre  sa  joie  d'amoureuse,  et  lui,  qui  comprenait 
trop  bien  son  cruel  souci,  qui  le  partageait  en  un  sens,  feignait 
la  quiétude  pour  la  persuader  qu'elle  s'exagérait  les  périls  de  la 
situation. 

On  avait,  ce  jour-là  même,  posé  les  tentures  de  la  pièce  qui 
allait  devenir  le  bureau  de  M.  le  député.  Ils  y  passèrent  en- 
semble, et  ils  se  plurent  à  convenir  des  places  qu'ils  attribue- 
raient aux  meubles  qu'on  apporterait  de  la  garçonnière. 

—  C'est  parmi  ces  meubles  que  j'ai  tant  rêvé  de  vous,  Marie  ; 
ie  veux  qu'ils  soient  les  témoins  de  mon  bonheur  avec  vous... 

Et  ces  mots  de  Laurières  furent  le  début  d'une  gracieuse 
effusion,   presque  purement   sentimentale  ;   dans  ces  momens 


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■^^-^ 


542  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

assez  rares  06  l'amour  de  l'homme  revêt  ainsi  la  forme  la  plus 
généreuse,  une  femme  obtient  de  lui  ce  qu'elle  veut  peut-être 
plus  aisément  que  par  le  souvenir  ou  l'attrait  des  caresses. 

Et  Marie,  d'instinct,  en  profita.  C'était  chose  convenue  impli- 
citement que  le  fiancé,  venant  causer  à  la  fin  du  jour  avec  le 
chef  de  la  famille,  resterait  pour  la  soirée  entière,  qu'on  ferait 
un  second  diner,  tout  intime,  de  fiançailles.  Mais,  ce  beau  plan 
ne  pouvait  s'exécuter  de  par  la  volonté  contradictoire  du  Père 
Amelin.  Et  Marie  engagea  doucement  Laurières  à  la  quitter. 

Laurièrès  lui  saisit  les  deux  mains  qu'il  posa  sur  son  épaule, 
et,  se  baissant  pour  que  le  regard  de  ses  yeux  tombât  droit  dans 
ceux  de  l'aimée,  il  demanda,  la  voix  un  peu  rude  : 

—  Et  pourquoi  faut-il  que  je  vous  quitte,  pourquoi  faut-il 
que  vous  passiez  la sdrée  toute  seule?...  est-ce  que?... 

Il  allait  ajouter  : 

—  ...  est-ce  que  vous  voudriez-vous  réaccoutumer  à  passer 
votre  vie  toute  seule? 

Mais  il  s'arrêta,  craignant  de  ne  pas  achever  sans  broyer  de 
nouveau  la  ceinture  de  Marie.  Elle  devina  ^'ailleurs  ce  qu'il 
éprouvait,  devint  pourpre^  et  balbutia,  les  larmes  aux  pau- 
pières : 

—  Je  ne  veux  que  ménager  mon  oncle,  lui  montrer  tout  le 
soin  que  j'ai  de  son  repos,  tout  le  respect  que  je  garde  pour  lui 
et  pour  ses  volontés,  même  si...  je  ne  puis  obéir. 

Laurières  lui  arracha  la  parole  : 

—  Vous  ne  pouvez,  bien  évidemment,  vous  ne  pouvez  obéir 
à  ses  volontés  pour  le  moins  bizarres,  contre  nature  1... 

Mais  il  regretta  encore  cette  brusquerie,  consentit  &  partir. 

•^  Puisque  vous  pensez  que  le  Père  Amelin  ne  pourra  repo- 
ser tant  quil  saura  l'Antéchrist  sous  le  môme  toit  que  lui... 
Voyons,  ne  froncez  pas  vos  beaux  yeux,  passez^moi  quelque 
chose  au  moment  où  vous  me  forcez  à  battre  en  retraite  ! 

Et  non  seulement  eUe  lui  passa  son  mot  de  rancune  contre 
l'oncle  Jésuite,  mais  elle  se  laissa  prendre  dans  ses  bras,  sur 
son  cœur,  dont  l'impétuosité  se  refrénait  maintenant  à  si  grand'- 
peine,  et  qui,  elle  le  sentait  bien  aux  vibrations  qui  la  soule- 
vaient toute,  en  était  aux  dernières  limites  de  la  longanimité. 

Un  moment  après  le  départ  de  Laurières,  elle  resta  dans 
son  petit  salon,  toute  palpitante  de  ses  baisers  et  de  ses  étreintes, 
se  berçant  encore  par  l'écho  de  ses  appellations  suaves  ou  pas- 


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LE   FLAMBEAU.  843 

sionnées.  Mais  elle  pensa  bientôt  avec  désolation  à  Tétat  cruel 
du  Père  Âmelin.  Que  faire  pour  lui  rendre  sa  santé,  sa  joie 
et  aussi  son  heureuse  indulgence  de  jadis?  il  lui  devint  peu  à 
peu  insupportable  de  le  sentir  sombre,  amer,  et  Tâme  toute 
meurtrie  par  sa  propre  faute.  Elle  alla  donc  frapper  à  la  porte 
du  Jésuite,  et,  à  sa  question  timide,  le  Père  ayant  répondu  : 

—  Non,  ma  fille,  je  ne  dors  pas,  tu  peux  venir... 

EUe  s'approcha  du  lit,  s'agenouilla,  implora  'fervemment  : 

—  Voulez-vous  que  je  finiisse  le  chapelet  maintenant, 
Père? 

D'un  geste  vif  qui  exprimait  une  heureuse  surprise,  sans  la 
moindre  rancune,  le  Jésuite  posa  une  main  sur  les  deux  mains 
jointes  de  sa  nièce...  Puisqu'elle  revenait  prier,  Laurières  était 
donc  parti? elle  était  donc  capable  de  l'emporter  sur  lui?...  La 
victoire  pouvait  donc  rester  f^ujalement  à  la  chrétienne...  à 
l'Église... 

Marie  acheva  le  chapelet.  Ensuite  elle  dit^  voulant  lui  mon- 
trer (^'elle  était,  ce  soir,  définitivement  seule  : 

—  Si  je  ne  craignais  de  vous  fatiguer,  Père,  je  ferais  mettre 
le  couvert  dans  votre  chambre  ;  nous  dînerions  ensemble? 

Il  la  regarda,  lui  sourit  avec  une  tendre  reconnaissance,  mais 
refusa  son  offre.  Il  prendrait  si  peu  de  chose...  un  potage,  tout 
au  plus... 

Marie  ne  dîna  elle-même  que  du  bout  des  lèvres  dans  sa 
grande  salle  à  manger,  si  vide  maintenant  quand  Laurières  ne 
lui  faisait  pas  vis-à-vis  à  table,  si  obscure,  malgré  l'éclairage 
électrique,  quand  le  regard  et  le  sourire  de  Laurières  ne  l'illu- 
minaient point.  Elle  essaya  ensuite,  et  vainement,  de  lire,  pour 
calmer  les  transes  qui  la  tourmentaient,  car  tout  lui  semblait  ce 
soir  précaire  et  fragile  de  ce  qu'elle  croyait  ce  matin  encore  si 
assuré  et  si  résistant,  le  bonheur  et  la  vie  :  le  bonheur,  puisque 
le  mot  d'une  bouche  très  chère  pouvait  mettre  en  question  son 
bonheur;  la  vie,  puisque,  sans  qu'elle  se  l'a  vouât,  une  vie  très 
précieuse  lui  semblait  près  d'elle  gravement  compromise...  De 
temps  à  autre,  son  cœur  subissait  dans  sa  poitrine  ces  trem- 
blemens  de  pendule  dont  un  mouvement  sismique  multiplie- 
rait, —  avant  de  les  arrêter,  —  les  oscillations.  Ce  phénomène 
est  d'un  effet  presque  terrifiant  sur  les  organismes  délicats. 
Marie  souffrait  donc  beaucoup  dans  sa  solitude  lorsque  Made- 
leine Guiminel  vint  s'offrir  à  la  soulager.  Madeleine  entra  dans 


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S44  REVUE  DES  DEUX  MONDBS. 

le  salon  avec  un  sourire  qui  dissimulait  un  assez  vif  souci,  car 
elle  connaissait  déjà  le  début  du  conflit  redoutable  qui  allait 
faire  souffrir  près  d'elle  trois  cœurs  aimans  et  passionnés.  Quand 
elle  eut  embrassé  Marie  : 

—  Jean,  chassé  par  toi,  est  venu  se  réfugier  sous  mon  aile./ 
il  est  encore  avec  Charles,  en  train  de  brûler  cigarettes  sur  ci- 
garettes pour  consumer  chagrin,  souci  et  impatiences.  Ma 
pauvre  chérie!  toi  qui  souhaitais  si  ardemment  le  retour  de  ton 
oncle  !  le  voilà  bien  tombé,  dans  le  fracas  des-  inventaires,  et, 
ce  Canuzat  qui  le  rencontre  et  le  brave  ! 

Mais  Madeleine  avait  le  coup  d'œil  optimiste,  et  elle  eut  tôt 
fait  de  trouver  à  Tavenir  des  aspects  sourians  et  lumineux  à 
travers  l'obscurcissement  de  l'heure  présente. 

—  Oh  I  je  comprends  que  le  choc  ait  été  rude,  il  est  bien  na- 
turel qu'un  ecclésiastique  ne  souhaite  pas  pour  neveu  un  député 
anticlérical  ;  mais  enfin  un  Jésuite  est  trop  informé  sur  le  train 
du  monde  pour  croire  qu'on  puisse  le  mener  à  coups  de  trique... 
Tiens,  je  vois  ce  qui  va  se  passer...  Tout  d'abord  je  m'attends 
moi-même  à  une  semonce  pour  avoir,  en  quelque  sorte,  présidé 
à  tes  fiançailles  arec  notre  affreux  anticlérical  ;  ensuite,  le  Père 
Amelin  arrachera  une  promesse  de  modération  à  Jean,  à  toi 
celle  d'un  zèle  pieux  dans  ton  ménage,  et  puis  sa  bonté  se  char- 
gera du  reste,  c'est-à-dire  de  prier  souvent  pour  que  tu  lui 
donnes  des  petits-neveux  à  éduquer,  rue  des  Postes,  car  enfin  il 
ne  peut  douter  d'un  retour  du  beau  temps  pour  la  Compagnie 
comme  pour  l'Église... 

Marie,  un  peu  rassérénée,  n'exprima  plus  que  son  inquiétude 
sur  l'état  physique  de  son  oncle.  Les  jeunes  femmes  appelèrent 
alors  le  domestique  qui  devait  passer  la  nuit  en  demi-veille.  Cet 
homme,  très  habitué  à  entourer  les  malades,  affirma  qu'une 
visite  du  docteur  p,  cette  heure  tardive  ne  pourrait  que  fatiguer 
et  alarmer  le  Père. 

—  Eh  bien  !  dit  Madeleine  en  s'en  allant,  je  vais  envoyer 
Jean  et  Charles  chez  Jomard  pour  le  mettre  au  courant  des 
choses  :  il  viendra  demain  dès  la  première  heure. 

Elle  exprima  du  reste  l'opinion  qu'une  nuit  de  plein  repos 
suffirait  probablement  à  pacifier  le  corps  et  l'âme  également 
énergiques  du  Père  Amelin. 

Mais  son  pronostic,  d'ailleurs  peu  sincère,  ne  se  vérifia  nul- 
lement, du  moins  pour  le  corps,  dont  l'état  ne  permettait  pas  de 


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'^«T^t'^ 


LE   FLAMBEAU. 

préjuger  celui  de  l'âme.  La  fièvre  absorbait  à  tel  point  le  Jésuite 
qu'on  introduisit  le  docteur  près  de  lui  sans  même  lui  demander 
son  agrément,  sans  môme  le  prévenir. 

—  Grippe  et  bronchite,  le  tout  assez  grave,  vu  la  faiblesse  du 
malade,  mais  c'est  l'affaire  d'une  dizaine  de  jours,  en  comptant 
toutefois  sur  une  assez  longue  convalescence... 

Marie,  comme  toutes  les  femmes  en  pareil  cas,  demanda  vingt 
fois  au  docteur  s'il  lui  disait  bien  toute  la  vérité,  et  le  docteur, 
comme  tous  les  médecins  du  monde,  l'affirma  solennellement. 
Mais  la  vérité  ne  se  traduisit  pas  de  môme  quand  il  l'exposa, 
dans  l'escalier,  h  Laurières,  qui  était  accouru  pendant  qu'il  se 
trouvait  auprès  du  malade. 

—  C'est  un  homme  miné,  usé  par  l'idée  fixe,  par  ses  voyages, 
par  des  travaux  accomplis  dans  une  perpétuelle  tension  nerveuse  : 
il  n'a  aucun  avenir  devant  lui... 

Laurières  s'arrêta,  se  soutint  à  la  rampe  et  se  récria  doulou- 
reusement : 

—  Tu  sais  que  c'est  mon  avenir  à  moi  que  tu  prophétises? 
et  un  bel  avenir  !  si  ce  Jésuite  meurt  sans  nous  donner  sa  béné- 
diction... 

—  Oh  !  voyons,  au  point  où  tu  en  es  avec  M"*  Salvan,  elle 
passerait  outre? 

—  Elle  passerait  outre,  je  le  crois..,  bien  qu'avec  une  femme 
on  ne  sache  jamais...  il  y  en  a  tant  qui  ont  le  goût  du  martyre  I... 
et  enfin,  si  elle  passait  outre,  ce  ne  serait  pas  sans  verser  des 
larmes  à  noyer  tout  notre  bonheur. 

Le  docteur  l'écoulait  et  réfléchissait,  puis,  recommençant  à 
descendre,  il  déclara  : 

—  Eh  bien  !  je  puis,  oui,  je  puis  te  rassurer  partiellement, 
ce  que  j'ai  dit  à  M"'  Salvan  se  produira  sans  doute  :  je  pense 
rester  maître  de  la  fièvre  et  de  la  congestion  des  bronches  d'ici 
[quelques  jours  ;  seulement,  ce  que  j'ai  appelé  là-haut  convales- 
cence, appelons-le,  entre  nous,  état  chronique  et  déclin,  plus  ou 
[noins  rapide,  oar  tous  les  malades  ne  se  défendent  pas  avec  la 
néme  énergie;  mais  enfin,  vous  aurez  des  semaines,  peut-être  des 
mois,  pour  fléchir  Toncle,  soit  avant,  soit  après  le  mariage. 

Fléchir  ronde,  oui,  et  avant  le  mariage  !  il  le  fallait,  se 
lisait  Laurières.  Chaque  jour, cette  opinion  s'ancrait  plus  à  fond 
ians  son  esprit.  Il  venait  rue  Castiglione  le  matin  et  le  soir; 
mais  il  ne  trouvait  plus  Marie,  comme  la  semaine  précédente,  en 

TOMB  XLVII.  —  1908.  3o 


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5i6  REVUE  DtS  ÛBUX  MONDES. 

conférenee  arec  le  tapissier;  elle  ne  Fentretenait  plus  d'à 
essayage;  on  ne  parlait  plus  de  sa  robe  pour  le  jour  de»  noce 
dont,  en  une  heure  d'intimité,  elle  lui  avait  fait  choisir  Tétofle 
et  le  dessin.  Assise  dans  son  petit  salon,  elle  lisait,  tirait  quelques 
points  de  broderie,  avec  Tair  morne  d'une  veuve  qui  ne  sortira 
plus  de  sa  retraite,  et  Lauriëres  ne  se  méprenait  pas  à  Teffort 
qu'elle  faisait,  dès  qu'il  entrait,  pour  reprendre  son  exquis  en- 
jouement habituel. 

A  peine  consentait-elle  à  sortir  un  peu  chaque  jour  avec 
Madeleine;  lui-m6me  n'obtint  qu'une  foi^  de  l'emmener  au  Bois 
en  voiture,  et  il  ne  la  sollicita  pas  de  recommencer.  Tant  qu'il 
gardait  un  espoir  de  fléchir  le  Père  Amelin,  il  tenait  à  res- 
pecter le  trouble  que  ressentait  cette  jeune  femme  si  délicate  à 
s'exposer  aux  effusions,  en  quelque  sorte  clandestines,  d'un 
amour  que  son  père  d'adoption  n^approuvait  pas  encore.  Il  ne 
s'attachait  même  plus  à  cette  date  de  leur  mariage  que  tous 
deux  avaient  décidée  irrévocable,  puisque  enfin  les  convenances 
interdisaient  de  procéder  à  la  cérémonie  si  intime  qu'elle  pût 
être  tant  que  la  maladie  du  Père  Amelin,  soignée  dans  sa  maison, 
resterait  à  l'état  aigu. 

«  Ah  !'  que  Jomard  ait  dit  vrai,  que  son  rétablissement  soit 
assez  marqué  pour  que  nous  puissions  nous  expliquer  ensemble, 
rtque  cette  intolérable  situation  se  dénoue  1...  Après  tout,  s'il 
persiste  dans  son  veto  de  grand  inquisiteur...  » 

En  attendant,  son  orgueil  et  sa  passion  cédaient  à  la  plus 
vraie  tendresse  qu'ait  jamais  éprouvée  un  homme;  il  ne  se 
plaignait  de  rien,  et  c'était,  au  reste,  suivre  instinctivement  la 
meilleure  tactique  :  Marie,  qui  ne  se  méprenait  pas  sur  ces 
calmes  apparences,  concevait  de  lui  une  plus  haute  idée  chaque 
jour,  et  chaque  jour  aspirait  plus  impérieusement  à  se  donner 
toute  au  mattre  de  son  cœur. 

XIII 

Le  docteur  Jomard  ne  s'était  pas  trompé  ;  le  neuvième  jour 
de  sa  maladie,  le  Père  Amelin  n'avait  plus  qu'une  fièvre  très 
sourde  ;  il  se  sentit  assez  de  force  pour  passer  plusieurs  heures 
sur  son  fauteuil,  au  coin  du  feu,  à  faire  un  peu  de  correspon- 
dance. Le  mieux  s'affirma  le  lendemain,  et  Marie  en  exprimait 
3a  joie  à  Madeleine  Guiminel.  Mais,  en  môme  temps,  elle  avouait 


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son  anxiété  des  jours  prochains,  de3  heures  prochaines,  od  un 
nouveau  débat  ne  pouvait  manquer  de  9'élever  entre  son  oncle 
et  elle  au  sujet  de  son  maiûage,  un  débat  auquel  son  fiancé  vou- 
drait à  toute  force  prendre  part. 

—  Et  j'ai  peur  de  ce  qu'ils  se  diront  et  de  ce  qu'ils  ne  se 
diront  pas;  j'ai  peur  de  tout! 

Et  la  peur  ouvrait  tout  grands  sea  yeux,  et  ses  fins  sourcils 
obliques  se  soulevaient  très  haut,  exprimant  sa  détresse  mieux 
que  ses  lèvres  roses,  faites  pour  sourire  dans  les  doux  émerveil- 
lemens  de  Tamour. 

A  ce  moment,  le  domestique  garde-malade  se  présenta,  et 
dit  que  le  Père  Âmelin,  ayant  su  que  M"'''  Guiminel  se  trouvait 
dans  la  maison,  la  priait  de  lui  faire  une  visite  : 

—  Je  vous  suis,  Victor. 

Et  Madeleine,  se  tournant  vers  Marie,  se  livra,  du  geste  et  da 
la  physionomie,  à  une  mimique  signifiant  : 

—  L'heure  de  la  semonce!...  enfin,  me  voici  prête! 

Le  Père  Amelin  l'attendait  au  coin  du  feu.  Sa  personne 
occupait  si  peu  de  place  dans  son  fauteuil,  ses  yeux  avaient  un 
tel  éclat  d'émail,  sa  figure  et  ^es  mains  jaunes,  et  plus  émaciées, 
un  tel  air  de  choses  inertes  ou  mortes,  qu'elle  pensa  aux  statues 
de  saints  confesseurs  de  la  foi  qu'on  habille  de  vrais  vôtemens 
dans  les  pays  espagnols.  Néanmoins,  elle  sut  dominer  cette 
impression  pénible,  et  exprima  au  Père  toute  la  joie  que  lui 
inspirait  son  rétablissement. 

Il  eut  à  son  tour  de  jolis  mots  paternels  pour  la  remercier, 
car  il  aimait  la  jeune  femme  dont  la  mère  avait  été  son  amie 
d'enfance,  puis  il  ajouta  : 

—  Malheureusement,  ma  chère  Madeleine,  il  se  mêle  une 
tristesse  h  la  joie  que  je  ressens  de  votre  visite;  je  me  vois  dans 
l'obligation  de  vous  rendre  un  peu  responsable  du  grand  chagrin 
qui  m'attendait  à  ce  retour  en  France...  Pourquoi,  oh!  pour- 
quoi avez-vous  travaillé  au  mariage  d'un  libre  penseur,  pis 
encore,  d'un  adversaire  militant  de  la  religion,  avec  notre  pauvre 
petite  Marie?.., 

Madeleine  secoua  sa  jolie  tête  aux  yeux  vifs,  dardant  leur 
lumineux  regard  par-dessous  son  grand  chapeau  de  velours  : 

—  Et  d'abord,  mon  Père,  ai-je  eu  à  travailler  autant  que  vous 
semblez  le  croire  pour  mettre  Marie  en  rapport  avec  Jean  Lau- 
rières,  qui  est,  vous  le  savez,  n'est-ce  pas,  le  cousin  de  Charles? 


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''^^'fm. 


648  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

La  Providence,  —  je  n'oserais  devant  vous  dire  le  hasard,  —  i 
a  fait  se  rencontrer  chez  moi  au  moment  où,  ayant  rêvé  l'un 
l'autre  pendant  le  grand  deuil  de  Marie,  ils  étaient  au  point  pour 
s'entendre  par  leur  silence  même... 

—  Mais  enfin,  mieux  renseignée  que  Marie  des  choses  de  la 
politique,  vous  auriez  dû  l'avertir  dès  lors... 

—  Dès  lors,  c'était  déjà  trop  tard,  croyez-le,  mon  Père...  et 
puis,  Jean  consentait  au  mariage  religieux...  et, ma  foi,  je  n'avais 
pas  qualité  pour  en  demander  plus  que  l'abbé  Paraud,  par 
exemple! 

—  On  peut,  on  doit  en  demander  Plus  quand  on  appartient 
comme  Marie  à  une  famille  où  il  est  de  rèf  le,  sinon  àé  se  consa- 
crer tout  à  Dieu,  du  moins  de  lui  laisser  tout  ce  qu'on  peut  de  sa 
vie  et  de  soi-même...  Qu'est-ce  qu'il  gardera  de  ma  pauvre  enfant, 
le  bon  Dieu,  quand  elle  appartiendra,  —  si  elle  lui  appartient 
jamais,  —  à  un  ennemi  de  sa  religion  et  de  ses  ministres? 

—  Le  bon  Dieu  gardera  probablement  toute  l'âme  de  Marie... 
et,  si  vous  voulez  ma  véritable  pensée,  mon  Père,  je  ne  crois  pas, 
et  j'en  suis  bien  aise  en  ce  qui  me  concerne,  que  le  bon  Dieu  nous 
demandera  compte  de  l'ftme  des  hommes  que  nous  épousons... 
Ici-bas,  nous  les  aimons,  nous  leur  donnons  des  enfans,  mais 
enfin,  là-haut,  ce  sera,  j'espère,  comme  l'Évangile  le  dit  :  A  cha- 
cun selon  sa  foi,  selon  ses  œuvres... 

Le  Jésuite  gronda,  ses  yeux  jetant  des  flammes  sombres  : 

—  Malheureuses  femmes  d'aujourd'hui  !  si  vous  vous  désin- 
téressez de  la  destinée  éternelle  de  l'homme  à  qui  vous  donnez 
tout  votre  être  ! 

Madeleine,  sans  se  laisser  déconcerter  par  l'anathème  col- 
lectif, répliqua  doucement,  alertement  : 

—  Mais  ce  n'est  pas  se  désintéresser,  il  me  semble,  de  la 
conversion  d'un  libre  penseur,  que  de  l'épouser?...  celui-là,  plus 
qu'un  chrétien  fervent,  a  besoin  d'une  femme  pieuse...  et  puis, 
vous  le  savez,  mon  Père,  —  vous  ne  pouvez  pas  ne  pas  le 
savoir!  —  ce  serait  un  célibat  presque  général  en  France  si 
les  femmes  refusaient  d'appartenir  à  des  non-pratiquans  ;  nous 
avons  pourtant  notre  deistinée  à  remplir  ici-bas,  nous  devons  être 
épouses,  être  mères...  et,  ma  foi,  en  tant  que  -mères,  veuillez 
avoir  la  bonté  d'en  convenir,  nous  nous  montrons  du  moins 
assez  vigilantes  chrétiennes.  Nos  enfans  ne  peuvent  pas  encore 
tenir  leur  cuillère  à  bouillie  que  nous  leur  faisons  joindre  les 


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LE  FLAMBEAU.  S49 

mains  pour  la  prière;  c'est  avec  nous  qu'ils  apprennent  le  caté- 
chisme, qu'ils  se  préparent  à  leur  première  communion;  ils 
n'échappent  à  la  religion  que  lorsqu'ils  nous  échappent  à  nous- 
mêmes,  je  ne  sais  trop  pourquoi,  par  exemple! 

—  Pourquoi?  mais  parce  qu'ils  tombent  alors  sous  l'influence 
du  père  qui... 

Madeleine  hocha  la  tête. 

—  Beaucoup  d'hommes  ne  vont  pas  à  la  messe,  ouï,  mais 
je  ne  crois  pas  qu'il  s'en  trouverait  un  seul  pour  interdire  à  son 
fils  adolescent  d'y  aller...  si  les  prêtres  de  leur  côté  tenaient 
ferme.  Malheureusement,  ces  messieurs  sont  le  plus  souvent 
absorbés  par  le  service  paroissial...  Tenez,  Père,  j*ai  quelquefois 
pensé  que  les  missionnaires  auraient  suffisamment  à  s'occuper 
en  France,  quitte  à  laisser  la  Chine  aux  Chinois,  et  le  Japon  aux 
Japonais...  Après  tout,  j'ai  beau  les  rencontrer  par  files  main- 
tenant, à  l'Elysée,  dans  les  bals  d'ambassades  ou  de  ministères, 
ces  gens-là  n'ont  pas  le  crâne  du  catholique-né... 

Sans  le  savoir,  Madeleine  caressait  ainsi  l'idée  favorite,  ou 
plutôt  l'idée  fixe  du  Jésuite.  Il  la  regarda  presque  avec  un  émer- 
veillement qu'elle  fût  allée  droit,  par  sa  seule  intuition  féminine, 
sur  la  triste  vérité  qu'il  avait  mis  des  années  d'études  investiga- 
trices à  découvrir.  La  tête,  les  épaules,  tout  son  corps  émacié 
collé,  pour  ainsi  dire,  au  dossier  haut  du  fauteuil,  ses  deux  mains 
couleur  de  cire  attachées  sur  les  appuis,  il  s'immobilisa,  médita  en 
cette  pose  hiératique,  puis  ce  murmure  s'éleva  de  ses  lèvres 
pâles  : 

—  Oui,  rester  en  France,  tous!  concentrer  l'essence  catho- 
lique dans  les  âmes  françaises,  jusqu'au  jour  où  cette  concen- 
tration achevée  éclaterait  en  une  expansion  de  prosélytisme 
conmie  on  n'en  a  jamais  vu...  Enfin,  il  n'y  a  guère  plus  d'un 
siècle,  nous  nous  élancions  &  travers  l'Europe  pour  la  seule  joie 
enthousiaste  d'y  semer  les  principes  de  la  Révolution,  pourquoi 
ne  serions-nous  pas  capables  d'aller  plus  loin  encore  sous  l'im- 
pulsion d'un  idéal  mille  fois  supérieul*?...  Mais  ce  serait  folie  que 
de  nous  vouloir  attacher  des  mauvaises  fois  manifestes,  —  pis 
même,  des  volontés  diamétralement  contraires,  —  qui  feraient 
dès  le  début  avorter  notre  essor,  alors  qu'il  suffit  des  indiffé- 
rences pour  l'alourdir  et  le  retarder  sans  fin... 

Et  le  Père  Amelin,  d'une  voix  trop  forcée  qui  résonna  creux, 
péniblement  : 


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$50  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Marie  n'épousera  pas  M,  Laurières,  Madeleine  ! 
Madeleine,  du  ton  en  même  temps  très  doux  et  très  résolu  de 

jeune  femme  déjà  experte  h  déblayer  la  route  delà  vie,  répliqua 
tout  de  suite  : 

—  Père,  je  vous  en  prie,  réfléchissez  plutôt  ^'ila  doivent 
s'épouser...  Oh!  permettez-moi  de  parler  encore!  ne  penseï'Vous* 
pas  que  ce  serait  une  bien  triste  comédie  que  le  mariage,  et 
même  le  sacrement  de  mariage,  si,  quelques  jours  avant  de  le 
recevoir,  une  femme  et  un  homme  pouvaient  rompre,  sans  y  être 
forcés  par  la  révélation  de  quelque  fait  monstrueux?  Enfin,  vous 
séries  arrivé  a{Mrès  le  mariage,  vous  n'auriez  certainement  pas 
conseillé  à  Marie  de  divorcer! 

Madeleine  continua  de  plaider  avec  art,  abandonna  iailiscus- 
sien  pour  faire  le  panégyrique  de  Laurières,  de  sa  famille,  de  la 
mère  qui  lui  restait,  une  chrétienne  pieuse  qui  avait  sa  vénéra- 
Hou  en  même  temps  que  sa  tendresse...  Était-ce  bien  juste  enfin, 
d'assimiler  aux  plus  terribles  persécuteurs  de  la  religion  un 
homme  qui  avait  fait  donner  le  viatique  à  un  mourant,  qui, 
trouvant  sa  fiancée  au  milieu  d'une  manifestation  religieuse, 
contre  une  loi  dont  il  était  un  des  auteurs,  ne  lui  faisait  pas 
entendre  un  mot  de  reproche,  qui  se  pliait  encore  resjpectueu- 
sèment  avec  elle  aux  rites  d'une  religion  à  laquelle  il  avait 
cessé  de  croire?.,. 

Le  Père  Âmelin  l'écoutait,  un  pâle  et  amer  sonrire  aux 
lèvres. 

—  Ah!  Madeleine!  Madeleine,  gémit- il  en  secouant  la  tête, 
si  vous  autres,  jeunes  femmes,  vous  aviez  la  Foi,  cette  Foi  qui 
primait  jadis  tous  vos  autres  sentimens,  y  compris  l'amour, 
vous  n'en  seriez  pas  h  excuser  les  impies,  mais  vous  emploieriez 
h,  changer  leur  ccBur  toute  la  passion  dont  le  vôtre  est  capable  I 

Le  grand  chapeau  de  velours  battit  des  ailes  sur  le  front  da 
Madeleine  qui,  pensive,  expliquait  : 

—  Nous  avons  la  Foi  toujours.  Père,  seulement,  eh  bien  1 
oui,  nous  jugeons  prudent  de  l'enfermer  dans  nos  (imes  cooune 
dans  une  serre,  de  ne  pas  l'exposer  aux  aventures  du  prosély- 
tisme... Mais  dites-moi,  où  sont  les  apôtres  que  nous  pourrions 
suivre  par  la  campagne  et  par  les  carrefours  des  villes  en  criant 
avec  eux  la  bonne  parole? 

Le  Père  Amelin  tint  un  long  moment  la  tête  baissée;  alors 
3ur  sa  poitrine  s'étalait  sa  barbe  presque  toute  blanche,  et  il 


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LE  FLAMBEAU.  S61 

montrait  ainsi  entièrement  don  crâne  ceint  par  une  mince  cou- 
ronne de  cheveux  gris,  tout  le  reste  ayant  été  séché,  brûlé» 
comme  les  herbes  sur  un  sommet  de  volcan* 

Hélas  !  Madeleine  avait  raison  !  où  sont,  à  l'heure  présente, 
les  chrétiens,  et  même  les  pontifes  animés  d'une  foi  aussi  ar- 
dente, exclusive  de  toute  préoccupation  temporelle,  capables  de 
s'en  aller  prêchant  par  la  campagne  et  par  les  carrefours  des 
villes?...  Et,  sans  remonter  aux  temps  héroïques  des  Cata- 
combes, lui,  le  Jésuite,  se  remémorait  cette  clause  de  la  règle 
écrite  par  Ignace  de  Loyola  :  tous  ses  iils  devaient  être  dans  lisi 
disposition  de  partir  pour  aller  évangéliser,  dans  quelque  pays 
que  ce  fût,  sans  solliciter  le  moindre  secours  matériel  dé  la 
Compagnie...  Il  s'humilia  pour  avoir  accompli  ses  voyages  dans 
des  conditions  de  bien-être  relatif,  et  cette  véritable  humilité 
chrétienne,  —  hélas  !  très  rare  !  —  qui  ne  contient  pas  un  atome 
d'orgueil  pharisaïque,  s'allie  toujours  à  la  douceur  et  à  la  charité. 

Redressant  la  tête,  il  dit  enfin  lentement  : 

—  Madeleine,  je  verrai  demain  M.  Laurières;  vous  pouvez 
l'annoncer  à  Marie. 

Pour  la  première  fois  depuis  ces  dix  jours,  les  fiancés  respi- 
rèrent à  pleins  poumons;  en  vain  Madeleine  voulut  les  pré- 
'  munir  contre  une  déception  possible. 

—  Ce  n'est  pas  la  victoire,  voyons  !  le  Père  Âmelin  accepte 
simplement  la  bataille  qu'il  refusait  à  Jean  jusqu'ici... 

Mais,  pour  Marie,  la  bataille  offerte  à  son  fiancé  c'était  la 
victoire  remportée  par  lui  ;  elle  ne  pouvait  en  douter,  elle  qui 
vivait  depuis  tant  de  mois  dans  l'enivrement  de  cette  voix,  de 
cette  conquérante  parole  d'homme...  Et  lui,  ébloui  de  sa  con- 
quête, malgré  son  échec  auprès  de  Canuzat,  avait  la  foi  superbe 
que  nul  au  monde  ne  serait,  plus  qu'elle,  de  longue  résistance 
aux  développemens  persuasifs  de  son  éloquence  ardente  et 
souple,  comme  celle  de  tous  les  orateurs  à  opinion  modérée, 
mais  à  passion  forte,  vive  et  tenace. 

En  venant  souhaiter  une  bonne  nuit  à  son  oncle  qui  s'était 
mis  au  lit  dès  le  crépuscule,  Marie  posa  ses  lèvres  sur  le  front 
qui,  à  la  lumière  tamisée  d'une  lampe  veilleuse,  prenait  les  tons 
de  braise  ardente.  Elle  n'osait  le  remercier  plus  explicitement; 
elle  redoutait  tout  ce  qui  pouvait  susciter  un  nouveau  débat 
entre  elle  et  lui  :  la  parole  était  à  son  fiancé;  elle  se  contenta  de 
demander  à  quel  moment  il  désirait  le  recevoir.  ' 


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552  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Vers  trois  heures...  je  suis  alors  mieux  que  le  matin; 
seras  là,  toi  aussi,  mon  enfant. 

Lorsque  Marie  rapporta  l'information  à  Laurières,  elle  lui  vit 
immédiatement  aux  lèvres  un  bizarre  sourire. 

—  Mais,  Jean,  êtes-vous  donc  si  étonné  que  mon  oncle 
veuille  vous  parler  en  ma  présence? 

—  Étonné?  bien  au  contraire,  ma  chérie,  je  me  plais  à  re- 
connaître là  un  procédé  du  Jésuite,  qui  utilise  amour  et  tout 
Ad  majorem  Dei  gloriam!  Votre  oncle  espère  bien  que,  vous 
présente,  ma  bonne  volonté  à  trouver  avec  lui  un  terrain  de 
transaction  ne  se  laissera  pas  décourager  facilement...  et 
d'ailleurs,  il  a  raison,  tout  à  fait  raison...  pour  que  ces  jolis 
yeux  n'aient  plus  occasion  de  verser  des  larmes,  je  vous  pro- 
mets d'être  conciliant  jusqu'aux  limites  permises  par  ma  con- 
science. 

Et  Marie  manifesta  im  contentement  parfait,  car  il  est  très 
difficile  aux  croyans  de  se  figurer  que  les  libres^  penseurs  ont 
aussi  une  conscience  religieuse,  —  leur  scepticisme  ne  faisant, 
selon  eux,  que  caractériser  un  état  de  péché  dont  ils  n'ont  qu'à 
se  hâter  de  sortir. 

Lorsque  avec  elle  Laurières  pénétra  le  lendemain  dans  la 
chambre  du  Jésuite,  toutes  les  apparences  de  ce  pauvre  corps, 
voué  visiblement  à  une  prochaine  destruction,  lui  inspirèrent 
une  pitié  qui,  pour  quelques  momens  du  moins,  domina  en  lui 
tous  les  instincts  du  combattant.  De  môme  une  impression  toute 
contraire  accomplit  un  effet  non  moins  heureux  dans  l'esprit  du 
Père  Amelin.  L'harmonie  ne  cesse  pas  de  produire  en  nous, 
comme  au  temps  de  David,  ce  calme,  cette  paix  de  tous  les 
élémens  humains  qui  est  Tétat  le  plus  harmonieux  de  notre  être, 
et  c'étdt  une  véritable  manifestation  d'harmonie  que  l'arrivée  de 
ce  couple  jeune  et  beau,  en  qui  Ton  sentait  un  accord  fait  des 
résonances  les  plus  délicates.  Et  l'antagonisme  des  deux  hommes 
qui  se  voyaient  aux  prises  pour  la  première  fois  éclata  cepen- 
dant dès  leur  phrase  de  courtoisie  pure. 

XIV 

Le  Père  Amelin  avait  répondu  par  une  inclination  de  tète  au 
salut  de  Laurières,  et  lui  désigna  un  siège  de  la  main  sans  lui 
tendre  cette  main. 


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LE   FLAVBEAU.  5S3 

Regardant  sa  fiancée  qui  s'asseyait,  elle  aussi,  à  quelque  dis- 
tance, Laurières  commença  : 

—  J'ai  partagé,  mon  Père,  je  vous  assure,  les  inquiétudes  de 
Marie  à  votre  sujet;  je  suis  maintenant  heureux  avec  elle  des 
progrès  de  votre  convalescence;  notre  conversation,  je  Tespère, 
ne  vous  imposera  pas  une  fatigue  au-dessus  de  vos  forces? 

Il  n'ignorait  pas  que  les  lois,  nuancées  à  l'infini,  de  nos 
usages,  le  trouvaient  en  défaut.  Ces  lois  auraient  voulu  qu'il  se 
présentât  son  chapeau  à  la  main,  en  visiteur  cérémonieux,  tan- 
dis qu'il  l'avait  déposé  dans  l'antichambre  selon  la  coutume  des 
parens  ou  des  amis  très  intimes  ;  de  même,  elles  auraient  voulu 
qu'il  prononçât  «  M""*  Salvan,  »  et  non  «  Marie;  »  qu'il  s'interdit 
de  proclamer  ainsi  formellement  leurs  fiançailles  aux  oreilles 
de  ce  chef  de  famille  dont  Tapprobation  restait  â  obtenir  ;  mais 
il  tenait  &  spécifier  ses  droits  indépendans  de  cette  approba- 
tion, et  assez  établis  selon  lui  pour  s'en  passer  au  besoin. 

De  son  côté,  le  Père  Amelin  remarqua  tout  ceci;  il  formula 
un  bref  remerciement,  puis  prit  ses  positions  lui-même  : 

—  Ma  nièce  m! Q.  transmis  votre  désir  de  cette  entrevue  que  je 
suis  très  â  même,  rassurez- vous,  de  soutenir  aujourd'hui...  Vous 
avez,  monsieur,  fait  à  ma  nièce  des  propositions  de  mariage  que, 
dans  mon  ignorance  des  faits,  j'avais  approuvées  de  tout  cœur 
le  jour  de  mon  arrivée  &  Paris.  Informé  depuis  de  votre  irréli- 
gion, de  votre  action  politique,  si  coupable  en  soi  et  si  néfaste 
à  l'Église,  j'ai  dû  me  raviser...  Jamais  je  ne  consentirai  à  donner 
accès  dans  ma  famille  à  un  adversaire  militant  de  notre  sainte 
religion.  Bien  entendu,  je  sais  que  mon  consentement  ou  mon 
opposition  ne  sont  d'aucune  valeur  légale  :  mais  nous  raison- 
nons, n'est-ce  pas,  sur  le  fait  que  ma  nièce  souffrirait  beau- 
coup, —  elle  me  l'a  dit  et  je  le  crois,  —  si  son  mariage  mettait 
fin  à  cette  affection  paternelle  et  filiale  d'autant  plus  vive,  mal- 
gré une  séparation  presque  constante,  que  nous  sommes  l'un  à 
l'autre  toute  notre  famille.  Je  suis  done  fondé  à  croire  que  vous 
avez  souhaité  cet  entretien  afin  de  m'exposer  par  quels  hom- 
mages de  respect  extérieur  envers  notre  sainte  religion,  — 
«;inon,  hélas!  par  une  conversion  effective,  —  vous  comptez 
obtenir  mon  adhésion  à  vos  fiançailles  avec  M"*'  Salvan. 

Simplement  peut-être  pour  dissimuler  une  émotion  poi- 
gnante, le  Jésuite  avait  parlé  d'un  ton  sec  et  froid,  que  Laurières 
imita  avec  scrupuleuse  fidélité. 


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554  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Mais  rhommage  de  mon  respect  extérieur  au  cathol 
cisme,  je  Tai  tout  de  suite  promis  à  ma  fiancée,  ou  plutôt  je 
n'ai  pas  eu  à  le  lui  promettre;  Marie,  insuffisamment  informée 
du  conflit  actuel,  regardait  comme  obligatoire  notre  halte  à 
Téglise,  le  jour  des  noces;  par  une  délicatesse  dont  j'ai  le  regret 
de  me  départir  ici,  je  n'ai  pas  même  appelé  son  attention  sur  le 
dommage  qu'une  concession  de  cette  nature  devait  me  causer... 

Et  tout  de  suite,  le  Père  Âmelin  s'indignait  : 

—  Une  concession!  Prétendez- vous,  monsieur,  que  sur  ce 
point  la  concession  soit  réellement  faite  par  vous  ?  Mais  la  pré- 
tention seule  a  quelque  chose  de  sacrilège!  car  enfin,  si  l'Église 
témoigne  sa  maternelle  indulgence  à  recevoir,  au  pied  des 
autels,  un  de  ses  fils  égarés  et  non  repentans,  c'est  elle  dans  ce 
cas  qui  accorde,  qui  concède... 

Laurières  hocha  la  tète. 

—  La  majorité  du  clergé  de  France  n'en  juge  pas  ainsi, 
mon  Père  ;  la  preuve  en  est  faite  par  le  nombre  considérable  de 
bénédictions  nuptiales  qu'il  donne  chaque  année  à  des  non- 
pratiquans,  à  des  libres  penseurs  notoires,  et  le  fait  est  que 
chacun  de  nos  agenouillemens  est  une  manifestation  de  son 
influence.  En  bénissant  mon  mariage,  l'Eglise  ne  saurait  donc 
encore  une  fois  que  gagner  à  cette  concession,  si  concession  il  y 
a,  de  sa  part,  tandis  que  j'y  aurai  perdu,  moi,  et  beaucoup,  à  la 
faire  aux  sentimens  religieux  de  ma  fiancée. 

Un  regard  qu'il  dirigeait  alors  sur  Marie  la  lui  montra  toute 
pâle,  avec  ses  sourcils  haussés  d'une  prodigieuse  et  douloureuse 
surprise.  Il  se  hâta  de  lui  dire  tendrement  : 

—  Je  ne  regrette  rien,  Marie;  surtout,  ne  croyez  pas  que  je 
regrette  rien  ! 

Et  se  retournant  vers  le  missionnaire  : 

—  Mais  enfin,  il  est  facile  pour  vous,  mon  Père,  d'imaginer 
qu'on  n'arrive  pas  en  pleine  jeunesse  à  une  situation  politique 
sans  que  des  amitiés  vigoureuses  vous  aient  frayé  la  route.  De 
quoi  sont-elles  faites,  ces  amitiés?  de  sympathie  enthousiaste 
pour  les  principes,  d'espoir  en  leur  réalisation...  Tout  acte  ca- 
pable de  démentir,  ne  fût-ce  qu'en  apparence^  ces  principes, 
d'éteindre,  même  partiellement,  ces  espoirs,  est  de  nature  à 
me  coûter  mes  alliances  les  plus  précieuses.  Déjà  l'homme 
qui  m'a  mis  le  pied  à  l'étrier,  —  vous  le  savez,  il  vous  l'a  dit 
à  vous-même,  —  m'a  déclaré  qu'il  m'abandonnerait  irrévoca- 


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LK  ^ÂMBfiAU.  555 

blement  à  la  iK>rte  de  l'église...  D'autres  encoire,  à  mesnfe  qu'ils 
seront  informés,  imiteront  cette  volte-face  ;  on  a  vu  se  produire, 
dans  ded  cas  analogues,  l'effondrement  de  certaines  fortunes 
|>olitiques;  je  me  résigne  d'avance  k  ce  qui  arrivera'  dé  la 
mienne,  et  ce  que  je  viens  de  dire  n'a  pour  effet  que  d'établir  de 
quel  côté  sera  la  concession  quand  je  demanderai  aU'  prêtre,  et 
qu'il  m'accordera,  de  bénir  mon  mariage. 

—  L'Église  ne  saurait  plaindre  un  pécheur  si  le  fruit  du  mal 
qu'il  a  voulu  cueillir  tombe  en  décomposition  dans  sa  main... 
et,  —  quand  il  s'agit  de  sa  maternelle  indulgence,  —  réservez- 
vous  le  mot  de  concession,  monsieur  :  eh  bien!  celle-là  ne 
saurait  suffire  au  sentiment  de  ma  responsabilité  dans  un  mat 
riage  qu'on  me  demande  d'approuver  et  de  bénir... 

—  Aussi,  répliqua  vivement  Laurières,  Marie  a  dû  vous 
dire  que  je  ne  m'en* suis  pas  tenu  à  celle-là...  Je  sais  que  le  foyer 
appartient  surtout  à  la  femme  puisque  ses  devoirs  y  sont 
concentrés,  et  qu^elle  doit  y  régner  à  la  fois  comme  épouse  et 
conmie  mère... 

Et,  pour  un  simple  spectateur,  ce  n'eût  pas  été  moins  eiqui^ 
de  lui  entendre,  sur  ces  derniers  mots,  baisser  respectueuse- 
ment le  ton,  que  de  voir  se  baisser  les  yeux  de  Marie,  enthou- 
siaste, au  fond  de  son  chaste  cœur,  pour  cet  homme  qui  se  dé- 
clarait si  noblement  son  vassal: 

—  Gomme  épouse  et  comme- mère... 

Le  Père  Âmelin  répéta  ces  mots  d'un  air  méditatif,  et  en  pen- 
chant la  tète  sur  sa  poitrine,  pendant  que  les  deux  fiancés 
échangeaient  un  regard  ineffable  d'espérance...  Mais  bientôt  il  la 
redressait  et  renversait  de  nouveau  dans  l'attitude  du  combattant 
qui  joue  ses  suprêmes  forces. 

—  Soit,  dit-il,  cette  épouse  ferait  observer  dans  sa  maison 
les  commandemens  de  l'Église,  cette  mère  apprendrait  à  ses 
enfans,  à  vos  enfans  le  nom  de  Jésus  :  à  quoi  bon,  si  toute 
l'action  publique  de  leur  père  détruit  l'effet  de  ces  soins  pieux? 
Hélas  I  monsieur,  vos  fils,  à  peine  adolescens,  seront  plus  enor- 
gueillis par  vos  succès  de  tribune,  quel  que  soit  le  sujet  de  vos 
discours,  que  touchés,  édifiés,  entraînés  aux  vertus  chrétiennes 
parles  prières  de  leur  mère  agenouillée  avec  eux  matin  et  soir... 

Laurières  fit  ce  geste  des  bras  levés  par  lequel  on  reconnaît 
la  part  qui  revient  au  destin  ou  à  Dieu  dans  les  conséquences  de 
nog  actes. 


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556  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Nous  agirons  chacun   comme  nous  Imspirera  notre  ce 
science;  une  génération  ne  doit  rien  de  plus  à  celle  qui  suivra... 

—  Eh  bien  !  monsieur,  voici,  à  Tégard  de  cette  génération  à 
venir,  ce  que  me  dicte,  à  moi,  ma  conscience  :  ma  nièce  et  moi 
avons  les  mêmes  aïeux,  le  même  sang  coule  dans  nos  veines;  ce 
sang  ne  doit  pas  servir  à  former  une  génération  de  libres  pen- 
seurs, ennemis  du  Christ  et  de  son  Église;  pour  éviter  ce  mal- 
heur, puisque  vous  êtes  libre  penseur  vous-même,  je  ne  vois 
qu'un  moyen,  c'est  que  vous  posiez  dès  aujourd'hui  et  définiti- 
vement les  armes,  c'est  que  vous  me  donniez  votre  parole  de  ne 
monter  plus  une  fois  à  la  tribune  avec  Tintention  de  prendre 
part  aux  attaques  du  gouvernement  contre  la  religion... 

Laurières  voulut  rectifier  : 

—  Contre  l'Église,  et  même  seulement  contre  l'Église  puis- 
sance politique.  État  ^oiks  l'État,  dont  tous  les  régimes  ont 
combattu  les  empiétemens... 

—  Non,  monsieur;  non,  monsieur,  repartit  le  Jésuite  à  voix 
passionnée,  je  ne  puis  laisser  passer  cette  appréciation  menson- 
gère!... la  puissance  politique  de  l'Église?  Vous  savez  qu'elle  est 
déjà  détruite  ;  c'est  bien  contre  le  royaume  spirituel  de  Jésus- 
Christ  que  vous  vous  acharnez...  Vous  n'ignorez  pas  les  procédés 
employés  par  les  hommes  qui  ont  fait  la  loi  de  séparation  pour 
réduire  l'Eglise,  dans  le  plus  bref  délai,  à  l'immobilisation,  à  la 
mort...  et  vous  devez  vous  séparer  de  ces  hommes  néfastes 
avant  de  vous  unir  à  notre  famille... 

Un  pétillement  sombre  avait  éclaté  dans  les  yeux  du  fiancé 
pendant  que  le  Père  Âmelin  condamnait  l'action  de  la  majorité 
parlementaire. 

—  Hélas  !  mon  Père,  vos  exigences  dépassent  ce  que  je  puis 
promettre  :  Ma  fiancée  elle-même  ne  m'avait  pas  demandé  pareil 
sacrifice... 

—  Jean,  si  pourtant  je  vous  le  demandais  avec  mon  oncle, 
aujourd'hui?... 

Chuchotant  et  joignant  les  mains,  Marie  révélait,  par  son 
murmure  de  suppliante,  toute  l'angoisse  et  la  détresse  de  son 
amour. 

Laurières  avait  quitté  sa  chaise,  et  il  allaita  sa  fiancée  dont 
i' faisait,  sans  trop  y  prendre  garde,  la  plus  touchante  martyre, 
dt,  lui  saisissant  la  main,  et  se  penchant  vers  elle,  il  lui  dit 
dans  nn  cmporlcmcri:  magnifique  : 


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^î^T^  '  .> 


LE   FLAMBEAU.  5{S7 

—  Marie,  je  vous  le  demande  à  vous-même,  êtes-vous  d'avis 
que  je  résigne  mon  mandat,  que  je  descende  pour  jamais  de 
cette  tribune  où  vous  •  m'avez  vu  un  jour  ?  Voulez-vous  qu'au 
moment  où  je  voudrais  mettre  à  vos  pieds  un  homme  en  me- 
sure de  commander  aux  autres,  voulez-vous  que  j'e  sois  de 
ceux  à  qui  Ton  n'a  qu'à  dire  :  Taisez- vous  !  pour  qu'ils  se  taisent  ? 
Mais  est-ce  qu'alors  vous  reconnaîtriez  en  moi  l'homme  à  qui 
vous  vous  êtes  promise? 

Marie,  la  tête  levée,  Técoutait  et  le  regardait  dans  un  émoi 
inexprimable.  Oui,  elle  le  reconnaîtrait,  on  reconnaît  toujours 
un  oiseau  de  haut  vpl,  même  lorsqu'on  lui  a  coupé  les  ailes;  mais 
s'il  se  résignait  à  ce  qu'on  les  lui  coupât,  quelle  existence  lamen- 
table il  traînerait  autour  d'elle  I  Elle  se  le  représentait  descen- 
dant les  marches  de  la  tribune,  au  Palais-Bourbon,  parmi  les 
bras  de  ses  collègues  entliousiastes  qui  se  tendaient  et  se  croi- 
saient comme  des  épées  pour  le  porter,  semblait-il,  en  triomphe... 
Elle  était  femme  et  très  jeune  encore,  elle  ignorait  donc  cette 
passion  du  pouvoir  qui  enflamme  certains  hommes  jusqu'à  la  plus 
extrême  vieillesse,  mais  elle  en  pressentait  l'empire  sur  celui 
qu'elle  aimait;  et,  d'intuition  également,  elle  comprenait  que, 
bien  qu'elle  eût  glorifié  son  sentiment  aux  oreilles  du  Père  Ame- 
lin,  c'était  elle  des  deux  qui  aimait  le  plus,  et  comme  toute 
femme  au  cœur  un  peu  noble,  elle  admettait  cette  imparfaite 
réciprocité  de  l'exaltation  sentimentale,  résignée  à  ce  que  l'amour 
lui  coûtât  les  plus  poignans  sacrifices. 

  voix  faible,  entrecoupée  de  pleurs,  cependant  résolue,  elle 
répondit  : 

—  Jean,  soyez  toujours  sincère  avec  vous-même,  je  supplie 
mon  oncle  de  ne  pas  exiger  de  vous  davantage,  aujourd'hui... 

Alors  tous  deux  virent  le  Jésuite  tressaillir  au  point  que  son 
pauvre  corps  épuisé  parut  se  convuiser  dans  l'étreinte  implacable 
d'un  mal  mystérieux.  Il  s'avanga  sur  le  bord  du  fauteuil,  et  la 
voix  amère,  dure  et  désolée,  il  repartit  : 

—  Je  n  exige  rien  de  lui  ni  de  toi  ;  j'ai  cru  qu'on  pouvait 
demandera  un  homme  élevé  par  l'Église  de  ne  pas  se  joindre 
aux  bourreaux  qui  l'accablent  de  coups  aujourd'hui;  j'ai  espéré 
que  ton  amour  était  celui  d'une  chrétienne,  et  que  ta  ferveur  do 
chrétienne  saurait  agir  sur  un  homme  dont  tu  devrais  préférer, 
à  tout,  l'âme  et  son  salut.  Puisque  je  me  suis  trompé,  il  ne  me 
reste  plus  qu'à  te  dire  formellement:  Choisis  entre  nous  deux. 


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SS8  REVUE   DES   tZVX  IIÔNDES. 

i*6pt*ends  ta  pat^ole  si  imprudemment  donnée,  reste  avêc  moi, 
renonce  à  Tamour  de  cet  homme,  ou  bien  âuis-le  dans  sed  ini-* 
qui  tés,  mais  alors  tu  me  deviens  immédiatement  étrangère. 

Il  se  mettait  presque  debout  eu  crispant  ses  mains  sur  les 
accoudoirs  du  fauteuil,  avec  la  physionomie  hautainemeût 
douloureuse  d'un  pontife  annonçant  au  roi  de  sa  nation  les 
foudres  prochaines  de  l'Église.  Il  ajouta,  tourné  vers  Laurières  : 

—  Monsieur,  je  ne  vous  retiens  plus. 

Il  se  renversa  de  nouveau  sur  le  fauteuil,  parut  s'abtmer 
dans  un  chuchotement  de  prière,  et  ses  mains  se  refroidissaient 
conmie  après  la  mort  en  se  joignant  sur  son  crucifix  d*argeût 
et  d'ébène.  Et  la  main  de  Laurières,  brûlante  à  l'égal  d'un 
tison,  exerçait  une  pression  d'appel  à  peine  perceptible  sur  le 
poignet  de  Marie;  mais  le  séduisant  magnétisme  opérait  de 
soi-même;  elle  se  leva,  et,  en  ses  spasmes  et  ses  larmes,  elle  se 
laissa  emmener,  la  tête  tournée,  un  bras  tendu,  implorant,  vers 
le  missionnaire  impassible,  —  en  apparence  tout  au  mohis,  — 
et  elle  jetait  à  travers  ses  sanglots  : 

—  Père  !  père  ! 

XV 

Orgueilleux,  triomphant  et  déchiré  à  la  fois,  Laurières 
maintenant  berçait  Marie  sur  son  épaule,  caressait  de  la  main, 
des  lèvres  le  front,  le  diadème  de  cheveux  ondes,  et,  de  ses 
vibrantes  paroles  amoureuses,  s'efforçait  à  changer  en  ivresse 
de  joie  l'ivresse  de  douleur  qui  faisait  chanceler  tout  à  l'heure 
la  jeune  femme,  marchant,  sans  voir,  entraînée  par  lui,  de  la 
chambre  du  Jésuite  au  salon  de  leurs  heures  intimes. 

Assis  sur  le  même  canapé,  il  jurait  que  sa  vie  entière  serait 
employée  à  lui  faire  oublier  les  larmes  quil  lui  coûtait  aujour- 
d'hui, que  pas  une  femme  au  monde  n'aurait  eu  son  mari  Tami-* 
amant  passionné,  attentif  et  loyal  qu^il  serait  pour  elle,  puis- 
qu'elle venait  de  témoigner  une  sagesse  si  parfaite  en  n'exigeant 
pas  le  sacrifice  impossible  de  ses  idées  et  de  son  action  poli- 
tique... 

Et  puis,  —  car  son  exaltation  sentimentale  très  sincère  ne  lui 
faisait  pas  perdre  de  vue  les  difficultés  des  circonstances  actuelles, 
qu'il  devait  trancher  au  plus  tôt,  —  il  continua  : 

—  El  votre  courage  se  soutiendra  jusqu'au  bout,  n'est-^ 


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LE   FLAMBEAU.  559 

pas,  Marie?  A  quoi  nous  servirait  d'atermoyer  encore?  Vous 
voilà  convaincue  que  votre  oncle  ne  se  laissera  pas  arracher  son 
consentement;  mais^  soyez-en  bien  sûre,  un  ecclésiastique,  un 
moine  surtout,  n3  perd  pas,  de  son  libre  propos,  l'influence  qu'il 
peut  avoir  sur  un  foyer,  et  comme,  après  notre  mariage,  c'est 
par  la  miséricorde  seule  qu'il  verra  possible  de  nous  reconqué- 
rir, il  nous  sera  miséricordieux. 

Marie  estimait  que  Laurières  avait  raison  ;  elle-même  d'ailleurs, 
on  l'a  déjà  remarqué,  n'était  nullement  indécise  de  caractère; 
ses  oscillations,  depuis  l'arrivée  du  Père  Amelin,ne  dépendaient 
que  de  son  cœur  extrêmement  sensible,  et  ainsi  capable  de  se 
résister  durement  à  lui-même  pour  éviter  d'en  heurter  un  autre. 
Mais  elle  redoutait  par-dessus  tout  de  faire  souffrir  son  fiancé; 
elle  redoutait  en  outre  qu'il  pût  l'accuser  de  le  diminuer  en 
quelque  sorte,  publiquement;  Laurières  s'était  en  effet  assuré 
comme  témoin,  avec  le  docteur  Jomard,  un  ministre,  un  des  plus 
hauts  personnages  du  monde  politique  ;  celui-ci,  déjà  informé 
que  le  retard  était  imputable  à  l'arrivée  d'un  Père  Jésuite  ma- 
lade, avait  dû  trouver  piquant  de  répandre  le  fait  dans  le  cercle 
de  sa  clientèle  anticléricale  où  ne  manquaient  pas  les  envieux 
de  sa  jeune  gloire  parlementaire. 

—  Mais,  plaida- t-elle,  nous  ne  ferions  pas  notre  voyage  de 
noces  jusqu'au  rétablissement  complet  de  mon  oncle,  et  jusqu'à 
ce  qu'il  nous  ait  pardonné  ? 

Laurières,  trop  heureux  d'entendre  enfin  une  prière  d'elle 
qu'il  pouvait  exaucer,  l'assura  qu'il  n'insisterait  que  pour  l'em- 
mener deux  ou  trois  jours  à  Lyon,  sa  mère  ayant  le  désir  très 
vif  de  présenter  une  si  chère  belle-fille  à  leur  parenté. 

Madeleine,  arrivant  aux  nouvelles,  approuva  chaleureuse- 
ment ces  résolutions;  elle  voulut  emmener  Marie  que  Laurières 
devait  quitter  ce  soir-là. 

—  Nous  ferons  quelques-unes  de  tes  courses  en  retard,  car 
enfin  il  faut  achever  tes  préparatifs,  et  puis  tu  dîneras  chez  moi, 
puisque  aussi  bien  le  Père  Âmelin  se  confine  dans  sa  chambre. 

Marie  refusa  de  sortir  tout  de  suite  ;  elle  avait  des  ordres  à 
donner  concernant  la  maison,  le  malade... 

Mais  lorsqu'elle  se  trouva  seule,  elle  ne  s'empressa  nullement 
de  conférer  avec  ses  domestiques.  Accoudée  sur  une  table  et  le 
front  dans  ses  mains,  elle  s'absorba  tout  de  suite  à  méditer  et  à 
considérer  la  pitoyable  image  qui  s'imposait  à  son  regard.  De 


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860  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

temps  à  autre,  le  grondement  de  la  ville  se  calmait  autour  d'elle. 
Alors,  le  tic  tac  appuyé  de  la  pendule  s'entendait  mieux  dans  la 
pièce,  frappait  les  oreilles  de  Marie  qu'il  semblait  appeler,  en- 
traîner vers  riieure  tragique  de  sa  vie. 

—  Je  l'ai  promis  à  Jean,  mais  je  sens  bien  que  je  ne  pourrai 
pas!...  Au  dernier  moment,  je  reculerai  :  ce  sera  un  scandale... 
et  pourtant  je  veux!  mais  je  veux!  enfin!... 

Elle  épanchait  ainsi  à  voix  presque  haute  la  détresse  inouïe 
de  son  cœur  torturé  dans  sa  double  tendresse...  Elle  s'étreignait 
les  mains,  elle  pleurait,  elle  s'étouffait  à  retenir  ses  sanglots. 
Soudain,  elle  se  leva,  traversa  d'un  pas  rapide  l'appartement,  et 
pénétra  dans  la  chambre  du  Père  Amelin  au  moment  où  en 
sortait  le  domestique  qui  venait  de  le  coucher.  D'un  seul  élan, 
elle  tombait  à  genoux  près  du  lit,  saisissait  une  des  mains 
d'ivoire  pendante  et  faisait  entendre  les  plus  désespérées  lamen- 
tations de  son  cœur. 

C'était  Tétonnement  mille  fois  répété  de  souffrir  par  lui 
qu'elle  avait  attendu  pour  jouir  pleinement  de  son  amour,  de 
souffrir  par  lui,  son  père  !  dont  elle  avait  tant  exalté  devant  son 
fiancé  la  bonté  tendre  et  indulgente...  C'était  le  découragement 
où  il  jetait  son  âme  de  croyante,  qui  ne  voyait  ainsi  plus  que 
cruauté  dans  la  religion...  C'était  tout  de  suite  aussi  le  repentir 
de  telles  paroles,  puis  la  promesse  d'être  une  maîtresse  de  mai- 
son chrétienne,  exemplaire,  d'observer,  de  faire  observer  toutes 
les  abstinences,  de  s'adonner  aux  œuvres  de  charité  catholique, 
enfin  de  racheter,  par  tous  les  moyens  possibles,  le  tort  que  les 
opinions  de  son  mari  pourraient  faire  à  l'Église. 

Le  Père  Amelin  avait  laissé  la  jeune  femme  s'exclamer,  sup- 
plier et  pleurer  un  long  moment  ;  mais,  à  ces  derniers  mots,  il 
manifesta  son  sentiment  de  blâme  et  de  douleur  : 

—  Ainsi,  tu  en  conviens  !  tu  estimes  que  les  opinions,  par 
conséquent  l'action  politique  de  ton  fiancé,  sont  néfastes  à  l'Église, 
et  tu  ne  m'as  pas  soutenu  tout  à  l'heure  quand  je  lui  demandais, 
tout  au  moins,  de  se  retirer  de  la  lutte!...  C'est  par  là  que  tu 
m'aurais  montré  ton  désir  sincère  de  gagner  cette  âme  à  Dieu! 
Pourquoi  t'es- tu  refusée  à  le  faire,  malheureuse  enfant?... 

—  Je  ne  sais  pas!...  chuchota  Marie  après  un  silence 
angoissé;  non,  Père,  je  ne  sais  pas!... 

Elle  fouillait  son  âme,  y  cherchait  les  mobiles,  —  auxquels 
tout  à  l'heure  elle  avait  spontanément  obéi,  -^  de  cette  absten- 


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LE   FLAMBEAU.  561 

tion  si  coupable,  aux  yeux  du  Jésuite,  et,  en  quelque  sorte,  aux 
siens... 

—  Tu  ne  le  sais  pas?  c'est  bien  clair,  cependant!  Dieu  te  de- 
mandait un  petit  acte  d'héroïsme,  et  ton  lâche  amour  le  lui  a 
refusé. 

Marie  se  récria,  toute  frémissante  sous  l'accusation  : 

—  Non,  Père!  non  !  ne  croyez  pas  cela  !  je  vous  parle  comme 
je  parlerais  à  mon  confesseur  si  je  devais  mourir  cette  nuit... 
Écoutez-moi,  il  faut  que  je  vous  le  dise:  je  n'ai  pas  senti  que  cet 
acte  d'héroïsme  me  fût  demandé. 

—  Tu  ne  l'as  pas  senti  !  encore  une  fois,  es-tu  donc  indiffé- 
rente à  l'avenir  du  christianisme?  conmie  tant  d'autres  Fran- 
çaises, n'es-tu  chrétienne  que  de  nom? 

—  Je  vous  ai  promis  de  l'être,  je  le  serai  avec  toute  la  fer- 
veur de  mon  âme;  mais,  Père,  vous  qui  êtes  plus  qu'un  simple 
chrétien,  vous  qui  êtes  un  prêtre,  un  religieux,  vous  qui  pouvez 
tout  ce  que  je  ne  puis  pas,  pourquoi  ne  croyez-vous  pas  que 
vous  changeriez  peu  à  peu  le  cœur  de  mon  mari,  que  vous  le 
ramèneriez  à  la  Foi  en  l'admettant  près  de  vous,  comme  votre 
neveu,  comme  votre  fils...  Sa  reconnaissance... 

—  C'est  inutile,  tais-toi,  ma  fille,  tais-toi!  commanda  le 
Jésuite  à  voix  dure  et  douloureuse. 

—  Père!... 

—  Tais-toi  !  les  flots  ne  s'élèvent  vers  le  ciel  que  pendant  la  ' 
tempête...  le  cœur  de  l'homme  ne  s'élance  vers  Dieu,  vers  le 
céleste  Sauveur,  qu'aux  jours  de  l'adversité...  Ton  amour 
aveugle,  ses  succès,  donnent  à  Laurières  une  sérénité  insolente  ; 
l'orgueil  de  la  vie  le  tient  enivré,  sourd  aux  appels  d'en  haut, 
comme  toi,  d'ailleurs,  comme  toi  qui  n'as  d'oreilles  que  pour  la 
voix  de  ce  grand  pécheur. 

Puis,  arrêtant  de  nouveau  les  supplications  sur  les  lèvres  de 
la  jeune  femme,  il  voulut  savoir  quelle  était  la  date  fixée  pour 
son  mariage.  Elle  la  lui  apprit,  en  ajoutant  que,  jusqu'au  der- 
nier jour,  eHe  viendrait  le  conjurer  avec  l'espoir  qu'il  l'accom- 
pagnerait, à  l'autel,  de  sa  bénédiction. 

A  ce  moment,  le  domestique  revint,  apportant  le  léger  repas 
du  malade.  Marie  ne  parla  plus  que  pour  répondre  à  cet  homme 
qui  l'interrogeait  sur  quelques  détails  du  service,  et  pour 
souhaiter  une  bonne  nuit  à  son  oncle  en  lui  annonçant  qu'elle 
dinait  chez  M"*  Guiminel. 

TOMB  XLVII.  —  1908.  36 


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562  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

Son  corps  était  brisé  autant  que  son  cœur  à  la  suite  de  scènes 
aussi  violentes  ;  cependant,  elle  fit  d'un  pas  élastique  et  ferme 
le  court  trajet  de  la  rue  Gastiglione  à  la  rue  Duphot.  Comme 
tous  ceux  qui  ne  cèdent  pas  facilement  au  sort  contraire,  elle 
avait  décidé  de  chercher  des  alliances  pour  l-aider  dans  son  com- 
bat, et  déjà  la  résolution  prise  fortifiait  son  âme  en  la  pénétrant 
d'un  espoir  nouveau. 

Madeleine,  surprise  et  charmée,  la  félicita  de  son  attitude 
courageuse  ;  M.  Guiminel  renchérit,  se  plaisant  à.  célébrer  la 
franchise  des  situations  ;  tous  deux  faisaient  miroiter  à  ses  regards 
un  avenir  exempt  de  nuages,  que  présidait  la  figure  bienveillante 
de  son  oncle  ainsi  qu'un  Dieu  le  Père  représenté  au  fond  des 
ciels  bleu  et  or  dans  les  tableaux  des  préraphaélites... 

Laurières,  qui  avait  pu  se  dégager  assez  tôt,  vint  pour  la  re- 
conduira  chez  elle;  son  orgueil  ne  connut  plus  de  bornes  quand 
il  retrouva  sa  fiancée  avec  un  visage  reposé,  presque  souriant. 
Ah  !  qu'elle  l'aimait,  puisque  l'amour  la  rendait  capable  de  sup- 
porter, —  de  surmonter,  —  les  souffrances  de  sa  tendresse  filiale 
qu'il  savait  si  profonde  ! 

Oui,  Marie  laimait,  et  d'un  amour  si  délicat  qu'elle  ne  vou- 
lut rien  rabattre  de  cette  exaltation,  quelque  peu  égoïste,  devinée 
par  sa  subtile  intelligence  féminine.  Malgré  la  scène  dramatique 
de  l'après-midi,  Jean  la  croyait  ce  soir  une  fiancée  parfaitement 
heureuse  ;  elle  lui  laisserait  cette  illusion,  en  ne  lui  disant  pas  ce 
qu'elle  comptait  entreprendre  pour  en  faire  une  réalité. 

Albérich-Chabrol. 
(La  dernière  partie  au  prochain  numéro.) 


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LETTRES  INÉDITES 


DE 


JEAN-JACQUES  ROUSSEAU 


II 


À  Madame  de  Lessert^  née  Boy  de  la  Tour^  à  Lyon. 

A  Paris,  37  mars  4771. 

Enfin,  chère  cousine,  je  puis  vous  écrire.  Une  fraude  des 
facteurs,  qui  s'entendaient  avec  je  ne  sais  qui,  arrêtait  le  cours 
de  mes  lettres  à  la  poste.  Cette  fraude  vient  d'être  reconnue,  et 
l'on  m'a  promis  que  pareille  chose  n'arriverait  plus  à  l'avenir. 
Ainsi  nous  pouvons  nous  écrire  en  droiture  comme  auparavant, 
J^en  suis  d'autant  plus  aise  que,  depuis  la  lettre  de  vous  que  me 
remit  M.  d'Eôchemy,  je  n'ai  plus  reçu  aucune  nouvelle  ni  de 
vous  ni  de  votre  maman,  quoique  M.  Du  Peyrou  lui  ait  adressé 
une  lettre  pour  moi  qui  ne  m'est  point  parvenue  et  dont  je  n'ai 
ouï  parler  d'aucune  façon  que  par  l'avis  que  m'en  a  donné  M.  Dû 
Peyrou.  Il  me  semble  pourtant  que  la  situation  où  je  vous  ai 
laissée  et  mon  attachement  pouf  vous,  dont  vous  ne  pouvec 
douter,  exigeaient  de  temps  en  temps  quelque  nouvelle  de  votre 
état,  et  quoique  la  correspondance  directe  fût  suspendue,  vous 

(1)  Voyez  la  Revue  du  l*r  septembre  1908. 


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'^-^^^ 


534  BEVUE  DES  DEUX  MONDES, 


aviez  tant  d'occasions  sûres  Tune  et  Tautre  de  me  faire  passer 
quelque  mot,  qu'un  silence  si  absolu  et  si  général  n'a  pu  que 
m'alarmer  extrêmement.  Le  retour  de  M.  de  la  Tourrette  m'a 
fourni  Je  moyen  d'écrire  à  votre  maman,  et  je  compte  qu'avant 
que  vous  receviez  cette  lettre,  elle  aura  déjà  reçu  la  sienne.  Mais 
comme  je  n'avais  pas  encore  eu  l'éclaircissement  que  la  visite 
d'un  de  ces  messieurs  des  Postes  a  occasionné,  jo  n  ai  pu  dans 
cette  lettre  lui  donner  l'avis  que  cette  voie  était  rouverte  ;  je 
vous  prie  d'y  suppléer. 

Je  la  prévenais  dans  la  même  lettre  qu'ayant  contracté  ici 
des  dettes  pour  me  mettre  dans  mes  meubles,  je  me  voyais 
forcé,  pour  y  satisfaire  et  pourvoir  à  mes  besoins,  de  retirer 
l'argent  qui  restait  entre  les  mains  de  monsieur  votre  frère  et 
que  j'avais  compté  laisser  à  ma  femme,  si  j'avais  pu  pourvoir  à 
notre  entretien  d'une  autre  façon..  Je  vous  prie,  si  la  lettre  n'est 
pas  encore  parvenue,  de  vouloir  bien  prévenir  monsieur  votre 
frère  de  cet  article  et  le  prier  de  me  faire  passer  cet  argent  en 
tout  ou  en  partie  à  la  Saint- Jean,  en  m'en  prévenant  d'avance 
par  un  petit  mot  d'avis,  afin  que  je  fasse  mes  arrangemens. 

Hâtez- vous,  chère  cousine,  je  vous  en  supplie,  de  me  tirer 
de  l'incertitude  où  je  suis  sur  votre  état  présent  et  des  alarmes 
que  me  donne  le  silence  de  votre  maman  et  de  tous  les  vôtres. 
Comme  vous  êtes  à  portée  d'avoir  des  nouvelles  de  ma  pau\Te 
tante,  je  vous  prie  aussi  de  vouloir  bien  m'en  procurer.  Vous 
avez  bien  voulu  vous  charger  d'avoir  pour  elle  cette  année  la 
môme  bonté  que  la  précédente.  Vous  devez  vous  préparer  au 
même  embarras  pour  l'année  prochaine,  car  tant  que  Dieu  me 
la  conservera,  je  me  priverai  plutôt  du  nécessaire  que  de  laisser 
même  arriérer  jamais  ce  léger  tribut  de  ma  reconnaissance  et  de 
mon  tendre  attachement  pour  elle.  Cela  me  fait  penser  à  déduire 
les  cent  francs  jusqu'à  l'année  prochaine,  de  l'argent  que 
monsieur  votre  beau-frère  me  fera  tenir,  pour  vous  les  remettre, 
afin  qu'ainsi  ces  cent  francs  soient  tout  portés.  C'est  de  quoi 
vous  m'obligerez  de  le  prier  de  ma  part. 

Bonjour,  chère  cousine,  j'attends  avec  impatience  de  vos 
nouvelles.  Ma  femme  vous  embrasse  de  tout  son  cœur.  Bien  des 
salutations  à  M.  de  Lessert;  j'embrasse  vos  chers  enfans,  votre 
bonne  maman,  tous  les  vôtres,  et  mon  excellente  cousine  nar- 
dessus  tout. 


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LETTRES   INÉDITES   DE  JEAN-JACQUES    ROUSSEAU.  565 

A  Madame  de  Leaserty  née  Boy  de  la  Tour,  à  Lyon. 

A  Paris,  13  août  1171. 

n  n'y  a  poînt  de  joie  pure  en  cette  vie.  Celle  que  m'a 
donnée  votre  lettre  Feût  été,  chère  cousine,  si  le  cruel  accident 
de  votre  pauvre  enfant  neTeût  empoisonnée  (1).  Rien  peut-être 
ne  m'a  fait  mieux  sentir  la  solidité  de  votre  vertu  que 
la  manière  simple  dont  vous  m'avez  narré  ce  malheur,  à  moi  qui 
sais  si  biqn  à  quel  point  votre  cœur  maternel  en  a  été  trans- 
percé. Quelle  différence  de  ce  langage  modéré  d'une  âme  trop 
sensible  qui  sent  sa  faiblesse,  qui  la  cache  et  voudrait  la  sur- 
monter, à  ces  convulsions  de  comédiennes  qu'affectent  à  tous 
propos  ces  femmes  qui  ne  sentent  rien  !  Il  est  presque  impos- 
sible qu'où  est  la  vraie  sensibilité  ne  soit  aussi  le  vrai  courage, 
puisque  la  même  chaleur  d'âme  produit  également  l'un  et  l'autre. 
C'est  là  votre  cachet,  ma  respectable  amie,  dans  un  siècle  où 
tout  est  joué,  surtout  de  la  part  des  femmes  ;  vous  seule  suivez 
la  nature  soumise  aux  lois  du  devoir  et  de  la  raison.  J'espère 
aussi  que  la.  Providence  vous  mesurera  toujours  les  épreuves  sur 
vos  forces  et  vous  donnera  plus  d'alarmes  à  vaincre  que  de  mal- 
heurs à  supporter.  Je  ne  doute  point,  par  votre  .lettre  et  celle  de 
votre  maman,  que  le  pauvre  enfant  ne  soit  maintenant  sur  pied 
sans  qu'il  reste  aucune  trace  de  sa  chute,  les  fractures  se  réu- 
nissant mieux  et  plus  solidement  à  son  âge  que  dans  un  âge 
plus  avancé. 

Mais  je  crains  de  cet  accident  un  inconvénient  plus  durable, 
par  les  précautions  dont  vous  allez  entourer  vos  enfans,  si  vous 
ne  faites  attention  que,  quelque  soin  qu'on  prenne,  il  est  impos- 
sible de  prévenir  tout  accident,  et  qu'il  faudrait  empêcher  un 
enfant  de  marcher  jamais  si  l'on  voulait  s'assurer  qu'en  tom- 
bant de  sa  hauteur  il  ne  se  cassera  ni  la  jambe  ni  la  cuisse. 
Puisque  toutes  vos  précautions  ne  sauraient  prévenir  tous  les 
-  accidens,  exercez  vos  enfans  à  les  supporter  en  leur  donnant 
une  bonne  constitution,  en  les  exposant  sans  crainte  à  l'air  et  à 
la  fatigue.  S'ils  se  blessent  quelquefois,  du  moins  ils  n'en  mour- 
ront pas  ;  plus  délicatement  élevés,  ils  éviteraient  peu  des  mêmes 
atteintes,  et  ne  les  supporteraient  pas  si  bien;  mais  exposés  à 

(1)  Un  des  enfans  de  M"*  de  Lessert  s'était  cassé  la  cuisse. 

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566  RBTUB  h^S  DEUX  MONDSB. 

des  multitudes  d'autres  par  les  intempéries  de  Tair,  ils  seraient 
à  chaque  instant  de  leur  vie  en  proie  à  AeA  périls  dont  vous  les 
garantirez  pour  toujours.  Ne  pouvant  les  rendre  invulnérables, 
rendez-les  robustes  et  sains.  Voilà  tout  ce  qui  dépend  de  la 
sagesse  humaine.  Ainsi  je  vous  exhorte  à  ne  vous  point  laisser 
ébranler  par  les  sots  discours,  dont  je  sens  la  bêtise  et  dont  j# 
connais  la  source. 

Vous  n'aurez  pas  dé  peine,  chère  cousine,  à  rassurer  un 
cœur  dont  vous  chérir  et  vous  honorer  est  devenu  partie  de 
Texistencé,  etqui,trop  effarouché  par  des  trahisons  sans  exemple, 
avait  conçu  des  craintes  plutôt  que  dès  soupçons,  et  qui  vous 
les  manifestait  plutôt  avec  l'humeur  d'ûu  enfant  qui  boude 
qu'il  ne  les  nourrissait  en  secret  comme  un  homme  défiant* 
Vous  en  avez  effacé  jusqu'à  la  moindre  trace,  et  je  n'ai  plus 
d'autre  tâche  à  remplir  sur  cet  article>  tant  envers  vous  qu'en- 
vers votre  mère,  que  celle  de  vous  faire  oublier  mes  torts» 
Jusqu'à  mon  dernier  soupir  je  nourrirai  pour  vous  les  mêmes 
sentimens  <jue  vous  m'avez  inspirés  dès  notre  première 
connaissance)  que  depuis  votre  mariage  votre  conduite  a  si  bien 
justifiés  et  qui,  dans  tous  les  temps,  je  le  proteste,  furent  eatore 
plus  fondés  sur  votre  caractère  et  sur  vos  vertuis  que  sur  votre 
esprit  et  vos  charmes. 

Je  vous  remercie,  chère  cousine,  de  la  peine  que  vous  avez 
prise  de  faire  passer  à  ma  digne  tante  sa  petite  rente  ;  je  vous 
prie  d'avoir  la  même  bonté  pour  elle  et  pour  moi  Tannée  pro- 
chaine, et  j'ai  prévenu  pour  cela  monsieur  votre  frère,  qui  voas 
remettra  les  cent  francs.  Vous  m'obligerez  de  me  donner  quand 
vous  pourrez  de  ses  nouvelles  ;  je  me  réjouis  de  continuer  d'en 
apprendre  de  bonnes.  Puissé^je  ne  compter  jamais  parmi  mes 
malheurs  celui  de  lui  survivre,  afin  qu'une  famille  qui  s'est  tou- 
jours distinguée  dans  sa  sphère  par  des  sentimens  d'honneur  tie 
s'éteigne  que  dans  celle  qui  l'a  le  plus  honorée  I 

Vous  me  marquez  que  madame  votre  mère  n'a  point  reçu  le 
lettre  que  j'avais  remise  pour  elle  à  M.  de  la  Tourrette.  Lui- 
même  ne  m'a  plus  écrit  depuis  ce  temps-là.  Il  y  a  là  quelque 
chose  qui  me  passe.  La  lettre  de  votre  maman  de  même  date 
que  la  vôfa^e  ne  m'est  parvenue  que  douze  jours  après.  Je  trouve 
plaisant  que  vous  ayez  affranchi  la  vôtre.  Groyez*voUs  que  c'est 
de  vos  lettres  que  le  port  me  coûte  à  payer? 

Donnez-moi  de  vos  nouvelles  et  tirez-moi  tout  à  fait  d'in- 


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LETTRES   INÉDITES   DE   JEAN-JACQUES    ROUSSEAU.  567 

quiétude  sur  votre  enfant.  Mes  salutations  à  M.  de  Lessert, 
Recevez  celles  de. votre  ami  et  de  sa  femme,  qui  n'oubliera 
jamais  vos  bontés  pour  elle. 

[-4  Madame  de  Lessert,  à  Lyon.] 

A  Paris,  20  octobre  1771. 

J'ai  déjà  .relu  bien  des  fois ,  chère  couçine,  votre  dernière 
lettre  :  elle  fait  couler  dans  mon  âme  toute  la  sérénité  de  la 
vôtre  ;  vous  me  peignez  votre  bonheur  de  manière  à  m'en  faire 
jouir,  je  vous  vois  au  milieu  de  vos  enfans  goûtant  tous  les 
plaisirs  attachés  aux  dévoilas  de  mère,  et  je  crois  en  les  parta- 
geant retrouver  tout  ce  que  j'ai  perdu.  C'est  bien  de  vous,  cou- 
sine, qu'on  peut  dire  que  vous  écrivez  comme  un  ange,  et  j'en 
sais  bien  la  raison.  Je  me  suis  bien  douté  que  quand  la  cuisse 
de  votre  aîné  serait  parfaitement  remise,  il  resterait  encore 
chose  à  réparer.  Mais  à  son  âge  et  avec  votre  vigilance,  je  suis 
sûr  que  tout  so  remettra  bientôt  également,  et  qu'il  ne  boitera 
ni  de  l'esprit,  ni  du  corps.  Cependant,  j'approuve  fort  que  sentant 
votre  faible,  vous  redoubliez  d'attention  sur  vous-même  et  qu'en 
tout  ce  que  la  raison  demande  vous  songiez  toujours  que  vos 
enfans  jouiront  quelques  instans  de  vos  complaisances  et  toute 
leur  vie  de  vos  refus. 

Vous  aviez  bien  raison  de  penser  à  moi  chez  la  maman  : 
combien  de  fois  mon  cœur  se  transporte  au  milieu  d'une  société 
si  charmante  et  qui  m'est  si  chère!  combien  de  fois,  dans  mes 
promenades  solitaires,  je  transporte  avec  moi  ma  cousine  dans 
ce  monde  idéal  dont  je  m'entoure  et  que  je  peuple  d'êtres  selon 
mon  cœur  (1)  !  J'avoue  même  que  tante  Julie  y  tient  bien  aussi 
quelquefois  sa  place  et  n'y  gâte  rien. 

Vous  me  transportez  en  m'apprenant  que  mon  verbiage  de 
corolles  et  de  plantes  ne  vous  a  pas  trop  ennuyée ,  et  que  déjà 
notre  petite  botaniste  s'en  occupe  (2).  Tant  que  cela  ne  l'ennuiera 
pas,  nous  continuerons,  et  je  me  propose  de  vous  envoyer  une 
seconde  lettre  sur  la  même  matière  avec  celle-ci  (3),  et  de  con- 

(1)  La  même  expression  se  trouve  déjà  dans  la  troisième  lettre  à  Malesherbes. 
Montmorency,  26  janvier  1762. 

(2)  La  première  des  Lettres  sur  la  Botanique,  adressées  à  M"*  de  Lessert,  est 
du  22  août  1771. 

(3)  La    deuxième    Lettre   sur    la    Botanique    est    effectivement    datée    du 
18  octobre  1771»  soit  de  deux  Jours  avant  ceUe-ci. 


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•^68  HEYUE  DES   DEUX   MONDES. 

tinuer  de  même  de  tems  à  autre.  Car  quoique  vous  ne  puissiez 
entendre  et  lire  ces  lettres  que  dans  leur  saison,  il  n'est  pas  mal 
que  vous  les  ayez  d'avance  pour  ne  pas  manquer  les  occasions. 
Je  dois  à  tante  Julie  un  petit  échantillon  d'herbier  que  je  n'ai 
pu  préparer  encore;  mais  je  tâcherai  de  réparer  en  par  lie  cette 
négligence*,  et  quand  vous  serez  en  doute  des  plantes  dont 
j'aurai  à  vous  parler  dans  la  suite,  ce  petit  recueil  vous  aidera 
pour  celles  qui  pourront  s'y  trouver. 

Je  n'ai  eu  le  plaisir  de  voir  qu'un  instant  monsieur  votre 
beau-frère,  et  il  m'a  laissé  l'inquiétude  d'une  foulure  au  bras 
qu'il  s'était  faite,  et  dont  je  ne  puis  savoir  des  nouvelles  que 
quand  il  m'en  apportera,  parce  qu'il  n'a  pas  voulu  me  laisser 
son  adresse.  Je  prépare  à  tout  événement  cette  lettre  et  celle  qui 
doit  l'accompagner,  afin  de  pouvoir  les  lui  remettre  s'il  ne  vient 
que  pour  m'annoncer  son  départ.  Adieu,  chère  cousine,  recevez 
les  plus  tendres  salutations  d'un  couple  qui  vous  honore  et  qui 
vous  porte  dans  son  cœur. 

J.  J.  R. 

Mes  salutations  à  votre  cher  mari.  Quoique  vous  passiez  une 
partie  de  l'hiver  à  Fourvière,  vous  ne  resterez  pas  tout  ce  temps 
sans  voir  la  maman.  Parlez-lui  souvent,  je  vous  prie,  des  senti- 
mens  dont  vous  me  savez  pénétré  pour  elle  ainsi  que  ma 
femme,  qui  n'oubliera  jamais  ses  bontés.  J'attends  avec  impa- 
tience les  nouvelles  que  vous  me  promette^  de  ma  respectable 
tante.  Je  ne  vous  remercie  plus  de  vos  soins  pour  elle  et  pour 
moi,  sachant  que  l'amitié  dédaigne  les  remerciemens  et  met  un 
autre  prix  à  ses  soins. 

A  Madame  de  Lesserty  née  Boy  de  la  Tour,  à  Lyon. 

A  Paris,  le  6  décembre  1771  (1). 

J'ai  reçu,  chère  cousine,  le  très  petit  sac  de  marrons  que  vous 
m'avez  envoyé.  Il  faut  qu'il  y  ait  eu  quelque  quiproquo  dans 
renvoi,  car  celui  que  j'ai  reçu  est  un  très  grand  sac  d'une  pesan- 

(1)  Le  manuscrit  de  cette  lettre  que  nous  avons  eu  sous  les  yeux  doit  être  une 
copie.  D'après  une  obligeante  communication  de  M.  Eugène  Ritter,  Toriginal  se 
trouverait  h  la  Bibliothèque  Nationale,  Fonds  français,  12  768,  ainsi  que  l'original 
de  Ja  lettre  publiée  d'après  une  copie  (comme  nous  l'avons  dit  en  note)  dans  la 
livraison  du  1"  septembre,  p.  41. 


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>4î 


LETTRES    INÉDITES   DE   JEAN-JACQUES    ROUSSEAU.  569 

ieuT  énorme.  En  attendant  Texplication,  je  vais  toujours  alléger 
le  sac  d'une  partie  de  son  contenu  en  en  mangeant  autant  qu'il 
me  sera  possible  pour  ne  pas  entasser  des  indigestions.  Je  reçois 
vos  cadeaux  et  ceux  de  votre  bonne  maman  avec  le  môme  cœur 
que  vous  mettez  à  leurs  envois  (1),  mais  il  me  semble  pourtant 
que  s'ils  étaient  plus  proportionnés  à  la  consommation  de  mon 
ménage,  ils  me  feraient  encore  plus  de  plaisir. 

Je  ne  comprends  pas,  chère  cousine,  ce  que  monsieur 
votre  beau-frère  a  pu  vous  dire  de  mon  logement  pour  exciter 
là-dessus  votre  commisération.  Mais  je  puis  vous  assurer  que  ce 
logement,  quoique  fort  petit  et  fort  haut,  est  fort  gai,  fort 
agréable,  qu'il  parait  charmant  à  tous  ceux  qui  me  viennent 
voir,  et  que  je  n'en  ai  jamais  occupé  aucun  qui  fût  plus  de  mon 
goût.  Loin  d'avoir  à  me  plaindre  de  la  manière  dont  je  suis  ac- 
tuellement, j'en  bénis  le  Ciel  chaque  jour  davantage;  quand 
j'aurais  cent  mille  livres  de  rente,  je  ne  voudrais  être  ni  logé,  ni 
nourri,  ni  vêtu  autrement  que  je  ne  suis,  et  le  seul  vœu  qui  me 
reste  à  faire  à  cet  égard  est  d'achever  mes  jours  dans  la  même 
situation,  s€Lns  monter  ni  descendre;  c'est  à  peu  près  celle  où 
je  suis  né  et  pour  laquelle  j'étais  fait;  on  ne  pourrait  m'en  as- 
signer aucune  autre  dans  laquelle  je  ne  vécusse  beaucoup  moins 
heureux. 

Je  finis  ma  lettre  à  la  hâte,  me  réservant  de  vous  écrire 
plus  à  mon  aise  quand  j'aurai  moins  d'embarras.  Recevez  les 
tendres  salutations  de  deux  cœurs  qui  vous  aiment,  et  faites-les 
aussi  à  tout  ce  qui  vous  est  cher. 

A  Madame  de  Lessert,  née  Boy  de  la  Tour,  à  Lyon. 

A  Paris,  le  38  avril  1772. 

La  joie,  chère  cousine,  que  m'a  donnée  la  réception  de  votre 
lettre,  a  été  un  peu  mêlée  d'inquiétude  sur  le  sort  de  celle  que 
j'avais  écrite  à  votre  maman  quelques  jours  auparavant;  je  crus 
d'abord  qu'elle  s'était  croisée  avec  la  vôtre,  mais  continuant  à  n'y 
recevoir  aucune  réponse,  je  crains  qu'elle  n'ait  eu  le  sort  de 
plusieurs  autres  et  qu'elle  ne  soit  égarée.  J'ai  éprouvé  depuis 
longtemps  que  ma  correspondance  avec  votre  maman  était 
sujette  à  des  accidens  intermédiaires  qui  n'avaient  pas  également 

(1)  Sic. 


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870  RBVUB  DES  DEUX  MONDES. 

lieu  dans  celle  entre  tous  et  moi.  Je  vous  avoue  que  l'incertitude 
du  sort  de  mes  lettres  ajoute  beaucoup  à  ma  paresse  à  écrire,  et 
que,  pour  éviter  désormais  cet  inconvénient  où  je  Tai  particu- 
lièrement éprouvé,  je  voudrais  que  vous  me  permissiez  de  vous 
adresser  les  lettres  que  j'écrirai  à  la  maman,  que  vous  vou- 
lussiez bien  les  remettre  vous-même  et  vous  charger  de  la  même 
manière  de  mes  réponses. 

Il  y  avait  tant  de  rapport  entre  nos  idées  quand  nous  écri- 
vîmes nos  lettres,  qu'on  dirait  que  la  vôtre  répond  à  la  mienne, 
surtout  par  les  détails  où  vous  entrez  sur  tout  ce  qui  vous  est 
cher.  Je  demandais  même  si  vous  persistiez  à  vous  amuser  de 
l'observation  des  plantes,  et  vous  répondez  encore  à  cela.  J'en 
ai  rassemblé  quelques  petits  échantillons  pour  être  envoyés  à 
ma  tante  Julie,  et  je  demandais  si,  par  hasard,  il  se  trouverait 
ici  quelqu'un  à  qui  je  pusse  remettre  le  petit  paquet.  Voilà  sur 
quoi  je  n'ai  point  de  réponse,  et  comme  je  ne  sais  pas  dans 
quel  temps  s'exécutera  le  voyage  de  Suisse  dont  vous  me  parlez, 
je  suis  incertain  si  je  ne  dois  point  vous  adresser  le  paquet  à 
vous-même,  afin  que  vous  puissiez  le  recevoir  en  l'absence  de 
votre  sœur. 

Je  me  réjouirais  fort  de  ce  voyage  par  l'amusement  qu'il  doit 
procurer  à  madame  votre  mère,  si  je  n'étais  contristé  par  ce  qui 
le  rend  nécessaire.  Je  la  croyais  tout  à  fait  rétablie  de  ses  maux 
d'estomac,  et  le  bon  état  où  je  lai  vue  à  Lyon  m'en  faisait  es- 
pérer la  durée.  Je  crois  au  reste  qu'elle  prend  un  bon  parti,  et 
outre  l'effet  qu'elle  attend  des  eaux,  j'en  attends  un  non  moins 
bon  du  voyage.  Je  vous  prie,  chère  cousine,  de  vouloir  bien 
durant  son  absence  me  donner  de  ses  nouvelles  avec  des  vôtres 
et  m'instruire  du  succès  de  ce  voyage  pour  sa  santé  ;  ou,  pour 
mieux  dire,  ce  n'est  pas  moi  qui  vous  en  prie,  mais  j'accepte 
avec  empressement  l'offre  que  vous  m'en  faites. 

Je  suis  fort  aise  que  ma  belle  grand'maman  reste  auprès  de 
vous.  Une  sœur  telle  que  vous  est  pour  elle  une  véritable  mère; 
je  ne  doute  point  qu'elle  ne  trouve  dans  votre  attachement  pour 
elle  autant  de  douceur  que  d'utilité,  et  que  vous  soulageant  dans 
vos  soins  maternels,  elle  ne  s'applique  à  rendre  à  vos  enfans  tous 
ceux  que  vous  prenez  d'elle. 

Je  suis  plus  réjoui  que  surpris  des  progrès  avantageux  de 
votre  fille,  mais  je  suis  édifié  jusqu'à  la  surprise  de  la  fermeté 
que  vous  avez  enfin  ajoutée  à  votre  zèle,  en  faveur  de  votre 


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LETTRES   INÉDITES   DE   JEAU-JAGQUES   ROUSSEAU.  57i 

dernier  nourrisson  (1).  Continuez  avec  le  même  courage,  et 
songez  toujours,  même  avec  votre  fille,  qu'il  faut  savoir  élaguer 
quelques  fleurs  de  Tenfance  pour  amener  de  bons  fruits  h  ma- 
turité. 

Ce  qui  a  cinq  pétales  et  beaucoup  de  petites  étamines  est  sans 
contredit  de  la  famille  des  rosacées,  dont  nous  parlerons  en  son 
temps;  mais  une  si  courte  description  ne  suffit  pas  pour  déter- 
miner le  genre  et  l'espèce.  Cependant,  si  la  fieur  est  jaune, 
comme  je  le  soupçonne,  je  puis  vous  dire  que  c'est  une  renon- 
cule des  prés.  Mais  je  ne  veux  pas  anticiper  ici  sur  la  troisième 
lettre  que  je  vous  destine  sur  la  botanique  et  que  vous  pouvez 
attendre  dans  peu  (2). 

Bonjour,  chère  cousine  ;  recevez  mes  remerciemens  au  sujet 
de  ma  bonne  tante,  les  plus  tendres  salutations  de  ma  femme, 
et  faites  agréer  les  miennes  à  votre  cher  mari. 

Ce  n'est  pas  encore  le  temps  de  faire  lire  les  fables  de  La 
Fontaine  à  votre  fille  (3);  mais  de  peur  cpie  vous  ne  vous  en 
pourvoyiez  d'avance,  je  vous  préviens  cpie  j'en  ai  ici  un  exem- 
plaire qui  lui  est  destiné. 

A  Madame  de  Lessert. 

[Paris]  30  août  (4)  [ITI2]. 

Lorsque  vous  me  proposâtes,  chère  cousine,  de  vous  donner 
la  connaissance  de  quelques  plantes  pour  l'amusement  de  vos 
enfans,  je  jugeai  qu'on  pouvait  leur  rendre  cet  amusement  utile 
par  une  étude  un  peu  méthodique  qui  les  accoutumât  peu  à  peu 
à  l'attention,  à  l'observation  et  surtout  au  bon  raisonnement.  Au 
lieu  qu'une  simple  nomenclature  qui  ne  <*hargerait  que  leur  mé^ 
moire,  ne  les  amuserait  pas  longtems,  serait  bientôt  oubliée,  et 
ne  leur  serait  d'aucun  profit  après  cet  oubli.  Je  commençai 
donc  par  tâter  leur  goût  et  le  vôtre  par  quelques  notions  géné- 
rales des  parties  de  la  fructification  où  résident  les  caractères  les 

(i)  M"M  de  Lessert  avait  eu  en  mars  1771  un  second  (lis,  -**  son  troisième 
enfant,  **•  Jacques- François -G  abriel-J^/tenne.  Il  mourut  aux  États-Unis,  Âgé  de 
vingt  et  quelques  années. 

(2)  Cette  troisième  lettre  est  datée  du  16  mai  177%. 

(3)  Voyez,  sur  la  question  de  savoir  si  les  fables  de  La  Fontaine  conviennent 
au^  enfans,  Emile,  livre  IL 

(4)  Sans  enveloppe  ni  adresse  :  cette  lettre  doit  avoir  été  écrite  après  la  cin- 
qniènie  lettré  ttir  la  Botanique,  laqueUe  est  du  16  JuUlet  ilTS. 


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S72  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

plus  essentiels  et  les  plus  constans  des  plantes  et  par  lesquels 
on  vient  le  mieux  à  bout  de  les  classer.  Je  vous  offris  pour  pre- 
miers objets  cinq  ou  six  familles  des  plus  nombreuses  et  des 
plus  saillantes  du  règne  végétal  et  je  tâchai  d'accoutumer  vos 
yeux  à  démêler  et  distinguer  leurs  parties  essentielles  en  atten- 
dant que  vous  y  pussiez  reconnaître  cet  air  de  famille  qui  les  dis- 
tingue même  sans  fructification,  mais  qui  ne  frappe  que  les  yeux 
suffisamment  exercés. 

A  la  distance  où  nous  sommes  les  uns  des  autres,  ne  pouvant 
vous  montrer  les  objets  dont  il  s'agissait,  je  cherchais  à  vous 
les  indiquer  de  façon  que  vous  pussiez  les  trouver  vous-même, 
mais  je  ne  tardai  pas  ^  sentir  que  cette  indication  avait  de  plus 
grandes  difficultés  que  je  n'avais  prévu  ;  que  quelque  communes 
que  fussent  les  plantes  d*oti  je  tirais  mes  exemples,  je  n'étais 
point  sûr  que  vous  les  connussiez,  ni,  quand  vous  les  connaîtriez, 
que  ce  fût  sous  le  même  nom  que  j'employais  à  les  désigner,  ni 
enfin  qu'elles  se  trouvassent  sous  votre  main  au  moment  où 
vous  en  auriez  besoin  pour  m'entendre.  Je  tâchai  d'obvier  à 
toutes  ces  incertitudes  par  le  nombre,  espérant  que,  parmi  tout 
ce  que  je  vous  nommais,  il  se  trouverait  du  moins  quelque 
chose  que  vous  pourriez  examiner;  je  n'ai  jamais  su  si  j'ai  réussi 
quelquefois,  et  je  suis  par  exemple  encore  en  doute  si  vous  con- 
naissez une  seule  ombellifère. 

Vçilà,  pour  commencer  l'étude  de  la  botanique  (car  je  ne 
vous  dissimulerai  pas  que  vous  n'en  êtes  encore  qu'aux  préli- 
minaires), une  difficulté  qu'il  faut  lever  de  manière  ou  d'autre. 
J'ai  pensé  pour  cela  à  vous  proposer  de  commencer  un  herbier 
pour  votre  usage,  et  de  m'envoyer  un  échantillon  de  chaque 
plante  que  vous  y  feriez  entrer.  Chaque  plante  que  vous  m'en- 
voyez et  que  je  vous  suppose  bien  connue,  par  des  observations 
attentives  et  réitérées,  me  fournit,  en 'vous  en  envoyant  le 
nom,  un  moyen  certain  de  me  faire  entendre  sans  équivoque 
lorsque  j'aurai  à  vous  parler  de  quelque  chose  appartenant  à  la 
structure  de  cette  plante*  Mais  ce  moyen  devient  d'une  extrême 
longueur,  tant  par  le  peu  de  temps  que  vos  occupations  vous  per- 
mettent de  donner  à  cet  amusement,  que  par  le  grand  soin  que 
vous  donnez  à  l'échantillon  que  vous  m'envoyez.  Au  lieu  de  le 
coller  aussi  proprement  que  vous  faites,  il  suffisait  de  m'envoyer 
un  rameau  desséché  et  non  collé,  qui  eût  feuilles  et  fleurs; 
quand  même  il  serait  un  peu  chiffonné,  je  viendrais  bien  à  bout 


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LETTRES   INÉDITES   DE   JEAN-JACQUES    ROUSSEAU.  573 

pour  Tordinaire  de  débrouiller  tout  cela.  Mais  votre  extrême 
soin  nous  éloigne  du  but  :  car  voilà  seulement  dix  plantes  que 
vous  m'avez  fait  passer  jusqu'ici.  Il  faut  que  vous  en  connais- 
siez au  moins  deux  cents  de  vue  et  par  leurs  noms  afin  que  nous 
puissions  nous  entendre,  et  peut-être  en  connaissez-vous  bien 
autant,  tant  dans  les  jardins  que  dans  la  campagne,  mais  faute 
de  savoir  quelles  elles  sont,  je  suis  là-dessus  conmie  si  vous 
n'en  connaissiez  réellement  que  les  dix  que  je  vous  ai  nommées. 
Je  ne  puis  donc  tirer  mes  exemples  que  de  celles-là  jusqu'à  ce 
que  je  sois  plus  instruit  de  vos  progrès,  et  il  n'est  pas  possible 
d'aller  en  avant  sur  un  fond  aussi  mince. 

Ce  n'est  pas  que  j'^ie  changé  d'avis  sur  la  nomenclature;  je 
ne  la  crois  pas  plus  utile  que  quand  je  vous  en  ai  parlé  à  la 
botanique  qu'on  veut  étudier  de  soi-même;  mais,  encore  une 
fois,  pour  s'entendre  avec  quelqu'un  qui  est  absent,  il  faut  bien 
convenir  des  noms  qu'on  donne  aux  objets  dont  on  parle.  Ce 
n'est  pas  en  vain  que  je  vous  donne  ceux  de  Linnaeus,  quoique 
latins.  Ce  sont  les  seuls  admis  dans  toute  l'Europe  et  par  lesquels 
on  est  sûr  de  s'entendre  avec  les  botanistes  de  toutes  les  nations. 
Avant  lui,  chaque  botaniste  avait  ses  noms  qui,  presque  tous, 
étaient  de  longues  phrases;  il  falldit  savoir  tous  ces  noms  pour 
s'entendre  avec  eux  ou  avec  leurs  disciples,  ce  qui  faisait  un  tour- 
ment pour  la  mémoire  à  pure  perte  pour  la  science.  Les  noms 
français  sont  sujets  au  même  inconvénient;  chaque  province  a 
les  siens,  chaque  état,  chaque  métier  a  les  siens,  tous  différens 
les  uns  des  autres.  Vous  avez  déjà  vu  que  le  Mouron  des  bonnes 
femmes  et  celui  des  herboristes  sont  deux  plantes  difiFérentes.  Il 
en  est  de  même  du  Talitron  des  herboristes  et  du  Thalictrum 
des  botanistes,  de  la  Coquelourde  des  jardiniers  et  de  celle  des 
herboristes,  de  l'Argentine  des  fleuristes  et  de  l'Argentine  des 
paysans,  du  Trifolium  des  mêmes  fleuristes  et  de  celui  des  culti- 
vateurs. Enfin,  tout  n'est  que  confusion  dans  les  noms  donnés 
au  hasard  et  qui  ne  sont  point  imposés  avec  méthode.  Il  faut 
donc  nécessairement  connaître  ceux  de  Linnaeus  pour  lever  dans 
l'occasion  l'équivoque  des  noms  vulgaires  :  mais  ce  n'est  pas  à 
dire  qu'il  faille  avoir  ces  noms  à  la  bouche  hors  les  cas  où  ils 
sont  nécessaires.  Au  reste,  la  prononciation  n'en  est  pas  toujours 
aussi  difficile  que  celle  de  ce  terrible  Chrysanthemum  qui  vous 
a  si  fort  efifarouchée.  Encore  ôtez  les  deux  h  qui  ne  servent  que 
pour  l'orthographe  et  n'entrent  point  dans  la  prononciation  : 


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574  REVUS  DBS  DEUX  MQMDBi. 

voua  verres  que  ce  même  mot  crisantémum  n'est  pas  &i  rude  ^ 
prononcer  qu'il  vous  a  paru  d'abord. 

Je  reviens,  chère  cousine»  à  ma  difficulté.  Il  faut  absolument 
que  vous  parveniez  à  connaître  de  vue  et  par  leurs  noms  environ 
deux  cents  plantes  et  que  je  sache  quelles  elles  sont,  pour  que  je 
puisse,  avec  succès  et  plaisir  pour  vous,  vous  parler  de  bota- 
nique. Autrement,  mes  détaib  abstraits  ne  feront  que  vous  en- 
nuyer quand  vous  n'en  verrez  pas  l'application.  Pour  étudier 
utilement  et  agréablement  la  nature,  il  faut  avoir  ses  productions 
sous  les  yeux. 

Mon  intention  est  bien  de  faire  un  herbier  à  notre  petite 
jardinière  :  mais  outre  qu'il  prendra  du  temps,  son  usage  sera  de 
lui  conserver  le  souvenir  des  plantes  qu'elle  aura  connues,  mais 
non  pas  de  les  lui  faire  connaître.  Il  faut  donc  mettre  un  peu 
plus  de  diligence  d&ns  vos  envois,  ou  vous  aider  de  quelque  jar- 
dinier ou  apothicaire  qui  vous  montre  et  nomme  le  plus  de 
plantes  qu'il  se  pourra.  Je  me  suis  tellement  perdu  dans  mon 
bavardage  qu'il  ne  finit  qu'avec  mon  papier.  Je  ne  voua  dis  donc 
rien  pour  aujourd'hui  de  vous,  ni  de  moi,  mais  je  charge  votre 
cœur  d'être  l'interprète  du  mien. 

[A  Madame  de  Lessert.] 

A  Paris,  le  11  octobre  1T72. 

C'est  h  moi,  chère  cousine,  bien  moins  occupé  que  vous»  ou 
du  moins  d'occupations  bien  moins  respectables  et  chères,  à  me 
reprocher  ma  négligence  ;  mais  pour  ne  pas  revenir  toujours  au 
même  préambule^  je  me  livre  sans  excuse  à  la  censure  que  je 
mérite,  me  contentant  de  vous  répéter  avec  vérité  que  vous 
n'avez  point  cessé  et  ne  cesserez  jamais  d'être  présente  à  mon 
cœur  et  à  ma  mémoire.  Vous  ne  doutez  pas  non  plus,  je  i'es-^ 
père,  du  tendre  intérêt  avec  lequel  j'apprends  Tétat  dans  lequel 
vous  rentrez,  état  qui  devient  un  fléau  pour  tant  d'autres 
femmes,  mais  qui  n'est  pour  vous  qu'une  nouvelle  bénédiction 
du  Ciel  et  par  lequel  vous  éprouverez  un  jour  qu'une  nom* 
breuse  famille  bien  élevée  est  la  richesse  ainsi  qua  la  gloire  de 
la  femme  forte.  Ma  pauvre  femme  vous  en  félicite  en  soupirant; 
elle  dit  que  ce  sont  des  gages  que  votre  mari  vous  laisse  de  son 
amour  à  ses  départs  pour  Beaucaire.  Choyez^le  bien,  ce  pré- 


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LETTRES   INÉDITES   DE   JEAN-JACQUES   ROUSSEAU.  o7o 

cieux  gage,  afin  que  tout  aille  comme  par  le  passé,  c'est-à-dire 
aussi  bleu  qu'il  est  possible  (1). 

J'ai  su  l'accident  de  votre  maman  par  monsieur  votre  oncle, 
qui  me  vient  voir  quelquefois  et  m'apporte  de  ses  nouvelles  et 
des  vôtres  ;  j*ai  su  que  cet  accident  l'avait  retenue  assez  long- 
temps dans  son  lit  &  Yverdon,  ce  qui  était  bien  triste  et  pour 
elle  et  pour  ma  pauvre  tante;  j'ai  aussi  appris  sa  guérisonetson 
voyage  de  Rolle;  il  ne  me  manque  plus,  pour  achever  de  me 
rassurer,  que  d'apprendre  son  heureux  retour  auprès  de  vous. 
Pour  tante  Julie,  je  ne  vois  pas  sans  quelque  peine  qu'elle  n'aura' 
pas  sitôt  besoin  de  lacet  (2),  mais  je  me  réjouis  pour  sa  bonne 
maman  de  ce  qu'elle  la  conserve  encore  auprès  d'elle,  et  pour 
elle  et  pour  vous  de  ce  que  vous  aurez  bientôt  le  plaisir  devons 
conbrasser;  j'apprends  aussi  le  retour  de  monsieur  votre  frère; 
ce  vous  doit  être  une  satisfaction  bien  douce,  surtout  dans  lat 
circonstance  où  vous  êtes,  de  voir  derechef  toute  votre  famille 
rassemblée  et  empressée  autour  de  vous. 

Mon  travail  journalier  a  fait  depuis  quelques  mois  et  fera 
vraisemblablement  tout  l'hiver  une  grande  diversion  à  la  bota- 
nique. L'ouvrage,  qui,  durant  près  de  deux  ans,  ne  venait  qu'avec 
peine,  m'est  venu  tout  d*un  coup  en  abondance  et  assez  &  pro- 
pos (3).  Gela  fait  que,  pour  ne  rebuter  personne  et  parce  que  la 
chose  l'exige,  j'ai  pris  le  parti  de  m'y  livrer  tout  e;itier,  et  c'est 
une  des  causes  qui  m'ont  fait  cesser  toute  correspondance,  en 
sorte  que  je  n'écris  plus  du  tout  :  car  après  avoir  bien  griffonné 
de  la  musique,  écrire  encore  n'est  pas  un  délassement.  Cela  m'a 
fait  suspendre  aussi  nos  petites  conférences  de  botanique;  car 
tant  qu'elles  vous  amuseront,  je  n'y  renoncerai  jamais.  J'ai  vu 
d'ailleurs  que  les  ombellifères,  comme  je  l'avais  prévu,  vous 
ont  un  peu  embarrassée  ;  voilà  encore  une  raison  pour  renvoyer 
de  quelques  mois  notre  sixième  famille  ;  car  il  vaut  infiniment 
mieux  s'arrêter  que  d'avancer  en  confusion. 


(i)  Benjamin  de  Lessert  naquit  en  1173. 

(2)  RottSfeau,  pendant  son  séjour  à  Môticrs,  s'amusait  à  faire  des  lacets,  dont 
il  faisait  présent  à  ses  «  Jeunes  amies  »  à  leur  mariage,  «  à  condition  qu'eUes 
nourriraient  leurs  enfans.  •  Les  descendans  d'Isabelle  dlTemois,  son  amie  de 
Môtiers,  devenue  M*-*  Guyenet,  conservent  un  peloton  de  lacet  que  lui  offrit  Jean« 
Jacques  («  Songez  que  porter  un  lacet  tissu  par  la  main  qui  traça  les  devoirs  des 
mères,  c'est  s'engager  &  les  remplir  »}.  Voyez  Fritz  Berthoud»  /.-/<  Bousseau  au 
Val-dê-Traters,  p.  12S  et  suiv. 

(3)  Il  avait  repris  son  ancien  métier  de  copiste  de  musique. 


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S76  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

D'ailleurs  cette  station  ne  sera  pas  tout  à  fait  perduei  vos 
^  enfans  en  digéreront  mieux  le  petit  acquis  qu'ils  ont  déjà,  si 
vous  en  causez  avec  eux  quelquefois,  et  peut-être  avant  que 
rhiver  se  passe,  pourrai-je  encore  trouver  quelque  chose  à  vous 
dire  qui  ne  demandera  pas  la  présence  des  objets.  Je  ne  suis  pas 
surpris  que  vous  ne  distinguiez  pas  aisément  une  ombellifère 
d'une  autre,  car  cela  est  souvent  très  difficile;  mais  leur  carac- 
tère général  est  si  marqué,  qu'il  se  fait  sentir  au  premier  coup 
d'oeil.  Cela  me  fait  soupçonner  que,  n'ayant  point  encore  rencon- 
tré d'ombellifère,  vous  n'avez  pu  vous  en  bien  représenter  la 
figure. 

Cette  idée  me  fait'prendre  le  parti  de  vous  envoyer  ci-jointe 
ime  ombelle  en  nature,  afin  d'en  peindre  la  figure  générale  à 
votre  imagination.  Celle  que  je  vous  envoie  est  une  ombelle  de 
carotte  sauvage  très  commune  dans  les  prés.  Je  Tai  choisie  trè^ 
petite  pour  la  pouvoir  placer  commodément  dans  une  lettre: 
mais  elle  ne  laisse  pas  dans  sa  petitesse  de  contenir  toutes  les 
parties  caractéristiques  des  ombellifères.  Grande  ombelle,  petites 
ombelles,  grand  involucre,  petits  involucres,  et  môme  les 
fleurs,  dans  quelques-unes  desquelles,  toutes  petites  qu'elles 
sont,  vous  pouvez,  mênie  à  Tœil  nu,  distinguer  et  compter  ai- 
sément les  cinq  pétales,  etc.  Il  me  semble  que  d'après  ce  seul 
modèle  bien  examiné,  vous  ne  pouvez  guère  méconnaître 
d'autres  ombelles  quand  elles  vous  tomberont  sous  les  yeux. 
.Adieu,  chère  cousine,  mes  salutations  à  M.  de  Lessert  et  nos 
tendres  embrassemens  à  toute  votre  chère  progéniture,  ainsi 
qu'à  l'aimable  Emilie.  Vous  connaissez,  du  moins  je  m'en  flatte, 
de  quel  cœur  nous  vous  embrassons  vous-même.  Adieu  de- 
rechef. 

J.-J.  Rousseau. 

Vous  pouvez,,  en  ôtant  les  brides,  détacher,  si  vous  voulez, 
l'ombelle  du  papier,  pour  Texaminer  plus  à  votre  aise.  Vous  y 
verrez  bien  clairement  à  la  loupe  le  fruit  à  demi  formé,  et  déjà 
hérissé  des  pointes  dont  la  graine  de  carotte  est  garnie  (1). 

Vos  fables  de  La  Fontaine  sont  toujours  ici  par  ma  négli- 
gence à  les  emballer  et  les  envoyer  à  vos  correspondans,  dont 

(1)  La  petite  plante  envoyée  par  Jean-Jacqnes  est  demeurée  dans  la  lettre 
qu'elle  accompagnait.  Elle  est  fort  soigneusement  étendue  sur  le  papier  auquel  la 
fixent  de  toutes  petites  brides  en  papfer  doré.  . 


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LETTRES   INÉDITES    DE   JEAN-JACQUES   ROUSSEAU.  577 

la  demeure  est  un  peu  loin  d'ici.  Si  par  hasard  vous  aviez  la 
facilité  de  les  faire  prendre,  vous  m'épargneriez  de  Tembarras, 
et  je  vous  en  serais  très  obligé. 

A  Madame  de  Lesserl,  née  Boy  de  la  Tour,  à  Lyon. 

A  Paris,  le  5  décembre  1172. 

Enfin,  chères  cousines,  je  me  suis  évertué,  et,  triomphant 
de  mon  indolence  toujours  croissante,  je  suis  allé  hier  chez 
messieurs  Zolicoffre,  et  j'ai  remis  vos  Fables  de  La  Fontaine 
au  môme  à  qui  j'avais  parlé  précédemment,  lorsque  je  fus  la 
semaine  dernière  les  prier  de  se  charger  de  cet  envoi.  Il  m'a 
promis  de  vous  les  faire  parvenir  emballées  et  franches  de 
port.  Je  n'ai  osé  les  faire  relier,  dans  la  crainte  que  vous  ne 
m'en  sussiez  mauvais  gré.  Je  vous  conseille  même  de  ne  les 
faire  relier  vous-même  que  quand  vous  les  aurez  bien  feuilletées 
avec  vos  enfans.  Alors  cet  ouvrage  battu  et  relié  reprendra  on 
tout  autre  air,  les  feuilles  perdront  le  grippé  (fui  s'y  est  fait  par 
ma  négligence,  et  l'encre  ayant  eu  le  temps  de  bien  sécher,  les 
estampes  ne  maculeront  pas  à  la  reliure.  Je  n'ai  pas  besoin,  je 
crois,  de  vous  prévenir  que  je  n'ai  pas  acheté  ce  livre;  c'est  un 
présent  que  je  n'ai  accepté  que  pour  le  rendre  utile  entre  vos 
mains. 

J'ai  appris  dans  ce  voyage  que  la  perte  d'un  de  ces .  mes- 
sieurs, à  laquelle  je  prends  part  comme  à  tout  ce  qui  vous  in- 
téresse, engagerait  peut-être  votre  cher  époux  à  faire  en  ce  pays 
un  second  voyage.  Si  cela  est,  et  qu'il  veuille  bien  se  souvenir 
de  moi,  je  gagnerai  à  ce  malheur  le  plaisir  d'apprendre  bien  en 
détail  de  vos  nouvelles,  qui  m'intéressent  encore  plus  en  ce 
moment,  s'il  est  possible,  vu  la  situation  où  vous  vous  trouvez. 
Vous  avec  maintenant  auprès  de  vous  votre  excellente  maman, 
bien  rétablie,  à  ce  que  j'ai  appris  avec  grande  joie.  J'espère 
que  vous  ferez  quelquefois  mention  de  moi  avec  cette  chère 
amie  et  avec  mon  aimable  tante.  Parlez-moi  de  ce  retour,  de 
vos  enfans,  de  toute  votre  famille  et  de  tout  ce  qui  vous  touche  ; 
il  me  semble  que  j'ai  plus  faim  qu'à  l'ordinaire  d'une  lettre  de 
vous.  Vous  ne  tarderez  pas  à  en  recevoir  de  moi  une  seconde; 
car  celle-ci^  qui  n'est  qu'une  lettre  d'avis,  ne  doit  entrer  en 
ligne  de  compte  que  comme  l'annonce  d'une  plus  étendue  que 
j'espère  vous  écrire  dans  peu. 

TOME  XL VII.  —  i908.  37 


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878  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Bonjour,  belle  et  bonne  nourrice;  vous  avez  raison  de  ne 
vous  pas  laisser  chômer  d'ouvrage  dans  un  métier  dont  vous 
vous  acquittez  si  bien.  Ma  femme  vous  embrasse  mille  fois.  Elle 
a  toujours  le  cœur  plein  de  vous,  et  de  la  course  j'ose  dire 
indiscrète  que  ie  zèle  de  Tamitié  vous  fit  faire  avec  elle  et  dont 
nous  parlons  bien  souvent.  ' 

A  Madame  de  Lessert^  née  Boy  de  la  Tour^  à  Lyon. 

A  Paris»  le  26  avril  iT73. 

J'ai  eu  hier  le  plaisir,  chère  cousine,  de  passer  la  journée 
avec  votre  cher  mari,  que  j'ai  trouvé  plein  de  complaisance  et  de 
gaité,  et  jouissant  de  la  santé  la  plus  prospère.  Il  a  voulu  lui^ 
même  apporter  à  ma  femme  le  précieux  cadeau  que  vous  lui 
annonciez  si  modestement  dans  la  lettre  pleine  d'amitiés  et  de 
bontés  que  vous  lui  avez  écrite.  Je  me  suis  fait  son  secrétaire 
auprès  de  vous  pour  vous  faire  ses  plus  tendres  remerciemens, 
éonjointement  avec  mes  reproches.  En  vérité,  vous  abusez 
beaucoup  de  l'autorité  absolue  que  vous  avez  sur  l'un  et  sur 
l'autre,  et  si  l'amitié  qui  est  entre  nous  vous  portait  à  vouloir 
faire  quelque  cadeau  à  ma  femme,  en  le  rendant  moins  magni- 
fique, vous  l'auriez  rendu  plus  amical.  Toutefois,  la  douce  idée 
de  marcher  sous  vos  enseignes  et  de  porter  votre  uniforme  le 
lui  fera  porter  avec  autant  de  plaisir  que  de  reconnaissance,  et 
si  jamais  nous  sommes  assez  heureux  pour  revoir  la  personne 
que  nous  honorons  et  chérissons  le  plus  au  monde,  j'espère 
qu'elle  pourra  se  montrer  à  vous  parée  de  votre  don.  Je  n'ajou- 
terai rien  sur  le  choix  et  sur  la  couleur.  Ce  choix  est  de  vous, 
c'est  tout  dire,  et  il  y  a  longtemps  que  je  sais  qu'il  y  a  autant  de 
noblesse  dans  votre  goût  que  dans  votre  cœur. 

Adieu,  chère  cousine;  puisque  vous  voilà  à  Fourvière,  vous 
y  recevrez  dans  peu  la  lettre  de  botanique  (1)  que  je  vous  ai  ci- 
devant  annoncée.  Nous  embrassons  l'un  et  l'autre  le  cher  et 
charmant  groupe  qui  vous  entourait  au  moment  que  vous  écri- 
viez votre  lettre;  et  au  milieu  de  cette  image  touchante,  que 
nos  cœurs  ne  contemplent  point  sans  émotion,  brille  d'un  éclat 
aussi  pur  que  vif  celle  qui  en  est  l'auteur  et  le  centre. 

(1)  La  sixième  Uttre  9ur  la  Botanique  est  da  2  mal  1773. 


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LETTRES    INÉDITES    DE   JEAN-JACQUES   ROUSSEAU.  579 

A  Madame  de  Lessert^  née  Boy  dé  La  Tour,  à  Lyon. 

A  Paris,  9  août  1773. 

J  ai  reçu,  chère  cousine,  de  vos  nouvelles  bien  à  propos;  car 
je  commençais  d'être  inquiet,  et  vous  n'auriez  pas  tardé  de  re- 
cevoir des  miennes.  C'est  avec  un  plaisir  bien  pur  que  je  les 
reçois  en  apprenant  que  tout  va  bien  tant  chez  vous  que  chez  la 
maman,  et  que  vous  faites  entrer  pour  quelque  chose  dans  vos 
souvenirs  avec  elle  et  vos  aimables  sœurs  un  homme  qui  vous 
sera  toute  sa  vie  tendrement  attaché.  Il  y  a  bien  du  bon  sens 
à  des  personne^  conmie  elles,  faites  pour  exciter  tant  d'empres- 
sement, d'en  avoir  si  peu  elles-mômes  pour  un  changement  d'état 
qui,  malgré  l'aspect  riant  auquel  il  s'offre  à  leur  &ge,  expose  à 
tant  de  chances  contraires  pour  une  favorable  qu'on  cherche,  et 
qu'on  trouve  si  rarement.  Quelque  bonheur  qu'elles  méritent  et 
qu'elles  aient  lieu  d'espérer  dans  le  mariage,  je  suis  persuadé 
qu'elles  se  rappelleront  toujours  avec  plaisir  et  quelquefois  avec 
regret  les  jours  doux  et  paisibles  qu'elles  passent  à  rendre  heu- 
reux ceux  de  leur  digne  mère. 

Après  leur  en  avoir  si  bien  donné  l'exemple,  vous  vous  en 
ménagez  de  loin  la  récompense  en  préparant  le  cœur  de  votre 
fille  à  vous  imiter.  L'attention  que  vous  avez  eue  d'aller  au- 
devant  de  la  louange  qu'elle  allait  s'attirer  en  nommant  une 
papilionacée  est  un  soin  dont  je  sens  d'autant  mieux  le  prix, 
que  je  suis  bien  sûr  que  toutes  les  louanges  méritées  qu'elle 
peut  recevoir  vous  flatteront  encore  plus  qu'elle.  Mais  comme 
il  me  paraît  impossible  d'éloigner  toujours  la  flatterie  de  son 
oreille,  il  vaudrait  mieux  peut-être  qu'elle  apprît  de  bonne  heure 
à  l'apprécier  et  à  la  dédaigner,  et  cet  effet  s'opérerait  peut-être 
mieux  que  par  des  leçons  directes,  en  lui  donnant  à  elle-même 
des  règles  pour  employer  la  louange  avec  économie  et  discerne- 
ment, et  lui  faisant  sentir  combien  elle  avilit  ceux  qui  la  prodi- 
guent et  indispose  ceux  qui  la  reçoivent,lorsqu'elle  est  futile  ou 
non  méritée.  Il  me  semble  que,  de  cette  manière,  on  la  disposerait 
adroitement  à  être  aussi  difficile  sur  les  louanges  qu'elle  rece- 
vrait que  sur  celles  qu'elle  accorderait.  Il  n'est  pas  dans  la 
nature  du  cœur  humain  d'être  insensible  aux  éloges  dont  on  se 
sent  digne  et  que  le  cœur  dicte,  mais  il  l'est  très  fort  de  n'aimer 
pas  qu'on  nous  surprenne  et  qu'on   nous  traite   en  sot  ou  en 


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J-îif.J^>141lj^ 


S80  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

eiîfaixt.  Les  femmes  doivent,  je  le  sais,  être  polie»  et  cares- 
santes: mais  il  ne  s'ensuit  pas  qu'elles  doivent  être  flagorneuses 
et  cajoleuses.  Elles  le  sont  d'ordinaire  trop  avec  les  hommes,  et 
entre  elles  c'est  encore  pis,  elles  le  sont  avec  fausseté.  Mais  les 
louanges  d'une  femme  qui  se  respecte  et  qui  ne  les  accorde 
qu'avec  justice  et  modération  sont  la  récompense  la  plus  flat- 
teuse du  mérite  d'un  honnête  homme. 

Il  me  semble,  chère  cousine,  qu'en  dirigeant  vos  instruc- 
tions à  peu  près  dans  cet  esprit,  vous  l'armerez  puissamment, 
sans  paraître  y  tâcher,  contre  les  petites  séductions  des  cajo- 
leurs: Ces  leçons  auront  assurément  dans  votre  bouchB  toute  la 
force  possible,  et  l'acquis  qui  en  résultera  vaudra  mieux  un 
jour  à  la  petite  que  la  géographie  et  le  blason,  et  môme  que  la 
botanique,  prise  commo  on  l'entend  comn^unément.  Mais  ici, 
notre  marche  est  si  diflFérente  de  l'ordinaire,  qu'elle  doit  naturel- 
lement nous  conduire  à  un  autre  but. 

A  propos  de  botanique,  voici  les  noms  des  plantes  que  vous 
m'avez  envoyées.  J'admire  votre  patience  et  la  propreté  de  votre 
ouvrage  :  mais  cependant,  donnez-vous  moins  de  peine  à  lavenir. 
Contentez-vous  de  dessécher  ce  que  vous  m'envoyez,  de  façon 
que  les  parties  essentielles  soient  reconnaissables,  mais  ne  col- 
lez que  ce  que  vous  gardez  pour  votre  herbier.  Youà  aurez  dans 
peu  une  lettre  sur  la  botanique.  Me  voici  au  bout  de  mon  papier. 
Je  ne  vous  fais  pas  mon  compliment  de  condoléance  sur  votre  veu- 
vage, car,  vu  le  retard  de  ma  réponse,  je  le  crois  fini  dès  à  pré- 
sent, et  que  vous  pourrez  faire  de  bouche  mes  salutations  à  votre 
cher  mari.  J'embrasse  toute  la  charmante  famille.  Mes  félicita- 
tions à  M.  Gaujet.  Je  fais  des  vœux  bien  sincères  pour  son 
bonheur. 

Vous  avez  bien  raison  de  croire  que  ma  femme  aimerait  et 
caresserait  de  tout  son  cœur  votre  petit  nourrisson.  Nous  aimons 
si  tendrement  votre  famille  en  imaginant  ce  qu'elle  doit  être  et 
par  cela  seul  qu'elle  vous  appartient,  qu'il  serait  difficile  que  ce 
sentiment  augmentât  de  près  en  la  trouvant  en  effet  si  aimable. 

A  Madame  de  Lessert,  née  Boy  de  la  Tour,  à  Lyon, 

A  Paris,  le  15  décembre  1773. 

Depuis  quelque  temps,  chère  cousine,  notre  correspondance 
languit  un  peu  ;  ma  confiance  en  vous  et  en  moi  m'empêche  de 

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LETTRES    INÉDITES    DE   JEAN-JACQUES   ROUSSEAU.  581 

m'en  inquiéter.  Heureux  les  amis  qui  n'ont  pas  besoin  de  se 
parler  pour  s'entendre  !  J'aurais  pu  dans  ce  long  intervalle  être 
en  peine  de  votre  santé,  si  M.  de  Luc  (1),  en  passant  ici,  n'eût 
prévenu  cette  crainte,  en  m'apprenant,  dans  une  visite  qu'il 
s'était  arrangé  pour  me  faire  très  longue  (et  qui  m'eût  paru  plus 
courte  s'il  ne  m'eût  parlé  que  de  vous),  que  vous  et  tous  les 
vôtres  vous  portiez  parfaitement  bien;  depuis  lors,  votre  lettre 
est  venue  très  à  propos  me  confirmer  cette  assurance,  et  ma 
paresse  s'est  doucement  reposée  sur  cet  oreiller  de  confiance  et 
de  sécuritéé 

J'ai  souvent  été  prêt  à  prendre  la  plume  pour  écrire  à  votre 
bonne  maman,  et  j'en  ai  été  encore  moins  retenu  par  mes  dis. 
tractions  ordinaires  que  par  la  remarque  que  j'ai  faite  qu'elle  se 
faisait  une  loi  malgré  mes  prières  de  me  répondre  elle-même, 
quoique  l'attitude  d'écrire  soit  préjudiciable  &  sou  estomac  et  à 
sa  santé.  Je  l'exhorte  fort  &  n'avoir  pas  moins  de  soin  pour  la 
conserver,  à  présent  qu'elle  est  rétablie,  qu'il  lui  en  a  fallu  pour 
la  rétablir.  C'est  un  soin  bien  plus  facile  et  plus  agréable  à 
prendre  pour  conserver  ce  qu'on  a,  que  pour  recouvrer  ce  qu'on 
a  perdu,  ne  fût-ce  qu'à  cause  de  l'effet,  qui  est  sûr  dans  le  pre- 
mier cas,  et  toujours  douteux  dans  l'autre.  Faites  parler  votre 
cœur,  chère  cousine,  pour  lui  dire  mille  choses  de  ma  part,  de 
même  qu'à  votre  cher  mari,  qui  vous  sera  revenu,  je  l'espère, 
en  bonne  santé,  et  qui  vous  aura  selon  sa  promesse  rapporté  des 
nouvelles  de  ma  bonne  tante  Gonceru,  dont  je  vous  serai  obligé 
de  me  faire  part. 

Je  suis  réjoui  des  progrès  de  vos  aimables  enfans  et  n'en 
suis  nullement  surpris;  il  y  a  pour  cela  de  bonnes  raisons;  et 
par  la  bénédiction  du  ciel  et  par  le  cours  naturel  des  choses, 
vous  devez  être  la  plus  heureuse  des  mères  comme  vous  fûtes  la 
plus  digne  des  filles.  Jouissez  dès  cette  vie  de  tous  les  prix  de 
la  vertu.  Heureux  qui  dans  un  raug  moral  bien  inférieur  y 
peut  du  moins  expier  toutes  ses  fautes  ! 

L'appesantissement  qui  m'a  fait  renoncer  aux  longues  courses 
et  le  partage  d'un  temps  qui  m'est  nécessaire  et  dont  la  bota- 
nique ne  me  dédommageait  pas,  m'ont  force  d'y  renoncer,  et  il  est 
étonnant  avec  quelle  rapidité  j'ai  perdu  dans  quelques  mois  le  peu 

(1)  De  Genève.  Rousseau  étoit  fort  lié  avec  Jacques-François  de  Luc,  «  le  plus 
honnête  et  le  plus  ennuyeux  des  hommes,  »  ainsi  qu'avec  ses  deux  fils,  Jean-André 
et  Guillaume-Antoine, 


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K82  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

que  je  n'avais  acquis  en  plusieurs  années  qu'à  force  de  ira 
et  d'assiduité.  Il  n'y  eût  eu  que  le  désir  de  diriger  ou  plutôt 
•  suivre  vos  progrès  qui  eût  pu  soutenir  les  miens.  Mon  zèle 
s'attiédira  jamais,  tant  qu'il  pourra  seconder  le  vôtre;  à  ci 
près,  je  me  détache  insensiblement  de  tout  ce  qui  tient  à  cei 
vie,  et  il  n'y  a  pas,  à  la  vérité,  un  grand  mérite  à  moi.  Je  vc 
déjà  le  port,  et  j'allège  mon  vaisseau  dans  l'orage  en  jetant  p 
à  peu  dans  la  mer  tout  ce  qui  le  surchargeait. 

Adieu,  chère  cousine;  nous  vons  taisons,  ma  femme  et  nw 
mille  tendres  salutations,  et  soyez  sûre  que  vous  n'êtes  nulle  pfl 
plus  dignement  honorée  que  vous  l'êtes  au  fond  de  nos  cœu 

A  Madame  de  Lessert,  née  Boy  de  la  Tour^  à  Lyon, 

A  Paris,  le  31  décembre  1773. 

Vous  avez  trouvé,  chère  cousine,  l'art  d'animer  ma  paresi 
sans  déranger  la  vôtre,  et  de  me  forcer  de  vous  écrire  en  gardant 
le  silence  de  votre  côté.  Je  vous  dois  des  remerciemens  que  je 
vous  fais  de  bon  cœur,  et  que  je  vous  ferais  de  meilleur  cœur 
encore,  si  dans  les  marques  de  votre  souvenir  vous  eussiez  un  peu 
plus  consulté  mon  goût  que  le  vôtre.  Est-il  bien  de  jeter  ainsi  des 
ballots  de  marrons  à  la  tète  des  gens  sans  dire  gare  ?  Un  autre 
eût  peut-être  gardé  les  marrons  jusqu'à  ce  que  vous  lui  en  appris* 
sîez  la  destination;  pour  moi,  qui  ai  passé  l'âge  des  enfantil- 
lages, et  qui  vous  honore  trop  pour  être  pointilleux  avec  vous, 
j'accepte  les  marrons,  et  je  les  mange  avec  plaisir,  moins  encore 
parce  qu'ils  sont  excellens  que  parce  qu'ils  me  viennent  de  vous; 
mais  je  ne  prétends  pas  pour  cela  laisser  votre  silence  impuni^ 
et  pour  m'avoir  envoyé  cette  fois  des  marrons  sans  lettre,  je  vous 
condamne  pour  votre  pénitence  à  m'envoyer  tous  les  ans  à  pareil 
temps  une  lettre  sans  marrons. 

Bonjour  et  bon  an,  chère  cousine,  soyez  toujours  heureuse, 
honorée  et  chérie,  et  ayez  un  peu  d'amitié  véritable  pour  ma 
femme  et  pour  moi,  qui  vous  aimons  et  saluons  de  tout  notre 
cœur. 

Votre  silence  commence  à  me  faire  craindre  que  vous  n  ayez 
pas  de  bonnes  nouvelles  à  me  donner  de  ma  tante  Goncera,  et 
cette  incertitude  est  un  état  bien  pénible  pour  son  pauvre  ne- 
veu, qui  lui  doit  une  vie  bien  peu  fortunée,  k  la  vérité,  mais 
qui  n'y  tient  presque  plus  que  pour  elle. 


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LETTRES   INÉDITES   DE  JEAN-JACQUES   ROUSSEAU.  583 

A  Madame  de  Lessert^  née  Boy  de  la  Tour  y  à  Lyon. 

Paris,  21  janvier  1774. 

Voilà,  chère  cousine,  *de  terribles  nouvelles  auxquelles  je  ne 
m'attendais  guères,  après  les  bonnes  qu'on  m'avait  successive- 
ment données  et  de  vous  et  de  toute  votre  famille.  J'aime  à  me 
livrer  au  soin  que  vous  prenez  de  me  faire  envisager  Vos  alarmes 
comme  passées,  surtout  à  l'égard  de  vos  chères  sœurs,  que  je 
dois  supposer  entièrement  rétablies  sans  en  sentir  moins  toutes 
les  peines  qu'ont  dû  souffrir  et  toutes  les  fatigues  qu'ont  dû  sup- 
porter à  cette  occasion  une  sœur  comme  vous  et  une  maman 
comme  la  leur.  Mais  il  me  reste  à  l'égard  de  vos  enfans  une 
inquiétude  que  vous  seule  pouvez  dissiper,  puisqu'ils  n'étaient 
encore  ni  l'un  ni  l'autre,  quand  vous  m'avez  écrit,  en  pleine 
convalescence.  Ce  n'est  que  quand  je  les  y  saurai  que  je  puis  être 
tranquille,  et  l'état  d'incertitude  m'est  si  contraire  en  toute 
chose  intéressante,  que  de  mauvaises  nouvelles,  en  m'affligeant 
davantage,  me  troubleraient  pourtant  moins.  Veuillez  donc, 
chère  cousine,  me  faire  passer  un  mot  sur  l'état  présent  des 
choses  :  il  n'est  point  nécessaire  qu'au  milieu  de  vos  tracas  vous 
preniez  la  peine  d'écrire  vous-même,  et  je  vous  prie  de  n'en 
rien  faire.  Deux  lignes  en  forme  de  bulletin,  écrites  par  un  d^ 
vos  commis,  suffiront  pour  ce  moment.  Je  ne  veux  que  savoir 
l'état  des  choses  tant  qu'il  restera  du  mieux  à  désirer  ;  après  cela, 
nous  nous  écrirons  plus  tranquillement. 

Je  vous  conjure  de  penser  sans  cesse  que  ce  qui  pourrait 
arriver  de  plus  funeste  à  vos  enfans  serait  que  le  soin  de  leur 
santé  pris  avec  excès  nuisît  à  la  vôtre.  Je  mets  donc  votre  zèle 
sous  la  garde  de  votre  prudence,  et  j'attends  avec  impatieilce 
un  mot  de  votre  part. 

Je  fais  bien  des  remerciemens  à  M.  de  Lessert  de  la  peine 
qu'il  a  prise  daller  voir  ma  tante  Gonceru,  et  j'accepte  avec 
reconnaissance  les  nouvelles  plus  récentes. que  vous  m'en  faites 
encore  espérer. 

Recommandez  aux  charmantes  convalescentes  les  ménage** 
mens  que  demande  leur  état  pour  ne  pas  s'exposer  aux  rechutes, 
et  dites  à  leur  excellente  maman,  en  lui  faisant  mes  plus  tendres 
salutations,  que  je  me  sens  encore  affecté  de  ses  peines  passées 
comme  si  j'en  avais  élu  le  témoin.  Quand  elle  n'aurait  eu  que  la 


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5H4  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

corvée  de  son  hôte  et  parent,  c'eût  été  pour  elle  une  rudt 
épreuve;  mais  ses  deux  filles  après  cela  !  Je  vous  assure  que  je 
sens  bien  tout  ce  qu'elle  et  vous  avez  dû  souffrir. 

Bonjour,  chère  cousine,  pour  ma  femme  et  pour  moi,  et 
n'oubliez ;pas  que  nous  attendons  un  mot  Tun  et  l'autre  avec 
impatience. 

Il  y  a  une  quinzaine  de  jours  tout  au  plus  que  j'ai  reçu  vos 
plantes,  qu'on  m'a  dit  avoir  été  oubliées  au  fond  d'une  caisse.  Je 
vous  enverrai  les  noms  sitôt  que  la  belle  saison  et  plus  de  tran- 
quillité vous  rappelleront  à  Fourvière  et  à  la  botanique. 

A  Madame  de  Lessert. 

A  Parts,  28  mai  1774. 

Le  dernier  cadeau,  chère  cousine,  que  ma  femme  a  reçu  de 
vous,  méritait  assurément  bien  un  prompt  remerciement;  et 
l'ouvrage  de  l'aimable  Madelon,  qui  est  un  chef-d'ceuvre  pour  son 
&ge,  et  qui  fait  l'admiration  aussi  bien  que  la  parure  de  ma 
femme,  méritait  bien  son  éloge  et  le  mien  ;  mais  j'ai  toujours 
remarqué  avec  peine  que  l'obligation  d'écrire  m'en  diminuait 
l'empressement  :  de  si  fréquensremerciemens  commencen!  à  de- 
venir embarrassans  à  faire  ;  ils  ont  enfin  rendu  nécessaire  une 
explication  sur  les  cadeaux  de  toute  espèce,  qui  me  coûte  infi- 
ment  avec  vous.  Et  j'avoue,  chère  cousine,  que  si,  vous  en 
tenant  là  désormais  sur  cet  article,  vous  vouliez  bien  m'épar- 
gner  par  là  cette  explication,  vous  soulageriez  mon  cœur  d'un 
grand  poids. 

Au  plaisir  d'embrasser  votre  cher  mari  et  de  le  voir  arriver 
en  bonne  santé,  s'est  joint  le  regret  d'apprendre  que  nous  ne  le 
posséderions  ici  que  bien  peu  de  temps,  —  encore  de  ce  peu 
son  voyage  d'Amiens  nous  en  a-t-il  ôté  une  grande  partie  ;  mais 
puisqu'il  part  pour  retourner  auprès  de  vous,  je  n'en  dois  pas 
murmurer,  et  je  préférerai  toujours  votre  bonheur  mutuel  à 
mon  plaisir. 

Je  lui  remets  un  petit  échantillon  d'herbier  commencé  depuis 
longtemps,  maintenant  achevé  à  la  hftte,  et  que  j'ai  mieux  aimé 
laisser  imparfait  que  de  manquer  cette  occasion  de  vous  le  faire 
passer.  Ce  petit  essai  est  destiné  pour  l'aimable  Madelon,  qui 
pourra  le  continuer  et  l'enrichir  à  son  aise  si  elle  conserve  assez 
de  goût  pour  la  botanique  pour  s'en  occuper  quelquefois.  Je  suis 


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LETTRES    INÉDITES    DE   JEAN-JACQUES   ROUSSEAU.  5^5 

bien  aise  qu'elle  voie  que  j'aime  lé  travail  aussi  bien  qu'elle/ et 
que  je  m'occupais  aussi  d'elle  tandis  qu'elle  s'occupait  de  nous. 
Ce  petit  herbier  devait  être  divisé  en  deux  cahiers,  même  en 
quatre  pour  plus  de  commodité.  Mais  on  a  cousu  la  peau  qui  doit 
soutenir  les  ardillons  des  boucles  irop  près  du  bout  du  lien  ;  et 
afin  que  ce  lien  ne  fût  pas  déchiré  par  la  boucle,  il  a  fallu  rendre 
le  contenu  plus  épais  et  tout  mettre  en  un  seul  cahier.  Vous  y 
trouverez  les  cartons  du  second  et  quelques  feuilles  du  même 
papier  pour  y  coller  d'autres  plantés  à  mesure  que  vous  en  trou- 
verez dans  la  campagne  que  vous  vouliez  conserver  (t). 

Vous  pourrez  continuer  cet  herbier  autant  qu'il  vous  plaira, 
dans  la  même  forme,  avec  des  cartons  semblables  ;  car  il  faudra 
absolument  le  diviser  en  plusieurs  cahiers  pour  le  rendre  com- 
mode à  feuilleter,  et  continuant  l'ordre  alphabétique  que  j'ai 
2ommencé,  vous  aurez  soin  de  marquer  sur  chaque  cahier  la  ' 
première  et  la  dernière  lettre  de  la  portion  d'alphabet  qu'il 
contient.  De  cette  manière,  vous  pourrez  trouver  tout  d'un  coup 
la  plante  que  vous  cherchez  en  n'ouvrant  que  le  cahier  où  elle 
est  contenue.  Sur  la  feuille  qui  contient  chaque  plante,  j'ai  écrit 
premièrement  le.nom  de  Linnaeus,  puis  un  nom  français  ou 
connu  ou  tiré  de  quelque  auteur,  et  enfin,  comme  vous  le  dési- 
rez, le  nom  de  la  famille,  autant  que  cela  s'est  pu  faire  ;  car  cette 
chaîne  n'est  pas  encore  si  bien  débrouillée  que  toutes  les 
plantes  sans  exception  puissent  se  rapporter  à  une  famille  bien 
déterminée,  et  il  y  a  bien  des  familles  qu'on  ne  distingue  encore 
que  par  des  caractères  plus  arbitraires  que  naturels.  Au  reste, 
j'ai  bien  fait  de  vous  proposer  d'avance  la  nomenclature  de  Lin- 
naeus; car  cette  nomenclature  vient,  comme  je  l'avais  prévu, 
d'être  adoptée  ici  au  Jardin  du  Roi,  et  dans  peu  d'années  on  n'en, 
connaîtra  plus  d'autre  en  France,  non  plus  que  dans  le  reste  de 
l'Europe. 

Mais  voilà  beaucoup  de  botanique.  Permettez  que  je  renvoie 
à  une  autre  fois  votre  objection  dur  les  arbres  fruitiers  dont 
les  jardiniers  et  cultivateurs  prennent  les  variétés  pour  autant 
d'espèces,  parce  qu'ils  les  distinguent  les  unes  des  autres  non 
seulement  au  fruit,  mais  au  feuillage  et  au  bois.  Sur  ce  pied  :à, 

(1)  Cet  herbier  a  été  précieusement  conservé.  U  se  compose  de  180  plantes  en- 
viron, renfermées  dans  une  boite  en  acajou.  Chaque  échantillon  est  fixé  par  de 
petites  brides  de  papier  doré,  sur  des  feuilles  encadrées  d'un  filet  rouge.  Rousseau 
a  inscrit  le  nom  de  chaque  plante  en  français  et  en  latin. 


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S86  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ils  doivent  admettre  aussi,  non  seulement  les  nègres  et  lea  blancs, 
mais  les  blonds  et  les  bruns,  pour  autant  d'espèces  différentes 
d'hommes,  et  par  conséquent  faire  un  Adam  pour  chacune  de 
ces  espèces,  etc.,  le  reste  à  une  autre  fois. 

J'ai  su  par  M.  de  Lessert  que  tout  allait  bien  durant  son  sé- 
jour ici  tant  chez  vous  que  chez  votre  bonne  maman,  excepté 
qu'il  nous  reste  encore  quelque  chose  à  désirer  pour  la  parfaite 
éanté  de  l'aimable  Julie,  J'espère  que  la  belle  saison  achèvera 
de  la  rétablir,  et  que,  selon  les  vœux  de  mon  cœur,  je  n'appren- 
drai plus  que  de  bonnes  nouvelles  des  deux  familles.  Ma  femme,  qui 
vous  prie  d'embrasser  pour  elle  la  petite  cousine  en  lui  faisant 
ses  remerciemens,  se  joint  à  moi  pour  vous  faire,  et  à  votre  chère 
maman,  et  aux  cliers  enfans  de  l'un  et  de  l'autre,  nos  plus 
tendres  salutations-  ' 

A  Madame  de  Lessert^  née  Boy  de  La  Tour^  à  Lyon. 

^  [Paris],  6  juin  [1774]. 

Votre  silence,  chère  cousine,  me  tient  en  inquiétude  à  cause 
de  la  circonstance.  Il  me  semble  que  si  tout*  allait  bien,  vous 
m'auriez  écrit.  Sur  votre  première  lettre,  je  crus  votre  maman 
parfaitement  rétablie  et  partie  pour  la  Suisse,  je  vous  écrivis  et 
vous  fis  adresser  l'herbier  dans  cette  opinion,  jugeant  votre 
sœur  partie  avec  elle.  Votre  seconde  lettre,  en  me  confirmant 
son  rétablissement  et  son  prochain  départ,  m'apprit  cependant 
que  j'avais  pris  la  première  trop  à  la  lettre.  Maintenant  je  ne 
reçois  plus  rien,  je  ne  sais  pas  même  si  elles  sont  parties  ou 
non  :  cette  incertitude  me  met  en  peine.  Je  vous  prie  de  m'en 
tirer. 

Je  suis  très  fâché  de  ne  m'étre  pas  trouvé  chez  moi,  quand 
la  personne  que  vous  aviez  chargée  de  retirer  l'herbier  y  vint.  Je 
me  serais  arrangé  avec  lui  en  lui  demandant  son  adresse  pour 
avoir  de  vos  nouvelles,  toutes  les  fois  que  j'aurais  de  l'inquié- 
tude, sans  avoir  besoin  de  vous  écrire  et  d'attendre  une  réponse. 
Mettez-moi,  je  vous  prie,  à  portée  de  cet  avantage,  en  me  don- 
nant l'adresse  de  quelqu'un  de  vos  correspondans ,  afin  que 
je  puisse  aller  chez  lui  me  tirer  de  peine  quand  j'attendrai  de 
vos  nouvelles  et  que  je  n'en  aurai  plus. 

Bonjour,  chère  cousine.  Pour  me  tranquilliser,  un  mot  suf- 
fit ;  mais  j'ai  besoin  de  ce  mot. 


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LETTRES   INÉDITES  DE  JEAN-JACQUES   ROUSSEAU.  f}Sl 

A  Madame  de  Lessert^  née  Boy  de  La  Tour,  à  Lyon, 

A  Paris,  le  23  août  1774. 

J'ai  reçu,  chère  cousine,  avec  la  plus  douce  joie  les  nou- 
veaux témoignages  de  vos  bontés  et  de  votre  amitié  pour  moi, 
et  dans  les  bonnes  nouvelles  de  voire  santé,  de  celle  de  la  ma- 
man, du  cher  mari,  de  vos  chers  enfans  et  de  toute  la  famille, 
la  confirmation  de  celles  que  j'avais  apprises  de  temps  à  autre 
par  M.  Rigot;  la  vérité,  la  force  d^  mes  sentimens  pour  vous 
me  donnait  sur  la  constance  des  vôtres  une  sécurité  qui  ne  pou- 
vait me  tromper  ;  la  confiance  de  Tamitié  fondée  sur  Testime 
n'est  jamais  inquiète.  Je  vous  sais  gré  de  nourrir  Tespérance 
que  vous  m-avez  donnée  de  vous  voir  quelque  jour  à  Paris  ;  je 
vous  en  saurai  bien  davantage  encore  de  la  remplir  le  plus  tôt 
qu'il  sera  possible,  et  de  procurisr'  à  mon  cœur  une  des  plus 
douces  consolations  qui  puissent  encore  le  flatter  (1). 

Je  ne  suis  pas  surpris  que  la  nature  que  vous  vous  appli- 
quez à  seconder  accélérant  les  progrès  de  vos  petits  bambins 
vous  fasse  déjà  sentir  la  nécessité  de  leur  donner  un  guide  sous 
les  yeux  d'un  père  qui  serait  certainement  le  meilleur,  mais  qui 
ne  peut  pas  tout  suivre.  Sur  les  dispositions  où  il  me  pieiraissait 
être  j'aurais  cru  votre  choix  déjà  fait:  s'il  ne  Test  pas  encore, 
j'insiste  sur  l'importance  de  préférer  un,'  naturel  heureux  à  de 
grandes  connaissances  et  un  homme  sage  à  un  homme  instruit. 
Je  ne  le  redirai  jamais  assez,  la  bonne  éducation  doit  être  pure- 
ment négative,  il  s'agît  moins  de  faire  que  d'empêcher  ;  le  vrai 
maître  est  la  nature,  l'autre  ne  fait  qu'écarter  les  obstacles  qui 
la  contrarient.  Terreur  même  n'entre  qu'avec  le  vice,  et  toute 
bonne  judiciaire  a  sa  source  dans  un  cœur  sain.  L'éducation  de 
l'enfance  ne  consiste  qu'en  bonnes  habitudes  à  prendre.  Un 
enfant  qu'on  n'a  pas  laissé  engourdir  dans  la  paresse  ni  contrac- 
ter des  passions  ^dcieuses,  parvenu  sain  de  cœur  et  de  corps  à 
douze  ans,  fait  alors  plus  de  vrais  progrès  en  deux  ou  trois  ans 
dans  les  connaissances  utiles  et  même  agréables,  qu'on  n'en  peut 

(i)  Le  passage  qui  soit  a  été  cité  dans  ï Éloge  de  Benjamin  de  Lessert,  acadé- 
micien litMre,  par  M.  Flonrens,  secrétaire  perpétuel,  le  4  mars  1850,  à  l'Académie 
des  Sciences.  Paris,  Didot,  1830.  Le  même  passade  a  été  reproduit,  tel  quel,  dans 
Tonvrage  :  Famille  de  Lesserty  Souvenirs  et  portraits,  par  M.  Gaston  de  Lessert 
(1904,  non  mis  dans  le  commerce). 


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REVUE  DES   DEUX  MONDES. 


obtenir  jusques  à  cet  âge  par  des  études  forcées  que  le  ^ 
n'anime  jamais.  De  ces  principes  qui  me  paraissent  confiru 
pas  l'expérience,  je  conclus  que  ce  ne  sont,  point  du  tout  , 
talens  distingués  ni  des  qualités  brillantes  qu'il  faut  chercfc 
dans  le  mentor  (1)  de  vos  enfans,  mais  seulement  celles  qi 
rendent  un  homme  maître  de  lui-même  et  fidèle  à  son  devoir 
Qu'il  soit  doux,  attentif  et  surtout  d'une  patience  invincible 
Yoilà  les  qualités  indispensables.  Du  reste,  ne  cherchez  nulle 
ment  qu'il  fasse  admirer  sa  faconde,  ni  qu'il  soit  un  beau  péro 
reur. 

Je  vous  épargnerais  ces  redites  triviales  de  choses  que  vou« 
savez  mieux  que  moi,  si  je  ne  savais  combien  les  meilleure 
esprits  ont  peine  à  se  garantir  de  la  nuisible  tentation  de  faire 
briller  dans  leurs  enfans  des  talens  précoces  (2).  Au  reste,  ce 
n'est  que  des  garçons  que  j'entends  parler  ici,  et  je  ne  désapprouve 
point  que  vous  cultiviez  de  bonne  heure  les  heureuses  disppsi- 
tions  de  votre  ûlle,  puisqu'ainsi  le  veut  la  nature,  qui  donne  i 
son  sexe  une  pénétration  plus  vive  et  plus  prompte  qu'au  nôtre,  et 
la  raison,  qui  veut  qu'il  soit  soumis  de  bonne  heure  au  joug 
sévère  qu'il  doit  porter  un  jour. 

«  Vous  m'aviez  promis,  m'écrivez-vous,  de  m'avertir  quand 
le  public  recevrait  de  vos  ouvrages:  on  parle  beaucoup  d'une 
traduction  du  Tasse  qui  a  paru  il  y  a  quelques  mois,  et  qui  est 
certainement,  dit-on,  de  vous.  Veuillez  m'en  dire  la  vérité.  » 
Mais,  chère  cousine,  il  me  semble  que  votre  première  ligne  ser- 
vait de  réponse  à  votre  question  et  n'en  demandait  aucune  autre. 
La  vérité  que  vous  me  demandez  est  que  cette  belle  traduction, 
qui,  dit-on,  est  certainement  de  moi,  n'en  est  point  du  tout.  Je 
n'ai  pas  môme  assez  d'humilité  pour  croire  que  personne  puisse 
de  bonne  foi  m'attribuer  une  pareille  production,  et  je  ne  doute 
point  que  peux  qui  me  l'attribuent  ne  l'aient  fait  faire  exprès 
pour  cela  tout  aussi  mauvaise  qu'ib  ont  pu,  par  quelque  cuistre 
de  collège  qui  ne  savait  ni  le  français  ni  l'italien.  Je  vous  ré- 
ponds au  reste  que  si  j'avais  à  reprendre  la  plume  que  j'ai  quit- 
tée depuis  dix  ans,  ce  ne  serait  pas  pour  donner  au  public  des 
traductions. 

Quant  à  lopéra  dont  vous  me  parlez,  c'est  autre  chose.  Je  n'ai 
que  deux  récréations,  la  promenade  et  la  musique.  Parmi  la 

(1)  M.  Floiirens  a  lu  matfr^  :  Rousseau  a  écrit  men/or. 

(2)  Ici  finit  la  citation  faite  par  M.  Fiourens. 


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LETTRES    INÉDITES    DE   JEAN-JACQUES    ROUSSEAU.  589 

quantité  que  j'en  ai  fait  uniquement  pour  mon  amusement 
depuis  mon  retour  à  Paris,  est  en  effet  un  opéra  commencé, 
mais  qui,  n'étant  pas  destiné  pour  le  public,  n'est  point  achevé, 
et  ne  le  sera  vraisemblablement  jamais.  C'est  une  pastorale  en 
quatre  actes,  intitulée  Daphnis  et  Cloé.  Les  paroles  sont  4'un 
homme  avec  qui  M.  de  Lessert  a  dtné  ici  (1). 

Quoique  j'aie  absolument  quitté  la  botanique,  et  que  la 
peine  d'écrire  augmente  pour  moi  chaque  jour,  j'aurai  toujours 
le  même  empressement  à  contribuer  à  vos  amusemens  et  à  ceux 
de  la  charmante  Madelon;  mais  pour  reprendre  ce  petit  travail 
avec  un  peu  de  succès,  il  faudrait  que  j'eusse  une  idée  un  peu 
plus  précise  de  vos  goûts  et  de  vos  progrès,  et  que  je  visse 
de  quel  point  je  dois  partir  pour  vous  marquer  la  route  que 
vous  devez  suivre.  Les  six  familles  dont  j'ai  essayé  de  vous 
décrire  la  fructification  pour  consulter  votre  goût  et  vous  fami- 
liariser avec  quelques  termes,  sont  prises  pour  ainsi  dire  au 
hasard  et  n'ont  pas  une  suite  dont  on  puisse  prendre  le  fil.  Cet 
essai  étant  fait,  il  en  faudrait  connaître  bien  le  succès  pour  com- 
mencer au  point  convenable  la  véritable  étude,  qui  ne  consiste 
pas  seulement  dans  celle  de  la  fructification,  mais  des  plantes 
dans  leur  ensemble  et  dans  toutes  leurs  parties.  Deux  heures  de 
conversation  quand  j'aurai  le  bonheur  de  vous  voir  nous  dispen- 
seraient de  bien  de  longues  pancartes,  et  si  malheureusement  ce 
temps  est  encore  éloigné,  pour  y  suppléer  par  lettres,  il  ne  suffit 
pas  que  vous  m'entendiez,  il  faut  aussi  que  je  vous  (uï  tende,  et  je 
ne  puis  suppléer  à  des  instructions  verbales  que  par  des  exemples 
tirés  d'objets  que  je  sois  sûr  vous  être  connus. 

Rien  ne  pouvait  me  donner  une  plus  pure  joie  que  d'ap- 
prendre l'entier  rétablissement  de  ma  tante  Julie.  J'ai  vu  ici 
avec  bien  du  plaisir  son  amie  Rosette,  qui  m'a  paru  vive  et 
douce  comme  elle  et  que  leur  amitié  m'a  rendue  encore  plus  in- 
téressante. 

Je  n'écris  point  à  la  maman  par  la  même  raison  qui  lem- 
pôche  de  m'écrire;  depuis  que  j'ai  su  que  l'attitude  d'écrire  lui 
était  préjudiciable,  je  lui  demandais  en  grâce  de  ne  point  ré- 
pondre à  mes  lettres,  mais  voyant  qu'elle  n'en  continuait  pas 
moins,  par  ménagement  pour  sa  santé  j'ai  pris  le  parti  de  les 
supprimer  pour  quelque  temps,  durant  lequel  notre  amitié  ne 

(1)  Gorancez  (Voyez  lansen,  J.-/.  AotaMau,  aU  Mmiker,  p.  419,  420,  482). 


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590  RBYUE  DES   DEUX   MONDES. 

perdra  sûrement  rien  à  vous  avoir  pour  médiatrice.  Mille  res- 
pects et  tendres  embrassemens  de  la  part  de  ma  femme  et  de  la 
mienne  à  cette  chère  et  digne  maman,  à  toute  sa  charmante  fa- 
mille, mais  surtout  à  celle  qui  en  est  la  gloire,  et  que  nous 
charbons  au^si  de  nos  devoirs  auprès  de  son  cher  mari. 

A  Madame  de  Lessert,  à  Lyon. 

[Paris],  ce  4  octobre  [1774],  à  la  hâte. 

Grand  merci,  chère  cousine,  du  bien  que  vous  me  faites,  et 
par  votre  aimable  lettre  pleine  de  la  tendresse  la  plus  amicale 
et  par  la  bonne  nouvelle  que  vous  me  donnez  du  mariage  de 
votre  cher  frère,  et  par  les  marques  de  confiance  et  d'amitié 
dont  cette  nouvelle  est  accompagnée  tant  de  votre  part  que  de 
celle  de  votre  excellente  maman,  dont  je  partage  la  joie  ainsi 
que  la  vôtre  dans  cet  agréable  événement  qui  nous  intéresse 
tous.  Je  voudrais  en  cette  occasion  remplir  un  devoir  bien  doux 
en  écrivant  à  la  maman,  mais  M.  Gaujet,  qui  veut  bien  venir  ce 
matin  prendre  ma  lettre,  me  laisse  peu  de  temps,  qui  est  encore 
abrégé  par  une  compagnie  qui  va  m'arriVer  et  qui  me  force  de 
m'habiller  en  hâte  pour  la  recevoir.  Le  choix  de  monsieur  votre 
frère,  qui  a  préféré  le  mérite  à  la  fortune,  est  bien  digne  des 
sentimens  que  j  ai  cru  lui  connaître.  Son  humeur  égale  et  douce, 
son  caractère  plein  d'honnêteté  doivent  assurément  produire  le 
bonheur  commun  dans  un  mariage  bien  assorti.  Et  je  ne  doute 
point  qu'il  n'y  trouve  le  sort  heureux  que  mon  cœur  lui 
désire  (1). 

Comme,  pour  lire  votre  lettre  h  mon  aise,  j'ai  tardé  de  l'ou- 
vrir après  le  départ  de  la  compagnie,  j'ignorais  qui  était  la  per- 
sonne dont  M.  Gaujet  était  accompagné,  car  M.,  Gaujet  ne  m'en 
parlait  point,  et  il  ne  me  parlait  point  lui-même;  de  sorte  que 
si  je  n'eusse  pris  enfin  le  parti  de  lui  adresser  la  parole,  j'eusse 
peut-être  ignoré  l'intérêt  que  vous  preniez  à  lui,  et  par  consé- 
quent celui  que  j'y  devais  prendre  moi-même,  jusqu'après  leur 
départ.  Parent  de  votre  cher  mari,  attaché  à  votre  maison  et  ho- 
noré de  votre  estime,  il  a  tous  les  titres  possibles  pour  être  tou- 
jours reçu  chez  moi  avec  plaisir  et  empressement,  comme  le 

(1)  Ce  passage  fait  allusion  au  mariage  de  François-Louis  Boy  de  la  Tour  avec 
Henriette-Marguerite  Bontems.  Mariage  moins  heureux  que  ne  le  souii«iitait 
Rousseau,  car  il  fut  rompu  par  le  divorce  au  bout  de  deux  ans. 


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LETTRES   INÉDITES   DE  JEAN-JACQUEB   ROUSSEAU.  591 

sera  toujours  tout  ce  qui  vous  appartient  en  quelque  chose. 

Un  petit  changement  que,  par  raison  de  commodité  plus  que 
d'économie,  j'ai  été  forcé  de  faire  dans  ma  vie  privée,  me  prive  à 
présent  de  prolonger  les  visites  qui  me  sont  agréables  jusqu'à 
l'heure  du  repas,  c'est  que  n'ayant  point  de  domestique,  et  ma 
femme  commençant  ainsi  que  mo^  à  se  ressentir  de  l'appesan- 
tissement  de  l'&ge,  nous  nous  dbstenons  désormais  d'offrir  à 
personne  môme  la  très  mince  fortune  du  pot,  à  moins  que  ce  ne 
soit  au  cabaret.  Ce  n'est  pas  là  une  nouvelle  fort  importante  à 
dire;  mais  c'est  pourtant  une  espèce  de  nécessité,  lorsque  cela 
produit  quelque  changement  dont  ceux  qui  s'en  apercevraient 
pourraient,  et  bien  à  tort,  s'appliquer  la  cause,  faute  de  savoir 
qu'il  est  sans,  exception. 

J'ai  senti  sans  surprise,  mais  avec  attendrissement,  la  grande 
délicatesse  de  cœur  qui  vous  fait  aller  au-devant  des  interpréta- 
tions téméraires  et  injustes  qu'on  pourrait  donner  aux  fréquent 
changemens  qui  se  sont  faits  depuis  quelque  temps  dans  votre 
maison.  Ce  soin  était  bien  superflu  avec  moi,  et  tout  ce  que  la 
lecture  de  cet  article  a  produit  entre  ma  femme  et  moi,  a  été  de 
nous  serrer  la  main  l'un  à  Tautre  en  nous  disant  de  concert  : 
tt  Sans  mentir,  l'aimable  Madelon  a  un  heureux  mari.  » 

Pour  le  coup,  me  voilà  forcé  de  quitter.  Suppléez,  chère  cou- 
sine, à  tout  ce  qui  me  reste  à  dire  au  nom  de  ma  femme  et  au 
mien,  et  recevez  mes  plus  tendres  embrassemens. 

A  Madame  de  Lessert^  née  Boy  de  la  Tour^  à  Lyon, 

A  Paris,  le  17  décembre  1774. 

Je  suis  bien  honteux,  chère  cousine,  de  vous  remercier  si 
tard  de  l'immense  provision  de  marrons  que  vous  m'avez  envoyée  ; 
la  quantité  n'a  pas  empêché  qu'ils  n'aient  été  gelés  en  chemin 
et  a  fait  qu'ils  se  sont  échauffés  ensuite.  Mais  ils  se  raccommodent 
depuis  que  ma  femme  les  a  étendus  à  l'air,  et  nous  les  man- 
geons avec  plaisir.  Nous  vous  en  remercions  de  tout  notre  cœur, 
mais  il  ne  fallait  pas  me  consulter  sur  cet  envoi,  puisque  vous 
étiez  déterminée  à  le  faire  sans  attendre  mon  consentement. 

J'espérais  sur  votre  dernière  lettre  voir  de  jour  en  jour 
arriver  votre  cher  mari.  Il  a  bien  fait  de  ne  pas  se  mettre  en 
route  par  les  froids  violens  que  nous  venons  d'essuyer;  mais  à 
présent  que  le  tempe  est  doux  et  favorable  aux  voyages,  j'espère 


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592  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ne  pas  tarder  à  Tembrasser.  J'espère  apprendre  de  lui  bien  des 
détails  intéressans  que  je  ne  veux  pas  vous  donner  la  peine  de 
m'écrire  et  que  je  suis  empressé  de  savoir.  Il  me  trouvera  délogé. 
Je  n'ai  point  changé  de  vue,  je  suis  seulement  quelques  portes 
plus  bas,  vis-à-vis  de  Thôtei  de  Bullion;  mon  nouveau  loge- 
ment, quoique  plus  grand  et  plus  commode,  me  platt  pourtant 
beaucoup  moins  que  celui  que  je  viens  de  quitter  ;  mais  en  atten- 
dant que  j'en  trouve  un  qui  me  convienne  davantage,  j'espère 
être  ici  du  moins  à  l'abri  du  voisinage  scandaleux  qu'on  m'avait 
donné  dans  l'autre,  et  qui  m'a  forcé  enfin  d'en  sortir  après 
quatre  ans  d'habitation. 

Mal  sur  mal  n'est  pas  santé;  j'ai  eu  ces  odieux  tracas  par  sur- 
croît dans  un  moment  où  j'en  avais  beaucoup  d'autres,  et  entre 
autres  celui  d'un  engagement  fort  étourdîment  pris,  mais  que  je 
veux  remplir  fidèlement  s'il  m'est  possible,  et  pour  la  chose  et 
pour  le  temps,  et  qui  m'oblige  de  me  lever  pour  cela  d'ordinaire 
avant  le  jour  et  de  travailler  à  la  lumière,  ce  que  j'aime  encore 
mieux  que  de  veiller  tard.  Excusez  donc,  chère  cousine,  si  forcc^ 
de  vous  écrire  à  la  hâte,  je  ne  m'entretiens  pas  avec  vous 
comme  je  le  désirerais.  Quand  viendra  le  moment  que  vous 
m'avez  fait  espérer,  où,  sans  l'intermédiaire  de  la  plume,  nous 
pourrons  nous  parler  à  notre  aise,  et  où  vous  me  rendrez  témoin 
oculaire  des  progrès  de  la  charmante  Madelon  ? 

Bonjour,  chère  cousine,  nous  vous  embrassons,  et  votre 
excellente  maman  et  toute  votre  aimable  famille,  de  tout  notre 
cœur. 

A  Madame  de  Lesserty  à  Lyon. 

A  Paris,  le  2  février  1775. 

Je  reconnais  bien,  chère  cousine,  votre  tendre  délicatesse 
dans  la  manière  dont  vous  m'annoncez  la  perte  que  je  viens  de 
faire.  En  apprenant  la  mort  de  ma  respectable  tante,  ce  n'est 
point  sur  elle  que  j'ai  pleuré,  c'est  sur  moi  que  le  ciel  destinait 
à  lui  survivre.  Il  est  facile  à  tout  homme  raisonnable  de  sup- 
porter avec  patience  tout  ce  qui  est  dans  l'ordre  de  la  nature, 
et  rien  n'est  plus  naturel  que  de  voir  une  longue  et  innocente 
vie  se  terminer  par  une  douce  mort.  Grâce  au  Ciel,  elle  n'a 
point  connu  ces  situations  cruelles  qui  font  de  la  vie  un  far- 
deau ;  mais  à  l'âge  où  elle  était  parvenue,  la  sienne  avait  cessé 


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LETTRES   INÉDITES    DE   JEAiN-JACQUES   ROUSSEAU.  593 

d'être  pour  elle  un  bien,  et  si,  au  nom  des  bonnes  œuvres  dont 
elle  Ta  remplie,  elle  obtient  pour  un  neveu  qu'elle  a  chéri  ce 
qu'il  y  a  désormais  de  meilleur  pour  lui,  sa  mort  môme  n'aura 
pas  été  sans  fruit.  Ce  n'était  plus  ce  que  je  craignais  pour  elle; 
je  craignais  le  mal-être  et  la  souffrance,  et  vous  m'avez  ras- 
suré là-dessus  bien  à  propos,  en  m'apprenani  avec  combien  de 
zèle  et  de  générosité  elle  a  été  soignée  jusqu'à  la  fin  par  cette 
personne  estimable  dont,  par  une  des  bizarreries  attachées  à  ma 
situation,  je  ne  sais  pas  même  le  nom,  mais  à  laquelle  je  dois  et 
j'ai  voué  la  plus  vive  reconnaissance.  Votre  cher  mari  veut  bien 
se  charger  de  lui  faire  parvenir  une  lettre  où  je  tâche  de  la  lui 
témoigner  :  vous  m'obligerez  de  faire  en  sorte  qu'elle  la  reçoive 
avec  bonté. 

Je  n'ai  profité  que  bien  peu  du  plaisir  de  voir  votre  cher 
mari  depuis  son  arrivée,  et  il  faut  bien  se  résoudre  à  le  voir  re- 
partir plus  tôt  que  je  n'avais  compté,  et  même  à  approuver  le 
motif  qui  le  rappelle,  et  sur  lequel  il  n'a  pas  été  si  dissimula 
que  vous.  Il  m'est  pourtant  bien  difficile  de  voir  sans  un  peu  de 
murmure  renvoyer  si  loin  ce  voyage  que  vous  m'aviez  promis  : 
je  ne  m'en  consolerai  qu'en  apprenant  que  selon  vos  désirs  vous 
avez  heureusement  donné  une  petite  élève  à  l'aimable  Madelon, 
qui  doit  maintenant  avoir  déjà  de  la  sagesse  à  distribuer  à  ses 
frères  et  sœurs.  En  attendant,  songez,  chère  cousine,  sitôt  que 
jnonsieur  de  Lessert  sera  de  retour,  à  nous  faire  donner  souvent 
de  vos  nouvelles,  sentant,  je  l'espère,  combien,  dans  les  circon- 
stances présentes,  elles  me  sont  nécessaires.  Il  nous  a  fait  le 
plaisir  de  nous  en  donner  de  toute  la  famille,  il  voudra  bien 
aussi  vous  donner  des  nôtres. 

Il  peut  voir  que  je  ne  crains  guère  plus  d'être  indiscret  en- 
vers lui  qu'envers  vous,  car  j'ai  souffert  sans  scrupule  qu'il  se 
soit  chargé  pour  moi  d'une  petite  affaire  que,  dans  la  position 
où  je  suis,  je  me  vois  hors  d'état  de  terminer  tout  seul. 

Adieu,  chère  cousine,  ménagez-vous  et  modérez  vos  exer- 
cices vu  la  saison  et  votre  état;  nous  vous  embrassons  l'un  et 
l'autre  de  tout  notre  cœur;  nos  plus  tendres  respects  à  votre 
di^ne  maman,  et  nos  embrassemens  à  tout  ce  qui  vous  est 
cher. 

Je  vous  prie  de  vouloir  bien  faire  nos  salutations  à  M.  Gaujet 
et  le  remercier  de  ma  part  de  la  bonté  qu'il  a  eue  de  se  res- 
souvenir de  mes  petites  commissions  et  de  les  faire  si  bien. 

TOMK  ILfii.  —  1908.  38 


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b^le  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

A  Madame  de  Lesserty  née  Boy  de  la  Tour,  à  Lyon. 

A  Paris,  le  24  octobre  1T75. 

Au  plaisir,  chère  cousine,  d'avoir  de  vos  nouvelles  et  de 
celles  de  toute  la  famille  par  M.  Gaujet  s'est  joint  celui  d'ap- 
prendre la  conclusion  de  la  malheureuse  affaire  qui  vous  a  si 
longtemps  chagrinée.  Puisque  heureusement  il  n'en  reste  au- 
cune trace,  ce  qu'il  nous  reste  maintenant  à  faire  à  tous  est  de 
loublier  comme  si  elle  n'était  jamais  avenue.  Les  procédés  de. 
Messieurs  de  Lessert  en  cette  occasion  sont  la  seule  chose  dont 
la  réconnaissance  ne  doit  pas  permettre  à  votre  famille  de 
perdre  le  souvenir. 

J'ai  senti  toutes  vos  angoisses  dans  l'accident  d'un  de  vos 
enfans.  Il  faut. assurément  tout  votre  courage  pour  leur  laisser 
encore  une  liberté  qui  a  produit  deux  si  tristes  effets  ou  plu- 
tôt qui  a  paru  les  produire,  car  s'ils  en  étaient  l'ouvrage,  ils  en 
résulteraient  toujours;  au  lieu  qu'après  avoir  étudié  très  long- 
temps avec  grand  soin  les  enfans  des  paysans,  qui,  sans  contre- 
dit, sont  encore  plus  en  liberté  que  les  vôtres,  je  n'ai  point  vu 
parmi  ^.ux  d'accidens  semblables  ;  et,  s'il  en  arrive  quelquefois, 
ce  que  je  ne  veux  pas  nier,  quoique  je  l'ignore,  je  suis  certain 
du  moins  qu'ils  sont  moins  nombreux  et  moins  fâcheux  que 
ceux  qui  arrivent  aux  enfans  de  la  ville  les  mieux  gardés  et  sur- 
veillés. Voilà,  une  différence  dont  il  importerait  de  trouver  la 
véritable  cause,  et  cette  recherche  ne  me  paraîtrait  pas  indigne 
des  méditations  de  M.  Prévost  (1).  J'ai  eu  la  consolation  d'ap- 
prendre que  cet  accident  n'aurait  aucune  suite  et  avait  occasionné 
dans  l'enfant  des  marques  de  courage  qui,  selon  moi,  doivent 
être  comptées  pour  quelque  chose  dans  les  effets  de  la  bonne 
éducation. 

Dois-je  espérer  que  vous  jouirez  d'un  assez  long  congé  pour 
exécuter  le  projet  de  voyage  dont  vous  m'avez  ci-devant  flatté, 
ou  si  monsieur  Je  Lessert,  empressé  de  réparer  ses  pertes,  vous 
aura  forcée  de  renvoyer  encore  ce  projet?  Pour  me  ménager 
une  consolation  très  douce,  je  veux  toujours  espérer  de  voir 
exécuter  enfin  ce  projet.  En  attendant,  conservez  soigneusement 
votre  santé,  ne  vous  échauffez  pas  trop  après  vos  petits  bam- 

(1)  Pierre  Prévost,  de  Genève  (1751-1839),  savant  et  littérateur  bien  connu,  fut 
précepteur  dans  la  famille  de  Loisort. 


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LETTRES   INÉDITES   DE   JEAN-JACQUES    ROUSSEAU.  595 

bins;  voilà  votre  aimable  fille  en  état  d'être  bientôt  la  gouver- 
nante des  autres;  c'est  un  soulagement  dont  vous  devez  profiter. 
J'apprends  que  la  digne  maman  se  porte  à  merveille  ainsi  que 
vos  chères  sœurs.  C'est  n'être  pas  malheureux  en  tout  que  de 
voir  mes  vœux  accomplis  autour  de  vous;  puissé-je  avoir  tou- 
jours la  même  consolation  ! 

Ma  femme  se  porte  passablement.  Ma  santé  décline  un  peu 
depuis  quelque  temps  ;  mon  estomac  se  délabre  :  ainsi  n'envoyez 
plus  de  marrons,  car  ils  ne  sont  plus  du  régime  auquel  je  suis 
obligé.' Nos  amitiés  respectueuses  à  Texcellente  maman;  nous 
embrassons  tendremei^  ses  chères  et  charmantes  filles,  la  vôtre 
et  tous  vos  enfans,  et  jugez  des  sentimens  dont  nous  sommes 
pleins  pour  vous  et  votre  autre  moitié  par  ceux  qui  rejaillissent 
sur  tout  ce  qui  vous  touche. 

[A  Madame  de  Lessert.] 

[Paris],  8  mars  1176  (1). 

Votre  lettre,  chère  cousine,  est  venue  à  propos  et  m'a  fait 
un  grand  plaisir.  Ne  doutez  jamais  que  votre  sincère  amitié  ne 
me  soit  toujours  précieuse.  Jamais,  en  fait  d'amitié  et  de  sin- 
cérité, Rousseau  ne  fut  en  resté  avec  personne.  Et  il  ne  vou- 
drait pas  commencer  par  vous.  Je  vous  aimerai  toujours, 
quoi  qu'il  arrive,  vous,  votre  bonne  maman,  vos  aimables 
sœurs,  et  tout  ce  qui  vous  appartient,  quand  même  ce  ne  serait 
pas  un  retour.  Bonjour,  cousine,  ménagez-vous  et  faites-moi 
donner  de  bonnes  nouvelles  quand  il  en  sera  temps. 

Ma  femme  vous  prie  d'agréer  ses  salutations. 

(1)  Ce  billet  n'existe  qu'en  copie  dans  le  dossier  :  une  note  nous  apprend  qae 
roriginal  a  été  donné  à  M.  Deluze. 


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UNE 

PRINCESSE  CONSPIRATRICE 

SOUS  LA  RÉGENCE 


I 

Le  i3  janvâer  1719,  l'antique  château  de  Dijon  (1),  cette  sombre 
vigie  bourguignonne  bâtie  par  Louis  XI,  lors  de  la  réunion  de 
«  la  Duché  »  et  transformée  en  prison  d'État  après  la  Fronde,  fut 
réveillé  de  soixante-dix  ans  de  silence  par  un  mouvement  inac- 
coutumé. Dans  la  froide  journée  hivernale,  l'un  des  ponts-levis 
s'abaissa,  et  la  porte  Sud  livra  passage  à  un  carxossé  escorté  de 
chevau-légers.  Il  amenait  un  prisonnier  d'État  qui,  à  en  juger 
par  l'appareil  militaire  dont  on  l'avait  entouré,  devait  être  un 
personnage  d'importance.  Quand  le  carrosse  s'ouvrit,  ce  fut  une 
femme  qui  en  sortît,  une  princesse  du  sang  :  la  belle-fille  de 
Louis  XIV,  la  fille  de  feu  M.  le  prince  Henri-Jules,  la  petite-fille 
du  grand  Condé,  la  propre  tante  de  M.  le  Duc,  gouverneur 
actuel  de  la  Bourgogne,  la  duchesse  du  Maine  enfin  !  Pourquoi 
échouait-elle  à  ce  triste  port  de  refuge?  Pour  avoir  conspiré 
contre  la  sûreté  de  l'État!  Il  y  avait,  «  dans  ce  corps  de  myrmi- 
don,  dans  cet  extrait  du  grand  Condé,  comme  le  dit  un  critique, 
des  étincelles  de  la  même  fureur  civile.  »  Ne  fit-elle  pas  venir 

(i)  II  fut  rasé  il  y  a  une  vingtaine  d'années,  par  le  caprice  d'une  municipalité 
avide  d'elTacer  jusqu'à  la  trace  d'un  monument  féodal.  L'archéologie  et  l'histoire 
y  ont  perdu,  les  sociétés  savantes  le  déplorent.  II  n'en  reste  que  quelques  dessins 
et  un  plan  conservé  aux  Archives  de  la  ville  de  Dijon.  Il  n'était  pas  sans  intérêt 
cependant,  ayant  servi  de  fortification  au  moyen  âge  et  de  bastUle  ensuite,  ayant 
subi  des  sièges  et  abrité  à  différentes  époques  des  détenus  politiques. 


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UNE  PRINCESSE   CONSPIRATRICE   SOUS   LA   RÉGENCE.  591 

chez  elle,  en  1714,  deux  ducs  et  pairs,  MM.  de  La  Force  et  d'Âu- 
mont,  pour  les  circonvenir?  Les  voyant  devant  elle  silencieux  et 
sur  leurs  gardes,  n'eut-elle  pas  Taudace  de  leur  dire,  dans  un 
élan  de  franchise  et  d'emportement  :  «  Pour  arriver  au  trône,  le 
cas  échéant,  sachez  bien.  Messieurs,  que  je  mettrais  le  feu,  s'il 
le  fallait,  aux  quatre  coins  du  royaume  I  » 

Toute  la  conspiration  de  Gellamare  est  dans  ce  mot-là. 

M"*  du  Maine  était  trop  perspicace  pour  n'avoir  pas  l'instinct 
du  danger  qu'elle  courait.  Un  jour,  à  Sceaux,  le  Duc  son  mari 
l'aborde  d'un  air  triomphant,  pour  lui  montrer  la  traduction, 
faite  par  lui,  de  V Anti-Lucrèce  du  cardinal  de  Polignac.  «  Vous 
verrez,  dit  la  Duchesse  railleuse,  qu'un  beau  matin  vous  vous 
réveillerez  à  l'Académie,  et  M.  d'Orléans,  àt  la  Régence.  »  La 
seconde  partie  de  la  prédiction  ne  tarda  pas  à  s'accomplir. 
Voilà  le  grand  Roi  mort,  le  Régent  en  fonctions,  le  testament 
royal  cassé,  enfin  le  faible  duc  du  Maine  dépouillé,  par  les  édits, 
de  la  Régence  et  de  la  plus  grande  partie  des  prérogatives  dont 
l'avaient  accablé  la  générosité  de  son  royal  père  et  la  singulière 
tendresse  de  M""*  de  Maintenon,  sa  mère  adoptive.  Le  lit  de  jus- 
tice du  26  août  1716  accomplit  la  déchéance  de  sa  maison. 
Aussitôt  la  levée  de  la  séance,  le  comte  de  Toulouse,  le  frère 
cadet  du  duc  du  Maine,  moins  frappé  que  son  aîné,  se  retira 
dans  son  hôtel  de  la  rue  Saint-Honoré,  et  la  dul^hesse  du  Maine 
vint  l'y  rejoindre  avec  ses  enfans.  Déjà  elle  avait  quitté  Sceaux, 
qui  ne  lui  rappelait  plus  que  des  jours  follement  gaspillés  et 
s'était  installée  à  Paris,  rue  Sainte-Avoye,  au  Marais,  dans  la 
demeure  d'un  de  ses  intimes,  le  premier  président  de  Mesme. 
Elle  ne  pouvait  sans  amertume  voir  son  beau-frère  maintenu 
au  Conseil  de  régence,  tandis  que  son  mari  ne  l'était  pas.  Elle 
reprochait  durement  au  comte  de  Toulouse  d'avoir  accepté  cet 
avantage  sur  le  duc  du  Maine,  prétendant  que  le  devoir  d'un 
cadet  était  de  faire  cause  commune  avec  son  atné,  et  qu'il  eût 
dû  renoncer  spontanément  à  la  qualité  de  prince  du  sang  dont 
on  lui  faisait  l'aumône.  Devant  cette  sortie,  M.  de  Toulouse  hési- 
tait. On  se  sent  désarmé  vis-à-vis  d'une  femme.  «  Monseigneur, 
lui  glissa  dans  l'oreille  le  chevalier  de  Hautefort,  son  premier 
écuyer,  scriez-vous  assez  dupe  pour  vous  associer  aux  fureurs 
d*und  folle?  »  Après  cette  scène,  l'exaspération  que  la  Duchesse 
était  obligée  de  dissimuler  au  public  ne  fit  que  croître  et  s'exhaler 
à  tort  et  à  travers.  Elle  s'attaqua  au  premier  président  du  Par- 


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598  REYUB  DBS  DEUX  MONDES. 

lement,  lui  reprochant  tout  ce  qui  s'était  passé  au  lit  de  justice, 
contre  elle  et  les  siens.  «  Elle  le  renvoya,  dit  Saint-Simon, 
comme  le  dernier  des  valets  qu'on  eût  pris  en  friponnerie.  »  Dès 
ce  moment,  «  ce  fut  à  son  mari  qu'elle  s'attacha  ainsi  qu'à  une 
proie,  tantôt  immobile  de  douleur,  tantôt  hurlant  de  rage,  et 
remplissant  leur  retraite  de  Sceaux  de  ses  furieux  emporte- 
mens  (1),  »  sous  prétexte  qu'il  n'avait  pas  su  ou  osé  venir 
défendre  sa  cause  en  personne. 

Sous  cette  bordée  d'outrages,  le  mari  désemparé  baissait  la 
tète  ou  ne  répondait  que  par  des  pleurs.  Il  demanda  une  au- 
dience au  Régent  qui  ne  voulut  pas  le  recevoir* 

Ce  refus  et  le  silence  que  gardait  le  chef  de  l'État  sur  les 
causes  de  la  disgrâce  du  duc  du  Maine,  achevèrent  de  lancer  la 
Duchesse  dans  la  voie  de  la  révolte.  Après  la  radiation  du  Conseil 
de  régence,  après  la  suppression  de  la  charge  de  l'éducation  du 
petit  roi  Louis  XY,  un  dernier  édit  faisait  encore  perdre  au  mal- 
heureux prince  légitimé  les  honneurs  du  Louvre  (2)  qui  lui  con- 
féraient le  droit  «  d'offrir  la  serviette  au  Roi.  »  Si  puéril  que 
nous  semble,  avec  nos  mœurs  modernes,  ce  détail  d'étiquette, 
tel  était  l'état  d'esprit  des  courtisans  de  l'époque,  qu'on  voyait 
un  insupportable  affront  dans  le  retrait  de  cette  pure  formalité 
d'antichambre.  La  goutte  d'eau  fit  déborder  le  vase.  Tout  l'am- 
bitieux échafaudage  que  la  petite  Duchesse  avait  élevé  dans  son 
esprit  lui  semblait  s'être  écroulé.  Elle  crut  pouvoir  alors  entre- 
prendre, à  elle  seule,  ce  que  son  mari  lui  paraissait  désormais 
incapable  d'obtenir  :  le  relèvement  de  sa  maison.  Déjà  toutes  les 
muses  de  Sceaux  avaient  pris  leur  envolée.  Les  derniers  habi- 
tués demeurés  fidèles  avaient  juré  de  verser  au  besoin  leur  sang 
pour  le  Duc  et  la  Duchesse.  Le  château  retentissait  de  plaintes 
amères.  On  y  vouait  les  princes  du  sang  aux  dieux  infernaux^ 
La  fameuse  petite  Cour  de  Sceaux  se  transforma  rapidement  en 
un  foyer  de  conspirateurs.  Celle  qui  y  tenait  ses  états  avait  lié 
à  sa  cause  un  grand  nombre  de  nobles,  animé  contre  les  ducs  et 
pairs  plusieurs  gentilshommes  attachés  au  Régent,  des  cheva- 
liers de  Malte,  des  seigneurs  protestans.  Un  parti  considérable  (3) 


(1)  Mémoires  de  Saint-Simon, 

(S)  Journal  de  Buvat,  t.  I,  p.  S91  ;  Marais,  t.  T,  p.  464. 

(3)  La  cabale  de  Sceaux  fit  croire  &  la  duchesse  d'Orléans,  que,  si  le  Bégent 
venait  à.  mourir,  elle  serait  déclarée  régente  et  assistée  des  conseils  du  dne  du 
Maine,  pour  lui  donner  à  jouer  un  rôle  prépondérant  en  Europe.  On-ne  ferait  point 


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UNE   PRINCESSE  CONSPIRATBICB    SOUS   LA    RÉGENCE.  599 

se  forma  contre  le  pouvoir.  Le  duc  du  Maine  y. entra  par  com- 
plaisance pour  sa  femme  et  en  devint  le  chef  nominal.  Cette 
opposition  commença  à  agir  sourdement,  de  concert  avec  le  car- 
dinal Alberoni,  «  qui  s'était  mis  en  tête  de  bouleverser  l'Europe 
et  fut  sur  le  point  d'en  venir  à  bout  (1).  »  Plus  ou  moins  avertie 
de  ces  menées,  M°*  de  Maintenon  tremblait  devant  les  consé- 
quences fatales  qu'elle  entrevoyait  déjà  pour  ses  enfans  adoptîfs. 
Tout  son  émoi  s'épanchait  dans  le  cœur  de  sa  nièce,  M"*  de 
Caylus  (2). 

Lé  19  juin  1717,  le  duc  du  Maine  déposa  au  Parlement  sa 
protestation  «  contre  tout  ce  qui  pourroit  être  décidé  pai'  juge- 
ment ou  autrement,  »au  préjudice  de  ses  dernières  prérogatives. 
Cela  ne  fit  qu'amener  un  arrêt  de  la  Cour  souveiraine,  en  date 
du  1«»  juillet,  abolissant  le  droit  de  succession  à  la  couronne 
en  faveur  des  bâtards.  Porté  par  son  caractère  à  l'indulgence  et 
soucieux  de  ne  pas  déplaire  à  la  duchesse  d'Orléans,  sœur  du 
duc  du  Maine,  le  Régent  adoucit  la  formé  de  Tédit  qui  en  ré- 
sulta; mais  la  haine  du  duc  de  Bourbon  (Henri-Louis)  contre 
son  oncle  et  sa  tante,  le  duc  et  la  duchesse  du  Maine,  —  haine 
qui  avait  eu  sa  source  dans  un  procès  de  famille  au  sujet  de  la 
succession  de  feu  M.  le  prince  Henri-Jules;  —  la  jalousie  du  duc 
de  Saint-Simon,  contre  les  légitimés,  poussèrent  le  Régent 
à  anéantir  les  titres  qui  mettaient  ces  derniers  en  possession  des 
privilèges  des  princes  du  sang.  Cet  arrêt  de  1717  précipita  le 
drame  dont  le  duc  et  la  duchesse  du  Maine  allaient  se  faire  les 
acteurs  et  devenir  les  victimes. 

Ainsi  menacée,  la  plus  forte  tête  du  ménage  entendait  bien 
soutenir  la  campagne  en  faveur  de  ce  qu'elle  appelait  «  les  droits 
de  son  époux.  »  «  S'ils  dorment,  disait-elle  en  parlant  de  ses 
ennemis,  nous  dormirons;  s'ils  se  réveillent,  nous  nous  réveil- 
lerons. »  Elle  quitta  l'hôtel  du  président  de  Mesme,  pour  aller 
s'établir  aux  Tuileries,  auprès  du  petit  Roi,  dans  le  logement 
affecté  au  duc  du  Maine  comme  surintendant  de  l'éducation 
rqyale.  Cette  charge,  on  venait  de  l'enlever  à  son  mari  pour  la 
donner  au  duC  de  Bourbon  :  raison  de  plus,  comme  protestation, 


de  mal  au  Régent;  mais  on  lai  ferait  entendre  (et  non  sans  raison)  qu'il  ne  pour- 
rait vivre  longtemps,  à  cause  de  la  vie  déréglée  qu'il  menait.  (Mémoires  de  la 
Palatine,  p.  118.) 

{ifA.E.,  63,  f"  51,  317  et  326;  Sa  m /-Simon,  6  juin  1717;  Buval,  t.  I,  p.  284. 

(3;  Maiateatm  à  Caylas»  6  Juillet  1717. 


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600  RPVUE    DES   DEUX   MONDES.. 

pour  ne  pas  évacuer  rappartement.  La  Duchesse  y  reste» 
elle  était  là,  au  cœur  de  la  place,  prête  à  la  lutte. 

A  Sceaux,  la  brillante  Ludovise  (1)  a  suspendu  les  fêla 
on  l'encensait,  telle  une  déesse  de  la  mythologie,  et  s'est  livr 
non  plus  comme  précédemment,  lors  de  ses  soirées  légendaire 
aux  poètes  et  aux  comédiens,  mais  aux  jurisconsultes  et  aux  éi 
dits.  Au  milieu  des  in-folio,  dont  le  lit  de  la  Duchesse  était  sw 
chargé  pendant  ses  nuits  de  veille  et  de  travail,  ^P*•  de  Launa 
qui  de  femme  de  chambre  est  devenue  secrétaire,  écrira  plus 
tard  (2)  :  «  Ma  maîtresse  se  comparait  plaisamment  à  Ëncelade 
abîmé  sous  le  mont  Etna,  l  M"'  du  Maine  poursuit  contre  le 
Régent  un  copieux  mémoire.  Elle  écrit,  elle  écrit  sans  cesse. 
Les  comparaisons  en  faveur  des  bâtards  l'amènent  à  tomber  sur 
les  plus  grands  noms  de  France,  en  leur  attribuant  sans  contrôle 
des  origines  obscures.  Ses  veilles  se  prolongent  si  avant  dans  la 
nuit  que  M"*  de  Launay  se  plaint  d'en  être  malade.  Il  faut  à  la 
Duchesse  des  plumes  virulentes,  dans  tous  les  genres.  Elle 
recourt  à  Lagrange-Chancel,  esprit  caustique,  «  poète  et  scor- 
pion, »  comme  on  le  qualifiait.  Elle  lui  insuffle  sa  haine  et  l'in- 
cite à  se  faire  pamphlétaire.  Dans  une  réunion  nocturne,  il  lit 
aux  hôtes  du  château  de  Sceaux  une  satire  en  cinq  ou  six  odes 
contre  le  Régent  :  Les  Philippiques.  C'est  par  là,  plus  que  par 
ses  tragédies,  qu'il  deviendra  célèbre.  Il  traite  le  duc  d'Orléans 
d'empoisonneur  et  l'accuse  d'avoir  cherché  à  usurper  le  trône 
d'Espagne. 

Saint-Simon,  quand  paraissent  les  odes  de  La  Grange,  a  le 
courage  d'en  apporter  une  au  Régent.  Philippe  la  lit  tout  bas, 
debout  devant  la  fenêtre  de  son  petit  cabinet  d'hiver.  D'abord 
il  demeure  impassible.  Tout  à  coup,  changeant  de  visage  * 
«  Ah  !  c'en  est  trop  !  s'écrie-t-il.  Cette  horreur  est  plus  forte  que 
moi  !  »  Puis  il  signe  une  lettre  de  cachet  contre  le  pamphlé- 
taire, et  l'envoie  aux  îles  Sainte-Marguerite. 

Le  fameux  mémoire  des  princes  légitimés,  rédigé  par  le  car- 
dinal de  Polignac,*  un  des  fidèles  de  M"'  du  Maine,  et  par  Nico- 
las de  Malézieux,  l'ancien  ordonhateur  de  ses  fêtes,  est  corrigé  de 
la  main  même  de  la  Duchesse.  Elle  y  soutient  que  «  ne  pas 
admettre  le  duc  du  Maine  au  rang  et  avec  les  prérogatives  qu'il 
doit  avoir,  c'est  attaquer  ïédit  solennel  qui  fixe  son  état,  c'est 

(1)  Surnom  qu'elle  s'était  donné  à  elle-même. 
^2)  Mémoirei  de  H"*  de  Staal. 


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nm^^^^^^ 


UNE   PRINCESSE   CONSPIRATRICE   SOUS   LA    RÉGENCB. 


60l! 


commettre  un  attentat  contre  Tau  torî  té 'royale;  c'est  injurier  le 
Parlement,  )i  Elle  va  chercher  des  argumens  de  procédure  jusque 
chez  les  Chaldéens.  Et  les  partisans  de  M.  le  Duc  (1)  de  ré- 
pondre par  un  contre-mémoire  où  Ton  invoque  la  Loi  de  Nature, 
«  celle  que  Dieu  donna  à  Adam  dans  le  Paradis  terrestre  (on  né 
remonte  pas  plus  haut),  par  laquelle  il  lui  défend  la  polygamie.  » 
Uauteur  de  ce  facium  passe  ensuite  à  Abraham  (il  saute  le 
déluge),  qui  eut,  il  est  vrai,  des  bâtards,  mais  à  sa  mort  laissa 
tous  ses  biens  à  son  fils  Isaac,  et  n'attribua  à  ses  enfans  natu* 
rels,  que  des  présens. 

M"**  du  Maine  avait  endoctriné  un  certain  nombre  de  person- 
nages marquans  ou  d'avenir  :  le  premier  président  de  Mesjne, 
les  maréchaux  de  Villeroy,  deVillars  et  d'Huxelles  ;  le  petit  duc 
de  Richelieu  qui  commençait  à  devenir  célèbre  par  ses  duels  et 
ses  aventures  galantes  ;  le  jeune  Arouet,  qui,  bien  que  plat  valet 
auprès  du  chef  de  TÉtat,  le  déchirait  à  belles  dents  à  la  Cour  de 
Sceaux.  Au  sortir  de  la  Bastille,  où  les  «  J'ai  vu...  »  l'avaient 
fait  mettre,  il  venait  d'être  exilé  à  Châteuay,  d'où  le  voisinage 
l'avait  rapproché  de  la  duchesse  du  Maine.  Sa  tragédie  d'Œdipe 
^i  fut  jouée,  en  1718,  sur  le  théâtre  de  Sceaux,  passait  pour 
viser  personnellement  le  Régent. 

Arbitre  de  l'Espagne  depuis  171o,  le  cardinal  Alberoni  rêvait 
de  rendre  ce  royaume  aussi  puissant  à  l'extérieur  que  sous 
Philippe  II,  et  même,  en  dépit  des  clauses  formelles  du  traité 
d'Utrecht,  d'assurer  éventuellement  le  trône  de  France  à  son 
mattre  en  cas  de  mort  du  petit  roi  Louis  XV.  Ces  vues  insensées 
étaient  naturellement  contrariées  par  la  présence  du  Régent, 
qui  avait  aussi  des  droits  éventuels  à  la  couronne.  Il  fallait 
l'écarter  à  tout  prix.  La  duchesse  du  Maine  se  prêta  avec  em- 
pressement aux  ouvertures  qui  lui  furent  faites  dans  ce  sens.  Et 
c'est  ainsi  que  s'organisa,  sous  ses  auspices,  et  même  sous  son 
propre  toit,  une  conspiration  fomentée  à  TEscurial,  soutenue 
par  la  coopération  de  l'ambassadeur  d'Espagne  en  France,  et 
renforcée  de  tous  les  élémens  de  mécontentement  ramassés  dans 
les  vieux  partis  de  nos  provinces. 

(1)  Le  duc  de  Bourbon, 


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60^  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 


II 

Le  prince  de  Cellamare  (1)  avait  été  envoyé  à  Paris  en  1715, 
par  la  Cour  d'Espagne,  comme  ambassadeur  extraordinaire, 
avec  mission  de  tout  tenter  pour  enlever  la  régence  au  duc  d'Or- 
léans, sans  savoir  au  juste  comment  on  pourrait  le  remplacer, 
mais  avec  Tespoir  de  pêcher  en  eau  trouble.  Il  mettra  en  œuvre 
tous  les  élémens  de  révolte  qui  fermentent  dans  le  pays,  cour- 
tisans en  disgrâce,  femmes  exaltées,  princesses  déchues.  Pour- 
rait-il mieux  trouver  que  la  duchesse  du  Maine  et  la  duchesse 
du  Maine  pouvait-elle  trouver  mieux  que  lui?...  C'est  avec  Cel- 
lamare qu'elle  se  concerte,  pour  soulever  l'Ouest  et  le  Midi,  Elle 
se  flatte  que,  par  ses  intrigues,  sinon  le  titre,  du  moins  toute 
l'autorité  du  Régent,  passera  à  son  époux.  Elle  se  sert  de  Tin- 
telligente  plume  de  M"'  de  Launay,  pour  correspondre  avec 
l'ambassadeur  d'Espagne.  Elle  secoue  les  dernières  hésitations 
du  duc  du  Maine,  gagne  son  beau-frère,  M.  de  Toulouse,  envoie 
partout  des  émissaires.  Le  comte  de  Laval  ira  lever  un  régi- 
ment suisse  dans  les  Grisons,  au  nom  et  avec  l'argent  du  roi^ 
d'Espagne;  le  marquis  de  Pompadour  ira  faire  signer  une  pro- 
testation de  la  noblesse  en  Normandie  ;  un  autre  ira  recueillir 
les  engagemens  de  nombreux  gentilshommes  bretons  à  Nantes. 
Des  missives  secrètes  donnent  à  la  Duchesse  de  belles  assu- 
rances :  «  Que  l'Espagne  fasse  seulement  paraître  une  escadre 
en  vue  des  côtes,  et  toute  la  province  se  soulèvera  !  »  Le  duc  de 
Richelieu  tient  garnison  à  Rayonne.  Ce  jeune  colonel  espère  taire 
mettre  la  crosse  en  l'air  à  son  régiment,  et  introduire  les  troupes 
espagnoles  de  Philippe  Y  par  cette  porte  des  Pyrénées  sur  le 
territoire  français.  Malheureusement  pour  lui,  le  duc  du  Maine 
n'avait  que  fort  pçu  de  prestige  militaire  et  ne  possédait  pas  la 
confiance  du  soldat.  Dans  le  Languedoc  et  la  Guyenne  où  il 
avait  un  gouvernement  purement  nominal,  son  autorité  et  son 
influence  étaient  nulles.  La  Duchesse,  dont  le  quartier  général 
est  à  Paris,  rue  Saint-Honoré,  organise  à  Sceaux  un  doublq 

(1)  Antoine  Giudice  duc  de  Giovenazzo,  prince  de  Cellamare  (1657-1733)» 
neveu  du  cardinal  del  Giudice,  arrivé  à  Paris  en  1715,  avant  la  mort  de  Lû[uis  XIV, 
en  qualité  d'envoyé  extraordinaire  de  Philippe  V.  c  Cellamare...  de  beaucoup  d# 
sens  et  d'esprit,  dit  Saint-Simon,  s'employait  depuis  longtemps  à  préparer  bien 
des  brouilleries...  Le  cardinal  Alberoni  avait  cette  affaire  dans  la  tête,  et,  av«c 
empressement.  Cellamare  y  répondit  pour  lui  plaire.  >• 


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UNE   PRINCESSE   CONSPIRATRICE    SOUS   LA    RÉGENCE.  603 

mité  de  conspiration  :  Tun  des  seigneurs  et  l'autre  de  poètefi 
u  littérateurs. 
Les  conjurés  se  réunissent,  tantôt  au  ch&teau  de  Sceaux, 
tantôt  à  TÂrsenal,  à  Paris,  en  conciliabules  secrets,  sous  sa 
présidence.  Elle  s'y  rend  parfois  au  milieu  de  la  nuit.  Elle  envoie 
M***  de  Launay  tenir  d'autres  conférences  en  divers  quartiers  de 
Paris,  et  jusque  sous  les  arches  du  Pont-Royal.  Elle  règle  tous 
les  détails  avec  une  intelligence  très  vive,  quoique  brouillonne. 
Elle  charge  sa  suivante  de  sonder  un  jésuite,  confesseur  de 
Philippe  V,  sur  le  choix  d'un  émissaire  à  expédier  de  Paris  à 
Madrid.  Ce  P.  Tournemire  lui  envoie  le  baron  de  Walef,  «  un 
bel  esprit  (1)  qui  se  mêlait  de  faire  des  vers.  »  Il  fut  présenté  à 
M"*  du  Maine,  qui  lui  dit,  pour  entrée  en  matière  :  «  Lisez-moi 
de  vos  poésies  !  »  puis  le  chargea  d'engager  le  roi  d'Espagne  & 
soutenir  le  Duc  et  sa  faniille  opprimée.  Par  l'entremise  du 
cardinal  Âlberoni,  Walef  devait  gagner  l'oreille  de  Philippe  V. 
Se  trouvant  sans  le  sou  pour  son  voyage,  il  imagina  d'envoyer 
à  la  Duchesse  un  cabaret  de  porcelaine  qu'il  la  supplia  d'ache- 
ter. Elle  refusa  l'envoi  et  fit  tenir  cent  louis  à  Walef.  Pour 
avoir  l'air  de  s'acquitter  de  sa  mission,  l'émissaire  fabriqua 
un  mémoire  fantaisiste  à  l'adresse  d' Alberoni.  C'est  avec  ce 
mince  bagage  qu'il  partit  pour  l'Espagne,  en  traversant  l'Italie. 
Sa  correspondance  secrète  entre  Madrid  et  Paris  fut  assurée 
«  par  des  interlignes  écrits  avec  une  certaine  poudre  blanche  (2).  » 
Toutes  ses  lettres  étaient  adressées  à  M***  de  Launay.  Malgré  ces 
préliminaires,  les  négociations  échouèrent,  bien  entendu  par  la 
faute  du  négociateur.  M"'  du  Maine  recourut  à  d'autres  affidés 
de  toute  sorte,  plus  ou  moins  sûrs,  plus  ou  moins  espions  de 
l'abbé  Dubois.  Elle  alla  jusqu'à  consulter  des  chiromanciennes, 
des  tireuses  de  cartes.  Il  lui  fallait  à  tout  prix  des  réconforts 
moraux  et  des  agens  d'exécution.  Avec  l'or  de  l'Espagne,  elle 
gagna  deux  folliculaires  de  bas  étage,  les  abbés  Camus  et  de 
Veyrac,  dont  la  plume  était  déjà  vendue  à  M.  le  Duc.  Ils  entrèrent 
en  correspondance  avec  M'^*  de  Launay  et,  à  prix  d'argent,  pas- 
tèrent  au  parti  de  M*"'  du  Maine.  Elle  se  proposait  d'en  tirer  une 
satire  contre  le  gouvernement;  puis  de  faire  livrer  le  pamphlet 
au  Régent  lui-même,  comme  ime  perfidie  du  duc  de  Bourbon, 
Elle  tâchait  de  s'étourdir  sur  les  dangers  qu'allait  lui  faire  courir 

(1)  Mémoires  de  M**  de  Staal. 

(2)  Idem, 


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60i  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sa  folle  campagne,  et  travaillait  à  convaincre  le  duc  du  Maint 
des  merveilles  qu'elle  imaginait.  Quand  sa  confidente  mieux 
inspirée,  lui  disait  :  «  Votre  Altesse  se  fera  mettre  en  prison,  » 
elle  lui  riait  au  nez.  , 

Les  abbés  de  Tépoque  étaient  mieux  taillés  pour  Tintrigue 
que  pour  la  chaire.  M"*  du  Maine  n'eut  pas  de  peine  à  en  trouver 
un  troisième,  l'abbé  Brigault,  auteur  d'une  diatribe  contre  le 
Régent  :  elle  le  nomma  secrétaire  d'un  des  comités  directeurs 
de  fa  conjuration,  constitués  à  Sceaux.  En  dehors  de  ces  conseils, 
elle  avait  bien  ses  auxiliaires,  mais  ils  n'étaient  pas  tous  triés  sur 
le  volet.  Les  uns,  comme  Villars,  Tallard,  Huxelles,  ne  trouvaient 
pas  beaucoup  d'intérêt  personnel  à  se  déclarer  contre  le  Régent. 
Ce  n'était  pas  la  volonté  qui  manquait  aux  autres  :  les  Vîlleroy, 
les  Aumont,  les  Mesme,  mais  bien  la  force  ou  le  courage.  Aussi, 
que  de  mécomptes,  sur  le  sentiment  populaire,  sur  les  disposi- 
tions de  l'armée,  sur  le  choix  des  hommes iCellamare le  sentait; 
mais,  poussé  par  Alberoni,  il  n'en  risquait  pas  moins  ses  avances 
«u  duc  et  à  la  duchesse  du  Maine  qui  y  répondaient  secrètement, 
avec  une  naïve  inconscience.  «  Que  Votre  Altesse  Sérénissime 
voie  l'ambassadeur  d'Espagne!  »  disaient  à  la  Duchesse  deux 
de  ses  principaux  partisans.  Et  ils  la  flattaient  à  qui  mieux  mieux, 
lui  faisant  croire  qu'on  pourrait  tenter,  par  la  haute  intervention 
de  Cellamare,  des  choses  considérables.  Elle  osa  alors  lui  donner 
rendez-vous  elle-même  dans  une  petite  maison  qu'elle  avait  à 
l'Arsenal  et  s'y  rendit  accompagnée  de  M"*  de  Launay.  L'un  de 
ses  affidés  y  conduisit  à  minuit  le  prince  de  Cellamare,  auquel 
il  servit  de  cocher.  Un  second  rendez-vous  nocturne  eut  lieu 
dans  les  mêmes  conditions.  Peu  à  peu  l'ambassadeur  développa 
aux  conjurés  un  vrai  plan  de  conspiration  qu'ils  acceptèrent  (1). 
Il  osait  leur  proposer  de  soulever  Paris  et  les  provinces  contre 
lautorité  du  duc  d'Orléans,  considérée  comme  usurpée  et 
oppressive;  de  faire  arrêter  le  Régent  dans  une  fête;  de  l'en- 
lever, de  l'incarcérer  à  Tolède  ou  à  Burgos;  de  convoquer  les 
Etats  Généraux  du  royaume  (selon  le  vœu  de  la  duchesse  du 
Maine)  et  de  les  rétablir  dans  leurs  anciens  droits;  d'enlever  la 
régence  à  Philippe  d'Orléans,  pour  la  déférer  nominalement  au 
roi  d'Espagne,  avec  un  Conseil  d'État  et  des  ministres  à  sa 

(1)  Jean  Buvat,  Journal  de  la  Régence  (1713-1723),  éd.  Campardon,  Paris,  1865; 
et  Jean  Buvat,  Mémoire  Journal  (1697-1729),  éd.  Omont  —  B.  N.  Mss.  (oote  des 
imprimés,  995). 


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UNE    PRINCESSE    CONSPIRATRICE    SOUS    LA    RÉGENCE.  605 

dévotion,  et  effectivement  à  un  lieutenant  assisté  aussi  d'un 
Conseil,  chargé  d'administrer  le  royaume  de  France  au  nom  de 
Philippe  V.  Ce  lieutenant,  bien  entendu,  aurait  été  le  duc  du 
Maine  :  il  serait  devenu  le  véritable  régent.  On  employa  des 
besogneux,  venus  d'Espagne  sous  promesse  d'argent  et  répandus 
dans  Paris,  des  sbires  propres  à  tout,  même  au  crime.  Leur  chef 
correspondait  avec  Âlberoni  et  se  concertait  avec  Cellamare. 

C'est  par  miracle  que  le  duc  d'Orléans  échappa  un  jour  à 
une  tentative  d'enlèvement,  machinée  par  les  comités  de  Sceaux 
contre  sa  personne  et  tentée  par  ces  agens  subalternes.  L'ambas- 
sadeur d'Espagne  lui-môme  avait  indiqué  à  leur  chef  le  lieu  où  le 
Régent  se  promenait  d'ordinaire  avec  la  duchesse  de  Berry.  Des 
hommes  d'action  avaient  été  embusqués  au  bois  de  Boulogne, 
munis  du  signalement  d'un  certain  personnage  à  enlever,  sans 
qu'ils  sussent  au  juste  qui  il  était.  Apercevant  le  Régent  à  la  pro- 
menade, le  chef  de  la  bande  fit  un  signe  du  doigt  à  ses  estafiers. 
Ceux-ci,  par  méprise,  s'élancèrent  sur  un  autre  individu,  et  lui 
mirent  la  main  au  collet,  tandis  que  Philippe  s'éloignait,  ne  se 
doutant  pas  du  danger  auquel  il  venait  d'échapper.  Cette  tenta- 
tive fixa  l'attention  du  Conseil  de  régence.  Prudemment,  le  chef 
des  alguazils  s'enfuit  aux  Pays-Bas,  mais  l'éveil  était  donné.  Ce- 
pendant, malgré  les  conseils  de  sa  mère,  le  Régent  n'en  persista 
pas  moins  à  aller  chaque  soir  souper  avec  ses  amis  chez  M""*  de 
Parabère  à  Saint-Cloud. 

Du  fond  de  son  cabinet,  la  duchesse  du  Maine  suivait  de  loin 
l'action  de  ses  agens  ;  elle  continuait  à  se  dépenser,  ne  négligeait 
aucun  soin.  Elle  allait  jusqu'à  faire  établir  par  Nicolas  de  Malé- 
zieux  et  le  cardinal  de  Polignac  un  modèle  de  lettres  tout  pré- 
paré à  la  signature  de  Philippe  V,  pour  lui  faciliter  sa  besogne, 
inciter  cette  majesté  royale  à  réclamer  du  jeune  roi  Louis  XV 
et  du  Parlement  français  ce  qu'elle  prétendait  obtenir  elle-même. 
L'œuvre  si  téméraire  et  à  la  fois  si  coupable  devait  sombrer  par 
suite  de  nouvelles  circonstances  accidentelles  :  c'est  l'habituel 
écueil  des  conspirations.  Ainsi,  Malézieux  n'avait-il  pas  la  ma- 
ladresse d'égarer  le  brouillon  d'une  de  ses  lettres  les  plus 
compromettantes,  et  en  quelles  mains  allait-elle  tomber!  Ainsi 
inille  pièces  n'étaient-elles  pas  transcrites,  copiées,  distribuées 
par  un  simple  mercenaire  !  Ainsi,  dans  les  dépêches  de  Cella- 
mare, la  police  de  Dubois,  fort  bien  stylée  par  l'astucieux  mi- 
nistre, ne   devait-elle  pas  découvrir   un    petit  billet  chiffré, 


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606  RKVUB  DES   DEUX  MONDES. 

émanant  de  Tambassadeur  de  France  à  Madrid,  et  annonçant 
renvoi  à  Paris,  comme  émissaire  secret,  d'un  jeune  homme  de 
vingt-deux  ans,  l'abbé  de  Porto-Garrero  I  Voilà  donc  Dubois 
renseigné  par  plusieurs  voies  différentes,  et  tous  ses  limiers 
en  campagne. 

Dès  1717,  le  gouvernement  de  la  Régence  avait  cru  entrevoir 
les  premiers  symptômes  d'une  conjuration  menaçante.  On  était 
sur  ses  gardes.  Était-ce  la  Fronde  qui  recommençait?  L'année 
suivante,  la  situation  devint  plus  tendue.  Le  lit  de  justice  du 
26  août  1718  acheva  de  dégrader  le  dtic  du  Maine,  qu'on  jugeait 
trop  uni  au  Parlement.  Saint-Simon  a  raconté  en  traits  de  feu 
cette  séance  fatale  aux  légitimés.  Ce  dernier  coup  de  foudre 
fit  éclore  la  conjuration.  M"*  la  Princesse,  la  veuve  d'Henri- 
Jules,  la  sage  et  chrétienne  Anne  de  Bavière,  n'était  point  favo- 
rable au  projet,  M""*  du  Maine  s'efforçait  d'atténuer  aux  yeux 
de  sa  mère  sa  propre  responsabilité,  de  se  disculper  devant  elle, 
de  lui  faire  croire  que  M.  le  Duc,  son  ennemi  juré,  avait  causé 
tout  le  mal. 

Elle  était  outrée.  CSomme  toujours,  c'est  à  son  mari  qu*elle 
s'en  prit  tout  d'abord.  Précipitamment  rappelée  de  l'Arsenal,  oii 
elle  s'était  réfugiée,  pendant  la  fameuse  séance,  il  lui  fallut 
bien^  cette  fois,  évacuer  les  Tuileries.  Elle  en  eut  une  attaque 
de  nerfs;  elle  injuria  le  duc  du  Maine,  pour  s'être  ainsi  laissé 
chasser  sans  résistance.  On  l'emporta  à  demi  morte,  plongée 
dans  un  accablement  «  semblable  à  un  sommeil  léthargique, 
dont  on  ne  sort  que  par  des  mouvemens  convulsifs  (1).  » 

Il  ne  lui  restait  plus  qu'à  brûler  ses  vaisseaux.  Elle  voulut 
encore  auparavant  faire  auprès  du  Régent  une  dernière 
démarche.  Elle  eut  la  hardiesse  daller  le  trouver  au  Palais- 
Royal  et  se  répandit  devant  lui  en  récriminations  audacieuses. 
Elle  osa  lui  parler  avec  véhémence  du  procès  des  princes  du 
sang  contre  les  b&tards.  Elle  lui  dit  en  face,  en  lui  montrant  ses 
deux  fils  :  «  Je  les  élève  dans  le  souvenir  et  dans  le  désir  de 
venger  le  tort  que  vous  leur  avez  fait  (2).  » 

Philippe  ne  répondit  mot.  Quand  sa  belle-sœur  sortit  de 
son  cabinet,  elle  se  montrait  contente  de  l'effet  de  ses  menaces; 
Saint-Simon  prétend  qu'elle  laissait  le  Régent  plus  satisfait 
encore  de  lui  avoir  persuadé  de  s'en  aller  contente.  Le  surlen- 

(1)  Mémoires  dé  Af—  de  Staal. 

(2)  Saint-Simon,  Mémoires. 


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rp-, 


UNE   PRINCESSE   CONSPIRATRICE   SOUS   LA   RÉGENCE.  607 

demain,  on  la  transportait  à  Sceaui[,  où  elle  ne  cessa  de  faire  des 
scènes  à  son  mari,  surtout  lorsqu'il  lui  balbutiait,  en  tremblant, 
le  conseil  de  s'avouer  vaincue.  Par  une  réaction  habituelle  aux 
natures  bouillantes,  elle  se  crispait  contre  sa  chute.  Déjà,  elle 
ne  songeait  plus  qu'à  exécuter  l'imprudente  parole  qui  lui  était 
un  jour  échappée  à  Sceaux  :  «  Mettre  tout  le  royaume  en  feu, 
plutôt  que  de  perdre  ses  prérogatives.  » 

III 

M°*  du  Maine  était  farcie  de  la  lecture  des  romans  et  des 
pièces  de  théâtre  :  aussi,  est-ce  avec  une  légèreté  de  comédienne 
qu'elle  abordait  son  rôle  de  conspiratrice.  Elle  agissait  comme 
si  elle  eût  encore  été  sur  les  planches  de  Sceaux.  Comment  le 
gouvernement  espagnol  pouvait-il  la  prendre  au  sérieux?  Il 
n'était  pas  lui-môme  exempt  d'imprudences  ni  de  maladresses, 
Âlberoni  voulait  avoir  les  noms  des  principaux  initiés  à  la 
conjuration,  et  on  les  confiait  en  clair  à  un  courrier  I  Entre* 
voyant,  avec  plus  de  jugement  que  ne  lui  en  reconnaissait  sa 
femme,  le  gouffre  entr'ouvert  devant  lui,  le  duc  du  Maine, cher- 
chait maintenant  à  la  retenir.  Même  il  eut  enfin,  malgré  son 
ordinaire  faiblesse,  le  courage  d'exiger  d'elle  4a  promesse  de  ne 
voir  aucune  des  personnes  en  soupçon  de  cabaler.  Il  lui  défendit 
d'accepter  un  rendez-vous  que  lui  offrait  1^  marquis  de  Pompa- 
dour,  un  de  ses  plus  chauds  partisans.  Pompadour  fut  trè3 . 
surpris  de  recevoir  ce  billet  de  la  main  de  M""*  du  Maine  : 
«  Votre  mémoire  est  pernicieux,  je  vous  supplie  de  ne  pas 
l'envoyer.  »  Faut-il  voir  dans  cette  prière  un  simple  acte 
d'obéissance  conjugale,  qui  eût  été  si  peu  dans  les  allures  de  la 
conspiratrice,  ou  l'effet  tardif  d'un  premier  pressentiment^ 
qu'elle  jouait  sur  une  mauvaise  carte  son  repos  et  sa  liberté?... 
Déjà  elle  était  bien  engagée  pour  reculer,  quand  tout  commençait 
à  craquer.  Elle  s'agitait  trop,  pour  n'avoir  pas  à  redouter  les 
indiscrétions  ou  les  fausses  confidences.  La  dissimulation  est 
^ussi  parfois  malavisée.  Quand  la  reine  de  Sceaux,  si  ouverte 
avec  des  aventuriers  de  rencontre,  cachait  une  partie  de  ses 
desseins  à  M"*  de  Launay,  cette  méfiance  s'adressait  mal.  La 
brave  fille  prouva  plus  tard,  dans  ses  interrogatoires  à  U 
Bastille,  combien  elle  était  digne  de  la  plus  entière  confiance. 

Cependant    Alberoni    pressait    Cellamare    d'aboutir.    Fort 


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60ft  REVUE  DES   DEUX  MONDÉS. 

embarrassé,  peu  avancé  dans  ses  menées ,  l'ambassadeur  d'Espagne 
demandait  des  délais.  Malgré  les  tergiversations  et  les  démarches, 
le  complot  sembla  mûr  à  la  fin  de  novembre  1718.  Il  devint 
urgent,  dit  Saint-Simon,  pour  le  succès  de  l'afifaire  «  de  parler 
clair  à  Madrid,  sur  l'état  des  choses  et  sur  les  noms.  »  Un  courrier 
ordinaire  de  l'ambassade  ne  pouvait  convenir  pour  cette  mission. 
Il  fallait  quelqu'un  «  au-dessus  d'un  courrier.  »  Deux  jeunes 
Espagnols  «  de  noms  agréables  à  la  France  que  le  hasard  sem- 
bloit  faire  rencontrer  à  Paris  (1),  »  retournaient  ensemble  en 
Espagne.  L'un  était  le  fils  de  Monteleone,  ambassadeur  de  Madrid 
à  Londres  ;  l'autre,  l'abbé  de  Porto-Carrero.  Ni  l'un  ni  l'autre  ne 
semblaient  de  nature  à  inquiéter  le  gouvernement  français.  Du 
jeune  abbé,  on  vanta  à  la  Duchesse  la  prudence,  la  discrétion, 
le  mépris  de  la  vie.  Bien  qu'elle  le  trouvât  fort  inexpérimenté, 
elle  dut,  faute  de  mieux,  s'arrêter  à  ce  choix.  Cellamare  fit 
remettre  à  Porto-Carrero  tout  le  plan  de  conspiration  avec  la 
liste  des  conjurés,  des  projets  de  manifestes,  des  lettres  de 
requêtes,  le  tout  émané  des  Comités  de  Sceaux  :  un  fatras  d'élu- 
cubrations  pondues  par  ces  fabricans  de  complots  en  chambre 
qui  s'appelaient  Polignac,  Malézieux,  Brigault,  Pompadour,  etc. 
On  bourra  la  valise  de  Porto-Carrero  de  dépêches  en  clair.  On 
l'équipa,  on  le  potirvut  d'une  chaise  ayant  un  cofiTre  à  double 
fond.  On  lui  traça  son  itinéraire,  et  on  le  dirigea  sur  les 
Pyrénées. 

Muni  de  passeports  du  Roi,  «  à  cause  de  la  conjoncture  de 
rupture  prochaine,  »  escorté  d'un  seul  domestique,  il  se  mit  en 
route,  dans  les  premiers  jours  de  décembre,  accompagné  de 
Monteleone  et  d'un  banquier  anglais,  se  disant  Espagnol,  ban- 
queroutier de  Londres  en  rupture  de  ban.  Leurs  premières 
étapes  allèrent  sans  encombre.  Mais  voici  la  mésaventure.  Un 
secrétaire  du  prince  de  Cellamare,  voulant  s'excuser  d'arriver 
en  retard  à  un  rendez-vous  d'amour,  chez  une  fille  de  joie^  la 
Fillon,  où  fréquentait  aussi  le  ministre  Dubois,  eut  la  sottise  de 
parler,  dans  cette  maison  mal  famée,  de  certaines  dépêches 
urgentes,  qu'il  avait  dû  rédiger  en  hâte  pour  le  départ  du 
courrier  secret.  «  Les  plus  faibles  ressorts  font  souvent  les 
grandes  destinées,  »  dit  à  ce  propos  l'auteur  du  Siècle  de 
Louis  XV.  De  la  Fillon  à  Dubois,  il  n'y  avait  que  la  largeur 

(1)  Mémoireê  de  M"*  de  Staal ;  Duclos,  Mémoires  secrète;  Saint-Simon,  M^ 
moires. 


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UNE   PRINCESSE   CONSPIRATRICE   SOUS    LA    RÉGEiNÇE.  609 

d'une  alcôve.  Il  en  fut  de  cette  conjuration  comme  de  celle  de 
Gatilina  :  une  courtisane  en  trahit  le  secret. 

Le  passage  &  Paris  de  Porto-Càrrero  avait  déjà  mis  les 
soupçons  de  Dubois  en  éveil.  Les  révélations  de  Jean  Buvat, 
modeste  employé  de  bibliothèque,  qu'on  avait  chargé  de  copier 
les  pièces  du  projet,  et  que  la  peur  rendit  expansif,  ache- 
vèrent de  faire  découvrir  le  complot.  C'est  par  lui  qjx'un  soir, 
un  peu  avant  minuit,  Dubois,  étant  au  lit,  fut  averti  du  départ 
des  deux  envoyés  secrets  de  Gellamare.  <(  La  mauvaise  com- 
pagnie du  banqueroutier  parti  avec  eux  »  lui  suggéra  l'idée  de 
faire  coup  double  :  obliger  ses  amis  les  Anglais  par  l'arrestation 
de  leur  banquier  scélérat,  et  profiter  de  la  saisie  de  ses  pa- 
piers, pour  mettre  aussi  la  main  sur  ceux  des  deux  Espagnols. 
-i  Quoi  qu'il  en  soit,  dit  Saint-Simon,  l'abbé  Dubois  fit  courre 
après  eux,  »  voulant  à  tout  prix  se  débarrasser  des  brouillons 
qui  agitaient  le  pays.  Le  5  décembre,  au  moment  de  dételer  à 
Poitiers,  Porto-Carrero  est  atteint  par  le  limier  du  ministre.  Sa 
voiture  est  fouillée,  ses  papiers  mis  sous  scellés.  Quant  à  lui, 
sa  mission  étant  devenue  sans  objet,  on  lui  permet  de  continuer 
son  voyage.  L'estafette  de  Dubois  revient  à  Paris,  porteur  de  la 
valise  capturée.  Le  postillon  de  Porto-Carrero,  ayant  un  mauvais 
cheval  et  n'allant  pas  aussi  vite  que  son  maître,  était  resté  en 
arrière  de  deux  relais.  Vers  Angers  il  rencontre  le  courrier  ordi 
naire  se  rendant  de  Poitiers  à  Paris.  —  «  Quelle  nouvelle?  » 
demande  le  postillon.  —  «  Je  n'en  sais  d'autre  que  celle-ci,  répond 
le  courrier  :  on  vient  d'arrêter  à  Poitiers  un  Anglais  banquerou- 
tier et  un  abbé  espagnol  porteur  d'une  valise.  »  Trait  d§  lumière 
pour  le  valet  de  Porto-Carrero.  11  se  dit  :  «  C'est  mon  maitre  !  » 
prend  un  cheval  frais  et  regagne  Paris  à  franc  étrier.  Devançant 
ainsi  l'estafette  de  Dubois,  il  a  le  temps  d'avertir  le  prince  de 
Gellamare,  douze  heures  avant  que  l'ambassade  d'Espagne  ne 
soit  envahie  par  les  agens  du  pouvoir.  C'était  le  8  décembre. 

c<  Les  hasards,  dit  Saint-Simon,  font  souvent  de  grandes 
choses.  Le  courrier  de  Poitiers  entra  chez  l'abbé  Dubois,  comme 
M.  le  duc  d^Orléans  entroit  à  l'Opéra.  »  La  rencontre  ne  fit  que 
prouver  l'insouciance  du  Ragent.  «  A  demain  les  affaires 
sérieuses!  »  dit-il,  eu  allant  souper  avec  des  roués.  Dubois,  lui, 
fit  son  affaire  de  la  conspiration  éventée  (1).  II  ne  restait  plus 

(1)  «  n  n'en  dit  et  n'en  montra  que  ce  qull  voulut  [des  papiers]  et  ne  se  dei- 
saisit  jamais  d'aucun  entre  les  mains  du  Régent.  »  ^Saint-Simon,  Mémoires.) 

TOME  ILVII.  —  1908.  39 


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610'  REVUE  DES  DEUX   MONDES. 

aux  conjurés  qu'à  communiquer  avec  Madrid  par  une  autre  voie, 
ce  qu'ils  tentèrent  aussitôt,  comme  dernière  ressource. 

Au  milieu  de  ces  conjonctures,  dans  la  maison  de  M"*  du 
Maine  où  commence  à  régner  Tanxiété,  on  veille  assez  gaiement, 
tandis  que,  dans  sa  solitude  de  Sceaux,  le  duc  du  Maine,  trem- 
blant d'inquiétude,  attend  les  mousquetaires,  en  priant  Dieu. 
Lia  petite  J)uchesse  fait  bonne  contenance  dans  son  salon  de  la 
rue  Saint-Honoré.  C'est  avec  un  air  affecté  d'indifférence  que^ 
redevenue  maîtresse  d'elle-même,  elle  accueille  tour  à  tour  les 
porteurs  de  nouvelles.  Elle  n'ose  se  soustraire  à  tout  ce  monde 
d'habitués  devenus  des  curieux.  Tout  à  coup  cependant,  n'y 
tenant  plus,  bien  qu'elle  cherche  à  donner  le  change,  elle  prend 
à  part  M^^*  de  Launay,  l'emmène  dans  sa  garde-robe,  lui  demande 
avec  anxiété  si  elle  n'a  rien  appris  de  particulier*.  Un  courrier  ! 
c'est  la  catastrophe.  Porto-Carrero  est  arrêté.  L'hôtel  de  l'am- 
bassade d'Espagne  est  cerné  ;  son  quartier  est  rempli  de  troupes. 
Stupéfaction  profonde! 

Deux  jours  après,  10  décembre,  se  contraignant  toujours  et 
jouant  au  biribi  comme  à  son  ordinaire,  elle  entend  dire  que 
Brigault,  sa  dernière  ressource,  s'est  laissé  prendre  aussi  après 
avoir  nommé  tous  les  conspirateurs,  pour  sauver  sa  tête.  «  C'est 
le  plaisant  de  l'affaire,  ajoute  le  nouvelliste,  M.  de  Ghfttillon, 
on  a  arrêté  un  certain  abbé  Bri...  Bri...  (1).  11  a  tout  dit,  et  voilà 
des  gens  bien  embarrassés.  »  Et  M.  de  Chàtillon  s'esclaffe.  — 
K  Oui,  répond  froidement  la  princesse  qui  pâlit  sous  son  fard; 
c'est  fort  plaisant  en  effet  I  »  —  «  Oh  !  cela  est  à  mourir  de,  rire, 
insiste  le»  fâcheux.  Figurez-vous  ces  gens  qui  croyaient  leur 
affaire  bien  secrète.  En  voilà  un  qui  en  dit  plus  qu'on  ne  lui  en 
demande,  et  nomme  chacun  par  son  nom.  »  Le  dernier  trait  de 
cette  scène  à  la  Molière  plonge  la  duchesse  du  Maine  dans  des 
transes  d'autant  plus  inattendues,  que,  sur  la  foi  d'un  billet  du 
comte  de  Laval,  elle  croyait  hors  de  cause  l'abbé  Brigault,  et 
ses  papiers.  Et  tout  est  perdu  I  Fière  et  cabrée,  la  princesse  va 
faire  encore  bon  visage  pendant  plusieurs  jours.  Elle  se  raccroche 
au  dévouement  de  M"*  de  Launay. 

D'après  la  saisie  de  Poitiers,  il  fut  aisé  de  comprendre  qu'il 
s'agissait  de  faire  révolter  une  partie  du  royaume  et  d'exciter 
une  guerre   civile  générale.    Gellamare  écrivait  à  Alberoni  : 

(1)  Mémoireê  de  If  de  SUial. 


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UNE   PRINCESSE  CONSPIRATRICE   SOUS   LÀ   RÉGENCE.  61) 

«  Voixe  Éminence  trouvera  dans  ce  paquet  deux  différentes 
minutes  de  manifestes,  que  nos  ouvriers  ont  composées,  croyant 
que,  quand  il  s'agira  de  mettre  le  feu  à  la  mine,  elles  pourront 
servir  de  prélude  à  l'incendie,..  En  cas  que,  pour  notre  malheur, 
nous  soyons  obligés  de  recourir  aux  remèdes  extrêmes^  et  de 
commencer  les  entreprises,  il  sera  bon  que  Sa  Majesté  choisisse 
une  de  ces  deux  voies,  et  qu'EUe  examine  l'écrit  où  nos  parti- 
sans lui  proposent  les  moyens  nécessaires  pour  Taccamplisse- 
ment  de  nos  désirs.  »  Gellamare  envoyait  en  même  temps  à 
Alberoni  un  catalogue  des  noms  et  des  qualités  de  tous  les  offi- 
ciers français  qui  demandaient,  disait-il,  de  l'emploi  dans  le 
service  de  Sa  Majesté. 

IV 

Chose  étonnante!  Tandis  que  les  arrestations  se  succèdent  (i), 
les  révélations  du  complot  laissent  Philippe  d'Orléans  asseï  indif- 
férent sur  ce  qui  le  menace  de  la  part  de  ses  ennemis.  «  Ils 
n'oseraient!  »  se  plait*il  à  répéter.  La  Palatine  est  moins  calme 
et  s'indigne  des  embûches  tendues  à  son  fils.  «  On  dit  que  c'est 
une  bagatelle!...  chercher  à  révolter  tout  le  royaume  et  tous 
les  Parlemens  contre  le  Régent!...  Une  bagatelle!  méditer  le 
projet  de  l'assassiner!...  On  a  les  brouillons  de  toutes  les  mé- 
chantes lettres  espagnoles  écrites  par  Malézieux,  devant  le  lit 
de  la  duchesse  du  Maine,  et  corrigées,  ou  de  la, main  même  de 
la  Duchesse,  ou  de  celle  du  cardinal  de  Polignac.  »  Un  message 
de  Gellamare  à  Alberoni  atteste  en  effet  que  le  duc  et  la  du- 
chesse du  Maine  sont  les  chefs  de  la  conspiration.  On  y  lit  que 
«  le  roi  d'Espagne  a  donné  de  l'argent  au  Duc,  pour  l'aider  à 
payer  ou  à  corrompre  ses  agens.  »  Plusieurs  de  ces  individus 
reconnaissent  même  avoir  conduit  Gellamare  chez  la  Duchesse, 
et  avoir  tout  négocié  entre  les  conjurés.  Le  doute  n'est  plus  pos- 
sible. Le  jour  de  Noël,  après  la  séance  du  Gonseil,  poussé  par 
Dubois  et  Saint-Simon,  le  Régent,  sortant  de  sa  torpeur,  ap- 
prend en  grande  confidence  au  duc  de  Bourbon  que  son  oncle 
et  sa  tante  ont  été  reconnus  complices  du  prince  de  Cellama|^. 
Il  consulte  M.  le  Duc  sur  le  sort  qu'il  convient  de  leur  assigner. 

(1)  Toutes  les  lettres  de  cachet  sont  conservées  aux  manuscrits  de  la  Biblio- 
thèque de  TArsenal,  dans  un  dossier  très  réduit  par  une  ancienne  expurgation 
sans  doote»  mais  encore  très  curieux,  de  la  conspiration  de  Gellamare. 


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612  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Il  connaît  la   haine  du  duc  de   Bourbon  pour  ses  pai». 
Sceaux.  Il  ne  doute  pas  de  la  réponse.  Saint-Simon  se  fa 
malin  plaisir  de  l'enregistrer,  avec  tous  les  jeux  de  physion. 
des  personnages  de  cette  piquante  scène.  Dans  le  concilia 
du  Palais-Royal,  on  écarta  du  moins  la  mort,  et  l'on  n'osa 
poser  que  la  réclusion,  là  où  Richelieu  n'eût  pas  manqué  i 
donner  l'échafaud.   La   prison   de  DouUens,  en   Picardie, 
arrêtée  pour  le  duc  du  Maine,  vrai  mannequin  d'une  comt 
qui  pouvait  encore  plus  tragiquement  finir.  Quant  à  la  Duchés 
la  discussion  fut  vive.  Saint-Simon  déclara  nettement  qu'en 
qualité  de  princesse  du  sang,  elle  méritait,  sinon  la  peine  ca 
taie,  tout  au  moins  la  détention  perpétuelle.  Le  lieu  de  réclusi 
lui  semblait  très  délicat  à  choisir,  en  raison  de  l'humeur  de  ce 
princesse  «  propre  à  tout  entreprendre  pour  se  sauver  et  fa 
rage  sans  crainte...  »  Entre  deux  sourires  équivoques  et  d( 
clins  d'œil  malicieux,  le  château  de  Dijon  est  proposé.  Le  c 
de  Bourbon,  pris  de  pudeur,  se  récrie.   Sans  doute  «  il  U 
mettre  M""*  du  Maine  en  lieu  extrêmement  sûr,  mais,  de  le  fa 
le  geôlier  de  sa  tante,  cela  ne  se  peut  accepter.  »  Saint-Sim 
insiste  et  l'emporte  pour  Dijon.  «  M.  le  Duc,  déclare-t-il, 
laisse  vaincre  à  la  fin,  et  consent  à  l'étroite  prison  de  sa  ch 
tante  »  dans  le  château  de  la  capitale  de  la  Bourgogne. 

Le  26  et  le  27  décembre  se  passent  à  prendre  des  mesures 
donner    les    ordres    nécessaires  «    avec   tout  le    secret    p( 
sible.  »  Cependant,  le  régiment  des  gardes  et  deux  compagni 
de  mousquetaires  reçoivent  une  consigne  particulière  qui 
laisse^pas  de  transpirer.  Avisée  par  plusieurs  voies  différeni 
du  danger  qu'elle  court.  M""*  du  Maine  s'est  réfugiée  à  Paris, 
dans  sa  maison  de  la  rue  Saint-Honoré.  Là,  dit  Saint-Simon, 
elle  est  «  aux  aguets  et  le  bureau  d'adresse  des  siens.  » 
surexcitation  a  fait  place  à  Taccablement.  En  essayant  de  la 
rassurer,  l'entourage  espère  qu'elle  sera  simplement  consignée, 
eu  égard  à  son  rang,  dans  quelque  maison  royale,  avec  une  suite 
convenable.  Tantôt  elle  cherche  à  se  raccrocher  à  ses  projels 
incendiaires;  tantôt,  sans  plus  d'illusion,  elle  borne  la  fertilité 
de  son  esprit  à  faire  des  plans  d'arrangement,  pour  rendre  son 
inévitable  réclusion  moins  lourde.  Souvent  même  elle  en  plai- 
sante avec  tout  son  esprit  habituel. 

Ayant  obtenu  une  audience   du  Régent,  elle  retourne  au 
Palais-Royal,  fait  de  grandes  phrases  à  son  beau-frère,  prend  des 


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^r^t 


UNE   PRINCESSE   CONSPIRATRICE   SOUS   LA   RÉGENCE.  613 

poses  thé&trales.  Philippe  la  reçoit  avec  calme,  lui  reproche 
froidement  d'avoir  proclamé  à  Sceaux  «  qu'elle  ne  serait  jamais 
en  repos  qu'après  lui  avoir  fait  passer  le  goût  du  pain.  »  — 
«  Oh  !  réplique-t-elle  négligemment,  on  dit,  dans  la  colère,  bien 
des  choses  qu'on  n'exécutera  jamais  !»  —  «  On  ne  me  fait  rien 
croire  ni  décroirej  »  reprend  le  Régent  en  lui  tournant  le  dos. 
—  Furieuse  cette  fois,  la  duchesse  rentre  à  Sceaux,  où  elle 
apprend  que  ses  fils,  le  prince  de  Dombes  et  le  comte  d'Eu,  sont 
consignés  au  château  d'Eu  «  avec  un  gentilhomme  ordinaire  du 
Roi.  »  Devant  cette  mesure,  symptôme  précurseur  d'une  double 
arrestation,  elle  engage  son  mari  à  fuir.  Le  duc  du  Maine  s'y 
refuse.  «  S'évader,  répond-il,  ce  serait  se  déclarer  coupable.  » 
La  réflexion  était  juste  ;  mais  il  ne  pouvait  guère  non  plus  se 
dire  innocent. 

Les  lettres  de  cachet  signées  du  Régent  dirigeaient  le  mari 
et  la  femme  sur  les  deux  lieux  de  détention  séparés  qui  leur 
avaient  été  assignés  au  Conseil.  Les  prises  de  corps  de  l'un  et 
l'autre,  du  Duc  à  Sceaux,  de  la  Duchesse  à  Paris,  donnèrent  lieu 
à  des  scènes  toutes  différentes,  suivant  les  tempéramens  opposés 
des  deux  époux.  Le  29  décembre,  au  matin,  un  lieutenant  des 
gardes  du  corps,  M.  de  la  Billarderie  l'ainé,  venait  arrêter  le 
prince  à  Sceaux,  au  sortir  de  sa  chapelle  où  il  avait  entendu  la 
messe,  avec  ordre  de  le  conduire  sous  bonne  escorte  au  château 
de  DouUens,  en  Picardie,  pour  l'y  incarcérer.  Le  duc  du  Maine 
obéit,  la  mort  daps  l'âme,  avec  autant  d'humilité  que  de 
mcurques  de  dévotion  extérieure.  Nous  ne  le  suivrons  pas  dans 
son  triste  emprisonnement.  Le  soir  même,  une  dame  inconnue 
envoyée  par  la  marquise  de  Lambert,  amie  de  la  maison,  vint 
en  cachette  réveiller  M"*  de  Launay,  à  Paris,  et  la  prévenir  qu'on 
allait  arrêter  sa  maîtresse.  La  princesse  retient  ses  invités  autour 
d'elle,  et  on  fait  une  sorte  de  «  veillée  des  armes  »  qpii  se  passe, 
en  somme,  assez  bien.  M**'  de  Launay  veut  faire  lire  à  M"*  du 
Maine,  pour  la  distraire,  un  livre  de  Machiavel  :  Chapitre  des 
conjurations.  «  Otez  vite  cet  indice  contre  nous,  lui  dit  M"*  du 
Maine  en  riant,  ce  serait  un  des  plus  forts.  »  Cependant,  la  nuit 
s'avance.  Dans  un  nouveau  mémoire  qu'elle  rédige  pour  sa  mère, 
en  attendant  le  jour,  la  Duchesse  demande  qu'une  fois  arrêtée,  on 
'  lui  fasse  son  procès.  Elle  veut  des  juges,  sachant  bien,  allègue- 
t-elle  avec  aplomb,  que  l'examen  juridique  de  sa  conduite  obli- 
gera le  Régent  à   la  laisser  en  liberté.  Le    lendemain,  h  dix 


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614     I  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

heures  du  matin,  comme  M""*  du  Maine  s'est  endormie  . 
avoir  passé  la  nuit  à  jouer  om  biribi  et  à  écrire,  AT**  de  Lai 
s'est  retirée  chez  elle.  A  peine  est-elle  couchée  qu'on  frappe, 
porte.  «  C'est  de  la  part  du  Roi  !  »  On  emmène  M^^  de  Ùlw 
à  la  Bastille.  Déjà  la  maison  est  cernée,  remplie  de  gardes  et 
mousquetaires.  Le  duc  de  Béthune,  capitaine  des  gardes 
quartier,  et  La  Billarderie,  le  cadet,  frère  de  celui  qui  a  arr 
le  duc  du  Maine,  sont  porteurs  d'un  ordre  pour  procéder 
l'arrestation  de  la  Duchesse.  Il  y  a  là,  sous  les  fenêtres,  da 
la  rue,  deux  compagnies  de  mousquetaires  en  armes.  Le  d 
d'Âncenis,  capitaine  des  gardes  du  corps,  pénètre  dans  l'apparu 
ment  de  la  Duchesse.  La  veille  au  soir,  il  avait  soupe  chez  etl 
En  le  voyant  se  dresser  au  pied  de  son  lit.  M""""  du  Maine  « 
reçoit  fort  aigrement,  »  dit  Saint-Simon,  et  s'écrie  :  «  Mon  Die 
que  vous  ai-je  fait  pour  me  réveiller  de  si  bonne  heure?...  Pour 
quel  motif  m'arrête-t-on?  »  On  lui  répond  que  tout  est  découve 
que  les  prisonniers  ont  jasé.  Tel  est  son  saisissement,  qu'elle 
manque  d'étouffer,  tout  en  se  levant  et  en  s'habillant  à  la  bâte. 
Elle  s'écrie  :  «  Je  suis  la  petite-fille  du  grand  Condé.  Je  sens 
que  je  n'ai  jamais  dégénéré  en  rien  de  mon  aïeul.  Abattue, 
jamais  !  Que  ne  suis-je  un  homme  !  »  Puis,  sur  un  ton  plus  doux, 
elle  ajoute  :  «  M.  le  Duc  d'Orléans  croit  que  je  le  hais.  S'il  vou- 
lait suivre  mes  avis,  je  le  conseillerais  mieux  que  personne.  » 

Elle  veut  prendre  sa  cassette,  le  duc  d'Ancenis  s'y  oppose. 
Elle  réclame  au  moins  ses  pierreries,  qui  Im  soot,  prétend-elle, 
indispensables.  Cela  fait  l'objet  d'un  long  débat.  Tant  qu'elle 
peut,  et  sous  divers  prétextes,  elle  diffère  son  départ,  pendant 
plusieurs  heures,  malgré  les  instances  d'Ancenis,  qui,  prisdm- 
patience,  finit  par  lui  saisir  la  main  et  lui  dire  poliment,  mais 
avec  fermeté  :  «  Madame,  c'est  l'heure  !»  A  sa  porte,  deux  car- 
rosses de  remise  à  six  chevaux,  dont  la  vue  la  suffocpe.  One 
princesse  de  son  sang,  voyager  en  voiture  de  louage!  Elle  y 
monte  presque  de  force;  Ancenis  prend  place  à  côté  d'elle;  sur 
le  devant  s'asseyent  le  lieutenant  et  un  exempt  des  gardes.  Dans 
le  second  carrosse,  on  installe,  avec  des  bagages,  deux  de  ses 
femmes  de  chambre  qu'on  lui  a  laissé  choisir,  et  fouette  cocher! 
On  évite  les  grandes  artères  :  on  traverse  la  rue  Saint-Antoine 
et  l'île  Notre-Dame.  On  longe  les  remparts  et  l'on  sort  de  Paris 
par  la  porte  Saint-Bernard.  Personne  ne  s'aperçoit  de  cet  exode 
et  de  l'indifférence  populaire,  «  M"*'  du  Maine  ne  peut  s'empêcher 


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UNE   PRINCESSE  XONSPIRATRICE   SOUS   LA   RÉGENCE.  615 

de  marquer  sa  surprise  et  son  dépit.  »  Pas  une  larme  d'ailleurs. 
Elle  déblatère  par  instans  et  par  soubresauts  contre  la  violence 
qui  lui  est  faite.  La  voilà  séparée  des  siens  et  même  de  sa 
confidente  habituelle,  déjà  embastillée.  En  parlant  de  cet  arra- 
chement, M""  de  Staal  écrira  plus  tard  :  «  Ce  fut  la  première 
émotion  que  j'éprouvai.  La  reine  de  Sceaux  prit,  pendant  tout  le 
trajet,  les  airs  d'une  souveraine  détrôné^  en  partance  pour  Fexil. 

A  Essonne,  première  couchée,  le  âO  décembre,  le  duc  d'An- 
cenis  quitte  la  Duchesse,  pour  aller  rendre  compte  de  sa 
mission  au  Régent.  Il  remet  M"'  du 'Maine  entre  les  mains  de 
lexempt  des  gardes,  le  jeune  de  la  Billarderie,  qui  a  bon  cœur 
et  se  laissera  facilement  attendrir.  M"*'  du  Maine  en  abusera 
tout  le  long  du  chemin.  Elle  demande  à  aller  moins  vite,  à 
s'arrêter  plus  longtemps  à  chacpie  étape.  Elle  veut  savoir  où  on 
la  mène.  On  lui  répond  :  «  A  Fontainebleau,  »  pour  ne  pas  lui 
dévoiler  encore  sa  vraie  destination^  Très  exigeante,  elle  réclame 
un  chirurgien,  un  tapissier  qui  lui  prépare  sa  chambre,  à  l'ar-f 
rivée  au  gîte.  Le  4  janvier  1719,  sa  mère  va  le  demander  au 
Régent;  mais  Philippe,  ennuyé  de  cette  démarche,  ne  s'engage  à 
rien.  Tout  le  long  du  trajet,  M"'  du  Maine  passe  de  l'impréca- 
tion à  la  tristesse  contenue.  Elle  se  plaint  de  tout  :  de  la  rudesse 
de  la  voiture,  de  l'indignité  du  traitement.  Il  est  vrai  que  la 
berline  était  si  mauvaise  qu'elle  faillit  se  briser  en  cours  de 
route.  Le  ministre  Le  Blanc  dut  emprunter  le  carrosse  de 
Mgr  Bouthillier  de  Chavigny,  archevêque  de  Sens,  pour  la  fin  du 
trajet,  entre  Auxerre  et  Dijon.  «  Je  sais  bien,  écrit-il,  que  la 
proposition  est  un  peu  extraordinaire;  mais  je  suis  persuadé  en 
môme  temps  que,  dans  la  triste  situation  où  cette  princesse  se 
trouve,  vous  vous  porterez  aisément  à  me  procurer  cette  espèce 
d'adoucissement.  » 

L'ordre  était  d'abord,  pour  La  Billarderie,  de  marcher  sans 
^'arrêter,  à  moins,  disent  les  instructions  de  Le  Blanc,  C[ue  la 
Duchesse  ne  s'arrêtât  «  à  un  tel  point  qu'elle  fût  absolument 
hors  d'état  de  soutenir  la  voiture.  »  C'est  ce  qui  arriva  à  Auxerre, 
ou  du  moins  La  Billarderie  le  crut.  Un  docteur  en  médecine, 
membre  de  l'Académie  des  inscriptions,  M.  Falconnet,  fut  dé- 
péché auprès  de  la  malade.  En  dépit  de  ses  récriminations,  et 
comme  le  ministre  l'avait  recommandé,  elle  était  entourée  de 
soins  et  d'égards. 

Par  lettre  du  29  décembre,  Le  Blanc  avait  annoncé  à  M.  de 


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616  REVUE   DES   DEUX  HOFiDES. 

la  Brîffe,  l'intendant  de  Bourgogne,  la  prochaine  arrivée  a 
prisonnière  à  Dijon,  «  où  elle  devait  être  détenue  jusqu'à  noi 
ordre  sans  avoir  communication  avec  qui  que  ce  fût,  de  \ 
voix  ni  par  écrit.  »  Un  ingénieur  eut  ordre  de  se  transporter 
chftteau  de  cette  ville,  pour  examiner  Tàménagement  à  y  faj 
«  en  travaillant  jour  et  nuit,  sans  relâche.  » 

Les  gémissemens  un  moment  calmés  reprennent  de  plus 
plus  à  l'arrivée  en  Bourgogne.  Peut-être  M"*  du  Maine  ava 
elle  espéré  «  jouer  à  la  captive  »  dans  quelque  résidence  roya 
Et  maintenant,  elle  se  renrd  compte  que  c'est  à  Dijon  qu'on 
conduit,  et  qu'elle  a  été  trompée.  Elle  ignore  que  M.  le  Duc 
demandé  lui-même  au  Régent  de  ne  pas  l'incarcérer  dans  s 
gouvernement;  elle  considère  comme  une  mortelle  injure  d'êf 
enfermée  dans  la  capitale  de  son  neveu.  Elle  s'écrie,  comme  I( 

Aux  fureurs  de  Junon  Jupiter  m'abandonne. 

Les  plâtres,  en  plein  hiver,  n'ont  pas  eu  le  temps  de  sécher  sur 
les  murs  de  la  chambre  affectée  &  la  prisonnière.  En  pénétrant 
dans  cet  appartement  humide  et  froid,  elle  s'emporte  contre 
l'horreur  du  lieu,  contre  la  méchanceté  de  M.  le  Duc.  Elle 
vomit  contre  ce  duc,  dit  Saint-Simon,  tout  ce  que  la  ragp,  sou- 
tenue d'esprit,  peut  imaginer  de  plus  injurieux. 

Ayant  secoué  toute  pudeur  vis-à-vis  de  sa  tante,  c'est  M.  le 
Duc  qui  se  chargea  lui-môme  des  instructions  à  donner  au  com- 
mandant du  château  de  Dijon,  un  officier  en  retraite  nommé  Des- 
granges, et  à  M.  de  Bierre,  trésorier  des  États  de  Bourgogne.  On 
envoie  à  Desgranges  «  douze  officiers  de  l'hôtel  des  Invalides,  » 
pour  coopérer,  avec  ceux  de  la  garnison  du  château,  à  un  «  ser- 
vice exact  et  régulier.  »  Trois  valets  de  pied  de  la  Duchesse  ont 
tenu  à  la  suivre  et  sont  en  route.  «  On  n'a  pas  voulu  les  lui  Ater 
pendant  le  voyage  ;  mais  on  ne  leur  permettra  pas  d'entrer  au 
château  de  Dijon.  Une  tribune  sera  installée  dans  la  chapelle 
«  ou  quelque  autre  endroit  séparé,  »  d'où  la  recluse  et  ses 
femmes  de  chambre  puissent  assister  au  service  divin  «  sans 
aucune  communication  avec  qui  que  ce  soit.  »  Les  «  officiers  de 
la  bouche  »  resteront  au  château  pour  y  servir  la  Duchesse. 
Elle  pourra  recevoir  les  lettres  de  sa  mère  et  il  lui  sera  penms 
d'y  répondre,  seulement  en  présence  d'un  de  ses  gardiens. 
Papier,  plume  et  encre  lui  seront  retirés  ensuite.   Indififérente 


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UNE   PRINCESSE    CONSPIRATRICE    SOUS   LA   RÉGENCE.  617 

aux  attentions  et  aux  prévenances,  elle  ne  cessa  de  se  plaindre 
entre  ses  quatre  murs,  affectant  pour  tout  ce  qui  l'entourait, 
dans  ce  lieu  de  malheur,  un  profond  dédain.  Malgré  les  adou- 
cissemiens  pour  son  sort,  elle  aura  le  front  de  prétendre  plus 
tard  c<  avoir  subi  toutes  les  horreurs  de  la  captivité.  »  Que 
n'inventera-t-elle  pas  pour  le  démontrer?  Il  est  vrai  qu'elle 
tomba  malade  ou  fit  semblant  de  l'être.  Â  peine  rétablie  de  ces 
premières  secousses,  elle  se  mit  à  manier  des  cartes  du  matin  au 
soir.  «  Quand  le  jeu  s'arrête,  rapporte  la  Palatine,  la  colère  la 
reprend.  Elle  tombe  alors  sur  mari,  enfans,  domestiques.  »  Le 
personnel  de  la  citadelle  ne  sait  plus  à  quels  saints  se  vouer^ 
tant  elle  se  montre  terrible  dans  ses  accès  de  violence.  Aus^i 
longtemps  qu'elle  réside  à  Dijon,  elle  joue  le  rôle  de  «  Roland 
furieux.  » 

Deux  jours  après  son  arrivée  au  château  fort,  La  Billarderie, 
chaudement  félicité  par  le  ministre  Le  Blanc,  pour  le  tact  et  la 
délicatesse  dont  il  avait  fait  preuve  envers  sa  prisonnière,  s'en 
retourna  &  Paris,  chargé  de  remettre  à  M"**  la  Princesse  un 
coffret  contenant  les  pierreries  de  sa  fille,  qui  valaient  plus  d'un 
million.  On  avait  laissé  seulement  à  M""*  du  Maine  une  boucle 
de  diamans,  un  collier  de  perles  et  deux  portraits  qu'elle  avait 
souhaité  garder. 

Tandis  qu'elle  «  rageait  sous  les  verrous,  »  M"'  la  Princesse^ 
allait  trouver  le  Régent  pour  lui  demander  &  la  reprendre  chez 
elle  à  Anet.  Philippe  lui  répondait  :  «  Si  M""*  la  Duchesse 
s'était  bornée  à  conspirer  contre  ma  vie,  passe  encore;  mais  elle 
a  manqué  à  l'État  :  je  suis  obligé  de  la  laisser  en  prison.  » 
Ai^ne  de  Bavière  s'adressa  ensuite  à  la  Palatine,  la  suppliant 
d'obtenir  au  moins  du  gouvernement  l'envoi  &  Dijon  du  reste 
de  la  maison  de  Sceaux  :  les  dames  d'honneur  de  la  Duchesse, 
ses  autres  femmes  de  chambre,  ses  valets,  son  barbier  qu'elle 
réclamait.  L'Allemande  répondit  par  un  éclat  de  rire  à  de  telles 
exigences.  Cependant,  avec  ou  sans  l'intervention  de  Madame,  le 
sort  de  M"*  du  Maine  fut  adouci  peu  à  peu.  On  lui  envoya 
M""*  de  Ghambonas,  une  de  ses  dames  d'honneur,  son  médecin 
et  trois  personnes  de  service.  «  Ce  fut  là,  dit  Dangeau,  une 
consolation  pour  cette  princesse  »  qui  souffrait  de  grandes  in- 
commodités et  avait  «  l'habitude  d'être  toujours  environnée 
de  monde.  »  Son  moral  n'en  fut  guère  amélioré.  Elle  eut  des 
vapeurs.  Sa  tête   s'égarait  parfois.  Elle  réclamait  sa  mère  à 


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618  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

grands  cris.  Elle  lui  faisait  passer  des  billets  où  elle  accusai 
injustement  le  duc  du  Maine ,  tandis  que  le  pauvre  époux,  ] 
victime  que  coupable,  gémissait,  mais  avec  résignation  cl 
tienne,  dans  sa  prison  de  Picardie. 

Sans  resserrer  davantage  la  captivité  de  la  prisonnière, 
gouvernement  prenait  ses  sûretés  à  Tégard  d'une  personne 
remuante.  Une  seconde  dame  d'honneur.  M"**  Desforges,  envoy 
de  Paris,  fut  fouillée  à  son  arrivée  à  Dijon.  Une  voiture  de 
meubles  et  de  bardes  étant  expédiée  à  l'adresse  de  la  Duchesse, 
«  l'ordre  iu  Régent  fut  de  faire  visiter  exactement*  le  tout  et  de 
faire  principalement  feuilleter  les  livres,  pour  y  rechercher  les 
papiers  suspects.  »  Le  ministre  épiait  jusqu'aux  lectures,  a  11  n'y 
aura  pas  grand  inconvénient  à  lui  laisser  lire  la  Gazette  de 
Paris  ;  à  l'égard  de  celle  de  Hollande,  vous  ferez  bien  de  ne  pas 
la  lui  donner.  Vous  pouvez  lui  dire  qu'on  ne  la  reçoit  pas  à 
Dijon.  »  Son  médecin  Seron  et  son  dentiste  Landumier  furent 
autorisés  à  soigner  leur  cliente,  «  mais  à  la  condition  d'être  in- 
ternés eux-mêmes  au  château  sans  pouvoir  passer  aucune  lettre.  » 
Pour  le  confesseur,  l'ordre  était  de  ne  proposer  qu'un  prêtre  sûr, 
incapable  d'intrigue.  Les  missives  de  la  Duchesse,  écrites  en 
présence  de  son  gardien,  passaient  sous  les  yeux  du  Régent, 
avant  d'arriver  à  destination.  M.  le  Duc  prit  soin  lui-même  d'ac- 
créditer auprès  de  Desgranges,  comme  suppléant  éventuel,  un 
commandant  en  second,  M.  de  Valibouze,  capitaine  au  régiment 
royal. 

Pour  répondre  aux  lamentations  de  M°*  du  Maine  dont  Le 
Blanc  recevait  l'écho  :  «  Il  me  paraît,  mandait-il  le  12  février  1719, 
au  commandant  Desgranges,  qu'on  ne  saurait  rien  ajouter  aux 
attentions...  aux  commodités  qu'a  pu  permettre  la  disposition 
de  l'appartement...  mais,  quelque  chose  qu'on  fasse,  tant  qu'elle 
sera  dans  le  château  de  Dijon,  il  ne  sera  pas  possible  de  rendre 
Son  Altesse  Sérénissime  contente.  »  Hélas!  un  prisonnier 
aime-t-il  jamais  son  séjour?  Tout  dévoué  à  M.  le  Duc, 
Desgranges  faisait  «  veiller  »  M""*  du  Maine  ;  il  avait  constam- 
ment l'œil  sur  elle  et  sur  ses  femmes  de  service.  On  redoutait 
surtout  qu'elle  pût  rassembler  une  somme  assez  considérable 
pour  suborner  les  troupes  préposées  à  sa  garde.  Il  est  vrai 
qu'au  dehors,  on  se  préoccupait  de  préparer  son  évasion.  Un 
jour,  un  ami  dévoué  du  duc  du  Maine,  M.  d'Aflfry,  colonel  des 
gardes  suisses,  passe  par  Dijon^  en  rentrant  de  Genève,  et  y 


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UNE   PRINCESSE   CONSPIRATRICE   SOUS  LA   RÉGENCE.  619 

apprend  les  infortunes  de  M"*  la  Duchesse.  Des  partisans  le 
circomaennent,  l'intéressent  au  sort  de  la  prisonnière.  On  remet 
à  d'Affry  un  billet  non  signé,  lui  indiquant  qu'on  sait  son  désir 
de  la  voir  pour  se  concerter  avec  elle;  que  rien,  s'il  le  veut, 
n'est  plus  facile.  A  tel  endroit,  au  coin  de  telle  rue  de  la  ville 
qu'on  lui  désigne,  il  trouvera  l'un  des  gens  de  M"*  du  Maine 
avec  sa  livrée;  le  domestiqpie  aura  ordre  de  lui  faire  endosser 
son  habit  avec  lequel  il  pénétrera  sans  difficulté  au  château. 
Il  n'y  avait,  lui  disait-ôn,  aucun  danger.  Cependant  d'Affry  se 
méfia  de  la  vigilance  du  gouverneur  de  Dijon,  qui  serait  sûre- 
ment instruit  de  la  sortie  du  domestique,  de  la  remise  du  billet, 
de  la  rentrée  clandestine.  Il  trouva  plus  prudent  de  gagner  Paris 
pans  accepter  Toffre.  L'aventure  n'eut  d'autre  suite  que  de  par- 
venir aux  oreilles  du  Régent,  et  M.  d'Affry  reçut  une  punition 
pour  ses  accointances  illicites.  Rebutée  par  l'échec  d'une  tenta- 
tive dont  elle  était  complice,  la  recluse  se  retourna  du  côté  du 
pouvoir  et  n'eut  plus  qu'une  idée  :  rentrer  en  grâce.  Elle  expédia 
un  message  à  Philippe  d'Orléans  pour  lui  faire  amende  hono- 
rable et  tâcher  de  justifier  sa  conduite,  ce  qui  était  difficile,  à 
moins  de  mentir  effrontément.  Compta-t-elle,  pour  s'excuser, 
sur  lés  ressources  de  son  imagination?  En  voici  un  spécin^cn. 
Elle  écrivait,  de  sa  plume  fiévreuse  :  «  Je  vous  jure  devant 
Dieu,  Monsieur,  que  dès  le  premier  moment  de  mon  malheur, 
je  formai  le  dessein  de  me  confesser  à  vous,  et  de  me  remettre 
entièrement  entre  vos  mains.  Comptant  sur  votre  bonté  et  votre 
générosité,  je  voulus  vous  écrire,  dès  les  premiers  jours  que  je 
fus  à  Dijon.  M.  Desgranges  n'y  voulut  pas  consentir...  je  me 
flatte  de  ne  rien  ottblîer  d'essentiel.  Comme  cette  affaire  est 
remplie  d'une  infinité  de  circonstances  embrouillées,  au  cas  qu'il 
m'en  échappât  quelqu'une,  je  vous  supplie,  Monsieur,  de  ne  le 
pas  imputer  à  un  manque  de  volonté  on  de  sincérité,  mais  à  un 
défaut  de  mémoire  et  à  l'accablement  oîi  je  suis  de  mes  longues 
souftrances.  » 

Comme  le  ton  a  changé!  La  lettre  se  poursuit  ainsi,  humble 
et  prolixe,  et  si  peu  d'accord  avec  les  coutumières  fanfaronnades 
de  la  hautaine  grande  dame  qui  ne  signe  pas  moins  son  long 
factum  :  «  Louise  Bénédicte  de  Bourbon.  »  D'ailleurs,  nulle 
explication  plausible  de  ses  actes.  Qu'eût-elle  avoué  devant  un 
tribunal?  A  la  clarté  d'un  procès  sensationnel,  le  Régent  et 
Dubois  avaient  préféré  la  justice  sommaire,  la  simple  lettre  do 


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620  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

cachet.  Les  coupables  y  gagnèrent;  car  une  peine  prononcée  par 
la  Cour  suprême,  pour  crime  de  haute  trahison  contre  l'État,  eût 
été  sans  doute  beaucoup  plus  forte  qu'une  incarcération  mitigée 
et  temporaire.  Celle-ci  était  encore  trop  courte  pour  que  la  grâce 
pût  intervenir  déjà.  La  Duchesse  le  comprit  elle-même  et  se 
rejeta  d'un  autre  côté  après  cinq  mois  passés  à  Dijon,  au  milieu 
d'une  foule  «  d'incommodités,  »  qui  sont  celles  en  somme  des 
prisonniers  ordinaires,  mais  qu'elle  n'avait  pas  pu  soupçonner 
dans  sa  fastueuse  existence  de  Sceaux;  elle  conjura  sa  mère 
de  lui  obtenir  au  moins  un  changement  de  résidence.  Elle  se 
flattait  de  l'espoir  d'être  rapprochée  de  Paris.  Le  gouvernement 
ne  lui  laissa  que  le  choix  entre  le  château  de  Dijon  et  une  autre 
forteresse  du  même  genre:  la  citadelle  de  Chalon-sur-Saône. 


Le  désir  de  troquer  sa  pénible  situation  contre  le  hasard 
d'une  autre,  l'occasion  de  revoir  des  gens  dévoués  qui  devraient 
escorter  son  carrosse,  la  déterminèrent  quand  même  à  accepter 
cette  translation,  ou  du  moins  à  la  subir.  C'est  encore  La  Billar- 
derie  le  jeune  qui  vint  la  prendre  dans  les  premiers  jours  de 
mai  1719,  avec  un  détachement  de  gardes  du  corps,  et  qui  l'ac- 
compagna à  sa  nouvelle  résidence.  Dès  son  entrée  à  Chalon, 
elle  se  déclara  très  mortifiée  de  ne  pas  se  voir  internée  simplement 
dans  la  ville  et  d'être  encore  incarcérée  aussi  durement  qu'à  Dijon. 
Cette  fois  La  Billarderie  fut  maintenu  auprès  d'elle  comme  sur- 
veillant. Ce  brave  garçon  l'entoura  de  soins,  lui  obtint  une 
calèche  pour  la  promenade.  Si  la  nouvelle  installation  est 
presque  aussi  insalubre  que  la  précédente,  du  moins  le  traite- 
ment s'est  encore  amélioré. 

Le  Régent  désigna  pour  commander  la  citadelle  de  Chalon, 
pendant  le  séjour  de  la  Duchesse,  un  colonel  en  réforme  nommé 
Desangles,  «  homme  d'un  vrai  mérite.  »  Le  ministre  Le  Blanc 
lui  traça  sa  ligne  de  conduite  en  ces  termes  :  «  Les  discours  de  la 
Duchesse  ne  doivent  point  vous  écarter  de  la  règle  qui  vous  est 
prescrite.  Il  faut  passer  quelque  chose  à  une  personne  fatiguée 
de  la  prison  :  sa  situation  ne  lui  permet  point  de  n'être  pas  son- 
vent  mécontente.  En  ne  manquant  à  rien  de  tout  ce  qu'exige  la 
naissance  de  la  princesse,  il  n'y  a  pas  à  s'inquiéter  de  l'humeur 
([u'elle  fait  paraître.  » 


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UNE   PRINCESSE   CONSPIRATRICE   SOUS   LÀ   RÉGENCE.  62t 

Une  fois  h  Ghalon,  la  recluse  témoigna  une  grande  inquiétude 
au  sujet  de  la  santé  de  sa  mère.  Elle  parlait  fort  peu  de  ses 
enfans  et  de  son  mari,  qu'elle  n'épargnait  pa^,  cependant,  dans 
ses  allusions.  Elle  se  figurait  que  ses  lettres  n'étaient  pas  remises 
à  M"'  la  Princesse  et  voulait  s'en  plaindre  au  Régent.  La  fièvre 
la  visitait  souvent.  Desangles  écrivait  que  sa  prisonnière  «  ne 
se  portait  pas  très  bien,  qu'elle  avait  toujours  des  inquiétudes, 
qu'il  était  bien  difficile  de  calmer.  »  —  «  Ah  !  s'écriait-elle 
ironiquement,  que  M.  l,e  Duc  d'Orléans  juge  de  mes  peines  par 
mes  plaisirs!  »  Ses  plaisirs,  elle  en  avait  peu.  Elle  consentait 
encore  à  jouer  aux  cartes,  mais  avec  un  air  de  martyre.  Elle 
avait  perdu  sa  hautaine  insolence.  Elle  pleurait,  priait,  sup- 
pliait. 0  verrous  de  toutes  les  geôles  anciennes  et  modernes, 
quelle  puissance  vous  avez  sur  le  cœur  humain  !  Elle  élevait  un 
ânon  dans  le  préau  de  la  citadelle.  Elle  voulait  l'emmener  à 
Sceaux,  comme  souvenir  d'un  lugubre  séjour.  L'animal  donna 
lieu  à  ce  distique  de  Voltaire,  adressé  plus  tard  à  la  Ducheâse 
en  mémoire  de  s'a  réclusion  : 

Dans  ces  murs  malheureux,  votre  voix  enchantée 
Ne  put  jamais  charmer  qu'un  âne  et  les  échos. 

Il  lui  fallait  des  secours  religieux:  elle  fut  bien  mal  servie 
dans  la  circonstance.  Un  singulier  aumônier,  l'abbé  Desplannes, 
désigné  pour  l'assister  dans  sa  prison,  avait  reçu  des  instruc  • 
lions  secrètes  pour  servir  d'espion  contre  elle,  et  semble  s'être 
acquitté  de  ce  vilain  rôle  avec  trop  de  zèle.  Ne  se  chargeait-il 
pas  de  lui  faire  passer  de  fausses  nouvelles,  comme  celle  par 
exemple  de  la  prise  de  Fontarabie,  pour  attester  à  ses  yeux  le 
succès  de  nos  armes  et  la  dégoûter  des  Espagnols.  De  plus  en 
plus  unie  à  l'Angleterre,  la  France  venait  de  leur  déclarer  la 
guerre,  tandis  qu'Alberoni  bravait  la  quadruple  alliance,  et  son- 
geait maintenant  à  détrôner,  non  plus  le  Régent,  mais  George  |*'^ 

A  Chalon,  les  bruits  du  dehors  parviennent  souvent  à  la 
recluse  par  des  correspondances  secrètes.  Ils  ne  font  que  renou- 
veler son  tourment.  «  Les  nouvelles  dont  les  prisonniers  sont 
si  affamés,  leur  servent  de  poison,  observe  finement  M*"*  de 
Staal.  Leur  état  le  plus  doux  est  celui  où  rien  ne  transpire  jus- 
qu'à eux.  »  «  M"*  du  Maine  est  tombée  dans  une  sorte  de  déses- 
poir, »  écrit  le  commandant  Desangles.  «  Elle  pleure  amère- 
ment. Elle  fait  des  sermens  de  son  innocence  dans  les  termes  les 


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622  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

plus  forts  et  les  plus  sacrés.  Elle  dit  qu'elle  voit  bien  qu'il  . 
mourir  ici...  mais  qu'avant  de  mourir,  elle  chargera  son  con 
seur  dç  dire  à  toute  la  France  qu'elle  meurt  innocente  de  ti 
ce  dont  on  l'a  accusée,  qu'elle  en  jurerait  même  sur  l'hostie,  elc 

Au  cours  de  l'été  de  1719,, l'abbé  Desplannes  fait  passer  au 
ministre  Le  Blanc,  par  le  contrôleur  général,  une  lettre  secri 
dans  laquelle  il  lui  annonce  les  révélations  les  plus  sensatic 
nelles,  contre  une  dame  de  la  Cour,  la  marquise  de  Charost,  qui 
cherche  à  s'approcher  de  Chalon  pour  être  utile  à  la  recluse.  D 
avoue  qu'il  est  depuis  longtemps  serviteur  de  cette  dame,  et 
qti'il  s'est  souvent  reproché  de  la  soupçonner,  a  Mais,  ajoute-t-il, 
plus  ami  de  la  vérité  que  Caton,  c'est-à-dire  plus  dévoué  à  Son 
AUesse  Royale  qu'à  personne,  je  n'hésite  pas  à  vous  décou- 
vr^  ce  que  je  viens  d'apprendre,  convaincu  de  votre  prudence, 
osant  me  flatter  de  Thoimeur  de  votre  protection...  persuadé 
que  si  la  dame  dont  il  s'agit  cherche  à  rendre  service  à  la  prin- 
cesse, ce  ne  sera  pas  apparemment  contre  les  intérêts  de  ^» 
Majesté.  » 

11  est  certain  que  M"*  de  Charost  tâchait  d'attirer  l'abbé  D( 
plannes  dans  sa  magnifique  terre  de  Laborde,  à  sept  ou  h 
lieues  de  Chalon,  et  qu'elle  avait  pour  cela  ses  raisons.  C'est 
là   que  le  président  Bouhier  de  Chevigny  écrivait  au  maj 
Desangles,  au  nom  de  M**  de  Charost,  pour  faire  savoir  à 
duchesse  du  Maine  qu'une  amie  secrète  demeurait  à  sa  porti 
très  disposée  à  lui  rendre  tous  les  services  possibles,  bien  qa' 
regrettant  a  que  les  gardes  fussent  si  impénétrables.  »  Ce  m 
sous-en tendait  une  seconde  idée  de  projet  d'évasion.  La  lett 
du  président  Bouhier  fut  «^portée  à  la  citadelle  de  Chalon  p 
un  tapissier,  et  l'aumônier,  qui  avait  surpris  «  ce  commer 
clandestin,  »  se  vanta  d'y  avoir  fait  mettre  ordre.  Les  chos 
n'allèrent  pas  plus  loin,  et  l'abattement  de  la  Duchesse  ne 
qu'augmenter.  Il  ne  laissait  pas  d'inspirer  des  inquiétudes  po 
sa  vie.  M"'  la  Princesse  Aint  la  visiter  à  Chalon,  et,  à  for 
de  réclamations,  obtint  que  la  réclusion  de  sa  fille  fût  abrég 
pour  raison  de  santé.  La  mansuétude  du  Régent  commua  a 
prison  en  exil  et  l'envoya,  au  bout  de  trois  mois,  dans  une  cam- 
pagne bourguignonne,  où  elle  put  déjà  jouir  d'une  démi-libeirté, 
communiquer  avec  le  dehors,  se  promener  à  l'extérieur,  rece- 
voir même  des  visites.  Ayant  le  choix  entre  deux  châteaux, 
elle  opta  pour  Savigny-lès-Beaune,  vieille  demeure  seignea- 


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iP'^^T 


UNE   PRINCESSE  GONSPIR^TiaCE   SOUS  LA   RÉGENCE.  623 

riale  flanquée  de  quatre  grosses  tours,  bâtie  au  xiv®  siècle, 
démantelée  au  xv®,  luxueusement  aménagée  et  remplie  d'objets 
d'art.  Le  marquis  de  Migieu,  président  au  Parlement  de  Bourr 
gogne,  en  était  alors  possesseur.  De  bon  ou  de  mauvais  gré,  il 
s'en  retira  pour  mettre  sa  demeure  à  Tentière  disposition  de 
l'exilée.  Elle  passa  environ  six  mois  à  Savigny.  Elle  y  put  augt 
menter  encore  son  personnel  domestique  et  y  avoir  ce  qu'elle 
appelait  fièrement  «  le  particulier  d'une  princesse.  »  Son  nom 
est  resté  très  populaire  dans  le  pays.  Les  vignerons,  en  montrant 
de  loin  la  tour  Sud  du  château,  ne  manquent  pas  de  dire  à 
l'étranger:  «  Voilà  la  chambre  de  la  Duchesse  I  »  On  y  a  conservé 
son  portrait  et  son  clavecin. 

Ce  coin  de  Bourgogne  est  réputé  non  seulement  pour  ses 
vins,  mais  aussi  pour  la  vue  d'un  site  charmant,  le  vallon  de  la 
Fontaine-Froide  à  la  sortie  du  village  de  Savigny  ;  un  chemin 
courant  sous  une  voûte  de  verdure  mène  à  cette  source  renom- 
mée. A  l'ombre  d'un  tilleul  trois  fois  séculaire,  elle  sort  de  la 
montagne  et  tombe  dans  un  bassin,  d'où  elle  s'épand  en  cas-* 
cades  cristallines.  La  Duchesse  aimait,  dit-on,  à  diriger  &a  pro- 
menade quotidienne  vers  ce  paysage  solitaire.  Là,  ses  idées  poé-' 
tiques  la  reprenaient,  et  elle  exprimait  souvent  le  regret  de 
n'avoir  pas,  pour  les  nymphes  de  Sceaux,  dans  le  séjour  de  son 
ancienne  splendeur,  cette  eau  pure  et  murmurante.  «  Que  ne 
t'ai-je  à  Sceaux  ?  »  s'écriait-elle.  Ces  paroles  sont  aujourd'hui 
gravées  sur  la  pierre  non  loin  de  la  Fontaine-Froide. 

L'exil,  c'est  toujours  l'ennui,  si  ce  n'est  plus  la  souffrance. 
Dans  l'automne  de  1719,  la  tenace  solliciteuse  demande  encore 
à  être  rapprochée  de  la  capitale.  On  l'y  achemine  par  une 
nouvelle  résidence.  La  voilà  une  troisiènie  fois  transférée,  en- 
fermée au  château  de  Chamlay,  près  de  Joigny,  autre  vaste 
demeure  entourée  de  jardins  dessinés  par  Lenôtre.Le  séjour  était 
enchanteur,  mais  rien  ne  pouvait  consoler  M°*  du  Maine  de  l'iso- 
lement. M"*'  la  Princesse  eut  la  permission  d'aller  visiter  de 
nouveau  sa  fille.  Son  premier  soin,  en  arrivant  à  Chamlay,  fut 
de  la  presser  de  tout  avouer.  La  Duchesse  protesta  longtemps 
«  qu'il  n'y  avait  rien  eu,  dans  tout  ce  qu'elle  avait  fait,  ni  contre 
le  Boi,  ni  contre  l'État,  rien  même  qui  pût  essentiellement  pré- 
judicier  au  Bégent.  »  La  mère  représentait  surtout  la  nécessité 
de  tirer  de  prison  le  duc  du  Maine,  qui,  à  DouUens,  avait  été 
dangereusement  malade  ;  mais  sa  fille  se  retranchait  derrière  lés 


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^;ti^. 


624  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

inconvéniens  d'une  telle  démarche,  «  voulant  savoir  avant  tan; 
si  les  personnes  engagées  avec  elle  s'étaient  dénoncées  elies- 
mèmes.  » 

Le  ministre  Le  Blanc  chargea  La  Billarderie  de  laisser 
entendre  à  Texilée  de  Chamlay  qu'elle  'obtiendrait  son  entière 
liberté  et  celle  de  ses  adhérens,  par  une  déclaration  de  leur 
part  ou  par  la  sienne  propre,  «  si  elle  voulait  donner,  par  écrit, 
un  détail  exact  et  sincère,  qui  ne  serait  vu  que  de  lui-même.  » 

VI 

Comme  pour  l'inciter  à  céder  à  cette  pression  insidieuse,  on 
avisait  M""*  du  Maine  que  Laval  et  Malézieux  avaient  parlé.  Elle 
surmonta  alors  ses  dernières  répugnances  à  s'expliquer.  Â  peine 
entrée  dans  cette  voie,  pour  affirmer  sa  sincérité,  elle  donna 
tout  te  détail  de  ses  machinations  plus  audacieuses  que  réfléchies. 
De  Paris,  en  langage  chiffré.  M"*  la  Princesse  guidait  les  aveux 
de  sa  fille,  d'après  les  révélations  antérieures  de  ses  complices.  A 
certaines  phrases  convenues,  dans  la  correspondance,  était  atta- 
ché un  sens  secret.  L'une  de  ces  phrases  voulait  dire  par 
exemple  :  <(  Laval  ou  Malézieux  a  avoué.  »  Une  autre  :  «  Il  n'a 
rien  dit...,  »  etc.  De  tout  cela,  M°*  du  Maine  fit  sortir  une  décla- 
ration en  règle.  Elle  y  parlait  de  son  honneur,  «  infiniment  plus 
précieux  que  ses  intérêts;  »  mais,  en  môme  temps,  craignant  de 
plus  graves  suites  pour  son  affaire,  elle  livrait  détails  et  circon- 
stances. Elle  mettait  dans  ses  rares  aveux  moins  d'artifice  que 
de  faiblesse.  Elle  avouait  de  son  propre  mouvement  qu'un  parti 
s'était  formé  pour  elle  en  Bretagne,  au  risque  d'envoyer  à  l'écha- 
fand  les  partisans  qui  auraient  eu  son  secret. 

Cette  fois,  elle  ne  fait  plus  difficulté  de  déclarer  que  le  projet 
d'Espagne  est  véritable.  Elle  nomme  ses  complices,  en  com- 
mençant par  s'accuser  elle-même,  et  en  laissant  percer  l'incohé- 
rence de  certaines  lignes  du  plan  de  conspiration.  Elle  dit  la 
vérité,  en  femme  impatiente  de  recouvrer  sa  liberté,  et  qui,  tout 
occupée  de  son  propre  sort,  s'inquiète  moins  du  reste.  Tous  ceux 
qui  ont  tenu  les  fils  de  sa  trame  passent  dans  sa  Déclaration,  et 
cette  trame  va  se  dévider  sous  les  yeux  investigateurs  de  Dubois 
et  de  ses  policiers. 

La  moindre  pudeur  exige  cependant  que  la  Duchesse  s'occnpe 
du  sort  de  ses  complices  et  que  le  duc  dti  Maine  soit  disculpé. 


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mi^^Wh^ 


UNE  PRENGESSB   CONSPIRATRTCE   SOUS    LA    RÉGENCE.  625 

Elle  écrit  au  Régent  :  «  Trouvez  bonj  Monsieur,  que  je  vous 
témoigne  encore  que  je  ne  suis  pas  moins  sensible  à  ce  qui  a 
rapport  aux  personnes  que  je  vous  ai  nommées,  qu'à  ce  qui  me 
concerne  personnellement.  Vous  savez,  Monsieur,  que  je  me  suis 
livrée  à  vous,  avec  une  confiance  sans  réserve...  Ayez  donc  la 
bonté,  Monsieur,  de  re^dre  la  liberté  à  ceux  pour  laquelle  je 
l'ai  demandée.  »  Quant  au  duc  du  Maine,  elle  ajoute  :  «  Lors- 
qu'il entrait  dans  ma  chambre,  dans  le  temps  que  je  parlais  avec 
ces  messieurs  de  ces  sortes  (Ta/faires,  nous  changions  de  dis- 
cours. »  Elle  se  fût  bien  gardée  de  lui  dire  un  mot  de  nature  à 
effrayer  un  homme  si  timide  :  c'eût  été  s'exposer  à  voir  le 
projet  «  s'écrouler  en  un  instant.  »  Dans  son  affolement/ il  au- 
rait pu  «  tout  révéler  au  Régent.  »  Le  plus  grand  embarras  de 
la  cause  avait  été  de  se  cacher  de  ce  mari  pusillanime.  «  Ce 
fut,  dit  Saint-Simon,  à  cette  mômerie  que  s'aiguisa  tout  l'esprit 
de  la  Duchesse,  comme  celui  du  duc  du  Maine,  quand  il  apprit 
ces  aveux,  à  jurer  de  son  ignorance,  de  son  aveuglement,  de  son 
imbécillité.  Pure  comédie  du  ménage!  »  L'auteur  impitoyable 
des  Mémoires  porte  le  fer  rouge  dans  la  plaie  et  la  fait  fumer. 

Le  plaisant  de  la  Déclaration  de  la  Reine  des  abeilles^  c'est 
sa  préoccupation  littéraire.  «  L'amour-propre  est  le  mobile  de 
tout,  »  dit  La  Rochefoucauld.  Chez  M"**  du  Maine,  il  confinait  à 
la  vanité.  Même'  dans  ces  graves  circonstances,'  où  elle  tenait 
entre  ses  mains  la  liberté  de  ses  adhérens,  elle  se  montrait 
préoccupée  du  style  procédurier  et  souvent  incorrect  du  comité 
des  seigneurs  de  Sceaux.  «  Âh  !  fi  !  ceci  n'est  pas  de  moi  !  »  Elle 
avait  bien  soin  de  le  préciser,  en  soulignant  les  solécismes  de 
son  bureau  de  conspirateurs. 

Pleurez  maintenant,  nymphes  de  Sceaux  !  Adieu,  chimères  de 
gloire!  Trêve  aux  Grandes  Nuits,  aux  rêves  du  trône!  L'heure 
de  l'expiation  a  depuis  longtemps  sonné  pour  l'ambition  des 
princes  légitimés.  La  Duchesse  a  complètement  désarmé;  on 
peut  même  dire  qu'elle  a  abdiqué.  «  Mon  repentir  est  fort  sin- 
cère, écrit-elle  au  Régent,  dans  un  second  message  suppliant;  j'ai 
fait  une  pénitence  très  rude  et  très  longue,  et  je  puis  vous  assurer 
que  le  ferme  propos  de  me  corriger  l'emporte,  s'il  est  possible, 
sur  tout  le  reste.  Je  crois.  Monsieur,  que  vous  n'aurez  pas  de 
peine  à  vous  le  persuader,  et  que  vous  comprendrez  combien 
m'a  coûté  l'aveu  que  je  viens  de  vous  faire.  » 

Le  Régent  lui  promettait  une  grâce  prochaine.  Elle  reçut  en 

TOKB  XLVIf.  —  1908.  40 


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626  REVUE   I>ES    DEUX    MONDES. 

effet,  en  décembre,  une  lettre  de  cachet  qui  la  délivrait,  et  la 
renvoyait  à  Sceaux,  en  la  consignant  dans  son  propre  palais. 
La  Billarderie  lui  annonça  sa  grâce;  c'était  tout  pour  elle.  Elle 
laissa  éclater  une  joie  d'enfant.  Quand  ses  équipages  vinrent  la 
chercher  à  Chamlay,  sous  la  conduite  de  M.  de  Sailly,  son 
écuyer,  elle  ne  se  doutait  pas  qu'on  lui  dissimulait  l'objet  d'un 
gros  déboire,  de  peur  que,  par  dépit,  elle  ne  s'obstinàt  à  de- 
meurer en  exil.  C'était  qu'elle  ne  retrouverait,  à  Sceaux,  ni  mari, 
ni  enfans,  lorsqu'elle  y  rentrerait. 

Gracié  en  môme  temps  que  sa  femme,  le  duc  du  Maine 
sortit  de  prison  très  énervé  en  janvier  1720,  et  demanda  à  se 
rendre,  non  dans  le  domaine  où  il  serait  sûr  de  rejoindre  la 
Duchesse,  mais  dans  son  domaine  particulier,  à  Clagny ,  «  le  palais 
d'Armide,  »  comme  l'avait  appelé  M"**  de  Sévigné,  ce  grand 
ch&teau  qui  lui  venait  dé  M"*  de  Montespan.  Là,  il  espérait 
échapper  au  joug  de  sa  terrible  épouse.  Là  aussi,  il  fit  sa  paix 
avec  le  Régent,  et  fut  rétabli  dans  la  plupart  de  ses  charges. 
Rentrée  à  Sceaux,  de  son  côté,  la  Duchesse  n'y  trouva  qu'un 
foyer  désert,  et  y  apprit  en  outre  que  le  Régent  avait  eu  le 
mauvais  procédé  de  lire  en  plein  Conseil  l'écrit  très  humble 
qu'elle  s'était  laissé  arracher,  sous  promesse  de  secret.  Elle  ne 
pouvait  supporter  la  pensée  que  ses  ennemis  avaient  dû  entendre 
l'énoncé  de  ses  excuses.  Ce  fut  la  petite  vengeance  du  Régent 
contre  ses  parens  de  Sceaux. 

Mais  elle  oublia  tout  pour  reconquérir  son  époux.  Elle  le 
voulait  comme  on  désire  une  proie.  «  Je  m'étais  flattée,  écrivit- 
elle  à  Philippe  d'Orléans,  que  la  grâce  que  vous  me  feriez,  serait 
pleine  et  entière...  et  que  je  serais  à  Sceaux  comme  j'y  étais 
après  le  lit  de  justice.  »  Le  Régent  refusa  d'abord  de  se  mêler  de 
ce  dissentiment  conjugal.  Elle  insista,  obtint  une  autre  audience. 
«  Promettez-moi  du  moins  de  ne  pas  vous  opposer  à  ma  réu- 
nion avec  M.  du  Maine!  »  —  «  La  chose,  Madame,  répondit 
Philippe  en  goguenardant,  dépend  de  vous,  plutôt  que  de  moi. 
J'ai  appris  de  Sganarelle  qu'entre  l'arbre  et  l'écorce  il  ne  faut  pas 
mettre  le  doigt.  »  Cependant,  le  23  mars  suivant.  M"*  du  Maine 
obtint  licence  de  reparaître  à  Paris  et  de  recevoir  son  mari,  ce 
qui  la  mit  au  comble  de  la  joie.  Elle  demanda  elle-même  à  aller 
saluer  et  remercier  le  Régent  au  Palais-Royal.  L'entrevue  fut 
assez  froide;  mais,  en  quittant  Philippe  d'Orléans,  si  l'on  en 
croit  le  récit  de  la  princesse  de  Bavière,  la  Duchesse  se  leva  de 


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UNE  PRINCESSE   CONSPIRATRICE   SOUS    LA    RÉGENCE.  627 

son  canapé  pour  lui  sauter  au  cou  et  le  baiser  malgré  lui  sur  les 
deux  joues. 

Quant  au  rapprochement  des  époux,  l'assentiment  du  chef 
de  rÉtat  ne  suffisait  pas;  il  fallait  le  consentement  du  mari. 
Or,  le  duc  du  Maine  s'obstinait  à  se  confiner  à  Clagny  où 
il  ne  voulait  pas  recevoir  celle  dont  il  songeait  au  contraire  à 
se  débarrasser.  Il  lui  proposait  une  séparation  amiable,  avec  la 
compensation  d'une  pension  pécuniaire.  M"*  du  Maine  refusa.  Le 
Duc  resta  quelque  temps  encore  à  Clagny  avec  ses  deux  fils 
qu'on  lui  avait  renvoyés.  La  réconciliation  conjugale  se  fit 
seulement  le  29  juillet  1720,  dans  une  entrevue  fort  cérémo- 
nieuse à  Vaugirard.  Gomme  tous  les  caractères  faibles,  le  prince 
finit  par  céder  devant  les  prières  de  sa  femme,  qui  ressemblaient 
presque  à  des  menaces.  Il  rentra  la  tête  basse  à  Sceaux  et  se 
tint  désormais  en  garde  contre  les  entreprises  de  la  Duchesse,  ne 
s'occupant  plus  que  de  ses  travaux  littéraires  ou  de  l'adminis- 
tration de  ses  domaii^es.  Le  malheur  rend  philosophe.  Il  com- 
posa, à  l'instar  de  La  Rochefoucauld,  des  Maximes  dont  le  manu- 
scrit est  encore  à  la  Bibliothèque  nationale.  La  Duchesse  célébra 
le  retour  de  son  mari,  dans  une  pièce  de  vers  :  habile  façon  de 
reprendre  ses  anciennes  habitudes  littéraires,  tout  en  effaçant 
la  trace  d'un  passé  devenu  pour  elle  un  cauchemar. 

L'héroïne  de  la  conspiration  de  Cellamare  reconstitua  pénible- 
ment les  débris  de  son  ancienne  Cour.  Bien  que  plus  ou  moins 
victimes  de  sa  déconfiture  politique,  la  plupart  de  ses  anciens 
hôtes  ne  demandaient  qu'à  renouer  le  fil  de  leur  joyeuse  vie  de 
Sceaux.  Nicolas  de  Malézieux,  en  retrouvant  sa  ReinCy  reprit  sa 
plume  de  poète  et  lui  improvisa  le  quatrain  suivant  : 

Oui,  oui,  j'oublie  et  ma  captivité, 
Et  m^es  soucis,  mes  ans  et  ma  colique. 
Songer  convient  à  soûlas  et  gaieté, 
Quand  je  revois  votre  face  angélique. 

C'était  finir  par  une  scène  de  comédie.  Le  complot  n'avait 
été  qu'un  intermède  ennuyeux,  venant  interrompre  les  fêtes  de 
Sceaux.  Maintenant  la  vallée  de  la  Bièvre  était  rendue  à  sa  gaieté 
coutumière.  Incorrigible,  la  petite  Duchesse  n'avait  retiré  d'autre 
enseignement  de  sa  mésaventure,  qu'un  peu  plus  de  dégoût  pour 
les  côtés  sérieux  de  la  vie,  un  peu  plus  d'attrait  pour  le  plaisir  et 
les  amusemens. 


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W8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Elle  renoua  en  même  temps,  avec  ses  habitués,  ses  traditions 
de  bel  esprit,  de  protectrice  des  gens  de  lettres.  Une  certaine 
gène,  causée  par  ime  surveillance  occulte,  ne  cessa  toutefois  de 
régner  quelque  temps  encore  parmi  les  hôtes  de  son  palais,  de- 
venus aisément  des  suspects.  La  plus  légère  imprudence  pouvait 
être  de  nouveau  fatale  au  duc  el  à  la  duchesse  du  Maine.  A  une 
reprise  de  leurs  projets,  ils  pouvaient  jouer  leur  tête,  et  avec 
moins  de  chance  encore  de  réussir  que  la  première  fois.  Ils 
préférèrent  s'abstenir  désormais  de  toute  opposition  au  pouvoir, 
de  toute  manifestation  politique,  et,  en  cela  du  moins,  ils  furent 
sages. 

Malgré  la  police  de  Dubois,  il  s'en  fallut  bien  que  tous  les 
coupables  de  la  conspiration  fussent  punis.  «  Je  tiens  la  tête  et 
la  queue  du  monstre,  disait  le  Régent  en  plaisantant,  mais  je  ne 
tiens  pas  le  corps,  w  La  plupart  des  prisonniers  furent  du  reste 
relâchés  au  bout  de  quelques  mois.  Le  Régent  leur  avait  fait 
grâce,  en  faveur  de  leurs  aveux. 

La  découverte  du  complot  et  le  coup  frappé  sur  le  duc  et  la 
duchesse  du  Maine  achevèrent  d'éparpiller  ce  que  Saint-Simon 
appelle  dédai^eusement  «  la  prétendue  noblesse.  »  Beaucoup 
d'arrestations  eurent  lieu  dans  les  provinces.  De  toutes,  c'est  la 
Bretagne  qui  fut  la  plus  châtiée.  A  la  suite  de  la  conspiration  de 
Poncalec,  conséquence  de  celle  de  Cellamare,  un  certain  nombre 
de  gentilshommes  bretons,  que  le  comte  de  Laval  avait  intéressés 
au  triomphe  problématique  de  la  duchesse  du  Maine,  furent 
condamnés  à  mort,  le  26  mars  1720,  par  une  chambre  ardente 
installée  à  Nantes,  et  décapités  sur  la  place  du  Bouffay  de  cette 
ville  :  «  grande  leçon,  écrit  Marmon tel,  pour  les  hommes  privés 
qui  ont  la  faiblesse  et  la  folie  de  se  mêler  des  querelles  des 
grands  !  » 

Personne  n'éleva  la  voix  pour  prendre  le  parti  des  victimes 
que  le  caprice  ou  l'ambition  des  princes  avait  fait  immoler  en 
Bretagne.  C'est  que  cent  lieues  séparaient  Sceaux  de  Nantes,  et 
puis  l'égoïsme  était  devenu  si  général  !  Des  grands,  il  descendait 
jusque  dans  le  peuple.  L'idée  de  la  confraternité  humaine  était 
loin  de  s'être  emparée  des  esprits.  Ce  qui  les  passionnait  alors, 
c'étaient  le  système  de  Law  et  les  jouissances  matérielles.  Pen- 
dant Tau  tomme  de  1720,  on  publia  les  qualités  des  vins  de  la 
Cour.  Voyant  plaquée  sur  les  murs  de  la  capitale  cette  affiche 
engageante  :  «  Le  vin  du  duc  du  Maine  est  de  bonne  garde,  »  les 


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PPÎ^ff^*f^-t  .-;•■.'  ',       -  ■  -    -    --i  '  ■-  '   -   .T'-^t:    r^  fl^V.'H-';^  ■^■..r.v-  '....  .^  , 


TIRE  PRINCESSE   CONSPIRATRICE   SOUS   LA   RÉGE^XE.  629 

amateurs  ne  pouvaient-ils  chuchoter  entre  eux,  qu'à  côté  de  ce 
vin,  les  du  Maine  venaient  de  faire  couler  du  sang  ! 

L'opinion  jugea  très  sévèrement  la  désinvolture  avec  laquelle 
la  Duchesse  avait  dénoncé  ses  partisans.  Rendons-lui  cette  justice, 
qu'elle  pressa  M"*  la  Princesse  d'obtenir  du  Régent  lexécution 
de  ses  paroles,,  pour  la  mise  en  liberté  des  derniers  prisonniers 
de  la  Bastille  dont  quelques-uns,  comme  le  duc  de  Richelieu,  y 
étaient  restés  fort  peu  de  temps.  Le  Régent  avait  dit  cependant 
de  cet  élégant,  mais  dangereux  personnage  :  «  J'aurais  trouvé 
matière  à  lui  faire  couper  quatre  tètes,  s'il  les  avait  eues.  » 

Dans  les  premiers  mois  de  sa  rentrée  à  Sceaux,  M"'  du  Maine 
n'y  jouit  que  d'une  demi-liberté,  et  sa  situation  y  demeurait 
assez  pénible.  Elle  regrettait  surtout  l'absence  de  ses  fidèles 
serviteurs  et  amis,  M"*  de  Launay,  Malézieux,  encore  incarcérés, 
Polignac,  exilé  à  son  abbaye  d'Anchin.  La  Duchesse  avait  tou- 
jours tenu  ses  enfans  à  l'écart  de  sa  vie  de  fête,  et,  chose  triste 
à  dire,  leur  éloignetnent  semble  lui  avoir  été  moins  sensible  que 
celui  des  anciens  compagnons  de  ses  plaisirs. 

La  longue  incarcération  de  M^^"*  de  Launay  à  la  Bastille  nous 
a  révélé,  par  ses  mémoires,  la  faiblesse  du  cœur  de  cette  roma- 
nesque et  très  littéraire  jeune  femme.  La  future  M°*  de  Staal  y 
raconte  dans  un  style  inimitable  de  netteté,  de  simplicité  et  en 
même  temps  de  finesse  spirituelle,  les  amours  croisés  avec  ses 
compagnons  d'infortune,  les  chevaliers  du  Ménil  et  de  Maison- 
Rouge.  Ce  qui  rend  l'aimable  auteur  féminin  indissolublement 
lié  à  l'histoire  de  la  duchesse  du  Maine  et  de  la  conspiration  de 
Cellamare,  c'est  la  fermeté  de  caractère  dont  son  âme  fortement 
trempée  fit  preuve  à  la  Bastille.  Elle  opposa,  devant  ses  inquisi- 
teurs, une  résistance  obstinée  à  la  pression  qpue  le  ministre  Le 
Blanc  cherchait  à  exercer  sur  elle  pour  lui  arracher  des  aveux. 
Faisant  bon  marché  de  sa  propre  liberté,  uniquement  préoccupée 
du  sort  des  malheureux  dont  la  leur  était  aussi  menacée,  elle 
resta  constamment  bouche  close  ;  et  quand  Le  Blanc  ou  d'Argenson 
agitaient  sous  ses  yeux  la  perspective  de  la  prison  perpétuelle, 
elle  répondait  avec  une  charmante  ironie  :  «  Eh  bien  !  monsieur, 
la  Bastille  est  un  établissement  pour  une  fille  comme  moi,  qui 
n'a  pas  de  bien.  » 

Se  souvenant  un  peu  tard  du  si  complet  dévouement  de 
M"*  de  Launay,  la  duchesse  du  Maine  daigna  écrire  un  jour  à  la 
prisonnière  de  la  Bastille,  qui  y  était  enfermée  depuis  près  de 


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630  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dix-huit  mois,  la  louant  de  sa  fidélité,  l'assurant  d«s  «  marques 
d'amitié  »  qui  lui  seraient  prodi^ées  k  sa  sortie.  Vaines  pro- 
messes, qui  faisaient  dire  plus  tard  à  M"'  de  Laimay  devenue 
M"*  de  Staal  :  «  A  la  Bastille,  ma  vie  était  douce  et  tranquille, 
j'y  trouvais  même  plus  de  liberté  qu'à  la  Cour  de  Sceaux.  »  Lors- 
qu'elle franchit  de  nouveau  le  seuil  de  ce  palais  enchanté,  qne 
devait-elle  y  trouver?  L'ingratitude!  Il  faut  l'entendre  raconter 
sa  première  entrevue  avec  sa  maîtresse  :  «  Ah  !  voilà  M^  de 
Launay  :  Je  suis  bien  aise  de  vous  revoir!  Je  m'approchai;  la 
Duchesse  était  à  la  promenade.  Elle  m'embrassa,  poursuivit  son 
cheminot  ce  fut  tout...  On  me  fit  veiller  et  lire  comme  aupara- 
vant. »  Une  fenêtre  et  une  cheminée  dans  sa  chambre ,  telles 
furent  les  seules  récompenses  qu'obtint  la  pauvre  fille  pour  sa 
.longue  prison. Ce  n'est  que  plus  tard  que  M*'  du  Maine  l'éleva, 
par  un  mariage  convenable,  de  la  situation  subalterne  de  simple 
femme  de  chambre^  à  la  dignité  de  dame  d'honneur  que  son 
éducation  et  ses  qualités  lui  méritaient  à  tous  égards. 

Les  lettres  de  M"*  de  Staal  ne  sont  pas  moins  spirituelles 
que  ses  mémoires.  Si  elles  dénotent  parfois  une  certaine  amer- 
tume, c'est  (jue  le  sort  d'une  personne  qui  se  sent  au-dessus 
de  sa  condition  est  toujours  pénible.  La  Duchesse,  en  lui  faisant 
épouser  un  officier  de  fortune  de  son  choix,  n'avait-elle  pas 
aussi  envisagé  la  possibilité  quelque  peu  égoïste  de  garder 
auprès  d'elle  une  personne  dont  elle  avait  depuis  si  longtemps 
l'habitude  :  elle  qui  disait  sans  vergogne  :  «  J'ai  le  malheur  de 
ne  pouvoir  me  passer  des  choses  dont  je  n'ai  que  faire  !  »  S'il  y 
a  eu  réellement  ce  calcul  intéressé,  il  lui  aurait  réussi,  car 
M""*  de  Staal  devait  mourir  à  Sceaux,  trois  ans  avant  sa  maî- 
tresse, toujours  rivée  à  sa  chaîne  et  ayant  depuis  longtemps 
renoncé  au  bonheur. 

La  Bruyère  semble  avoir  prédit  la  bonne  fortune  de  la  du- 
chesse du  Maine,  la  maîtresse  de  cette  fine  et  intelligente  sui- 
vante, lorsqu'il  envie  la  chance  réservée  aux  grands  de  sentir 
«  à  leur  service  des  gens  qui  les  égalent  par  le  cœur  et  par 
l'ef^prit,  qui  les  passent  même  quelquefois.  » 

VII 

Bien  piteasement  avait  avorté  la  nouvelle  Fronde  de  1718. 
Elle  n'avait  pas  eu    les  mêmes  ressorts  que  la  précédente.  Au 


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ITNK 'PRINCESSE   CONSPIRATRICE   SOUS   LA    RÉGENCE.  631 

temps  de  Fancienne  Fronde,  Tintrigue  tenait  à  des  moeurs  plus 
fortes.  Les  femmes  elles-mêmes  mêlaient  la  guerre  civile  à 
Tamour.  Si  elles  étaient  les  premiers  instrumens  de  Tintrigue, 
Tamour  prenait  chez  elles  une  sorte  d'éclat  imposant,  et  s'enno- 
blissait, en  se  mêlant  aux  gran,ds  intérêts  de  Tambition.  Elles 
avaient  pour  amans,  non  seulement  des  penseurs,  mais  des  sol- 
dats comme  La  Rochefoucauld,  qui  s'était  battu  au  faubourg 
Saint-Antoine  et  pouvait  écrire,  en  parlant  de  sa  maîtresse  la 
duchesse  de  Longueville  : 

Pour  mériter  son-cœur,  pour  plaire  à  ses  beaux  yeux, 
J'ai  fait  Ja  guerre  aux  rois...  je  l'aurais  faite  aux  dieux. 

La  mesquine  galanterie  du  xvni®  siècle  dégradait  l'ambition 
et  les  ambitieux.  L'amour  du  cardinal  de  Polignac  et  de  Nicolas 
de  Malézieux  pour  la  duchesse  du  Maine,  s'il  a  existé  réellement, 
n'avait  rien  de  très  relevé.  Il  s'affirmait  en  petits  vers  et  non  en 
estocades.  Ces  deux  personnages  n'ont  défendu  sa  cause  qu'à 
coups  de  plume  et  ne  se  sont  jamais  battus  pour  la  fière  et  spi- 
rituelle princesse  :  ils  ont  risqué  seulement  pour  elle  quelques 
mois  de  prison  ou  l'exil.  Et  encore  le  galant  et  bel  auteur  de 
V Anti-Lucrèce  ne  pouvait-il  pardonner  à  sa  «  reine  »  un  an  de 
pénitence  à  l'abbaye  d'Anchin,  où  Dubois  l'avait  envoyé,  dans 
le  Nord.  La  conspiration  de  Cellamare  eut  pour  principaux 
leviers  la  vanité  et  la  fortune.  Si  l'on  ne  peut  nier  que  ce  plan 
ait  été  hardiment  conçu,  et  que,  de  la  part  d'une  femme,  il  ait 
révélé  une  force  de  volonté,  une  fertilité  de  ressources  remar- 
quables, il  faut  avouer  aussi  qu'il  fit  plus  d'honneur  à  l'imagina- 
tion qu'au  jugement  de  la  conspiratrice. 

A  comparer  l'utilisation  de  ses  moyens  d'action  et  les  résul- 
tats obtenus,  on  peut  supposer  que,  mieux  conduite,  cette  aven- 
ture eût  apporté  bien  du  trouble  dans  l'État  et  mis  le  Régent 
dans  de  terribles  extrémités.  Tous  les  documens  soi-disant 
secrets,  tombés  entre  les  mains  du  gouvernement,  prouvèrent 
l'inexpérience  des  conjurés  :  «  Que  dites-vous  du  choix  que 
l'ambassadeur  d'Espagne  avait  fait  de  ses  auxiliaires?  écrivait 
Gaumartin  à  la  marquise  de  Balleroy.  Je  n  en  ai  jamais  vu  de  si 
ridicules  (1).  »  La  duchesse  du  Maine  était  ime  femme  d'infini- 
ment d'esprit  ;  mais  elle  eût  dû  rester  dans  sa  sphère,  la  répu- 

(1)  Correspondance  de  la  marquise  de  Balleroy,  par  Ed.  de  Barthélémy  (1883) 
t.  I,  p.  894. 


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632  REVUE  DtS  DEUX  MONDES. 

blique  des  lettres.  Pour  avoir  méconnu  Tadage  éternellement 
vrai  de  La  Fontaine  : 

Ne  forçons  point  noire  talent  : 
Nous  ne  ferions  rien  avec  grâce, 

elle  abaissa  plutôt  qu'elle  ne  rehaussa  sa  maison,  après  avoir 
tant  ambitionné  ce  relèvement  du  rang.  Son  prestige  de  prin- 
cesse y  perdit  par  Thumiliation  de  la  défaite,  et  combien  elle  eut 
à  faire  ensuite,  pour  reprendre  son  ancien  règne  de  reine  de 
Sceaux  !  Il  est.  indéniable  que  sa  demeure  fut  Tofficine  de  toutes 
les  correspondances,  de  tous  les  mémoires  relatifs  à  la  conspira- 
tion. Il  est  démontré,  par  la  saisie  des  pièces  et  par  les  aveux  des 
conjurés,  que  l'original  de  la  fameuse  lettre  du  roi  d'Espagne  à 
Louis  XV  (1)  fut  écrite  sur  le  bureau  môme  de  la  Duchesse. 
Une  note  de  Dubois,  conservée  aux  archives  des  Affaires  étran- 
gères, s'en  explique  nettement.  On  y  lit  ces  mots  caractéris- 
tiques :  «  Il  y  a  plusieurs  ratures  et  différentes  corrections  de  la 
main  d'une  personne  beaucoup  plus  élevée  par  sa  naissance  et 
par  sa  dignité.  En  sorte  que  la  lettre  du  roi  d'Espagne  n'est 
effectivement  et  mot  pour  mot  que  la  copie  de  celle  qui  avoit 
esté  composée  à  Paris  :  d'où  l'on  peut  présumer  avec  vraisem- 
blance que  ce  n'est  pas  l'ouVrage  de  la  main  de  ce  prince,  et 
non  point  l'expression  et  les  sentimens  de  son  cœur...  U  en  est 
de  même  de  toutes  les  autres  pièces,  lettres,  mémoires  et  projets, 
qui  ont  esté  saisis  en  différons  lieux,  et  qu'on  devoit  distribuer 
dans  le  royaume  pour  exciter  une  sédition  générale.  La  plupart 
des  originaux  en  ont  esté  composés  à  Paris  ;  les  copies  sont 
venues  d'Espagne...  La  conjuration  étant  découverte,  les  moyens 
qu'on  vouloit  employer  pour  la  faire  réussir  ne  peuvent  plus 
imposer  à  personne...  On  n'aperçoit  désormais  que  l'horreur 
d'un  projet  infâme  et  les  effets  sanglans  de  la  guerre  ci\nle, 
qu'on  vouloit  ajouter  aux  dangers  que  la  France  a  courus  et  aux 
maux  qu'elle  vient  de  souffrir  pour  l'intérêt  de  l'Espagne.  » 
Ce  n'était  pas  le  bien  de  la  chose  publique  qui  avait  servi 

(1)  «  Lettre  autographe  de  Philippe  V  à  Louis  XV,  l'Escurial,  16  mars  1718. 
m  ...  On  veut  que  V.  M.  s'unisse  à  mon  plus  mortel  ennemi  (l'Empereur)  et  me 
fasse  la  guerre,  si  je  ne  consens  à  livrer  la  Sicile  à  l'archiduc.  ...  Je  ne  souscrirai 
jamais  à  ces  conditions  :  elles  me  sont  insupportables.  ...  Je  me  renferme  à  prier 
instamment  V.  M.  de  convoquer  incessamment  les  États  Généraux  du  royaume, 
pour  délibérer  sur  une  affaire  de  si  grande  conséquence.  (Arch.  Aff,  étrang.) 


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UNE  PRINCESSE   CONSPIRATRICE    SOUS    LA   RÉGENCE.  633 

de  premier  mobile  au  plan  de  conspiration.  La  nation  comptait 
encore  pour  si  peu  dans  les  combinaisons  des  hommes  d'Etat  ! 
Après  Richelieu  et  Mazarin,  après  Colbert,  de  Lyonne  etLouvois, 
qui  donc  avait ,  dans  le  gouvernement/ le  septiment  national? 
Le  Régent  peut-êti*e,  quand  son  sens  politique  n'était  pas  oblitéré 
par  les  plaisirs;  peut-être  aussi  Dubois,  quand  il  pouvait  sur- 
nager au-dessus  de  la  boue  où  s'enlizait  son  triste  personnage. 
Ce  n'étaient  certes  ni  M.  le  Duc  ni  le  duc  du  Maine.  Leur  dis- 
grâce, très  méritée  d'ailleurs,  justifia  bien  ce  poétique  pro- 
nostic adressé  par  le  duc  de  Nevers  au  fils  aîné  de  M"'  de  Mon- 
tespan,  au  moment  des  Grandes  Nuits  de  Sceaux,  des  fêtes 
retentissantes  de  la  Duchesse  : 

Tout  homme  audacieax  qui  prend  un  si  grand  vol, 

Quoique  son  bonheur  se  soutienne, 

Qu'il  songe  à  lui...  qu'il  se  souvienne 
Que  la  fête  de  Vaux  se  chôme  à  Pignerol  I 

C'est  comme  une  simple  citoyenne  que  M"*  du  Maine  a  été 
punie  de  sa  rébellion,  mise  au  secret,  traitée  en  prisonnière. 
Elle  a  connu  la  souffrance  humaine  qui  a  cessé  d'être  à  ses 
yeux  «  une  chose  vague  et  lointaine.  »  Telle  est  la  morale  de 
la  mésaventure  d'une  princesse  du  sang,  qui  se  crut  supérieure 
à  tous  les  autres  mortels.  Par  malheur,  les  esprits  frivoles,  sans 
portée  morale  ni  religieuse,  profitent  rarement  des  enseignemens 
de  la  mauvaise  fortune  :  ils  se  contentent  d'en  avoir  souffert. 

Général  de  Piépape« 


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LETTRES  ÉCRITES 


DU 


SUD  DE  L'INDE 


VII  (0 


LES   PAGODES    DU   SUD 

Trichinopoly,  l'tte  de  Sriringam.  —  Madara. 


Trichlnopoly,  octobre  1901 . 

...  Mon  dernier  entrelien  avec  Soupou  a  eu  je  ne  sais  quoi 
de  touchant.  Debout  sur  le  seuil  de  la  porte  extérieure  de  son 
hôtel,  entouré  de  ce  personnel  que  je  lui  rendis  fidèlement  à 
mon  retour  de  Genji,  le  petit  homme  bronzé  se  sentait  en  proie 
à  deux  désirs  contraires.  Il  eût  voulu  me  voir  emmener  tout  ce 
monde  vers  des  régions  lointaines  et  d'où  Ton  ne  revient  point, 
et  aussi  me  garder  comme  pensionnaire  perpétuel  et  me  pro- 
duire conmie  une  vivante  enseigne  de  son  établissement. 

C'était  aux  premières  heures  de  la  nuit.  Il  avait  plu  dans 
la  soirée,  et  cette  pauvre  pluie  d'octobre  avait  apaisé  l'ardeur 
brûlante  de  la  terre.  Au-dessus  de  nos  tètes,  les  arbustes 
humides  semblaient  pleurer.  On  eût  dit  que  le  ciel  implacable 
du  Coromandel  se  faisait  serein  dans  l'espoir  de  me  retenir  et 
que  le  murmure  lent  et  mou  de  la  mer  ne  m'appelait  que  pour 


(1)  Voyez  la  Revue  du  !•'  juillet. 


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LETTRES   ÉCRITES    pu   SUD   DE   t'iNDE.  635 

m'aitacher  davantage  à  cette  ville  morte  d'où  le  grand  politicien 
indigène  dictait  la  loi  aux  ministres  de  PariSi 

«  Non,  murmurait  la  brise  du  large,  tu  n'abandonneras  pas 
ce  Pondichéry  que  le  gouvernement  de  la  République,  s'il  était 
logique,  devrait  appeler  du  nom,  Sl  la  fois  plus  sonore  et  mo- 
derne, de  Chanoumougapaléom.  Arrête,  écoute  !  Oublies-tu  que 
dans  quelques  mois  les  urnes  électorales  recevront  dans  leurs 
flancs  plus  de  bulletins  de  .vote  que  toute  Tlnde  française  ne 
compta  jamais  d'habitans,  sans  omettre  les  femmes  et  les  petits 
enfans?  Peux-tu  d'un  cœur  léger  renoncera  ce  spectacle  émou-' 
vaut  qui  est  de  voir  un  bataillon  d'électeurs,  recrutés  sur  le  ter- 
ritoire anglais,  accabler  sous  les  coups  de  b&ton  les  citoyens 
assez  audacieux  pour  apporter  eux-mêmes  leurs  votes  à  la  mairie, 
où  l'on  n'en  a  que  faire,  puisque  le  scrutin  est  réservé,  de  tout 
temps,  aux  seuls  partisans  du  protégé,  de  celui-là  qui  règne  à 
Pondichéry?  Attends  les  élections  !» 

La  brise  parla  en  vain.  L'artificieuse  clémence  des  éléraeus 
se  heurtait  à  la  tenace  volonté  d'un  malade  qui  venait  de  passer, 
chez  son  ami  Soupou,  des  semaines,  étendu  sur  une  chaise 
longue,  éveâté  par  l'aile  vibrante  des  moustiques  et  n'ayant 
pour  consolation  que  de  lire  les  résultats  d'une  enquête  sur  les 
divinités  les  plus  familièrement  honorées  dans  les  villages.  La 
plupart  des  préposés  avaient  donné  ce  renseignement  :  «  Les 
gens  ne  veulent  pas  répondre,  soit  qu'ils  craignent  que  le  gou* 
verneibent  ferme  les  pagodes,  soit  qu'ils  redoutent  un  impôt.  Ou 
bien  encore,  à  la  colonne  où  j'avais  posé  la  question  :  «  Existe- 
t-il  un  culte  des  Déesses  Mères?  »  je  trouvais  cette  réponse  : 
«  Ici,  il  n'y  a  pas  de  divinités  de  la  mer.  »  Et  ainsi  du  reste.  Ou 
bien  enfin,  je  recevais  la  visite  de  quelque  Français  progres- 
siste, toujours  empressé  à  me  dire,  quand  je  me  plaignais  de  la 
difficulté  qu'on  trouve  à  se  procurer  de  bons  renseignemens  : 
«  Mais,  pourquoi  ne  demandez-vous  pas  à  M.  Chanoumouga  ?  Il 
vous  dira  tout  cela  !  »  L'extrême  faiblesse  où  je  me  trouvais 
m'obligeait  à  entendre  beaucoup  de  propos  de  cette  sorte,  car  je 
n'avais  plus  la  force  ue  m'en  irriter. 

L'expédition  de  Genji  ma  pris,  en  effet,  ce  qui  me  restait 
de  vigueur  physique  au  départ.  C'est  un  valétudinaire  qui  s'en 
retourne,  riche  de  souvenirs,  mais  ruiné  de  santé.  Les  soins 
bienveillans  du  docteur  Gouzien,  du  docteur  Lhomme  m'ont, 
assez  remonté  pour  que  je  puisse  m'embarquer  pour  l'Europe, 


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636  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

mon  voyage  en  Inde  a  pris  sa  fin.  A  Pondichéry,  je  ne  serai 
plus  bon  à  rien,  pas-méme  capable  de  travailler  à  la  bibliothèque. 
Sourd  à  la  voix  de  M.  Rodier,  du  capitaine  Fouquet,  de  ces 
amis  qui  m'ont  prodigué  leurs  soins  affectueux,  j'ai  fermé  mes 
caisses,  bouclé  mes  malles,  tout  expédié  en  avant.  Et,  muni 
d'une  simple  valise,  me  voilà  sur  la  route  du  Maduré.  La  voi- 
ture m'attend  qui  me  conduira  à  Guddalore  (lisez  Goudeloor), 
d'où  le  South  Indian  Railway  m'emportera,  à  minuit,  vers  Tri- 
chinopoly  où  succomba  la  fortune  de  Dupleix.  Demain  matin, 
je  visiterai  le  Roc  imprenable,  l'île  de  Sriringam,  le  temple  de 
Çiva,  et  celui  de  Vichnou  Péroumal  dont  l'image  fut  mira- 
culeusement retrouvée  à  Deli.  Puis  je  gagnerai  Madura,  pren- 
drai la  mer  à  Tuticorin,  arriverai  à  Colombo  où  je  monterai  sur 
le  paquebot  français,  en  route  pour  Marseille  ! 

Cheick  Iman  est  déjà  installé  auprès  du  cocher,  et  ses  caleçons 
rouges,  son  baudrier  écarlate,  son  turban  pourpré  s'éclairent  de 
lueurs  sanglantes  au  reflet  des  lanternes.  Deux  mendians  atten- 
dent une  dernière  aubaine.  Sous  la  clarté  de  la  lune,  le  Dupleix 
de  bronze  semble  s'avancer,  la  main  sur  son  épée  ;  les  hautes 
colonnes  sculptées  qui  Tentourent  se  dressent  et  projettent  leur 
ombre  gigantesque  sur  le  sable  clair  de  la  place  déserte. 

—  Adieu,  mon  vieux  Soupou  !  Serrons-nous  la  main,  Soupou 
Krichnassamy!  Je  vous  ai  bien  secoué,  vieux  Malabar,  et  vous 
et  tous  ces  braves  gens  qui  nous  servent,  mais  nous  nous  quit- 
tons à  regret.  Sans  doute,  Soupou,  ne  nous  reverrons-nous  plus 
en  ce  monde... 

—  On  ne  sait  jamais,  monsieur.  Pour  moi,  quelque  chose  me 
dit  que  vous  reviendrez  un  jour  à  Pondichéry. 

—  J'en  doute,  mon  cher  Soupou.  Mais  si  j'y  retourne  jamais, 
par  grand  hasard,  je  vous  jure,  ami  Soupou,  que  je  ne  descen- 
drai pas  ailleurs  que  chez  vous. 

Soupou  me  chargea  de  tous  ses  vœux,  les  étendit  sur  ma 
famille,  y  joignit  ceux  de  sa  femme,  créature  légendaire,  et  dont 
rien,  jusqu'ici,  ne  m'a  prouvé  qu'elle  vécût.  Et  la  voiture  roula 
par  les  rues  mortes,  puis  entre  les  porchers,  les  manguiers,  les 
figuiers  qui  se  succédaient  à  la  file,  des  deux  côtés  des  vastes 
avenues,  sous  la  brise  fraîche  et  humide,  dans  la  paix  de  la  nuit 
et  la  solitude  silencieuse  de  la  route  droite  et  sans  fin.  Le  salut  de 
police  men  agitant  des  lanternes  m'apprit  que  je  venais  de  passer 
sur  la  terre  anglaise  et  les  chevaux  recommencèrent  de  trotter. 


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LETTRES    ÉCRITES   DU    SUD    DE    l'iNDE.  G37 

Si  on  laisse  quelque  chose  de  soi  aux  lieux  que  l'on  quitte, 
j'aurai  beaucoup  laissé  dans  ce  pays  inhospitalier  et  doux.  Pour 
peu  d'aiïection  que  je  porte  aux  électeurs  de  Pondichéry,  je 
garde  mon  amour  entier  pour  l'Inde  et  ses  enfans.  Et,  tandis 
que  la  voiture  roule  sous  le  dôme  sombre  des  allées  frissonnantes 
d'où  s'élève,  à  courts  intervalles,  le  chant  discret  et  triste  des 
oiseaux  de  nuit  auquel  répond  l'appel  terrestre  et  flûte  du  cra- 
paud, je  songe  que  je  laisse,  sans  regrets,  à  la  terre  indienne^ce 
qu'il  y  eut  de  meilleur  en  moi.  Si  jamais,  condamné  à  l'exil,  je 
dois  finir  mes  jours  en  quelque  pays  lointain,  ce  sera  l'Inde  dra- 
vidienne  qui  gardera  mes  os.  Je  voudrais,  alors,  que  Ton  écrivît 
sur  la  pierre  qui  me  recouvrira  :  «  Passant,  va  dire  en  France, 
que  j'ai  demandé  à  l'Inde  de  me  prendre  et  de  me  garder.  » 
Elle  a  été  la  joie  de  mes  yeux,  le  trouble  et  la  paix  de  mon 
cœur,  Toiibli  de  mes  maux.  Elle  m'a  rendu  la  joie  de  vivre, 
mais  elle  m'a  enseigné  la  petite  valeur  du  moment.  Elle  a  doublé 
pour  moi  le  prix  énorme  de  la  croyance  dans  l'art,  m'a  fait 
chérir  davantage  la  force  qui  s'épanouit  dans  un  idéal  de  vio- 
lence et  de  beauté.  0  ma  bonne  Inde,  si  des  Barbares  encore 
plus  ingénus  que  pervers  ont  rêvé  et  rôyent  encore  de  te  réduire 
à  leur  mesure,  je  ne  crains  rien  pour  toi  de  leurs  entreprises! 
Tu  leur  échapperas  plus  aisément  que  ce  Protée  qui  changeait 
de  forme  et  coulait  hors  des  liens  dont  on  prétendait  le  charger. 
Qu'ils  essayent  de  te  dompter,  et  tu  appelleras  à  ton  aide  les 
armes  étincelantes  que  brandissent  les  cent  mille  mains  de  tes 
dieux.  Tes  déesses  te  couvriront  de  leurs  bras  plus  blancs  que 
le  lait  de  la  mer  où  les  génies  des  quatre  coins  du  ciel  brassent 
TAmourdon  de  l'immortalité.  Et  Rama  prendra  son  arc  sans 
craindre  de  voir  Yamen,  empruntant  les  espèces  d'un  karya,  en 
ronger  la  corde  tendue. 

Tant  que  ce  monde  vivra,  et  certains  de  tes  croyans  le 
tiennent  pour  éternel,  tu  garderas  ta  vie  morale  entière  et  la 
pureté  de  tes  races  préservées  des  alliances  qui  diminuent.  Les 
conquérans  passeront  et  tu  demeureras.  Après  Tamerlan,  et 
Aureng-Zeb,  que  sont  pour  toi  l'Anglo-Saxon  ou  le  Cosaque  !  Le 
pique-bœuf  ne  tue  pas  le  buffle  dont  il  picore  Téchine  et  le  soui- 
manga  ne  détruit  pas  l'arbre  en  butinant  le  miel  de  ses  fleurs. 
Tçt  vivras  fidèle  à  tes  anciens  dieux,  à  leurs  rites,  à  tes  cou- 
tumes domestiques,  à  tes  arts  naïfs  et  parfaits.  Les  chemins  de 
fer  te  pourront  sillonner... 


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638  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Et  la  voilure  s'arrêta.  La  gare  de  Cuddalore  était  devant 
moi.  Bientôt,  aUo.ngé  sur  la  couchette  du  compartiment  dont 
j'étais  le  seul  et  bien  heureux  occupant,  je  me  rendormis, 
rêvant  des  pagodes  et  des  enceintes  ruinées  de  Genji.  Aux  pre 
mières  heures  du  matin,  je  me  réveillai  à  Trîchinopoly.  Le  6en- 
galowde  la  gare  me  reçut.  Une  Aou5emairf  irlandaise  me  con- 
duisit dans  une  chambre  confortable  avec  abondance  de  brocs, 
de  serviettes,  et,  par  l'autre  porte,  un  bottier  hindou,  en  turban, 
se  présenta,  armé  d'une  bouteille  de  soda.  Je  reconnus  à  ces 
signes  que  j'étais  en  sûreté  sur  le  territoire  anglais.  A  Soupou 
succédait  la  civilisation.  Sur  la  place  plantée  d'arbres  sévèrement 
émondés  à  l'ordonnance,  deux  policemen  se  dressaient,  por- 
tant leur  court  bâton.  Oui,  j'étais  dans  l'Inde  anglaise. 

Cheick  Iman,  envoyé  à  la  découverte,  revint  bientôt  avec  un 
fiacre.  Cette  boite  carrée,  montée  sur  deux  roues,  attelée  d'un 
minuscule  cheval,  poussait,  à  chaque  mouvement,  une  plainte 
pareille  à  celle  d'Ârgo  à  la  voix  humaine  :  «  Bien  sûr,  me 
dis-je  une  fois  installé  et  plié  en  deux  dans  ce  véhicule  sans 
grâce;  bien  sûr,  les  ais  vont  se  disjoindre,  et  je  roulerai  dans  la 
poudre  du  chemin.  Ou  bien  mon  poids  prévaudra  sur  celui  du 
cheval  qui,  guindé  entre  les  brancards,  fendra  inutilement  l'air 
de  ses  quatre  pieds.  »  Mais  la  savante  voltige  que  pratiquait  le 
cocher,  pour  compenser  les  deux  masses  en  équilibre  instable, 
empêcha  cet  accident,  et  je  fus  déposé  sans  dommage  chez  le 
collecteur  du  district.  La  maison  n'en  avait  d'oriental  que  son 
architecture  fondamentale  :  les  vides  occupaient  quatre  fois  plus 
de  surface  que  les  pleins,  suivant  la  disposition  que  les  Euro- 
péens donnent  en  to\is  pays  chauds  à  leur  résidence. 

Dès  l'entrée,  l'Angleterre  se  manifestait  dans  le  mobilier 
aux  lignes  grêles  et  sèches,  aux  profils  anguleux,  dans  les  vases 
aux  courbes  molles,  dans  les  portemanteaux  compliqués,  les 
hottes  pleines  de  cent  outils  qui  servent  à  jouer  au  golf,  les 
raquettes  de  tennis  et  leurs  tendeurs  :  Tlnde  disparut  comme 
par  enchantement.  Le  domestique  qui  m'accueillit,  avec  son 
veston  anglais  dont  une  boutonnière  laissait  passer  la  chaîne 
d'une  montre,  avec  son  court  pagne  de  coton  troussé  sur  une 
culotte  de  toile  anglaise,  ne  gardait  de  l'Inde  que  le  visage  bronzé, 
et  aussi  les  jambes  et  les  pieds  nus.  Il  s'exprimait  en  anglais.  Il 
me  demanda  ma  carte,  puis  disparut.  Un  autre  boy  lui  succéda, 
qui  était  son  exacte  doublure.  Il  m'introduisit  dans  un  grand 


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LETTRES    ÉCRITES    DU    SUD    DE    l'iNDE.  639 

salon,  meublé  à  Teuropéenne.  Le  piano  à  queue  se  chargeait  de 
partitions,  des  ouvrages  de  dames  traînaient  sur  une  petite 
table  claire  et  vernie.  Sur  les  consoles,  le  long  des  murs  blancs, 
les  vues  d'Angleterre  alternaient  avec  des  séries  de  photogra- 
phies. Et  je  sentis  que  ces  portraits  sans  nombre  étaient  ceux 
des  membres  d'une  m<6me  famille  britannique, attentive,  résolue, 
décidée  à  marcher  droit  dans  la  vie  sans  marchander  l'effort, 
sans  s'inquiéter  des  distances.  Je  compris  que  ce  salon  de  Tri- 
chinopoly,  où  ne  s'égarait  aucun  objet  de  l'Inde,  était  la  conti- 
nuation logique,  dans  l'espace,  d'un  autre  salon  anglo-saxon  dont 
les  fenêtres  donnaient  sur  la  Tamise  ou  l'A  von. 

Le  collecteur  parut.  Malgré  l'heure  extraordinairement  mati- 
nale, il  était  habillé,  rasé,  coiffé.  Son  col,  ses  manchettes  bril- 
laient comme  autant  de  cylindres  en  porcelaine.  La  correction 
irréprochable  de  son  complet  gris  me  frappa.  Et  si  le  pantalon 
de  ce  gentleman  n'était  pas  relevé  à  hauteur  des  chevilles,  c'est 
que  sans  doute  le  télégraphe  avait  annoncé  qu'il  ne  pleuvait  pas 
à  Londres.  Toutes  ces  impressions,  je  me  les  reproche,  pour 
m'avoir  été  inspirées  par  une  mesquine  jalousie.  Le  haut  fonc- 
tionnaire me  reçut  avec  une  indifférence  assez  polie  pour  m'en 
faire  sentir  les  nuances.  Son  air  distrait  et  ennuyé  ajoutait  à  la 
tristesse  de  sa  mine  pâle.  Les  Anglais  bruns  étonnent,  tant  la 
coutume  nous  tient  de  voir  en  eux  des  hommes  blonds,  san- 
guins, rognes  et  souvent  d'une  jovialité  narquoise.  De  cette  der- 
nière espèce  j'en  connus  jadis  certains  dans  le  Sind,  dont  le  sou- 
venir me  restera  cher  à  jamais.  Ils  m'avaient  reçu  avec  une 
grâce  et  un  humour  que  je  n'ai  plus  retrouvés.  Tandis  que  celui-là 
semblait  me  dire,  encore  qu'il  ne  parlât  point:  «  Je  vous  écoute 
par  devoir.  Mais  dépêchez.  Vous  m'ennuyez,  car  il  n'y  a  rien  de 
commun  entre  nous.  » 

Sans  insister  sur  le  caractère  officiel  de  ma  mission,  sans 
rappeler  les  promesses  écrites  de  la  haute  administration  de  la 
Présidence,  je  demandai  au  morose  collecteur  de  me  fournir  un 
guide  assez  averti  pour  me  diriger,  avec  la  moindre  perte  de 
temps,  parmi  les  monumens  qu'il  me  fallait  visiter.  Il  me  promit 
ce  guide,  et  nous  nous  séparâmes,  ayant  échangé  une  douzaine 
de  mots,  à  satisfaction  réciproque.  Jamais  je  n'ai  été  plus  mal 
accueilli  en  terre  étrangère.  Au  prix  de  ce  collecteur,  le  gouver- 
neur général  de  Madras  avait  été,  à  Otakamund,  le  plus  em- 
pressé des  hôtes. 


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640  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Je  regagnai  le  bengalow,  et  mon  modeste  déjeuner  prenwt 
sa  fin,  quand  je  vis  arriver  une  voiture  plus  convenable  que  le 
fiacre  de  Cheick  Iman,  et  attelée  d'un  grand  cheval  d'Australie. 
Mon  orgueil  entra  aussitôt  en  travail  :  «  Un  pareil  équipage 
m'est  évidemment  destiné.  Le  collecteur  s'est  repenti,  et  c'est, 
sans  erreur,  un  bon  homme.  »  —  Cheick  Iman  me  répondit 
bieotôt  :  «  Oui,  monsieur,  et  il  y  a  un  brahme  qui  vous  accom- 
pagnera. » 

Un  Hindou  escortait  en  effet  la  calèche,  il  la  suivait,  monté 
sur  une  bicyclette.  La  vue  de  cet  engin  occidental  m'a  plongé 
dans  une  profonde  tristesse,  non  moins  que  la  physionomie  de 
l'Hindou  juché  sur  la  sellette. 

—  Cheick  Iman,  m'écriai-je,  Cheick  Iman,  renvoyez  ce 
brahme  sans  tarder!  Plutôt  visiter  seul  les  temples  de  Sririn- 
gam  que  d'en  voir  les  richesses  avec  un  semblable  cornac  !  Cheick 
Iman,  cet  Hindou  en  veste  d'alpaga  appartient  à  la  catégorie  des 
Babous!...  Renvoyez-le!...  Et  gardez  la  voiture! 

Rien  dans  les  -allures  de  ce  brahme  n'était  pour  motiver,  — 
me  direz-vous,  —  cette  poussée  d'indignation.  Souffrez  que  je 
m'explique  :  sans  doute  sa  mine  était  décente  et  paisible,  son  tur- 
ban de  mousseline  blanche  striée  d'or  était  venu  certainement  de 
Dacca  tout  exprès  pour  coiffer  sa  mine  olivâtre  et  molle.  Le  col 
droit  de  son  veston  gris  rejoignait  son  menton  en  ne  laissant 
passer  que  ce  qu'il  fallait  du  faux-col  empesé.  Sa  culotté  blanche 
mourait  aux  genoux,  rejointe  par  les  leggins  de  lisière  bise  qui 
complétaient  sa  chaussure  jaune.  Mais  l'alliance  de  ce  turban, 
de  ce  costume  anglais,  de  cet  Hindou  et  de  son  odieuse  machine 
nickelée  eût  exaspéré  tout  homme  moins  épris  que  moi  de 
l'harmonie  des  ensembles.  Et,  s'il  faut  tout  dire,  l'expression 
bassement  arrogante  de  ce  brahme,  déguisé  à  l'européenne,  me 
donnait  une  envie  singulière  de  le  battre,  et  je  craignais  de  ne 
pouvoir  y  résister.  Après  la  canaille  de  Ceylan,  le  photographe 
que  j'emmenai  à  Genji  et  quelques  politiciens  de  Pondichéry, 
ce  Babou  est  bien  ce  que  j'ai  vu  de  plus  désagréable  dans  l'Inde 
tamoule. 

Toujours  sur  sa  machine,  le  Babou  du  collecteur  de  Trichi- 
nopoly  se  rapprochait  du  bengalow.  J^en  désertai  le  balcon, 
appelant  mon  pion  à  l'aide  : 

—  Cheick  Iman,  envoyez  promener  ce  Babou  sous  quelque 
prétexte.  Ou  plutôt,  ne  lui  en  fournissez  aucun.  Parlez-lui  haut 


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LETTRES  ÉCRITES  DD  SUD  DE  l'iNDE.  641 

et  sec,  Gbeick  Iman,  en  bon  musulman  que  vous  êtes,  et  qui 
porte  le  baudrier  français.  Dites-lui,  à  ce  Babou  de  malheur,  que 
je  n'ai  pas  besoin  de  sa  compagnie.  La  voiture  me  ramènera  chez 
le  collecteur!... 

Le  Babou  du  collecteur  est  parti  avec  sa  bicyclette.  Je  me 
rends  chez  le  collecteur.  Je  reprendrai  ma  lettre  ce  soir,  avant 
de  monter  en  wagon. 

...Il  n  est  que  de  s'entendre.  Le  collecteur  m'a  cette  fois  trèa 
bien  reçu.  La  première  impression  réciproque  fut  mauvaise, 
la  seconde  fut  meilleure.  Nous  comprimes  ce  que  nous  étions 
l'un  et  l'autre  :  deux  hommes  malades,  aigris,  ruinés  par  un  cli- 
mat sans  miséricorde,  battus  par  la  nostalgie  et  le  spleen  qu'elle 
engendre.  A  sept  heures  du  matin,  le  thermomètre  marquait  37® 
à  l'ombre,  la  nuit  avait  été  sans  brise,,  mais  maintenant  un  vent, 
semblant  sortir  de  la  gueule  d'un  four,  chassait  le  sable  par 
petits  tourbillons  :  «  Un  doux  pays,  monsieur  le  collecteur!  Une 
joyeuse  résidence!  —  Oui,  monsieur,  l'année  a  été  dure...  Ah! 
vous  arrivez  de  Genji?  Vous  avez  vu  la  famine!...  »  La  glace 
était  rompue.  Comprenant,  sans  que  je  la  lui  formulasse,  mon 
aversion  pour  les  Babous,  le  collecteur  régla  tout  avec  calme  et 
aménité  :  «  Je  vois  ce  qu'il  vous  faut.  Permettez-moi  d'écrire  ces 
quelques  lignes!  »  Trop  souffrant  pour  m'accompagner  de  sa 
personne  aux  pagodes,  il  allait  me  recommander  aux  Pères  du 
Collège  Saint-Joseph.  Et  je  partis,  nanti  d'une  lettre  pour  le 
directeur  de  l'établissement. 

Les  Jésuites!  Je  les  avais  oubliés,  par  ma  foi  !  Et  tout  en  agi- 
tant ma  lettre,  en  guise  d'éventail,  je  me  rappelais  mon  modeste 
et  savant  confrère  de  la  Société  Entomologique  de  France,  le 
R.  P.  de  Joannis.  Quand  je  quittai  Paris,  ce  printemps,  il 
m'avoua  qu'il  m  avait  déjà  annoncé  aux  Pères  de  Trichinopoly  : 
«  Allez  les  trouver  sans  crainte,  ils  feront  le  nécessaire.  »  Légèreté, 
excès  de  travail,  fatigue,  que  sais-je  encore?  Les  Pères  de  Tri- 
chinopoly m'étaient  sortis  de  l'esprit. 

Le  grand  cheval  de  mon  fiacre  avait  plus  de  taille  que  de 
fond.  Il  se  traînait,  soutenu  par  les  brancards,  sans  l'aide  des- 
quels il  n'eût  pu  se  tenir  sur  ses  quatre  pieds.  Ce  symbole  de  la 
famine,  sourd  aux  objurgations  du  cocher,  trottinait  par  les  rues 
à  peu  près  désertes  du  cantonnement.  Ainsi  nomme-t-on  le 
quartier  où  résident  les  Européens,  où  sont  casernées  les  troupes. 
Depuis  1878,  les  régimens  anglais,  appelés  à  la  frontière  afghane, 

TOMI  ZLVII.  —  1908.  41 


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642  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

ont  été  remplacés  par  des  cipayes.  Puis  nous  entrons  dans  \è 
Fort,  c'est-à-dire  la  ville  indigène,  avec  ses  rues  étroites,  sa 
multitudebronzée,  ses  maisons  serrées,  ses  bazars  bourdonnans, 
Passés  au  pied  du  Grand  Roc  qui  lève  au-dessus  des  toits  sa 
tête  couronnée  d'un  temple  et  les  domine  de  80  mètres. 

Le  cheval,  secouant  son  collier,  s'arrête  devant  une  grande 
porte  que  surmonte  une  croix.  Je  traverse  une  cour,  on, me 
dirige  vers  un  vaste  cloître  à  arcatures,  et  là,  assis  dans  un 
grand  iauteuil  de  rotin,  le  supérieur  me  souhaite  la  bienvenue. 
C'est  un  vieillard  de  haute  taille,  et  sa  longue  barbe  blanche 
augmente  la  gravité  et  le  sérieux  de  sa  personne.  Il  me  fait 
avancer  un  siège,  me  regarde  dans  les  yeux  et  me  dit,  simple- 
ment, après  avoir  lu  la  lettre  du  collecteur  :  «  Nous  vous  atten- 
dions. Je  vais  appeler  le  Père  Caste ts.  » 

Le  Père  Castets  !  Mais  je  ne  connais  que  lui  !  Et  sans  l'avoir 
\Ti,  encore!  Les  collections  zoologiques  qu'il  expédie,  depuis  des 
années,  à  nos  correspondans,  sont  connues  de  tout  le  monde 
savant.  A  mille  lieues  de  la  France,  je  me  trouve  ici  chez  moi! 

Et  le  Révérend  Père  Castets  parait.  Le  supérieur  me  remet 
entre  ses  mains  et  me  congédie  avec  une  courtoisie  sans  morgue. 
Rarement  ai-je  rencontré  simplicité  plus  tranquille.  Le  Révérend 
Père  Castets  me  propose  aussitôt  de  visiter  le  laboratoire  de 
physique,  le  cabinet  d'histoire  naturelle  du  Collège:  «  Un  ins- 
tant, mon  Révérend  Père,  s'il  vous  plaît  !  Il  est  temps  pour  tout. 
Ne  vaudrait-il  pas  mieux  nous  rendre,  avant  que  le  soleil  nous 
écrase,  aux  temples  de  Sriringam  et  au  Roc?  Du  haut  de  ce  Roc 
fameux  je  verrai  se  dérouler  le  champ  de  bataille  où  Clive  et 
Lawrence  vainquirent  les  troupes  de  Dupleix  et  de  ces  alliés 
hindous.  Je  verrai  de  mes  yeux  le  Bois  du  Derviche,  le  Pain  de 
Sucre,  la  Roche  d'Or,  tous  lieux  que  je  connais  seulement  par 
ouï-dire!  Profitons  de  la  matinée.  Et,  après,  quand  le  soleil  au 
zénith  nous  criblera  de  ses  traits,  je  visiterai  le  Collège  en  pro- 
fitant de  son  ombre:  rien  ne  vaut  la  fraîcheur  quand  on  veut 
tout  examiner  en  détail.  Vous  voyez  un  homme  sur  ses  fins  et  à 
qui  les  médecins  ont  commandé  la  prudence.  Partons  pour  llle 
de  Sriringam!  Voyez,  j'ai  une  bonne  voiture  et  un  grand  cheval!  » 

Mon  orgueil  fut  puni  sans  retard.  Nous  n'avions  pas  encore 
parcouru  les  espaces  dénudés  qui  séparent  le  Collège  des  grèves 
arides  de  la  rivière  Cavery,  que  mon  cheval  fantôme  butta,  se 
releva,   retomba,  brisant  les  deux  brancards.  Puis  il  demeura 


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LETTRES   ÉCRITES   OU   SUD   DE   l'iNDE^  643 

couché  sur  le  filanc,  sourd  aux  imprécations  désespérées  de  son 
cocher  à  turban.  Et  nous  demeurâmes  eu  panne,  non  loin  du 
pont  à  trente-deux  arches  qui  unit  la  terre  ferme  à  Tile  allongée 
qui  dort  entre  le  Coleron  et  la  Cavery.  Mais  le  Père  Gastets,  dans 
sa  prudence  de  missionnaire,  avait  prévu  la  catastrophe  finale. 
Une  de  ces  bonnes  charrettes  à  bceufs,  telle  qu'en  possédèrent 
les  vieux  rois  mérovingiens,  nous  suivait  dep«iis  le  départ.  Les 
deux  beaux  zébus^blancs  qui  la  traînaient  rassuraient  par  leur 
allure  régulière  et  puissante.  Avec  ces  bétes  cornues  dont  les 
clochettes  tintaient  doucement,  on  se  serait  mis  en  route,  sans 
inquiétude,  pour  passer  les  cols  de  THimalaya,  au  bas  mot. 
Installés  sous  la  banne  voûtée  en  nattes,  nous  continuâmes 
notre  chemin,  reprenant  la  conversation  interrompue,  sur  les 
amis  de  France.  ' 

Ainsi,  moins  d'une  heure  après  Téviction  du  Babou,  j'avais 
retrouvé  la  patrie.  Ce  religieux  français  avec  sa  mine  émaciée  et 
sereine,  ses  yeux  clairs,  sa  longue  barbe  grise,  sa  barrette,  sa 
soutane  blanche,  renouait  pour  moi  la,  série,  un  instant  inter- 
rompue, de  ces  abbés  du  désert  qui  me  secoururent  partout  où 
me  langa  mon  humeur  vagabonde.  Et,  en  tout  égoïsme,  je  me 
félicitais  de  la  rencontre,  sans  accuser  mon  oubli,  et  trouvant 
toute  naturelle  l'aide  que  m'apportaient  ces  bonnes  gens.  Que 
serais-je  devenu,  par  tous  les  dieux  vrais  ou  faux  de  l'Inde,  si  le 
Babou  m'avait  favorisé  de  sa  conduite?  Livré  à  ce  3rahme  en 
veston,  loin  du  secours  possible  de  Cheick  Iman  retenu  auben- 
galow  du  chemin  de  fer  par  le  soin  de  garder  mon  bagage,  j'au- 
ruis  dû  m*avancer  à  pied  dans  ces  sables  mouvans  et  surchauf- 
fés. Le  Babou  m'eût-il  pris  en  tandem  sur  sa  machine  quand  ce 
misérable  cheval  s'abattit  pour  ne  plus  se  relever?  Car  il  ne  se 
releva  pas.  Quand  nous  revînmes,  le  Père  et  moi,  de  notre  visite 
aux  pagodes,  la  béte  étique,  raidie  près  de  la  voiture  en  dé- 
tresse, avait  laissé  les  misères  de  cette  vie.  Au-dessus  du  ras- 
semblement provoqué  par  l'accident,  des  corneilles  tournoyaient, 
expertisant  la  carcasse. 

Dans  la  confortable  charrette  à  bœufs  du  Père  Castets,  je 
bravais  la  fortune  contraire.  Aussi  bien  nous  venions  de  mettre 
pied  à  terre  dans  cette  ile  de  Sriringam  dont  le  nom  hantait 
mes  rêves  depuis  des  années.  Nous  abordions  les  temples  fameux 
dont  chaque  pierre  se  lève  en  témoin  de  ces  luttes  épiques  et 
obsciires  qu'Anglais  et  Français  se  livrèrent  pour  la  possession 


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644  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

du  Carnate.  Celui  de  Vichnou  est  une  ville  véritable  a>w 
rues,  ses  boutiques,  ses  maisons  où  vivent  vingt-cinq  mille 
^ous  de  toutes  castes.  Il  est  dédié  à  ce  Vichnou  RaDgani 
pour^qui  le  Rajah  Desing,  immortalisé  par  la  ballade  de  Ge 
nourrissait    une  si  aveugle  dévotion.   Sept  enceintes  coni 
triques  enserrent  son  sanctuaire  d'une  antiquité  fabuleuse,  etc 
un  des  lieux,  saints  les  plus  vénérés  de  l'Inde  dravidienne.  L 
ceinte  extérieure,  haute  de  sept  mètres,  épaisse  de  deux,  e 
seize  cents  de  tour.  Sa  porte  est  surmontée  d'un  gopura  ma 
qui  regarde  Trichinopoly.  Un  autre  s'enlève  à  quarante  met 
d'autres  encore,  plus  humbles,  s'étagent,  se  succèdent,  au-c 
sus  du  layrinthe  où  les  mandapams  sont  reliés  par  les  galer 
où  les  étangs,  les  cloîtres,  les  chauderies  constituent  un  é 
quier  à  cases  inégales  dont  les  interstices  sont  remplis  par 
échoppes  des  marchands. 

De  la  muraille  extérieure,  les  partitions  verticales,  en  fa 
de  pilastres  issus  de  culs-de-lampe  circonflexes,  alternent  syi 
triquement  avec  les  repos  dont  l'appareil  régulier  disparait  s 
un  abominable  badigeon  clair.  Ces  pilastres,  en  très  bas  rel 
ainsi  étages,  rompent  la  tradition  indienne  pour  rentrer  dam 
style  dit  «  jésuite  »  auquel  l'ordre  de  mon  vénérable  guide  i 
,  d'ailleurs,  bien  étranger,  et  qui  sévit  en  Europe  durant  la  [ 
mière  moitié  du  xvii®  siècle.  La  tradition  locale  attribue 
pauvres  agrémens  d'architecture  à  des  Européens.  Cette  tr: 
tion  n'a  rieu  de  chimérique,  si  l'on  tient  compte  de  ce  que 
gens  d'Occident  apportèrent  en  prenant  pied  dans  le  Maduré 
la  fin  du  xV^  siècle,  ainsi  que  je  vous  l'ai  déjà  dit. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  pagodes  de  Sriringam,  celle  de  Vich 
Ranganaden  comme  celle  de  Çiva  Jambukiswara,  ont  été  { 
moi  la  plus  cruelle  des  désillusions.  Désillusion  d'ailleurs 
dite  !  La  surveille  de  mon  départ,  je  dînai  chez  le  Gouven. 
de  Pondichéry  avec  le  général  Bailloud,  qui  s'en  allait  y 
rindo-Chine  après  avoir  traversé  toute  l'Inde,  en  tourist 
me  prédit  que  les  temples  de  Sriringam,  dont  je  parlais  i 
un  enthousiasme  sincère  sur  la  foi  des  auteurs  et  des  photof 
phies  que  je  possédais,  me  donneraient  la  moins  agréable 
surprises.  Les  propos  de  cet  observateur  avisé  n'ébranlèi 
point  la  robuste  confiance  que  je  nourris  dans  l'excellence 
l'architecture  dravidienne:  «  Cet  homme  de  guerre,  me  dis 
je,  en  juge  avec  des  yeux  prévenus.  Chacun  sait  que  les 


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LETTRES    ÉCRITES   DU   SUD   DE  l'iUDE.      ^  645 

godes  de  Sriringam  comptent  parmi  les  monumens  les  plus  re- 
marquables du  Sud  de  Tlnde  !  » 

Mais  j'ai  dû  me  rendre  à  Tévidence.  «  L'homme  de  guerre  » 
avait  cent  fois  raison.  Déshonorés  par  un  affreux  badigeon 
blanc,  les  temples  de  Çiva  et  de  Vichnou  affligent  autant  par 
leur  mauvaise  conservation  que  par  leur  manque  de  grandeur. 
Seuls  les  chevaux  cabrés  du  Mandapam  de  la  sixième  enceinte 
méritent  de  retenir  l'attention  par  le  style  et  la  beauté  de  l'exé- 
cution. Il  faut  admirer  pareillement  le  perron  et  le  pavillon  de 
pierre,  en  façon  de  char  attelé  de  deux  chevaux.  Aussi  bien 
vous  ferai-je  grâce  d'une  description  détaillée.  Il  n'est  pas  un 
des  ouvrages  classiques  consacrés  à  l'architecture  indienne,  t  pas 
un  guide,  pa^  un  manuel,  où  ces  pagodes  ne  soient  étudiées  dans 
le  détail.  Langlès  en  donna  jadis  un  plan  exact.  Schnaase,  Lassen, 
Guningham,  Fergusson  ont  tout  écrit  sur  les  particularités  de 
leur  architecture.  Quant  aux  photographies  des  ensembles 
et  des  détails,  les  ouvrages  sont  sans  nombre  qui  les  ont  vul- 
garisées. 

Mais  le  Roc  de  Trichinopoly  vaut  qu'on  s'y  arrête.  L'ascen- 
sion n'en  est  point  pénible,  et  la  vue  que  l'on  a,  de  son  faîte,  est 
telle  que  l'on  n'éprouve  aucun  regret  d'avoir  gravi  ses  innom- 
brables degrés.  Figurez-vous  une  puissante  masse  de  gneiss, 
debout,  en  plein  quartier  nord  de  la  ville,  le  quartier  des 
Brahmes,  à  quatre-vingts  mètres  en  surplomb.  La  montagne 
évidée  constitue  une  ville  aérienne  où  s'étagent  les  temples,  les 
magasins,  les  salles  de  lecture,  où  les  paliers  se  succèdent  entre 
les  galeries  banales,  la  pagode  vénérée  de  Çiva  Thayoumanaver 
et  le  pagotin  culminant  où  trône  le  Pouléar,  c'est-à-dire  le  bien- 
veillant Ganésa,  le  fils  de  Çiva  et  de  Parvati,  avec  son  corps  de 
Silène  et  sa  tête  d'éléphant  sommée  d'une  tiare.  Le  Roc  de  Tri- 
chinopoly, la  Maleycotta,  le  Fort,  a  sa  porte  d'entrée  à  l'angle 
de  deux  rues  encombrées  à  toute  heure  par  les  gens  et  les  bêtes, 
piétons,  zébus  errans,  charrettes  à  bœufs  qui  s'y  pressent.  Telles 
sont  ces  deux  voies  dites  du  Grand  Bazar  et  du  Bazar  de  la 
Chine.  Du  porche  monumental,  où  s'accrochent  les  échoppes, 
les  pieds-droits  sont  flanqués  de  Dieux  en  basalte,  debout,  en 
attitude  de  prière,  sur  des  socles  où  les  éléphans  sculptés  se 
font  face.  L'escalier  obscur,  à  laides  maixhes  rapportées  ou 
taillées  dans  le  roc,  commence  et  se  continue  entre  deux  mu- 
railles sombres,  avec^  de  place  en  place,  des  paliers  carrés  à 


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646  REVUE   DBS    DEUX   MONDES. 

dalles    glissantes.    Sur   celui   du  troisième    étage,   s'ouvre  la 
grande  rue  contournant  le  roclier. 

C'est  par  cette  voie  suspendue  que  défilent  les  processioni 
quand  les  Brahmes  transportent,  aux  jours  de  fête,  les  images 
de  Parvati,  de  Giva,  de  Ganésa  et  de  Soubramanié  jusqu'au 
grand  temple  de  l'étage  supérieur.  La  cérémonie  solennelle  du 
mois  d'août  attire  un  immense  concours  de  foule.  En  tout  temps 
d'ailleurs,  le  roc  est  habité  par  une  population  qui  niche  aux 
flancs  des  escaliers,  dans  les  réduits  qui  rayonnent  à  travers  la 
montagne.  Le  bourdonnement  de  ces  créatures,  massées  dans 
les  caveaux  où  la  lumière  et  l'ombre  alternent  par  plans,  ru|H 
pellô  le  frémissement  des  ruches.  Dans  une  buée  bleu&tre  tami- 
sant en  poudre  d'or  les  rayons  du  soleil,  tout  bruit,  vibre  et  mur- 
mure. La  fourmilière  humaine  ronfle  comme  un  essaim 
d'abeilles. 

Et  nous  continuons  de  tourner  à  travers  les  boyaux  tor- 
tueux de  la  montagne  évidée.  Traversant  jies  salles  à  piliers  po- 
lygonaux, franchissant  des  degrés  que  lo  passage  de  millions  de 
pieds  nus  ont  creusés  à  la  longue,  nous  passons  sous  des 
portes  surbaissées  que  gardent  des  pions,  Dévarpals  de  granit 
poli,  réfléchissant  la  lumière,  colosses  coiffés  de  tiares,  armés 
de  massues,  que  sculptèrent  aux  siècles  passés  les  bons  artistes 
de  Tanjore.  La  nudité  des  murs  sombres  s'interrompt  rarement 
par  un  bas-relief  où  les  divinités  pouraniques  au  rire  éginé- 
tique  s'unissent  par  groupes  aux  gestes  mesurés,  en  tout  pa- 
reilles aux  figures  des  temples  d^Elephanta  que  les  Portugais 
martelèrent  avec  un  fanatisme  sauvage.  Le  demi -jour  du  milieu 
de^  galeries  meurt  à  leur  extrémité,  dans  la  nuit  profonde  des 
logettes  où  étincellent  des  feux  rouges  qui  tremblent,  dansent 
et  semblent,  par  momens,  s'éloigner. 

Ce  sont  des  lampes  qui  brûlent  devant  les  Pouléars.  Puis,  à 
un  tournant,  nous  hésitons,  éblouis  par  la  lumière  du  jour,  et 
nous  accédons  à  un  autre  palier  :  sans  voir  grand'chose,  du 
reste,  sinon  des  Brahmes.  Ils  se  font  légion.  Embusqués  der- 
rière les  colonnes  des  mandapams,  contre  les  montans  des  portes 
étroites,  dans  les  interstices  des  pierres,  ils  foisonnent  à  l'instar 
des  termites  dans  une  charpente  vermoulue.  Ils  nous  épient, 
sournoisement,  nous  observent.  Si  nous  tentons  de  pénétrer 
dans  une  salle,  suivant  la  foule,  nous  les  trouvons  là,  par  ha- 
sard, et  ils  nous  éconduisent  avec  une  politesse  empressée*  Et 


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LETTRES    ÉCRITES    OU    SUD   DE   l'iNDE.  647 

le  troupeau  des  fidèles  circule  librement  parles  galeries,  s'écoule 
dans  le  grand  temple  d'où  nous  sommes  exclus. 

Parfois,  sur  un  palier  désert,  quelqu'un  de  ces  brahmes 
surgit  brusquement  de  l'ombre  et  se  campe  devant  nous  sans 
oser  nous  interroger.  Mais  tout  prouve  qu'il  ne  serait  pas  fâché 
de  connaître  et  nos  projets  et  notre  histoire.  Car  leur  dissimula- 
tion n'a  d'égale  que  leur  inlassable  et  puérile  curiosité.  En  voici 
un,  tout  jeune,  qui  parait  sortir  de  la  paroi  comme  une  créature 
de  rêve.  Ses  yeux  de  velours  brun  ont  la  douceur  de  ceux 
d'une  femme.  Le  trisula  çaktiste  marque  du  trident  rouge  et 
blanc,  symbole  des  sources  de  la  vie,  son  front  que  le  rasoir  a 
dégagé  jusqu'au  sommet  du  crâne.  La  beauté  perverse  de  sa  face 
pâle,  ainsi  surmontée  de  l'emblème  de  l'énergie  créatrice,  le 
rendait  pareil  à  ces  petits  satans  cornus  que  l'Allemagne 
romantique  semait,  parmi  les  rinceaux  feuillus,  aux  bordures 
des  livres.  Et  je  ne  savais  ce  que  je  devais  le  plus  admirer,  de 
sa  gracieuse  timidité,  de  sa  langoureuse  tristesse,  ou  de  la  ma- 
lice infernale  qui  éclairait  ses  traits  mous  et  fins.  Drapé  dans  la 
mousseline  blanche,  sévèrement,  sans  rien  montrer  de  son 
torse,  les  bras  cerclés  de  bracelets,  les  jambes  chargées  d'an- 
neaux à  l'image  des  filles  de  Babylone,  un  livre  à  la  main,  ce 
sacerdote  adolescent  se  levait  devant  le  Père  missionnaire,  per- 
sonnifiant le  paganisme  debout  devant  la  loi  du  Christ,  l'Inde 
traditionnelle  et  irréductible  devant  l'efifort  ininterrompu  et 
patient  des  combattans  de  la  foi.  L'enfant  védique  salua  le  vieil- 
lard chrétien,  en  baissant  la  tête  et  portant  sa  main  ouverte,  la 
paume  tournée  vers  le  front.  Et  je  sentis  que  l'un  comme  l'autre 
était  ferme  dans  son  propos,  attaché  à  sa  croyance  et  que  ceci 
ne  mordrait  pas  sur  cela.  Entre  le  christianisme  occidental  et  le 
brahmanisme  oriental  existe  un  abime  plus  vaste  que  les  es- 
paces qui  séparent  la  terre  de  Sirius... 

...  Nous  voici  dans  la  galerie  qui  fait  face  au  grand  temple. 
Un  gia*dien  nous  ouvre  une  petite  porte,  et  nous  accédons  à  la 
plate-forme  du  faite.  Trichinopoly,  la  terre,  les  rivières  et  les 
fies  s'étendent  à  nos  pieds.  Le  toit  doré  qui  surmonte  le  sanc- 
tuaire de  Çiva  étincelle  au  soleil.  Sur  le  rocher,  on  me  montre 
deux  empreintes.  Si  les  Brahmes  y  reconnaissent  les  traces  de 
Vibishna,  ce  géant  qui  essaya  en  vain  de  s'emparer  de  Rama, 


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6i8  REVUE  DES  DEUX  MONDES 

les  Musulmans  les  tiennent  pour  laissées  par  un  de  leurs  saints, 
rOvoliat  Nathi,  qui  fit  de  ce  rocher  sa  résidence  jusqu'au  jour 
où  il  en  fut  chassé  par  Vîchnou.  La  pente  douce  de  la  pierre 
unie  et  glissante  se  continue  jusqu'à  la  falaise  à  pic.  Ni  rampe, 
ni  balustrade,  pour  arrêter  Timprudent  qu'un  faux  pas  précipi- 
terait, d'une  hauteur  de  cinquante  mètres  dans  les  rues  sous- 
jacentes.  Ainsi  s'explique  le  terrible  accident  où  plusieurs  cen- 
taines de  personnes  trouvèrent  la  mort,  quelque  temps  avant 
mon  arrivée.  Pendant  les  fêtes  qui  attirent  autour  du  temple  les 
fidèles  par  milliers,  la  foule  couvrait  la  terrasse  déclive,  quand 
une  panique  se  produisit  subitement.  Sous  la  brusque  poussée 
du  nombre,  les  gens  glissèrent,  culbutèrent  sans  trouver  à  quoi 
se  retenir.  S'accrochant  désespérément  les  unes  aux  autres,  les 
grappes  humaines,  entraînées  vers  l'abîme,  tombèrent  pour 
s'écraser  sur  les  dalles,  les  murailles,  les  toits.  Comme  il  arrive 
dans  toutes  ces  mêlées  de  créatures  affolées,  les  femmes  et  les 
enfans  furent  les  principales  victimes.  Leurs  cadavres  mutilés 
jonchèrent  le  pied  du  Fort.  A  toute  autre  époque,  une  pareille 
catastrophe  eût  été  attribuée  au  fanatisme  religieux.  L'on  eût 
vu,  dans  ces  malheureux  ainsi  fracassés,  des  dévots  s'offrant  en 
sacrifice  à  Çiva  homicide,  pour  imiter  ces  fidèles  de  Vichnou 
dont  le  char  écrasait  à  Pouri  des  files  entières  se  disputant 
l'honneur  d'expirer  sous  ses  roues.  La  légende  de  Djagernauth 
ou  de  Vichnou  Jaganatah  est  une  de  ces  vieilles  machines  qu'on 
a  reléguées  dans  les  oubliettes  de  la  littérature  de  voyages.  Qui 
sait  d'ailleurs  si,  dans  deux  ou  trois  siècles,  un  naïf  historien 
n'imputera  pas  à  un  clergé  «  altéré  de  sang  »  la  catastrophe  pa- 
risienne, aujourd'hui  oubliée,  du  bazar  de  la  Charité,  et  n'y 
verra  pas  un  «  holocauste  rituel?  » 

Au-dessous  de  nous,  le  sol  blond  et  gris  semble  se  diviser  en 
une  multitude  de  grandes  îles  autour  desquelles  serpentent  les 
rivières  lentes,  dont  le  lit  mineur,  souvent  tari,  se  jalonne,  à 
l'exemple  des  routes,  par  les  arbres  flétris  qui  s'espacent  et  dis- 
pensent parcimonieusement  leur  ombrage.  La  brousse  grillée  se 
groupe  çà  et  là  en  masses  rousses  et  verdàtres,  et  la  poussière 
les  estompe  de  son  enduit  couleur  de  cendre.  En  style  d'atelier, 
ce  paysage  rentre  dans  la  catégorie  des  «  plats  d'épinards  secs.  » 
'  Les  voyageurs  qtii  nous  chantent  les  îles  de  la  Cavery  et  leur 
végétation  luxuriante,  nous  en  donnent  quelque  peu  à  garder. 
Cependant  il  serait  injuste  de  les  taxer  de  mensonge.  En  dehors 


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LETTRES  ÉCRITES  DU  SUD  DE  L*INDE.  649 

xjLxxi  périodes  de  sécheresse,  la  nature,  sous  l'ardente  caresse  du 
soleil  et  les  humides  baisers  de  la  pluie,  s'éveille  et  s'épanouit 
dans  la  verdure  de  la  terre  fauve.  En  quelques  semaines,  tous 
ces  sables  arides,  qui  poudroient,  disparaissent  sous  un  fouillis 
de  plantes  où  se  perd  le  pied  des  arbres.  L'herbe  de  la  jungle 
pousse  dru  ses  chaumes  d'émeraude  dont  les  racines  traçantes 
se  noient  dans  l'eau  qui  sourd,  cependant  que  leurs  tètes  en  fers 
de  javelines  se  pâment  déjà  desséchées  par  le  feu  du  ciel  mal- 
gré le  ruissellement  des  orages  dont  les  larges  gouttes  claquent 
sur  les  feuillas  étalées  des  lianes. 

Les  sauterelles  semblables  à  des  pousses  fraîches  bruissent 
dans  un  bain  de  rosée.  Les  larges  papillons  veloutés,  sablés  d'or, 
se  poursuivent  parmi  les  fleurs  aux  parfums  violens,  tiutour  des 
bananiers  dont  le  feuillage  répète  la  forme  d'une  rame.  Les  per- 
ruches chères  à  Parvati  babillent  entre  les  rameaux  des  tama- 
rins lourds  de  gousses  acides,  les  frondaisons  grêles  des  fllaos, 
les  branches  robustes  des  manguiers.  Les  lierons  blancs  picorent 
sur  le  dos  des  buffles  majestueux  et  stupides,  enfouis»  jusqu'aux 
flancs  dans  la  vase  jaune.  Les  martins-pêcheurs,  vêtus  de  tur- 
quoises, coiffés  de  lapis,  rasent  le  miroir  des  ruisseaux,  empor- 
tant un  fretin  argenté  entre  leurs  mandibules  couleur  de  sang. 
Plus  haut,  les  singes  vagabonds  s'ébattent  en  compagnies  gri- 
maçantes sous  le  dôme  feuillu  des  figuiers  dont  le  tronc  gercé 
abrite  les  reptiles  sauriens  à  tête  plate  qui  pourchassent  les 
insectes.  C'est  un  bourdonnement,  un  sifflement,  un  coassement, 
un  gazouillement  sans  trêve.  La  plus  mince  créature  tient  sa 
partie  dans  ce  concert  qui  chante  la  gloire  de  la  vie. 

Puis  tout  disparait,  tari,  flétri,  calciné.  La  campagne  revêt 
sa  livrée  de  poudre.  Aucun  être  vivant  ne  se  montre.  Et  cette 
mort  de  la  nature  peut  durer  plusieurs  années,  si  les  vivifiantes 
averses  des  moussons  sont  détournées  par  les  vents  contraires. 
Et  c'est  pourquoi  tout  ce  qu'on  dit,  tout  ce  qu'on  écrit  sui 
l'Inde  n'a  qu'une  vérité  relative,  une  vérité  de  circonstance. 
L'observateur  le  plus  fidèle  ne  peut  donner  que  la  vérité  du 
moment.  D'autres  que  moi  ont  vu  la  plaine  de  Trichinopoly  sous 
les  espèces  d'un  Paradis  Terrestre.  Peut-être  y  étaientrils  venus 
au  bon  moment. 

Cette  splendeur  présumée  de  la  nature  tropicale  ne  me  gêne 

pas  à  cette  heure,  pour  lire  le  vaste  plan  en  relief  qui  se  déroule 

^sous  mes  yeux.  En  cette  affreuse'  sécheresse,  la  terre  semble 


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650  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

découvrir  ses  ossemens.  Au  Nord,  c'est  la  longue  île  plate  do 
Sririflgam  et  ses  petits  tlots  sablonneux  que  baignent  les  bras 
resserrés  de  la  Cavery.  Là  s'élevait  la  grande  chauderie  où, 
en  1752,  le  détachement  anglais  se  laissa  cerner  par  les  Fran- 
çais. Voici  la  Cavery  qui  longe  la  côte  Sud  de  Tîle,  le  Coleron, 
plus  large,  qui  Tenserre  au  Nord.  La  pointe  occidentale  de  Sri- 
ringam  est  occupée  par  un  village  et  par  la  grande  pagode  de 
Vichnou.  Celle  de  Ci  va  vient  ensuite,  vers  TEst,  et  c'est  dans 
cette  direction  que  s'écoulent  les  deux  rivières.  Le  Colloway  et 
ses  petits  bras,  affluens  de  la  Cavery,  font  du  territoire  de  Tri- 
chinopoly  une  autre  île  qui  égale  Sriringam  en  largeur.  Vers  k 
Sud,  des  monticules  se  détachent  :  le  Pain  de  Sucre  et  la  Roche- 
d'Or,  poinft  extrêmes,  cornes  de  ce  croissant  que  traçaient  les 
positions  occupées,  en  1753,  par  les  Français  et  leurs  alliés,  les 
Mysoriens  et  les  Mahrattes;  et  encore,  vers  l'Ouest,  le  Bois  du 
Derviche,  ou  Fakir's  Rock,  que  tenaient  les  Anglais.  Si  je 
regarde  à  l'Est,  je  vois  ces  collines  d'Elmiseram,  jadis  surmon- 
tées de  forts. 

Que  de  deuils  rappellent  tous  ces  noms  !  Trichinopoly  tou- 
jours funeste  aux  armes  françaises,  je  voudrais  pouvoir  oublier 
aujourd'hui  ton  histoire  !  Que  je  reporte  mes  yeux  sur  le  quar- 
tier qui  groupe  sous  mes  pieds  les  habitations,  les  réservoirs, 
les  allées  de  porchers,  je  découvre,  enfouie  sous  la  verdure,  cette 
petite  maison  basse  où  demeura  Clive,  et  je  ne  puis  m'empêcher 
de  comparer  l'activité  inlassable  de  cet  homme  de  tête  et  de 
main  à  l'incapacité  physique  de  Dupleix  que  le  tumulte  des 
armes  effrayait.  Tandis  que  Dupleix  prétendait  diriger  les  opé-. 
rations  de  son  palais  de  Pondichéry  avec  la  collaboration  de  sa 
femme,  Clive  courait  l'épée  à  la  main  et  réussissait  à  communi- 
quer son  âpre  énergie  à  ses  troupes.  Ce  grand  homme  qui  débuta 
par  être  petit  commis  dans  l'administration  de  la  Compagnie 
anglaise,  comprit  vite  que  la  victoire,  dans  ces  pays  indiens,  est 
h  celui  qui  prêche  d'exemple  sans  ménager  sa  personne.  A  cette 
heure  même  de  la  nuit  où  le  fastueux  Dupleix  dormait,  en 
sûreté,  à  Pondichéry,  son  sommeil  de  nabab,  entouré  comme 
un  Roi,  Clive  faisait  le  coup  de  pistolet  contre  les  troupes  fran- 
çaises dans  cette  surprise  de  la  pagode  de  Mariammin,  &  Samia- 
veram,  où  il  faillit  perdre  la  vie,  le  20  avril  1752. 

Si  ma  vue  pouvait  s'étendre  jusqu'à  huit  milles  vers  le  Nord, 
dans  la  direction  de  l'ancienne  route  de  Madras,  je  le  verrais,  ' 


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LETTRSS  ÉCRITES  VV   9UD  D8  L'iNDE.  651 

ce  bourg  de  Samiaveram  oCi  se  donna  le  petit  combat  de  nuit, 
petit  par  le  nombre  des  combattans,  mais  grand  par  les  résul- 
tais, puisque  le  succès  de  Clive  amena  la  perte  de  Law  et  la 
ruine  de  Dupleix. 


Pour  bien  comprendre  cette  affaire  et  ses  entours,  il  faut  se 
rappeler  qu'autour  de  Trichinopoly  se  jouait  la  fortune  de 
Chunda-Sahib,  nabab  du  Carnate,  sous  le  couvert  duquel  les 
troupes  de  notre  Compagnie  des  Indes  guerroyaient  contre 
Mohammed  Ali,  prète-nom  de  la  Compagnie  britannique.  Car, 
ce  qu'il  y  a  d'admirable  dans  cette  histoire  indienne,  c'est  assu- 
rément  Tindifférence  extérieure  des  deux  gouvernemens  occi- 
dentaux qui  se  disputaient  la  possession  de  l'Asie,  sans  encou- 
rager leurs  concitoyens  expatriés,  mais  bien  décidés  à  profiter 
des  résultats.  L'Angleterre  et  la  France  pouvaient  être  en  paix, 
les  compagnies  française  et  anglaise  n'en  cessaient  pas  pour  cela 
de  se  porter  des  coups.  Mais  leurs  troupes  métropolitaines  étaient 
tenues  pour  des  corps  mercenaires  à  la  solde  des  princes  indi- 
gènes qui  s'assuraient  ainsi  leurs  services. 

Dupleix  attribuait,  avec  raison,  une  importance  capitale  à  la 
prise  de  Trichinopoly,  puisque  Mohammed-Ali,  rival  de  son 
client  Chunda-Sahib,  était  renf^mé  dans  cette  place.  Je  vous  ai 
déjà  retracé  les  événemens  qui  se  succédèrent  pendant  l'an- 
née 1749,  où,  à  la  fin  de  juillet,  le  gain  de  la  journée  d'Ambour 
donna  au  protégé  de  Dupleix  une  supériorité  sans  conteste  sur 
Mohammed-Ali,  fils  du  nabab  centenaire  Anawaroudin,  tué  pen- 
dant la  bataille.  Mohammed-Ali,  compétiteur  malheureux  de 
Chunda-Sahib  pour  la  nababie  du  Deccan,  se  réfugia  dans  la 
forteresse  de  Trichinopoly,  cependant  que  les  Anglais,  s'inclînaiit 
devant  le  fait  accompli,  reconnaissaient  Chunda-Sahib  comme 
nabab,  après  l'investiture  officielle  de  Mozzufer-Singh,  soubab  du 
Deccan. 

Mais  le  nouveau  nabab  perdit  à  conférer  avec  son  patron 
de  Pondichéry  un  temps  précieux.  Cependant  qu'il  festoyait 
dans  la  ville  française  où  M.  et  M"'  Dupleix  s'évertuaient  à  le 
fasciner  par  des  magnificences  inusitées,  s'offrant  à  l'admiration 
du  vulgaire  sous  des  costumes  des  Mille  et  une  Nuits,  son  con- 
current travaillait  d*une  façon  moins  brillante.  Sans  quitter  son 
Roc  de  Trichinopoly,  Mohammed-Ali  s'abouchait  avec  les  direc- 


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652  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

leurs  de  Madras.  Ceux-ci  firent  d'abord  la  sourde  oreille.  Loin 
de  perdre  courage  devant  ce  mauvais  accueil,  lui  redoubla  ses 
instances,  multiplia  les  promesses,  acheta  les  bonnes  volontés. 
Il  réussit  à  ce  point  que,  lorsque  Chunda-Sahib  s'avança  avec 
un  renfort  français  de  2  000  hommes,  dont  les  deux  tiers  étaient 
des  cipayes,  sur  Trichinopoly,  une  garnison  de  120  soldats 
anglais  était  entrée  dans  la  place  dont  les  ouvrages,  sévèrement 
réparés,  pouvaient  soutenir  un  siège  en  règle. 

L'amitié  de  Dupleix  était  celle  de  ces  esprits  ordonnés  qui 
n'obligent  point  sans  garanties  solides.  Chunda-Sahib  ne  fut  pas 
longtemps  sans  en  faire  Texpérience.  Pour  paraître  à  leur  avan- 
tage dans  Pondichéry,  Chunda-Sahib  et  MozufiFer-Singh  durent 
emprunter  quelques  lacs  de  roupies  à  leur  hôte.  Ils  colorèrent 
cet  emprunt  d'un  prétexte  politique  et  honorable  :  «  Beaucoup 
d'argent  était  nécessaire  pour  entreprendre  l'expédition  de  Tri- 
chinopoly. »  La  Compagnie  consentit  ces  avances  imputables 
sur  le  gain  de  la  campagne  prochaine,  mais  moyennant  une  ces- 
sion hypothécaire  de  terrains  autour  de  Pondichéry.  Certains 
historiens,  qui  ont  écrit  la  vie  de  Dupleix  avec  cette  inlassable 
admiration  dont  les  hagiographes  ne  possèdent  point  le  mono- 
pole, nous  apprennent  que  le  gouverneur  donna  là  un  nouvel 
exemple  de  ce  rare  désintéressement  qui  l'a  toujours  distingué. 
Ces  panégyristes  trouveront  toujours  en  moi  le  plus  décidé  des 
contradicteurs.  Vous  m'avez  écrit,  ce  mois  de  septembre  dernier, 
qu'un  universitaire (1)  venait  décomposer  sur  ce  sujet  une  thèse 
de  doctorat  où  il  ne  montrait  pas  à  l'égard  de  Dupleix  des  senti- 
mens  plus  enthousiastes.  Je  suis  charmé  de  me  trouver  d'accord 
avec  un  historien  de  profession  qui  n'a  pas  dû  former  son  juge- 
ment à  la  légère. 

Pour  vous  parler  à  cœur  ouvert,  je  n'ai  jamais  vu  en  Dupleix 
qu'un  brasseur  d'affaires.  Cette  catégorie  d'industriels  a  ses  héros 
et  ses  saints.  Dupleix  faisait  «  des  affaires,  ))  et  c'est  pourquoi 
son  nom  est  devenu  populaire  parmi  les  politiciens  et  les  gens 
«  d'affaires.  »  Il  est  représentatif  au  suprême  degr^.  Il  person- 
nifie les  grandes  «  affaires  coloniales.  »  Au  risque  de  me  répéter, 
je  vous  avouerai  que  si  ce  «  colonial  »  avait  vécu  de  nos  jours, 

(1)  Il  s'agit  là  du  remarquable  ouvrage  de  M.  Prosper  Gultru,  Dupleix,  ses 
plans  politiques,  sa  disgrâce.  Paris,  1901,  in-4*>.  Je  n'en  ai  pu  prendre  connaissance 
qu'après  mon  retour  et  bien  après  que  ces  lettres  avaient  été  envoyées,  et  j'avoue 
que  je  suis  heureux  de  m'étre  rencontré,  avec  ce  savant  auteur,  sur  tous  les 
points  importans  de  l'histoire  de  Dupleix. 


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LETTRES   ÉCRITES  DU   SUD   DE   l'iNDE.  653 

je  me  serais  montré  fort  surpris  de  ne  pas  trouver  son  nom  sur 
la  liste  des  «  hommes  d'affaires  du  Panama.  »  Certains  de  ces 
noms  me  font  d'ailleurs  penser  à  Dupleix.  Le  gouverneur  de 
Pondichéry  connaissait  donc  trop  bien  «  les  affaires  »  pour  lais- 
ser ses  fonds  ou  ceux  de  ses  amis  dormir  sans  rapporter.  Il  les 
plaça  dans  des  entreprises  politiques  tout  comme  il  les  eût  placés 
dans  une  cargaison  de  mousselines  du  Bengale,  de  porcelaines 
de  Chine  ou  de  laques  du  Coromandel.  Ses  place  mens  ne  furent 
pas  tous  heureux  et  ses  épargnes  ou  ses  fonds  de  roulement, 
ainsi  que  vous  voudrez  les  nommer,  firent,  en  langage  d'agio, 
«  la  culbute,  »  se  triplèrent,  se  décuplèrent,  se  centuplèrent  jus- 
qu'à ce  que  le  «  krach  »  final  emportât  l'homme  et  l'argent. 
Mais,  au  contraire  de  Lally-Tollendal  qui  ne  put  trouver  d'es- 
pèces pour  défendre  Pondichéry  au  nom  du  Roi,  Dupleix  ne 
s'en  vit  jamais  refuser,  et  cela  jusqu'au  dernier  jour,  parce  qu'il 
s'agissait  toujours  de  lancer  «  une  affaire,  »  et  que  toute  la 
racaille  des  traitans,  des  négriers,  des  marchands  de  biens  tenait 
conseil  à  Pondichéry. 

Et,  d'ailleurs,  l'or  n'était  point  rare  dans  l'Inde.  L'arbre  aux 
roupies  se  couvrait  toujours  de  feuilles  sans  qu'il  fût  besoin 
d'en  écheniller  les  rameaux.  La  récolte  était  trop  belle  pour  que 
la  vermine  réussît  à  l'absorber.  L'or  était  partout,  enfoui  dans 
les  cours  des  maisons,  les  puits  des  sanctuaires,  il  en  sortait  aux 
premières  menaces  de  la  force.  Les  dieux  aux  yeux  de  pierre- 
ries n'étaient  pas  encore  aveugles,  le  scintillement  des  gemmes 
suffisait  à  éclairer  les  obscures  galeries  des  vimanas,  comme  à 
Vellore. 

Si  Jules  César  entreprit  la  campagne  des  Gaules  pour  se 
créer  un  trésor  de  guerre  avec  les  dépouilles  de  ses  temples,  le 
pillage  méthodique  des  pagodes,  des  palais  et  des  villes  pouvait 
rendre  aux  Compagnies  anglaise  et  française  le  même  service. 
L'une,  non  plus  que  l'autre,  n'eut  garde  de  l'oublier.  Ce  fut  une 
curée  chaude  et  sans  lois.  L'Inde  du  xvin*  siècle  ne  se  vit  ni 
plus  ni  moins  foulée  qu'aux  époques  antérieures,  mais  elle 
n'avait  pas  encore  connu  de  forbans  aussi  variés.  Il  semble  que 
les  écumes  de  la  terre  et  des  flots  s'y  soient  donné  rendez-vous 
pour  mêler  leurs  violences.  Le  tourbillon  de  ces  guerres  de  dé- 
tail entraîne  les  aventuriers  et  favorise  sous  couleur  d'héroïsme 
toutes  leurs  mauvaises  passions.  La  sentine  de  l'Europe  s'est 
déversée  sur  la  patrie  de  Porus.  Seule  la  triste  Amérique  a  vu 


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654  lŒTUE   DBS   DEUX   MONDES. 

s'abattre  snr  elle,  au  xyi*  siècle,  une  pareille  invasion  de  Bar- 
bares. Tous  les  déserteurs  des  armées  régulières,  tous  les  fier-à- 
bras,  les  «  chevaliers  »  sans  ouvrage,  tous  les  fils  de  famille  eo 
danger  de  Bastille  et  en  puissance  «  d'amie,  »  tous  les  «  officiers 
de  fortune,  »  tous  les  «  petits  blancs  »  et  tous  les  duellistes  des 
Maseareignes,  tous  les  enfans  terribles  «  envoyés  en  consomma- 
tion, »  toutes  les  modistes  et  autres  dames  d'aventures,  voilà 
pour  les  peaux  blanches.  Voici  maintenant  les  créoles  et  les 
métis  des  îles,  et  la  canaille  de  l'Afrique:  esclaves  de  Cafrerie  ^ 
I  venus  à  fond  de  cale,  et  aussi  des  Nubiens,  des  Abyssins  et  des 
nègres;  et  les  hordes  de  l'Inde  septentrionale  et  moyenne,  sans 
distinction  de  sectes:  Afghans,  Pathans,  Rohillas,  Pindaris, 
Mahrattes,  tous  les  pirates  des  archipels:  Nicobariens,  Anda- 
mans.  Malais  de  la  terre  ferme  ou  des  criques  de  Sumatra,  Java- 
nais, Balinais,  quesais-je  encore? 

Telle   fut  l'humanité  de  choix  qui  s'agita  dans  les  camps, 
entre  la  multitude  des  serviteurs  et  des  fournisseurs  hindous  cl 
les  troupes  européennes  racolées,  pressées  par  les  sergens  de  U 
Compagnie  des  Indes,  conduites  enchaînées  jusqu'au  port  d'eo^' 
barqueuïent  et  plus  dangereuses  à  leurs  officiers  que  l'ennemi- 

De  ces  mercenaires,  la  misère  quotidienne  se  coupe  de  rar^ 
et  indigestes  ripailles  aux  jours  de  pillage.  En  tous  autres  temp^i 
ce  sont  les  séjours  monotones  dans  les  casernes  ou  les  casemate^» 
la  vie  abrutissante  des  garnisons  sans  activité,  l'oisiveté  et  l^^ 
vices  qu'elle  engendre.  Ou  bien  les  travaux  écrasans  de  la  guerre» 
les  marches  forcées  sous  un  serfeîl  de  feu  plus  meurtrier  que  ^® 
canon  des  batailles,  ou  sous  les  pluies  diluviennes  qui  alom-^' 
dissent  le  guîngan  et  la  serge  des  uniformes  et  mettent  les  arn».  ^s 
hors  de  service.  La  nourriture,  toujours  insuffisante  ou  mauvaî^se, 
fait  souvent  défaut.  La  maraude  y  supplée  quand  le  pays  n'est  i^m^ 
rongé  par  la  guerre,  mais  les  habitudes  de  violence  ensauvag^ent 
le  soldat  et  le  rendent  ingouvernable.  Les  postes  sont  mal  SP"^ 
dés  et  les  surprises  sont  de  toutes  les  heures.  La  solde,  irré  ^u- 
lièrement  payée,  fournit  des  prétextes  de  mutinerie;  et  qu^nd 
elle  arrive  par  masses,  elle  est  aussitôt  gaspillée  dans  des  ov^es 
de  pau\Te.   La  maladie  est  au  bout  de    cette  débauche,  j>ujs 
l'hôpital  où  les  pestiférés  meurent  à  côté  des  fiévreux. 

Ce  n'est  pas  l'exemple  des  officiers  qui  remontera  le  morslde 
la  troupe.  Les  plus  grands  vivent  à  la  façon  des  nababs,  leur 
train  suffirait  à  ralentir  l'allure  de  la  meilleure  armée.  Les  Sou- 


I 


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mwïï:^^'^' 


LETTRES  ÉCRITES  DU  SUD  DE  l'iNDE.  655 

ise  et  les  Richelieu  ont  fait  école  juscpi'en  Inde.  Les  bayadères' 
t  les  brahmines  raflées  dans  le  sac  des  pagodes,  les  jeunes 
ausulmanes,  les  aventurières  d'Europe,  les  négresses  des^  îles, 
emplacent  dans  le  Deccan  les  filles  d'Opéra  que  les  états-majors 
le  Louis  XV  colportent  en  Allemagne.  Chacun  vit  pour  soi, 
onge  à  ses  commodités,  ménage  ses  plaisirs  et  n'obéit  à  personne. 
1  n'est  pas  de  petit  lieutenant  qui  ne  tranche  du  souverain.  Les 
^errès  de  garnison  se  ramasseraient  à  la  pelle. 

Où  l'indiscipline  fleurit,  où  la  concussion  s'étale,  le  refus  4o 
ervice  n'est  paô  pour  surprendre.  Et  l'embauchage,  l'espionnage, 
appel  à  la  trahison  sont  là  pour  tenter  à  toute  heure  ces  forçats 
ciinés  par  la  nostalgie  dont  soufl're  même  celui  qui  ne  trouve- 
ait  qu'une  cravate  de  chanvre  à  son  retour  au  pays.  Et  puis 
es  légendes  se  répètent  de  ces  simples  soldats  d'Europe  qui  oçit 
rouvé  la  fortune  colossale  auprès  des  rajahs  hindous.  Le  pli^s 
>etitprincipiculedu  Deccan  ou  du  Mysore  couvre  d'or  les  instruc- 
eurs  anglais  ou  français,  les  canonniers,  les  fusiliers  qui  viennent 
)rendre  service.  Et  puis  le  plaisir  de  dominer,  d'ètfe  maître  et 
'oi  chez  l'indigène,  le  rêve  de  luxure  et  d'or  qui  se  grossit  à 
proportion  de  la  misère  endurée,  l'illusion  des  joies  du  harem 
ît  du  luxe  fabuleux  de  l'Asie.  Chacun  des  exilés  devient  un 
monstre  d'insolence  et  d'orgueil.  La  fièvre  mégalomane  de  l'ex- 
plorateur est  un  mal  qui  sévit  depuis  longtemps  chez  l'Occi^ 
lental.  Seule,  la  patience  légendaire  de  l'Inde  explique  com- 
ment ces  sauterelles  ont  pu  dévorer  le  pays  à  leur  gré.  Mais  tout 
5e  qui  s'écarte  est  sabré  par  la  cavalerie  musulmane  oumahratte. 
Ze  *qui  est  fait  prisonnier  est  incorporé  ou  livré  à  de  tels  tour- 
mens  dans  les  prisons  sans  air  que  les  rares  survivans  en  sortent 
incapables  de  continuer  le  métier  de  soldat.  Dans  cette  guerre 
>ans  pitié,  où  la  dureté  de  l'homme  n'est  dépassée  que  par  Tiur. 
clémence  du  climat,  dans  cette  guerre  d'extermination  dont  il  faut 
aller  jusqu'aux  marches  turques  pour  trouver  la  pareille,  l'Euro- 
péen ne  le  cède  pas  à  l'Oriental  en  procédés  ingénieux  de  cruauté. 

Au  reste,  les  armées  des  deux  Compagnies  se  valent.  Le  com- 
mandement, chez  les  Anglais,  est  toutefois  meilleur;  aussi  la 
victoire  leur  est-elle  uniformément  fidèle.  Moins  misérable,  le 
soldat  voit  sa  solde  payée  à  son  terme,  il  reçoit  une  nourriture 
suffisante.  Et  pourtant  les  déserteurs  inglais  sont  légion  :  parmi 
les  Irlandais  se  recrutent  de  préférence  les  transfuges. 

Ainsi  sur  le  grand  corps  pantelant  de  l'Inde  des  Mogols  que 


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656  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

n'a  pu  ressusciter  Aureng-Zeb,  s'abattent  les  mouches  ^^ 
bleues  venues  des  quatre  coins  du  vieux  monde.  Et  comme 
n'était  pas  assez  des  traitans  et  des  agioteurs  de  la  Compa 
des  Indes,  le  financier  Law  aidait  à  la  décomposition  finaL 
lâchant  sur  les  établissemens  français  son  neveu,  le  capitaii 
de  qui  l'on  ne  peut  dire  s'il  fut  plus  présomptueux  qu'incapab 
et  de  qui  l'on  ne  sait  s'il  fut  victime  de  la  corruption  qui  é 
partout  plutôt  que  du  manque  de  courage.  Et  Ton  se  dema 
si  cette  amoralité  par  laquelle  se  caractérise  le  xvm*  siècle 
fut  pas  la  cause  première  de  toutes  les  catastrophes  qui  allai 
s'accumuler.  Elles  emportèrent  Dupleix,  l'homme  atteint  d< 
folie  des  grandeurs,  faible  instrument  aux  mains  d'une  Ir 
Portugaise  ambitieuse,  étroite  d'esprit,  cupide.  Cette  associât 
composée  d'un  Imaginatif  et  d'une  déséquilibrée,  rêva,  prétend 
certains    écrivains,  de  s'emparer  de  l'Inde  par   une  série 
combinaisons.  Mais  alors  ces  combinaisons  étaient  fondées  su: 
tels  principes  que  la  non-réussite  d'une  seule  entraînait  la  m 
de  toutes  les  autres.  Combinaisons  d'ailleurs  purement  pk 
niques,  puisque  Dupleix  vécut  au  jour  le  jour,  à  la  merci  d'i 
défaite  essuyée  par  ses  partisans,  à  la  merci  surtout  de  la  p 
tique  européenne  où  dans  quelque  congrès  un  seul  trait 
plume  détruisait  tout  le  labeur  des  coloniaux  pour  remettre 
choses  dans  le  même  état  qu'avant.  Je  vous  avoue  ne  pas  cr 
un  seul  instant  au  fameux  «  Plan  de  Dupleix.  » 

L'œuvre  de  Dupleix  fut  vaine,  et  elle  ne  pouvait  pas  du 
parce  qu'il  ne  trouva  pas  un  seul  homme  capable  de  le  second 
ou  disposé  à  le  faire.  La  bureaucratie  a  toujours  eu  sur 
hommes  d'action  l'influence  la  plus  néfaste.  Elle  paralyse  U 
efforts,  les  annihile  par  ses  règlemens  minutieux  cpii  obli{ 
chacun  à  demeurer  dans  la  sphère  étroite  de  ses  fonctions 
spécialisation  à  outrance  détruit  les  plus  brillantes  qualités, 
condamnant  au  métier  d'administrateur  un  homme  énergie 
dont  l'ardeur  se  communiquerait  aux  troupes  et  entraînerai 
victoire,  la  bureaucratie  met  cet  homme  à  la  merci  de  milita 
qui  peuvent  lui  être  extraordinairement  inférieurs.  Or  les  guei 
de  l'Inde^  à  cette  époque,  étaient  avant  tout  question  decourr 
l'activité  et  d'à-propos.  Les  connaissances  techniques  ne  si{. 
fiaient  pas  grand'chose,  et^un  sergent  de  grenadiers  les  posséd 
On  s'en  aperçut  quelque  quarante  ans  plus  tard  pendant  la  Ré 
lution. 


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"'^••'•-W-'?f-¥-^f»f.^ 


LETTRES   ÉCRITES   DU   SUD   DE   l'iNDE.  657 

Si  Dupleix  avait  eu  ces  qualités  de  bravoure  et  de  solidité, 
dont  il  manqua,  j'hésite  à  croire  que  son  sort  eût  été  meilleur. 
Les  bureaux  de  la  Compagnie  l'auraient  empêché,  bien  vite,  de 
paraître  de  sa  personne  à  l'armée.  Et  cela  est  encore  discutable 
parce  que  cette  armée  était  payée  par  la  Compagnie.  Dupleix 
aurait  peut-être  pu  se  rappeler,  s'il  le  sut  jamais,  que  ce  fut  un 
avocat  de  Venise  qui  décida  de  la  bataille  de  Lépante. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  gouverneur  de  Pondichéry  fut  extraor- 
dinairement  mal  servi.  De  ses  hommes  de  guerre,  l'indifférence, 
l'avidité,  l'égoïsme  ont  été  difficilement  égalés.  Le  moins  mau- 
vais de  tous,  Bussy,  ne  pensa  jamais  qu'à  sa  fortune,  il  la  rendit 
énorme.  Et  encore,  ces  officiers  pouvaient  dire  que,  dans  ces 
campagnes  d'aventures,  ils  servaient  non  point  la  France,  mais  la 
Compagnie. 

Les  historiens  modernes  ont  confondiL  toujours  ces  deux 
notions.  Il  ne  s'agissait  pas,  dans  la  forme,  d'une  lutte  entre 
l'Angleterre  et  la  France,  mais  bien  de  guerres  locales  dans  les- 
quelles les  deux  Compagnies  soutenaient  chacune  leur  prince. 
Elles  marchaient  donc  à  la  solde  des  princes  hindous,  leur 
fournissaient  des  troupes,  des  fonds  sur  garanties  solides.  Au 
résumé,  cette  méthode  n'était  bonne  que  pour  prendre  pied  dans 
le  pays,  car,  plus  tard,  les  Anglais,  quoique  vainqueurs  des 
Français  qu'ils  expulsèrent,  durent  assurer  leurs  conquêtes  par 
de  nouvelles  batailles.  Ils  gagnèrent  pouce  par  pouce  le  ter- 
rain indien  arrosé  du  sang  de  leurs  soldats.  Cet  effort,  je  doute 
que  la  France  l'ait  jamais  pu  essayer.  Quant  au  succès,  le  siège 
de  Saint-Jean-d'Acre  nous  prouve  ce  que  Bonaparte  eût  pu 
gagner  en  «  prenant  Tlnde  à  revers.  »  Les  Anglais  prirent 
rinde  parce  qu'ils  étaient  capables  de  la  prendre  et  surtout  de 
la  garder.  Et,  pour  tout  dire,  après  Waterloo,  je  doute  fort  qu'on 
eût  rendu  l'Inde  à  la  France,  si  elle  l'eût  possédée.  La  politique 
d'influence  n'eût  point  prévalu  contre  la  politique  des  résultats. 

Le  choix  des  Hindous  me  semble  avoir  été  fixé  peu  de  temps 
avant  la  chute  de  Dupleix,  et  les  plus  avisés  l'avaient  déjà 
escomptée.  Si  les  Anglais  eurent  le  meilleur,  c'est  qu'ils  nous 
vainquirent  à  rheure  utile.  Ayant  pour  vertus  principales  la 
mollesse  et  la  perfidie,  les  Indiens  ne  respectent  que  la  force  et 
principalement  celle  qui  leur  paraît  offrir  des  garanties  de  durée. 
Le  jour  où  ils  virent  une  grosse  armée  française  mettre  bas  les 
armes  sans  tirer  un  coup  de  fusil,  quand  ils  virent  son  comman. 
TOMl  ZLni  —  1908.  42 


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658  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

daut  livrer  son  prince  qui  demandait  àso  battre,  (fen  fut  fa.^ 
notre  prestige  moral.  Dupleix  eut  beau  parader  sur  son  éléphanl 
housse  d  or,  il  ne  put  empêcher  les  Hindous  de  décréter  sa 
déchéance.  L'abandon  de  Ghunda-Sahib  par  Law,  à  Sriringam, 
déshonora  la  France  dans  Tlnde  du. Sud.  Dupleix  était  perdu 
logiquement... 

Ceci  étant  bien  entendu  pour  éclaircir  le  récit  qui  va  suivre, 
j'ajoute  que  la  combinaison  de  Dupleix  péchait  par  la  base, 
parce  qu'il  abonda  toujours  en  illusions  à  l'égard  des  Hindous. 
Ghunda-Sahib,  pour  employer  une' locution  familière,  lui  «  cla- 
qua dans  la  main.  »  Aussi  imprévoyant  et  léger  qu'Oriental  sur 
terre,  ce  prince,  à  peine  sorti  de  Pondichéry,  allait  travailler  à 
se  créer  de  nouveaux  ennemis,  conmie  si  Mohammed-Ali  et  les 
Anglaisne  suffisaient  pas  à  son  ardeur  guerrière.  Mozzufer-Singh  et 
Chunda-Sahib  avaient  laissé  à  Pondichéry  l'argent  de  Dupleix.  Ils 
l'avaient  laissé  aux  mains  des  pourvoyeurs  de  leur  luxe  et  de  leurs 
plaisirs.  La  splendeur  quasi  impériale  dont  brillait  Dupleix  avait 
piqué  d'orgueil  le  soubab  et  le  nabab.  Ne  voulant  pas  qu  on  pût 
dire  que  le  «  Frangui  »  avait  éclipsé  les  princes  natifs,  les  deux 
compères  ne  ménagèrent  ni  l'or,  ni  l'argent,  ni  la  piaflfe.  Pou- 
vait-on attendre  autre  chose,  en  saine  raison,  de  ces  dignitaires 
d'un  pays  où  le  plus  modeste  soudra  se  croit,  encore  aujour- 
d'hui, engagé  d'honneur  à  se  ruiner  pour  les  noces  de  son  fils? 

Chunda-Sahib  et  Mozzufer-Singh  laissèrent  donc  Pondichéry 
derrière  eux,  le  cœur  certes  moins  léger  que  la  bourse.  Ils  par- 
taient bien  munis  de  troupes  françaises,  de  cipayes,  d'artillerie 
de  siège,  et  aussi  d'un  officier,  M.  Duquesne,  qui  devait  diriger 
les  opérations.  Mais  ils  n'avaient  plus  une  roupie  vaillant.  Et 
la  solde  des  troupes,  leur  tiourriture  ne  sont  pas  choses  qui  se 
règlent  avec  des  promesses.  Chunda-Sahib,  ainsi  dénué  du  nerf 
de  la  guerre,  eut  une  inspiration  de  génie  :  1b  roi  de  Tanjore, 
dont  la  capitale  était  sur  la  route  de  l'armée,  méritait  cette  répu- 
tation qu'on  lui  prêtait  d'être  le  souverain  le  plus  riche  de  cette 
région  de  l'Inde.  Il  ne  s'agissait  que  de  le  rançonner  au  pas- 
sage. Un  prétexte  s'offrait.  Tributaire  du  Mogol  de  Deli,  Pertab- 
Singh  ne  s'était  pas  acquitté.  Si  Mozzufer-Singh,  soubab  du 
Deccan,  n'avait  pas  qualité  pour  exiger  de  ce  grand  vassal  le 
paiement  de  l'arriéré,  c'était  alors  que  toute  hiérarchie  dispa- 


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LETTRES   ÉCRITES   DU   SUD   DE   L*INDE.  659 

raîssait,  et  avec  die  Tordre  établi.  Gardiens  de  cet  ordre,  le  sou 
bab  et  son  fidèle  nabab  s'en  furent  de  leur  personne  sommer  le 
débiteur  du  Mogol  de  payer  son  dû. 

On  dit  que  cette  belle  résolution  fut  prise  sans  le  congé  dé 
Bupleîx.  Mais  on  sait  aussi  qu'il  ne  la  désapprouva  nullement, 
(iur,  dès  qu'il  connut  le  plan  des  deux  associés,  il  envoya  des 
instructions  à  M.  Duquesne  pour  qu'on  enlevât  rapidement  la 
ville  de  Tanjore. 

C'est  la  mode  aujourd'hui  d'appeler  «  politique  coloniale  » 
toutes  les  opérations  louches  dont  profitent  certains  partis  au 
delà  des  mers.  Le  mot  est  un  pavillon  qui  couvre  la  marchan- 
dise. Dupleix  fut,  entre  tous,  expert  en  «  politique  coloniale,  » 
et  celle-ci  lui  commandait  de  ne  pas  abandonner  ses  cliens,  voire 
dans  un  pareil  brigandage,  du  moment  qu'ils  l'avaient  entrepris. 

Ainsi  les  faits  lient  ITiomme  dès  qu'il  a  commencé  de  marcher 
dans  la  voie  oblique,  il  la  doit  suivre  et  subir  les  conséquences 
jusqu'au  bout.  Dupleix  pouvait  toutefois  se  réfugier  derrière  les 
principes  et  invoquer  celui  d'autorité.  En  approuvant  Texpé- 
dilion  de  Tanjore,  il  faisait  acte  de  déférence  envers  le  Mogol. 

Du  fort  où  il  s'était  réfugié  avec  sa  troupe,  sa  maison  et  ses 
trésors,  Pertab-Singh  put  voir  les  percepteurs  bénévoles  de 
l'Empereur  piller  les  faubourgs  de  sa  ville.  Sachant  que  le  temps 
est  le  grand  maître,  tenant  ses  murailles  pour  solides,  assuré  de 
ne  pas  manquer  d'argent  puisque  la  forteresse  renfermait  une 
pagode  où  dormaient  de  fabuleux  trésors,  il  amusa  ses  ennemis. 
Pendant  des  semaines,  ce  furent  des  pourparlers  à  l'indienne,  et 
des  remises  d'acomptes  dont  l'inégale  répartition  sema,  au  pre- 
mier jour,  la  discorde  parmi  les  alliés.  Dupleix  ne  fut  pas  sans 
avoir  sa  part  de  ces  rançons  partielles.  La  Compagnie  française 
y  gagna  du  territoire  et  l'exemption  d'une  ancienne  rente.  Mais 
le  roi  de  Tanjore  procédait  avec  une  telle  lenteur  que  d'autres 
négociations  qu'il  menait  avec  les  Anglais  et  Nazir-Singh  abou- 
tirent en  temps  utile.  La  Compagnie  britannique  détacha  de 
Trichinopoly  une  petite  troupe  d'Anglais  qui  pénétra  dans  la 
forteresse  bloquée.  Car  c'a  toujours  été  la  règle,  dans  ces  guerres 
indiennes  du  xvm*  siècle,  que  les  secours  et  les  émissaires  ren- 
traient à  volonté  dans  les  places,  en  sortaient,  sans  que  les  assîé- 
geans  en  prissent  ombrage.  Jamais  armées  ne  se  gardèrent  plus 
mal,  ne  furent  moins  à  l'aLri  d'une  surprise. 

A  la  rigueur,  cette  entrée  de  quelque  vingt  Anglais  dans  la 


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661  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

forteresse  de  Tanjore  ne  dérangeait  pas  beaucoup  Chunda- 
Sahib  et  Dupleix.  Mais,  chose  autrement  grave,  Nazir-Singh  ne 
tarda  pas  à  se  rapprocher  avec  une  grosse  armée.  Vous  n'avez 
pas  oublié  ce  Nazir-Singh,  fils  du  nizam  Oul-Moulk  et  dépossédé 
par  Mozzufer-Singh  :  je  vous  racontai  ses  déboires  quand  je  par- 
lais de  Genji.  Au  seul  bruit  de  son  arrivée,  les  troupes  des  pro- 
tégés de  Dupleix  se  dispersèrent,  et  leur  fuite  les  porta  d'une 
traite  sous  les  murs  de  Pondichéry,  où  la  colonne  française  les 
rejoignit  bientôt.  Seul  M.  Duquesne  demeura  à  Tanjore  où  la 
maladie  lavait  tué. 

Dupleix  ne  se  découragea  pas  pour  si  peu. 

Pareil  à  tous  les  Imaginatifs,  pareil  aux  joueurs  qui  trouvent 
le  même  plaisir  dans  la  perte  que  dans  le  gain,  pour\Ti  que  le  jeu 
dure,  il  reprit  la  partie.  Vous  savez  comment  il  la  perdit,  com- 
ment les  Mahrattes  menacèrent  un  moment  Pondichéry,  com- 
ment encore  Mozzufer-Singh  tomba  aux  mains  de  Nazir-Singh, 
qui  le  para  aussitôt  d'un  collier  et  de  bracelets  en  bon  fer;  com- 
ment enfin  la  défection  des  officiers  français,  mécontens  de  la 
part  trop  réduite  qu'on  leur  avait  allouée,  dans  le  pillage  de  Tan- 
jore, paracheva  la  ruine  de  ses  intérêts. 

Le  moindre  avantage,  pourvu  qu'on  le  fît  valoir,  suffisait 
alors  pour  compenser  les  plus  graves  revers.  L'Inde  affolée 
vivait  au  jour  le  jour,  tiraillée  par  ses  prétendans.  Ses  faveurs 
variaient  avec  l'heure.  L'élu  du  matin  était  remplacé  avant  le 
soir  par  un  plus  heureux.  La  prise  de  Genji,  grossie,  amplifiée 
avec  art,  rétablit  comme  par  miraclô  le  prestige  de  Dupleix. 
Mais,  bien  que  les  directeurs  de  la  Compagnie  des  Indes  lui 
eussent  notifié,  de  Paris,  leur  volonté  formelle  d'une  paix  géné- 
rale et  définitive,  le  gouverneur  de  Pondichéry  ne  put  oublier 
l'affaire  de  Trichinopoly.  Non  seulement  Mohammed-AH  était 
toujours  vivant,  mais  Nazir-Singh  l'avait  nommé  nabab  du 
Camate,  et  ce  nabab,  fabriqué  contre  les  désirs  de  Dupleix,  se 
tenait  en  sûreté  dans  les  murs  de  Trichinopoly,  d'où  il  dénonçait 
sa  ferme  intention  de  garder  la  place  sans  accepter  les  offres, 
sans  redouter  les  menaces.  Pareil  au  Grand  Seigneur  qui  rêvait 
de  Constantinople,  Dupleix  voyait  Trichinopoly  dans  ses  songes. 
Insensible  à  tous  les  heureux  hasards  dont  abonda  pour  lui 
l'année  1750,  hasards  trop  nombreux  pour  que  j'essaye  de  vous 
les  rappeler,  il  dirigea  une  nouvelle  expédition  contre  Trichino- 
poly, dès  le  mois  de  mars  1751.  Ne  voulant  pas  comprendre 


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TY^ 


LETTRES   ÉCRITES   DU   SUD   DE   l'iNDE.  661 

qu'il  s'engageait  ainsi  dans  une  guerre  avec  les  Anglais  dont  les 
forces  considérables  s'acheminaient  déjà  vers  la  ville  qu'ils  en- 
tendaient défendre  à  tout  prix,  Dupleix  mit  en  route  son  éternel 
Chunda-Sahib  avec  toutes  ses  forces  disponibles.  Le  nabab  avait 
environ  dix  mille  Hindous  ;  M.  d'Auteuil  commandait  quatre 
cents  Français  ou  soi-disant  tels,  un  petit  corps  de  nègres  et 
quelques  pièces  d'artillerie.  Cet  officier  n'était  pas  sans  quelque 
mérite,  mais  il  chérissait  peu  le  gouverneur  qui  l'avait  fait 
passer  en  jugement  après  la  désastreuse  journée  de  Valdaour.  Et 
surtout,  fatigué  par  l'âge  et  le  climat  qui  s'ajoutaient  à  une 
mollesse  naturelle,  il  ne  possédait  d'activité  physique  que  ce 
que  lui  en  laissaient  de  continuels  accès  de  goutte.  Un  podagre 
ne  peut  se  lancer  dans  ces  entreprises  vives  et  hasardeuses  qui 
seules  assurent  la  victoire,  en  ces  pays  où  l'assaillant  déterminé 
ne  rencontre  presque  jamais  de  résistance  efficace. 

M.  d'Auteuil,  dès  les  premiers  jours  de  la  campagne,  montra 
ce  qu'on  devait  attendre  de  lui.  Il  manqua,  devant  Volconde, 
l'occasion  d'écraser  le  contingent  anglais  du  capitaine  Gingen  et 
lui  ménagea  ainsi  la  possibilité  de  gagner  Trichinopoly.  Ce  fut 
un  échec  grave,  surtout  par  la  répercussion  morale.  Tandis  que 
les  Anglais  secouraient  la  place  en  y  apportant  ,1a  confiance, 
M.  d'Auteuil  continuait  de  se  traîner  sur  la  route  de  Sriringam.' 
Enfin  il  passa  le  Coleron,  prit  pied  dans  l'ile,  passa  encore  la 
Cavery,  établit  ses  batteries  sur  la  terre  ferme,  puis,  sans  force 
contre  la  goutte,  regagna  Pondichéry,  laissant  ses  sous-ordres  et 
Chunda-Sahib  continuer  les  opérations. 

Dupleix  remplaça  M.  d'Auteuil  par  le  capitaine  Law,  protégé 
par  les  directeurs  de  la  Compagnie.  Le  neveu  de  l'inventeur  du 
«  système  »  était  de  ceux  qui  ne  laissent  à  personne  le  soin  de 
louer  leur  valeur.  Il  plut  à  Dupleix  par  cette  confiance  en  soi- 
même  sans  laquelle  on  ne  réussit  guère  à  se  pousser,  il  lui  plut 
par  son  entregent.  Les  Anglais,  de  leur  côté,  choisissaient  leurs 
hommes.  A  Law  et  à  Auteuil  ils  allaient  opposer  le  capitaine 
Clive  et  le  major  Lawrence. 

Robert  Clive  ne  tarda  pas  à  donner  sa  mesure.  N'attachant 
pas  à  la  défense  de  Trichinopoly  l'importance  qu'y  attribuait  'le 
Conseil  de  Madras,  il  persuada  au  gouverneur  Saunders  que 
l'offensive  était  en  tout  préférable.  Il  obtint  le  commandement 
d'une  petite  troupe  choisie,  et  la  portant  vivement  sur  la  ville 
d'Arcat,  capitale  de  la  nababie  de  Cbunda-Sabib,  il  y  entra  sans 


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6G2  RtettJfe  DÉfe   bÈl/X   ÎIÔRDÈd. 

coup  férir,  le  H  septembre  1751.  Le  résultat  ne  de  fit  p«fl 
attendre.  Abandoanant  le  siège  de  Trichinopoly,  Chunda-Sabib 
conrul  à  Arcat,  dans  Tespoir  de  ia  reprendre.  Son  fils  Rajah- 
Sahib  en  assiégea  en  vain  le  fort  pendant  cinquante  jours.  Paid 
il  se  retira,  sous  la  menace  d'une  attaque  des  Mahrattes,  ren- 
dant ainsi  la  liberté  à  Clive  qui  en  profita  pour  détruire  en 
détail  rincapable  Law,  toujours  immobile  devant.Trichinopoly. 

Et  pourtant  jamais  la  Compagnie  française  ne  posséda, 
jusque-là,  de  si  forte  armée  en  Inde  :  près  de  1-00(1  Français, 
2  060  cîpayesetSO  canons.  30  000  Hindous,  dont  15000  cava- 
liers, obéissaient  à  Cbunda-Sahib,  et  du  nabab  la  valeur  person- 
ndle  ne  fut  jamais  mise  en  question.  Law  laissa  se  rouiller  sans 
usage  ces  outils  de  choix.  Sourd  aux  instructions  de  Dupleit, 
méprisant  les  objurgations  de  Chunda-Sahib,  il  se  refusa  à 
donner  lassant,  alors  qu'aux  yeux  les  moins  exercés  le  «uccès 
en  apparaissait  certain.  Cependant  les  renforts  ne  cessaient  de 
grossir  les  rangs  des  assiégés,  car  le  plus  grand  désordre  régnait 
dans  le  camp  français.  Les  contingens  du  roi  de  Tanjore,  la 
victime  de  Qiunda-Sahib,  s'étaient  avancés  des  premiers.  Pois 
ce  furent  les  Mysoriens,  partisans  de  Mohammed-Ali.  Leurs 
escadrons,  tourbillonnant  autour  des  Français,  sabraient  tes  pe- 
lotons détachés,  détruisaient  tes  dragons  dans  des  embuscades. 
Et  les  Mahrattes  étaient  annoncés,  et  aussi  Clive,  vainqueur  d'an 
contingent  français  i  Covrebank,  et  enfin  le  major  Lawrence  & 
la  tète  d'une  armée.  De  toutes  parts,  les  indiens,  abandonnant 
notre  parti,  ralliaient  les  drapeaux  anglais.  La  position  naguère 
précaire  de  Mohammed-Ali,  l'assiégé  de  Trichinopoly,  devenait 
insensiblement  la  meilleure.  L'Inde  dravidienne  s'orientait  vers 
le  soleil  levant,  l'étoile  de  Duplcix  pâlissait. 

Et  quoiqu'on  le  tint  au  courant,  heure  par  henre,  du 
progrès  de  l'orage  qui  grossissait  derrière  lui,  Law  se  refusait  à 
agir.  Puis,  tout  à  coup,  il  agit,  et  de  telle  manière,  que  rinactkm 
eût  encore  été  préférable.  Au  lieu  de  distraire  de  ses  lignes;  un 
gros  de  troupes  pour  livrer  bataille  aux  Anglais  qui  arrivaient 
de  Madras,  il  envoya  un  petit  corps,  très  inférieur  en  nombre  au 
scrcours  qu'il  s'agissait  d'arrêter.  A  1  500  hommes  il  en  opposait 
à  peine  700.  On  peut  dire  que  l'engagement  devait  se  passer  à 
jportée  de  son  canon  de  Coilady,  sur  la  rive  du  Coleron.  L'affaire 
fut  si  mal  menée  qu'elle  échoua.  Le  major  Lawrence  continua 
de  s'acheminer  vers  Trichinopoly  dont  il  n'était  plus  qu'à  dix 


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LETTRES   ÉCRITES    DU   SUD   DE   l'iNDE.  6G3 

milles.  Sous  les  yeux  de  Law  qui  le  manqua  encore  au  passage, 
il  fit  bientôt  sa  jonction  avec  le  détachement  que  la  garnison 
assiégée  envoyait  à  sa  rencontre.  Law  livra  alors  un  combat 
d'artillerie  où  il  n'eut  pas  l'avantage.  Les  Français  durent  se 
replier,  avec  pertes,  sur  le  Pain  de  Sucre,  d'où  ils  purent  assister 
à  l'entrée  de  Lawrence  dans  la  place. 

Quelques  jours  encore,  et  Law  perdait  à  nouveau  l'occasion 
d'infliger  au  capitaine  Daltonune  sérieuse  défaite  entre  le  Rocher 
français  et  Elmiseram.  Dès  lors,  travaillé  par  ime  sorte  de 
folie,  il  annonça  que  le  moment  était  venu  de  se  retirer  dans 
l'Ile  de  Sriringam  :  toute  l'armée  y  prendrait  ses  quartiers.  Notre 
raison  demeurerait  confondue  devant  une  pareille  action  si  nous 
ne  comprenions  que  le  misérable  commandant  s'aperçut  enfin 
de  son  eifroyable  insuffisance.  Il  eut  peur,  en  un  mot,  peur  de 
Tennemi  qu'il  se  reconnaissait  incapable  de  combattre.  La  race 
dont  le  sang  coulait  dans  ses  veines  ne  fut  point  de  celles  que 
réjouit  le  fracas  des  armes.  Le  neveu  du  financier  LaW  mit, 
avec  une  prv.  lence  puérile,  l'eau  entre  lui  et  les  Anglais. 

Abandonnant  ses  positions  de  terre  ferme,  Law  passa  donc 
dans  l'île  de  Sriringam,  la  pagode  de  Vichnou  abrita  son  armée. 
L'assiégeant  se  constituait  assiégé,  dans  une  île  où  l'ennemi,  du 
haut  de  sa  forteresse,  pouvait  observer  ses  moindres  mouve- 
mens,  le  prendre  en  flagrant  délit  de  manœuvres,  et  le  tenait 
sous  la  menace  perpétuelle  de  son  canon.  Les  renforts  que 
Dupleix,  désespéré,  expédia  une  dernière  fois,  ne  retardèrent 
point  la  catastrophe.  M.  d'Auteuil  quitta  Pondichéry  avec  l'ordre 
de  remplacer  Law  dans  le  commandement  et  de  reprendre  le 
siège.  Il  n'atteignit  pas  Trichinopoly.  Clive  veillait  et  ses  espions 
lui  apprenaient  chaque  jour  les  actions  des  Français. 

Quand  il  apprit  que  M.  d'Auteuil  était  en  marche,  il  se  plaça 
entre  Sriringam  et  la  route  de  Pondichéry.  Et,  tel  fut  son  mé- 
pris pour  Law,  qu'il  ne  lui  fit  même  pas  l'honneur  de  se  garder 
contre  ses  troupes.  Clive  s'installa  à  Samiavéram,  ayant  ainsi 
Law  à  dos  et  d'Auteuil  en  face.  Si  Law  n'avait  pas  été  frappé  de 
démence,  ou  annihilé  par  la  peur,  il  n'avait  qu'à  passer  le  Cole- 
ron,.  de  nuit,  à  marcher  sur  Clive,  à  le  maintenir  jusqu'à  l'arri- 
vée de  M.  d'Auteuil,  et  alors  à  l'écraser  entre  deux  feux. 

Les  dieux  do  l'Inde,  sans  doute,  pour  être  encore  un  peu 
maîtres  chez  eux,  ne  le  voulurent  pas  ainsi.  Law,  tout  entouré 
d'eau  qu'il  fût,  ne  l'était  point  par  les  Anglais  qui  se  conten- 


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661  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

laient  de  l'observer  du  Roc.  Sans  cesse,  il  recevait  des  nouvelles. 
Avisé  de  l'approche  de  M.  d'Auteuil  qui  avait  gagné  Ottatour,  à 
quinze  milles  de  Samiavéram,  avisé  aussi  des  manœuvres  de  Clive 
qui  marchait  sur  cette  ville,  il  tint  entre  ses  mains  la  chance 
de  prendre  encore  Tennemi  à  dos.  Mais,  au  lieu  de  courir  à  la 
bataille  avec  tout  son  monde,  il  se  contenta  d'expédier  40  déser- 
teurs anglais,  autant  de  Français,  et  700  cipayes,  avec,  à  leur 
tête,  un  officier  inconnu,  contre  le  meilleur  des  hommes  de 
guerre  que  la  Compagnie  anglaise  ait  eus  à  son  service. 

Un  coup  de  hasard  faillit  faire  réussir  cette  pauvre  combi- 
naison. L'espionnage  réciproque  était  à  ce  point  actif,  que  d'Au- 
teuil, avisé  du  mouvement  de  Clive,  put  lui  échapper.  L'Anglais 
reprit,  attendant  une  occasion  meilleure,  ses  quartiers  de  nuit  à 
Samiavéram.  Les  troupes  y  étaient  campées  dans  deux  pagodes. 
Celle  de  la  déesse  Mariammin  abritait  Clive  en  personne,  qui, 
n'ayant  d'autre  lit  que  son  palanquin,  s'y  endormit  tranquillement. 

Vous  savez  quelle  confusion  régnait  dans  ces  armées  cos- 
mopolites. La  foule  des  non-combattans,  porteurs,  domestiques, 
marchands,  charretiers,  hommes,  femmes,  enfans  encombrait 
les  avenues  et  les  places,  mêlée  aux  voitures,  aux  chevaux,  aux 
éléphans  et  aux  bœufs.  Grâce  à  l'obscurité,  le  détachement  parti 
de  Sriringam  put  se  glisser  à  travers  cette  multitude  et  ouvrir  le 
feu  contre  les  Anglais  sans  défiance.  Les  premières  décharges 
produisirent  une  épouvantable  confusion.  Clive  n'était  pas  ré- 
veillé que  ses  soldats  'couraient  affolés  ou  tombaient  sous  les 
coups.  Lui-même  n'échappa  aux  balles  que  par  miracle.  Se  jetant, 
sans  hésiter,  dans  la  presse,  il  put  rassembler  deux  compagnies 
et  se  porter,  à  leur  tête,  vers  la  grande  pagode  où  il  pensait 
qu'une  sédition  de  cipayes  venait  d'éclater.  Ce  fut  seulement 
quand  il  commanda  à  ces  cipayes  de  mettre  bas  les  armes  qu'il 
comprit  que  c'étaient  les  Français.  Blessé  deux  fois  par  un 
Irlandais  de  la  troupe  des  déserteurs,  il  déchargea  ses  pistolets 
sur  son  agresseur  et  le  poursuivit  jusqu'à  la  pagode  de  Mariam- 
min. Ce  combat  de  nuit  lui  réservait  de  plus  grands  hasards. 
Sous  le  porche,  il  fut  arrêté  par  six  soldats  français  qui  lui 
crièrent  de  se  rendre. 

Tout  autre  que  Clive  se  fût  rendu  ou  fait  tuer.  Avec  le  plus 
beau  sang-froid,  il  somma  les  six  Français  de  se  constituer  pri- 
sonniers :  «  Ils  étaient  cernés.  A  la  première  résistance  on  les 
passerait  par  les  armes.  »  Des  pourparlers  s'engagèrent.  Quel- 


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«^PFI.'TH" 


LETTRES   ÉCRITES    DU    SUD    DE   l'iNDE.  665 

ques  Français  se  soumirent.  Mais  les  déserteurs  résistèrent  sans 
demander  quartier.  Les  Anglais  se  reconnurent^ reprirent  l'avan- 
tage du  nombre,  écrasèrent  la  troupe  de  Law.  Ce  qui  put 
s'échapper  de^  pagodes  tomba  sous  les  sabres  mahrattes.  Seul 
le  corps  de  M.  d'Âuteuil  pouvait  encore  sauver  l'armée  bloquée 
dans  Sriringam.  Ce  dernier  espoir  s'évanouit.  Tandis  que  Clive 
conservait  sa  position  de  Samiavéram,  un  détachement  anglais, 
sous  les  ordres  du  capitaine  Dalton,  atteignit  Oitatour.  Démo- 
ralisé par  tant  de  hasards  contraires,  d'Auteuil  battit  en  retraite. 
Sans  accepter  la  bataille,  il  se  replia  sur  Pondichéry.  Clive  alors 
lui  donna  la  chasse,  l'atteignit  à  Volconde  et  l'obligea  à  capituler. 

Vous  connaissez  la  fin  de  Law.  Il  déposa  les  armes  sans 
combattre,  après  avoir  abandonné  Chunda-Sahib  à  la  générosité 
de  l'ennemi.  C'était  mal  connaître  les  us  et  coutumes  de  l'Inde. 
Le  malheureux  nabab,  dont  toutes  les  troupes  avaient  fondu 
par  la  désertion,  se  remit  aux  mains  du  général  de  Tanjore. 
Suivant  une  convention  dont  le  Tanjorion  jura  solennellement 
d'observer  les  clauses,  au  reçu  d'une  grosse  somme  d'argent, 
payée  en  acompte,  la  vie  de  Chunda-Sahib  devait  être  épargnée. 
Mais  si  le  roi  de  Tanjore  avait  des  griefs  sérieux  contre  le  pri- 
sonnier, Mohammed-Ali  en  invoquait  de  plus  graves,  d'ordre 
politique.  Il  lit  mettre  aussitôt  à  mort  son  compétiteur,  sans  que 
le  major  Lawrence  intervînt  dans  le  conseil  même  par  un  mot 
pour  sauver  Chunda-Sahib.  Law  livra  quelques  heures  après  ses 
3000  soldats  et  leurs  officiers,  ses  40  canons  et  tout  son  matériel  h 
Lawrence.  Il  y  avait  un  an,  moins  quelques  semaines,  que  l'expé- 
dition de  Dupleix  était  partie  de  Pondichéry  pour  Tri chinopoly... 

Le  major  Lawrence  a  été  enterré  à  Westminster.  Sur  sa 
pierre  tombale  se  voit,  gravée,  la  figure  de  ce  Roc  de  Trichino- 
poly  qu'il  défendit  contre  les  Français.  Quant  à  sa*  victime,  elle 
repose  dans  un  tombeau  de  style  mauresque,  non  loin  de  la 
station  du  chemin  de  fer.  On  dit  que  le  dôme  en  fut  construit 
par  les  ordres  de  Chunda-Sahib  lui-même,  aux  temps  de  sa  pros- 
périté, et  qu'il  emprunta  sans  remords  aux  pagodes  d'alentour 
les  matériaux  de  cette  construction. 

Madura,  octobre  1904. 

On  rapporte  que  Yillemain,  hanté  par  une  conspiration 
universelle  des  jésuites,  en  voyait  quelques-uns,  à  toute  heure, 
embusqués  sur  son  passage.  Au  contraire  de  l'illustre  pair  de 


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666  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

France,  ma  seule  crainte,  en  arrivant   à  Madura,  était  de 
pas  rencontrer  de  jésuites.  A  peine  descendu  du  train,  je  i 
précipitai  dans  une  voiture  et  ordonnai  au  «  Malabar  »  de  trotl 
vers  la  c^  jésuitière.  »  L'hospitalité  que  j'avais  reçue  à  Trichino 
poly  ne  me  laissait  aucune  crainte  sur  Faccueil  que  je  trouverai 
à  la  succursale.  La  mission  de  Madura  est  un  modeste  établi? 
sèment  perdu  sous  d'épais  feuillages.  Le  premier  Père  qui  m' 
reçut  était  pour  moi  un  très  ancien  ami.  Je  ne  l'avais  jamais  vu 
ce  Révérend  Père  Fabre;mais,  depuis  dix  ans,  je  ne  connaissais 
que  ce  nom  qui  s'attache  à  tant  de  découverte^  intéressanteis 
Le  missionnaire  naturaliste,  que  je  croyais  perdu,  sans  espoi: 
de  retour,  dans  les  montagnes  de  Ramnad,  dans  le  fin  fond  di 
Sud  de  la  péninstile,  se  dressait  devant  moi.   Sans  perdrd  une 
minute  nous  montâmes  dans  sa  charrette  à  bœufs  qui  nous  mena 
bon  train,  jusqu'à  la  pagode  de  Vichnou  dont  j'avais  bien  juste 
le  temps  de  visiter  les  enceintes.  Quelques  heures  à  peine  m'ap- 
partenaient avant  mon  départ  pour  Tuticorin  où  je  devais  m'em- 
barquer  le  soir  même. 

De  cette  pagode,  la  beauté  a  été  louée  par  nombre  d'obser- 
vateurs dignes  de  foi,  et  je  ne  vais  pas  à  rencontre.  N'était  l'af- 
freux badigeon  blanc  et  rouge  qui  la  bariole  par  bandes  alter- 
nées, dans  le  sens  vertical,  en  l'honneur  du  bon  Vichnou,  le 
monument  ne  manquerait  ni  d'éléganoe  ni  de  grandeur.  Mais, 
hélas!  tout,  parois,  piliers,  statues,  tout  ouvrage  extérieur  est 
barbouillé  de  cinabre  et  de  craie. 

Nous  tombons  au  milieu  d'une  fête  majeure.  Les  dévots 
remplissent  les  mandapams,  les  cours,  s'écrasent  sur  les  degrés 
des  étangs  qu'ils  remplissent.  Au-dessus  de  l'eau,  que  l'on  de- 
vine, c'est  un  fourmillement  fantastique  de  torses  nus  et  de  têtes 
rasées.  Dans  les  galeries,  les  femmes  se  pressent  par  milliers, 
drapées  de  leur  pagne  national,  noir  ou  bleu  foncé,  à  liteaux 
cramoisis.  Frêles,  mignonnes,  claires  de  peau  sous  le  curcama 
qui  les  farde,  ces  Indiennes  sont  parmi  les  plus  jolies  qu'on  puisse 
voir.  Le  type  est  plus  pur,  plus  fin  qu'à  Pondichéry,  à  caste 
égale;  les  bijoux  plus  nombreux  et  plus  riches;  les  faces  scintil- 
lent, chargées  d'or  et  de  gemmes.  Ainsi  parées,  ces  petites  reines 
de  Saba  courent,  se  faufilent,  s'empressent  par  groupes,  foulant 
les  dalles  de  leurs  pieds  nus  dont  les  entraves  d'argent  sonnent. 

Au  voisinage  des  saintes  idoles,  elles  se  poussent,  se  tassent, 
se  hissent,  se  dressent  de  toutes  leurs  forces,  cramponnées  au 


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LETTRES    ÉCRITES    DU    SUD   DE    l'iNDE.  657 

piédestal,  dans  Tespoir  d'atteindre  les  Dieux  et  de  leur  présenter 
Toffrande.  Les  marchands  installés  contre  les  colonnes  ont  peine 
à  satisfaire  cette  clientèle  exigeante  qui  assiège  les  comptoirs 
et  enlève  de  haute  lutte  le  safran  éeariate,  la  chaux  laiteuse,  les 
guirlandes  de  roses  blondes,  les  feuilles  claires  du  bétel.  Puis  on 
barbouille  les  images,  on  dépose  les  plantes  sur  le  socle.  Mar- 
qués de  blanc  au  front,  de  rouge  au  cou,  Aguini  et  Virapatrin, 
dieux  des  basses  castes,  ne  reçoivent  plus  aujourd'hui  de  sacri- 
fices sanglans.  Les  deux  superbes  statues  en  diorite  polie  dispa- 
raissent sous  les  fleurs.  Chacun,  chacune,  après  leur  avoir  fait 
honneur,  prend  une  pincée  de  la  poudre  qui  les  couvre  et  s'en 
frotte  le  front. 

Le  Virapatrin  de  Madura  compte  parmi  les  plus  remarquables 
exemples  de  la  grande  sculpture  dravidienne...  Aussi  bien  le 
temps  me  manque-t-il  pour  une  étude  de  détail  ;  et  quelle  pitié 
d'être  esclave  de  l'heure  au  milieu  de  tant  d'objets  intéressansJ 
Tout,  à  Madura,  architectures,  sculptures,  peintures,  tout  serait  à 
noter.  Les  dernières  surtout  qui,  par  leur  disposition  en  registres, 
le  dessin,  l'emploi  des  couleurs,  nous  reportent  à  l'art  égyptien  ; 
à  l'art  assyrien  également,  si  l'on  s'en  tient  aux  chevaux  et  aussi 
à  ces  colosses  sculptés  des  colonnades  latérales.  Avec  leur  barbe 
pointue,  leur  mitre,  leur  masse,  ces  grands  pions  de  basalte 
semblent  venus  de  Ninive.  Les  saillies  théoriques  de  leurs 
muscles  sont  bien  celles  do  .tous  les  types  assyriens. 

Mais  il  nous  faut  parcourir  la  pagode  à  telle  allure  que  le 
plus  beau  m'échappe.  C'est  au  passage  que  je  jouis  des  effets 
singuliers  de  lumière  dans  les  profondes  galeries  sans  vides,  sous 
les  sabots  menaçans  de  bêtes  cabrées  qui  jaillissent  du  chapi- 
teau des  pilastres.  Au  milieu,  c'est  l'obscurité;  aux  extrémités, 
tout  s'éclaire.  Le  jour  frisant  caresse  les  surfaces  polies  des  scul- 
ptures; elles  palpitent  comme  animées  du  souffle  de  la  vie. 
Dans  les  tabernacles  à  colonnettes  ciselées,  les  niches  afTouillées 
en  dentelle,  entre  les  piliers  évidés,  tout  un  monde  s'agite.  Dieux, 
monstres  et  démons,  déesses  se  guettent,  s'appellent,  se  défient, 
se  repoussent,  se  recherchent,  s'étreignent,  grimaçant,  souriant 
de  joie,  de  colère,  d'amour  ou  de  haine,  dans  leurs  sauvages 
enli  cemens. 

Au-dessus,  au-dessous,  au  tour  de  cet  Olympe  de  pierre,  c'est 
un  ronflement  sourd,  un  vol  doux  et  mystérieux.  Des  chauves- 
souris  grises  s'ébattent  dans  la  pénombre.  D'autres  sommeillent. 


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*'"^T^ff^ 


668  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

accrochées  en  bourse  au  plafond.  Notre  guide  tire  le  rideau  qui 
couvre  une  fresque,  trois  chauves-souris  s'échappent,  tourbil- 
lonnent, battent  les  murs,  éveillent  les  dormeuses  qui  se  mettent 
en  mouvement.  La  nuée  des  ailes  dentelées  nous  enveloppe  un 
instant.  Leurs  cris  aigus  se  mêlent  aux  ricanemens  des  caca- 
toès malais  et  australiens  offerts  par  les  fidèles,  aux  beuglemens 
des  vaches  qui  ruminent  agenouillées  à  l'ombre  des  corridors, 
aux  barrissemens  des  éléphans  qui  piétinent  dans  leur  bouse, 
s'y  agenouillent  pour  mendier. 

Les  fresques  représentent  les  habituelles  divinités  poura- 
niques  et  aussi  les  offrandes  que  tout  Hindou,  digne  de  ce  nom, 
se  -doit  de  leur  prodiguer.  Aux  pieds  des  dieux  s'alignent,  conve- 
nablement figurés,  les  plateaux  chargés  de  fruits,  de  riz,  les 
panelles  pleines  de  lai^  jusqu'au  bord.  Ainsi  à  chacun  est  rap- 
pelé son  devoir.  Rien  des  victuailles  offertes  n'est  perdu.  Il  existe, 
en  ville,  des  catégories  de  gens  auxquels  les  lois  religieuses 
ont  conféré  le  droit  d'en  vivre. 

Et  toujours  courant,  ou  bien  roulant  en  charrette,  nous  con- 
tinuons la  visite  des  «  curiosités  »  de  Madura.  Nous  passons 
devant  la  seconde  pagode  de  Yichnou.  Celle-là  s'étend  dans  une 
île  verdoyante,  au  milieu  d  un  vaste  étang  dont  l'enclos  porte 
l'éternel  badigeon  blanc  et  rouge,  cher  à  l'époux  de  la  déesse 
Lakmi.  Nous  avons  parcouru  les  hautes  salles  du  palais  de  Ti- 
roumal  Nayaka,  élevé  au  xvu«  siècle  sous  la  direction  d'Euro- 
péens comme  on  sait.  Mais  tout  cela  est  décrit  dans  les  manuels, 
et  il  me  restait  juste  une  heure  pour  regagner  la  ville,  la  gare  et 
prendre  mon  train.  Les  allures  rapides,  chères  aux  touristes, 
globe-trotters,  coureurs  de  croisières,  collectionneurs  d'instan- 
tanés, automobilistes  et  autres  agités;  ces  allures  chères  à  ceux 
qui  veulent  tout  connaître  de  la  terre,  en  un  voyage  de  deux 
mois,  au  plus,  ces  allures  précipitées  ne  m'ont  jamais  convenu. 
Aussi  ne  vous  dirai-je  rien  de  plus,  aujourd'hui,  sur  la  ville  de 
Madura. 

Maurice  Màindron. 


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"W^^W^ 


LA  mmm  mmm  et  uiterairë 


A    LA 


CONFÉRENCE  DE  BERLIN 


«  Chaque  fois,  a  dit  un  jour  Ferdinand  Brunetière,  qu'appa- 
raît une  œuvre  d'imagination  originale  et  forte,  un  roman  par 
exemple,  je  vois  dans  Tannée  même  affluer  des  manuscrits,  qui, 
avec  Tinconscience  la  plus  naïve,  reproduisent  simplement  cette 
œuvre  ;  Tinstinct  de  Fimitatign  est  tout-puissant  dans  le  domaine 
des  ouvrages  de  Tesprit.  »  L'imitation  ast  en  effet  partout.  Pra- 
tiquée comme  le  disait  Brunetière,  elle  reste  un  jeu  inoffensif 
et  puéril  ;  mais  entreprise  systématiquement,  elle  porte  au  droit 
de  l'auteur  qu'on  copie  l'atteinte  la  plus  grave.  EUe  menace  les 
producteurs  intellectuels  dans  la  création  qui  est  leur  bien,  tout 
comme  le  pillage  et  le  vol  menacent  les  propriétaires  de  biens 
matériels.  Elle  offre  même  un  danger  plus  grand  ;  car  elle  se 
consomme  sans  effort  et  sans  violence  :  —  iLsuffit,  devant  la 
vitrine  d'un  de  nos  joailliers  de  prendre  en  quelques  coups  de 
crayon  la  forme  nouvelle  d'une  parure  et  la  disposition  des' 
pierres.  Elle  peut  surtout  se  réaliser  d'un  pays  à  un  autre  et 
depuis  le  bout  du  monde,  sans  déplacement  et  isans  frais  :  —  il 
suffit  de  recevoir  à  New- York,  k  Pétersbourg  un  roman  fran- 
çais qu'on  traduit,  une  partition  qu'on  publie,  une  comédie  qu'on 
fait  jouer  en  toute  tranquillité. 

Dans  l'étendue  de  leurs  territoires,  les  diverses  nations  du 
globe  se  sont  inquiétées  de  prévenir  et  de  réprimer  ces  attentats. 


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670  &ISVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

La  première,  en  1793,  la  France  avait  protégé  la  propriété  litté- 
raire  et  artistique  :  au  cours  du  xix*  siècle,  son  exemple  a  été 
suivi  par  la  plupart  des  peuples  civilisés,  et  chacun  d'eux  a  dé- 
fendu ses  nationaux  contre  le  pillage  de  leurs  œuvres.  Reste 
le  pillage  international,  plus  redoutable  à  cette  heure  avec 
la  facilité  des  voyagea,  la  promptitude  des  échanges.  C'est  seu- 
lement en  1886  que  certains  États  de  l'Europe  se  liguèrent 
contre  lui.  De  leurs  études  et  de  leurs  discussions  sortit  la 
fameuse  «  Convention  de  Berne,  »  par  laquelle  chaque  pays  de 
rUnion/ étend  aux  auteurs  des  autres  pays  adhérens  les  garanties 
jusque-là  réservées  à  ses  nationaux.  U  est  permis  de  dire  que  la 
Convention  de  Berne  a  été  un  des  actes  de  probité  et  de  haute 
utilité  qui  font  le  plus  d'honneur  à  la  civilisation  ;  elle  a  fixé  en 
formules  juridiques  les  progrès  déjà  acquis,  et  préparé  en 
môme  temps  pour  l'avenir  d'autres  progrès.  Depuis  vingt  ans 
qu'elle  existe,  nos  écrivains,  nos  auteurs  dramatiques,  nos 
artistes,  nos  savans  pourraient  dire  les  profits  moraux,  les  profits 
pécuniaires  qu'elle  leur  a  donnés,  en  garantissant  dans  les  pays 
de  l'Union  le  respect  de  leurs  œuvres,  en  leur  permettant,  pour 
chaque  édition  ou  chaque  représentation,  en  Allemagne,  en 
Belgique,  en  Suisse,  etc.,  de  percevoir  les  mômes  droits^  de 
toucher  les  mêmes  sommes  que  les  auteurs  allemands,  belges, 
suisses,  etc.  Mais  ce  n'est  pas  tout^  il  avait  paru,  dès  1886^  à 
ceux  mêmes  qui  rédigeaient  la  Conven,tion  que  l'expérience  et  le 
temps  y  révéleraient  des  imperfections,  et  qu'elle  devait  donc  être 
revisée.  Elle  fut*en  effet  re visée  une  première  fois,  en  1896. 
Elle  va  l'être  de  nouveau  par  une  conférence  qui  se  réunira  le 
4  octobre  à  Berlin.  Au  point  où  ont  été  poussés  les  travaux  sur 
la  propriété  littéraire  et  artistique,  avec  le  programme  de  ré- 
formes qu'on  lui  présente,  cette  conférence  dé  Berlin  sera  assu- 
rément d'une  inxportance  exceptionaelle  pour  les  écrivains,  les 
artistes  et  les  savans,  pour  tous  ceux  qui  s'efforcent  de  créer  des 
œuvres  originales  et  qui  vivent  de  leur  pensée  créatrice  (1). 

(1)  Les  pays  adhérens  à  la  Convention  de  Berne  sont  les  suivans  :  Allemagne, 
Belgique,  Danemark,  Espagne,  France,  Grande-Bretagne,  Haïti,  Italie,  Japon, 
Luxembourg,  Monaco,  Norvège,  Suède,  Suisse  et  Tunisie.  Tous,  sauf  la  Norvège, 
ont  également  adhéré  à  l'acte  additionnel  qui  résulte  de  la  revision  de  4896.  Tons, 
sauf  la  Grande-Bretagne,  ont  accepté  en  1896  la  déclaration  interprétative  qpi 
accompagna  l'acte  additionnel. 


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LA   PROPRIÉTÉ    ARTISTIQUE    ET    UTTÉRAIRE.  671 


Les  rédacteurs  de  la  Convention  de  Berne  ont  été  guidés  par 
un  double  souci  :  à  quelles  conditions  Thomme  de  lettres, 
l'artiste,  le  savant  pourront-ils  réclamer  le  bénéfice  de  la  pro- 
tection? Quelles  œuvres  seront  protégées?  C'est  autour  de  ces 
idées  que  se  groupent  toutes  les  règles  de  la  Convention,  et  c'est 
à  elles  aussi  que  se  rattachent  les  réformes  proposées.  En  les 
étudiant  telles  qu'elles  se  formulent  dans  les  textes  de  1886  et  de 
1896,  on  apercevra  du  même  coup  l'insuffisance  de  leur  expres- 
sion primitive  et  comment  il  est  possible  aujourd'hui  de  les  faire 
jouer  librement,  avec  toute  leur  force. 

Lliuteur  français  protégé  en  Angleterre  comme  un  Anglais, 
l'auteur  allemand  protégé  en  France  comme  un  Français,  en  un 
mot  l'étranger  désormais  pareil  au  national,  voilà  bien  la  pre- 
mière idée  de  la  Convention  de  Berne  :  conception  vigoureuse, 
et  qui  lie  les  contractans  par  leurs  intérêts  réciproques.  Mais 
ridée  n'est  passée  dans  le  texte  qu'au  prix  de  réserves  qui  l'atté- 
nuent singulièrement. 

La  Convention  est  bien  faite  pour  protéger  les  auteurs  des 
pays  unis,  et  d'abord  en  effet  elle  parle  des  auteurs  «  ressortis- 
sans  aux  pays  de  l'Union.  »>  Toutefois,  presque  aussitôt,  elle 
cesse  de  considérer  l'auteur  lui-même,  sa  personne  :  elle  ne  vise 
plus  que  son  œuvre,  et  elle  s'attache  uniquement  au  «  pa3's 
d'origine  »  de  l'œuvre,  pour  en  faire  dépendre  les  conditions  et 
l'étendue  de  la  protection.  Qu'est-ce  que  le  pays  d'origine  d'une 
œuvre?  C'est  celui  où  elle  a  été  pour  la  première  fois  publiée, 
éditée.  D'où  la  première  rè^Ie  de  la  Convention  :  il  faut  que  le 
pays  d'origine  soit  un  des  Etats  de  l'Union,  il  faut  que  l'œuvre 
ait  été  pour  la  première  fois  éditée  dans  un  de  ces  États.  Il  y  a 
d'autres  règles.  L'auteur  a  fait  sa  preuve  :  c'est  un  Anglais  qui  a 
justifié  que  son  livre,  sa  partition,  son  œuvre  d'art  avait  été 
édité  en  Angleterre.  Cela  suffira-t-il  pour  qu'en  Allemagne  par 
exemple  il  obtienne  protection  ?  Non,  il  y  faudra  une  condition 
essentielle  :  il  devra  prouver  qu'il  a  satisfait  à  toutes  les  forma- 
lités exigées  par  la  loi  anglaise  pour  la  reconnaissance  de  son 
droit.  Est-ce  tout,  et,  ceci  prouvé,  sera-t-il  protégé  en  Alle- 
magne comme  un  Allemand?  Non  encore.  En  aucun  cas,  dit  la 


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G72  REVUE  DES  DEUX. MONDES. 

Convention,  la  durée  de  la  protection  ne  pourra  excéder  celle 
qui  est  accordée  par  le  pays  d'origine.  L'Allemagne  accorde  bien 
protection  à  Técrivain  pendant  la  vie  de  Tauteur  et  trente  ans 
après  sa  mort  ;  mais  l'Angleterre  ne  lui  donne  que  quarante- 
deux  ans  au  maximum  depuis  la  publication  ;  c'est  donc  seule- 
ment pour  cette  durée,  celle  du  pays  d'origine  de  son  œuvre, 
qu'il  pourra  être  protégé  en  Allemagne,  où  les  nationaux  ont 
une  protection  plus  longue.  En  résumé,  la  Convention  ne  pro- 
tège dans  les  pays  de  TUni^on,  sans  considération  pour  la  per- 
sonne de  l'auteur,  que  les  œuvres  éditées  pour  la  première  fois 
dans  un  de  ces  pays.  Elle  ne  les  protège  qu'à  la  condition  que 
les  formalités  exigées  par  ce  pays  d'origine,  pour  la  reconnais- 
sance du  droit,  aient  été  accomplies.  Elle  ne  les  protège  enfin 
que  pour  la  durée  qu'il  accorde  lui-même,  quand  cette  durée 
est  la  plus  courte.  On  voit  ainsi  combien  l'idée  inspiratrice 
s'est  peu  à  peu  rétrécie,  et  que  l'étranger,  en  somme,  loin 
d'être  assimilé  au  national,  reste  régi  par  une  loi  clifTérente. 

Ayant  ainsi  réglé  les  conditions  de  la  protection,  la  Conven- 
tion «précise  les  œuvres  qui  en  pourront  bénéficier.  Il  est  certain 
que  ses  rédacteurs  ont  voulu  englober  toutes  les  productions 
littéraires,  artistiques,  scientifiques.  L'article  4  de  la  Convention, 
revisé  en  1896,  est  ainsi  conçu  : 

«  L'expression  œuvres  lilléraires  et  artistiques  comprend  les 
livres,  brochures  ou  tous  autres  écrits  ;  les  œuvres  dramatiques 
ou  dramatico-musicales,  les  compositions  musicales  avec  ou 
sans  paroles;  les  œuvres  de  dessin,  de  peinture,  de  sculpture, 
de  gravure,  les  lithographies,  les  illustrations,  les  cartes  géogra- 
phiques ;  les  plans,  croquis  et  ouvrages  plastiques  relatifs  à  la 
géographie,  à  la  topographie,  à  l'architecture  ou  aux  sciences 
en  général;  enfin,  toute  production  quelconque  du  domaine 
littéraire,  scientifique  ou  artistique  qui  pourrait  être  publiée 
par  n'importe  quel  mode  d'expression  ou  de  reproduction   » 

Il  y  a,  dans  cet  article,  une  énumération  qu'on  s'est  efforcé, 
évidemment,  de  faire  aussi  complète  que  possible,  pour  les 
lettres,  les  arts,  les  sciences;  puis  une  indication  générale, 
visant  toutes  les  œuvres  qui  peuvent  se  rattacher  à  l'un  de  ces 
trois  domaines.  L'expérience  a  montré  dans  cette  rédaction  les 
inconvéniens  que  voici  :  elle  engage  naturellement  le  juge  à 
chercher  si  Tœuvre  qu'on  lui  demande  de  protéger  figure  dans 
rénumération  de  la  première  partie  de  l'article  ;  elle  le  conduit 


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pp^-*^*: 


LA   PROPRIÉTÉ   ARTISTIQUE   ET   LITTÉRAIRE.  673 

ensuite  à  examiner  si  l'œuvre,  faute  de  figurer  dans  Ténuméra- 
tion,  peut  du  moins  bénéficier  de  l'indication  générale,  et  si  elle 
appartient  au  domaine  littéraire,  scientifique  ou  artistique;  en 
fin  de  compte,  elle  autorise  le  juge,  elle  l'oblige  même  à  appré- 
cier le  caractère  littéraire,  scientifique  ou  artistique  d'un  ouvrage. 
Or,  pour  les  œuvres  littéraires  et  scientifiques,  le  magistrat 
s'aide  suffisamment  de  ses  propres  lumières  ou  de  celles  des 
experts;  mais  il  reste  fort  embarrassé  pour  décider  du  caractère 
«  artistique  »  d'une  œuvre,  et  sa  décision  reflète  l'impression, 
l'opinion  d'un  homme  incompétent.  Il  ne  peut  être  question  de 
lui  enlever  toute  liberté  d'appréciation;  mais  il  est  souhaitable 
que  cette  liberté  soit  restreinte,  que  l'énumération  des  œuvres 
d'art  protégées  soit  plus  complète,  et  que  les  tribunaux  n'aient  le 
plus  souvent,  qu'à  vérifier  si  rœu\Te  litigieuse  s'y  trouve 
comprise. 

La  Convention  de  Berne  a  visé  dans  des  articles  distincts 
deux  sortes  d'œuvres  qui  ne  paraissaient  point  pouvoir  se  ranger 
dans  les  dispositions  de  l'article  4  :  ce  sont  les  traductions  et  les 
articles  ou  publications  des  journaux  périodiques. 

L'auteur  d'une  œuvre  protégée  est  défendu  contre  toute  re- 
production ou  contrefaçon  pendant  un  certain  temps.  Mais  a-t-il, 
au  même  titre  et  pour  la  même  durée,  le  droit  d'autoriser  ou 
d'interdire  cette  reproduction  spéciale  qui  est  la  traduction?  Ce 
droit  n'a  été  admis  que  sous  d'importantes  réserves.  Il  est 
accordé  sans  doute,  et  une  œuvre  ne  peut  pas  plus  être  traduite 
que  reproduite  sans  le  consentement  de  l'auteur,  mais  à  la 
condition  absolue  que  ce  droit  ait  été  exercé,  dans  un  délai  de 
dix  ans,  à  partir  du  jour  où  l'œuvre  elle-même  a  été  publiée.  Il 
faut  que,  dans  les  dix  ans,  l'auteur  ait  fait  traduire  son  œuvre; 
sinon,  le  droit  de  traduction  tombe  dans  le  domaine  public. 
D'ailleurs,  la  condition  remplie,  non  seulement  l'auteur  garde 
pour  la  traduction  comme  pour  toute  autre  reproduction  son 
droit  exclusif,  mais  encore  cette  traduction,  une  fois  faite,  est  pro- 
tégée à  l'égal  d'une  œuvre  originale  :  elle  ne  peut  donc  être 
reproduite. 

Quant  aux  journaux  et  recueils  périodiques,  la  Convention 
distingue.  S'agit-il  d'une  nouvelle,  d'un  roman-feuilleton?  Le 
caractère  littéraire  et  original  s'impose  :  la  protection  sera  la 
même  que  pour  le  livre.  S'agit-il  d'un  article  de  fantaisie  ou  de 
critique?  d'une  étude?  L'auteur  ou   Téditeur    devra   réserver 

TOME  ZLVI1.  —  1908.  43 


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674  RBYUK  PB8  DEUX  MONDES. 

expressément  son  droit;  on  connaît  la  formule  «  reproduction 
interdite;  »  faute  de  réserve,  la  reproduction  est  permise,  à 
condition  d'indiquer  la  source.  S'agit-il  enfin  d'un  article  de  dis- 
cussion politique^  d'une  «  nouvelle  du  jour,  »  d'un  «  fait-divers?  » 
On  suppose  ici  que  l'auteur  de  l'article  souhaite  tout  le  premier 
la  diffusion  de  ses  idées  ;  on  estime  que  le  fait-divers  appartient 
à  tout  le  monde.  La  reproduction  est  donc  permise  sans  condi- 
tion. 

Il  faut  indiquer  en  terminant  que  la  représentation  publique 
des  œuvres  dramatiques  ou  dramatioo-musicales  est  interdite» 
comme  la  reproduction,  sans  la  permission  de  l'auteur.  Pour  les 
œuvres  seulement  musicales,  la  protection  est  moins  complète  : 
inédites,  elles  ne  sauraient  être  jouées  qu'avec  l'autorisation  àm^ 
compositeur;  mais  si  ce  compositeur  les  publie,  il  doit  avoir* 
soin,  pour*  conserver  son  droit,  d'interdire  expressé\nent,  surl^ 
titre  ou  en  tète  de  l'œuvre,  l'exécution  publique. 


n 


La  première  conférence  de  revision  s'était  tenue  à  Paris 
en  1896.  La  deuxième  va  se  tenir  à  Berlin.  C'est  aux  Allemands 
qui  recevront  les  délégués,  qu'est  échu  l'honneur  de  préparer 
le  programme  de  cette  seconde  revision.  L'exposé  qu'on  vient 
de  lire  montre  assez  que  les  réformes  nécessaires  doivent  assu- 
rer d'abord  la  réalisation  de  l'idée  première  de  la  Convention  de 
Berne,  «  l'étranger  pareil  au  national  ;  »  qu'elles  doivent  ensuite 
étendre  la  protection  à  des  productions  nouvelles,  telles  que  les 
(c  arts  appliqués  à  l'industrie  ;  »  enfin  que  la  traduction  doit  être 
plus  soigneusement  réglée,  de  même  que  la  reproduction  et  la 
représentation  des  œuvres  musicales.  Ce  sont  là  en  effet  les  nou- 
veautés essentielles  proposées  par  les  Allemands. 

Le  progrès  serait  à  coup  sûr  considérable  qui  permettrait 
aux  juges,  dans  tous  les  pays  de  l'Union,  d'appliquer  à  l'auteur 
étranger  leur  loi  nationale,  celle  qu'ils  connaissent  et  pratiquent 
chaque  jour.  Les  Allemands  le  demandent,  et  leur  projet  dis- 
pose en  même  temps,  par  une  conséquence  naturelle,  que  l'au- 
teur n'aura  besoin,  pour  être  protégé,  d'aucune  formalité.  Cette 
double  réforme  offre  le  très  précieux  avantage,  d'abord  de  sim- 
plifier la  tâche  des  tribunaux,  ensuite  de  restituer  à  la  protection 


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LA    PROPRIÉTÉ   ARTISTIQUE   ET   LITTÉRAIRE.  675 

soD  vrai  caractère,  qui  est  de  garantir  un  droit  dans  la  personne 
de  [auteur,  et  non  suivant  le  pays  d'origine  de  son  œuvre. 
Seulement,  ces  avantages  pourraient  être  payés  par  un  préjudice 
qu'il  importe  de  bien  voir.  La  loi  nationale  est  seule  ^pliquée  : 
donc  un  Allemand  ou  un  Anglais  sera  traité  en  Belgique  comme 
un  Belge,  en  France  comme  un  Français,  et  réciproquement. 
Or  il  est  clair  qu'à  ce  système  nouveau  de  protection,  les  uns 
gagneront,  les  autres  perdront.  Qu'un  Anglais  ou  un  Allemand 
soit  en  France  assimilé  à  l'auteur  français,  son  bénéfice  n!est  pas 
douteux  :  il  trouve  en  effet  chez  nous  une  protection  qui  s'étend 
à  toute  la  vie  de  l'auteur  et  se  prolonge  pendant  cinquante  ans 
après  sa  mort  :  c'est  la  loi  la  plus  favorable  à  la  propriété  litté- 
raire :  elle  dépasse  largement  la  loi  anglaise  qui,  en  aucun  cas, 
n'accorde  p|us  de  quarante-deux  ans  depuis  la  première  publica- 
tion de  l'ouvrage,  et  même  la  loi  allemande  qui  ne  donne,  avec 
la  vie  de  l'auteur,  que  trente  ans  après  sa  mort.  Voilà  des  avan- 
tages évidens.  Sont-ils  réciproques?  En  aucune  manière  :  la 
France,  les  pays  dont  les  lois  sont  aussi  larges  que  la  sienne, 
Belgique,  Danemark,  etc.,  n'obtiennent  rien  pour  leurs  nationaux 
en  échange  de  la  faveur  qu'ils  reconnaissent  aux  étrangers  ;  en 
Angleterre,  en  Allemagne,  ieuîs  nationaux,  d'après  le  principe 
du  projet,  seront  assimilés  aux  Anglais,  aux  Allemands,  et 
n'auront  par  suite  qu'une  protection  plus  courte  que  celle 
qu'Anglais  et  Allemands  trouveront  chez  eux.  Il  y  a  là  une 
inégalité  qui  frappe  d'abord.  Et  si  l'idée  maîtresse  du  projet  alle- 
mand séduit  par  sa  simplicité  et  sa  force,  il  faut  bien  reconnaître 
que  la  diversité  des  législations  en  rend  l'application  onéreuse 
pour  les  pays  à  longue  protection  qui  accorderaient  plus  et  rece- 
vraient moins. 

Quel  est  le  moyen  de  concilier  cette  idée  séduisante  et  ces 
faits  qui  la  rendent  inapplicable?  Il  est  en  quelque  manière 
déterminé  par  la  pensée  même  d'assimiler  les  étrangers  aux 
nationaux  :  il  faut  et  il  suffit  que,  dans  tous  les  pays  de  l'Union, 
la  protection  soit  pareille,  c'est-à-dire  que  nulle  part  elle  ne  soit 
soumise  à  aucune  condition  ou  formalité,  et  que  partout  elle  ait 
une  seule  et  même  durée.  C'est  le  vœu  auquel  s'était  arrêté,  l'an 
dernier,  à  Neuchâtel,  le  Congrès  de  l'association  internationale 
pour  la  propriété  littéraire.  Et  s'il  parait  à  première  vue  un  peu 
hardi,  en  fait,  quand  on  y  regarde  de  près,  il  semble  bien  que 
toutes  ces  législations  trop  diverses  ne  résisteraient  pas  à  un 


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676  ^   REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

effort  sérieux  ponr  les  unifier.  L'unité,  dans  l'intérêt  des  auteurs 
comme  par  respect  du  progrès,  on  la  cherchera  dans  la  loi  la 
plus  favorable  (1),  celle  de  la  France,  qui  donne  la  vie  même  de 
Tauteur  et  cinquante  ans  après  sa  mort.  La  durée  est  pareille 
pour  la  Belgique,  le  Danemark,  la  Suède,  la  Norvège,  le 
Luxembourg.  Restent,  parmi  les  pays  de  l'Union,  cinq  États 
desquels  il  faudrait  attendre  une  modification  :  le  Japon,  la 
Suisse,  l'Allemagne,  l'Italie,  l'Angleterre.  Pour  ce  qui  est  d« 
trois  premiers,  l'effort  ne  serait  pas  considérable  :  ils  admettent 
à  cette  heure,  la  vie  de  l'auteur  et  trente  ans  après  sa  mort  ;  ils 
devraient  porter  ces  trente  ans  à  cinquante.  Avec  eux  l'unilé 
semble  dès  à  présent  certaine.  Ils  ont  chacun,  outre  les  motifs 
d*intérêt  pratique,  des  raisons  morales  également  décisives. 
L'Allemagne  a  eu  l'initiative  de  la  revision  qui  va  s'opérer  : 
elle  a  toujours  montré,  pour  la  proteclion  des  œuvres  littéraires 
et  artistiques,  une  extrême  équité  et  le  plus  loyal  désir  d'en- 
tente :  elle  se  trouve  ainsi  comme  engagée  à  un  changement  qui, 
au  surplus,  sera  largement  compensé  et  dont  l'exemple  ne  man- 
quera pas  de  décider  les  autres  pays.  La  Suisse  est  la  patrie 
même  des  grands  accords  internationaux  :  elle  a  baptisé  du  nom 
de  ses  deux  capitales,  Genève  et  Ëerne,  deux  œuvres  essentielles 
de  la  civilisation,  et  la  Convention  de  Berne,  qui  est  sous  son 
patronage  direct,  a  droit  de  compter  qu'elle  aidera  plus  qu'aucun 
autre  pays  à  sa  perfection.  Le  Japon,  enfin,  s'est  empressé  de 
marquer,  par  son  adhésion  à  la  Convention,  le  désir  de  prendre 
rang  dans  l'élite  des  nations  civilisées  :  on  peut  donc  croire  qu'il 
sera  parmi  les  plus  empressés  à  accepter  tous  les  progrès. 

A  l'Italie,  à  l'Angleterre  surtout,  leurs  lois  de  protection 
font  une  condition  plus  difficile.  Dès  à  présent,  toutefois,  Tltalie 
se  trouve  attirée  vers  la  loi  plus  libérale  de  la  France.  Jusqu'à 
aujourd'hui,  elle  a  eu  un  système  protecteur  assez  complexe  : 
elle  donnait  à  Tauteur  une  durée  de  quarante  ans  qui  pouvait 
au  maximum  comprendre  sa  vie  même  ;  elle  établissait  ensuite, 
pour  quarante  autres  années,  «  le  domaine  public  payant,  »  c'est- 
à-dire  le  droit  pour  tous  d'éditer  ou  reproduire  l'œuvre  moyen- 
nant une  redevance.  Cette  législation  est  toujours  en  vigueur, 
mais  un  projet  de  loi  vient  d'être  soumis   à  une  commission 

(i)  La  loi  espagnole  est  plus  favorable  encore,  puisqu'elle  accorde  la  vit  de 
l'auteur  et  quatre-vingts  ans  après  sa  mort.  Mais  elle  a  le  défaut  d*étre  isolée; 
tandis  que  la  durée  de  cinquante  ans  est  déjà  adoptée  dans  six  pays. 


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i^^^iy^" 


LA   PROPRIÉTÉ    ARTISTIQUE    ET    LITTÉRAIRE.  677 

extra-parlementairey  et  il  fixe  à  la  protection  précisément  la  durée 
qui  sera  la  base  de  Vanité,  la  vie  de  Tauteur  et  cinquante  ans. 
Ainsi,  venant  de  beaucoup  plus  loin,  l'Italie  est  maintenant  toute 
proche  de  l'unité.  L'Angleterre,  si  on  n'écoutait  que  les  souhaits 
formulés  par  tous  ceux  qui  s'y  intéressent  au  droit  des  auteurs, 
serait  disposée  à  s'y  rallier  aussi.  Malheureusement  c'est  pour 
elle  que  la  tâche  est  le  plus  difficile.  Non  seulement  la  durée  de 
la  protection  est  plus  courte  chez  elle  que  sur  le  continent,  mais 
surtout  elle  n'a  pas  une  loi  de  protection,  elle  en  a  un  grand 
nombre,  diverses  quant  aux  œuvres  qu'elles  protègent,  quant  aux 
formalités  qu'elles  imposent,  quant  à  la  durée  qu'elles  recon- 
naissent. Ainsi  l'œuvre  littéraire  ou  musicale  est  protégée  pour 
une  durée  maxima  de  quarante-deux  ans  à  dater  de  la  publica- 
tion ;  les  œuvres  de  peinture,  les  dessins,  les  photographies,  ie 
sont  pendant  la  vie  de  l'auteur  et  sept  ans  après  sa  mort;  les 
œuvres  de  sculpture  pendant  un  délai  de  quatorze  ans,  qui  est 
doublé  si  l'auteur  vit  encore  quand  il  est  écoulé.  Et  les  condi- 
tions^ pour  que  le  droit  soit  conservé,  varient  suivant  que  l'œuvre 
est  un  livre,  un  tableau,  une  sculpture.  Comment  viendront-elles, 
toutes  ces  lois,  se  fondre  dans  l'unité?  Il  faut  sans  doute  se  garder 
ici  d'espérer  trop  vite  et  de  désespérer  trop  tôt.  Que  l'Angleterre 
se  présente  à  la  Conférence  de  Berlin  avec  la  déclaration  qu'elle 
est  prête  à  adopter  la  règle  type  de  la  vie  de  l'auteur  et  des 
cinquante  ans,  il  serait  vain  de  le  demander.  Avant  tout,  avant 
d  atteindre  à  l'unité  internationale,  il  faudrait  que  les  lois  an- 
glaises fussent  unifiées  elles-mêmes.  Mais  ce  qu'on  peut  attendre 
de  la  réunion  de  Berlin,  c'est  que  les  délégués  anglais  y  recueillent 
la  conviction  que  l'unité  est  un  idéal  nécessaire  et  extrêmement 
avantageux,  pour  eux  comme  pour  les  autres  peuples.  Ce  simple 
résultat  serait  de  grande  conséquence,  car  le  principal  obstacle 
à  la  modification  des  lois  anglaises  est  venu  jusqu'à  présent  de 
l'inertie  de  l'opinion  et  du  Parlement.  Éveiller  lattention  do 
nos  voisins,  la  fixer  à  cette  idée  éminemment  pratique  de  la 
protection  égale  pour  tous,  sans  conditions,  dans  tous  les  pays, 
ce  sera  la  tâche  des  délégués  de  l'Allemagne  qui  ont  les  pre- 
miers proposé  «  l'indépendance  de  la  protection  ;  »  ce  sera  sur- 
tout celle  de  la  délégation  française,  qui,  en  soutenant  ce  projet, 
doit  montrer  qu'il  est  subordonné  à  la  condition  primordiale  de 
l'unité  des  lois. 

Il  ne  faut  donc  point  attendre  un  texte  définitif  qui  résolve 


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■TR^ 


678 


REVUE  DES  DEUX  MONDBS. 


tout  de  suite  cette  graade  question.  Mais  on  est  en  droit  d'e 
rer  de  toutes  les  bonnes  volontés  qui  vont  se  rencontrer  la 
nifestation  non  équivoque  du  sentiment  que  Tanité  des  lois 
nécessaire,  qu'elle  est  possible  et  que  chaque  pays  y  travaill 
avec  activité.  La  suppressicm  des  conditions  et  formalités,  A 
fort  réduites  presque  partout,  suivra  comme  d'^le-mtme. 


III 


Les  Allemands  proposait  plusieurs  additions  à  l'article  i  ( 
énumère  les  œuvres  protégées.  La  principale  vise  «  l'art  ap| 
que  à  l'industrie.  » 

La-  difficulté  que  la  Conférence  rencontrera  ici  est  conn 
de  tout  le  monde.  Voici   un  bouton  de  porte  sur  lequel  ( 
sculptée  une  chimère,  une  paire  de  chenets  qui  représente 
des  dragons  dont  la  gueule  se  dresse;  ces  objets  sortent  _ 
l'atelier  d'un  fabricant   français;  un  Allemand    les  copie;  ^'^    " 
Français  pourra-t-il   poursuivre    en  contrefaçon?  Oui,  si  ( 
objets  sont  des  œuvres  artistiques  ;  non,  s'ils  n'en  sont  pas.  Et 
les  tribunaux  qui  ont  à  juger  la  question,  c'est-ànlire  le  carac- 
tère artistique  de  Touvrage,  diront  tantôt  oui,  tantôt  non,  sui- 
vant que  les  experts  en  auront  décidé,  suivant  ce  qu'ils  en  pen- 
seront eux-mêmes.  Ces  incertitudes  de  la  jurisprudence,  dont 
nous  avons  été,  en  Frçmce  même,  si  longtemps  victimes,  dériveat 
de  l'étrange  distinction  qui  date  d'il  y  a  cent  ans,  entre  l'art  pur 
et  Tart  appliqué,  entre  Tartiste  et  l'artisan.  M.  André  Michel, 
il  y  a  quelque  dix  ans,  dénonçait  dans  ses  «  Salons  i>  du  Journal 
des  Débats  cette  séparation  entre  deux  sortes  d'arts,  qui  fut  d'ail- 
leurs funeste  à  l'une  et  à  l'autre.  Elle  n'apparatt  point,  quoi  qu  on 
en  ait  dit,  avec  les  Académies.  Au  xvii*,  au  xviii®  siècle,  on  voit 
encore  des  artistes  incontestés  s'occuper  d'art  appliqué;  Caffieri, 
Gouthière  firent  de  là  sculpture  d'ornement.  Ce  ne  sont  pas  les 
Académies,  m'ab  c'est  l'académisme,  celui  de  David  et  de  m 
élèves  qui  proclama,  avec  les  droits  du  grand  art,  strictement 
grec  et  romain,  le  devoir  des  artistes  de  s'interdire  toute  œuvre 
utile  et  tout  travail  d'artisan.  Dès  lorS  on  distingua.  Les  artista 
réservèrent  leur  talent  pour  le  tableau  et  la  statue  :  les  objets  à 
notre  usage,  ceux  qui  nous  éclairent,  qui  nous  meublent^  qui 
servent  à  notre  table,  furent  abandonnés  à  l'invention  des  simples 


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LA   PROPRIÉTÉ    ARTISTIQUE    ET    LITTÉRAIRE.  679 

fabricans.  On  saît  ce  qui  en  advint,  et  que  Tart  pur  donna  les 
œuvres  froides  de  Técole  néo-classique,  tandis  que  le  >  goût  du 
meuble  et  de  rornement  se  perdait.  A  cette  distinction  esthé- 
tique répondait  alors,  et  assez  justement,  une  distinction  juri- 
dique :  l'art  pur  était  protégé  dans  ses  œuvres  par  la  loi  de  1793  ; 
l'industrie,  pour  ses  dessins  et  modèles  dfe  fabrique,  par  la  loi 
de  1806.  Or,  pour  conserver  son  droit,  le  fabricant  est  tenu, 
avant  toute  mise  en  vente,  de  déposer  un  échantillon  de  son 
dessin,  de  déclarer  pour  quel  temps  il  veut  s'en  réserver  la  pro- 
priété, enfin  de  payer  une  taxe  ;  l'artiste  n'est  tenu  à  rien,  qu'à 
déposer  deux  exemplaires,  s'il  s'agit  d'œuvres  de  littérature  ou 
de  gravtfre,  avant  de  poursuivre  ses  contrefacteurs.  Cette  distinc- 
tion de  l'art  pur  et  de  l'art  appliqué  fut,  pour  la  première  fois^ 
attaquée  vers  1860  parle  comte  Delaborde.  Il  en  montra  les 
périls:  il  rappela  le  passé,  le  nôtre,  celui  de  la  Grèce*  Il  fut 
d'ailleurs  très  vivement  combattu;  et,  tandis  que  Beulé  lui  oppo- 
sait en  phrases  élégantes  et  vides  les  droits  supérieurs  de  Tart, 
Ingres  lui  ripostait  sèchement:  «  Maintenant,  on  veut  mêler 
l'industrie  à  l'art.  L'industrie,  nous  n'en  voulçns  pas.  Qu'elle 
reste  à  sa  place  et  ne  vienne  pas  s'établir  sur  les  marches  de 
notre  École,  vrai  temple  d'Apollon  consacré  aux  arts  seuls  de 
la  Grèce  et  de  Rome.  »  Cependant  l'union,  recommandée  par  le 
comte  Delaborde,  était  trop  conforme  aux  traditions  françaises 
pour  qu'elle  ne  se  fît  pas.  Elle  s'est  faite  sous  nos  yeux  avec 
les  belles  œuvres  de  Galle,  de  Delaherche,  de  Bigot,  de  Lalique, 
et  de  tant  d'autres  qui  les  ont  suivis.  Â  mesure  qu'elle  se  faisait, 
la  distinction  juridique  des  lois  de  1793  et  de  1806  devenait  un 
non-sens.  Il  fallait  protéger  également,  dans  le  bouton  de  porte 
comme  dans  la  statue,  la  pensée  créatrice.  Mais  la  jurispru- 
dence était  trop  bien  habituée  à  décider  de  la  valeur  artistique. 
On  ne  pouvait  rien  attendre  d'elle.  Il  fallait  une  loi.  Cette  loi 
fut  votée  en  1902.  Il  est  bien  connu  qu'elle  a  été  l'œuvre 
patiente,  obstinée,  du  président  de  la  Chambre  syndicale 
des  fabricans  de  bronze,  M.  Soleau.  Elle  tient  en  une  phrase  : 
«  le  même  droit,  —  celui  de  la  loi  de  1793,  —  appartiendra  à 
la  sculpture  d'ornement,  quels  que  soient  le  mérite  et  la  des- 
tination  de  Vœuvre.  )»  Désormais  la  distinction  juridique  avait 
disparu. 

Elle  a  disparu  en  France,  mais  elle  subsiste  dans  d'autres 
pays.  Ce  que  demandent  les  Allemands,  c'est  qu'elle  soit  partout 


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680  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

effacée  dans  les  rapports  internationaux.  Cette  propbsitioi 
pond  exactement  à  notre  loi  nouvelle.  Elle  est  d'ailleurs  ,. 
notre  pays  d'un  intérêt  pratique  qui  se  mesure  à  FacU. 
de  nos  céramistes,  de  nos  verriers,  de  tous  ceux  qui  cl 
chent  à  mettre  dans  ^les  objets  familiers  un  peu  de  goût  et 
beauté.  Elle  sera  énergiquement  soutenue  par  les  délégi 
français. 

La  seconde  addition  du  projet  allemand. est  celle  de  la  pi 
tographie.  Il  n'est  pas  vraisemblable  qu'elle  rencontre  des  rés 
tances.  Dans  tous  les  pays  de  l'Union,  les  progrès  de  la  phol 
graphie  depuis  dix  ans,  sans  avoir  l'importance  artistique  q 
liii  attachent  les  photographes,  ont  réussi  du  moins  à  faire  d'an 
cliché,  par  le  choix  du  sujet,  le  soin  de  l'éclairage,  la  finesse  et 
le  relief,  une  œuvre  personnelle.  La  protection  de  la  photo- 
graphie résultait  du  protocole  ajouté  à  la  Convention  de  Berne 
en  1896;  elle  était  insuffisante;  elle  sera  désormais  complète. 

Il  faut  en  dire  autant  de  l'architecture.  Depuis  1896,  la  Con- 
vention de  Berne  protège  les  plans  des  architectes,  auxquels 
elle  donne  le  droit  de  poursuivre  comme  contrefacteurs  ceux 
qui  reproduisent  leurs  plans  par  le  dessin.  Ce  n'est  point  assez. 
Il  est  une  contrefaçon  plus  dangereuse  qui  consiste  à  reproduire 
l'œuvre  achevée,  la  maison,  le  palais  une  fois  construits,  par  la 
construction  d'une  maison  ou  d'un  palais  semblables.  La  Con- 
vention de  Berne  ne  protège  pas  les  architectes  contre  ce  péril. 
En  prop'osant  de  dire  non  plus  «  les  plans  relatifs  à  l'architec- 
ture, »  mais  «  les  œuvres  d'architecture,  »  le  projet  allemand 
comble  ici  encore,  avec  équité  et  sagesse,  une  lacune  de  la 
Convention. 

Quant  aux  journaux  et  aux  publications  périodiques,  la  Con- 
jérence  de  Berlin  n'aura  à  s'occuper  ni  des  romans  et  des  nou- 
velles qui  sont  absolument  protégés,  ni  des  faits-divers  et  des 
nouvelles  du  jour,  qui  ne  le  sont  pas  et  ne  doivent  pas  l'être, 
mais  des  articles  de  discussion  politique.  D'après  la  Convention, 
ces  articles  sont  assimilés  aux  faits-divers  et  aux  nouvelles  du 
jour,  et  la  reproduction  n'en  peut  être  interdite.  Les  Allemands 
demandent  qu'ils  soient  détachés  de  cette  classe,  et  mis  au  rang 
des  articles  ou  études  qui  en  ce  moment  sont  protégés,  lorsque 
les  auteurs  ou  éditeurs  ont  expressément  réservé  leurs  droits. 
Cette  innovation  n'est  pas  très  justifiée.  La  réforme  serait  sans 
doute  suffisante,  si  la  Convention  exigeait,  pour  ces  articles 


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LA  PROPRIÉTÉ    ARTISTIQUE   ET   LITTÉRAIRE.  681 

comme  pour  les  nouvelles  du  jour,  rindication  chiire  de  la 
source,  que  d'ailleurs  les  Allemands  réclament  pour  celles-ci. 


IV 


Ces  deux  séries  de  réformes,  celles  qui  ont  trait  aux  condi- 
tions de  la  protection  et  celles  qui  augmentent  le  nombre  des 
œuvres  protégées,  font  un  programme  déjà  touffu,  où  l'acti- 
vité des  délégués  pourrait  largement  s'employer.  Mais  ce  n'est 
pas  tout,  et  le  programme  allemand  comprend  encore  deux  ques- 
tions :  l'une  fort  importante,  relative  à  la  traduction,  l'autre  fort 
délicate,  la  reproduction  de  la  musique  par  les  instrumens 
mécaniques. 

Pour  la  traduction,  le  projet  est  net  :  il  réserve  à  l'auteur  le 
droit  de  l'interdire  dans  les  conditions  mêmes  où  il  peut  inter- 
dire toute  reproduction  de  son  œuvre.  Ainsi  disparaît  l'obli- 
gation pour  l'auteur  de  faire  traduire  cette  œuvre  dans  les  dix 
ans  de  la  publication,  faute  de  quoi  la  traduction  est  librement 
permise.  Désormais,  sans  tenir  compte  de  ce  délai,  et  pour  tout 
le  temps  où  il  dispose  de  l'œuvre  môme,  l'auteur  resterait  maître 
de  la  traduction.  Cette  réforme  serait  aussi  juste  dans  son  prin- 
cipe que  profitable  aux  écrivains.  La  contrefaçon,  en  effet,  leur 
est  moins  redoutable  dans  un  pays  étranger  par  la  reproduction 
pure  et  simple,  accessible  à  l'élite  qui  connaît  leur  langue,  que 
par  la  traduction  qui  vulgarise  leur  ouvrage.  On  a  fait  beau- 
coup sans  doute  lors  de  la  revision  de  1896.  Le  texte  primitif 
de  la  Convention  de  Berne  réservait  pour  dix  ans  seulement  à 
l'auteur  le  droit  de  traduction.  En  1896,  on  a  trouvé  la  formule 
de  l'acte  additionnel  :  le  droit  réservé  pour  la  môme  durée  que 
la  propriété  de  l'œuvre,  à  condition  qu'il  y  ait  eu  une  traduc- 
tion dans  les  dix  ans.  Mais  il  peut  arriver,  il  arrive  que  des 
livres  ne  pénètrent  que  lentement  de  leur  pays  d'origine  dans 
un  pays  étranger;  c'est  l'intérêt  môme  des  éditeurs  de  ce  pays 
étranger  d'en  retarder  la  diffusion;  l'auteur  ue  s'est  pas  occupé 
de  se  faire  traduire  ou  plus  simplement  ou  ne  le  lui  a  pas 
proposé;  les  dix  ans  passent;  des  succès  ont  attiré  l'attention 
sur  lui;  on  traduit  alors  toutes  ses  œuvres  qui  datent  d'au 
moins  dix  ans,  sans  qu'il  ait  à  protester.  Cette  liberté  est  cho- 
quante en  elle-même,  désastreuse  pour  Técrivain.  La  suppri- 


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682  fiEVUE   DES   DEUX   MONDES. 

mera-t-on  comme  le  proposent  les  Allemands?  On  peut  pré 
ici  une  discussion  très  vive.  Les  divers  États  de  rUnion  a 
vent  en  effet  à  la  Conférence  avec  des  idées  et  des  législatio 
très  variées  sur  le  droit  de  traduction.  Presque  tous,  on  Ta  \ 
ont  admis  la  modification  de  1896  à  la  Convention  de  BerD 
pour  les  rapports  internationaux.  Dans  leurs  lois  intérieure 
plusieurs,  dès  à  présent,  reconnaissent  le  droit  absolu  de  Taule 
sur  la  traduction,  tel  qu'il  figure  dans  le  projet  allemand  : 
sont  la  France,  l'Allemagne,  la  Belgique,  Monaco,  la  Tunisi 
d'autres,  Angleterre,  Danemark,  Luxembourg  admettent  cherei 
le  régime  de  la  revision  de  1896  :  la  traduction  pareille  à  toB 
reproduction,  sous  réserve  qu'elle  ait  été  faite  dans  les  dix  aL-. 
Ces  derniers  États,  moins  protecteurs  jusqu'ici,  pourront  être  con- 
vaincus à  Berlin  par  la  France,  l'Allemagne,  la  Belgique  qui  le 
sont  davantage.  Le  nouveau  texte  aurait  ainsi  des  chances  de 
recueillir  une  grande  majorité  de  signatures.  Mais  deux  puis- 
sances semblent  devoir  résister  :  la  Suède  et  la  Norvège.  Elles 
ont  en  effet  refusé  d'accepter  la  modification  de  1896,  et  elles 
en  sont  encore  h  la  Convention  de  1886,  la  simple  protection 
du  droit  de  traduction  pendant  dix  années.  Comment  obtenir 
d'elles  qu'elles  franchissent  la  distance  qui  les  sépare  de  la  pro- 
tection complète  du  projet  allemand,  sans  s'arrêter  au  degi*é 
intermédiaire  où  les  autres  États  sont  depuis  1896?  Il  faut  l'es- 
sayer bien  entendu  :  tous  ces  autres  États  y  sont  grandement 
intéressés,  et  ce  serait  un  beau  succès  pour  l'éloquence  de  nos 
délégués,  que  de  faire  accepter  à  la  SuèdB  et  à  la  Norvège  la 
reconnaissance  du  droit  absolu  de  traduction. 

Si  toutefois  l'accord  ne  peut  se  faire,  ce  demi-échec  aura  ses 
compensation^.  On  ne  saurait  oublier  que,  par  delà  les  États 
Scandinaves,  il  existe  de  grands,  de  très  grands  pays,  les  Etats- 
Unis,  TAutriche-Hongrie,  la  Russie,  qui  n'ont  pas  encore  adhéré 
à  l'Union,  et  qu'il  importe  d'y  attirer.  Or  des  mesures  très 
strictes,  comme  la  protection  absolue  du  droit  de  traduction, 
seraient  de  nature  sans  doute  à  les  inquiéter,  à  les  éloigner.  0" 
peut  espérer,  au  contraire,  que  des  règles  simples,  conmiecell 
de  la  Convention  primitive,  finissent  par  leur  paraître  accep- 
tables. Il  est  donc  utile,  nécessaire  môme  de  garder,  à  côté  de  la 
Convention  meilleure  et  plus  sévère,  préparée  par  l'Allemagne, 
le  texte  de  la  Convention  de  1886.  Les  États  de  l'Union  se 
trouveront  groupés  dans  l'avenir  à  peu  près  comme  ils  le  sont 


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m^r 


LA  PROPRIÉTÉ  ÂRTUmQUE   ET   LXTTÉRAIRE.  683 

maintenant.  Tous  auront  adopté  le  texte  originaire^  celui  de 
1886,  et  formeront  comme  un  grand  cercle,  maintenu  par  le 
lien  assez  lâche  de  ces  règles  anciennes.  Â  c6té,  un  autre 
cercle,  plus  restreint,  réunira  ceux  qui  auront  adhéré  au  projet 
allemand  en  protégeant  complètement  le  droit  de  traduction. 
Ainsi,  pour  ces  derniers  États,  le  progrès  ;sera  définitif,  et  Tau* 
teur  absolument  défendu.  Cependant  il  restera,  à  la  disposi- 
tion des  puissances  jusqu'ici  réfractaires  à  TUnion,  l'ancienne 
Convention  de  Berne,  qui  fut  et  qui  demeure  comme  un  premier 
essai,  limité,  facile,  pour  protéger  au  profit  de  Fauteur  le  droit 
de  tradturtien.  C'est  dans  le  grand  cercle  des  États  adhérens 
à  la  CouTnaition  de  1886  que  ces  puissances  pourront  prendre 
place. 

La  question  de  la  reproduction  d'une  œuvre  musicale  sur 
des  instrumens  mécaniques  est  délicate  à  cause  des  intérêts 
opposés,  ceux  des  auteurs,  ceux  des  tabricans  qu'elle  met  en 
conflit.  D'ailleurs,  en  elle-même,  elle  se  réduit  à  des  élémens 
simples.  Voici  un  instrument  tel  que  le  pianola  qur  peut  jouer 
des  partitions  d'opéras  au  moyen  de  cartonô  ou  papiers  perforés, 
tel  ({ue  le  phonographe  qui  peut  reproduire  au  moyen  d'un  rou- 
leau un  air,  un  chœur,  une  ouverture'.  Il  va  de  soi  que  nul  n'a  le 
droit,  pas  plus  par  ces  instrumens  que  par  l'orchestre  ou  la  voix, 
de  représenter  publiquement  une  œuvre  musicale  sans  le  consen- 
tement de  l'auteur.  Pour  ce  qui  est  de  la  représentation,  ces 
inventions  nouvelles  n'ont  rien  changé  en  France  au  droit  de 
rauteur,  tel  que  le  protège  la  loi  de  1793.  Mais  en  est-il  de 
même  pour  la  reproduction?  La  loi  de  1793  interdit  la  reproduc- 
tion :  et  on  ne  peut  donc,  sous  peine  d'être  contrefacteur,  éditer 
qu'avec  Fautorisation  du  compositeur,  sa  partition,  sa  symphonie, 
.  sa  romance.  Est-ce  ou  non  éditer,  et  par  suite  contrefaire,  que 
de  fabriquer  soit  un  carton  perforé  dont  les  trous  correspondent 
aux  notes,  soit  un  rouleau  sur  lequel  les  vibrations  du  phono- 
grapbe  fixeront  un  graphique  qui  ensuite  répétera  exactement 
les  sons  recueillis?  S'il  y  a  édition  et  contrefaçon,  les  éditeurs 
devront  un  drœt  sur  chaque  carton,  sur  chaque  disque,  au  musi-* 
eien  dont  ils  auront  reproduit  l'œuvre;  sinon,  cartons  et  disques 
seront  exonérés  de  toute  charge,  et  le  musicien  privé  de  tout 
émolument. 

Cette  question  s'est  posée  depuis  peu,  car  les  inventions  de 


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681  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ces  instrumens  perfectionnés  sont  récentes.  Elle  aurait  com^ 
en  France  ane  réponse  facile,  si  on  n'avait  eu  qu'à  consalte. 
loi  de  1793  dont  les  termes  «sont  si  clairs,  et  la  protection 
absolue.  Malheureusement,  il  a  fallu  tenir  compte  aussi  de 
loi  de  1866.  Lors  de  la  signature  de  son  traité  de  commei 
avec  nous,  la  Suisse  demanda,  au  profit  de  ses  fabricans  d'insli 
mens  mécaniques,  une  faveur,  une  exception  à  la  règle  absol 
de  la  loi  de  1793.  Son  désir  fut  satisfait,  et  là  loi  du  16  mai  IS 
établit  dans  les  termes  suivans  Texception  demandée  : 

«  La  fabrication  et  la  vente  d'instru mens  qui  servent  à  repi 
duire  mécaniquement  des  œuvres  musicales  légalement  pro 
gées,  ne  constituent  pas  une  violation  de  la  propriété  art 
tique...  » 

Cette  loi  avait  été  vivement  combattue  au  Sénat  par  Mérimée, 
qui  y  voyait  une  atteinte  au  principe  de  la  propriété.  Mais  les 
dangers  pratiques  ne  parurent  pas  sérieux;  la  reproduction  se 
trouvait  limitée  à  l'instrument 4ui-même  qui  jouait  certains  airs 
et  ne  pouvait  jouer  que  ceux-là.  Au  cours  de  la  discussion, 
quelqu'un  dit  bien  que  dans  l'antiphonal  de  Debain,  où  les  airs 
étaient  notés  sur  des  planchettes,  on  allait  remplacer  ces  plan- 
chettes par  des  cartons  perforés;  on  lui  répondit  :  «  Cela  ne 
viendra  pas;  »  et  la  loi  fut  votée.  Or  cela  est  venu.  Les  cartons 
sont  venus,  et  après  ^e  carton  du  pianola,  le  disque  de  l'ariston, 
le  rouleau  du  phonographe.  Les  fabricans  de  tous  ces  instru- 
mens se  sont  considérés  comme  couverts  par  la  loi  de  1866.  Les 
ccfmpositeurs  ont  supporté  avec  quelque  impatience  ce  qu'ils 
appelaient  nettement  ime  contrefaçon;  et  quand  la  contrefaçon 
s'est  étendue  avec  le  développement  de  l'industrie  des  phono- 
graphes, ils  ont  fait  aux  fabricans  un  procès  qu'ils  ont  perdu 
devant  le  tribunal  de  la  Seine,  et  gagné  en  partie  devant  U 
Cour  d'appel,  dont  l'arrêt  vient  d'être  consacré  par  la  Cour  de 
cassation.  11  faut  distinguer,  a  dit  la  Cour  :  la  loi  de  1866,  qui 
établit  une  exception  en  faveur  des  instrumens  mécaniques, 
s'applique  même  à  ces  instrumens  nouveaux  qui  ont  des  organes 
interchangeables;  seulement,  elle  ne  parle  que  de  la  reproduc- 
tion d'œuvres  musicales  ;  par  suite,  elle  n'a  pas  dérogé  à  loi 
de  1793  quant  aux  paroles.  Les  phonographes  peuvent  donc 
reproduire  librement  la  musique  seule,  mais  ils  ne  peuvent 
reproduire,  sans  contrefaçon,  ni  les  paroles  seules,  ni  la  musique 
avec  paroles. 


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LA   IIROPRIÉTÉ   ARTISTIQUE  ET   LITTÉRAIRE.  685 

Telle  est  notre  jurisprudence  au  moment  où  va  s'ouvrir  la 
Conférence  de  Berlin.  Oc  Jia  Convention  de  Berne  s'était  appro- 
prié simplement,  dans  le  protocole  de  clôture  de  1896,  la  dispo- 
sition de  notre  loi  de  1866,  c'est-à-dire  la  liberté  de  reproduc- 
tion pour  les  instrumens  mécaniques.  Les  Allemands  proposent 
un  nouveau  texte,  qui  semble  protéger  absolument. les  musiciens 
contre  les  fabricans  et  en  réalité  ne  les  protège  guère.  Ce  texte 
dit  d'abord  : 

«  Les  auteurs  d'oeuvres  musicales  auront...  le  droit  exclusif 
a)  de  transcrire  ces  œuvres  sur  des  parties  dinstrumens  de  mu- 
sique servant  à  reproduire  mécaniquement  les  œuvres  musi- 
cales; h)  d'autoriser  leur  exécution  publique  au  moyen  de  cçs 
instrumens.  » 

Voilà  qui  est  net  :  défense  absolue  de  reproduire  comme  de 
représenter,  protection  absolue  du  musicien.  Voici  qui  l'est 
moins  : 

«  Lorsque  l'auteur  aura  utilisé  ou  permis  d! utiliser  Pœtwre 
dans  les  conditions  sus-indiquées,  toute  personne  tierce  pourra^ 
en  offrant  une  indemnité  équitable  y  réclamer  le  droit  de  transcrip- 
tion ou  d'exécution  publique  définis  sous  les  lettres  a)  et  b)  de 
r alinéa  précédent,..  » 

Cette  seconde  disposition  détruit  à  peu  près  complètement 
les  effets  de  la  première...  Un  de  nos  compositeurs  donne  un 
opéra.  Nul  n'a  le  droit  ni  de  reproduire  sur  un  rouleau  de  pho- 
nographe, ni  d'exécuter  par  le  même  moyen  l'œuvre  nouvelle 
sans  son  autorisation.  Son  droit  est  exclusif,  et  la  protection 
complète.  Mais  il  permet  à  un  seul  fabricant  de  phonographe  de 
reproduire  et  d'exécuter  la  partition.  Aussitôt  tous  les  fabricans, 
moyennant  une  indemnité,  peuvent  reproduire  et  représenter.  Le 
droit  exclusif  s  est  épuisé  en  s'exerçant  et  la  protection  n'assure 
plus  à  lauteur  qu'une  redevance.  La  réforme  du  projet  allemand 
se  résume  donc  en  ceci  :  l'œuvre,  reproduite  une  fois,  jouée  une 
fois,  par  les  instrumens  mécaniques,  tombera  dans  le  domaine 
public  payant,  et  tout  le  monde  pourra  la  reproduire  et  la  repré- 
senter, en  offrant  une  indemnité  équitable,  laissée  sans  doute  à 
l'appréciation  des  tribunaux...  Est-il  besoin  de  montrer  les 
dangers  de  cette  solution?  Elle  a  le  tort  de  réunir  la  reproduc- 
tion et  la  représentation  qui  doivent  demeurer  distinctes;  et 
pour  la  reproduction,  elle  met  le  compositeur  à  la  discrétion  des 
fabricans.  En  effet,  dès  que  son  œuvre  aura  été  reproduite  par 


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686  REVU»  DE»  DEUX   MONDES. 

l'un  d'efiix,  il  ne  pourra  refuser  de  la  laisser  reproduire  par  tous 
les  autres;  ne  pouvant  donner  un  droit  exclusif,  il  vendra  donc 
moins  cher,  et  il  devra  subir  les  reproductions  les  plus  impar- 
faites. 

La  Conférence  de  Berlin  adoptera-t-elle  ce  système  ou  celui 
de  notre  jurisprudence  ?  Devant  elle  la  question  se  pose  avec 
toute  son  ampleur  :  est-ce  ou  non  contrefaire  que  de  repro- 
duire une  œuvre  musicale  par  les  instrumens  mécaniques? 
Le  musicien  a-t-il  ou  non  le  droitexclusifd*autoriser  cette  repro- 
duction ?  Ainsi  franchement  posée,  il  semble  que  la  question 
doive  être  résolue  avec  la  même  franchise  en  faveur  des  musi-  — 
ciens.  Deux  argumens  principaux  appuient  leur  réclamation.  La — , 
loi  de  1866,  loi  certainement  exceptionnelle,  n'a  disposé  qu'en=ii 

vue  des  orgues  de  Barbarie  et  des  boîtes  à  musique,  seuls  in 

strumens  alors  répandus,  et  seuls  fabriqués  par  la  Suisse  qu'oie 
voulait  favoriser;  on  n'a  prévu  ni  le  pianola,  ni  le  phonographe^ 
nil'ariston,  qui,  avec  leurs  orgaHes  interchangeables,  permettent 
chacun  une  reproduction  indéfiniment  multipliée  de  l'œuvre 
musicale,  tandis  que  chaque  orgue  de  Barbarie,  chaque  botte  è, 
musique  n'en  permet  qu'une  et  d'un  très  petit  nombre  d'œuvres. 
D'autre  part,  pris  en  eux-mêmes,  le  carton  perforé,  lo  disque, 
le  rouleau  peuvent  circuler  de  main  en  main  et  assurer  à  qui- 
conque  les  adapte  à  l'instrument  l'exécution  de   l'œuvre.  La 
protection  absolue   du  musicien   est  donc  seule   conforme  et 
à  l'idée  de  propriété  et  à  la  nature  de  la  reproduction.  Quant 
aux  intérêts  en  présence,  ceux  des  fabricans  sont  à  coup  sûr 
respectables,  mais  ceux  des  compositeurs  ne  le  sont  pas  moins.  La 
jurisprudence  française,  en  interprétant  d'une  certaine  manière 
la  loi  de  1866,  a  imposé  aux  premiers  le  sacrifice  qui  pouvait  leur 
être  le  plus  onéreux;  la  musique  avec  paroles,  pour  laquelle  ik 
doivent  respecter  le  droit  du  compositeur,  est  en  effet  la  source 
où  ils  puisent  de  préférence,  celle  que  le  public  préfère,  depuis 
les  airs  d'opéra  jusqu'à  la  chanson  de  café-concert.  Que  reste-t-il 
ainsi  à  la  discrétion  des  fabricans?  La  musique  seule,  et  ce  sont 
les  compositeurs  de  musique  sans  paroles  qu'il  s'agit  de  défendre,  • 
c'est-à-dire  non  pas  seulement  les  auteurs  de  marches  militaires, 
mais  les  musiciens  qui  écrivent  pour  Torchestre  des  sympho- 
nies, ou  pour  le  piano  et  le  violon  de  la  musique  de  chambre, 
des  sonates.  Inutile   dinsister  sur   le  coûtraste  :  il  est  asseï 
choquant  que  les  chansons  de  café-concert  soient  protégées,  et 


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LA   PROPRIÉTÉ   ARTISTIQUE   BT   LttTÉRAlRE.  687 

qu'une  symphonie  de  Franck  ou  de  Saint-Saëns  ne  le  soit 
pas.  Mais  du  point  de  vue  des  seuls  intérêts,  il  est  bien  évident 
qu'en  retirant  aux  fabricans  la  liberté  de  reproduire  même  la 
musique  sans  paroles,  on  ne  les  prive  pas  d'un  gros  avantage. 
C'est  pourquoi  il  est  indispensable  que  la  délégation  française, 
sans  s'arrêter  à  l'objection  de  ces  intérêts  qui  ne  sont  point 
sérieusement  lésés,  défende  rigoureuseïnent  et  l'intérêt  des  com^ 
positeurs,  et  le  principe  même  de  la  propriété  artistique.  Il 
convient  de  faire  aux  musiciens,  dont  la  carrière  est  si  difflcile  et 
les  chances  de  succès  si  incertaines,  un  sort  égal  à  celui  des 
écrivains.  On  y  arrivera  en  leur  reconnaissant  le  droit  exclusif 
de  reproduction,  et  aussi  le  droit  exclusif  d'exécution,  sans  qu'ils 
aient  besoin,  comme  maintenant,  de  se  le  réserver  expressément 
sur  le  titre  ou  en  tête  de  Tœuvre  publiée. 


L'Amérique  tout  entière,  et,  en  Europe,  l'Âutriche-Hongrie, 
les  Pays-Bas,  la  Roumanie,  la  Russie,  la  Turquie,  les  États  bal- 
kaniques sont  restés  jusqu'ici  hors  de  l'Union  scellée  succes- 
sivement à  Berne  et  à  Paris.  Le  vœu  de  tous  ceux  qui  s'inté-*- 
ressent  aux  destinées  de  la  propriété  intellectuelle  est  d'attirer 
ces  États  dans  l'Union.  Pour  certains,  l'heure  parait  venue;  pour 
d'autres,  elle  reste  lointaine.  Il  en  est  un,  en  tout  cas,  dont  les 
desseins  doivent  être  considérés  à  part,  surtout  en  France,  où 
l'on  a  tant  de  raisons  de  lui  réserver  et  d'en  attendre  des  égards 
particuliers  :  c'est  la  Russie. 

Il  est  presque  superflu  de  rappeler  que  les  échanges  intellec- 
tuels et  artistiques  ont  précédé  de  longtemps,  entre  ce  grand 
pays  et  le  nôtre,  l'alliance  proclamée  avec  tant  d'enthousiasme 
en  1896,  et  même  la  fameuse  visite  de  notre  escadre  à  Crons- 
tadt.  Longtemps  avant,  les  Russes  lisaient  George  Sand;  M.  de 
Vogtlé,  ensuite,  rendit  populaire  en  France  le  roman  russe,  et 
tout  l'individualisme  de  nos  romantiques  nous  revint  pensé  à 
nouveau,  enrichi,  transformé  par  le  génie  de  ces  grands  roman* 
ciers,  Dostoïevski  et  Tolstoï.  La  puissance  intellectuelle  de  ce 
peuple,  que  l'opinion  commune  distinguait  mal  de  l'Orient,  nous 
apparut;  depuis,  elle  n'a  cessé  de  rayonner  jusqu'à  nous.  D'autre 
part,  toute   notre  littérature,  si  riche   depuis  trente   ans  en 


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688  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

efforts  personnels,  en  recherches  du  vrai,  en  souci  d'observd 
s'est  répandue  en  Russie  où  elle  a  la  vaste  clientèle  de  tous  I 
esprits  cultivés.   Notre  littérature  dramatique,  en   particuli 
est  l'aliment  ordinaire  non  seulement  du  théâtre  Michel  qui 
est  réservé,  mais,  on  peut  le  dire  sans  exagérer,  de  la  major 
des  théâtres  russes  qui  jouent  des  traductions  de  nos  pièc< 
Dans  les  arts  plastiques,  la  pénétration  réciproqpie  se  fait  peu 
peu.  Pour  la  musique  enfin,  les  faits  sont  d'hier.  Les  concei 
nous  avaient  donné  souvent  à  admirer  des  fragmens  de  gran 
compositeurs    russes,   Moussorgski,    Rimsky-Korsakow,  Bal 
kirew  :  au  printemps  dernier,  une  troupe  russe,  a  représenté 
chef-d'œuvre  du  premier,  Boris  GodounoVy  avec  un  succte  qui 
aussitôt  décidé  les  directeurs  de  l'Opéra  à  le  monter  eux-mèm.. 
en  français.  Certes,  avec  l'Allemagne,  l'Italie,  l'Angleterre,  n 
échanges  intellectuels  sont  actifs  :  ils  ne  le  sont  pas  plus  qu'av 
la  Russie,  dont  aussi  bien  la  richesse  de  production  et  l'inlas- 
sable curiosité  suffiraient  à  expliquer  notre  attrait  vers  elle 
son  attrait  vers  nous. 

Or,  avec  ce  pays  qui  produit  si  activement,  qui  consomme  si 
avidement,  qui  est  notre  ami  et  notre  allié,  la  France  est  exacte- 
ment, pour  le  respect  du  droit  des  auteurs,  comme  si  eH^ 
l'ignorait,  comme  si  elle  lui  était  inconnue,  et  bien  plus,  comn 
si  un  sentiment  d'animosité  réciproque  les  portait  tous  les  deux  i 
à  se  piller  leurs  œuvres.  Il  n'existe  pas  en  effet  de  traité  q 
garantisse  aux  Français  en  Russie,  ni  aux  Russes  en  France  la  1 
propriété  de  leurs  œuvres.  La  Russie, d'autre  part,n'a  pas  adhér 
on  Ta  vu,  à  la  Convention  de  Berne.  La  liberté  est  donc  complè 
pour  la  guerre  la  plus  hardie  et  la  plus  désastreuse.  i 

Ceci  est  fort  étonnant.  Cette  guerre,  il  convient  de  le  dire,    | 
a  été  jusqu'ici  désastreuse  surtout  pour  nous.  Nos  œuvres  li 
téraires,  romans  ou  autres,  sont  traduites  ou  copiées  libremei 
Nos  œuvres  dramatiques   le   sont  aussi,  et   elles   sont  joué 
partout  sans  que  jamais  une  redevance  puisse  être  perçue.  Au    1 
contraire,  les  auteurs  russes  peuvent  profiler  de  la  ConvenUc" 
de  Berne  ;  ils  n'ont  qu'à  publier  leurs  œuvres  dans  un  pays  ( 
rUnion,  l'Allemagne    par   exemple,  un  jour   ou    deux   avant    1 
qu'elles  ne  paraissent  en  Russie  ;  ces  œuvres  ont  ainsi  pour  pays    1 
d'origine  un  des  États  de  l'Union,  et,  suivant  l'article  2  de 
Convention,  elles  sont  protégées  dans  tous  ces  Etats.  Quant  ai 
œuvres  de  littérature  dramatique,  elles  n'avaient  pas  à  craindre    1 


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'."'W^' 


LA   PROPRIÉTÉ   ARTISTIQUE   ET   LITTÉRAIRE.  68.9 

qu'on  usurpât  en  France  la  liberté  de  les  jouer  sans  redevance 
à  l'auteur;  on  n'en  jouait  aucune.  Les  conditions  étaient  fort 
inégales,  au  détriment  de  nos  producteurs  intellectuels. 

Cependant,  par  une  indifférence  qui  se  comprend  beaucoup 
moins  en  France  qu'en  Russie,  où  les  questions  de  propriété 
littéraire  n'avaient  pas  éveillé  l'attention  des  pouvoirs  publics, 
ce  fâcheux  état  d'ignorance  réciproque  s'est  prolongé  bien  après 
lalliance  conclue.  Il  semble  que  nous  soyons  à  la  veille  de  le 
voir  disparaître.  Deux  causes,  d'ordre  très  divers,  auront  pré- 
paré ce  changement  :  les  promesses  de  la  Convention  de  com- 
merce de  septembre  190S,  et  plus  récemment  le  succès  éclatant 
de  Boris  Godounov. 

La  Convention  de  commerce  de  septembre  1905  est  entrée 
en  vigueur  le  16février/l*'mars  1906.  Aux  termes  de  l'article?, 
le  gouvernement  impérial  de  Russie  se  déclare  prêt  à  ouvrir  avec 
le  gouvernement  de  la  République  française  des  négociations, 
dans  le  délai  des  trois  années  qui  suivront  la  mise  en  vigueur  de 
la  Convention,  pour  conclure  un  arrangement  touchant  la  pro- 
tection réciproque  des  droits  d'auteur  sur  les  œuvres  littéraires, 
artistiques  et  photographiques.  Le  délai  commençait  k  courir 
le  1*'  mars  1906  ;  il  expire  donc  le  1*'  mars  1909.  Il  n'est  pas  un 
instant  douteux  que  cet  engagement  aurait  été  tenu  dans  tous 
les  cas;  mais  il  ne  comportait,  où  l'a  remarqué,  que  l'ouverture 
de  négociations.  Or  c'est  là  une  formalité  sans  conséquence,  si 
on  n'apporte  pas  dans  ces  négociations  le  désir  qu'elles  aboutis- 
sent à  un  résultat  positif.  Ce  désir,  depuis  deux  ans,  n'avait  point 
semblé  se  révéler  chez  les  Russes;  d'ailleurs,  ils  avaient  fait  aux 
Allemands,  aux  Autrichiens,  la  même  promesse  qu'à  nous  ;  enfîn 
ils  n'avaient  pas  encore  de  loi  intérieure  nettement  protectrice. 
Ainsi  l'échéance  se  rapprochait,  sans  qu'on  pût  attendre  autre 
chose  qu'un  échange  de  vues  qui  aurait  laissé  les  deux  pays> 
dans  leurs  positions  d'absurde  hostilité. 

C'est  alors  que  de  hautes  initiatives  assurèrent  à  l'-Opéra  les 
représentations  par  la  troupe  russe  du  chef-d'œuvre  de  Mous- 
sorgski.  La  salie  s'emplit  chaque  soir;  les  feuilles  de  location 
furent  couvertes  malgré  l'élévation  des  prix,  et  les  recettes  se 
succédèrent  invariables,  magnifiques.  Il  existe  en  France; 
comme  on  sait,  une  organisation  puissante  qui  réunit  les  au- 
teurs et  compositeurs,  ;  qui  traite  avec  les  théâtres,  et  perçoit 
directement  sur  les  recettes  la  part  attribuée  à  l'auteur,  qu'il 
Tom  XLYii.  ^  1908.  44 

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690  RBYUE  DKS  DBUX  MONDES. 

soit  d'ailleurs  vivant  ou  mort,  Français  ou  étranger.  Sur  let 
recettes  de  Boris  Godounov,  l'Opéra  remit  ainsi  à  la  Société  des 
auteurs  le  pourcentage  habituel  ;  quand  la  série  des  représen- 
tations fut  close,  la  Société  eut  entre  les  mains  une  somme  im- 
portante :  la  seule  part  des  héritiers  de  Moussorgski  s'élevait  à 
15  000  francs.  Et  soudain  des  esprits  avisés,  dans  la  Société, 
aperçurent  que  ces  15000  francs  serviraient  peut-être,  mieux 
que  n'avaient  fait  démarchés  et  réclamations,  à  fixer  l'attention 
des  Russes  sur  l'utilité  d'un  contrat  de  protection  réciproque. 
Ces  15  000  francs  fournissaient  un  exemple  très  probant;  la 
somme  était  trop  faible  pour  qu'on  eût  l'air  d'exercer  une  pres- 
sion ;  elle  était  assez  forte  pour  forcer  les  intéressés  à  réfléchir. 
La  Société  déclara  qu'elle  gardait  la  somniepar  devers  elle,  non 
point  en  la  confisquant,  mais  en  la  réservant  pour  le  jour  où  un 
accord  des  deux  pays  aurait  assuré  dans  chacun  les  droits  des 
^  auteurs.  Et  elle  disait  aux  Russes  :  ((  Voyez  si  nos  positions  sont 
inégales  :  dans  toute  l'année  écoulée,  nos  auteurs  dramatiques 
ont  réussi  à  percevoir  chez  vous  trente-deux  francs  ;  pour  quelques 
semaines  de  représentations,  les  héritiers  de  Moussorgski  tou- 
cheraient quinze  mille  francs.  Est-ce  raisonnable?  »  11  n'est  pas 
absolument  sûr  que  ce  procédé  ait  été  très  goûté,  et  d'abord  il 
a  pu  causer  quelque  mécontentement.  Toutefois,  il  a  apporté 
une  preuve  éclatante  de  l'intérêt  que  les  uns  et  les  autres  trou- 
veraient à  6'entendre  au  lieu  de  se  combattre.  Cet  intérêt  a  été 
parfaitement  compris  par  les  Russes,  en  même  temps  que  leur 
dignité  s'inquiétait  de  la  situation  un  peu  fausse  qui  résulte  du 
désaccord  d'aujourd'hui.  La  démonstration  de  la  Société  des 
auteurs  a  donc  été  des  plus  heureuses;  car  elle  a  servi,  comme 
on  le  souhaitait,  à  éveiller  très  vivement  l'attention  de  nos  amis. 
11  importait  que  leur  intelligence,  leur  sens  pratique,  leur  natu- 
relle générosité  fussent  appliqués  à  vouloir  la  convention  pro- 
jetée. C'est  aujourd'hui  un  résultat  acquis. 

La  Douma  est  saisie  d'im  projet  de  loi  sur  la  propriété  litté- 
raire qui  servira  sans  doute  au  cours  des  négociations  avec  la 
France.  Ces  négociations  ne  peuvent  tarder  à  s'ouvrir.  La  Russie, 
qui  a  pris  un  engagement  identique  avec  l'Allemagne  et  l'Au- 
triche, traitera-t-elle  d'abord  avec  un  de  ces  pays,  ou  bien  avec 
nous?  Peu  importe,  et  nous  n'avons  aucune  raison  de  nous 
hâter.  Ce  qui  était  indispensable,  c'était  d'arriver  à  l'heure  de  ces 
négociations  avec  la  volonté  de  conclure.  Nous  avons  quelque 


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LA   PROPRIÉTÉ    ARTISTIQUE   ET    LITTÉRAIRE.  691 

raison  maintenant,  comme  on  vient  de  le  voir,  de  compter, 
chez  les  Russes,  sur  cette  volonté.  La  Conférence  de  Berlin  ne 
manquera  pas  d'accentuer  encore  ces  dispositions.  La  Russie, 
quoique  non  adhérente  à  TUnion,  y  sera  représentée.  Dans  toutes 
les  grandes  assises  internationales,  elle  a  joué  un  rôle  prépon- 
dérant. Ses  délégués  cette  fois  assisteront  seulement  aux  dis- 
cussions. Du  moins  ils  y  puiseront  la  certitude  que  l'œuvre  qui 
s'y  élabore  est  féconde  entre  toutes. 

La  Convention  de  Berne  sortira  certainement  meilleure  des 
travaux  qui  vont  se  poursuivre  à  Berlin.  Ce  sera  l'avantage  le 
plus  sensible  de  cette  Conférence.  Il  en  est  un  autre,  moins 
apparent,  mais  aussi  sûr,  et  que  l'on  a  le  droit  dès  à  présent 
d'escompter.  Rien  n'est  plus  utile,  pour  affermir  la  paix,  que 
ces  rapprochemens  qui  assurent  d'un  pays  à  l'autre  l'estime 
réciproque  et,  sinon  de  l'amitié  toujours,  du  moins  le  sentiment 
qu'ils  peuvent,  et  doivent  travailler  ensemble  à  créer  plus  de 
bien-être  et  plus  de  moralité.  Nulle  cause  n'est  mieux  faite  que 
celle  de  la  propriété  intellectuelle,  pour  convaincre  les  hommes 
qui  la  défendent  que  tous  les  peuples  civilisés  ont  entre  eux  un 
lien,  dont  ils  sont  justement  fiers  et  qu'ils  ont  à  cœur  de  forti- 
fier, celui  des  droits  de  la  pensée. 

Louis  Delzo.ns. 


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■■■^-"M  .■'P^__ 


LES 

METTEURS  EN  SCÈNE 


I 

G^était  1  heure  du  thé  à  Thôtel  Nouveau-Luxe. 

Depuis  quelques  instans  Jean  Le  Fanois  se  tenait  ^à  rentrée 
d'un  des  petits  salons  à  boiseries  Louis  XY  qui  donnent  sur  le 
vaste  hall  central.  De  taille  moyenne,  svelte  et  bien  pris  dans 
sa  redingote  de  coupe  irréprochable,  il  avait  Tallure  narquoise 
et  légèrement  impertinente  du  Parisien  de  bonne  famille  qui 
s'est  frotté  trop  longtemps  au  monde  exotique  et  bruyant  des 
hôtels  élégans  et  des  cabarets  ultra-chics.  De  temps  à  autre, 
cependant,  sa  figure  pdie  et  nerveuse  était  assombrie  par  une 
expression  d'inquiétude,  qui  se  dissimulait  mal  sous  le  sourire 
insouciant  avec  lequel  il  saluait  les  personnes  de  sa  connais- 
sance. 

Plusieurs  fois  il  jeta  un  coup  d'œil  impatient  sur  sa  montre; 
puis  son  visage  se  rasséréna,  et  il  s'avança  d'un  pas  rapide  à  la 
rencontre  d'une  jeune  fille  qui  venait  de  franchir  le  seuil  du 
hall.  Fine  et  élancée,  dans  son  costume  de  ville  d'une  élégance 
sobre,  elle  avait,  sur  un  cou  long  et  gracile,  une  jolie  tète 
d'éphèbe,  aux  lèvres  d'un  rose  très  pâle,  aux  grands  joux  clairs 
et  transparens,  sous  un  front  intelligent  qu'ombrageaient  des 
cheveux  d*un  blond  doux  et  indécis.  Cherchant  le  jeune  homme 
du  regard,  elle  traversait  seule  la  salle  encombrée,  avec  lamine 


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^Tf:' 


LES  METTEURS  EU   SCÈNE.  693 

confiante^  le  port  de  téta  Iranquillement  audacieux,  de  la  jeune 
Américaine  habituée  à  se  frayer  elle-même  un  chemin  à  travers 
la  vie.  Pourtant,  à  la  regarder  de  plus  près,  on  remarquait  que 
l'air  d'indépendance  un  peu  naïve  qui  caractérise  ses  compa- 
triotes était  adouci  chez  elle  par  une  nuance  de  raffinement  pari- 
sien, comme  si  un  visage  au  teint  trop  éclatant  eût  été  adouci 
par  un  tulle  léger.  Le  contact  d'une  autre  civilisation  avait 
produit  chez  elle  un  tout  autre  elTet  que  chez  Le  Fanois  :  elle 
avait  gagné,  à  ce  commerce  cosmopolite,  autant  que  lui  parais- 
sait  y  avoir  perdu. 

Le  jeune  homme  l'aborda  avec  un  geste  de  familiarité  fra- 
ternelle : 

—  Vous  arrivez  seule?  Vos  amies  vous  ont  fait  faux  bond? 
demanda-t-il  en  lui  serrant  la  main. 

Miss  Lambart  eut  un.  sourire  rassurant,  tandis  que  son  clair 
regard  fouillait  la  salle.  «  Mais  non,  je  ne  pense  pas.  Je  de- 
vais retrouver  Mrs  Smithers  et  sa  fille  dans  un  de  ces  petits 
salons  là-bas.  »  Elle  indiqua  du  bout  de  son  face-à-main 
d'écailie  l'enfilade  de  pièces  qui  donnait  sur  le  hall.  «  Si  nous 
les  cherchions,  »  continua-t-elle  ;  mais  Le  Fanois  la  retint. 

«  Un  instant,  je  vous  prie,  dit-il,  en  baissant  la  voix,  ei  en 
faisant  reculer  la  jeune  fille  vers  une  des  grandes  baies  vitrées 
qui  s'ouvraient  sur  le  jardin  de  l'hôtel.  —  Expliquez-moi  ce  que 
vous  leur  avez  dit  de  moi,  et  quel  est  au  juste  le  rôle  que  je  dois 
jouer.  »  Il  hésita;  puis,  avec  un  sourire  vaguement  ironique  : 
a  Enfin,  à  quel  degré  d'ambition  sociale  vos  amies  sont-elles 
parvenues  ? 

Miss  Lambart  sourit  aussi  :  «  Je  les  crois  bien  naïves  encore; 
dit-elle;  mais  il  faut  toujours  se  tenir  sur  ses  gardes.  Les  plus 
naïfs  sont  parfois  les  plus  méfians.  »  Elle  lui  jeta  un  coup  d'œil 
railleur.  «  Souvenez-vous  de  la  jolie  veuve  de  Trou  ville,  —  celle 
de  l'année  dernière,  vous  savez?  Si  vous  aviez  voulu  la  pré- 
senter à  la  duchesse  de  Seslre,  le  tour  eût  été  joué.  » 

Le  jeune  homme  haussa  légèrement  les  épaules. 

Elle  était  vraiment  trop  exigeante,  dit-il.  Et  puis,  —  et  puis, 
—  était-elle  bien  veuve,  veuve  comme  on  l'entend  chez  nous,  ou 
bien  avait-elle  simplement  égaré  son  dernier  mari?  Votre  pays  est 
si  grand  que  ces  accidens  doivent  souvent  arriver.  Son  passé 
était  vraiment  trop  nébuleux! 

La  jeune  fille  eut  un  petit  rire  qui  découvrit  ses  jolies  dents 


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"^•^?f!p 


&94  RSTUB   DES   DBUX   MOJAfffSS. 


nacrées  et  régulières  sou»  le  rose  pâle  des  lèvres  tm  peo  tfa{^ 
miivces.  «  Oh!  quant  à  e^,  vous  savez,  je  ne  vous  réponds  pas 
du  passé  de  Mrs  Smithers,  car  je  n'ai  jamais  soulevé  les  voile» 
qui  r^itourent.  Mais  je  vous  assnre  que  sa  fille  est  eharmante, 
et  que  vous  seriez  ki^a  diffieile  de  ne  pas  en  convenir.  » 

Le  jeune  homme  lui  jeta  un  regard'  indéfinissable,  oà  une 
nuance  de  sentiment  semblait  se  mêler  à  sa  moquerie  babftneUe. 

-^  Aussi  charmante  que  vous?  demanda-t^l  en  plaisantant. 

Les  sôureils  fontes  de  miss  Lambart  se  contractèrent  sur  ses 
grands  yeux,  devenus  subitement  d'un  gris  froid  et  métallique. 

—  Ah  çà!  mon  cher,  —  vous  sortez  de  votre  rôle.  —  Du 
reste,  reprit-elle,  en  retrouvant  sa  désinvolture  souriante,  c'ert 
à  moi  de  TOUS  l'indiquer.  Comme  j^  vous  le  disais,  je  erois  que, 
pour  le  moment,  les  ambitions  de  Mrs  Smtthers  ne  se  s(mt  pas 
précisées.  Gomme  beaucoup  d'Amérieaînes  trop  vite  «iriehies, 
elle  n'a  pas  su  se  faire  des  relations  à  New-York,  et  moitié  par 
dépit,  moitié  par  désir  de  dépenser  son  argent,  elle  s'est  jetée  sur 
le  premier  paquebot  avec  sa  fille,  espérant  sans  doute  se  faire  une 
situation  rapide  dans  un  monde  oti  il  suffit  que  les  gens  soient 
riches  et  viennent  d'assez  loin  pour  qu'on  les  reçoive  sans  faire 
une  enquête  gênante  sur  leur  passé  I  Comme  vous  le  savez,  c'est 
tout  récemment,  sur  le  ti^ni^atlantique  qui  me  ramenait  de  là- 
bas,  que  j'ai  fait  connaissance  avec  Mrs  Smithers  :  et  elle  m'a 
avoué  avec  une  noble  franchise  qu'efle  désirait  se  lier  avec  l'aris- 
tocratie ft*ançaise.  ayant  elle-même  des  goûts  aristocratiques 
qui  lui  rendaient  la  vie  insupportable  dans  une  société  plé- 
l)éienne.  —  Tenez,  la  voici,  ajouta-t-elle  avec  son  sourire 
finement  malicieux. 

Le  Fanois  se  retourna,  et  vit  une  grosse  dame  aux  traits 
pâles  et  bouffis,  surmontas  d'une  coiffure  compliquée,  sur  la- 
quelle se  balançait  un  chapeau  chargé  de  la  dépouille  de  toute 
une  volière  exotique.  Elle  s'avançait  vers  eux,  les  épaules  écra- 
sées sous  un  superbe  manteau  de  renard  argenté,  la  démarclie 
gênée  par  les  plis  d'une  robe  lourde  de  broderies,  et  traînant  à 
la  remorque  une  jeune  fille,  grande  et  rose.  Celle-ci,  qui  était 
habillée  avec  la  même  élégance  exagérée  que  sa  mère,  tenait  à 
la  main  un  manchon  de  zibeline,  un  porte^monnaie  en  ^r  serti 
de  pierres  précieuses,  un  face-à-main  en  brillans,  et  ses  dieveux, 
d'un  blond  invraisemblable,  étaient  couronnés  d'une  flore  aussi 
variée  que  la  garniture  ornithologique  du  chapeau  maternel. 


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LES   MfiTTEURS   EN   SCÈNE.  695 

—  Voici  Mrs  Smithers  et  sa  fille  Catherine,  reprit  Blanche 
Lambart  ;  et  Le  Fanois,  s'avançant  à  sa  suite  vers  les  nouvelle^ 
arrivées,  eut  un  soupir  involontaire  : 

—  Ah  !  les  pauvres  gens,  —  les  pauvres  gens  ! 

II 

Depuis  bientôt  dix  ans,  Jean  Le  Fanois  menait  cette  vie 
assommante  et  équivoque  de  lanceur  de  nouveaux  riches  dans  le 
monde  parisien.  Il  s'y  était  laissé  [aller  peu  à  peu,  à  la  suite  de 
relations  accidentellement  nouées  avec  un  richissime  Américain, 
au  momrent  où  Le  Fanois  lui-même  se  trouvait  dans  la  dèche. 
Comment  ce  garçon  affamé  de  luxe,  habitué  depuis  sa  première 
jeunesse  à  Texistence  facile  et  coûteuse  du  clubman  parisien, 
eût-il  résisté  à  l'aubaine  inespérée  d'une  telle  relation?  Son 
nouvel  ami,  cœur  excellent  et  esprit  naïf,  ne  demandait  qu'à 
jouir  de  ses  millions  en  compagnie  de  quelques  amis  de  choix. 
Collectionneur  à  ses  heures,  comme  beaucoup  de  ses  compa-^ 
triotes,  il  sut  apprécier  les  goûts  artistiques  de  Le  Fanois,  et  le 
chargea  de  l'ameublement  et  des  décorations  de  l'élégant  hôtel 
qu'il  venait  d'acheter  à  un  rastaquouère  en  faillite.  Jean  fut  ravi 
de  l'occasion  de  se  produire  en  amateur  éclairé,  et  en  acquérant 
de  beaux  objets  d'art  pour  son  ami,  il  trouva  un  peu  du  plaisir 
qu'il  aurait  eu  à  se  les  offrir  lui-môme.  Puis  il  apprit  que  l'on 
pouvait  gagner  à  ce  jeu  des  récompenses  plus  durables  que  ce 
plaisir  altruiste.  Il  toucha  de  fortes  sommes  auprès  des  brocan- 
teurs ravis  du  client  qu'il  leur  amenait  ;  et  bien  que  cette  trans- 
action le  gênât  légèrement  la  première  fois  qu'elle  lui  fut  pro- 
posée, il  s'y  habitua  vite,  d'autant  plus  que  de  grosses  pertes  au 
jeu  avaient  sérieusement  entamé  sa  modeste  fortune. 

Il  jouissait  d'une  façon  plus  désintéressée  de  la  vie  d'oisiveté 
luxueuse  à  laquelle  il  se  trouvait  mêlé.  Les  compatriotes  dont 
son  ami  était  entouré  menaient  une  existence  absolument  vide, 
sans  occupations  fixes  ni  relations  suivies,  —  mais  avec  quel  art 
ils  en  cachaient  le  vide  profond  sous  les  dehors  d'une  activité 
effrénée!  Croisières  en  yacht,  voyages  en  automobiles,  dîners 
luxueux  aux  restaurans  à  la  mode,  après-midi  de  flânerie  élé- 
gante &  Bagatelle  ou  à  Saint-James,  visites  aux  courses,  aux 
expositions  d'art,  soirées  aux  petits  théâtres  à  l'usage  des 
touristes  avertis,  —  toutes  ces  distractions  coûteuses  et  mono- 


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•'^xpir^ 


696  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tones  se  suivaient  et  se  renouvelaient  sans  lasser  un  besoin 
d'occupation,  hérité  d'une  ascendance  énergique  et  tenace,  qui 
avait  mis  à  amasser  Targent  la  même  rage  d'activité  qu'ils  met- 
taient, eux,  à  le  dissiper.  Certes,  Le  Fanois  s'ennuyait  souvent 
dans  ce  milieu  puéril  et  flottant.  Mais  il  y  trouvait  de  si  douces 
compensations  !  Non  seulement  ses  transactions  avec  les  anti- 
quaires lui  donnaient  l'occasion  d'acquérir  à  vil  prix  quelques- 
uns  de  ces  charmans  objets  dont  il  aimait  à  être  entouré,  mais 
à  force  de  vivre  aux  crochets  des  autres,  il  était  parvenu  à  réali- 
ser quelques  économies  qui  lui  avaient  enfin  permis  d'organiser 
une  existence  à  lui. 

Un  beau  jour  son  Mécène  mourut,  en  léguant  toute  sa  for- 
tune à  des  parens  d'Amérique.  Ce  fut  ime  grosse  déception  pour 
Le  Fanois;  heureusement,  un  successeur  se  présenta  bientôt,  et 
peu  à  peu  il  s'habitua  à  son  rôle  de  metteur  en  scènes  —  c'est 
lui  qui  l'avait  ainsi  défini,  —  et  devint  le  conseiller  attitré  des 
pèlerins  d'outre-mer  qu'anime  le  pieux  désir  de  dépenser  leurs 
millions  au  profit  des  oisifs  Pstt*isiens. 

Ses  liens  de  famille,  et  sa  personnalité  fine  et  charmante 
lui  avaient  permis  de  rester  en  relation  avec  le  vrai  monde, 
celui  qui  se  tient  à  l'écart  de  l'existence  cosmopolite  ;  et  Le  Fa- 
nois jouait  le  rôle  d'intermédiaire  entre  les  transfuges  de  ce  mi- 
lieu, ceux  que  tourmente  la  soif  du  luxe  et  du  mouvement,  et 
\e&  explorateurs  du  Nouveau-Monde  qui  aspiraient  à  pénétrer 
dans  leur  société  fermée. 

Cependant  sa  tâche  n'avait  pris  des  proportions  sérieuses,  — 
il  n'était  devenu  vraiment  homme  d affaires^  —  que  depuis  qu'il 
avait  fait  la  connaissance  de  miss  Blanche  Lambart.  Cette  jeune 
fille,  rencontrée  dans  une  réunion  de  la  colonie  étrangère,  l'avait 
tout  de  suite'  frappé  par  son  air  d'intelligence  fine  et  exempte 
de  préjugés.  Il  avait  trop  pratiqué  ses  compatriotes,  pour  ne  pas 
s'apercevoir  très  vite  qu'elle  avait  une  origine  plus  distinguée 
que  la  plupart  de  ceux  qui  tentaient  l'assaut  de  la  société  pari- 
sienne. Tout  en  elle  décelait  une  éducation  soignée,  une  facilité 
mondaine  très  grande,  la  fréquentation  habituelle  d'un  milieu 
raffiné.  Cependant,  il  eut  bientôt  deviné  qu'elle  vivait,  conmie 
lui,  aux  dépens  de  gens  qu'elle  méprisait. 

Lorsqu'ils  lièrent  connaissance,  miss  Lambart  était  la  com- 
pagne de  voyage  d'ime  veuve  milliardaire  de  Chicago,  qui 
rêvait  un  «    beau  mariage.   »  Au  premier  mot.  Le  Fanois  et 


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^i'^^J^^W^" 


LES  METTEURS  EN  SCÈNE.  691 

miss Lambart  s'entendirent  pour  lancer  la  dame,  et  lui  chercher 
un  époux  à  la  hauteur  de  ses  exigences.  Mais  il  faut  croire  que 
la  veuve  fut  aussi  peu  reconnaissante  que  le  patron  de  Le  Fa- 
nois,  car,  le  mariage  accompli,  elle  lâcha  miss  Lambart,  qui  dut 
se  mettre  à  la  recherche  d'une  autre  biebfaitrice.  Elle  ne  tarda 
pas  à  en  trouver  une,  et  de  nouveau  elle  demanda  secours  à  Le 
Fanois  pour  lancer  sa  protégée. 

Ce  pacte  tacite  durait  depuis  trois  ou  quatre  ans.  Le 
Fanois  ignorait  toujours  quelle  triste  nécessité  avait  poussé 
la  jeune  fille  à  mener  ime  telle  existence.-  Était-ce  le  goût  du 
luxe,  ou  le  besoin  d'agitation  continuelle  qui  anime  si  souvent 
ses  compatriotes?  Sortait-elle  d'une  de  ces  petites  villes  améri- 
caines dont  on  lui  avait  décrit  l'ambiance  triste  et  mono- 
tone, où  les  femmes  se  morfondent* dans  ime  solitude  oisive, 
tandis  que  leurs  mai-is  s'acharnent  à  amasser  une  fortune  dont 
ni  les  uns  ni  les  autres  ne  savent  jouir?  Il  croyait  plutôt  deviner 
en  elle  une  des  épaves  de  la  grande  existence  mondaine  de 
New- York,  trop  pauvre  pour  lutter  avec  le  luxe  qui  l'environ- 
nait, trop  fière  et  trop  difficile  pour  s'astreindre  à  un  mariage 
médiocre.  Mais,  quel  que  fût  son  passé,  elle  avait  pour  Le  Fa- 
nois un  charme  singulier  et  indéfinissable.  Jamais  il  ne  lui  avait 
dit  un  mot  d'amour.  Malgré  ses  allures  libres,  son  vocabulaire 
ultra-moderne,  il  sentait  en  elle  une  droiture  presque  farouche, 
qui  la  défendait,  mieux  même  que  son  ton  d'ironie  voulue,  contre 
toute  familiarité. 

Ils  s'entendaient  donc  tout  simplement  en  bons  camarades, 
toujours  heureux  de  se  retrouver,  et  se  défendant  contre  l'humi- 
liation de  leur  complicité  secrète  en  s'en  moquant  avec  une 
franchise  cynique. 

III 

Blanche  Lambart  avait  bien  deviné  :  Mrs  Smithers  et  sa  fille 
étaient  des  âmes  naïves. 

La  jeune  Catherine,  surtout,  ne  demandait  qu'à  s'amuser, 
sans  viser  un  bonheur  plus  stable.  Elle  voulait  aller  aux  courses, 
au  théâtre,  montrer  ses  jolies  toilettes  dans  les  sauteries  de  la 
«  colonie  américaine,  »  et  faire  connaissance  avec  le  plus  grand 
nombre  possible  de  valseurs.  Mrs  Smithers,  cependant,  rêvait 
déjà  pour  sa  fille  l'inévitable  mariage  ducal.  Mais  elle  compre- 


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REVUE   PES   DEUX   MONDES. 


nait  bien  qu'elle  ne  saurait  comment  s'y  prendre  toute  seui 
pour  réaliser  ses  aspirations.  Tout  de  suite  conquise  par  le 
charme  de  miss  Lambart,  elle  confia  à  celle-ci  le  soin  de  lui 
organiser  une  existence  en  rapport  avec  ses  visées  mondaines. 
La  jeune  fille  s'associa  avec  Le  Fanois  pour  cette  entreprise,  et 
à  eux  deux  ils  eurent  vite  installé  Mrs  Smilhers  dans  l'hôtel  du 
ci-devant  ami  de  Le  Fanois,  dont  celui-ci  avait  lui-môme  amé- 
nagé l'intérieur.  Puis  on  organisa  une  brillante  série  de  dîners 
et  de  bals,  où  les  amis  de  Le  Fanois  se  retrouvèrent  avec  un 
plaisir  qu'ils  oublièrent  quelquefois  de  témoigner  à  la  maîtresse 
de  maison.  Cependant,  la  jeune  Catherine  fut  remarquée.  Mal- 
gré sa  démarche  brusque,  sa  voix  nasillarde,  son  rire  assourdis- 
sant, il  y  avait  en  elle  une  fraîcheur,  un  éclat  de  \ie  et  de  jeu- 
nesse qui  faisaient  excuser  son  manque  d'éducation  sociale. 
C'était  une  «  bonne  fille,  »  et  on  lui  savait  gré  de  sa  naïveté  et  de 
son  humeur  joviale. 

—  On  en  a  tant  vu,  de  ces  intrigantes  souples  et  adroites  que 
vous  nous  envoyez  de  là-bas,  dit  Le  Fanois  k  Blanche,  avec 
son  sourire  moqueur.  Cette  enfant  nous  repose  un  peu  de  ces 
physionomies-là.  Je  crois  que  ses  défauts  mômes  nous  aideront 
à  la  caser. 

Ils  étaient  assis  auprès  de  la  table  à  thé  du  minuscule  salon 
de  miss  Lambart.  Depuis  deux  ans,  elle  avait  pu  s'installer  à  un 
cinquième  étage  dans  un  modeste  appartement,  où  elle  recevait 
ses  visiteurs  avec  l'indépendance  d'une  femme  mariée. 

—  Que  voulez-vous?  disait-elle,  je  n'ai  de  quoi  me  payer,  ni 
un  mari,  ni  une  dame  de  compagnie  ;  il  faut  bien  que  je  réunisse 
toutes  ces  fonctions  dans  ma  seule  personne. 

Elle  répondit  par  un  sourire  à  la  légère  impertinence  du 
jeuûe  homme. 

.  .  —  J'avoue,  dit-elle,  que  les  compatriotes  que  nous  vous  en- 
voyons ne  donnent  pas  toujours  l'exemple  de  la  fierté  démo- 
cratique. Mais  ne  valent-elles  pas  les  maris  que  vous  avez  si  peu 
de  peine  à  leur  trouver? 

Il  ne  répondit  pas,  et  elle  reprit  : 

—  Je  ne  sais  pas  si  nous  trouverons  si  facilement  à  caser  la 
petite  Catherine.  Je  partage  votre  avis  sur  elle,  et,  pour  rien  au 
monde,  je  ne  voudrais  qu'elle  fût  mal  mariée. 

Le  Fanois  réfléchit  un  instant  ;  puis  il  dit  : 

—  Que  diriez-vous  de  Jean  de  Sestre? 


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pv^pr"^-?  •'■-*^-, 


LES   MfiTTE€RS    fiN    SCÈNE.  699 

Elle  sursauta. 

—  Comment?  Le  jeune  prince?  C'est  Taîné  de  la  famille, 
n'est-ce  pas  ?  Il  sera  duc  de  Sestre  ? 

—  Parfaitement. 

—  Et  vous  croyez?... 

—  Je  le  crois  sincèrement  épris  de  la  charmante  Catherine, 
et  je  ne  vois  aucune  difficulté  à  obt^iir  le  consentement  de  ses 
panens. 

Elle  le  regardait  toujours  d'un  oeil  ébloui. 

—  Mais  c'est  ce  qui  s'appelle  vraiment  un  grand  mariage  ! 
dit-elle.  Et  c'est  un  brave  garçon,  n'est-ce  pas  ? 

—  Ce  n'est  pas  un  génie;  mais  je  crois  qu'il  sera  un  mari 
modèle,  auquel  vous  pourrez  confier  votre  protégée  sans  crainte. 

Miss  Lambart  parut  réfléchir  profondément;  puis  elle  se 
leva  en  soupirant  et  fit  quelques  pas  dans  le  petit  salon. 

— Qu'avez- vous,  chère  camarade  ?  demanda  le  jeune  homme, 
eu  renversant  la  tète  contre  le  dos  de  son  fauteuil,  afin  de  suivre 
des  yeux  les  mouvemens  souples  et  gracieux  de  la  jeime  fille. 

Elle  revint  vers  lui,  et  s'appuya  contre  la  cheminée. 

—  J'ai. . .  j'ai,  que  je  pense  une  fois^de  plus  au  pouvoir  effrayant 
de  Targent.  Réflexion  frappante,  n'est-ce  pas?  Mats  enfin,  quand 
je  songe  à  cette  petite,  qui  a  bon  cœur^  j'en  conviens,  mais  qui 
n'a  en  somme  ni  beauté,  ni  esprit,  ni  imagination,  ni  charme, 
et  qui,  malgré  cela,  n'a  qu'à  étendre  sa  main,  —  cette  grosse  patte 
rouge  et  épaisse  !  —  pour  cueillir  un  beau  nom,  une  belle  situa- 
tion, et  le  cœur  d'un  honnête  garçon  ! 

Le  Fanois  la  fixait  toujours,  avec  cette  lueur  indéfinissable 
qui  lui  venait  quelquefois  aux  yeux  en  la  regardant. 

—  Tandis  que  vous,  ma  pauvre  amie,  qui  avez  tout  cela... 

—  Ah  !  taisez- vous  !  interrompit-elle. 

Une  vive  rougeur  lui  monta  jusqu'aux  tempes,  et  elle  alla 
brusquement  reprendre  sa  place  derrière  la  table  à  thé. 
Le  Fanois  haussa  les  épaules. 

—  Je  croyais  que  nous  avions  notre  franc  parler. 
Elle  eut  un  sourire  plein  d'amertume  : 

—  Eh  bien,  oui,  soit!  Je  suis  lasse,  lasse.  J'ai  trop  vécu 
parmi  les  riches  et  les  heureux,  j'ai  le  besoin  du  luxe  dans  le 
sang...  Et  dire  qu'il  faudra  recommencer,  lutter  encore  !  Cathe- 
rine une  fois  mariée,  Mrs  Smithers  rentrera  probablement  en 
Amérique  pour  faire  la  conquête  de  New- York.  Sinon,  la  situ^ 


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700  REVUE  DES  DEUX  ¥0MDE8. 

tion  de  sa  fille  lui  permettra  de  se  passer  de  mes  services.  Elle 
éclata  d'un  rire  ironique.  Ah  !  j'en  ai  assez^  allez! 

Le  Fanois  la  regarda  un  instant  avec  une  nuance  de  tris- 
tesse ;  puis  il  reprit  d'un  ton  gouailleur  : 

—  EnQn,  cette  fois-ci  on  vous  dotera  peut-être,  et  je  vous 
trouverai  un  beau  parti. 

Ils  se  regardèrent  de  nouveau;  puis  elle  dit  en  souriant  : 

—  Ah  !  la  dot...  la  dot  rêvée!  Combien  me  faudrait-il, 
croyez-vous,  pour  trouver  un  parti  convenable  ? 

Il  semblait  réfléchir. 

—  Un  parti  convenable?  Pour  soixante  mille  francs  de  rente 
je  m'engage  à  vous  trouver  un  homme  qni  vous  adore. 

Elle  rougit  légèrement,  avec  un  petit  ricanement  incrédule. 

—  Un  homme  qui  m'adore?  En  existe-t-il? 

—  Tjnisl  me!  dit-il  en  se  levant;  et  en  attendant,  il  est  bien 
convenu,  n'est-ce  pas,  que  vous  tâterez  Mrs  Smithers,  tandis  que 
moi  je  m'occuperai  des  Sestre  ?  Je  crois  que  l'aiïaire  est  bouclée. 

IV 

Une  dizaine  de  jours  plus  tard,  les  deux  amis  se  retrou- 
vèrent ;  mais  cette  fois^ci,  ce  fut  dans  un  des  salons  dorés  de 
l'hôtel  Smithers.  Mrs  Smithers  et  sa  fille  étaient  parties  en  auto- 
mobile pour  la  journée,  et  un  coup  de  téléphone  de  Blanche 
avait  prévenu  le  jeune  homme  qu'elle  l'attendrait  seule  chez 
leurs  amies. 

—  Eh  bien!  cher  collègue,  dit-il,  en  serrant  la  main  de  la 
jeune  fille,  l'affaire  a  donc  traîné  de  votre  côté  ?  Du  mien,  c'est 
allé  tout  seul,  je  n'attendais  qu'un  signe  de  vous. 

D*un  geste,  miss  Lambart  lui  indiqua  un  fauteuil  en  face  du 
sien. 

—  Ce  signe,  je  n'ai  pu  vous  le  faire  que  ce  matin.  J'ai  eu  un 
rude  combat  à  livrer. 

—  Un  combat?  De  quoi  parlez- vous?  On  ne  veut  donc  pas 
de  mon  prétendant? 

—  Mrs  Smithers  en  voudrait,  vous  le  devinez  bien  ! 
Elle  eut  un  pâle  sourire. 

—  Mais  il  paraît  que  Catherine  a  d'autres  visées, 

—  Comment!  Cette  petite  sotte?  —  il  fronça  les  sourcils.  — 
Mais  alors? 


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LES   METTEURS    EN    SCÈNE.  TOI 

Blanche  hosîtait  toujours,  jouant  d'une  main  distraite  avec 
les  glands  de  soie  qui  bordaient  les  revers  de  son  corsage.  Enlin 
elle  dit  : 

—  Et  alors,  malgré  moi,  j*ai  pris  parti  pour  Catherine,  je 
l'ai  défendue  contre  sa  mère  ! 

Le  Fanois  la  regarda  d'un  œil  étonné. 

—  Mais  que  veut-elle,  cette  enfant?  Je  n'y  suis  plus. 

—  Mais  si,  vous  y  êtes,  mon  ami,  car  c'est  vous  qu'elle 
veut! 

Elle  lui  lança  cette  parole  sur  un  rire  moqueur,  comme  si 
elle  lui  jetait  un  défi  au  visage. 

Le  jeune  homme  se  leva  vivement  de  son  siège.  Sa  figure 
avait  pâli,  et  il  caressait  distraitement  sa  moustache,  comme 
pour  cacher  une  contraction  nerveuse  de  ses  lèvres. 

—  Comment?  Qu'entendez-vous  par  là?  balbutia-t-il. 

—  C'est  comme  je  vous  le  dis.  Catherine  prétend  n'épouser 
que  l'homme  qu'elle  aime,  et  c'est  vous*  qu'elle  aime. 

Il  restait  debout  devant  elle,  appuyant  les  deux  n[iains  sur  le 
petit  guéridon  surchargé  de  bronzes  qui  les  séparait. 

—  C'est  moi,  c'est  moi  ?  répétait-il. 
Blanche  eut  un  petit  rire  moqueur. 

—  Voyons  I  cela  vous  étonne  à  ce  point  ? 

—  A  ce  point,  et  au  delà  ! 
Il  la  regarda  brusquement. 

—  Comment,  vous  croyez? 

—  Mais  non,  mais  non!  Je  sais  très  bien  que  voua  avez 
joué  cartes  sur  table.  Seulement,  ce  n'est  pas  la  première  fois, 
n'est-ce  pas?  que  Ton  s'éprend  de  vous  sans  que  vous  y  soyez 
pour  quelque  chose? 

Il  haussa  les  épaules  avec  un  geste  de  mépris  ;  puis  il  se 
détourna,  arpenta  une  ou  deux  fois  la  pièce,  et  revint  se  placer 
en  face  de  la  jeune  fille. 

—  Mais  la  mère,  la  mère  ne  consentirait  sans  doute  jamais? 
demanda-t-il  brusquement. 

Une  vive  rougeur  baigna  le  visage  de  Blanche  Lambart,  et 
elle  se  leva  aussi. 

—  Alors  vous,  vous  consentez?  dit-elle,  le  regardant  bien 
dans  les  yeux. 

Il  rougit  aussi,  et  se  mit  à  tordre  ses  gants  entre  ses  doigts 
nerveux. 


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702  R£VUE   DES   DEUX  MONDE». 

—  Moi,  moi?  Mais,  je  n'en  sais  rien,  je  demande  feule- 
ment... 

—  Eh  bien,  l'affaire  est  bouclée.  J'ai  obtenu  le  consentement 
de  Mrs  Smithers* 

Il  la  regarda,  ébahi. 

—  Vous  l'avez  obtenu?  Gomment  donc?  C'est  incroyable! 

—  Mais  non.  Au  fond,  c'est  une  bonne  femme.  EUe  adore  sa 
petite  Catherine  ;  pour  rien  au  monde,  elle  ne  consentirait  à  la 
rendre  malheureuse.  A  nous  deux,  Catherine  et  moi,  nous  avons 
eu  vite  fait  de  vaincre  ses  résistances.  Catherine  fera  un  ma- 
riage d'amour,  et  c'est  elle,  Mrs  Smithers,  [qui  fera  le  grand 
mariage. 

Le  Fanois  poussa  un  dernier  cri  d'étonnement. 

—  Comment,  elle?  C'est  elle  qui  voudrait  épouser  Sestre? 

—  Oh  !  je  ne  crois  pas  c^'elle  aspire  à  remplacer  sa  fille. 
Mais  nous  trouverons  bien  quelqu'un  d'un  âge  plus  convenable. 
Vous  vous  en  chargerez*  n'est-ce  pas?  Vraiment,  elle  n'est  pas 
trop  mal  depuis  qu'elle  a  maigri  et  qu'elle  porte  des  robes 
foncées. 

Blanche  s'interrompit  vivement. 

—  J'entends  sonner,  les  voici  qui  reviennent. 

Et,  comme  Le  Fanois  regardait  autour  de  lui,  cherchant  un 
moyen  de  s'évader  sans  être  vu,  elle  reprit  en  souriant  : 

—  Non,  restez.  Vous  savez  que,  dans  ce  milieui  on  se  dis- 
pense de  formalités;  et  j'ai  promis  à  Catherine  de  vous  retenir. 

Elle  ajouta  doucement,  en  le  quittant  : 

—  Elle  vous  aime  follement,  soyez  bon  pour  elle,  n'est-ce 
pas? 


Six  semaines  plus  tard,  Jean  Le  Fanois  arpentait  de  nouveau 
le  salon  doré  de  Mrs  Smithers. 

Cette  fois,  il  s'y  trouvait  seul  ;  mais,  quand  il  eut  traversé  la 
pièce,  plusieurs  fois  en  long  et  en  large,  et  piétiné  nerveusement 
devant  la  belle  pendule  en  bronze  ciselé  qui  surmontait  la  clie- 
minée,  il  entendit  derrière  lui  un  léger  froissement  de  jupes,  et 
se  retourna  pour  aller  au-devant  de  miss  Lambart. 

C'était  la  première  fois  qu'ils  se  voyaient  depuis  les  fian- 
çailles. 


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LES   METTEURS   EN    SCÈNE.  703 

Le  lendemain  même  de  sa  dernière  conversation  avec  Le 
Fanoisy  la  jeune  fille  était  partie  pour  Londres,  où  elle  devait 
rendre  visite  à  des  amis.  Malgré  les  supplications  de  Mrs  Smi- 
ihersy  son  absence  se  prolongea  bien  au  delà  de  la  date  fixée 
pour  son  retour.  Elle  écrivit  qu'elle  était  fortement  grippée, 
puis  elle  prétexta  une  lente  convalescence  qui  lui  faisait  redouter 
les  fatigues  du  voyage. 

Elle  ne  se  décida  à  revenir  que  sur  un  télégramme  lui  an^ 
nonçant  que  Catherine  Smithers  était  tombée  gravement  ma- 
lade, et  elle  n'était  de  retour  que  depuis  quelques  heures  lorsque 
Le  Fanois  se  présenta. 

Dès  qu'elle  parut,  il  fut  frappé  par  la  pâleur  extrême  de  ses 
traits  maigres  et  défaits,  sur  lesquels  l'inquiétude  qu'elle  res- 
sentait pour  son  amie  se  confondait  avec  les  traces  de  son  indis- 
position récente. 

—  C'est  donc  bien  grave?  demanda  le  jeune  honime,  après 
avoir  échangé  une  poignée  de  main  avec  elle. 

—  Je  le  crains,  hélas!  La  pneumonie  a  gagné  lautre  pou^ 
mon,  et  la  pauvre  petite  a  une  grosse  fièvre. 

Ils  continuèrent  k  causer  à  voix  basse  de  la  maladie  de 
Catherine.  La  pneumonie  s'était  déclarée  la  veille  seulement,  à 
la  suite  d'un  rhume  mal  soigné.  Mrs  Smithers,  affolée,  ne  quit- 
tait pas  le  chevet  de  sa  fille.  Quatre  médecins  et  trois  gardes 
entouraient  la  malade  de  leurs  soins,  et  la  mère,  au  désespoir, 
parlait  d'appeler  un  spécialiste  de  New- York.  Pour  le  moment, 
les  symptômes  étaient  bien  graves  ;  cependant,  les  médecins  se 
déclaraient  dans  l'impossibilité  de  se  prononcer  avant  vingt- 
quatre  heures  sur  l'issue  de  la  maladie. 

—  La  pauvre  petite  vous  demande,  mais  on  craint  de  l'agiter, 
et  Mrs  Smithers  m'a  priée  de  lui  transmettre  quelques  mots  de 
votre  part. 

Le  Fanois  avait  les  larmes  aux  yeux. 

—  La  pauvre  enfant  I  Dites^ui,  dites-lui  bien  que  je...  —  il 
hésita  et  parut  subitement  gêné  par  le  regard  tranquille  de 
miss  Lambart. 

L'ombre  d'un  sourire  moqueur  effleura  les  lèvres  pâlies  de 
la  jeune  fille. 

—  Je  saurai  ce  qu'il  faut  lui  dire,  reprit-elle  avec  une  légère 
nuance  d'amertume. 

Le  Fanois  la  regarda  ;  puis  il  prit  sa  main,  qu'il  baisa. 


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•704  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Je  VOUS  en  prie,  dit-il.  Et  elle  le  quitta. 

Deux  jours  plus  tard"  la  pauvre  fiancée  mourut.  Sa  mère,  qui, 
jusqu'au  dernier  moment,  s'était  figuré  qu'elle  pourrait  la  sau- 
ver à  coups  d'argent,  resta  profondément  ébranlée  par  ce  dé- 
sastre qui,  pour  la  première  fois,  semblait  lui  démontrer  l'im- 
puissance de  ses  millions.  Elle  répétait  sans  cesse  à  Blanche  et 
à  Le  Fanois  : 

—  Mais  qu'est-ce  que  j'aurais  pu  dépem^r  en  plus?  —  et  elle 
se  reprochait  de  ne  pas  avoir  fait  venir  )e  spécialiste  de  New- 
York,  oubliant  que  la  mort  était  survenue  avant  qu'il  eût  pu 
arriver.  Néanmoins,  elle  se  consola  un  peu  quand  elle  apprit 
que  toute  la  haute  société  parisienne,  émue  par  la  mort  tragique 
de  la  jeune  fille,  avait  tenu  à  assister  aux  obsèques;  et  elle  fit 
chercher  une  centaine  d'exemplaires  du  Paris  Herald^  qu'elle 
expédia  à  ses  amis  d'Amérique. 

Le  Fanois  et  miss  Lambart  ne  se  revirent  pas  après  les  fu- 
nérailles. La  jeime  fille,  reprise  par  sa  grippe,  et  très  attristée 
par  la  mort  de  Catherine,  avait  dû  s'aliter  ;  et,  le  lendemain  même, 
Mrs  Smithers  pria  Le  Fanois  de  l'accompagner  à  Cannes,  où 
elle  parlait  d'aller  cacher  son  deuil,  bien  que  la  saison  mon- 
daine y  battit  son  plein.  Le  jeune  homme  ne  pouvait  guère 
résister  à  la  prière  de  celle  qui  avait  dû  être  sa  belle-mère,  et 
miss  Lambart  resta  seule  dans  le  somptueux  hôtel  où  elle  s'était 
installée  en  arrivant  de  Londres. 

Des  semaines  s'écoulèrent.  Mrs  Smithers  n'écrivait  point,  et 
Blanche,  sachant  que  l'orthographe  avait  pour  elle  des  diffi- 
cultés insurmontables,  finit  par  demander  de  ses  nouvelles  à 
Le  Fanois.  La  réponse  de  celui-ci  se  fit  attendre  toute  une 
semaine:  puis  il  écrivit  de  Barcelone,  où  il  était  allé  en  auto- 
mobile avec  Mrs  Smithers,  qui  cherchait  à  se  distraire  par  un 
petit  voyage  en  Espagne. 

Quelques  jours  plus  tard.  Blanche  reçut  de  Saint-Sébastien 
deux  mots  griffonnés  à  la  hâte  par  Mrs  Smithers,  qui  annonçait 
son  prochain  retour,  et  priait  la  jeune  fille  de  lui  faire  préparer 
par  les  couturiers  de  la  rue  de  la  Paix  un  choix  de  toilettes 
«  convenables.  »  Dans  un  post-scriptum,  elle  lui  demandait  de 
chercher  chez  le  bijoutier  son  sautoir  de  perles  noùres,  «  seule 
parure  qu'elle  pût  songer  à  porter.  »  Miss  Lambart  exécuta  ces 
commissions,  et  retourna  s'installer  chez  elle  la  veille  de  l'arrivée 
de  Mrs  Smithers. 


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LES    METTEURS    EN    SCÈNE.  703 

Le  lendemain,  à  l'heure  du  thé,  elle  attendit  la  visite  de  Le 
Fanois,  qu'elle  avait  prié  de  passer  chez  *elle.  Quand  le  jeune 
homme  se  présenta,  plus  pâle  et  mince  que  de  coutume  dans  ses 
vétemens  de  deuil,  elle  alla  au-devant  de  lui  avec  un  sourire  où 
une  pointe  d'attendrissement  se  mêlait  à  sa  tristesse.  Le  Fanois 
fut  frappé  par  le  regard  doux  et  lumineux  de  ses  grands  yeux 
gris.  On  eût  dit  que,  pour  la  première  fois,  de  sa  vie  elle  osait 
soulever  le  masque  d'ironie  qui  voilait  habituellement  ses  jolis 
traits. 

Elle  mit  la  main  dans  la  sienne  et  le  regarda  longuement. 

—  Gomme  il  me  tarde  de  causer  avec  vous  !  J'ai  tant  de  choses 
à  vous  dire,  dit-elle,  d'une  voix  douce  et  caressante;  et  elle  lui 
fit  signe  de  prendre  un  fauteuil  tout  près  du  sien. 

Il  s'assit  silencieusement,  et  pendant  un  instant  tous  deux  se 
turent;  puis,  d'un  ton  ému,  elle  se  mit  à  parler  de  Catherine. 

Le  visage  de  Le  Fanois  s'assombrit,  et  il  eut  un  geste  presque 
irrité. 

—  Mais  qu'avez- vous  donc?  dit-elle,  étonnée. 

Il  balbutia  :  «  J'ai  que...  que  l'amour  de  cette  enfant  me 
pèse,  —  que  j'ai  honte  de  ne  pas  avoir  pu  le  lui  rendre  comme 
je  l'aurais  voulu,  comme  elle  le  méritait.  N'en  parlons  plus,  je 
vous  en  prie.  », 

Miss  Lambart  répondit  en  souriant  : 

—  Elle  ne  s'en  est  jamais  doutée,  elle  vous  croyait  sincère- 
ment amoureux. 

Il  rougit. 

—  Vous  ne  voyez  donc  pas  que  j'ai  honte  de  cela  aussi? 
Elle  le  regardait  toujours  avec  son  sourire  attendri. 

—  Parlons  de  Mrs  Smithers,  alors.  Je  ne  l'ai  vue  qu'un 
instant  ce  matin.  Elle  était  tellement  prise  par  ses  fournisseurs 
que  je  me  suis  sauvée. 

Le  Fanois  baissa  les  yeux. 

—  Elle  va  mieux,  elle  cherche  à  se  créer  des  occupations, 
dit-il  négligemment. 

—  En  effet;  et  je  crois  qu'elle  y  réussira.  Elle  m'a  parlé  d'un 
déjeuner  intime  qu'elle  compte  offrir  la  semaine  prochaine  à 
un  grand-duc  de  passage  à  Paris.  Ne  conmiencez-vous  pas  à 
être  de  mon  avis?  reprit-elle,  comme  Le  Fanois  se  taisait. 

—  Ne  croyez-vous  pas  que  Mrs  Smithers  fera  un  beau  ma- 
riage? 

TOME  XLVII.   —  1908.  45 


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706  '       REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

*  —  Mais, —  vraiment, —  il  me  semble  que  ce  n'est  guère  le 
moment  d'y  songer.. 

—  Vous  croyez?  Eh  bien  !  je  ne  partage  pas  votre  opinion. 
Il  me  semble,  au  contraire,  que  cette  pauvre  femme  a  besoin  de 
se  distraire.  Elle  aimait  sincèrement  sa  fille,  mais  elle  ne  sait  pas 
vivre  avec  sa  douleur.  Et  puis  le  deuil  lui  va  si  bien.  Ses  toilettes 
noires  Tamincissent.  Et  depuis  qu'elle  a  cessé  de  teindre  ses 
cheveux,  elle  a  rajeuni  de  dix  ans.  Est-ce  vous  qui  lui  avez 
donné  cet  excellent  conseil? 

Le  Fanois  fronça  les  sourcils  avec  un  petit  rire  agacé. 

—  Vraiment,  chère  amie,  si  vous  croyez  que  je  m'occupe  à 
ce  point-là  de  la  toilette  de  Mrs  Smithers  ! 

Miss  Lambart  sourit. 

-r-  Si  cela  vous  ennuie  de  causer  de  Mrs  Smithers,  voulez- 
vous  que  nous  parlions  un  peu  de  moi? 
Tout  de  suite  il  parut  plus  à  Taise. 

—  De  vous?  Vous  savez  bien  que  c'est  un  sujet  dont  je  ne 
me  la$se  jamais. 

Elle  était  assise  devant  lui,  svelte  et  fine  dans  sa  robe 
sombre,  qui  faisait  ressortir  la  transparence  pâle  de  son  teint, 
avivait  la  rougeur  des  lèvres,  mettait  des  lueurs  dorées  sur  ses 
cheveux  trop  blonds.  Le  Fanois  se  dit  que  jamais  elle  n'avait  été 
plus  jolie,  plus  séduisante;  cependant,  comme  il  sentait  son  re- 
gard grave  se  poser  doucement  sur  le  sien,  il  détourna  les  yeux. 

—  .Oui,  reprit-elle,  je  voudrais  vous  parler  de  moi.  J'ai  une 
nouvelle,  —  une  grande  nouvelle,  —  à  vous  annoncer. 

Il  leva  vivement  la  tête. 

—  Vous  vous  mariez*? 

—  Peut-être,  c'est  possible  ;  je  n'en  sais  rien  ! 

Elle  le  fixait  toujours  avec  son  regard  calme  et  doux,  qui 
semblait  éclairé  par  un  rayonnement  intérieur. 

—  Vous  m'avez  demandé,  tantôt,  de  ne  pas  vous  parler  de 
l'amour  de  cette  pauvre  enfant  que  nous  pleurons.  Je  dois 
cependant  vous  dire  qu'elle  était  si  heureuse  en  se  croyant 
aimée  devons,  qu'elle  a  voulu  qu'un  peu  de  son  bonheur  rejail- 
lît sur  les  autres.  Elle  savait,  la  pauvre  chérie,  que  c'était  moi 
qui  avais  plaidé  votre  cause  auprès  de  sa  mère,  —  que  j'avais 
lutté  vaillamment,  loyalement  pour  elle,  —  et  le  jour  même  où 
elle  est  tombée  malade,  elle  m'a  appelée  chez  elle  pour  m'expri- 
mer  sa  reconnaissance. 


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LES  METTEURS    EN    SCÈNE.  707 

Le  Fanois  avait  reculé  son  fauteuil.  Il  se  souleva  à  demi, 
avec  un  mouvement  irré'-i^chi  ;  puis  il  se  ravisa,  et  se  rassit. 

—  Continuez,  dit-il  à    oix  basse. 

—  Elle  était  tellement  émue,  la  pauvre  chère  petite,  qu'elle 
avait  de  la  peine  à  trouver  ses  paroles  ;  mais  je  devinais  bien  ce 
qu'elle  voulait  me  dire,  et  je  Tembrassai,  en  la  priant  de  se 
taire  et  de  se  calmer.  Alors  elle  me  répondit  qu'il  lui  serait 
impossible  de  jouir  de  son  propre  bonheur  sans  faire  ce  qu'elle 
pouvait  pour  assurer  le  mien.  Elle  me  savait  presque  sans  res- 
sources, et  ne  supportait  pas  l'idée  que  je  continuasse  à  vivre 
aux  dépens  des  autres.  Elle  avait  appris  qu'en  France  une  jeune 
fille  ne  peut  guère  se  marier  sans  dot,  et  elle  me  pria  d'accepter 
une  donation  qu'elle  glissa  dans  ma  main  avec  ses  pauvres  doigts 
brûlés  de  fièvre.  Sa  mine  m'inquiétait  déjà,  et  j'acceptai  son 
cadeau  avec  un  baiser,  mais  sans  même  jeter  un  coup  d'oeil  sur 
le  papier.  Le  lendemain,  la  pneumonie  se  déclara,  et  trois  jours 
après  elle  était  morte.  J'avais  serré  le  papier  dans  mon  écritoire, 
et  ce  n'est  que  le  jour  qui  suivit  l'enterrement  que  je  le  regardai. 

Elle  s'arrêta  un  instant  ;  puis  elle  glissa  sa  main  sous  les 
dentelles  de  son  corsage,  et  en  retira  une  feuille  pliée  qu'elle 
remit  àLe  Fanois. 

—  Tenez,  dit-elle  d'une  voix  tremblante. 
Machinalement  le  jeune  homme  déplia  la  feuille,  et  y  jeta 

un  coup  d'œil  étonné. 

—  Un  million,  un  million...  balbutia-t-il. 

—  Ma  foi,  oui.  La  richesse  de  ces  gens  est  invraisemblable. 
Ils  vous  font  des  donations  d'un  million  comme  ils  régleraient  la 
note  du  boulanger. 

Elle  se  tut,  et  leurs  yeux  se  rencontrèrent. 

—  C'est  comme  dans  les  contes  de  fée,  n'est-ce  pas?  dit-elle 
avec  un  petit  rire  nerveux. 

Le  Fanois  s'était  levé,  et  lui  avait  remis  le  papier  d'une 
main  qui  tremblait  légèrement. 

De  nouveau,  il  y  eut  un  silence  entre  eux.  Il  était  allé 
s'accouder  à  la  cheminée,  tandis  que  la  jeune  fille  demeurait 
assise,  les  mains  croisées  sur  les  genoux,  la  tête  légèrement 
inclinée.  Ce  fut  Le  Fanois  qui  parla  le  premier. 

—  Comme  je  suis  heureux  pour  vous  !  Vous  n'en  doutez  pas, 
n'est-ce  pas?  dit-il  d'une  voix  émue,  mais  sans  se  rapprocher  de 
Blanche. 


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70 s  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Celle-ci  leva  lentement  la  tête  et  le  regarda  en  rougissant. 

—  Et  votre  promesse,  Tavez-vcus  oubliée?  demanda-t-elle 
en  souriant. 

—  Ma  promesse  ? 

Les  joues  de  Le  Fanois  se  colorèrent. 

Elle  continuait  à  l'envisager  avec  ses  yeux  profonds  et 
tendres,  qui  semblaient  chercher  à  deviner  ce  qui  se  passait  en 
lui.  Puis,  comme  il  se  taisait  toujours,  et  restait  appuyé  contre 
la  cheminée,  sans  faire  mine  de  s'approcher  d'elle,  elle  pâlit 
subitement  et  se  leva. 

—  Je  vois  que  vous  l'avez  oubliée  en  effet,  —  tant  pis!  dit-elle, 
en  s'efforçant  de  prendre  un  ton  enjoué,  que  démentaient  ses 
pauvres  yeux  subitement  voilés  de  larmes. 

Le  Fanois,  au  son  de  sa  voix,  se  retourna  brusquement,  et 
s'avançant  vers  elle,  lui  saisit  les  poignets  d'un  geste  violent  et 
passionné. 

—  Non,  non,  je  ne  l'ai  pas  oubliée,  je  ne  l'ai  pas  oubliée! 
s'écria-t-il,  en  l'attirant  vers  lui. 

Elle  eut  un  petit  cri  d'effarement  joyeux  ;  puis,  au  moment 
où  elle  allait  cédera  son  étreinte,  elle  le  regarda  de  nouveau,  et 
se  jeta  en  arrière,  en  le  repoussant  de  toute  la  force  de  ses  bras 
taidis. 

—  Mais  qu'avez-vous,  qu'avez-vous  donc?  dit-elle  d'un  ton 
d'épouvante. 

Le  Fanois  lui  tenait  toujours  les  poignets  serrés  entre  ses 
doigts  crispés,  et  ils  restèrent  ainsi,  un  instant,  les  yeux  dans  les 
yeux. 

—  Jean,  qu'avez-vous?  Parlez,  je  vous  en  supplie!  répétâ- 
t-elle, haletante. 

11  lâcha  brusquement  ses  mains,  et  se  détourna  d'elle  avec 
un  geste  désespéré. 

—  J'ai...  que  j'épouse  la  mère,  dit-il  en  ricanant. 

Edith  Wharton. 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


La  réponse  du  gouvernement  allemand  à  la  note  franco-espagnole 
a  produit  une  impression  de  détente  dont  nous  ne  pouvons  qu'être 
satisfaits  ;  elle  pose  sur  un  terrain  acceptable,  au  moins  comme  ter- 
rain de  discussion,  les  questions  relatives  à  la  reconnaissance  de 
Moulaï  Hafid.  Il  serait  exagéré  et  prématuré  d'en  dire  davantage. 
Nous  sommes  tellement  habitués,  de  la  part  du  gouvernement  impé- 
rial, à  de  brusques  mouvemens  de  bascule,  un  jour  dans  un  sens  et 
le  lendemain  dans  l'autre,  qu'en  toutes  choses,  avec  lui,  il  nous  parait 
prudent  d'attendre  la  fin.  Sa  réponse,  d'après  le  résumé  qui  en 
a  été  communiqué  à  la  presse,  débute  ainsi  :  «  Le  gouvernement  alle- 
mand reconnaît,  d'accord  avec  la  France  et  l'Espagne,  que  la  recon- 
naissance de  Moulaï  Haûd  doit  être  dictée  uniquement  par  le  souci  des 
intérêts  communs  des  puissances.  En  conséquence,  il  ne  s'oppose 
nullement  à  ce  qu'on  exige  de  Moulaï  Hafid  certaines  garanties  que 
ces  intérêts  rendent  nécessaires.  »  Nous  n'avons  jamais  dit  autre 
chose,  et  la  note  franco-espagnole  ne  procédait  pas  d'autres  inten- 
tions. L'accord  ainsi  établi  au  point  de  départ  se  maintiendra  vraisem- 
blablement jusqu'au  bout. 

Sur  aucun  point,  en  effet,  il  n'y  a  opposition  de  principe  entre 
l'AUemagne  et  nous.  L'Allemagne  reconnaît  que  le  nouveau  sultan  du 
Maroc  doit  prendre  à  son  compte  tous  les  engagemens  régulièrement 
contractés  par  ses  prédécesseurs,  notamment  ceux  qui  découlent 
de  l'Acte  d'Algésiras  et  des  conventions  complémentaires,  sans  en 
excepter  ceux  qui  ont  pu  être  pris  envers  «  des  personnes  privées.  » 
Le  gouvernement  impérial  fait  observer  toutefois  que  ces  derniers 
engagemens,  emprunts  ou  traités,  «n'ont  de  valeur  qu'autant  qu'on  a 
observé,  pour  les  contracter,  toutes  les  prescriptions  de  l'Acte  d'Al- 
gésiras. 0  Sans  doute,  et  cela  va  de  soi.  Nous  ne  parlerons  pas  des 


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710  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

indemnités  justifiées  par  le  bombardement  de  Casablanca;  une  com- 
mission a  été  instituée  pour  en  déterminer  les  chiffres  ;  on  estime 
avec  raison  à  Berlin  qu'il  convient  de  confirmer  ses  décisions.  Res- 
tent les  indemnités  d'un  autre  genre,  et  beaucoup  plus  considérables, 
qui  sont  dues  à  la  France  et  à  l'Espagne  à  la  ^uite  des  expéditions 
militaires  de  Casablanca  môme  et  de  la  Chaouïa!  Le  gouvernement 
impérial  n'en  conteste  nullement  la  légitimité,  et  il  admet  que  ce 
'  soit  là  une  affaire  à  régler  entre  l'Espagne  et  nous  d'une  part  et  le 
i  Maghzen  de  l'autre,  Il  se  borne  à  dire 'qu'il  est  «  assuré  que  les  deux 
puissances  auront  égard  à  la  situation  financière  du  Maroc,  à  Tassai- 
nissement  de  laquelle  toutes  les  puissances  ont  un  intérêt  commun.  » 
Commun,  oui;  mais  égal,  non.  La  France  est  de  beaucoup  la  princi- 
pale créancière  du  Maroc  ;  elle  est  donc  plus  intéressée  que  personne 
à  Tassainissement  de  ses  finances.  Si  le  Maroc  venait  à  tomber  au- 
dessous  de  ses  affaires,  la  catastrophe  atteindrait  surtout  nos  natio- 
naux :  aussi  apporterons-nous  au  règlement  de  cette  situation  tous 
les  ménagemens  nécessaires. 

Dans  un  autre  paragraphe  de  sa  réponse,  l'Allemagne  se  déclare 
prête  à  s'associer  aux  démarches  à  faire  en  conmiun  pour  demander  à 
Moulai  Hafid  qu'il  «  manifeste  publiquement  et  officiellement  sa 
ferme  intention  de  conformer  au  droit  des  gens  sa  conduite  envers 
les  puissances  étrangères  et  leurs  nationaux,  et  de  prendre  sans  délai 
les  mesures  nécessaires  pour  assurer  la  sécurité  et  la  liberté  de 
circulation  dans  l'Empire  chérifien.  Le  gouvernement  allemand  dé- 
sire seulement  qu'on  laisse  à  Moulaï  Hafid  quelque  franchise  de 
mouvemens  pour  prendre  ces  mesures,  afin  d^éviter  le  retour  de 
nouvelles  excitations  parmi  les  populations  musulmanes  qui  mena- 
ceraient le  maintien  de  la  tranquillité  et  de  l'ordre  auquel  toutes 
les  puissances  ont  un  commun  intérêt.  »  n  y  a  deux  choses  dans  ce 
passage  :  une  obligation  imposée  à  Moulaï  Hafid,  un  conseil  adressé 
à  la  France  et  à  l'Espagne.  La  première  partie  du  paragraphe  pour- 
rait être  insérée  telle  quelle  dans  la  communication  qui  sera  faite 
ultérieurement  au  Sultan  :  évidemment,  il  n'en  est  pas  de  même  de 
la  seconde.  Mais  l'une  et  l'autre  semblent  s'appliquer  à  la  partie  de 
la  note  franco-espagnole  qui  demandait  au  Sultan  le  désaveu  formel 
et  officiel  de  la  guerre  sainte,  au  moyen  de  lettres  chérifiennes  adressées 
;  par  lui  aux  villes  et  aux  tribus.  Nous  serons  très  franc  :  les  gouver- 
nemens  français  et  espagnol  auraient  tort  de  tenir  à  leur  rédaction. 
Un  désaveu  de  la  guerre  sainte,  fait  par  le  Sultan  dans  les  conditions 
ci-dessus  indiquées,  aurait  pour  lui  de  graves  inconvéniens  et  n'aurait 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  7  H 

pour  nous  qu.*un  médiocre  avantage  :  il  ne  nous  apporterait  (ju*une 
satisfaction  platonique.  Que  voulons-nous?  La  sécurité  et  la  liberté  de 
nos  nationaux  dans  TEmpire  chérifien.  Qu'avons-nous  le  droit  d'exi- 
ger ?  Que  le  gouvernement  marocain  prenne  sans  retard  les  mesures 
nécessaires  pour  les  assurer.  Tout  cela  est  compris  dans  la  formule 
allemande.  Si  le  gouvernement  marocain  conforme  sa  conduite  aux 
principes  du  droit  des  gens,  nous  n'aurons  rien  de  plus  à  lui  deman- 
der. Qu'il  appartienne  d'ailleurs  au  Sultan  de  prendre  lui-même  les 
mesures  appropriées»  nous  l'admettons  volontiers  ;  nous  croyons, 
avec  le  gouvernement  impérial,  qu'il  convient  de  lui  laisser  une  cer- 
taine liberté  d'allures;  lorsqu'il  aura  accepté  les  conditions  qu'elle  lui 
impose,  l'Europe  devra  lui  témoigner  de  la  confiance  et  l'attendre  à 
Toeuvre.  Aux  prises  avec  de  grandes  difficultés  intérieures,  il  est 
mieux  que  personne  à  même  d'en  bien  connaître  la  nature  et  de 
choisir  les  moyens  de  les  surmonter.  Qu'il  reste  donc  maître  de  sa 
politique  au  dedans  :  ce  n'est  pas  à  l'Europe  à  lui  en  dicter  en  détail 
les  conditions.  La  guerre  sainte  est  le  passé  ;  elle  n'a  d'ailleurs  pas 
été  bien  redoutable;  regardons  maintenant  du  côté  de  l'avenir. 

On  le  voit,  sur  tous  les  points  l'entente  est  possible,  elle  semble 
même  être  devenue  facile  entre  l'Allemagne  et  nous.  Pourquoi  ?  Parce 
que  l'Allemagne  n'a  contesté  aucun  des  principes  sur  lesquels  nous 
nous  appuyons,  et  qu'elle  s'est  bornée  à  donner  courtoisement  son 
avis  sur  la  meilleure  manière  de  les  appliquer.  Son  avis  est  souvent 
judicieux  et  il  n'est  jamais  exprimé  sous  une  forme  offensive.  Nous 
ne  pouvons  pas  nous  retenir  de  penser  que,  s'il  en  avait  été  ainsi  de 
tout  temps,  beaucoup  de  difficultés  qui  ne  tenaient  pas  à  la  nature 
même  des  choses  ne  se  seraient  pas  produites.  Aussi  l'opinion,  dans 
toute  l'Europe,  a-t-elle  fait  un  accueil  favorable  à  la  réponse  alle- 
mande. L'approbation  a  été  aussi  unanime  que  l'avait  été  la  dési;)- 
proba,tion  causée  par  les  premières  manifestations  de  la,  poUtique 
impériale  après  le  succès  définitif  de  Moulaï  Haûd.  Ces  manifestations 
avaient,  peut-être  été  mal  interprétées  :  nous  ne  rechercherons  pas 
en  ce  moment  à  qui  en  revient  la  faute.  Quelques  journaux,  tou- 
tefois, font  remarquer  que  la  réponse  de  Berlin  ne  contient  que 
des  paroles  et  qu'il  faut  attendre  les  actes,  ceux-ci  n'ayant  pas 
été  toujours  d'accord  avec  celles-là.  Sans  doute,  et  nous  n'oublions 
rien  du  passé  :  mais  c'est  seulement  de  la  réponse  dont  nous  sommes 
saisis  que  nous  avons  à  parler  aujourd'hui.  A  chaque  quinzaine  suffit 
sa  peine. 

Nous  ne  serions  pas  complet  si  nous  ne  disions  pas  un   mot 


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712  REVCE    DES    DEUX   MONDES. 

de  la  préoccupation  nettement  affichée  pai*  TAllemagne  de  ne  per- 
mettre à  aucune  puissance  de  prendre  au  Maroc  le  plus  petit  pas 
sur  les  autres.  Cette  préoccupation,  nous  Tavons,  nous  aussi, 
éprouvée  quelquefois,  par. exemple  lorsque  nous  avons  vu  l'Alle- 
magne se  détacher' du  concert  général  pour  se  livrer  à  des  actes  d'un 
caractère  tout  personnel.  Dans  sa  réponse  à  la  note  franco-espagnole 
le  gouvernement  impérial  emprunte  des  armes  au  protocole  pour  se 
prémunir  contre  les  velléités  du  même  genre  qui  pourraient  se  pro- 
duire, et  il  émet  l'avis  que  «  les  conditions  posées  au  Sultan  doivent 
lui  être  présentées  par  la  voie  du  corps  diplomatique  à  Tanger  repré- 
senté par  son  doyen.  »  Quel  est,  à  Tanger,  le  doyen  du  corps  diplo- 
matique ?  Nous  rignorons  :  qu'il  soit  le  représentant  d'une  grande 
ou  d'une  petite  puissance,  cela  importe  peu  pour  le  rôle  de  facteur 
qu'on  lui  assigne.  Personne,  à  coup  sûr,  ne  fera  d'objection  au  désir 
exprimé  par  l'Allemagne.  La  valeur  d'une  note  dépend  de  la  manière 
dont  elle  a  été  faite  et  des  adhésions  qu'elle  a  recueillies  beaucoup 
plus  que  du  choix  de  la  main  qui  est  chargée  matériellement  de  la  re- 
mettre :  ici  d'ailleurs  U  n'y  aurait  pas  de  choix. 

Mais  l'intention  du  gouvernement  impérial  est  parfaitement  claire  ; 
on  ne  veut  pas  à  Berlin,  la  note  initiale  ayant  été  préparée  par  la 
France  et  par  l'Espagne,  que  le  représentant  de  l'une  ou  de  l'autre  de 
ces  deux  puissances  soit,  pour  ce  seul  motif,  chargé  de  la  remettre  au 
Sultan;  on  craindrait, si  cela  arrivait,  que  la  France  ou  que  l'Espagne 
ne  parût,  dans  le  champ  clos  marocain,  dépasser  les  autres  puis- 
sances d'une  demi-longueur  de  tête,  ce  qui  serait  très  grave.  Avant  que 
le  texte  de  la  réponse  allemande  fût  connu,  les  journaux  avaient 
annoncé  que  le  droit  d'une  puissance  quelconque  à  exercer  une  sorte 
de  mandat  au  nom  des  autres  y  serait  formellement  contesté  : 
ro];>servation  dont  il  s'agit  ici  est  sans  doute  le  produit  discret  de  cette 
préoccupation.  Nous  permettra-t-on  de  le  dire  ?  Cette  préoccupation 
n'a  pas  un  caractère  tout  à  fait  aussi  sérieux  que  celle  dont  s'inspirent 
d'autres  parties  du  document  allemand.  11  est  très  vrai  que,  en  dehors 
de  la  police  qu'elles  ont  été  chargées  d'organiser  dans  les  ports,  la 
France  et  l'Espagne  n'ont  reçu  aucun  mandat  des  puissances  ;  mais 
n'est-ce  donc  rien  que  cette  mission  dont  elles  ont  été  investies  d'assu- 
rer la  sécurité  des  ports,  et  n'est-ce  donc  rien  non  plus  que  la  recon- 
naissance expresse  de  leurs  «  intérêts  spéciaux  »  qui  a  été  faite  à  Al^é- 
siras  7  Que  la  France  et  l'Espagne  n'aient  pas  une  situation  privilégiée, 
soit,  nous  l'accordons  ;  mais  c'est  jouer  sur  les  mots  de  ne  pas  leur 
reconnaître  une  situation  particulière.  Quand  bien  môme  la  conférence 


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REVUE.    —  CHRONIQUE.  'il  3 

d'Algésiras  n'aurait  pas  été  à  cet  égard  aussi  explicite  qu'elle  l'a  été, 
l'histoire  et  la  géographie  y  auraient  suppléé  :  ce  sont  des  forces 
qu'on  n'a  pas  l'habitude  d'ignorer  en  Allemagne.  La  France  et  l'Es- 
pagne étant  les  proches  voisines  du  Maroc  et  ayant  eu  avec  lui  lés 
rapports  historiques  que  tout  le  monde  connaît,  rien  ne  saurait  les 
empêcher  de  prendre  aux  affaires  de  ce  pays  un  intérêt  plus  grand 
que  les  autres  puissances.  Elles  ne  pourraient  s'en  abstenir  sans  s'ex- 
poser aux  plus  graves  dangers,  dangers  qui  n'existent  ni  pour  rAlle- 
magne,  ni  pour  l'Autriche,  ni  pour  la  Russie,  ni  pour  personne. 
Quand  on  nous  oppose  ici  les  décisions  d'Algésîras,  on  en  exagère 
singulièrement  la  portée.  Toutes  les  puissances  représentées  à  Algé- 
siras  ont  consenti  à  être  mises  au  Maroc  sur  le  même  pied  dans  la 
concurrence  économique  :  rien  de  moins  sans  doute,  mais  rien  de 
plus.  Nous  avons  déclaré  alors  et  depuis,  avec  Une  absolue  franchise, 
que  nous  n'avions  au  Maroc  aucune  intention  de  conquête,  ou  même 
de  protectorat,  et  que  nous  étions  résolus  à  respecter  son  indépen- 
dance et  son  intégrité;  mais  de  là  à  reconnaître  que  nos  intérêts 
étaient  les  mêmes  que  ceux  de  la  Hollande,  ou  de  la  Belgique,  ou  de 
la  Suède,  il  y  a  loin,  et  nous  n'avons  jamais  énoncé,  ni  admis  une 
pareille  absurdité.  Comment  même  accepterions-nous  l'égalité  de  nos 
intérêts  avec  ceux  de  l'Allemagne,  puisque  le  gouvernement  impérial 
a  répété,  à  maintes  reprises,  que  les  siens  étaient  purement  commer- 
ci  lux  ?  Assurément^  nous  ne  pourrions  pas  dire  la  même  chose  des 
nôtres.  Nous  ménageons,  nous  respectons  les  intérêts  de  l'Allemagne, 
nous  sommes  même  disposés  à  faire  des  sacrifices  à  ses  prétentions 
en  vue  des  intérêts  généraux  de  la  poUtique  européenne,  et  parce  que 
nous  croyons  à  l'utilité  de  mettre  en  face  du  Maroc  une  Europe 
unie.  Mais  Moulaï  Hafid,  qu'on  dit  intelligent,  le  serait  bien  peu  si, 
regardant  au  Nord,  à  l'Est  et  au  Sud  de  son  Empire  et  considérant 
le  caractère  franco-espagnol  du  régime  de  police  qui  a  été  imposé  à 
ses  ports  de  mer,  il  croyait  que  la  France  et  l'Espagne  sont  pour 
lui  des  unités  pohtiques  égales  aux  autres,  —  et  surtout  s'il  tirait 
cette  conséquence  du  fait  que  le  papier  définitivement  rédigé  par 
les  puissances  lui  sera  remis  par  une  sorte  de  messager  imperson- 
nel. Puisque  cette  manière  de  procéder  lui  fait  plaisir,  nous  aurions 
grand  tort  de  contrarier  l'Allemagne  pour  si  peu,  et  de  revendiquer 
le  droit,  auquel  nous  n'avions  d'ailleurs  jamais  songé,  de  faire  un 
geste  aussi  indifférent.  Si  on  ne  nous  demande  jamais  que  des  conces- 
sions de  ce  genre,  nous  les  accorderons  toujours  en  souriant. 

Nous  avons  reçu  nous-mêmes,  depuis  quelques  jours,  beaucoup 


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714  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  sourires  de  ^Berlin  et  nous  y  avons  été  très  sensibles,  n  était  im- 
possible de  se  montrer  plus  accueillans  que  ne  Tout  fait  tous  los 
représentans  du  gouvernement  allemand  à  l'égard  des  divers  congrès 
qui  viennent  de  se  réunir  dans  la  capitale  de  T Empire  et  où  nos 
nationaux  occupaient  une  large  place.  Le  ministre  des  Affaires  étran- 
gères, le  chancelier  de  TEmpire,  l'Empereur  lui-même  ont  fait  assaut 
d'amabilité.  M.  de  Bûlow  et  M.  de  Schœn  n'ont  eu  qu'à  s'abandonner 
à  leur  bonne  grâce  et  à  leur  esprit  naturels  :  ceux  qui  les  ont  connus 
autrefois  à  Paris  en  ont  conservé  le  souvenir  toujours  présent.  Et 
pour  ce  qui  est  de  l'empereur  Guillaume,  on  sait  qu'il  est  passé  maître 
dans  l'art  de  parler  et  d'écrire  :  ses  moindres  télégrammes  ont  le 
relief  d'une  médaille.  Le  congrès  interparlementaire  avait  amené  à 
Berlin  le  doyen  des  pacifistes,  le  vénérablQ  M.  Frédéric  Passy,  pour 
lequel  M.  de  Bûlow  a  eu  des  paroles  pleines  de  sympathie.  En  écou- 
tant le  chancelier  de  l'Empire,  on  aurait  presque  pu  le  ^prendre,  lui 
aussi,  pour  un  pacifiste,  bien  qu'il  se  contente  d'être  pacifique,  et  c'est 
tout  ce  que  nous  lui  demandons.  La  véritable  doctrine  du  gouverne- 
ment impérial  en  cette  matière  a  inspiré  ses  représentans  à  la  der- 
nière conférence  de  La  Haye  :  elle  a  différé  sensiblement  de  celle  que 
les  congressistes  de  Berlin  ont  exprimée  dans  des  vœux  généreux. 
Espérons  que  le  temps  fera  son  œuvre  et  que  ces  vœux  seront  un  jour 
réalisés  :  gardons-nous  de  croire  qu'ils  le  sont  déjà,  ou  môme  qu'ils 
sont  sur  le  point  de  l'être,  et  de  nous  abandonner  à  de  trompeuses 
illusions.  Mais  c'est  surtout  en  parlant,  en  causant  avec  les  journa- 
listes, réunis  aussi  en  congrès  international,  que  M.  de  Btilow  s'est 
abandonné  aux  heureuses  inspirations  de  son  esprit  et  de  sa  verve. 
Il  leur  a  raconté  qu'il  avait  failli,  un  jour  que  les  progrès  de  sa  car- 
rière lui  semblaient  trop  lents,  jeter  aux  orties  l'uniforme  de  diplo- 
mate et  entrer  dans  leur  corporation.  L'Empire  d'Allemagne  y  aurait 
grandement  perdu  ;  mais  combien  la  presse  n'y  aurait-elle  pas  gagné  ! 
M.  de  Bûlow  a  donné  les  meilleurs  conseils  à  nos  confrères.  «  Que 
voulez-vous,  leur  a-t-il  dit,  nous  ne  pouvons  faire  autrement  que  de 
vivre  dans  ce  monde  les  uns  avec  les  autres,  les  uns  à  c6té  des  autres. 
Vous  l'avez  reconnu  vous-mêmes  en  vous  réunissant  à  ce  congrès 
International,  où  vous  ne  pouvez  vous  passer  de  la  bonne  volonté 
réciproque.  Prenez  ceci  comme  le  modèle  et  l'image  des  relations  et 
de  la  vie  commune  des  peuples.  Les  peuples  également,  dans  leurs 
rapports  internationaux,  ne  peuvent  se  passer  de  la  bonne  volonté  et 
de  l'esprit  de  conciliation,  d'une  bonne  entente  réciproque  et  d'un 
accommodement  amical.  Maintenant,  messieurs,  songez  pour  quelle 


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REVUE.   —   CHRONIQUE.  715 

large  part  vous  pouvez  contribuer  à  rendre  ces  rapports  plus  ami- 
caux et  à  les  adoucir;  mais  songez  à  ce  que  vous  pouvez  faire  aussi 
pour  les  gâter  et  les  transformer  en  inimitié.  »  Ce  sont  là  d'ex- 
cellentes paroles,  et  M.  de  Schœn,  au  copgrès  des  journalistes,  en 
avait  déjà  prononcé  qui  ne  l'étaient  pas  moins.  Nous  en  prenons 
la  part  qui  nous  revient.  II  y  a  peu  de  journalistes  qui  n'aient 
quelques  regrets  sur  la  conscience  ;  la  polémique  a  aussi  sa  chaleur 
communicative.  Mais  peut-être  les  journalistes  français  pourraient- 
Us  s'appliquer  le  mot  du  cardinal  Maury  qui  disait  :  «  Je  suis  sévère 
pour  moi  quand  je  me  juge,  et  plus  indulgent  quand  je  me  com- 
pare. » 

Quoi  qu'il  en  soit,  l'atmosphère  politique,  qui  était  lourde  il  y  a 
quelques  jours  et  qui  semblait  chargée  d'électricité,  s'est  sensible- 
ment allégée.  L'esprit  qui  souffle  est  aujourd'hui  à  la  conciliation  : 
puisse-t-il  souffler  longtemps  du  môme  côté! 

Nous  formons  le  môme  souhait  en  ce  qui  concerne  l'Orient  :  rien 
sans  doute  n'y  menace  actuellement  la  paix,  mais  la  situation  y  est 
assez  confuse  ;  elle  demande  à  être  surveillée  avec  soin.  La  révolution 
faite  par  les  Jeunes-Turcs  n'a  rencontré  partout  que  de  la  sympathie  : 
c'est  du  moins  le  seul  sentiment  qui  ait  été  exprimé  à  son  égard,  et 
nous  voulons  croire  qu'il  a  été  partout  très  sincère  :  cependant  cette 
révolution  a  dérangé  bien  des  projets,  compromis  bien  des  ambi- 
tions, inquiété  bien  des  espérances,  et  il  est  difficile  de  croire  que, 
conmie  dans  une  nuit  du  4  août  d'un  nouveau  genre,  chacun  ait 
fait  généreusement  sur  l'autel  de  la  patrie  ottomane  le  sacrifice 
définitif  de  ce  qu'il  a  considéré  jusqu'ici  comme  son  intérêt,  ou 
môme  conmie  son  droit.  Le  plus  probable  est  que  beaucoup  se 
réservent  pour  voir  comment  les  choses  tourneront.  Si  elles  tournent 
bien,  on  se  résignera  à  accepter  ou  à  subir  les  faits  accomplis  : 
mais  si  elles  tournent  mal,  ou  médiocrement,  les  vieux  sentimens 
mal  étouffés,  les  vieilles  espérances  péniblement  ajournées  repren- 
dront leur  essor,  et  nul  alors  ne  peut  dire  ce  qui  arrivera.  On  a 
admiré  la  manière  facile  et  douce  dont  la  révolution  s'est  opérée; 
l'enthousiasme  général  a  tout  emporté  ;  il  n'y  a  pas  eu  la  moindre 
résistance,  ni  par  conséquent  la  moindre  violence  ;  c'est  à  peine  si 
quelques  gouttes  de  sang  ont  coulé.  Un  pareil  phénomène  est  sans 
doute  nouveau  dans  l'histoire,  et  il  a  produit  la  plus  favorable  impres- 
sion ;  mais  il  est  plus  difficile  de  bien  continuer  qu'il  ne  la  été  de 
bien  commencer ,  et  le  miracle  de  demain  sera  encore  plus  extraordi- 


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716  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

naire  que  celui  d^hier  s'il  se  produit  au  milieu  de  la  tranquillité  géné- 
rale, du  calme  et  de  la  paix. 

Pour  qu'il  en  soit  ainsi,  les  Jeunes-Turcs  ne  sauraient  montrer 
trop  de  prudence  et  de  patience,  surtout  aujourd'hui  que  l'efferves- 
cence des  premières  heures  de  liberté  ne  soutient  plus  le  mouve- 
ment dont  ils  ont  pris  l'initiative.  Bien  des  dangers  les  menacent  au 
dedans,  d'autres  du  dehors  :  ce  sont  ces  derniers  qui  se  manifestent 
les  premiers.  Peut-être  y  a-t-il  une  eu  imprudence  commise  à  Cons- 
tantinople?  La  situation  était  déjà  tendue,  avant  la  révolution,  entre 
la  Bulgarie  et  la  Porte.  Comment  aurait-il  pu  en  être  autrement? 
La  Bulgarie  a  une  double  ambition  qui  consiste,  d'une  part,  à  rompre 
le  lien  qui  l'attache  encore  à  la  suzeraineté  ottomane  et  à  procla- 
mer son  indépendance;  de  l'autre  à  empiéter  sur  la  Macédoine  et  à 
en  prendre  le  plus  large  morceau  possible,  si  elle  ne  peut  pas  en 
prendre  la  totalité.  C'est  une  situation  bien  connue  ;  nous  en  avons 
parlé  plus  d'une  fois.  La  Bulgarie  a  préparé,  pour  la  mettre  un  jour 
au  service  de  son  ambition,  une  armée  relativement  considérable, 
bien  outillée,  bien  disciplinée,  qui  pèsera  dans  la  balance  le  jouroù 
ée  régleront  pour  une  nouvelle  période  plus  ou  moins  longue  les  inté- 
rêts du  monde  oriental.  Gela  étant,  si  les  Jeunes-Turcs  veulent  la 
paix,  —  et  ils  en  ont  besoin  pour  mener  à  bien  leur  entreprise,  —  ils 
doivent  s'appliquer  à  ménager  la  Bulgarie,  et  à  ne  la  provoquer,  ni 
dans  ses  intérêts,  ni  dans  ses  susceptibilités.  Or  il  vient  de  se  passer, 
à  Constantinople,  un  fait  petit  en  apparence,  mais  grave  en  réalité,  et 
qui  peut  le  devenir  davantage  si  le  conflit  qui  en  est  sorti  n'est  pas 
promptement  dissipé  :  l'agent  bulgare,  M.  Guéchof,  n'a  pas  été  invité 
au  dîner  donné  au  corps  diplomatique.  Il  l'était  autrefois;  pourquoi 
ne  l'est-il  pas  aujourd'hui?  Ce  n'est  pas  pour  cause  de  négligence 
ou  d'oubli  ;  une  omission  involontaire  aurait  déjà  été  fâcheuse,  mais 
M.  Guéchof  a  protesté  par  avance  contre  l'exclusion  dont  il  se  sentait 
menacé,  en  annonçant  que,  si  elle  était  maintenue,  il  quitterait 
aussitôt  Sofia.  Elle  a  été  maintenue,  et  il  est  hors  de  doute  qu'elle  Ta 
été  intentionnellement.  Le  gouvernement  bulgare  a  demandé  répara- 
tion. Si  la  Bulgarie  n'est  pas  im  Ëtat  mdépendant,  elle  jouit  d'une  si 
forte  autonomie  que  déjà,  à  plusieurs  réprises,  elle  a  copclu  des 
traités  avec  d'autres  pays  et  d'autres  gouvernemens,  et  môme  avec 
la  Turquie.  Elle  a  une  représentation  diplomatique  auprès  de  toutes 
les  puissances,  et  toutes  les  puissances  en  ont  ime  auprès  d'elle. 
Pourquoi  l'avoir  inquiétée  dans  cette  situation,  qui  aurait  peut-être 
sufû  à  ses  ambitions  immédiates  si  on  ne  l'y  avait  pas  troublée?  Le 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  717 

Jlner  refusé  à  M.  Guéchof  remettait  en  question  un  fait,  un  droit 
^e  la  Bulgarie  considérait  comme  acquis.  Il  devait  en  résulter  un 
vif  mécontentement  à  Sofia,  et  ce  mécontentement  ne  sera  certaine- 
ment pas  dissipé  par  la  note  ottomane  dont  parlent  les  journaux, 
s'il  est  vrai  que  cette  note  se  contente  de  protester  contre  toute  inten- 
tion d'avoir  voulu  offenser  la  principauté,  sans  lui  donner  d'ailleurs 
d'autre  satisfaction. 

Ce  premier  incident  a  été  suivi  d'un  autre  dont  l'initiative  est 
venue,  cette  fois,  du  côté  bulgare.  La  liberté  dont  jouit  depuis 
quelques  semaines  l'Empire  ottoman  a  produit  tout  de  suite  une 
conséquence  fâcheuse.  Les  ouvriers  des  chemins  de  fer  orientaux  se 
Bont  mis  en  grève.  Les  trains  ont  marché  quand  même,  plus  mal 
sans  doute.  Le  gouvernement  bulgare  s'en  est  préoccupé  et,  l'un  de 
ces  trains  traversant  la  Roumélie  sur  un  espace  de  150  kilomètres,  il 
a  mis  ses  soldats  à  la  place  des  grévistes.  La  grève  a  pris  fm;  le 
gouvernement  ottoman  a  demandé  à  la  Bulgarie^  de  retirer  ses  em- 
ployés et  ses  soldats  et  de  rendre  l'exploitation  de  ses  trains  à  la 
Compagnie  des  chemins  de  fer  orientaux;  mais  le  gouvernement 
bulgare  s'y  est  refusé,  et  il  persiste  dans  son  refus,  malgré  les  pro- 
testations de  la  Porte,  sous  prétexte  que  les  populations  rouméliotes 
ne  toléreraient  pas  la  restitution  de  l'exploitation  à  la  compagnie 
ottomane.  Le  gouvernement  bulgare  estime  sans  doute  que,  puis- 
qu'il a  pu  s'emparer  autrefois  de  la  Roumélie  elle-même,  il  doit  être 
encore  plus  facile  de  mettre  la  main  sur  une  voie  ferrée  qui  la  tra- 
verse. Ces  incidens  n'auraient  pas  une  grande  gravité  en  temps  nor- 
mal; mais  peut-être  n'y  a-t-il  pas  de  temps  normal  entre  la  Bulgarie 
et  la  Porte?  Il  y  en  a  aujourd'hui  moins  que  jamais. 

Sur  ces  entrefaites,  le  prince  Ferdinand,  accompagné  de  sa 
femme,  la  princesse  Éléonore,  est  allé  faire  visite  à  l'empereur  et  roi 
François-Joseph  à  Buda-Pest.  U  a  été  reçu  avec  des  honneurs  souve- 
rains :  l'intention  extrêmement  bienveillante  du  gouvernement  austro- 
hongrois  à  son  égard  s'est  manifestée  d'une  manière  tout  à  fait 
propre  à  encourager  les  espérances  du  prince  et  de  la  principauté. 
Le  vieil  empereur  d'Autriche  est  trop  correct  et  trop  sage  pour  avoir 
dépassé  la  mesure  dans  le  toast  qu'il  a  prononcé  :  il  s'est  contenté 
de  la  bien  remplir.  «  En  souhaitant,  a-t-il  dit,  à  Vos  Altesses  royales 
très  cordialement  la  bienvenue,  je  me  plais  à  considérer  leur  visite 
comme  un  gage  précieux  pour  le  maintien  et  le  développement  ' 
des  excellens  rapports  qui,  je  le  constate  avec  plaisir,  existent  déjà 
entre  l' Autriche-Hongrie  et  la  Bulgarie.  Je  forme  des  vœux  chaleureux  ^ 


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718  REVUE  DES  DEUX  MONDES, 

pour  la  prospérité  de  ce  jeune  pays  qui,  grâce  à  la  sagesse  de  Votre 
Altesse  Royale  et  aux  qualités  remarquables  du  peuple  bulgare,  a  pris 
un  essor  digne  d'éloges.  »  Le  prince  Ferdinand  ne  pouvait  que 
répondre  en  termes  cbaleureux,  lui  aussi,  aux  souhaits  qui  lui  étaient 
adressés.  U  n'a  pas  manqué  de  le  faire,  et,  conune  on  a  fêté  cette 
année  le  soixantième  anniversaire  de  Tavènement  de  l'empereur  Fran- 
çois-Joseph au  trône,  il  a  tenu  à  joindre  ses  hommages  et  ses  félici- 
tations à  ceux,  a-t-il  dit,  de  «  tant  d'autres  chefs  d'Ëtat.  »  Ce  dernier 
mot  a  dû  frapper  à  Constantinople. 

Les  choses  en  sont  là  :  il  ne  semble  pas  que,  ni  d'nn  côté,  ni  de 
l'autre,  onmette  beaucoup  d'empressement  aies  arranger.  Les  Jeunes- 
Turcs  ne  sont  pas  tout  à  fait  d'accord  entre  eux;  mais  ils  sont  en  ma- 
jorité partisans  d'un  programme  de  centralisation  à  outrance,  dont 
la  réalisation  ferait  rentrer  dans  le  giron  ottoman  des  pays  qui  en 
sont  sortis  à  moitié,  ou  aux  trois  quarts,  ou  même  aux  neuf  dixièmes: 
la  Bulgarie,  peut-être  aussi  l'Egypte...  Ce  sont  là  des  vues  d'avenir 
qu'il  n'est  pas  prudent  d'afficher  en  ce  moment.  Si  les  Jeunes-Turcs 
ne  les  afficheat  pas  encore,  ils  en  laissent  apparaître  certains  symp- 
tômes significatifs,  en  quoi  Us  s'exposent  à  se  créer  des  difficultés 
nouvelles.  N'en  ont-ils  pas  déjà  assez?  Espèrent-ils  atténuer  celles  du 
dedans  en  orientant  les  esprits  au  dehors?  Ce  serait  un  jeu  périlleux. 

Nous  ne  pouvons  pas  nous  plaindre  de  vivre  dans  un  temps  où  il 
n'arrive  rien  d'extraordinaire.  Les  surprises  les  plus  imprévues  se  multi- 
plient. La  révolution  ottomane  en  a  été  une,  et,  certes,  très  étonnante; 
mais  celle  que  nous  a  donnée  le  succès  du  Congrès  eucharistique  à 
Londres  ne  l'a  pas  été  beaucoup  moins.  Lorsqu'on  connaît  l'histoire 
de  l'Angleterre,  lorsqu'on  se  souvient  des  abominables  persécutions 
dont  les  catholiques  y  ont  été  l'objet,  lorsqu'on  se  rappelle  l'horreur 
du  papisme  et  de  toutes  ses  manifestations  extérieures  dont  les  cœurs 
y  ont  été  remplis,  on  reste  confondu  de  surprise,  ou  plutôt  d'admira- 
tion, devant  l'éclatant  exemple  de  tolérance  que  ce  grand  pays  vient 
de  donner.  Sans  doute,  le  catholicisme  y  a  fait  des  progrès  dans 
le  cours  du  dernier  siècle,  et  même  des  progrès  sensibles;  les 
grandes  figures  de  Newman  et  de  Manning  dominent  tout  ce  mouve- 
ment, après  l'avoir  déterminé;  il  se  poursuivra  encore.  Mais  l'Angle- 
terre est  restée  en  immense  majorité  protestante,  et  rien  n'autorise  à 
croire  qu'elle  ne  tienne  pas  à  sa  foi  avec  autant  de  force  que  par  le 
passé.  Elle  n'est  pas  devenue  catholique,  tant  s'en  faut;  elle  n'est  pas 
non  plus  devenue  indifférente;  seulement,  elle  est  libérale  et  elle 


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I 


REVUE.    —   CHRONIQUE.  719 

respecte  toutes  les  idées,  tous  les  sentimens,  toutes  les  croyances: 
chacun,  chez  elle,  a  le  droit  de  les  exprimer  et  de  les  manifester.  On 
le  savait,  on  le  disait,  on  en  était  convaincu  :  cependant,  lorsque  la 
nouvelle  a  commencé  à  se  répandre  que  le  Congrès  eucharistique  se 
tiendrait  cette  année  à  Londres,  et  qu'il  serait  présidé' par  un  légat  du 
Pape,  tout  le  monde  s'est  demandé  ce  qui  allait  se  passer.  Un  légat  du 
Pape  en  Angleterre  I  II  y  avait  plusieurs  siècles  que  pareille  chose  ne 
s'était  vue,  et  il  y  a  beaucoup  moins  de  temps  que  les  pierres  elles- 
mêmes  se  seraient  soulevées,  sous  le  coup  de  l'indignation  et  de  la 
colère  générales,  si  une  audace  pareille  s'était  produite  :  on  l'aurait 
regardée  conmie  une  provocation. 

Aujourd'hui  tout  est  changé,  tout  est  apaisé,  et  le  cardinal  Vin- 
cenzo  Vanutelli,  légat  du  Pape,  neçu  par  les  catholiques  avec  enthou- 
siasme, n'a  trouvé  de  la  part  des  protestans  que  déférence  et  cour- 
toisie. Le  Congrès  eucharistique  a  mis  en  mouvement  des  milliers 
d'adhérens  venus  de  tous  les  points  du  royaume  :  pas  un  moment 
l'ordre  n'a  été  troublé.  Les  catholiques  se  sont  livrés  en  toute 
liberté  aux  exercices  de  leur  culte,  et  la  seule  question  qui  se  soit 
posée  a  été  de  savoir  s'ils  pourraient,  dans  une  procession  qu'ils  se 
proposaient  de  faire  à  travers  les  rues  de  Londres,  porter  le  Saint- 
Sacrement  avec  eux.  Sur  ce  point  le  gouvernement  anglais  a  tâtonné 
et  varié.  Il  n'avait  vu  d'abord  aucun  inconvénient  à  ce  que  le  Saint- 
Sacrement  fit  partie  de  la  procession;  puis,  devant  les  protestations 
et  les  menaces  de  quelques  sectaires,  —  il  y  en  a  partout,  —  des 
craintes  lui  sont  venues  à  l'esprit,  et  il  les  a  exprimées  à  l'archevêque 
de  Westminster,  Mgr  Bourne,  d'abord  officieusement  et  confidentiel- 
ment,  puis,  devant  l'insistance  de  l'évêque,  officiellement.  Mgr  Bourne, 
en  effet,  s'appuyant  sur  la  première  autorisation  qu'il  avait  reçue,  ne 
voulait  pas  prendre  sur  lui  la  responsabilité  de  la  déception  qu'il  allait 
causer  :  il  a  demandé  au  gouvernement  de  la  prendre  lui-même. 
M.  Asquith  lui  a  répondu  par  le  télégramme  suivant:  «  Puisque  Votre 
Grâce  se  remet  à  notre  jugement,  j'ai  à  lui  dire  que  le  gouvernement 
de  Sa  Majesté  est  d'a\ds  qu'il  vaut  mieux,  dans  l'intérêt  de  l'ordre  et 
de  la  bonne  entente,  que  le  cérémonial  proposé,  dont  la  légalité  est 
discutée,  soit  abandonné.  Le  gouvernement  regrette  l'embarras  et  le 
désappointement  que  la  modification  doit  occasionner.  »  U  aurait 
certes  mieux  valu,  puisque  le  gouvernement  devait  prendre  finale- 
ment ce  parti,  qu'il  le  fit  tout  de  suite  ;  presque  tous  les  journaux  ont 
été  de  cet  avis,  et  M.  Asquith  n'a  pas  eu,  comme  on  dit,  une  bonne 
presse.  Mais  nous  gui  avons  affaire  à  d'autres  lois,  à  d'autres  mœurs 


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720  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  à  d'autres  hommes  que  les  catholiques  d*Angleterre,  nous  sommes 
surtout  frappés  du  ton  obligeant  et  bienveillant  du  ministre  anglais, 
et  nous  souhaiterions  sincèrement  que  nos  propres  ministres  s'en 
inspirassent.  M.  Asquith,  en  somme,  était  responsable  de  Tordre 
public.  Après  avoir  cru,  en  jugeant  suivant  sa  seule  conscience, 
qu'il  ne  serait  pas  troublé,  il  a  pu  craindre  qu'il  ne  le  fût  devant 
les  menaces  qui  lui  avaient  été  adressées;  aussi  sommes-nous  plus 
indulgens  pour  lui  que  ne  l'ont  été  ses  compatriotes.  Un  mot  seule- 
ment nous  a  étonné  dans  son  télégramme  à  Mgr  Bourne,  c'est  celui  de 
a  légalité  discutée  »  qu'il  applique  à  l'exposition  publique  du  Saint- 
Sacrement.  Certes,  cette  exposition  était  illégale,  mais  toutes  les 
autres  manifestations  des  catholiques  ne  l'étaient-elles  pas?  On  sait 
qu'il  est  dans  les  habitudes  britanniques  de  n'abroger  aucune  loi;  ils 
se  contentent  de  ne  plus  les  appliquer  quand  ils  les  jugent  inoppor- 
tunes. Toutes  celles  qui  ont  été  faites  autrefois  contre  les  catho- 
liques subsistent  encore,  et  elles  sont  terribles  ;  seulement,  elles  sont 
tombées  en  désuétude,  et  il  ne  vient  à  l'idée  de  personne  d'en  deman- 
der l'application.  Quoi  qu'il  en  soit,  la  procession  a  eu  lieu  en  toute 
liberté.  Le  Saint-Sacrement  est  resté  à  la  cathédrale  de  Westminster  : 
toutefois,  s'il  n'en  a  pas  franchi  la  porte,  il  a  été  porté  au  grand 
jour  sur  un  balcon  qui  la  domine,  du  haut  duquel  la  bénédiction  a 
été  donnée  à  la  foule  recueillie.  Pas  une  protestation  ne  s'est  élevée 
parmi  les  Anglais  d'aujourd'hui  :  nous  ne  savons  ce  qu'en  ont  pensé 
ceux  qui  dorment  dans  la  vieille  abbaye  de  Westminster. 

De  la  part  des  catholique^,  de  celle  des  évéques  anglais,  de  celle 
du  Pape,  c'était  une  grande  épreuve  :  ils  l'ont  tentée,  et  tout  a  réussi 
comme  ils  l'avaient  espéré.  En  résultera-t-il  une  accélération  du  mou- 
vement catholique  chez  nos  voisins?  Nous  n'en  savons  rien.  Cette 
affirmation  énergique  et  retentissante  de  la  rehgion  romaine  au 
milieu  d'un  pays  protestant  peut  produire  des  résultats  divers,  qu'il 
est  impossible  de  prévoir  dès  aujourd'hui.  Ce  qui  est  sûr,  c'est  qu'on 
pourra  dire  plus  haut  que  jamais,  à  l'honneur  de  l'Angleterre,  qu'elle 
est  vraiment  le  pays  de  la  liberté. 

Francis  Charhes. 


Le  Directeur-Gérant , 
FRANas  Charmes. 


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LE  FLAMBEAU 


DB&NIÂBE    PARTIE  (1) 
L'ADIBU   DU    SAINT 


XVI 

Le  lendemain  matin,  tout  habillée  pour  sortir,  Marie  atten- 
dait que  prit  fin  la  visite  du  docteur  Jomard,  et  mettait  ses  gants 
sur  le  seuil  de  son  petit  salon.  Au  passage  du  docteur,  elle  se 
renfonça  un  peu  dans  la  pièce  où  il  la  suivit  pour  lui  parler  de 
son  malade,  lui  rendre  compte  de  son  dernier  examen. 

—  Le  Père  paraissait  avoir  bien  envie  d'une  petite  ballade  en 
ville,  dit-il  en  souriant,  mais  je  n'ai  rien  permis  pour  aujour- 
d'hui, c'eût  été  folie...  la  température  est  d'une  aigreur...  nous 
verrons  au  premier  soleil ... 

Marie  entretint  un  instant  de  la  situation  cet  ami  très  sûr. 
Le  docteur,  sympathiquement,  lissa  d'un  geste  mélancolique  sa 
barbe  blonde,  puis  déclara  qu'à  son  avis  le  Père  se  laisserait 
fléchir  avant  ou  après  le  mariage. 

Mais,  avec  un  air  d'intransigeance,  insolite  sur  sa  douce 
figure,  Marie  se  récria  : 

—  Après,  ce  ne  serait  que  son  pardon  pour  Jean  et  pour  moi, 
et  c'est  son  consentement  que  je  veux,  que  j'espère  obtenir! 

Le  docteur  s'empressa  de  s'associer  à  l'espérance  qu'il  voyait 

(1)  Voyex  la  Revue  du  1*'  et  du  15  septembre  et  du  1*'  octobre, 

TOME  XT.VII.  —  1908.  46 

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722  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

palpiter  passionnément  en  elle,  puis  il  s'en  alla,  et  Marie  pai 
dans  la  chambre  du  Jésuite.  Elle  le  trouva  debout  à  la  fenêtre 
sa  longue  silhouette  noire,  d'une  étroitesse  pathétique  aujoiL 
d'hui,  se  détachait  sur  la  grisaille  du  ciel  morose...  Elle  li 
souhaita  le  bonjour  d'une  voix  tremblante  et  lui  demanda  ^'. 
ne  désirait  pas  qu'elle  fît  pour  lui  quelque  course. 

^e  rapprochant  d'un  siège  et  se  soutenant  d'une  ^main  a 
dossier,  le  Jésuite  regardait  intensément  la  jeune  femme;  i 
ne  répondit  à  sa  question  que  par  une  autre  : 

—  Marie,  tu  ne  viens  donc  pas  me  dire  que  tu  as  entend 
la  voix  de  Dieu,  cette  nuit?  que  tu  renonces  à  ce  fiancé  impi< 
tant,  du  moins,  qu'il  restera  l'ennemi  du  Christ? 

Des  larmes  montèrent  aux  yeux  de  Marie,  voilant  l'émai 
de  ses  prunelles.  Ainsi  à  demi  aveuglée,  elle  s'approcha  de  son 
oncle,  les  mains  jointes,  tentée  de  tomber  à  ses  genoux  pour 
l'implorer  comme  elle  lui  avait  juré  qu'elle  le  ferait  chaque 
jour  jusqu'à  celui  de  son  mariage.  Mais  non,  elle  était  toute  à 
son  projet,  à  sa  recherche  de  l'alliance  secourable  :  aussi  se 
boma-t-elle  à  le  prier  doucement  : 

—  Père,  bénissez-moi  1  vous  ne  pouvez  refuser  de  me  bénir... 
pour  que  le  bon  Dieu  m'inspire  I  ajouta-t-elle,  —  avec  un  peu 
dHnconsciente  ruse  féminine,  parce  qu'enfin  c'étiait  demander  aa 
Jésuite  de  rendre  le  ciel  favorable  à  une  démarche  qu'elle  entre- 
prenait contre  ses  propres  vœux. 

Il  la  regarda  du  fond  de  ses  orbites  meurtris,  eut  l'air  irré- 
solu quelques  secondes,  puis  il  traça  le  signe  de  la  croix  sur  le 
front  nacré  auréolé  d'un  grand  chapeau  sombre,  et  il  prononça 
ces  paroles  sibyllines  : 

—  L'heure  de  Dieu  sonnera  pour  toi;  écoute  bien,  ma  fille, 
écoute  bienl...  il  faut  que  tu  l'entendes,  il  le  fautl... 

Marie  se  saisit  de  cette  main  qui  venait  de  la  bénir,  appuya 
dessus  ses  lèvres,  et  sortit  rapidement,  comme  si  elle  redoutait 
que,  par  une  sorte  d'exorcisme,  le  Père  chassât  de  son  cœur  son 
nouvel  et  suprême  espoir,  si  pur  qu'il  fût. 

Et,  encore  une  fois,  quelques  minutes  plus  tard,  l'abbé 
Paraud  la  voyait  revenir  auprès  de  lui. 

Marie  lui  avait  fait  savoir  le  retour  du  Père  Amelin  et  sa 
maladie  qui  forçait  de  remettre  à  plus  tard  le  mariage.  Lui-même, 
ayant  envoyé  sa  gouvernante  aux  nouvelles  ces  derniers  jours, 
et  les  sachant  meilleures,  il  pensa  que  Marie  venait  lui  apprendre 


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tE  FLAMBEAU.  T23 

la  date  définitivepient  choisie.  En  train  d'essayer  ses  jambes  cou* 
valescentes,  il  alla  au-devant  de  sa  visiteuse. 

—  Bonjour,  ma  petite  fille!  Ah!  ah!  le  Père  Amelin  se  tire 
plus  tôt  que  moi  d'affaire!  mais  quelle  fâcheuse  inspiration  de 
quitter  les  pays'île  grand  soleil  pour  se  faire  adjuger  sa  part  de 
nos  grippes  et  de  nos  rhumatismes  !  Enfin,  et  que  dit  le  Révérend 
Père  de  Talliance  avec  l'anticléricalisme? 

Pendant  qu'il  parlait,  après  avoir  ébauché  le  geste  d'offrir 
un  siège,  retournant  au  coin  du  feu,  il  s'était  assis  lui-même,  le 
buste  ployé,  d'un  mouvement  très  lent  et  très  lourd,  et  seule- 
ment alors  il  remarqua  le  changement  que  produisaient  ses 
paroles  dans  l'expression  de  la  jeune  femme.  Cette  expression 
était  devenue  telle  qu'il  s'exclama,  presque  avec  frayeur  : 

—  Mais,  ma  petite  enfant,  je  vous  vois  des  larmes  aux  yeux?,.. 
Qu'y  a4-il,  voyons,  qu'y  a-t-il? 

Marie,  la  voix  altérée,  brisée  par  un  sourd  sanglot,  raconta 
tout  ce  qui  s'était  passé  chez  elle  depuis  le  retour  de  son  oncle, 
jusqu'à  la  dernière  parole  qu'elle  venait  d'échanger  avec  lui 
avant  de  sortir.  Accoudé  sur  sa* table,  baissant  ainsi  la  téte^ 
puis,  soudain,  se  redressant  pour  darder  sur  Marie  ses  yeux 
qui  montraient  alors  presque  tout  le  blanc  autour  des  vives 
prunelles,  l'abbé  Paraud  écoutait,  avec  une  attention  passionnée 
l'histoire  de  ces  traverses  sentimentales. 

—  Pauvre  chère  petite!  que  tout  cela  est  cruel!  et  que  tout 
cela  est,  hélas!  bien  compréhensible!... 

—  Mais,  monsieur  l'abbé,  puisque  l'Église  ne  défend  pas  ces 
sortes  de  mariage...  car  enfin,  vous  me  l'aviez  assuré... 

L'abbé  haussa  le  menton. 

—  Eh  oui!  je  vous  l'ai  assuré,  et  jadis  votre  oncle  vous  l'eût 
assuré  lui-même...  ces  messieurs  delà  Compagnie  ont  coopéré  à 
bien  d'autres  mariages,  entre  Juives  converties  et  gentilshommes 
leurs  élèves,  par  exemple!...  Oh!  naturellement,  pour  la  gloire 
de  Dieu  et  le  progrès  de  notre  sainte  religion... 

Avant  d'ajouter  le  dernier  membre  de  phrase,  l'abbé  Paraud 
avait  fait  une  pause  pour  laisser  porter  cette  sorte  de  blâme 
à  l'adresse  du  Père  Amelin. 

Cependant,  il  reprenait,  l'air  méditatif  : 

—  Seulement,  il  faut  convenir  que  les  temps  ne  sont  plus 
les  mômes...  A  l'heure  des  mémorables  défaites,  des  grands 
désastres,  voici  ce  qui   se  produit  :  certains  belligérans  pour- 


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724  REVUS  DES  DEUX  MONDES. 

suivent,  imperturbables,  l'exécution  de  leur  plan  initial,  d'autre, 
croient  plus  sage  d'y  renoncer,  l'expérience  faite,  et  adoptent  une 
tactique  toute  différente...  L'histoire  seule  peut  désigner,  à  tra- 
vers les  siècles,  celui  gui  obéit  à  l'inspiration  vraiment  salu- 
taire... Libres  penseurs,  anticléricaux,  mangeurs  de  curés,  nous 
traitions  jusqu'ici  tout  ça  en  brebis  perdues  dont  nous  restions 
les  pasteurs  expectatifs,  bénévoles  :  allons-nous  déposer  la 
houlette  pour  l'épée,  nous  déclarer  les  ennemis  de  nos  ennemis? 
procéder  à  leur  châtiment  spirituel,  —  et  temporel  autant  que 
possible?  —  Manœuvre  tentante,  certes,  mais  redoutable!  le 
Rédempteur  parait  se  Tètre  réservée  à  lui-même,  —  et  encore 
a-t-il  remis  de  le  faire  au  jour  du  Jugement  dernier... 

Et,  cette  fois,  l'abbé  Paraud  s'interrompit  tout  court  sur  ce 
qui  semblait*  une  seconde  critique  dirigée  contre  le  Jésuite. 
Mais  Marie  ne  comprenait  qu'une  chose,  —  l'essentielle  à  son 
cœur,  —  qu'elle  avait  en  lui  un  allié  plein  de  sympathie.  Et  elle 
le  conjura  de  lui  venir  en  aide...  Certainement  il  entrevoyait  un 
moyen  de  fléchir  son  oncle?...  ne  serait-il  pas  d'avis,  par 
exemple,  qu'elle  fît  interveùir  quelqu'un?...  peut-être  lui- 
même?... 

L'abbé  Paraud  l'arrêta  immédiatement  de  sa  main  dres- 
sée : 

—  Non,  ma  petite  enfant,  non!  n'imaginez  rien  de  sem- 
blable. Je  n'ai  aucune  qualité  pour  exhorter  le  Père  Âmelin  au 
nom  de  l'Église  :  son  opinion  est  plus  autorisée  que  la  mienne; 
et  lui  parlerais7Je  en  invoquant  la  pitié  que  vos  transes  m'in- 
spirent qu'il  n'aurait  pas  de  peine,  j'en  suis  sûr,  à  me  découvrir 
son  cœur  paternel  tout  déchiré...  Ses  supérieurs?  n'oublions 
pas  que,  votre  oncle  ne  serait-il  pas  rendu  par  les  expulsions 
à  l'état  séculier,  nul  ecclésiastique  n'est  laissé  plus  libre  qu'un 
Jésuite  quant  au  choix  de  ses  procédés  pour  le  bien  des  ftmes 
dans  ses  directions  de  conscience,  et  l'opposition  que  fait  le 
Père  Amelin  à  votre  mariage  n'est  qu'une  affaire  de  direction, 
puisque  enfin,  légalement  ^parlant,  son  consentement  vous  est 
inutile... 

—  Inutile,  légalement  parlant?  s'écria  Marie;  mais  moi,  je 
ne  puis  m'en  passer,  je  ne  puis!  le  seul  parent  qui  me  reste!... 
m'exposer  à  le  perdre,  lui  aussi  !... 

Et  elle  suffoquait  de  sanglots,  d'espoir  rentré,  essuyant  à 
coups  rapides  ses  larmes  qui  ne  tarissaient  pas,  qui  tombaient 


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LE   FLAMBEAU.  725 

plus  vite  encore  jusqu'aux  coins  ^e  ses  lèvres  palpitantes,  puis, 
de  là,  sur  son  écharpe  de  zibeline,  — larmes  de  femnie,  la  der- 
nière rosée  dont  devait  s'emperler  cette  robe  d'une  bête  sauvage 
tant  de  fois  mouillée  par  Teau  sans  amertume  des  sous-bois  I 
Et  les  instincts  paternels  du  bon  abbé  Paraud  s'émouvaient 
douloureusement;  il  croyait  voir^Marie,  le  matin  de  sa  première 
communion  lorsqu'elle  s'était  approchée  de  la  sainte  table,  ainsi 
baignée  par  les  larmes  de  l'ingénue  exaltation  mystique  que 
lui-même  avait  provoquée,  Marie  frôle,  et  rose,  et  blanche,  dans 
la  grande  aile  de  son  voile,  telle  qu'on  inlagine  les  beaux  petit» 
anges,  éternels  adorateurs-enfans  de  Jésus  enfant... 

—  Écoutez,  Marie,  écoutez,  dit-il,  se  penchant  sur  son  fau- 
teuil dans  la  direction  de  la  jeune  femme  qui^  aussitôt  se  ra- 
nima, écoutez:  quelqu'un  peut-être  interviendrait*  avec  fruit  pour 
votre  bonheur  en  ce  monde  et,  oui,  je  le  crois,  pour  le  bonheur 
dans  l'autre  de  celui  que  vous  aimez  :  c'est  M"'  Laurières,  la 
mère  de  votre  fiancé  même... 

Marie,  qui  l'avait  écouté  avec  l'air  de  se  livrer  à  une  course 
folle  derrière  lui,  respira  profondément,  comme  parvenue  au 
terme  d'une  radieuse  ascension.  La  mère  de  Jean!  comment  n'y 
avait-elle  pas  songé?  Cependant  elle  n'interrompit  pas  d'une 
exclamation  l'abbé  Paraud,  occupée,  encore  haletante,  les  mains 
jointes,  à  contempler  le  magique  spectacle  dont  ses  paroles  lui 
annonçaient  le  déploiement. 

—  Oui,  M""*  Laurières  est  chef  dô  famille  comme  le  Père 
Âmelin,  avec  un  titre  cent  fois  plus  formel,  et  il  est  tout  indiqué, 
—  il  est  même  d'usage  constant,  —  que  les  chefs  de  famille  se 
rencontrent,  s'entretiennent,  pour  décider  du  bonheur  de  leurs 
enfans,  s'arracher  de  mutuelles  promesses,  au  besoin  se  fournir 
des  garanties...  M°' Laurières,  chrétienne  pieuse,peut,  en  quelque 
sorte,  se  porter  caution  pour  son  fils,  car  enfin,  il  faut  aussi 
compter  sur  la  réversibilité  des  mérites,  —  un  des  plus  conso- 
lans  articles  de  notre  Credo;  —  les  grâces  amassées  par  Tes 
mérites  d'une  mère  doivent  être  considérées  par  le  bon  Dieu 
comme  l'héritage  naturel  du  fils...  Ma  chère  petite  Marie,  en- 
gagez donc  votre  fiancé  à  faire  venir  sa  mère  sans  retard... 

—  Oh!  je  ne  perdrai  pas  une  heure  à  informer  Jean,  je  veux 
écrire  moi-même  tout  de  suite  à  M"*  Laurières,  s'écria  Marie 
avec  enthousiasme,  et  déjà  se  levant;  elle  sera  près  de  moi  dès 
demain,  à  la  fin  du  jour;  elle  m'aime  presque  autant  qu'elle 


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726  REVUE  D1ES  DEUX  MONDES. 

aime  son  fils,  je  crois.  Oh  !  monsieur  Tabbé,  quel  bonbenr  que 
j'aie  pensé  à  vous  demander  conseil!...  nous  sommes  sauvés, 
grâce  à  vous! 

Et  elle  pressait  la  main  du  prêtre  dans  les  siennes,  sans  l'en- 
chanter, d'ailleurs,  car  ses  rhumatismes  excursionnaient  à  tra- 
vers toutes  les  n\enues  articulations  de  son  corps.  Cependant, 
après  une  furtive  mimique  de  douleur,  passée  inaperçue  parmi 
toutes  celles  qui  changeaient  à  chaque  instant  sa  physionomie 
mobile,  il  témoigna  encore  son  ferme  espoir  en  Tintervention 
de  M""*  Laurières,  et  il  ne  manqua  pas  de  faire  observer  à  Marie, 
déjà  sur  le  seuil,  quelle  dette  de  reconnaissance  elle  contractait 
envers  le  bon  Dieu  qui  se  montrait  si  favorable  à  son  bonheur 
temporel. 

—  Certainement,  monsieur Tabbé,  certainement!  je  me  sou- 
viendrai, et  je  ne  serai  pas  ingrate!  assurait  la  jeune  femme. 
Elle  aurait  alors  promis  de  porter  le  cilice  et  la  haire  sa  tie 
durant  pour  peu  que  cela  pût  causer  quelque  plaisir  au  Ciel,  en 
échange  des  joies  d'amour  qui  lui  seraient,  par  sa  bénignité, 
permises. 

Cinq  minutes  après,  elle  descendait  de  voiture  devant  l'arcade 
correspondant  à  sa  porte  ;  le  concierge,  gros  homme  à  l'air  bo- 
nasse, paraissant  sur  le  seuil  de  la  loge,  elle  lui  demanda  s'il 
avait  des  lettres.  Au  cas  où  il  s'en  trouverait  une  de  M***  Lau- 
rières, elle  pourrait  ainsi  y  faire  allusion  tout  à  Theure  en  lui 
écrivant  son  appel  au  secours. 

—  Je  n'ai  rien  pour  Madame,  mais  voici  un  journal  étranger 
pour  le  Père  Amelin...  Madame  a  sans  doute  sa  nouvelle  adresse 
qu'il  ne  m'a  pas  laissée  ?. . . 

Toute  à  sa  préoccupation  passionnée,  déjà  se  dictant  à  elle- 
même  la  première  phrase  de  sa  lettre,  Marié  ne  perçut  bien  la 
réQexion  du  concierge  que  lorsqu'elle  eut  mis  l'ascenseur  en 
mouvement,  et  alors  encore  elle  se  dit  qu'elle  avait  dû  mal  com- 
prendre, mal  retenir...  Cependant  les  mots  :  nouvelle  adresse 
en  partant^  martelaient  un  peu  sou  cerveau,  et  ce  fut  d'une 
main  fébrile  qu'elle  introduisit  la  clé  dans  la  serrure  de  sa 
porte...  Le  domestique  du  Père  Amelin,  la  femme  de  chambre, 
se  montrèrent  aussitôt*  à  elle  dans  les  couloirs,  et  lui  présen- 
tèrent une  mine  de  catastrophe. 

—  Mon  oncle  est  sorti,  et  malgré  la  défense  du  docteur  ! 
s'écriait-elle. 


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LE   FLAMBEAU. 


727 


Et  elle  se  précipitait  à  la  chambre  du  Jéduite. 

—  Parti  !  madame,  il  est  parti  ! 

Les  domestiques,  en  la  suivant,  prononçaient  le  mot  que  ses 
lèvres  refusaient  de  laisser  passer,  mais  rien  n'était  moins  néces- 
saire, car  le  coin  de  la  pièce  désemcombré  à  l'arrivée  du 
Jésuite  pour  recevoir  ses  malles  se  trouvait  complètement 
vide... 

—  Qu'est-ce  que  cela  signifie  ?  graiid  Dieu  !  qu'est-ce  que  cela 
signifie? 

Et  atterrée,  elle  tombait  sur  un  siège,  s'efforçant  de  com- 
prendre les  explications  du  domestique  qui  les  commençait  par 
ces  mots  : 

—  Ah!  je  l'avais  bien  dit  au  Révérend  Père,  oui,  avec  tout 
mon  respect,  je  n'avais  pu  me  retenir  de  lui  dire  que  Madame 
en  serait  touie  retournée!... 

Et  le  récit  se  déroula  : 

La  porte  de  l'appartement  se  refermait  à  peine  sur  Madame 
que  le  Père  rappelait,  lui  ordonnait  de  rejeter,  djans  la  seule  de 
ses  malles  qui  avait  été  ouverte,  les  vêtemens  et  les  livres 
qu'on  en  avait  tirés,  puis,  malgré  ses  timides  représentations,  — 
que  le  docteur  avait  refusé  toute  sortie  par  ce  temps  noir,  que 
le  Père  ferait  peut-être  mieux  d'attendre  le  retour  de  Madame 
qui  ne  pouvait  tarder...  —  il  recevait  l'ordre  péremptoire  de 
descendre  les  malles  et  d'arrêter  une  voiture. 

—  Madame  ne  m'en  voudra  pas,  parce  que  j'ai  obéi...  je  ne 
l'ai  fait  qu'à  la  dernière  extrémité...  J'ai  même  osé  dire  au  Révé- 
rend Père  qu'il  n'était  pas  guéri  autant  qu'il  le  croyait,  qu'il 
avait  encore  besoin,  la  nuit  surtout,  d'un  garde-malade,...  alors 
il  m'a  promis  de  m'appeler  si  je  lui  étais  nécessaire,  mais  je  sais 
bien  que  ça,  c'était  un  mot  pour  me  faire  plaisir... 

—  Avez-vous  du  moins  son  adresse?  demanda  Marie,  le 
cœur  convulsé  de  ne  pouvoir  crier  sa  douleur. 

—  Hélas I.  non,  madame I  le  Père  lavait  mise  sur  un  papier, 
qu'il  a  fait  lire  au  cocher  avant  de  monter  dans  le  fiacre. 

Et  le  brave  homme  protesta  encore,  prenant  à  témoin  la 
femme  de  chambre,  qu'il  avait  bien  deviné  que  tout  ça  ferait 
du  chagrin  à  Madame,  mais  que,  malheureusement,  lui  n'avait 
pu  que  se  taire  et  obéir. . . 

—  Oh  !  certainement,  Victor,  je  ne  vous  reproche  rien. 

Et  déjà  Marie    se  levait,  à  peine  laissant  à   sa  femme  de 

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728  REYUB  DES  DEUX  MONDES. 

chambre  le  temps  de  remettre  en  ordre  sous  son  chapeau 
ou  deux  boucles  de  cheveux,  et  elle  se  dirigeait  vers  la  porl 

XVII 

Laurîères  avait  initié  Marie  au  cours  de  son  existence  qu< 
dieu  ne.  Elle  savait  qu'il  travaillait  chez  lui  le  matin,  honnis 
jours  où,  comme  tous  ses  collègues  du  parlement,  il  avwi 
voir  quelque  ministre  pour  le  solliciter  au  profit  d'un  on 
plusieurs  électeurs.  Mais,  en  se  faisant  transporter  rue  d'Agu( 
seau,  Marie  ne   se  demandait  pus  si  cette    matinée-là  éla 
pour  les  ministres,  de  conseil  ou  d'audience,  s'il  était  donc  pi 
ou  moins  probable  qu'elle  trouverait  son  fiancé  au  logis.  El 
allait  vers   lui  avec  la  certitude    absolue    des    somnambules. 
Jamais  encore  elle  ne  lui  avait  fait  visite  spontanément  ;  au  début 
de  leurs  fiançailles,  il  l'avait  lui-même  amenée  avec  Madeleine 
Guiminel,  —  en  exploration,  disait-il  en  riant,  et  poinr  que  de  la 
vue  du  pays  elle  déduisît  les  mœurs  de  l'indigène,  —  puis  avec 
sa  mère,  puis  quelquefois  seule,  lorsque  ensemble  ils  avaient  (ait 
le  choix  des  meubles  &  conserver  et  des  pièces  banales  à  envoyer 
à  l'hôtel  des  ventes.  Aussi  ce  fut  presque  en  un  bond  de  surprise 
et  d'émoi  très  anxieux  que,  repoussant  son  faute^H,  et,  d'un 
geste  nerveux,  faisant  voler  des  feuilles  de  papier  sur  son  grand 
bureau,  il  se  leva  pour  courir  au-devant  ^'«U©»  introduite  par 
son  valet  de  chambre. 

—  Mon  amie  !  quelle  pensée  délicieuse  de  venir  me  dire 
bonjour  ! 

A  peine  put-il  achever  ce  dernier  mot.  Il  avait  saisi  les  deux 
mains  de  sa  fiancée,  et  déjà  il  remarquait  son  extrême  pâleur,  le 
cerne  mauve  de  ses  yeux,  le  tremblement  irrépressible  de  ses 
lèvres,  et  cet  air  de  détresse  toute  nouvelle,  d^une  détresse  à 
laquelle  on  n'a  pas  encore  envisagé  la  possibilité  de  se  sous- 
traire... Il  frémit,  se  demanda  si  Marie  ne  venait  pas  lui  annoncer 
qu'elle  avait  cédé  à  la  volonté  de  son  oncle,  qu'elle  se  disposait 
à  entrer  au  couvent,  —  des  folies,  selon  lui,  mais  qu'il  savait  bien 
n'être  pas  des  folies  aux  yeux  du  Jésuite,  ni  même  à  ceux  de 
sa  chrétienne  fiancée. 

—  Marie  !  Marie  !  murmura-t-il,  éperdu,  et  ne  voulant  pas 
trop  le  laisser  voir,  Marie  !  quoi  donc  encore,  grand  Dieu? 

En  parlant,  il  s'entourait  le  cou  de  ses  bras  frêles  et  l'enlaçait 


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LE    FLAMBEAU.  729 

elle-même,  et  ainsi,  tout  contre  lui,  levant  sa  belle  petite  figure 
tragique,  elle  lui  apprit  Tévénement,  —  pour  eux  la  catastrophe, 
—  du  matin. 

—  Mon  oncle  a  quitté  la  maison...  il  est  parti... 

—  Parti  ?  s*écria  Laurières  qui  eut  la  conscience  d'être  fou- 
droyé sans  en  avoir  la  sensation,  le  Père  Amelin  est  parti?...  et 
pour  aller...  où? 

—  Mais  je  l'ignore!  et  c'est  justement  ce  qui  me  déses- 
père! 

—  Comment!  vous  l'ignorez?  ri  n'y  avait  pourtant  qu'à  le 
faire  suivre... 

—  Je  n'étais  pas  là,  gémit-elle  pendant  qu'il  la  conduisait  à 
un  divan. 

Et,  tantôt  assis  lui-même,  tantôt  usant  l'impatience  ^e  ses 
nerfs  à  piétiner  un  peu  devant  elle,  Laurières  interrogea,  le  plus 
posément  qu'il  put,  sa  fiancée,  et  en  obtint  le  récit  de  la  nou- 
velle visite  à  l'abbé  Paraud,  et  de  cette  fuite  clandestine  qu'il 
ccHoprenait  être,  avant  même  toute  réflexion,  ce  qui  jpouvait 
lui  arriver  de  pis  actuellement. 

—  Il  s'est  dérobé  à  mes  prières...  je  lui  avais  trop  dit  que  je 
tenterais  tout  pour  le  fléchir  jusqu'au  dernier  jour!...  et  j'espé- 
rais tant  après  avoir  parlé  à  l'abbé  Paraud!...  Vile,  j'écrivais  à 
votre  mère,  elle  venait...  elle,  une  mère!  elle  priait  pour  ses 
deux  enfans,  et  mon  oncle  l'écoutait  comme  il  écoulait  maman, 
autrefois. 

—  Eh  bien  !  dit  Laurières  en  essayant  de  sourire  et,  penché 
sur  elle,  en  l'aidant  à  sécher  ses  yeux;  eh  bien!  nous  allons 
écrire  à  maman  de  venir  et... 

Mais  elle  l'interrompit  et  soupira,  très  amère  : 

—  A  quoi  bon,  maintenant,  à  quoi  bon? 

—  A  quoi  boti  ?  répliqua-t-il  très  vite  ;  mais  pour  qu'elle  soit  là 
le  jour  où  nous  découvrirons  la  retraite  du  Père  Amelin...  et  il 
ne  faut  pas  vous  imaginer  que  cela  sera  très  difficile  et  prendra 
beaucoup  de  temps  :  Paris  n'est  qu'un  carrefour  un  peu  grand 
que  je  ferai  fouiller  avec  soin...  Et  d'ailleurs,  nous  nous  marions 
dans  une  dizaine  de  jours,  vous  savez  combien  ma  mère  vous 
aime,  combien  elle  sera  heureuse  de  vous  entourer  de  sa  ten- 
dresse pendant  cette  dernière  semaine  au  bout  de  laquelle  vous 
deviendrez  sa  fille  unique,  ainsi  qu'elle  vous  appelle  déjà... 

Mais    Marie  tenait  la  tête   baissée,  les   paupières  presque 


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730  REVUE   DBS   DEUX   MONDES. 

jointes,  les  lèvres  appuyées  l'une  à  l'autre,  ayant  Tair,  en  un 
mot,  tout  enfermée  avec  une  pensée  que  Laurières  devinait 
redoutable,  car,  debout  devant  elle,  il  fronçait  ses  beaux  yeux 
noirs,  et,  sous  la  moustache,  on  aurait  pu  voir  ses  dents  avancer 
un  peu  sur  la  lèvre  inférieure. 

—  Marie? 

Il  l'appelait  ainsi  d'une  voix  autoritaire  en  lui  prenant  la 
main,  comme  lorsque  nous  voulons  diriger  et  concentrer,  sur  un 
point  qui  intéresse  notre  vie  propre,  l'attention  distraite  de 
quelqu'un  dont  la  sympathie  et  le  concours  nous  sont  indispen- 
sables. 

Alors  elle  éleva  vers  lui  des  yeux  qui,  d'avance,  demandaient 
grâce  pour  ce  qu'elle  allait  dire. 

—  Jean,  vous  croyez  bien,  n'est-ce  pas,  que  nous  retrouverons 
mon  oncle  avant...  le  jour?  que  nous  aurons  le  temps  de  le 
fléchir?...  car,  voyez-vous,  si  je  ne  l'espérais  pas!... 

Et  lui  regardait  les  yeux  adorables  pleins  d'afifres  indicibles, 
et  il  se  sentait  prêt,  pour  les  rendre  de  nouveau  sourions,  à  tout 
abdiquer  de  ce  que  sa  passion  recelait  d'égoïsme  humain.  Mais 
elle  ne  put  soutenir  son  regard,  et  alors,  il  eut  la  force  de 
répliquer  d'un  ton  assez  froid  : 

—  Eh  bien!  môme  si  vouât  ne  l'espériez  pas,  mon  amie, 
notre  mariage  n'aurait  pas  moins  lieu  le  20,  ainsi  que  nous 
en  sommes  convenus  hier,  et  nous  aurons  toute  la  vie  pour 
regagner  la  faveur  de  votre  oncle. 

—  Oui  ! 

Elle  jetait  le  mot  à  voix  basoe,  avec  un  air  de  douleur  sèche  ; 
Laurières  se  trouva  cruellement  frappé.  Il  se  contint  toutefois, 
mais  se  penchant  sur  elle,  et' joignant  Iqs  mains  derrière  ce  cou 
si  gracieusement  arqué,  tandis  qu'elle  levait  !a  tête  vers  lui,  il 
demanda,  presque  avec  âpreté  : 

—  Et,  une  fois  ma  femme,  vous  serez  heureuse  malgré  tout, 
Marie?  vous  m'aimerez  assez  pour  ne  plus  penser  qu'à  notre 
amour?... 

Elle  baissa  les  paupières,  n'osant  alors  répondre,  redoutant 
qu'il  lût  sa  réponse  dans  ses  yeux. 
Il  répéta  : 

—  Seras-tu  ma  femme  heureuse  ? 

Il  la  sentit  frissonner,  et  ce  n'était  pas  d'amour  !  A  la  voir 
dans  cet  état  tragique  que  lui-même  ne  causait  point,  une  rage 


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LE   FLAMBEAU.  *    tSI 

Tenvahissait,  le  besoin  fai'ouche  de  la  jeter  lui-même  dans  un 
état  plus  tragique  encore. 

—  Réponds,  seras-tù  heureuse? 

Et  alors,  craintive  en  sentant  s'amonceler  sur  elle,  une  pre- 
mière fois,  une  colère  d'homme,  elle^dit,  très  doucement,  la  voix 
brisée  entre  chaque  mot  : 

—  Mais  o^i,  Jean,  seulement...,  que  tout  cela  est  triste!... 
Oh  !  je  ne  vous  demande  rien...  nous  nous  marierons...  et  pour-r 
tant...  si  j'avais  pu...  vous  persuader...  si  vous  aviez  pu... 

-^  Attendre  encore,  n'est-ce  pas?...  toujours  attendre! 

Il  la  prit  par  les  épaules,  pressant  ses  doigts  à  les  incrus- 
ter, comme  pour  la  marquer,  ainsi  qu'une  esclave  qui  aurait 
tenté  de  fuir. 

—  Est-ce  ainsi  que  tu  m'aimes?  la  simple  affection  d'un 
parent,  —  d'un  oncle,  —  te  manquerait  plus  que  mon  amour!... 
alors,  tes  lèvres  m'ont  menti  cent  fois,  et  même  tes  frémissc- 
mens?. 

—  Non  1  oh  !  non  !  protesta  Marie  qui  se  mourait  d'une  émotion 
dépassant  toutes  ses  forces...  Jean,  je  vous  en  supplie,  essayez 
de  me  comprendre! 

Il  ne  le  voulut  pas.  C'était  lui  qui  demandait  à  être  compris 
d'elle,  comme  elle  avait  paru,  la  veille,  le  comprendre,  et  com- 
prendre aussi  ce  qu'il  méritait  enfin  après  tant  de  constance  et 
de  réserve...  Et  il  lui  redit  ce  que  lui  coûtait  de  souffrance  cette 
réserve,  il  le  lui  dit  en  termes  plus  vifs  que  la  veille,  mais  qui 
restaient  poétiques  à  force  d'emportement,  le  tout  entrecoupé 
du  reproche  unique  et  amer  qu'il  fût  seul  à  aimer,  ce  qui  arra- 
chait des  protestations  repentantes  et  doucement  amoureuses  à 
la  jeune  femme. 

Il  avait  un  genou  sur  le  divan,  près  d'elle,  et,  la  tenant 
contre  lui,  il  lui  parlait,  le,  souffle  dans  ses  cheveux,  sur  son 
front,  pareil  à  une  de  ces  brises  tropicales  qui  font  Tâme  toute 
languide,  et  troublent  la  chair...  Cependant  l'âme  de  Marie  ne 
cessait  de  veiller,  de  courir,  angoissée  d'incertitude,  à  la  pour- 
suite du  fugitif,  du  saint  de  la  famille^  par  qui  elle  se  voyait 
en  quelque  sorte  la  fille  maudite,  bien  qu'avant  de  fuir  il  eût 
tracé  sur  elle  le  signe  de  la  bénédiction  chrétienne. 

Laurières  disait  : 

—  Quand  tu  es  entrée  tout  à  l'heure,  et  que  tu  croyais  me 
trouver  au  travail,  j'achevais  de  t'écrire    une   longue  lettre; 


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732  *  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

d'ailleurs,  c'est  toi  mon  occupation  unique  !...  Si  je  veux  réflé- 
chir à  un  discours,  à  une  plaidoirie,  ton  image  s'impose,  et  je 
me  surprends  à  écrire,  comme  une  invocation  désespérée,  dix 
fois  ton  nom  :  Marie,  Marie,  sur  mes  pages  blanches!...  je  suis 
à  toi,  enfin,  tout  entier,  comme  je  dois  l'être  puisque  je  me  suis 
consacré,  et  toi,  tu  te  marchandes  encore,  tu  me  laisses  souffrir... 
Ah!  tu  n'es  pas  à  moi!... 

Marie  le  regardait,  la  tôte  tout  contre  son  cœur  vibrant,  mais 
redressée  vers  lui,  et,  sur  ce  visage  aux  tons  et  aux  transparences 
de  nacre  pure^  dans  ces  yeux,  —  bleus  ou  noirs,  si  foncés  qu'on 
ne  savait  jamais  bien,  —  dans  ce  frémissement  des  narines  et 
des  lèvres,  il  vit,  il  sentit  passer  un  courant  de  folie  étrange. 

Et  elle  chuchota  : 

—  Si  je  suis  à  toi  !... je  t'aime  !...  je  t'adore  !...  prends-moi! 
tout  de  suite,  si  tu  veux...  fais  de  moi  ta  maîtresse...  rien  que 
ta  maîtresse  ! 

Aux  premiers  mots  comme  poussés  par  le  souffle  de  ^Marie 
vers  son  propre  souffle,  il  avait  cru  qu'étourdie,  enivrée  par  la 
passion  des  paroles,  des  reproches  qu'il  lui  faisait  entendre,  par 
la  caresse  du  bercement  qu'il  lui  imprimait,  par  le  contact  de 
leur  personne  enfin,  elle  cédait  au  vertige  d'amour  :  et  il  y  avait 
de  cela  sans  doute,  mais  il  y  avait  autre  chose  encore;  et  cette, 
autre  chose,  qui  se  révéla  dans  ses  derniers  mots,  fit  tressaillir 
Laurîères,  et  lui  arracha,  à  lui  d'ordinaire  si  maître  de  lui- 
môme,  un  véritable  cri  et  un  geste  de  fureur  indignée... 

Presque  avec  brutalité,  il  repoussa  Marie  contre  le  dossier, 
du  divan,  et  en  même  temps  il  s'exclamait  d'une  voix  horrible- 
ment sourde  et  rauque  : 

—  Ah! tiens!  tu  mériterais  que  je  te  punisse  en  t'obéissanti 
Il  usa  un  peu  de  sa  fièvre  à  marcher  dans  la  vaste  pièce  ; 

puis  il  revint  près  de  Marie,  accoudée  sur  les  coussins,  et  qui 
cachait  sa  figure  dans  les  paumes  de  ses  petites  mains  pâles 
dont  les  doigts  laissaient  filtrer  des  larmes. 

—  Marie,  est-ce  possible  que  de  pareils  mots  aient  passé  vos 
lèvres  ?  vos  lèvres  que  les  miennes,  des  lèvres  de  fiancé,  ont  osé 
toucher  si  rarement  ! 

Et  comme  au  reproche  de  la  voix  si  chère,  très  tendre  et 
toutefois  encore  indignée,  Marie  se  contentait  de  pleurer  plus 
fort,  il  se  rapprocha,  dit,  baissant  le  ton  : 

—  Malheureuse  chérie!  est-ce  qu'une  seconde  seulement 


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LE  FLAMBEAU.  ^  733 

VOUS  avez  pu  réellement  mieux  aimer  vous.,,  vous  perdre, 
parce  que  votre  oncle  n'en  saurait  rien,  que  do  m'épouser  sans 
son  adhésion?  Est*cc  que  cette  affreuse  folie  a  pu  seulement 
vous  venir  à  la  pensée  ? 

Mais  il  dut  longuement  parler  pour  décider  Marie  à  lui  ré- 
véler le  fond  lamentable  de  son  cœur.  Enfin,  la  voix  chantante, 
plaintive,  humble  presque,  s'éleva  : 

■—Je  ne  sais  pas,  Jean,  je  ne  sais  rien,  voyez- vous,  sinon 
que  je  suis  si  troublée  partout  ce  qui  m'arrivel...  Je  voudrais 
ne  faire  du  mal  à  personne,  je  voudrais  ne  pas  vous  en  faire 
à  vous  qui  avez  tout  mon  amour!  je  voudrais  ne  pas  en  faire  à 
mon  oncle...  Vous  vous  rappelez...  je  vous  avais  raconté  les 
souvenirs  qu'il  m'avait  laissés  de  lui,  des  souvenirs  si  rians,  si 
paternels!...  et  puis,  pensez  aussi  à  ce  que  son  départ  en  secret 
a  pour  moi  d'affreux  :  c'est  que,  j'en  suis  persuadée,  mon 
oncle  a  très  peu  d'argent,  pas  assez  en  tout  cas  pour  qu'il 
puisse  se  faire  soigner...  Vous  savez  bien  qu'il  n'est  pas  guéri... 
et,  oh  !  mon  Dieu  I  mon  Dieu  !  la  pensée  qu'il  va  mourir  peut- 
être  dans  une  mansarde  à  cause  de  moi  !... 

Et  le  gémissant  récitatif  de  la  femme  aimée  ouvrit  tout  béant 
le  cœur  généreux  de  l'homme...  Laurières,  assis  près  de  sa 
fiancée,  fraternellement  essuyait  ses  larmes,  l'aidait  à  remettre 
son  chapeau  dont  les  épingles  avaient  glissé  dans  la  véhémence 
de  leurs  gestes,  et  lui  donnait  mille  assurances  que  l'événement 
funèbre,  entrevu  par  son  imagination,  était  chimérique, 
concluant  ainsi  : 

—  Le  Père  Amelin  a  voulu  vous  infliger,  nous  infliger  une 
épreuve,  —  vous  savez,  une  de  ces  épreuves  qui  ramènent  les 
âmes  égarées?  —  mais  bientôt  il  s'apercevra  qu'il  a  commis 
tout  simplement  une  cruauté  envers  lui-môme  comme  envers 
nous...  Il  nous  préviendra  ou,  au  pis,  nous  le  retrouverons... 
nous  le  guérirons,  il  nous  verra,  toute  la  famille  à  ses  pieds 
bientôt...  et  je  le  défie  bien,  acheva-t-il  la  voix  grave  et  pas- 
sionnée de  tendresse,  d'y  laisser  longtemps  une  mère  comme 
ma  mère... 

Et  il  baisa,  —  fraternellement,  —  la  joue  de  Marie  sur  la- 
quelle son  baiser  fit  fleurir  une  fois  encore  la  rose  et  radieuse 
espérance. 


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734  REVUE  BES  DEUX  MONDES. 

XVII! 
A  Madame  Bàrraud. 
«  Ma  chère  sœur  Josèphe, 

(c  Â  ma  rentrée  en  France,  il  y  a  une  douzaibe  de  jours,  je 
suis  descendu  chez  ma  nièce,  M""**  Salvan,  et  une  mauvaise  grippe 
m'a  retenu  chez  elle  jusqu'ici.  Mais  enfin,  me  voilà  sur  pied,  et 
il  n'est  pas  d'un  religieux,  serviteur  de  Jésus,  de  rester  dans  une 
maison  de  luxe  où  son  divin  maître  aurait  refusé  de  vivre.  Je 
vous  prie  donc,  ma  chère  sœur,  de  me  chercher,  dans  vos  alen- 
tours, un  petit  logement,  —  une,  deux  pièces  au  plus,* —  que 
vous  voudrez  bien  meubler  comme  on  meuble  les  mansardes,  car 
je  suis  non  seulement  pauvre  de  cœur  autant  que  ma  nature 
imparfaite  a  pu  le  devenir,  mais  aussi  un  pauvre  en  toute  vé' 
rite,  au  sens  positif  du  mot. 

«  Il  est  inutile  que  vous  m'écriviez,  même  au  cas  où  vous  ne 
pourriez  faire  ce  que  je  vous  demande;  je  me  rendrai  directe- 
ment chez  vous  après-demain,  et,  de  là,  s'il  le  faut,  vous  me  di- 
rigerez vers  un  meublé  provisoire. 

«  Je  suis,  ma  chère  sœur,  votre  frère  et  obligé  en  Notre 
Seigneur  Jésus-Christ. 

«  P.  Amelin,  s.  J. 

«  Gi^inclus  un  billet  de  cent  francs;  je  vous  prie  de  ne  pas 
dépasser  cette  somme  pour  mon  installation.  » 

La  sœur  JosèpKe  était  née  rue  de  l'Arbalète,  sur  le  revers  de 
la  butte  Sainte-Geneviève,  d'un  père,  relieur  en  chambre,  et 
d'une  mère  qui,  coopérant  au  travail  de  son  mari  le  long  de  la 
semaine,  était  loueuse  de  chaises,  le  dimanche,  à  la  vieille  église 
Saînt-Médard,  si  fameuse  au  xviii*  siècle  par  les  convulsion- 
naires  du  diacre  Paris.  Elle-même  fut  initiée  au  métier  de  ses 
parens  ;  et  toute  la  famille  était  protégée  par  les  Jésuites  de  la 
rue  des  Postes  qui  lui  donnaient  de  l'ouvrage  et  la  recomman- 
daient à  leur  riche  clientèle.  Cependant  la  jeune  Joséphine,  sui- 
vant les  visées  ambitieuses  déjà  fréquentes,  il  y  a  un  quart  de 
siècle,  parmi  les  petites  gens,  passant  pour  avoir  une  bonne  iéte, 

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us   FLAMBEAU. 


735 


fut  laissée  à  ses  études  qui  se  terminèrent  brillamment  par 
loblention  du  brevet  élémentaire.  Ce  (ut  le  seul  succès  mondain 
qu'elle  devait  connaître,  car  elle  demandait  aussitôt  à  ses  paréns 
de  la  laisser  entrer  en  religion  dans  la  congrégation  du  Saint- 
Esprit,  à  laquelle  appartenaient  les  «  sœurs  »  de  Técole  dont 
elle  était  depuis  peu  la  gloire.  Les  Barraud  avaient  rêvé  une 
autre  récompense  pour  leur  orgueilleuse  tendresse;  mais  le  , 
Père  Amelin,  mis  au  fait  et  pris  pour  arbitre,  décida  que  la 
vocation  de  Joséphine  était  véritable  et  impérieuse,  ce  dont  elle 
lui  garda  une  profonde  gratitude. 

A  de  longs  intervalles,  le  Jésuite  et  la  religieuse  se  rencon- 
trèrent, lorsque  les  hasards  de  la  vie  apostolique,  les  prédications, 
amenaient  le  Père  Amelin  dans  les  paroisses  des  faubourgs  où, 
de  préférence,  les  sœurs  du  Saint-Esprit  opposaient  leurs  écoles 
k  l'école  laïque  municipale.  Chacun  se  recommandait  aux  prières 
de  l'autre  et  poursuivait,  à  part,  le  cours  de  ses  travaux.  Enfin,  la 
congrégation  du  Saint-Esprit  ayant  eu  la  plupart  de  ses  écoles 
fermées,  la  sœur  Josèphe,  de  même  que  beaucoup  de  ses  com- 
pagnes, fut  avertie  par  la  supérieure  générale  qu'elle  n'avait  paci 
à  compter  sur  le  refuge  de  la  Maison-Mère. 

Avec  la  fermeté  d'âme  de  tous  ceux  qui  ont  fait  de  leur  vie 
ce  qu'ils  ont  voulu  et  ne  cèdent  qu'à  la  force  brutale  des  cir- 
constances, la  sœur  Josèphe  se  replongea  dans  la  solitude, 
et  bien  que  ses  parens  fussent  morts,  elle  revint  à  son  quar- 
tier natal  et  se  procura  des  travaux  de  reliure  pour  gagner 
son  pain  quotidien.  Mais,  habituée  à  se  dévouer  au  prochain, 
surtout  à  l'enfance,  elle  eût  bien  vite  connu  l'ennui  si  elle 
n  eût  pris  contact  avec  toutes  les  mamans  nécessiteuses  du 
quartier  :  ouvrières,  petites  revendeuses,  femmes  de  ménage, 
qui  ne  tardèrent  pas  à  trouver  très  commode  de  l'avoir  sous  la 
main  pour  lui  faire  soigner  les  rougeoles  et  les  coqueluches  de 
leurs  «  gosses.  » 

La  sœur  Josèphe  occupait  rue  Tournefort  le  premier  étage 
d'une  maisonnette  vétusté  qui  n'en  comptait  que  deux,  chacun 
composé  de  deux  petites  pièces;  le  rez-de-chaussée  servait  de 
vague  entrepôt  à  un  boutiquier  du  voisinage,  le  propriétaire 
même,  et  abritait  l'échoppe  d'un  savetier.  En  recevant  la  lettre 
du  Père  Amelin,  elle  courut  s'entendre  avec  le  propriétaire  de 
la  bicoque,  et,  au  retour,  avec  l'aide  du  savetier,  transporta  ses 
nippes  et  son  mobilier  de  bois  blanc  au  second,  pensant  que  le 

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736  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

premier  serait  moins  indigne  du  nouveau  locataire  et  de  soi 
saint  habit. 

Le  Père  Amelin  n'avait  pas  formé  subitement  la  résolution 
de  quitter  sa  nièce  à  l'issue  de  la  dernière  scène  pathétique 
qui  avait  eu  lieu  entre  elle  et  lui.  En  effet,  il  avait  fort  bien  dis- 
cerné, dès  la  première  heure,  l'invincible,  la  douloureuse  répu- 
gnance qu'éprouvait  Marie  à  se  passer  de  son  adhésion  pour 
épouser  Laurières,  mais  aussi  l'espoir  ancré  en  elle  que  ses  sup- 
plications insistantes  fléchiraient,  ne  fût-ce  qu'à  la  dernière  mi- 
nute, ce  cœur  de  père  tendre  qu'elle  lui  connaissait  trop  bien  :  si 
cet  espoir  lui  était  enlevé,  elle  deviendrait  donc  très  probablement 
capable  de  résistera  son  tour  au  pressant  fiancé,  et  d'atermoyer, 
de  façon  à  lasser  l'anticlérical,  ou  Famener  à  composition  pour 
le  plus  grand  bien  de  l'Église. 

Môme  au  cas  où  cet  heureux  résultat  se  fût  produit  dès  sa 
discussion  avec  Laurières,  il  n'eût  pas  moins  quitté  tout  de  suite, 
quoique  non  clandestinement,  la  maison  de  sa  nièce.  Quand 
un  catholique  est  troublé  dans  son  ftme,  quand  il  sent,  pour 
quelque  intention  du  Ciel  que  ce  soit,  —  punition,  épreuve,  — 
J'afÛux  de  la  grâce  lui  manquer,  sa  première  pensée  est  de  se 
livrer  aux  mortifications  qui  doivent  en  hâter  le  retour.  Lui, 
qui  rêvait  pour  le  clergé  de  France  d'un  rençuveau  des  temps 
héroïques,  sentait  une  gène,  une  honte,  à  être  chez  Marie  l'ob- 
jet de  soins  minutieux  et  délicats.  Use  faisait  d'ailleurs  grande- 
ment illusipn  sur  son  état  physique,  et  sa  volonté  se  plaisait  à 
convaincre  sa  chair  de  coupable  paresse.  Toute  la  question  était 
de  se  réacclimater  en  Europe,  cela  se  ferait  naturellement, 
hors  d'un  nid  trop  douillet  où  se  dissolvait  sa  vigueur  de  com- 
battant, de  chevalier  du  Christ,  selon  Ignace  de  Loyola. 

Telle  ne  fut  pas  l'opinion  de  la  sœur  Josèphe  quand  le  Père 
Amelin  mit  la  tête  à  la  portière  du  fiacre  à  galerie  qui  l'ame- 
nait, lui  et  ses  bagages,  au  jour  et  à  l'heure  convenus,  devant 
la  misérable  masure  de  la  déserte  et  glaciale  rue  Tournefort,  toute 
voisine  de  la  rue  Lhomond,  l'ancienne  rue  des  Postes.  A  voir 
cette  figure  dont  la  peau,  une  mince  couche  de  cire,  semblait 
tendue  sur  les  os  des  tempes,  des  maxillaires,  et,  par  conséquent, 
retombait  en  creux  au  milieu  de  la  joue;  à  voir  ces  yeux. caves, 
aux  orbites  charbonneux,  elle  fut  sur  le  point  de  pousser  un 
cri  de  pitié  et  d'horreur,  et,  en  même  temps,  de  jeter  l'adresse 
d'une  maison  de  santé,  où  ce  malade  passerait  avec  plus  de 


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LE   FLAMBEAU.  737. 

douceur  l'heure,  vraisemblablement  prochaine,  de  son  agonie. 
Mais  le  savetier  s'avançait  du  fiacre  et,  avec  l'aide  du  cocher, 
il  chargeait  une  malle  sur  son  épaule  ;  la  sœur  Josèphe  s'empara 
d'un  paquet  de  livres  et,  dans  son  costume  en  partie  religieux,, 
elle  monta  l'étroit  escalier  de  briques  devant  celui  que,  —  la 
politique  du  temps  l'exigeait  ainsi,  -^  elle  avait  accueilli  d'un 
simple  : 

—  Bonjour,  monsieur  l'abbé. 

—  Voici  votre  salle  à  manger,  ou  bien  votre  cabinet  de  tra- 
vail, annonça-t-elle. 

La  bonne  sceur  Josèphe  aurait  pu  continuer  longtemps  d'énu- 
mérer  les  affectations  diverses  que  pouvait  recevoir  la  pièce,  car 
aucune  n'y  était  caractérisée  par  le  mobilier,  qui  était  des  plus 
succincts  :  une  armoire  peinte  en  faux  bois  comme  la  table  et  les 
deux  chaises.  Du  carreau  effrité  sonnait  sec  sous  les  pas  ;  un  pa- 
pier huileux,  que  de  nombreux  et  successifs  raccords  montraient 
à  toutes  les  phases  de  sa  dégradation,  tapissait  les  murailles. 

—  La  chambre... 

Ce  ne  fut  pas  sans  un  peu  d'emphase  que  la  sœur  Josèphe 
prononçable  mot.  Évidemment  elle  avait  consacré  à  cette  seconde 
pièce  la  plus  grosse  part  du  devis  qu'elle  s'était  dressé  avec  les 
cent  francs  du  Père  Amelin,  ce  qui  ne  signifie  pas  qu'elle  eût  fait 
des  achats  somptueux...  Il  n'y  avait,  dans  la  chambre,  qu'une 
couchette  en  fer  avec  son  mince  matelas  et  ses  minces  couver- 
tures, articles  dits,  dans  les  magasins,  pour  «  œuvres  de  bienfai- 
sance; »  une  table  en  bois  blanc  garnie  de  faïences  grossières 
pour  la  toilette;  une  chaise  unique  ;  un  tapis  minuscule  placé  le 
long  du  lit  qui  permettrait  tout  juste  au  Père  de  ne  pas  poser 
ses  pieds  sur  le  carreau  ;  enfin,  un  affreux  petit  poêle  de  fonte, 
noir  et  trapu,  qui  ronflait  devant  la  cheminée  en  faux  niarbre 
écaillé,  incrusté  d'une  fumée  indélébile. 

Pourtant  on  remarquait,  en  outre,  une  note  d'élégance  : 
des  petits  rideaux  de  mousseline  pendant  à  la  fenêtre,  et  dissi- 
mulant les  balafres  des  vitres  raccommodées  avec  des  bandes  de 
papier  opaque. 

Et  le  Père  Amelin  se  sentit  la  chair  tellement  contractée  en 
pénétrant  dans  ce  taudis,  presque  au  sortir  de  sa  belle  chambre, 
rue  Castiglione,  qu'il  en  éprouva,  aussitôt  après,  une  singulière 
dilatation  de  cœur.  Il  y  aurait  là,  en  effet,  de  quoi  souffrir  ma- 
tériellement, donc  de  quoi  espérer  de  Dieu,  en  échange,  la 
Ton  iLVii.  —  1908.  47 

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738  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

rédemption  d'une  âme,  en  qui,  pobr  lui,  s'incarnait  alors  l'âme 
même,  Tàme  catholique,  —  et  apostate,  —  de  la  France... 

La  sœur  Josèphe  faisait  déposer  par  le  savetier  la  seconde 
malle  dans  la  chambre;  elle  eut,  avec  cet  homme,  une  mimique 
signifiant,  de  sa  part  à  elle  :  —  Je  vous  paierai  dans  un  moment, 
—  et,  de  lui  :  —  Rien  ne  presse  !  on  ne  s'envolera  pas,  je  n'ai 
pas  peur.  —  Puis  elle  regarda  le  Père,  quêtant  une  approbation, 
et  le  vit,  avec  plaisir,  fixer  une  seconde  fois  les  yeux  sur  la 
fenêtre.  Certes,  elle  était  loin  de  deviner  que  cette  blancheur 
azurée,  cette  fraîcheur  excessive  de  la  mousseline  bouffante,  où 
le  jour  du  dehors  se  concentrait  sans  passer,  d'ailleurs,  au  tra- 
vers, faisait  le  plus  aigu  de  la  discordance  entre  toutes  ces 
pauvres  vulgaires  choses  neuves  et  la  pauvre  vieillesse  vétusté 
du  lieu,  discordance  qui  poignait  la  chair  du  Jésuite  en  réjouis- 
sant son  âme  ;  —  il  en  eût  crié  comme  les  martyrs  de  joie  et  de 
douleur;  —  mais  la  bonne  sœur  Josèphe  n'avait  pas  la  moindre 
idée  d'un  état  moral  aussi  complexe.  Cependant  le  délabrement 
de  ce  long  corps,  aux  apparences  de  squelette,  autour  duquel 
flottait  la  soutane,  la  frappa  une  fois  encore,  la  troubla  d'une 
véritable  anxiété  qu'elle  exprima  par  ces  mots  :  * 

—  J'ai  bien  peur,  mon  Père,  que  vous  manquiez  vraiment 
trop  de  confortable  ici...  mais  je  n'ai  pas  osé  dépenser  plus  que 
les  cent  francs... 

Le  Père  assura  que  tout  était  parfait.  11  s'était  approché  du 
poêle,  tendait  au-dessus  ses  mains  froides,  et  la  vue  de  la  sœur 
Josèphe  lui  mettait  une  sérénité  au  cœur. 

Oui,  elle  était  d'aspect  apaisant,  la  sœur  Josèphe;  apaisante, 
sa  robe  noire,  sa  robe  de  religion  dont  elle  avait  modifié  les 
manches;  apaisant,  son  petit  châle  noir,  son  petit  bonnet  noir, 
dont  les  brides  accusaient  plus  net  l'ovale  virginal  et  court  de 
sa  figure  blanche,  d'un  blanc  opaque,  sans  ces  transparences,  ces 
tons,  ces  reflets  exquis  de  nacre  qu'avait  la  figure  de  Marie  ; 
apaisans,  ses  yeux  d'un  bleu  de  cotonnade  passée;  apaisans  même, 
ses  étroits  bandeaux  jaunes  qui  dépassaient  la  ruche  du  bon- 
net, et  si  exactement  divisés  sur  le  front  qu'on  ne  supposait  pas 
pouvoir  compter  un  cheveu  de  plus  dans  lun  que  dans  l'autre... 

Elle  apportait  la  chaise  près  du  poêle,  remai^quant  que  le 
Père  frissonnait  de  tout  son  corps,  et  parla  du  ménage  qu'elle 
s'ofl'rait  à  tenir...  11  accepta  d'un  air  de  soulagement,  mais  recom- 
manda la  plus  stricte  simplicité  pour  la  nourriture...  sa  santé 


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pp!^* 


LE   FLAMBEAU.  739 

exigeait  encore'  des  ménagemens,  un  certain  temps  devrait  se 
passer  avant  qu'il  pût  reprendre  ses  travaux  de  prédication,  de 
littérature,  et  alors  compter  sur  quelque  rémunération  maté- 
rielle... La  sœur  Josèphe  aurait  pleuré  du  contraste  présenté 
par  la  personne  usée  du  Jésuite  et  par  ses  projets  4e  vie  active, 
de  propagande  religieuse;  elle  lui  proposa  de  se  coucher  pour 
avancer  le  moment  de  sa  complète  guérison,  et  il  convint  que 
cette  course,  même  faite  en  voiture,  dans  Tair  glacial  de  la  ma- 
tinée, Tavait  laissé  tout  frissonnant. 

—  J'ai  le  pot-au-feu  chez  moi,  au-dessus,  mon  Père,  je  vais, 
pendant  que  vous  vous  mettez  au  lit,  vous  chercher  un  bol  de 
bouillon  ;  cela  finira  de  vous  réchauffer. 

Réchauffé?  il  le  fut  souvent  beaucoup  trop,  la  fin  de  cette 
journée  et  les  suivantes,  car  la  fièvre  s'était  rallumée  terrible 
dans  ses  veines. 

—  Je  vais  cependant  beaucoup  mieux,  disait-il  à  la  sœur 
Josèphe,  je  ne  tousse  presque  plus. 

Peut-être  tout  simplement  n'en  avait-il  déjà  plus  la  force.  Le 
dimanche,  il  essaya  de  se  traîner  à  Saint-Médard  ;  rien  que  la 
décrépitude,  sordide  presque,  de  la  vieille  église,  lui  brisa  le 
cœur.  Avec  ses  fragmens  de  vitraux  enchâssés  dans  les  croisées 
à  verre  blanc,  avec  certaines  de  ses  ogives  aveuglées  par  des 
briques,  ses  dalles,  ses  escaliers  creusés  par  le  pied  des  généra- 
tions, elle  évoquait,  à  son  esprit,  le  catholicisme  lui-même  avec 
ses  faibles  îlots  de  croyans  parmi  le  flot  de  la  libre  pensée,  ses 
ténèbres,  —  l'obscurantisme,  —  qu'on  l'accuse  de  répandre, 
d'épaissir  sur  les  intelligences,  et  enfin  l'usure  de  ses  dogmes, 
telle  que  l'humanité  de  ce  temps  affirme  ne  plus  pouvoir  se 
confier  à  eux  pour  la  porter  vers  ses  lendemains... 

Les  commères,  marchandant  leurs  légumes  autour  des  nom- 
breuses petites  voitures  qui  mettaient  un  air  de  foire  dans  ce 
populeux  quartier,  le  regardaient  avec  stupeur  monter,  à  pas 
chancelans,  vers  les  solitudes  de  la  butte,  et  l'une  d'elles  résuma 
l'impression  générale  : 

—  On  dirait  que  ce  curé  en  est  à  son  calvaire  ! 

—  C'est  qu'on  ne  les  paye  plus...  ils  ne  peuvent  plus  faire 
gras  tous  les  jours,  excepté  le  vendredi. 

—  Oh  !  ils  n'avaient  pas  déjà  tant  de  quoi  faire  gras  tous  les 
jours...  c'était  déjà  presque  du  pauvre  monde  comme  nous 
autres... 

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740  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Pendant  que  les  ménagères  disputaient  ainsrà  propos  de  lui, 
le  Père  Amelin  arrivait  rue  Tournefort,  gravissait  son  escalier 
avec  tant  de  peine  que  la  sueur  coulait  le  long  de  ses  membres, 
et  soudain  les  glaça  mortellement.  Il  dut  se  recoucher,  et  la 
sœur  Josèphe,  qui  avait  déconseillé  cette  sortie,  insista,  pour  la 
dixième  fois  peut-être,  sur  la  nécessité  d'appeler  un  médecin,  ce 
à  quoi  il  s'opposait,  assurant  que  les  ordonnances  du  docteur 
Jomard  étaient  toujours  bonnes  à  suivre. 

Dans  le  courant  de  là  journée,  après  avoir  lu  à  haute  voix, 
près  de  l'étroite  fenêtre,  les  vêpres  et  les  complies,  récité  le 
rosaire,  la  sœur  Josèphe  revint  doucement  à  la  charge  et  pro- 
posa du  moins  d'avertir  la  famille  du -Père,  M"*  Salvan...  A  ce 
nom,  le  Jésuite  se  souleva  sur  son  oreiller,  ses  larges  orbites 
sombres  tout  embrasés  par  la  flamme  intérieure  qui  consumait 
cette  victime  propitiatoire  volontaire... 

—  Avertir  Marie?...  mais  c'est  à  cause  d'elle  que  je  suis  ici, 
sœur  Josèphe,  c'est  d'elle  que  je  me  cache. . .  pour  ne  pas  faiblir  ! . . . 

Et  comme  sa  voix  avait  fléchi  sur  le  mot^  il  répéta,  for- 
çant sa  voix  creuse  : 

—  Pour  ne  pas  faiblir  !... 

Et,  dans  la  surexcitation  de  la  fièvre,  sa  langue  se  délia;  en 
phrases  saccadées,  brûlantes,  à  cette  chrétienne  toute  en  sini- 
plesse  comme  le  moyen  âge  représente  la  Vierge  dé  Nazareth,  il 
raconta  le  désenchantement  amer  qu'il  rapportait  naguère  de 
l'Orient,  la  chute  du  grand  rêve  solitaire  qu'il  avait  fait  de  l'im- 
périalisme romain  par  l'œuvre  des  nations  impérialistes,  et 
son  espoir  désespéré,  si  l'on  peut  ainsi  dire,  de  réaliser  néan- 
moins ce  rêve  par  une  nouvelle  conquête  de  la  France  à  la  Foi; 
à  cette  pauvre  de  toute  sa  destinée,  laissée  dédaigneusement 
par  les  hommes  au  pauvre  Nazaréen,  il  raconta  le  roman  d'une 
femme  riche,  aimée,  adulée,  désirée  si  amoureusement  qu'on 
pouvait  espérer  en  la  vertu  de  ses  larmes  pour  amollir  le  cœur 
endurci  d'un  ennemi  du  Christ,  et  en  faire  sortir  un  nouveau 
germe  de  foi... 

La  sœur  Josèphe,  les  mains  jointes  par  la  pieuse  oisiveté 
dominicale,  assise  près  de  la  fenêtre,  le  buste  très  droit,  son 
profil  assez  fin, mais  irrégulier,  de  sainte  prolétaire,  découpé  sur 
Téclatante  mousseline  azurée  des  rideaux,  demeurait  parfaite- 
ment, humblement  immobile,  silencieuse  auditrice  du  Jésuite, 
qui  pour  elle  rassemblait  toute  l'autorité  des  Pères  de  l'Église. 


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LE   FLAMBEAU.  741 

—  La  pauvre  femme  !  comme  elle  doit  souffrir  !  soupira-t-elle 
à  la  fin,  son  cœur  virginal  initié  ainsi  d'un  coup  aux  transes 
suprêmes  de  l'amour  dont  elle  ne  soupçonnait  même  pas  les  ful- 
gurantes délices. 

—  Oui,  elle  doit  souffrir,  appuya  le  Père  en  donnant  au 
verbe  toute  sa  signification  d'implacabilité,  elle  doù  souffrir 
pour  expier  d'avoir  dévoué  son  cœur,  —  et  même  son  âme,  —  à 
un  impie!...  » 

—  Si  cependant  c'était  Lui  qu'elle  devait  aimer?  allégua 
doucement  sœur  Josèphe. 

Naïvement,  et  ne  s'en  doutant  certes  pas,  elle  attribuait  à 
l'amour  humain  l'absolue  indépendance  et  souveraineté  .que 
l'Apôtre  attribuait  au  souffle  fécondant  de.  la  Trinité  divine:. 
«  L'Esprit  souffle  où  il  veut!  »  Mais  les  hommes,  sachant  les 
femmes  peu  enclines  à  l'amour  sensuel,  le  seul  dont  en  général 
ils  subissent  la  tyrannie,  n'attachent  guère  d'importance  à  leurs 
amours  de  cœur  ou  de  tête,  si  impérieux  en  elles  souvent.  Et  le 
Jésuite  reprit,  sur  le  même  ton  de  sévérité  : 

—  Elle  devait  ne  pas  l'aimer,  lui,  cet  homme  qui  se  livre  à 
l'œuvre  démoniaque  de  souffler  sur  le  flambeau  de  la  Foi  !  Elle 
devait  penser  aux  conséquences  probables  de  cet  amour  inconsi- 
déré, à  ces  enfans  qu'elle  mettrait  au  monde,  de  futurs  renégats. .. 
immanquablement...  il  faut  empêcher  de  telles  naissances  de  se 
produire,  voyez-vous,  sœur  Josèphe!  A  quoi  bon,  d'ailleurs,  que 
des  âmes  s'incarnent  pour  venir  ici-bas  faire  le  mal  et  mériter 
leur  malheur  éternel? 

—  Vous  avez  raison,  mon  Père,  convînt  docilement  sœur 
Josèphe...  quoique  je  ne  pense  jamais  à  ça  quand  je  soigne-  mes 
gamins  du  quartier,  —  j'ai  peut-être  tort  de  les  aimer  tant  :  ils 
sont  si  gentils,  même  quand  leurs  petites  bouches  s  évertuent  à 
prononcer  des  gros  mots!  —  Oh!  je  sais  ce  qu'ils  deviendront 
plus  tard!  j'ai  beau  leur  fourrer  le  catéchisme  dans  la  tète... 
après  là  première  communion,  l'apprentissage...  ça  veut  jouera 
rhommeense  moqua^nt  de  tout  ce  que  disent  les  bon  nés  femmes... 
mais  enfin,  on  ne  sait  pas  tout  de  même,  la  grâce  peut  continuer 
h  travailler  leurs  âmes...  En  leur  sauvant  la  vie,  cette  vie,  c'est 
donner  des  chances  au  bon  Dieu,  puisque  lui-même  s'est  fixé  de 
ne  pouvoir  sauver  les  âmes  que  jusqu'à  l'heure  de  la  mort...  et 
de  même,  il  a  ses  chances  sur  tous  les  enfans  qui  viennent  au 
monde  en  Chine,  ou  ailleurs,  et  sur  les  petits  Français  qui  ont 

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742  REVUE   DES    DEUl   MONDES. 

des  parens  pas  aussi  bons  chrétiens  qu'il  faudrait...  Mais,  mon 
Père,  je  vous  fatigue,  et  c'est  rbeure  de  votre  potion. 

Elle  se  leva,  passa  dans  la  première  pièce  où  elle  avait  des- 
cendu son  petit  fourneau  à  essence,  afin  de  monter  le  moins 
possible  à  l'étage  au-dessus  où  la  voix  du  malade  ne  pouvait 
l'atteindre. 

Et,  infiniment  las,  en  effet,  dô  cette  lassitude  excessive  qu'ac- 
compagne l'inquiétude  du  sang,  des  nerfs  et  du  cœur,  quoique 
fermant  ses  tristes  yeux  brûlant  de  passion  mystique,  le  Père  Ame- 
lin  recevait  sous  ses  paupières  toute  la  blancheur ,  bleue  de  la 
fenêtre  emmousselinée,  et,  sur  ce  fond  de  rayonnement  baptis- 
mal, dansaient  des  petits  Chinois  à  face  ronde,  morne  et  indiffé- 
rente, des  petits  Français  à  museau  aigu  et  moqueur  comme  les 
aiihait  tant  sœur  Josèphe,  tous  également  précieux  aux  yeux 
de  leur  père  du  ciel  conmie  de  leurs  parens  de  la  terre... 

En  môme  temps  que  le  petit  fourneau  à  essence,  sœur  Jo- 
sèphe avait  descendu  son  matelas  et,  posé  à  même  sur  le  carreau, 
cela  lui  faisait  une  couche  si  dure  qu'ainsi  elle  veillait  le  malade 
jour  et  nuit  sans  presque  aucune  interruption. 

A  intervalles,  elle  lui  portait  à  boire  d'une  potion  fortifiante 
et  calmante.  Une  fois,  elle  le  trouva  rêvant  ou  plutôt  délirant, 
les  prunelles  à  demi  découvertes  par  les  paupières  au  fond  des 
larges  orbites  violacés,  et  dirigées  vers  la  fenêtre:  la  mousse- 
line avait  cessé  d'être  blanche;  le  gaz  de  la  rue  en  dorait  les  plis 
comme  une  illumination  d'autel  derrière  le  voile  d'une  Notre- 
Dame. 

Le  Père  chuchotait  : 

—  Le  flambeau!  le  flambeau  1 

Au  matin,  son  abattement  paraissait  extrême;  après  lui  avoir 
fait  prendre  une  taïAe  de  lait,  sœur  Josèphe  lui  dit,  avec  une 
douceur  sans  réplique  possible  : 

—  Mon  Père,  je  vais  envoyer  le  savetier  chercher  un  médecin  ; 
j'en  connais  un,  de  prix  très  raisonnable,  rue  de  l'Épée-de-Bois. 

11  la  regarda,  parfaitement  lucide  : 

—  Alors,  ma  sœur,  si  vous  me  trouvez  malade  à  ce  point,  il 
faut  plutôt  envoyer  à  Saint-Médard  : 

—  Nous  verrons  ce  que  dira  le  médecin. 

Cette  réponse  évasive  laissait  toute  sa  force  à  l'opinion 
secrète  de  la  sœur  Josèphe,  opinion  devinée  par  le  malade,  mais 
aussi  laissait  la  porte  ouverte  à  la  suprême  espérance. 


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LE  FLAMBEAU.  743 

Elle  était  descendue  chez  le  père  Seyssol  qui,  malgré  Theure 
matinale,  avait  déjà  un  client,  ou  plutôt  un  visiteur.  Celui-ci,  un 
monsieur  très  grand  et  très  maigre  dans  son  paletot,  à  figure 
plate  couperosée,  à  longs  cheveux  blancs,  se  tenait  assis  sur 
une  vieille  chaise  de  paille,  et  son  chapeau,  un  haut-de-forme 
un  peu  antique,  reluisait  parmi  les  outils  et  les  fragmens  de 
cuir  sur  Tétabli  du  savetier. 

XIX 

Bien  que  le  mot  ait  Tair  de  mal  s'appliquera  un  anticlérical, 
Canuzat  était  homme  de  clocher.  Étudiant  au  quartier,  Latin, 
il  avait  rencontré  Seyssol,  un  enfant  de  la  Croix-Rousse,  émigré 
à  Paris  parce  que,  cadet  de  famille,  il  n'avait  pas  droit  à  hériter 
le  métier  du  père.' èeyssol,  ouvrier  cordonnier,  prenait  aussi  du 
neuf  et  des  raccommodages  «  eii  chambre  ;  »  Canuzat  lui  donna 
sa  pratique  et  ne  manqua  pas  de  la  lui  rendre  lorsqu'il  revint  à 
Paris,  quinze  ans  plus  tard,  en  triomphateur  du  Seize-Mai.  Seule- 
ment, à  cette  époque,  Seyssol,  marié,  s'était  déjà  établi  «  à  son 
compte,  »  ce  qui  convenait  mieux  à  son  caractère  indépendant  et 
à  sa  rage  de  «  parler  politique,  »  par  quoi  il  excédait  tous  ses  pa- 
trons bien  qu'il  excellât  dans  son  métier  et  fût  un  grand  travailleur. 

Vu  la  pénurie  de  ses  avances,  il  avait  commencé  petitement 
et  continué  de  même;  il  était  devenu  veuf  sans  désespoir 
excessif,  au  fond  pas  mécontent  de  son  sort,  sa  clientèle  lui 
procurant  à  la  fois  le  pain  quotidien  et  la  distraction  qu'il  aimait 
entre  toutes  :  le  bavardage  effréné  sur  les  thèmes  fournis  pour 
un  sou  par  son  journal  du  matin. 

Mais  ses  grandes  fêtes  de  l'année  tombaient  les  jours  où 
Canuzat  venait  «  prendre  mesure  »  ou  bien  lui  apporter,  en- 
veloppée dans  une  feuille  du  «  parti,  ))une  paire  de  brodequins 
à  laquelle  il  s'agissait  de  faire  un  ressemelage  ou  de  recoudre 
les  élastiques.  Canuzat  n'était  jamais  pressé  ;  il  restait  dans 
l'échoppe  un  temps  qui  aurait  largement  suffi  au  raccommodage 
de  ses  chaussures,  si,  pour  recevoir  le  lendemain  ou  le  surlen- 
demain une  nouvelle  visite  de  lui,  Seyssol  n'eût  argué  d'un  tra- 
vail très  pressé  dont  il  avait  à  se  débarrasser  tout  d'abord. 

Et  on  parlait  politique.  Ayant  ici  déposé  tout  l'orgueil  de  son 
titre  qu'il  exhibait  volontiers  ailleurs  avec  ses  égaux,  le  sénateur 
fraternisait  avec  le  savetier,  l'un  et  l'autre  nasillant  à  qui  mieux 


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7i4  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mieux  comme  le  Guignol  lyonnais,  dont  Seyssol,  par  contraste 
avec  Canuzat,  avait  l'immense  nez  crochu. 

Canuzat  connaissait  la  sœur  Josèphe;  il  faisait  des  gorges- 
chaudes  sur  ses  croyances  et  sur  son  costume  semi-conventuel, 
sans  toutefois  afficher  pour  elle  la  haine  rouge  qu'il  professait 
d'ordinaire  contre  tout  ce  qui,  de  plus  ou  moins  loin,  tenait  à  la 
prélraille.  Il  opinait  de  la  tête  lorsque  Seyssol  déclarait  que  ça 
n'avait  qu'un  tort,* de  vous  avaler  toutes  les  bourdes  qu'il  plai- 
sait aux  curés  de  conter  au  pauvre  monde  pour  le  tenir  en 
crainte  de  leur  enfer  et  vivre  à  ses  dépens. 

Une  fois,  sœur  Josèphe  avait  pris  en  pension  les  deux  bam- 
bine aines  d'une  femme  en  couches  ;  l'un  d'eux  l'épouvanta  d'une 
attaque  de  faux-croup  ;  descendue  en  toute  hftte  à  l'échoppe  pour 
envoyer  Seyssol  chez  un  médecin,  elle  y  trouvait  Canuzat  qui 
montait  aussitôt  et  tirait  le  gamin  d'affaire.  Depuis,  il  ne  man- 
quait pas,  au  cours  de  ses  visites,  d'interroger  le  savetier  sur  la 
petite  défroquée,  d'un  ton  goguenard  et  toutefois  quasi  bien- 
veillant. 

Aujourd'hui,  la  réponse  de  Seyssol  commençait  par  un  haus- 
sement de  sourcils  et  une  moue  presque  chagrine. 

—  Ohl  elle  a  du  mal,  la  pauvre  femme!...  il  lui  est  tombé 
sur  les  bras  un  curé  malade,  mais  malade!...  Je  l'ai  vu  passer 
hier,  il  revenait  de  la  messe...  vous  auriez  dit  un  mort  échappé 
du  cimetière...  Eh  bien!  celui-là,  ça  ne  va  pas  être  long  qu'il 
sache  ce  qui  en  retourne,  de  son  paradis  et  de  son  enfer!... 

Au  même  moment,  la  sœur  Josèphe  poussait  la  porte  inté- 
rieure de  l'échoppe,  montrait  aux  deux  hommes  sa  blanche 
figure  un  peu  parcheminée  et  ses  yeux  pâles  remplis  d'inquié- 
tude. 

—  Ah!  monsieur  le  docteur  est  ici?  dit-elle,  — car  elle  ne 
donnait  pas  d'autre  titre  à  Canuzat. 

Elle  saluait,  subissait,  un  vague  sourire  aux  lèvres,  une 
plaisanterie  de  Canuzat  sur  le  nombre  de  chapelets  qu'elle  avait 
récités  depuis  le  point  du  jour,  puis,  avec  l'air  gêné  de  quel- 
qu'un qui  pense  qu'on  va  prendre  ses  paroles  pour  une  prière 
formelle  et  importune  : 

—  Mon  bon  monsieur  Seyssol,  je  venais  vous  demander  s 
vous  pouviez  me  faire  une  course...  mon  malade  m'inquiète  beau- 
coup, et  je  voudrais... 

—  Un  médecin?  acheva  rondement  Canuzat,  eh  bien  I  made- 


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LE   FLAMBEAU. 


Î45 


moîselle  Barraud^  si  vous  avez  été  content  de  mes  services  une 
première  fois? 

—  Oh!  monsieur  le  docteur!  je  n'aurais  jamais  osé...  parce 
que,  cette  fois,  nous  pourrions  payer.. .  pas  beaucoup,  mais  pour- 
tant... 

—  C'est  bien!  c'est  bien!  grimpons  votre  échelle. 

Et  lestement,  presque  poussée  par  lui,  sœur  Josèphe  le  pré- 
céda sur  son  escalier  qui  ne  méritait  pas  en  effet  une  dénomi- 
nation plus  pompeuse. 

A  vrai  dire,  Canuzat  comptait,  pour  ses  honoraires,  sur  une 
satisfaction  de»sa  curiosité  fort  vive,  car  il  soupçonnait  un  reli- 
gieux expulsé  dans  le  nouveau  pensionnaire  de  M""  Barraud  ; 
mais,  certes,  sa  curiosité  fût  comblée  au  delà  de  tout  ce  qu'il  au- 
rait pu  prévoir  s'il  en  avait  eu  le  temps  !  Sœur  Josèphe  ayant 
passé  devant  lui  la  porte  de  la  chambre,  il  s'arrêta,  frappé  do 
stupeur,^ en  retrouvant  à  quelques  pas  de  lui,  dans  ce  lit  d'orphe- 
linat, son  ancien  camarade  et  unique  ami  des  mauvais  jours, 
Pierre  Àmelin  !  Quoi  !  Pierre  Amelin,  cette  figure  de  mourant 
réduite  à  rien  déjà,  avec  les  immenses  orbites  qui  faisaient  ins- 
tinctivement songer  à  des  crevasses  volcaniques,  avec  les  creux 
des  joues,  les  pommettes  saillantes,  jaunes  comme  des  tisons, 
où  l'on  sentait  brûler  la  dernière  fièvre  !... 

Deux  secondes,  peut-être,  Canuzat  ferma  les  yeux,  dans  ce 
sentiment  de  révolte  et  de  haine  que  tous  éprouvent,  au  moins  une 
fois  en  leur  vie,  plus  ou  moins  à  fond,  plus  ou  moins  durable, 
contre  le  temps  destructeur...  Une  vision  de  cinématographe  lui 
montrait  Pierre  Amelin,  l'étudiant,  traversant  une  voie  du  quar- 
tier Latin,  les  lèvres  fredonnantes,  et  lui,  le  camarade  non 
moins  joyeux  et  non  moins  alerte,  le  hélant  au  passage,  et,  d'un 
bond  et  d'une  tape  sur  l'épaule,  l'arrêtant,  pour  continuer  ensuite 
la  promenade  ensemble,  sous  le  clair  feuillage  printanier,  lumi- 
neux comme  leurs  yeux  et  comme  leurs  cœurs  de  vingt-cinq  ans. . . 

Très  absorbé,  le  Jésuite  ne  s'aperçut  pas  que  sa  solitude  était 
violée  par  une  personne  étrangère,  pas  même  lorsque  Canuzat, 
qui  s'était  efforcé  du  reste  de  faire  résonner  ses  pas  le  moins 
possible  sur  le  carreau,  arriva  tout  contre  le  lit. 

—  Amelin?  Pierre?  tu  me  reconnais,  voyons? 

Il  parlait,  la  voix  rauque  pour  vouloir  être  douce,  en  usant  de 
ce  prénom  qu*il  n'avait  pas  prononcé  depuis  plus  de  trente  ans, 
peut-être. 

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746  REVUE  DES  DEUX  MONDES.    , 

•  Le  corps  émacié  du  Jésuite,  qui  accusait  à  peine  un  relief  sous 
les  draps,  parut  vibrer  avant  son  intelligence.  Puis,  soudain,  il 
se  souleva,  un  coude  sur  Toreiller,  et  les  yeux  fous,  comme 
devant  une  de  ces  apparitions  légendaires  qui  précèdent  tou- 
jours de  peu  la  suprême  visiteuse.  Mais  son  regard  reprenait 
bientôt  une  expression  consciente,  et  il  murmurait,  avec  un 
étonnement  inexprimable  et  qui  tenait  presque  de  la  frayeur  : 

—  Toi?  Canuzat,  est-ce  possible?...  Pourquoi  m'as-tu  cher- 
ché? pourquoi  tenais-tu  à  me  retrouver  ?  J'étais  reparti,  je  les 
avais  quittés,  cela  devait  te  suffire...  Leur  mariage!...  tu  vois  si 
je  revenais  pour  le  bénir,  il  y  a  trois  semaines! 

—  Je  ne  te  cherchais  pas,  je  me  trouvais  dans  la  bicoque, 
chez  le  savetier  d'en  bas,  un  fils  dé  canut;  on  m'a  dit  qu'il  y 
avait  un  malade,  et  je  suis  monté. 

.  Le  Père  Amelin  se  récria  aussitôt,  avec  l'impatience  des  êtres 
qu'un  obstacle  matériel  arrête  dans  la  course  vers  un  but 
choisi  : 

—  Ohl  un  malade!...  c'est  la  suite  de  ma  grippe;  la  conva- 
lescence traîne  et,  parce  qu'il  fait  froid,  je  garde  le  lit...  je 
serai  ainsi  plus  tôt  sur  pied...  C'est  que  je  n'ai  pas  de  temps  à 
perdre...  mon  ouvrage  est  sur  le  chantier...  La  Catholicité  du 
catholicisme..,  oh!  mes  conclusions,  je  les  sens  de  nature  à  vous 
étonner,  toi  et  ton  parti  !..,  Mais,  que  vous  le  vouliez  ou  non, la 
France  est  la  fille  aînée  de  l'Église... 

Quand  on  a  vécu,  si  peu  que  ce  soit,  intimement  avec  un 
homme,  on  demeure  averti,  pour  le  reste  de  son  existence,  du 
point  où  commence  l'insolite  dans  ses  façons  de  s  exprimer  et 
d'agir.  Canuzat  devinait  donc  très  justement  que  le  Jésuite  par- 
lait sous  l'empire  d'une  excessive  exaltation  fébrile,  sinon  déli- 
rante, car  jamais,  de  sang-froid,  il  n'eût  fait  allusion  devant 
lui  au  genre  de  ses  travaux...  Le  cœur  serré,  après  avoir,  la 
main  au  poignet  du  malade,  compté  ses  pulsations,  il  répliqua, 
essayant  de  le  faire  sur  le  ton  gouailleur  de  leurs  anciennes 
disputes  : 

—  Je  te  crains  si  peu,  toi  et  tes  bouquins  de  cagot,que  je  vais 
te  soigner  énergiquement  pour  que  tu  sois  à  môme  de  reprendre 
au  plus  tôt  la  plume. 

—  Oh!  me  soigner  énergiquement!...  Jomard,  lui,  ne  me 
droguait  pas! 

—  Ah  !  c'est  Jomard  ? 


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LE    FLAMBEAU.  747 

Et,  avisant  une  feuille  de  papier  tenue  à  plat  par  deux  petites 
fioles  sur  la  table  tirée  près  du  lit,  Canuzat  parcourut  des  yeux 
la  dernière  ordonnance  écrite  par  son  jeune  compatriote,  et 
doubla  ainsi  la  certihide  cruelle  de  son  propre  diagnostic... 
Naturellement  le  docteur  Jomard  ne  soumettait  pas  à  l'épreuve 
de  remèdes  violens  un  organisme  usé  par  la  consomption 
aiguë... 

—  Je  ne  te  droguerai  pas  moi-môme...  Des  fortifians,  made- 
moiselle Barraud,  du  consommé,  jus  de  viande,  un  peu  de  bon 
vin... 

—  Pourquoi  pas  les  bains  de  mer?..,  tu  nous  pousses  à  la 
dépense...  Ne  Técoutez  pas,  sœur  Josèphe... 

Mais  sœur  Josèphe  écoutait,  au  contraire,  de  toutes  ses 
oreilles,  troublée  d'intenses  et  multiples  étonnemens,  ainsi  que 
d'un  vague  effroi,  en  face  de  si  obscures  énigmes...  Quoi!  le 
Père  Âmelin  tutoyait  le  docteur,  —  et  sénateur,  —  Canuzat,  et, 
en  lui  parlant,  prenait  peu  à  peu  ce  ton  de  juvénilité  si  pénible- 
ment bizarre  3ur  ses  lèvres  d'agonisant!.,.  Et  lui,  un  si  saint 
religieux,  et  ce  M.  Canuzat  qu'elle  savait,  par  Seyssol,  un  enragé 
anticlérical,  s'entendaient  pour  empocher  le  mariage  de  cette 
pauvre  jeune  femme,  à  laquelle,  depuis  hier,  elle  ne  pouvait 
penser  sans  apitoiement?. . . 

Mais  l'émoi  de  cette  visite  imprévue,  l'effort  pour  soutenir  la 
conversation,  épuisaient  déjà  la  faible  concentration  d'énergie 
qu'avait  pu  amasser  le  Père  Amelin...  ses  paupières  se  fermaient; 
il  balbutia  : 

—  J'ai  toujours  sommeil...  c'est  la  chaleur  du  lit,  sans 
doute... 

—  Dors,  c'est  cela,  tu  n'as  rien  de  mieux  à  faire.  Je  revien- 
drai ce  soir... 

Et  Canuzat  se  dirigea  vers  la  porte^  marchant  gauchement  sur 
le  bout  de  ses  bottines,  avec  l'air  d'un  échassier  qui  aurait 
conscience  de  ses  proportions  discordantes.  La  sœur  Josèphe  le 
suivit. 

—  Oh!  monsieur  le  docteur!  supplia-t-elle  les  mains  jointes, 
Iç  Père  Amelin  est  très  mal,  n'est-ce  pas  ? 

—  Il  est  perdu  !  répliqua  laconiquement,  brusquement 
Canuzat,  qui  traversait,  sans  s'arrêter,  la  première  pièce. 

Comme  beaucoup  d'hommes,  il  redoutait  les  spectacles  dou- 
loureux et  funèbres  devant  lesquels  vivent  sans  effort  la  plu- 

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748  REVUE  LES  DEUX  MONDES. 

part  des  femmes.  La  sœur  Josèphe  répétait  avec  désolation  : 

—  Perdu?...  oh!  mon  Dieu!...  et  bientôt? 

Canuzat  esquissa  un  geste  vague...  Pensa-t-elle  qu'une 
raison  ténébreuse  pouvait  le  faire  ainsi  ^évasif^  elle  supplia  : 

—  Monsieur  le  docteur,  je  vous  en  conjure  !...  par  compassion 
pour  son  agonie...  la  vérité? 

—  Est-ce  que  je  sais,  moi?  dit-il  avec  rudesse,  la  cire  d'une 
bougie  se  consume  plus  ou  moins  vite  selon  la  force  du  vent... 
mais  enfin,  tout  ce  que  cet  homme-là  veut  faire  en  ce  monde, 
qu'il  le  fasse  d'ici...  deux  ou  trois  jours... 

»     —  Mais  alors...  M"*'  Salvan...  vous  la  connaissez,  n'est-ce  pas, 
monsieur  le  docteur?  si  vous  lui  écriviez?...  Pensez  donc!  si  elle 
n'est  pas  ici  pour  recevoir  le  dernier  soupir  de  son  oncle...  se 
.  réconcilier... 

Canuzat  se  retourna  tout  d'une  pièce,  croisa  les  bras,  et  parut 
vouloir  foudroyer  la  sœur  Josèphe  de  ses  tout  petits  yeux,  tandis 
qu'il  l'interrompait  de  cette  apostrophe  : 

—  Vous  comptez  sur  moi  pour  vous  l'amener,  M"'  Salvan? 
Vous  le  voudriez  donc,  vous,  ce  mariage  entre  une  dévote  et  un 
mangeur  de  prêtres?  pour  une  nonne,  avouez-le,  c'est  du 
propre,  par  exemple! 

Et  Canuzat  dégringola  l'escalier,  furieux  comme  une  cascade 
grossie  de  subits  orages.  Furieux,  d'autant  plus,  qu'à  un  sentiment 
de  pitié  pour  l'état  désespéré  où  il  venait  de  voir  Pierre  Amelin 
se  joignait  en  lui  la  certitude  d'une  responsabilité  personnelle 
dans  l'isolement  de  ses  derniers  jours,  isolement  que  lui  seul 
était  à  même  de  faire  cesser.  Il  ne  se  dissimulait  pas,  non  plus, 
que  la  roideur  impitoyable  du  Jésuite  vis-à-vis  des  fiancés  pou- 
vait tenir,  en  partie  du  moins,  à  l'espèce  de  défi  qu'il  lui  avait 
joté  dans  la  cour  du  musée  Dupuytren.  Bien  qu'il  s'en  déclar&i 
satisfait,  ayant  voulu  cette  attitude,  au  fond  il  n'entrevoyait  pas, 
sans  un  frémissement  assez  pénible,  la  violente  scène  de  reproches 
qu'un  jour  ou  l'autre,  —  quand  tout  serait  consommé,  —  il  au- 
rait à  subir  de  Laurières. 

Revenue  près  de  son  malade,  et,  après  les  minutes  d'excitation 
en  présence  de  Canuzat,  le  trouvant  beaucoup  plus  déprimé, 
sœur  Josèphe  lui  fit  prendre  un  petit  verre  de  vin,  un  biscuit, 
et,  avec  soulagement,  constata  qu'il  se  ranimait  quelque  peu.  Le 
(c  merci  »  fut  prononcé  d'une  voix  toute  naturelle,  assez  élevée 
même.  Cependant  elle  se  rappelait  le  terrible   verdict  qu'elle 


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LE   FLAMBEAU.  749 

venait  d'entendre.  Elle  s'agenouilla  près  du  lit  pour  réciter  la 
prière  du  matin,  ce  que  la  faiblesse  du  Père  Àmelin  lui  avait 
interdit  de  faire  plus  tôt.  Ensuite,  toujours  à  genoux,  elle 
demanda,  la  voix  tremblante,  quoiqu'elle  essayât  d'y  donner 
l'allure  dégagée  d'une  simple  question  : 

—  Père,  ne  disiez-vous  pas,  tout  à  l'heure^  que  vous  verriez 
volontiers  un  de  ces  messieurs  de  Saint-Médard? 

—  Oh  !  je  disais  cela...  parce  que  vous  sembliez  avoir  peur... 
vous  parliez  de  courir  au  médecin...  mais  vou^  avez  entendu 
Canuzat...  Ce  n'est  pas  une  maladie  que  j'ai,  seulement  une 
extrême  fatigue...  tous  ces  voyages...  sur  mer  et  sur  terre... 
tous  ces  pays  et  toutes  ces  races...  que  de  pas  pour  découvrir  le 
peuple  de  Dieu  !...  Àh  !  j'en  ai  palpé,  des  crânes  !  et  j'en  ai  mesuré 
aussi,  pour  savoir  ce  qu'ils  pouvaient  contenir  de  Teau  que 
Jésus  promettait  à' la  Samaritaine  !... 

Le  Jésuite  racontait,  sous  le  feu  et  l'emportement  de  la 
fièvre,  en  une  condensation  extrême  et  imagée,  toute^  l'œuvre 
à  laquelle  il  s'était  usé  depuis  trois  ans.  Mais  la  foi  simple, 
rignorance  de  la  sœur  Josèphe,  lui  firent  croire  qu'il  s'égarait 
encore  dans  les  arcanes  du  délire...  Que  ferait-elle?  son  tendre 
cœur  de  femme  s'opposait  à  ce  qu'elle  fit  entendre  au  malade  la 
révélation  fatale;  son  âme  de  croyante  s'insurgeait  contre  le 
crime  de  laisser  partir,  pour  l'éternel  voyage,  une  autre  âme 
chrétienne,  une  âme  de  prêtre,  de  religieux,  dénuée  des  grâces 
sacramentelles. 

—  Mon  Père,  ne  pensez- vous  pas.;,  c'est,  n'est-ce  pas,  de 
doctrine,  que  les  sacremens  peuvent  venir  en  aide  à  la  faiblesse 
du  corps  aussi  bien  qu'à  celle  de  l'âme? 

—  Oui,  sœur  Josèphe,  mais  il  est  des  sacremens  qui  sont 
pour  les  cas  désespérés;  l'Église  défend  qu'on  applique,  à  la 
légère,  Textrême-onction,  ou  même  qu'on  fasse,  sans  nécessité 
absolue,  communier  en  viatique. 

Elle  cessa  d'insister,  comprenant  que,  dans  Tâme  du  Père 
Àmelin,  se  livrait  un  des  suprêmes  combats  entre  la  nature  et 
la  grâce,  que  l'instinctif  amour  de  la  vie  le  disputait  en  lui  à 
l'acceptation  chrétienne  de  la  mort...  Elle  priait,  récitant  des 
ave  en  un  chuchotement  un  peu  haut,  de  façon  que  le  rêve  du 
malade  pût  s'envoler  vers  le  ciel  sur  les  ailes  de  la  prière... 

—  Ma  sœur,  dit-il  tout  à  coup,  avec  la  voix  très  douce  d'un 
enfant  qui   se  décide  à  obéir,  je  verrais  volontiers  M.  Tabbé 


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^^'■:-':T^?*ïP^'^ 


"iSO  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

Talmoat,  de  Saînt-Médard  ;  et,  si  demain  je  me  sens  reposé,  je 
pourrai  communier  à  sa  messe... 

La  sœur  Josèphe  se  garda  bien  de  relever  la  folie  de  cette 
dernière  illusion  ;  mettant  à  portée  du  malade  ce  dont  il  pouvait 
avoir  besoin  pendant  sa  très  courte  absence,  elle  se  précipita 
au  dehors,  dévala  d'un  trait  la  butte  et,  ayant  eu  la  chance  de 
trouver  Tabbé  Talmont  au  confessionnal,  réussit  à  l'enlever  pour 
une  demi-heure  à  ses  pénitentes. 

XX 

L'abbé  Talmont  était  un  jeune  prêtre  de  grande  famille  bour- 
geoise, et  qu'une  vocation  décidée,  assez  rare  dans  un  homme 
de  sa  classe,  avait  consacré  au  service  paroissiaL 

Ancien  élève  des  Jésuites,  il  connaissait  l^sprit  ascétique  de 
Loyola  qui  répugne  à  la  recherche,  peut-être  puérile,  des 
mortifications  singulières,  décoratives  en  quelque  sorte,  mais 
veut  qu'on  accepte  sans  regimber,  en  toutes  circonstances,  les 
conditions  de  la  vie,  telles  quelles.  Ce  jeune  prêtre,  au  courant  des 
épreuves  auxquelles  sont  soumis  bien  des  religieux  expulsés,  très 
indifférent  lui-même  au  luxe,  au  simple  confortable,  ne  trouva 
pas,  comme  Canuzat,  Toccasion  de  s'étonner  et  de  s'émouvoir  à 
retrouver  le  Père  Amelin  dans  la  masure  de  la  rue^  Tournefort. 

On  a  vu  que  le  Père  Amelin  avait  l'intention  d'aller  à  Rome  ' 
pour  y  parler  de  son  ouvrage,  surtout  des  conclusions  inatten- 
dues qui  s'étaient  imposées  à  son  esprit,  et  qu'en  dépit  de  son 
enthousiasme,  un  peu  sombre  aujourd'hui,  il  soupçonnait  de 
nature  à  paraître  là-bas  audacieuses,  sinon  téméraires;  jusque-là 
il  en  garderait  le  secret  absolu.  Le  seul  de  ses  confrères  auquel 
il  eût  aimé  faire  part  de  son  rêve  évangélique  se  trouvait  pré- 
cisément auprès  de  la  Cour  pontificale.  Pour  ce  qui  était  de  sa 
conduite  envers  les  fiancés,  il  l'estimait  affaire  de  famille,  et, 
quoique  d'ordre  plus  haut,  assimilable  à  celles  que  suscitent 
l'insuffisance  de  fortune,  l'immoralité  présumée,  même  la  simple 
divergence  des  opinions  politiques. 

Il  se  confessa  donc,  sans  juger  à  propos  de  se  confier.  Et  la 
bonne  sœur  Josèphe  commit  certes  une  lourde  méprise  lorsque, 
venant  de  reconduire  l'abbé  Talmont,  en  rentrant  dans  la 
chambre,  elle  dit  avec  douceur,  tremblement  d'humilité,  mais  vif 
empressement,  au  malade  : 


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LE   FLAMBEAU.  7 SI 

—  Mon  Père,  maintenant  que  le  bon  Dieu  vous  a  pardonné 
vous-même,  peut-être  voudrez- vous  bien  pardonner  à  votre 
nièce?...  J'enverrais  le  savetier. 

—  Je  vous  défends  de  faire  cela  !  Je  vous  le  défends,  ma 
sœuri 

Puis  le  Jésuite  joignit  les  mains  sur  sa  poitrine»  et,  dans 
les  flots  de  la  barbe,  aujourd'hui  presque  tout  à  fait  blanche,  sa^ 
bouche  eut  une  contraction  d  amertume. 

—  Pardonner  à  ma  nièce  !  mais,  sœur  Josèphe,  avez-vous 
donc  si  peu  compris  ce  que  je  vous  ai  raconté  d'elle  et  de  moi? 
Elle  ne  m'a  nullement  offensé,  la  pauvre  enfant,  et  mon  cœur 
saigne  à  la  pensée  que  mon  éloignement  peut  la  faii*e  souffrir  ! 
mais  il  le  faut,  pour  qu'elle  reconnaisse  son  erreur  funeste 
d'avoir  donné  son  cœur,  voué  son  existence,  à  un  homme  en  qui 
l'Église  voit  un  de  ses  ennemis  les  plus  redoutables. 

La  sœur  Josèphe  arqua  très  haut  ses  sourcils  incolores  et 
murmura  pensivement  : 

—  Que  peut-il  tant  faire  contre  l'Église,  ce  jeune  député  ? 

—  Comment,  sœur  Josèphe^  pouvez-vous  demander  pareille 
chose,  vous,  une  religieuse  expulsée,  à  moi,  un  religieux 
expulsé? 

—  Oh  !  dit  sœur  Josèphe,  et  quand  bien  môme  nous  et  les 
autres  nous  serions  des  martyrs?  J'ai  toujours  entendu  dire, 
mon  Père,  que  rien  n'a  fait  plus  de  bien  à  l'Église  que  le  mal 
que  ses  martyrs  ont  souffert  en  tous  les  temps. 

—  Aussi,  ne  s'agit-il  pas  de  nos  souffrances...  mais  s'il  n'y 
avait  plus  ni  religieuses,  ni  prêtres,  qui  donc  enseignerait  nos 
saintes  doctrines,  qui  donc  porterait,  soutiendrait  le  Flambeau 
de  la  Foi  en  ce  monde  ? 

—  Qui?...  je  ne  sais  pas,  mon  Père,  le  bon  Dieu  désignerait 
bien  toujours  quelqu'un,  allez  I...  Nous  n'avons  pas  peur  que  les 
étoiles  s'éteignent,  et  pourtant  personne  n'a  jamais  assuré  à 
personne  qu'elles  brilleront  toujours  sur  nos  têtes...  tandis  que, 
pour  la  Foi,  nous  avons  les  divines  promesses...  jusqu'à  la  con-* 
sommation  des  siècles,  c'est  dans  l'Évangile...  et  cette  pauvre 
jeune  femme...  ifion  Dieu  I  elle  se  fie  aux  divines  promesses  I... 
acheva  la  sœur  Josèphe  qui,  dans  sa  candeur,  ne  perdait 
pas  de  vue  son  désir  de  sauver  les  destinées  d'un  amour 
humain. 

Mais  le  Père  Amelin  fermait  ses  lèvres  pâles,  fermait  ses 

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752  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

paupières  meurtries  et  bleues  comme  celles  d'un  Christ  sous  les- 
quelles ont  passé  les  larmes  sanglantes  du  couronnement;  et 
sœur  Josèphe  s'éloigna  sur  la  pointe  du  pied  pour  vaquer  aux 
soins  domestiques,  préparer  au  Père  un  des  très  légers  repas 
que  son  estomac  tolérait  encore.  Et,  non  moins  agiles  que  ses 
mains,  ses  pensées  travaillaient  activement  sous  son  petit  bonnet 
'noir. 

Ah  I  si  la  défense  du  Père  n'était  pas  si  formelle  !  elle  sau- 
rait bien  les  trouver,  ces  fiancés  inconnus  dont  le  sort  lui  inspi- 
rait tant  de  sympathique  commisération!...  Tout  en  simplesse 
qu'elle  eût  passé  sa  vie,  la  Parisienne  née  qu'elle  était  cependant 
possédait  de  suffisantes  informations  sur  le  train  de  la  grande 
ville...  un  député,  on  pouvait  lui  écrire  en  ignorant  sa  demeure, 
la  lettre  lui  serait  remise  au  Palais- Bourbon...  Mais  le  Pèro  ne 
voulait  pas. 

«  Je  tenterai  de  le  fléchir,  jusqu'au  dernier  jour,  jusqu'à  la 
dernière  heure,  »  se  dit-elle,  se  substituant  d'elle-même,  en  sup- 
pliante, à  la  jeune  amoureuse  inconnue. 

Elle  ne  pouvait  s'empêcher  aussi,  malgré  une  première  rebuf- 
fade, d'espérer  quelque  peu  en  Canuzat  qui  lui  avait  paru  com- 
patir sincèrement  à  la  misère  physique  du  Père  Amelin.  Mais 
Canuzat  reparut  le  soir  la  mine  si  tempétueuse  qu'elle  n'osa 
prendre  la  parole  devant  lui.  Il  mapcha  cependant,  comme  le 
.  matin,  sur  le  bout  carré  de  ses  bottines,  pour  s'approcher  de  la 
couchette  où  le  Jésuite  somnolait  dans  un  état  de  rêve,  d'éva- 
nescence  presque  permanent,  avec  des  visions,  par  vibrations 
d'une  exti'ême  vélocité,  des  pays  qu'il  avait  traversés,  tous  dé- 
serts arides  bien  que  fourmillant  d'hommes,  et  le  long  de  fleuves 
abondans  où  son  âme  altérée  n'avait  pas  trouvé  à  s'assouvir. 

—  Amelin?  voyons,  regarde-moi!  comment  te  sens-tu? 

Et  Canuzat,  qui  parlait  toujours  d'une  voix  rauque  quand  il 
voulait  l'adoucir,  se  penchait  sur  le  malade,  posant  un  doigt  sur 
les  paupières  pour  les  soulever  et  reconnaître  le  plus  ou  moins 
de  vitalité  que  décèlerait  le  regard. 

—  Ah  !  c'est  toi,  Canuzat?  Tu  reviens  de  l'École?...  je  compte 
y  retourner  demain,  quoique,  si  j'écoutais  la  sœur  Josèphe,  je 
n'aurais  plus  qu'à  faire  mon  paquet  pour  l'autre  monde... 

Les  frontières  entre  le  présent  et  le  passé  semblaient  abolies 
pour  le  Jésuite,  sans  doute  parce  que  son  avenir  allait  se  perdre 
dans  l'illimité  du  jour  éternel...  Cependant  les  poussières  des 


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"^7?  • 


LE   FLAMBEAU.  753 

choses  et  des  années  soulevées  en  lui  par  le  souffle  de  la  fièvre 
tombèrent  un  moment;  Tintention  du  regard  se  précisa,  et  il 
demandait  à  son  ancien  camarade  avec  un  étonnement  marqué 
dans  la  voix  enrouée,  faiblissante  : 

—  Tu  es  revenu  me  voir?...  suis-je  donc  si  malade,  à  ton 
avis? 

La  passion,  avec  ses  verres  grossissans  ou  rapetissans,  pouvait 
déformer  la  vérité  aux  yeux  de  Ganuzat,  il  n'était  pas  homme  à 
la  travestir  de  propos  délibéré. 

—  Pas  besoin  que  tu  sois  très  malade...  c'est  essentiel  que 
je  veille  à  ce  que  tu  aies  les  soins  et  le  confortable  nécessaires, 
et,  pour  ce  qui  est  du  confortable,  tu  en  manques  terriblement 
ici...  Est-ce  que  cette  cheminée  fume,  par  exemple? 

Et  Ganuzat  interpellait  ainsi  brusqpiement  sœur  Josèphe  qui 
mettait  à  tiédir  une  potion  sur  le  poêle  ;  elle  le  regarda,  toute 
palpitante  et  craintive  : 

—  Mais,  non,  monsieur  le  docteur.., 

-7-  Alors,  pourquoi  cet  afl'reux  escargot  de  fonte?  Croyez- 
vous  qu'un  malade  puisse  respirer  dans  cette  atmosphère  de 
fournaise? 

—  C'est  que  le  bois  coûte  si  cher...  allégua  timidement  sœur 
Josèphe... 

Canuzat  préparait  une  réponse  fulminante  lorsqu'il  sentit  les 
doigts  secs,  brûlans,  du  Jésuite  s'incruster  sur  sa  main  : 

—  Puisque  je  touche  de  si  près  à  ma  fin,  qu'importe  que  je 
respire  deux  ou  trois  fois  de  plus?... 

—  Près  de  ta  fin!...  Aussi!  venir  malade  dans  ce  ga- 
letas!... 

—  Je  n'y  suis  pas  encore  sur  la  croix  de  Jésus-Christ...  Ah  ! 
si  je  pouvais  accomplir  par  ma  mort  ce  que  je  n'ai  pu  par  ma 
vie  et  par  mes  œuvres!... 

Le  Jésuite  s'interrompit,  le  cou  ployé,  sa  tête  touchant  sa 
poitrine  comme  le  Christ  de  certaines  Pietà^  puis  il  reprit,  le 
regard  levé,  défiant  la  contradiction  : 

—  Du  moins,  une  âme  que  j'aime  entre  toutes  sera  préservée. . . 
Marie  n'épousera  pas  Laurières... 

Et  voyant  que  Canuzat  haussait  les  sourcils  en  immense 
accent  circonflexe  : 

—  Pourquoi  doutes-tu?...  oui,  le  mariage  est  fixé  irrévoca- 
blement... c'est  pour  la  fin  de  la  semaine...  mais  cependant, 

TOMS  xi#vii.  —  i908.  48 

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754  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

Marie  n'osera  jamais  dire  oui,  tant  que  je  ne  l'aurai  pas  dit, 
moi-môme...  et  comment  le  dirai-je,  puisque  je  vais  mourir?... 
Canuzat  ne  voulut  pas  comprendre  que,  pour  la  seconde  fois, 
son  ancien  camarade  implorait  indirectement  un  sursis  du  mé- 
decin... 

—  C'est  bon,  Amelin  I  tu  en  fais  à  ta  guise,  bien  entendu, 
avec  ces  jeunes  gens...  à  ta  guise,  répétait-il  du  ton  d'un  homme 
qui  dégage  sa  responsabilité  d'une  affaire  épineuse. 

—  A  ma  guise...  oui...  prêcher  d'exemple  au  monde...  faire 
moi-même,  dans  ma  propre  famille,  la  concentration  de  l'essence 
catholique...  en  éliminer  tous  les  élémens  impurs...  l'amour 
humain,  l'orgueil  de  la  vie,  le  bonheur... 

En  prononçant  ce  mot  d'une  bouche  méprisante,  le  Jésuite 
scella  ses  lèvres  violettes,  ferma  ses  yeux  dont  les  cils  encore 
très  noirs,  très  longs,  striaient  de  façon  tragique  le  large  cerne 
tuméfié.  Canuzat  s'était  éloigné  de  la  couchette  ;  assis  près  du 
pauvre  petit  poêle  qu'il  avait  si  dédaigneusement  qualifié  tout  à 
l'heure,  il  étendait  au-dessus  ses  larges  mains  de  Titan  vieilli 
et  maigri,  et  il  pensait  au  choc  inévitable  qui  se  produirait 
bientôt,  entre  Laurières  et  lui,  et  il  s'encolérait  contre  la  com- 
passion et  la  curiosité  qui,  à  forces  égales,  l'avaient  amené  ce 
matin  dans  cette  chambre,  où  maintenant  le  retenait  encore  le 
sentiment  de  la  fraternité  humaine. 

Certes,  l'anti-clérical  se  proclamait  dégagé  de  tout  fana- 
tisme, et  le  Jésuite,  selon  la  tactique  de  l'Église  en  notre  temps, 
ne  se  réclamait  que  des  garanties  du  libéralisme  ;  pourtant,  ni 
l'un  ni  l'autre  ne  songeaient  à  ces  deux  êtres  qui  portaient, 
roulées  et  plongées  dans  leur  jeunesse,  toutes  les  splendeurs  de 
la  vie,  et  qui  peut-être,  opprimés  par  une  double  et  contradictoire 
intransigeance,  ne  magnifieraient  jamais... 

De  faibles  bruits  ménagers  s'entendaient  dans  la  première 
chambre;  le  gaz  de  la  rue  blondissait  la  mousseline  des  rideaux; 
la  petite  lampe  sur  la  table,  près  de  la  couchette,  argentait  de 
sa  lueur  échappée  de  l'abat-jour  opaque  la  toile  des  draps  que 
le  Père  plissait  quelquefois  par  un  geste  automatique  de  sa  main 
ivoirine.  La  Raison,  la  Foi...  l'une  nous  aide  à  découvrir,  i 
forces  d'investigations  et  de  tàtonnemens,  un  faible  espace  de 
l'universelle  réalité,  l'autre  projette  son  jour,  à  jamais  imprécis, 
sur  le  mirage  qu'à  force  de  rêves  et  de  pieux  délire  nous  nous 
faisons  de  l'inconnaissable...  et  c'est  sans  doute  par  l'impatience 


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LE  fiIàhbbâu.  7S5 

douloureuse  d  y  voir  mieux,  de  voir  tout,  que  les  hommes,  au 
lieu  d'c^voir  pitié  les  uns  des  autres  dans  leurs  égales  ténèbres, 
s'accusent  mutuellement  d'obscurantisme,  chacun  la  main  levée 
devant  une  des  deux  courtes  lumières,  tant  il  craint  qu'on  la  lui 
éteigne. 

—  Canuzat? 

Le  malade  s'était  retourné  sur  la  couchette,  et  jetait  l'appel 
avec  son  enrouement  bizarre  d'écho  très  lointain. 
Le  sénateur  se  rapprocha  aussitôt. 

—  Dis-moi,  aurai-je  le  temps  d'aller  à  Rome,  et  le  temps 
d'expliquer  là-bas  toute  la  pensée  de  mon  livre?...  Vingt- 
quatre  heures!...  ensuite,  à  la  volonté  de  Dieul...  je  pourrais 
partir  demain... 

—  Non,  pas  demain  :  nous  tenterons  demain  une  injection 
de  sérum  qui  te  rendra  des  forces. 

—  Oui,  c'est  cela,  pour  mon  voyage  à  Rome,  pour  que  je 
puisse  marcher  jusque  là-bas... 

En  chuchotant  ces  mots,  les  paupières  collées  l'une  à  l'autre, 
le  Jésuite  s'acheminait  évidemment  déjà,  en  rêve,  vers  la  cité  où 
demeurent  les  gardiens  des  promesses  que  Jésus  fit  à  ses  apôtres 
touchant  la  catholicité  de  son  Église. 

Canuzat  donna  quelques  instructions  pour  la  nuit  à  sœur 
Josèphe,  et  lui  remit  une  petite  somme  destinée  aux  emplettes 
chez  le  pharmacien  :  ballon  d'oxygène,  injecteur,  sérum... 
Mais  le  soulagement  à  son  trouble  intérieur  qu'il  éprouva  de  ce 
léger  don,  —  de  pure  réciprocité,  —  qu'il  faisait  ainsi  à  son 
ancien  camarade,  ne  soulagea  que  pour  peu'd'inst^s  sa  con- 
science oppressée.  Et,  les  vieillards  étant  sujets  d'ailleurs  à  l'in- 
somnie, il  passa  une  nuit  blanche  à  voir  glisser  devant  ses  yeux 
tour  à  tour  le  visage  courroucé  de  Laurières  et  la  tête  morte 
du  Père  Amelin,  porté  à  découvert  sur  sa  couchette,  d'une  étroî- 
tesse  de  cercueil.  Il  s'endormit  à  l'aube  et  se  réveilla  deux 
heures  plus  tard,  dans  l'humeur  noire  d'un  homme  qui  obéit  à 
l'appel  tyrannique  d'un  devoir  détesté  auquel  il  ne  saurait  se 
soustraire. 

Aller  voir  le  Père  Amelin,  le  soignerclandestinement  sousle 
poids  d'une  responsabilité  dont  il  ne  pouvait  se  décharger  sur 
aucun  autre  médecin  qui,  tout  de  suite,  demanderait  la  famille... 
Non!  cela,  non!  dans  les  dernières  faiblesses  de  l'agonie  la 
main  du  Jésuite  se  lèverait  juste  assez  pouir  bénir,  mais  n'aurait 


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756  REYCB  DBS  Deux  MONDES. 

pas  la  force  de  faire  entre  les  deux  fiancés  le  geste  toujours 
violent  qui  sépare . . . 

Et  soudain,  la  main  de  Canuzat  qui,  en  manches  de  chemise 
devant  l'armoire  à  glace,  se  disposait  à  tracer  la  raie  dans  le 
milieu  de  sa  crinière  blanche,  s'immobilisa,  tenant  le  peigne  en 
Tair  à  deux  pouces  de  son  crâne.  Le  timbre  de  l'entrée  sonnait 
aigu,  sec,  impérieux...  Et  sans  doute  parce  que  son  instinct 
d'équité  attribuait  à  un  seul  homme  au  monde  le  droit  d'aiguil- 
lonner ainsi  ses  nerfs,  il  dit  presque  à  voix  haute,  en  frappant 
du  pied  :  «  Laurières  I  »  Et,  en  effet,  sa  femme  de  ménage,  après 
un  tapotement  sans  façon  sur  la  porte  de  la  chambre,  l'ouvrait 
et  annonçait  : 

—  Monsieur  le  député  Laurières. 

Et  M.  le  député,  entrant,  arracha  des  mains  de  la  brave 
femme  la  poignée  de  la  porte  qu'il  tira  sur  lui  pour  rester  à 
l'instant  même  face  à  face  avec  son  «  parrain.  » 

M"*  Laurières  arrivée  à  Paris  sur  l'appel  des  fiancés  de- 
meurait dans  la  garçonnière  de  la  rue  d'Aguesseau.  Poussé  par 
ses  angoisses  d'amoureux,  son  fils  eût  désiré  qu'elle  veillât  jour 
et  nuit  la  fiancée  apeurée,  dont  la  rébellion  envers  le  chef,  le 
saint  de  la  famille,  angoissait  si  terriblement  l'âme  et  la  sensi- 
bilité frémissante.  M°*  Laurières  fut  d'un  avis  opposé;  la  liberté 
de  la  jeune  femme  devait  être  respectée  jusqu'à  ce  qu'elle  y  eût 
renoncé  par  la  consécration  solennelle  du  mariage,  les  captifs 
sur  parole  l'étant  d'ailleurs  beaucoup  plus  sûrement  que  les 
autres.  Marie,  après  lui  avoir  fait  entendre  beaucoup  d'instances 
très  sincères,  lui  sut  gré,  à  la  fin,  d'avoir  décliné  son  offre. 
Maintenant,  la  jeune  femme  était  résolue  à  ne  plus  rien  montrer 
de  son  déchirement  intérieur  aux  deux  êtres  qui  allaient  bientôt 
lui  créer  une  nouvelle  famille.  Mais,  laissée  à  sa  solitude  de 
veuve,  le  soir,  il  lui  était  du  moins  permis  de  déposer  le  masque, 
de  verser  le  trop-plein  de  ses  larmes  contenues  en  la  pré- 
sence du  cher  bien-aimé  qui  ne  les  eût  pas  essuyées  sans  de 
passionnées  et  douloureuses  récriminations.  Il  l'avait  suppliée, 
une  fois  pour  toutes,  de  ne  pas  se  laisser  gagner  par  Ténerve- 
ment.  Les  hommes  qu'avecl'aide  bénévole  de  la  Sûreté  il  em- 
ployait à  la  recherche  du  Père  Ameliu  avaient  ordre  de  lui 
signaler  les  moindres  indices  favorables;  elle-même  se  trouverait 
aussitôt  renseignée  par  lui.  Mais,  trois  jours  avant  le  mariage,  il 
n'avait  encore  rien  appris... 


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„v^rv,^;v  .^.^T«j,^«;5^^-^p^^,.^^.^«,,^  ,^,  y^l^i^^^ 


LE  FLAMBEAU.  787 

Oh!  Marie  raccueillaH  par  le  même  tendre  sourire!  avec 
le  môme  tendre  sourire,  elle  le  remerciait,  lui  et  sa  mère,  des 
beaux  présens  de  la  «  corbeille  ;  »  avec  le  môme  sourire,  elle 
montrait  bijoux,  dentelles  et  bibelots  à  Madeleine  et  à  quelques 
rares  amies  intimes  à  qui  on  faisait  part  du  mariage  avant  la 
célébration;  mais,  mieux  que  ce  sourir<3  apparent,  Lauricres 
voyait  les  larmes  contenues  soug  les  blanches  paupières  pour 
être  répandues  ce  soir,  et  aussi  les  larmes  essuyées  du  matin, 
qui  donnaient  au  fin  visage,  si  joyeux  par  la  seule  jeunesse  de 
la  chair,  Tair  d'une  fleur  toujours  mouillée  de  rosée.  Et,  sans 
doute,  sa  grâce  pimpante,  ainsi  poétisée  de  mélancolie,  était 
d'un  charme  plus  prenant  de  jour  en  jour,  mais  précisément, 
de  plus  en  plus  conquis  par  Tamour,  Tamour  véritable  dégagé 
autant  qu'il  se  peut  des  intérêts  égoïstes,  Laurières  sentait 
ce  charme  agir  sur  lui,  autant,  sinon*  plus,  pour  son  chagrin 
que  pour  sa  joie.  Depuis  son  élan  de  passion  désespérée,  Marie, 
comme  si  elle  en  gardait  la  confusion  secrète,  n'acceptait  plus 
de  lui  que  des  caresses  purement  fraternelles;  cependant  lorsque, 
assise  près  de  lui,  par  un  charmant  geste  familier,  elle  joignait 
les  deux  mains  sur  son  épaule,  y  appuyant  une  joue  mainte- 
nant toujours  empourprée  de  fièvre,  il  avait  peur  d'entendre 
monter  à  son  oreille  le  chuchotement  de  folie  : 

—  Fais  de  moi  ta  maîtresse...  que  je  ne  sois  pas  ta  femme, 
à  toi,  l'homme  que  j'aime,  dans  la  malédiction  de  l'homme  que 
je  vénère!... 

Hier,  pendant  qu'elle  lui  dérobait  ainsi  son  visage,  il  avait 
per^u  le  chuchotement  de  mots  qui,  pour  être  tout  autres,  ne 
le  laissèrent  pas  moins  violemment  ému. 

—  Jean,  lui  avait-elle  demandé,  si  mon  oncle  mourait  d'ici 
après-demain,  ne  garderions-nous  pas  des  remords  toute  la 
vie?... 

Il  avait  repoussé  de  toute  son  éloquence  amoureuse  la  crainte 
lugubre...  Mais  il  savait  bien  que  l'hypothèse  n'ofl*rait  rien  d'in- 
vraisemblable... Le  docteur  Jomard  ne  lui  avait  pas  dissimulé 
que  seule  la  sortie  du  Père  Amelin,  par  une  des  froides  mati- 
nées de  cet  hiver,  constituait  une  grave,  et  même  peut-être  mor- 
telle imprudence.  Le  Père  Amelin  pouvait  donc  mourir  dans  sa 
retraite  aujourd'hui,  demain.  Quel  que  fût  son  entourage,  la 
famille,  écartée  jusqu'au  dernier  soupir,  serait  convoquée  au 
chevet  du  mort,..  Pour  ne  pas  déranger  deux  fois  les  témoins 


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758  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

au  sujet  d'un  mariage  qui  ne  comportait  aucun  apparat,  la 
même  matinée  devait  voir  les  fiancés  à  la  mairie  et  à  Téglise... 
On  pouvait  venir  cette  matinée  même,  alors  que  Marie  serait  déjà 
toute  parée  de  cette  délicieuse  rote  de  noces  vert  roseau,  et  de 
ce  chapeau  de  fleurs  qui  lui  faisaient  un  travesti  adorable  de 
fée  ou  de  Flore,  de  divinité  aurorale  ou  printanière  tout  en- 
semble. Et  la  fête  idyllique  de  l'hymen  serait  changée  en  ime 
tragédie  dont  la  seule  idée  glaçait  Laurières  jusqu'aux  moelles... 

Ah!  il  sacrifierait  la  moitié  de  ses  espérances  d'ambition 
pour  retrouver  ce  Jésuite,  et  pouvoir  jeter  Marie  sur  son  cœur 
jusqu'à  ce  qu'il  le  sentit  faiblir,  et  regretter,  et  retirer  le  triste 
<(  veto  »  qui  faisait  de  l'adorable,  de  l'adorée,  une  créature  de 
misère  et  de  détresse  extrême...  Et,  en  se  certifiant  ces  choses 
à  lui-même,  Laurières  ne  songeait  pas  que  tout  ce  que  lui  deman- 
dait le  Père  Amelin  pour  prononcer  le  mot  d'ad^iésion  indispen- 
sable au  bonheur  de  sa  fiancée,  c'était  précisément  de  renoncer, 
en  quittant  la  tribune  parlementaire,  à  la  moitié  de  ses  espé- 
rances ambitieuses...  |Après  le  mot  de  Marie,  ce  dernier  soir, 
qui  lui  révélait  si  clairement  le  trouble  de  cette  âme  essentielle- 
ment féminine,  Laurières  passa  la  nuit, —  de  même  que  Canuzat 
au  bout  de  Paris,  —  à  déplorer,  presque  avec  des  spasmes  de 
rage,  les  complications  d'un  état  de  choses  dont  les  affres  sem- 
blaient ne  pouvoir  aller  qu'en  augmentant  jusqu'à  rexplosion 
de  quelque  terrible  crise... 

Et,  —  rhomme  est  ainsi  fait,  —  il  cherchait  l'espèce  de  sou- 
lagement, —  soulagement  bizarre,  —  que  nous  éprouvons  à 
toucher  du  doigt  la  cause  de  notre  infortune. 

—  Ce  Canuzat!...  oh!  je  l'entends!  «  Tu  arrives  de  la  Chiné 
pour  appliquer  ta  bénédiction  à  mon  filleul.  »  Et  la  main  du 
Jésuite,  déjà  levée  sur  Marie  et  sur  moi,  devait  nécessairement 
s'abaisser  sans  finir  le  geste... 

XXI 

Jusqu'à  présent,  Laurières  aurait  estimé  de  puérilité  niaise 
d'aller  faire  au  vieux  Rouge  une  scène  de  reproches;  il  le  sen- 
tait puni  d'ailleurs  par  le  fait  même  de  la  brouille  qui  lui'ôtait  la 
perspective  d'un  foyer  à  demi  familial,  où  jadis  il  l'avait  en- 
tendu émettre  l'espoir  de  faire  dorloter  quelque  peu  sa  triste 
vieillesse  de  célibataire.  Mais  soudain,  au  courant  de  cette  nuit, 


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LE   FLAMBEAU.  759 

le  besoin  de  revoir  Canuzat,  de  lui  montrer  les  maux  endurés 
par  lui  et  par  sa  fiancée,  de  Ten  proclamer  farouchement  res- 
ponsable, s'imposa  impérieusement  à  la  pensée  souffrante  du 
jeune  député...  Puis,  par  association  complexe  d'idées,  il  en  vint 
à  se  dire  que  Canuzat  serait  mieux  que  personne  à  môme  de 
conjecturer  avec  justesse  la  retraite  stratégique  du  Jésuite... 
Une  sorte  de  lien,  noué  une  fois  pour  toutes  par  le  sort,  sem- 
blait encore  les  enserrer  l'un  et  l'autre,  malgré  la  divergence 
radicale  de  leur  vie  et  de  leur  œuvre.  En  tout  cas,  cette  volonté 
obscure  qui  les  avait  rapprochés,  dus  l'entrée  du  Père  Ameli^ 
en  France,  pour  les  unir  dans  une  action  commune  et  néfaste 
contre  lui  et  contre  Marie,  pouvait  avoir  opéré  une  foi9  encore.,^ 
bientôt  même  Laurières  se  dit  :  «  Cela  est  certain.  » 

Mais  cette  opinion  ne  tarda  pas  à  lui  paraître  folle^  dans  le 
fiacre  automobile  qui  le  transportait  de  très  bonne  heure  vers 
la  butte  Sainte-Geneviève,  —  car  il  voulait  surprendre  Canuzat 
au  saut  du  lit;  —  d'ailleurs,  son  irritation  s'augmenta  de  ce 
désappointement  tout  instinctif  comme  l'avait  été  son  espé- 
rance, et  ce  fut  avec  la  physionomie  du  justicier  implacable  qu'il 
pénétra  dans  la  chambre  où  Canuzat,  nerveux  et  d'humeur  iras^ 
cible,  achevait  de  s'habiller  après  sa  veille  de  la  nuit. 

—  Toi,  Jean?...  eh  bien!...  comment  va? 

Mais,  sans  répondre  à  ces  questions  balbutiées,  sans  voir  la 
main  un  peu  tremblante  qui  lui  était  tendue,  Laurières  s'accota 
au  pied  du  lit,  et,  les  bras  croisés,  interpella  lui-même  Canuzat 
d'une  voix  sombre  et  amère. 

—  Ah  I  vous  avez  bien  travaillé,  vous  I  et  vous  devez  être 
content,  j'imagine!  Vous  pouvez  dire  que  désormais  je  ne  vous 
épargnerai  pas  ma  reconnaissance!...  mon  mariage  rompu  peut- 
être  le  jour  même  de  la  cérémonie...  en  tout  cas,  notre  bon- 
heur, à  Marie,  à  moi,  à  ma  mère  elle-même,  détruit  par  votre 
faute  I 

Canuzat  essaya  de  rire. 

—  Par  ma  faute,  ton  mariage*  rompu?  Mais  tu  es  fou,  mon 
garçon  I 

—  Par  votre  faute,  appuya  Laurières^  par  votre  manie  de 
fourrer  la  politique  partout,  d'en  faire  des  barricades  dans  la  vie 
des  gens...  Qu'est-ce  que  vous  aviez  besoin  de  chicaner  ce 
Jésuite  sur  mon  mariage  avec  sa  nièce,  de  le  défier  à  propos 
de  la  bénédiction  nuptiale? 


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760  ^  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

-—  Je  ne  vois  pas  ce  qu'une  plaisanterie  de  vieux  camarade... 

—  Vous  ne  voyez  pas?  Eh  bîenl  elle  me  coûte  cher, 
votre  plaisanterie  !  Ce  Jésuite,  bien  disposé  pour  moi  la  veille, 
qui  retourne  rue  Castiglione  avec  des  malédictions  plein 
la  bouche,  qui  tombe  malade,  qu'on  soigne,  qu'on  dorlote,  et 
qui,  pas  môme  en  état  de  se  tenir  sur  pied,  fiche  le  camp... 
Introuvable,  introuvable!...  Dieu  sait  si  |'ai  rien  épargné  pour 
les  recherches... 

Et  Laurières  piétinait  sur  place  d'exaspération...  Il  dépeignit 
sa  fiancée  dans  les  larmes  et  dans  les  dernières  terreurs... 

—  Elle  m'aime,  elle  m'adore,  et  cependant  je  ne  pourrais 
lui  procurer  de  plus  grande  joie  qu'en  consentant  à  retarder  notre 
mariage,  fût-ce  d'un  an  et  même  de  dix,  jusqu'à  ce  qu'enfin 
nous  ayons  retrouvé  son  oncle. 

—  Et  à  quoi  ça  vous  [servirait-il  de  retrouver  Amelin,  puis- 
qu'il s'oppose  au  mariage? 

—  A  quoi  I  mais,  d'abord,  nous  aurions  espoir  de  le  fléchir 
un  jour  ou  l'autre,  et  puis  Marie  ne  serait  plus  obsédée  par  la 
vision  de  son  oncle  agonisant  dans  quelque  galetas...  Bt  Jomard 
ne  me  dit  pas  que  ses  craintes  sont  exagérées... 

Canuzat  non  plus  n'aurait  pu  le  dire,  lui  que  cette  même 
vision  de  son  vieux  camarade,  s'éteignant  sous  les  seuls  yeux  de 
sœur  Josèphe,  dans  la  bicoque  de^la  rue  Tournefort,  avait  hanté 
et  tourmenté  toute  la  nuit. 

Laurières  continuait  : 

—  Voilà,  je  suis  un  homme  sous  le  coup  d'une  catastrophe!... 
Me  voyez-vous  recevant  la  nouvelle  de  cette  mort  le  matin  de 
mon  mariage?...  le  contre-ordre  lancé  encore  une  fois  aux 
témoins,  courant  les  ministères,  la  Chambre...  et,  encore,  tout 
ça  !  mais  ma  fiancée,  la  pauvre  enfant,  désespérée,  s'accusant, 
s  enfonçant  dans  son  deuil... 

Et  Canuzat  vit  son  filleul  se  passer  la  main  sur  les  yeux  et 
y  enlever  une  larme  de  chagrin  exaspéré...  Il  se  promena  dans 
la  chambre,  le  cœur  amolli  et  la  pensée  tempétueuse,  redou- 
tant de  Laurières  une  explosion  prochaine  s'il  lui  révélait  la 
retraite  du  Père  Amelin;  une  explosion  éloignée,  mais  combien 
plus  terrible,  s'il  laissait  les  événemens  s'accomplir.  Cependant 
il  n'était  pas  homme  à  dissimuler  ses  impressions,  et  Laurières, 
qui  le  suivait  d'abord  machinalement  du  regard,  tressaillit  sou 
dain  à  le  voir  secouer  la  tête,  se  frapper  le  front  de  sa  grande 


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LE  FLAMBEAU.  761 

main  osseuse  comme  quelqu'un  en  état  de  perplexité  passionnée 
et  mis  en  demeure  de  se  résoudre... 

—  Canuzat,  où  est  le  Père  Âmelin?  Vous  le  savez,  vous!... 
Laurières  avait  bondi,  et  il  serrait,  à  le  lui  meurtrir,  le  bras 

de  son  parrain  qui  essaya  de  se  débattre. 

—  Oh!  je  le  sais!...  je  le  -sais!...  lâche-moi,  voyons!^.,  bal- 
butiait-il... 

—  Oui,  vous  le  savez  !  et  vous  me  laissez  là,  à  pleurer  comme 
une  femme!...  Mais  quel  homme  ôtes-vous  devenu?..^  Enfin, 
nous  réglerons  nos  comptes  plus  tard...  partons!  vous  allez  me 
mener  à  ce  Jésuite,  et  ceux  qui  le  cachent  auront  affaire  à  moi... 
si  c'est  dans  un  couvent,  —  car,  oui,  nous  avons  eu  la  bétîse 
d'en  laisser  encore  quelques-uns  habités, —  eh  bien!  je  ferai 
brûler  ce  couvent,  jusqu'au  dernier  couvent! 

Et  avec  un  air  mauvais,  un  rire  qui  n'avait  jamais  résonné 
sur  ses  lèvres,  Laurières,  fou  d'impatience,  saisissait  à  un  porte- 
manteau le  pardessus,  le  chapeau  de  Canuzat.  Celui-ci  regim- 
bait, essayait  de  prendre  des  airs  et  un  ton  de  burgrave. 

—  Moi  I  que  je  te  mène  au  chevet  d'Amelin?  mais  je  n'en 
veux  pas  plus  que  lui  de  ton  mariage  !... 

—  Et  moi,  je  vous  déclare  que  s'il  m'arrive  un  malheur  par 
vous,  je  viendrai  me  tuer  à  votre  porte  ! 

Et  Laurières  lui  mettait  son  pardessus,  l'entraînait  au  dehors, 
le  poussait  dans  l'automobile  qui  Tavait  amené  et  qui  stationnait 
devant  la  maison.  Au  point  de  monter  lui-même,  il  se  ravisa  : 

—  Non,  tenez,  donne2>-moi  Tadresse...  je  me  charge  de  me 
présenter  tout  seul  au  Père  Amelin  ;  vous,  allez  chercher  ma 
mère  et  M"*  Salvan... 

Canuzat,  levant  les  épaules  avec  résignation,  laissa  tomber  le 
numéro  de  la  bicoque,  rue  Tournefort. 

—  Dans  la  nfiaison  de  Seyssol,  mon  cordonnier,  tu  te  rap- 
pelles? tu  avais  fait  une  démarche  pour  faire  nommer  sa 
nièce  institutrice...  Mais,  Jean,  écoute,  Amelin  se  meurt...  pas 
de  bruit...  d'ailleurs  la  sœur  Josèphe  ne  s'opposera  pas... 

Dans  son  désarroi  il  ne  pensait  pas  à  dire  M"*  Barraud... 
mais  Laurières  n'en  était  pas  à  remarquer  la  bizarrerie  de  Ten- 
tendre  parler  ainsi,  avec  la  déférence  coutumière,  d'une  reli- 
gieuse, si  même  il  avait  écouté  sa  phrase  jusqu'au  bout. 

—  Le  Père  Amelin  se  meurt  !  répéta-t-il  dans  la  dernière  des 
consternations. 


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762  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

Et  vite,  s*adressant  au  chaufFeur,  il' lui  ordonnait  d'aller  à 
fond  de  train  rue  d'Aguesseau,  et  lui-même,  n'apercevant  pas  de 
voiture  dans  ce  quartier  à  circulation  de  petite  ville,  il  prit  sa 
course  en  montant  vers  la  rue  Toumefort  qu'il  connaissait  et 
savait  relativement  voisine. 

Tantôt  une  surexcitation  extrême  qui  semblait  la  suprême 
crépitation  de  la  vie,  tantôt  l'accablement  déjà  lugubre  du 
coma,  tels  étaient  les  deux  états  en1i«  lesquels  le  Père  Amelin 
avait  passé  la  nuit,  nuit  de  veille  sans  intermittence  et  d'anxiétés 
chagrines  pour  la  pauvre  sœur  Josëphe. 

^  Se  méprenant  à  l'effort  mental  accompli  en  sa  présence  par  le 
Jésuite  qui  redoutait  qu'on  s'étonnât  de  son  dénûment  et  de  sa 
solitude,  l'abbé  Talmont  ne  Pavait  pas  jugé  assez  près  de  sa  fin 
pour  l'administrer  ni  pour  lui  apporter  la  communion  en  via- 
tique. Et  sœur  Josèphe  se  reprochait  de  n'avoir  pas  insisté 
auprès  de  lui,  autant  qu'elle  l'aurait  dû  après  le  verdict  de  M.  le 
docteur...  Quelle  responsabilité  assumait-elle  en  tout  ceci  devant 
Dieu,  et  peut-être,  au  regard  de  la  charité  chrétienne  et 
humaine,  vis-à-vis  de  cette  pauvre  belle  jeune  femme  si  cruelle- 
ment châtiée  pour  céder  à  l'attrait  d'un  amour  que  d'autres 
prêtres  estimaient  légitime!... 

Enfin,  sœur  Josèphe  ayant,  à  l'aube,  donné  un  peu  de  lait 
au  malade,  s'assoupit  sur  sa  chaise.  Quand  elle  s'éveilla,  le  jour 
éclairait  la  triste  chambrette  autant  que  c'était  possible  en  une 
grise  matinée  d'hiver,  et  le  Père  dirigeait  sur  elle  ses  regards 
compati  ssans. 

—  Ma  pauvre  sœur  !  soupira-t-il,  que  de  mal  je  vous  aurai 
donné! Mais  le  moment  approche  où  vous  aurez  à  dire  la  parole 
qui  vous  délivrera  en  délivrant  ma  pauvre  âme... 

Il  faisait  allusion  au  passage  :  «  Partez,  âme  chrétienne...  » 
d'une  sublimité  si  poignante  dans  la  prière  de  la-  dernière  heure 

Sœur  Josèphe  debout,  et  s'bccupant  à  étirer  les  couvertures, 
observa  d'une  voix  infiniment  douces 

—  Mais,  mon  Père,  si...  ce  moment  doit  venir,  je  n'ai  aucun 
droit  à  me  trouver  seule  près  de  vous...  Il  y  a...  d'autres  per- 
sonnes... 

—  Oui,  le  prêtre...  Eh  bien  I  ma  sœur,  je  vous  laisse,'  à  vous, 
le  soin  de  rappeler,  quand  il  le  faudra,  Tabbé  Talmont... 

—  Et  la  famille...  mon  Père?  acheva  courageusement  la 
sœur  Josèphe. 


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LE  FLAMBEAU.  763 

—  La  famille?  Marie  est  toute  ma  famille...  vous  savez  pour-   ' 
quoi  je  me  suis  éloigné  d'elle...  Marie  le  sait...  d'ailleurs  je  Tai 
bénie  le  matin  de  mon  départ  :  tout  signe  de  plus  que  je  ferais 
vers  cette  malheureuse  enfant,  elle  le  verrait  adressé  également 

à  Tennemi  de  Notre-Seigneur  qui  a  capté  son  amour...  Ma  mort 
lui  tracera  la  route  du  sacrifice,  elle  voudra  m'y  suivre  loin  de 
cet  homme  funeste,  et  servir  elle-même  d'exemple  aux  autres 
femmes  de  France... 

Sœur  Josèphe  allait  peut-être  essayer  encore  d'une  suppli-^ 
cation,  mais  elle  entendit  un  toc  toc,  sur  la  porte  du  logis  et, 
dans  le  silence  de  ce  quartier  perdu,  la  voix  de  Seyssol  qui 
appelait  : 

—  Mam'selle  Barraud,  c'est-y  qu'on  peut  entrer? 

Elle  courut  à  pas  feutrés  dans  la  première  chambre  et,  ayant 
répondu  affirmativement,  elle  vit  devant  elle,  non  pas  Seyssol 
qui  déjà  redescendait,  mais  V homme  funeste ^  l'homme  trop  aimé 
de  ce  cher  pauvre  amour  auquel,  sœur  Josèphe  le  sentait  . 
obscurément,  on  peut,  on  doit  beaucoup  pardonner,  car  ses 
délices  et  môme  ses  affres  ne  sont,  hélas  !  comme  nous-mêmes, 
que  cruelle tnent  transitoires. 

Le  geste  du  salut  exécuté  avec  l'élégance  des  habitudes 
mondaines,  Laurières,  à  voix  basse  et  haletante,  interrogeait: 

—  Madame,  le  Père  Amelin...  il  vit,  n'est-ce  pas,  il  \nt  en- 
core?... 

Elle  inclina  la  tête,  et,  sans  lui  demander  son  nom  ni  l'objet 
de  sa  visite,  sans  lui  faire  signe  de  la  suivre,  elle  retourna  vers 
la  chambre  du  malade.  Laurières  entrait  sur  ses  pas. 

Comme  chaque  fois  après  s'être  efforcé  à  un  effort  mental,  le 
Pè^e  Amelin,  quitté  par  sœur  Josèphe,  était  retombé  aussitôt 
dans  cette  torpeur  où  s'usait  plus  lentement  le  reste  de  sa  vie. 
Laurières,  à  deux  pas  de  la  porte,  s'arrêta  frappé  d'horreur  et  de 
désespoir...  Trop  tard!  ces  paupières,  ces  lèvres  violettes 
venaient  de  se  clore  évidemment  pour  jamais,  cette  main  qui 
pendait  un  peu  hors  de  la  couchette,  ne  ferait  plus  un  geste,  qu'il 
ne  lui  fût  commandé  par  une  main  étrangère...  Non,  toute- 
fois, les  paupières  découvraient  lentement  les  prunelles  à  feu 
sombre,  les  lèvres  se  disjoignaient,  la  main  se  soulevait  pour 
prendre  l'attitude  de  la  défensive... 

—  Monsieur,  vous!...  vous!  et  pourquoi?...  SiCanuzat,  lui, a 
faibli,  croyez- vous  que  je  faiblirai  moi-même?... 

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764  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

Et,  précisément,  ce  mot  faiblir  devait  un  sens  terrible  à  l'en- 
rouement lugubre  de  cette  voix  qui  le  prononçait. 
*        Laurières  s'était  avancé,  et,  s'inclinant  vers  le  malade,  il 
disait  avec  un  respect  qui  contenait  cependant  à  grand'peine 
ses  sentimens  agités  : 

—  Je  ne  viens  pas  vous  demander  de  faiblir,  mon  Père,  mais 
bien  plutôt  d'être  fort  contre  vous-même;  vous  avez  fait  à  votre 
religion,  hélas!  le  sacrifice  de  votre  vie  :  vous  en  étiez  le  maître; 
mais  vous  savez  bien,  vous,  un  prêtre  catholique,  que  seuls  les 
sacrifices  volontaires  comptent  au  regard  de  Dieu;  pourquoi 
donc  vous  obstiner  à  nous  sacrifier,  Marie  et  moi,  avec  vous,  et, 
si  vous  n'avez  pas  pitié  de  moi,  pourquoi  faire  souffrir  à  la 
pauvre  enfant  des  souffrances  qui  resteront  certainement  infruc- 
tueuses? 

—  Infructueuses! 

Le  Jésuite  élevait  la  main,  sa  voix  affaiblie  ne  suffisant  pas 
à  la  véhémence  do  sa  protestation.  Et  il  continuait,  s'entrecou- 
pant  par  des  aspirations  trop  brèves  : 

—  Marie,  préservée  de  vous,  de  l'impiété,  par  conséquent... 
et  par  un  sacrifice  qui  deviendra  volontaire...  oui,  un  jour  ses 
yeux  seront  dessillés...  Oh!  l'amour  a  obscurci  en  elle  le  flambeau 
de  la  Foi,  mais  bientôt... 

—  \Jamour  obscurcir  la  Foi!  s'écria  Laurières,  mais  c'est 
grâce  au  flambeau  d'aimourallumé  par  l'Évangile,  que  la  fumée 
des  bûchers  allumés  par  Tlnquisition  n'a  pas  encore  éteint  tout 
à  fait  celui  de  la  Foi  dans  nos  cœurs  !... 

Le  Père  Amelin  était  un  mourant;  parfois  il  lui  arrivait  déjà 
de  ne  plus  saisir  que  le  sens  intrinsèque  des  mots,  sans  liaison 
étendue  à  l'ensemble  de  la  phrase  ;  ces  derniers  que  venait  de 
prononcer  Laurières  :  la  Foi  dans  nos  cœurs  parurent  le  sur- 
prendre immensément,  heureusement... 

—  Vous  venez  donc  me  dire  que  vous  croyez?  demanda-t-il. 
Laurières  secoua  la  tête  avec  une  exclamation  d'impatience: 

—  Eh  oui!  je  crois,  puisque  c'est  déjà  croire  que  de  s'avouer 
notre  incapacité  do  posséder  jamais  l'universelle  connaissance; 
mais,  môme  à  cette  heure  si  cruellement  décisive,  je  ne  vous 
donnerai  pas  le  change,  mon  Père  :  mon  credo  n'a  pas  varié 
depuis  lautre  semaine,  il  n'est  ni  aussi  affirmatif ni  aussi  expli- 
cite que  te  vôtre... 

—  Sou  mettez- vous,  du  moins,  posez  les  armes... 


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LE   FLAMBEAU.  765 

—  Je  ne  puis  lâcher  pied  en  pleine  bataille!... 

Ayant  jeté  ces  mots  d'une  bouche  et  d'une  voix  roidies,  Lau- 
rières,  avec  ses  plus  souples,  ses  plus  chaudes  inflexions,  reprit 
presque  immédiatement  : 

—  Mais,  mon  Père,  voyons,  ayez  confiance  en  l'avenir !.., 
Aucun  combat  ne  dure  perpétuellement...  la  paix  se  rétablira 
dans  la  région  de  la  spiritualité.  Oui,  soyez-en  certain,  le  jour 
viendra  où  les  religions,  et  même  la  philosophie,  achèveront  de 
comprendre  que  leur  royaume  n'est  pas  de  ce  monde,  et  que 
leur  affaire  n'est  donc  pas  de  se  proscrire  à  tour  de  rôle  réci- 
proquement pour  s  assurer  la  suprématie;  elles  se  partageront 
les  âmes  de  bonne  volonté. 

—  Jésus  les  veut  toutes...  toutes  les  âmes  à  Jésus  ou  alors  & 
Satan...  chuchota  le  Jésuite  sans  le  laisser  poursuivre. 

—  Eh  bien  !  ne  nous  jetez  donc  pas  à  Satan,  à  l'esprit  de 
haine  et  de  désordre! 

Et  Laurières  penché  plus  bas,  des  deux  mains  pesant  sur  la 
couchette,  dit  dans  un  murmure  ardent,  et,  en  vérité,  pathé- 
tique : 

—  Ecoutez,  écoutez,  mon  Père,  vous  que  je  voudrais  pou- 
voir comme  Marie  appeler  mon  Père  !  écoutez  :  si  vous  continuez 
à  ne  pas  y  consentir,  si  vous  mourez  sans  y  consentir,  il  est  pos- 
sible, oui,  très  possible,  hélas!  que  Marie  ne  soit  jamais  ma 
femme,  mais  tenez  pour  certain  qu'elle  sera,  d'ici  peu,  ma  mai- 
tresse... 

—  Infamie  !  balbutia  le  Jésuite,  fermant  les  yeux  d'horreur 
et  de  douleur. 

Laurières  s'exclama  d'exaspération  croissante  : 

—  Infamie?...  Eh  !  croyez-vous  donc  que  je  vous  en  menace? 
Pensez-vous  que  j'amènerai  Marie  à  m'appartenir  grâce  à  des 
maléfices,  ou  même  aux  artifices  vulgaires  de  la  séduction?  Vous 
imaginez-vous  qu'il  y  aura  de  ma  part  attaque  impudente  et,  de 
sa  part  à  elle,  la  malheureuse  enfant,  lâcheté,  oubli  d'elle- 
même?  Allons  donc!  allons  donc!  la  vérité,  c'est  que  nous  nous 
sommes  voués  l'un  à  l'autre,  que  notre  vœu  tend  à  s'accomplir, 
et  plus  irrésistiblement  depuis  que  nous  nous  trouvons  rappro- 
chés davantage  par  les  transes  que  vous  nous  avez  fait  souffrir 
&  tous  deux;  mais  déjà,  oui,  déjà... 

Et  il  se  penchait  maintenant  à  effleurer  presque  la  tète  du 
mourant  couleur  de  la  cire  jaunie  dans  les  églises... 

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76B  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Marie  s'est  mise  d'elle-même  sur  mon  cœur...  Ah!  si  je 
n'avais  puisé  dans  mon  amour  de  la  force  pour  nous  deux!... 
Un  jour  elle  s'y  remettra,  et  mes  bras  se  refermeront  sur  elle... 
car  enfin  la  volonté  et  la  résolution  ne  sont  pas  les  seules  forces 
de  l'homme...  Ahl  le  Flambeau  de  la  Foi,  de  cette  religion  qui, 
selon  vous,  l'aura  contrainte  à  vivre  en  marge  de  la  société, 
croyez-vous  qu'elle  le  fera  briller  avec  allégresse  sur  le  berceau 
de  ses  enfans...  de  nos  bâtards?...  et  voulez- vous  d'une  telle 
lignée,  vous  qui  vous  proclamez  le  chef,  le  père  de  la  fa- 
mille? 

—  Oh!  mon  Dieu!  oh!  mon  Dieu!... 

Le  Jésuite,  en  chuchotant  cet  appel  suprême,  joignait  convul- 
sivement ses  mains  sur  sa  poitrine,,  et  Laurières  vit  son  front 
s'humidifier  des  sueurs  de  Tagonie...  et  lui-même,  en  proie  à 
une  agonie -n^orale  aussi  désespérée,  toutefois,  par  le  sentiment 
de  la  fraternité  humaine,  par  l'effroi  de  précipiter  le  derm'er 
soupir  sur  ces  lèvres  dont  il  attendait  le  mot  de  sa  destinée 
entière,  il  retenait  des  instances  plus  pathétiques,  les  mouve- 
mens,  les  gestes  désordonnés  de  la  détresse,  et,  lui  aussi,  il  joi- 
gnit convulsivement  les  mains  et,  lui  aussi,  regardant  sœur 
Josèphe  pour  l'instinctif  appel  au  secours,  il  chuchota  : 

—  Oh!  mon  Dieu!  oh!  mon  Dieu! 

Sœur  Josèphe  assistait  à  la  scène;  si  discrète  qu'elle  fût, 
ridée  de  s'éloigner  ne  lui  venait  pas,  tant  elle  se  savait  respon- 
sable de  cette  vie  près  de  s'éteindre...  En  écoutant  le  colloque  du 
Jésuite  et  du  jeune  député,  elle  pleurait  près  de  la  fenêtre,  et 
elle  adressait  au  ciel  des  vœux  passionnés  pour  le  bonheur  d'une 
femme  qui  lui  était  parfaitement  étrangère  et  pour  une  &me,  — 
âme  de  prêtre,  —  qui  lui  semblait  chercher  le  royaume  céleste 
sur  une  i^oute  de  perdition...  De  temps  à  autre,  cessant  d'essuyer 
ses  larmes,  elle  étendait  la  main  vers  Laurières  dans  le  geste 
qui  recommande  anxieusement  la  prudence  et  la  douceur... 
Avant  même  que  par  son  regard  il  l'appelât  au  secours,  elle  s'ap- 
prochait, lui  faisait  signe  de  s'écarter  du  lit,  et  elle  prenait  sa 
place.  D'un  geste  maternel,  elle  essuya  la  figure  du  Père,  ensuite 
lui  donna  une  cuillerée  de  cordial,  puis  demeura  penchée,,  sur- 
veillant le  résultat  de  ses  soins.  Les  yeux  ne  s'étaient  pas  fermés; 
seulement,  hagards  et  vitreux  déjà,  ils  se  montraient  privés  du 
chaud  reflet  intérieur,  du  rayonnement  mystérieux  de  l'âme... 
Pourtant  les  paupières  battirent  de  nouveau  avec  lenteur,  et  le 


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LE    FLAMBEAU.  767 

Père,   poussant  assez  fort  la  voix  dans  un  enrouement  d'écho 
lointain,  dit  comme  s'il  ignorait  la  présence  de  Laurières: 

—  Sœur  Josèphe...  mais  pourtant,  si  nous  admettons  les 
apostats  dans  l'armée  du  Christ,  parmi  les  soldats  du  Christ..., 
en  France  môme,  alors...,  la  Catholicité  du  Catholicisme...  il  tsLXit 
en  désespérer...  Si  vous  saviez...  les  autres...  les  Jaunes,  là-bas. 
en  Asie,  ils  n'ont  pas  les  cœurs  faits  sur  le  modèle  des  nOtres... 
pas  plus  que  leurs  crftnes,  allez,  pas  plus  que  leurs  yeux^..  qui 
ne  s'ouvrent  jamais  assez  pour  regarder  en  haut... 

Mais  d'une  voix  aussi  douce,  aussi  humble,  aussi  insinuante 
que  celle  du  ruisselet  se  glissant  dans  les  sous-bois  pour  vivifier 
les  racines  des  grands  arbres,  sœur  Josèphe  répondit  au 
Jésuite  : 

—  Oh! mon  Père,  l'armée  du  Christ,  les  soldats  du  Christ!... 
Mais  nous  ne  sommes  tous  que  les  enfans  du  bon  Dieu,  et  le 
Christ  est  mort  pour  tous,  Chinois  et  Français,  et  mômte  pour 
ceux  qui  se  rient  de  lui  sur  sa  croix  de  rédemption...  Rappelez- 
vous  l'Évangile:  il  y  a  les  ouvriers  de  la  onzième  heure...  et  le 
maître  les  paie,  ceux-là,  comme  les  autres...  sa  grftce  le  veut 
ainsi...  Mon  Père,  nous  avons  foi  en  la  grftce  divine!...  n'est-ce 
pas,  mon  Père,  nous  avons  la  foi?  mon  Père,  dites  que  nous 
croyons  aux  promesses  de  Jésus-Christ  :...  Et  iln*y  aura  plus 
qu'un  troupeau  et  qu'un  pasteur. 

A  ces  exhortations  répétées,  si  insistantes  de  sœur  Josèphe, 
les  yeux  du  Jésuite  s'agrandirent  d'une  épouvante  inexprimable^ 
comme  s'il  avait  oublié  la  parole  de  l'Evangile,  et,  de  ce  fait, 
perdu  son  chemin,  et  s'apercevant  tout  &  coup  qu'il  marchait  à 
ï'ablme...  il  s'attacha  des  deux  ipainsau  bras  de  la  sœur  Josèphe, 
et,  parmi  des  exclamations  d'horreur  sans  mesure,  il  chuchota  : 

—  Oui,  je  crois,  sœur  Josèphe,  oh  !  je  crois  aux  promesses 
divines,  oui,  oui,  je  crois!...  oui,  quoi  que  fasse  le  siècle,  à  la 
fin  des  temps,  il  n'y  aura  plus  qu'un  troupeau  et  qu'un  pas^ 
teur. 

Laurières,  adossé  à  la  muraille  contre'je  chevet  du  lit,  écau- 
tait,  haletant,  les  poings  serrés,  le  cœur  étreint,  ce  dialogue  qui 
décidait,  il  le  savait,  du  sort  de  son  amour,  — bien  que  surpris 
des  termes  employés  par  la  sœur  Josèphe,  car  il  était  à  cent 
lieues  de  supposer  le  danger  du  naufrage  spirituel  que  le 
Jésuite  avait  couru... 

Mais  un  roulement  sautillé  d'automobile  se  faisait  entendre 


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768  ,  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

dans  la  rue  silencieuse,  et  s'arrêtait  net  devant  la  maison.  Lau- 
rières,  en  deux  pas,  fut  à  la  porte  de  la  chambre,  puis  à  celle 
du  logement;  sur  Tescalier,  Marie  montait  en  bondissant  devant 
sa  mère  et  Ganuzat.  Il  se  saisit  d'elle  pour  ainsi  dire,  lui  enlaça 
la  ceinture,  et  la  conduisit  à  travers  la  première  chambre,  en 
murmurant  avec  une  chaleur  et  une  tendresse  ineffables  ces 
exhortations  : 

-^  Soyez  forte,  ma  chérie,  soyez  courageuse  1  vous  arrivez  à 
temps. 

.  Elle  avançait,  prei^que  portée  par  lui,  aveuglée  par  les  larmes, 
tendant  les  mains  comme  les  aveugles,  jusqu'à  ce  que  ces  mains 
rencontrassent  sur  le  lit  celles  du  Père  Âmelin  que  sœur  Josèphe 
avait  recouché  avec  des  paroles  de  paix  chrétienne. 

Hélas  !  si  épais  que  fût  le  voile  de  ses  larmes,  Marie  voyait 
toutefois,  assez  distinctement  pour  le  désespoir  de  son  cœur,  la 
figure  qui  se  dessinait  en  relief  aigu  sur  l'oreiller  de  la  cou- 
chette, la  figure  blême,  aux  larges  yeux  hagards,  qui  semblaient 
chercher  le  pourquoi  de  cette  apparition  miraculeuse. 

—  Père!  Père!  ne  nous  quittez  pas!...  sanglotait-elle. 

Elle  était  tombée  à  genoux.  Laurières,  qui  la  soutenait  tou- 
jours, se  trouvait  ainsi  presque  agenouillé  avec  elle. 

Et  devant  la  sœur  Josèphe  et  M"*  Laurières  tout  en  pleurs 
aussi,  devant  Ganuzat,  frappé  d'horreur  et  de  compassion  au 
milieu  de  la  chambre,  le  Jésuite,  d'une  voix  blanche,  essoufOée, 
mais  ferme  encore,  prononça  le  véritable  adieu  du  prêtre  à  ceux 
de  ses  frères  qu'il  laisse  derrière  lui  sur  la  route  de  la  vie  : 

—  Je  ne  vous  quitte  pas,  mes  enfans...  je  vais  seulement 
là-haut,  prier  pour  votre  bonheur  dans  ce  monde  et  dans  l'autre. 

àlbéricr-Ghabrol, 


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ifjrp^.^  H- i'    •  '  ''.7^       .        T  '  ,-' .  ^-' . '1' 'V.  Tf  v,^? . 


NICOLAS  r  ET  LOUIS-PHILIPPE 


(1) 


Le  nombre  des  Mémoires  historiques  et  des  histoires  détail- 
lées, consacrés  à  la  Révolution  de  juillet  1830  et  au  règne  de 
Louis-Philippe,  est  très  grand  :  néanmoins,  cette  époque  présente 
ua  intérêt  si  vif  pour  l'histoire  politique  de  l'Europe  que  des 
recherches  nouvelles  sont  toujours  bien  accueillies.  Cela  est 
d'autant  plus  vrai  que  beaucoup  d'événemens  sont  encore  mal 
éclaircisy  soit  qu'on  en  connaisse  insuffisamment  les  détails,  soit 
qu'on  les  interprète  mal.  Des  accusations  réciproques  ont  été 
souvent  prononcées  sur  les  rapports  de  Louis-Philippe  et  de 
Nicolas  P'',  et  l'histoire  n'a  pas  encore  dit  à  ce  sujet  son  dernier 
mot.  Les  relations  entre  la  France  et  la  Russie  ont  été  beaucoup 
plus  à  cette  époque  des  relations  personnelles  entre  le  roi  Louis- 
Philippe  et  l'empereur  Nicolas  !«'  que  des  relations  politiques 
entre  les  deux  pays.  Les  deux  nations  avaient  une  vraie  sym- 
pathie l'une  pour  l'autre  ;  cependant  les  rapports  entre  les  gou- 
vernemens  étaient  tendus  et  toujours  prêts  à  provoquer  un  éclat. 
Comment  expliquer  cet  étrange  phénomène?  De  nouveaux 
documens  permettent  aujourd'hui  de  répondre  à  la  question.  Il 
n'y  a  aucun  doute  que  les  sentimens  d'irritation,  et  presque  de 
haine,  que  l'empereur  Nicolas  I**"  portait  à  la  révolution  de  1830 
et  à  Louis-Philippe  ont  été  la  cause  de  froissemens  continuels 

(!)  L'auteur  de  cette  étude,  membre  correspondant  de  l'fnstitut  de  France,  pu- 
blie depuis  1874  un  Recueil  des  traités  et  conventions  conclus  par  la  Russie  avec 
les  puissances  étrangères  avec  des  esquisses  historiques  composées  sur  la  base  des 
actes  diplomatiques  des  Archives  du  Ministère  des  Affaires  étrangères  de  Russie. 
Les  esquisses  qui  suivent  sont  empruntées  au  quinzième  volume  qui  est  sous 
presse  et  qui  contient  l'exposé  des  relations  diplomatiques  entre  la  Russie  et  la 
France  depuis  1823  jusqu'à  la  fin  de  l'année  1857  et  les  traités  et  conventions  jus- 
qu'à nos  jours. 

Tom  ZLYii.  —  1908.  49 


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770  HJ2VUE   DBS   DEUX   MONDES. 

entre  leurs  gouvernemens.  Nous  profiterons,  pour  le  dén. 
Jrer,  de  toutes  les  sources  qui  ont  été  mises  à  notre  disposi- 
tion et  qui,  pour  la  première  fois,  seront  à  la  portée  de  tout  le 
monde. 

Au  moment  de  la  révolution  de  Juillet,  la  Russie  était  re- 
présentée à  Paris  par  le  célèbre  diplomate,  le  comte  Pozzo  d 
Borgo.  Sa  correspondance  diplomatique  a  été  publiée  seulement 
en  partie.  Elle  présente  vraiment  un  intérêt  dramatique  poui 
les  événemens  de  juillet  1830. 

I 

,  L'opinion  du  comte  Pozzo  di  Borgo  sur  les  ordonnances  de 
Juillet  et  sur  leurs  conséquences  fatales  est  bien  connue  :  il  y 
a  quelques  mois,  la  Revue  publiait  à  ce  sujet  d'intéressans 
extraits  des  Mémoires  de  M"'  de  Boigne.  Nous  n'y  insisterons 
donc  pas.  La  révolution  éclata;  Louis-Pbilippe  devint  roi  des 
Français;  le  comte  Pozzo  di  Borgo  ne  se  méprit  pas  sur 
l'impression  que  son  souverain  devait  en  éprouver.  Pas  plus 
que  lui,  il  n'avait  aucune  sympathie  pour  Louis-Pbilippe,  mais 
il  se  rendait  fort  bien  compte  des  difficultés  de  la  situation,  et, 
très  courageusement,  il  insistait  sur  la  nécessité  de  reconnaître 
au  gouvernement  français  le  droit  incontestable  d'organiser  son 
régime  intérieur  en  dehors  de  toute  ingérence  étraii^oie.  Con- 
naissant le  caractère  et  les  opinions  de  l'empereur  Nicolas,  il  était 
préoccupé  de  la  crainte  que  le  gouvernement  impérial  ne  voulût 
protester  contre  la  révolution  qui  venait  de  s'opérer  et  ne  lui 
recommandât  de  s'abstenir  de  toute  relation  officielle  avec  le 
gouvernement  de  Louis-Philippe.  Il  craignait  même  qu'on  ne 
lui  prescrivit  de  quitter  Paris  et  de  rompre  ainsi  les  relations 
diplomatiques  entre  la  Russie  et  la  France.  Sa  position  était 
très  délicate.  Dans  l'impossibilité  de  recevoir  assez  vite  des 
instructions  de  Saint-Pétersbourg,  il  était  réduit  à  agir  d'après 
sa  propre  initiative  et  à  ses  risques  et  périls.  En  attendant,  la 
moindre  imprudence,  le  moindre  manque  de  tact  pouvaient  pro- 
voquer la  colère  de  TEmpereur  et  conduire  aux  plus  graves  com- 
plications politiques,  même  à  une  guerre.  Pour  Pozzo  di  Borgo, 
qui  était  Français  dans  l'âme  et  Russe  par  la  force  des  circon- 
stances, cette  pensée  était  cruelle  :  il  considérait  comme  un 
devoir  sacré  de  patriote  de  tout  faire  pour  éviter  la  catastrophe. 


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w 


NICOLAS    1^^   ET   LOUIS-PHILIPPE,  771 

Il  écrivait  rapport  sur  rapport  pour  convaincre  son  gouverne- 
ment de  la  nécessité  de  s'incliner  devant  le  fait  accompli  et  de  le 
reconnaître  —  honnêtement.  Le  comte  Pozzo  di  Borgo  réussit, 
après  de  grands  efforts,  à  atteindre  son  but;  le  gouvernement 
de  Louis-Philippe  fut  reconnu.  Mais  TEmpereur  ne  pardonna 
jamais  au  roi  des  Français  l'origine  révolutionnaire  de  son  pouvoir 
et  durant  tout  son  règne  jusqu'à  l'année  1848,  il  ne  l'a  jamais 
traité  en  égal  et  en  «  frère  bien-aimë.  »  Il  ne  pardonna  pas  da- 
vantage au  comte  Pozzo  di  Borgo  de  lui  avoir  recommandé  avec 
une  telle  insistance  de  faire  cet  acte  de  sagesse.  Dès  ce  moment, 
il  resta  convaincu  que  ce  «  Corse  »  était  un  <(  étranger,  »  qui 
ne  comprenait  ni  la  Russie,  ni  ses  intérêts  politiques. 

II. était  impossible  pour  le  représentant  de  l'Empereur  de 
ne  pas  entretenir  des  rapports  avec  Louis-Philippe  et  ses  mi- 
nistres. Mais  à  défaut  de  toute  instruction  de  son  gouvernement, 
il  se  faisait  un  devoir  de  déclarer  qu'il  ne  s'engageait  dans  des 
entretiens  qu'à  titre  de  particulier.  Dans  la  nuit  du  31  juillet  n.  s. 
Louis- Philippe  le  fit  prier  de  se  rendre  chez  lui  au  Palais- 
Royal.  L'ambassadeur  accourut;  il  trouva  le  Roi  dans  un  état 
de  grande  agitation.  «  Je  l'ai  trouvé  rempli  de  craintes  et  d'es- 
pérances, »  écrivait-il  le  1*713  août.  «  Il  m'a  encore  rappelé 
que  jamais  il  n'a  aspiré  à  la  couronne  ;  qu'il  a  souvent  averti  le 
Roi  de  leurs  dangers  communs.  »  Louis-Philippe  ajouta  adroite- 
ment qu'il  comptait  particulièrement  sur  les  Bonnes  dispositions 
de  l'empereur  Nicolas  dont  il  voudrait  gagner  Tappui  par  tous 
les  moyens.  En  rendant  compte  à  l'Empereur  de  cette  première 
conversation,  Pozzo  di  Borgo  crut  devoir  lui  faire  envisager 
les  graves  conséquences  que  pourrait  avoir  un  conflit.  «  Une 
guerre  de  la  Russie  contre  la  France,  »  écrivait-il,  «  userait  nos 
propres  moyens  pour  détruire  une  puissance  que  nous  avons 
tant  d'intérêts  de  conserver,  de  sorte  que  nous  travaillerons  de 
deux  manières  à  l'avantage  de  nos  ennemis.  »  «  D'ailleurs,  » 
se  demandait-il,  «  quelle  serait  la  fin  de  cette  guerre  et  dans 
quel  dessein?  La  première  n'est  pas  à  prévoir  et  le  second  n'est 
pas  à  définir.  La  prudence  exige  par  conséquent  de  procéder  avec 
'  mesure,  de  ne  point  s'engager,  ni  se  compromettre,  de  faire,  à 
mon  avis,  tout  ce  qui  peut  diminuer  le  mal  et  aplanir  les  aspé- 
rités et  d'attendre  sans  avoir  rien  à  se  reprocher  ce  que  le  temps 
produira.  L'exemple  du  Cabinet  impérial  forcera  les  autres  à 
l'imiter  et  cette  attitude  contribuera  plus  au  rétablissement  de 

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772  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Tordre  en  France,  s'il  est  possible,  que  tous  les  efforts  et  les 
moyens  violens  qu'on  saurait  employer.  » 

A  la  lecture  de  ce  rapport,  TEmpereur  souligna  deux  fois, 
manu  proprio,  les  derniers  mots  :  que  tous  les  efforts,  etc.  Ce 
fait  témoigne  de  la  forte  impression  qu'ils  avaient  prpduite  sur 
son  esprit.  Mais  en  concluait-il  qu'il  était  nécessaire  d'établir 
des  relations  franches  et  amicales  avec  le  gouvernement  fran- 
çais, c'est  ce  que  nous  verrons  dans  la  suite.  Pour  le  moment, 
il  renonça  à  l'idée  d'une  intervention  violente  dans  les  affaires 
de  la  France.  Les  rapports  du  comte  Pozzo  di  Borgo  avaient  donc 
produit  un  effet  bienfaisant  et  provoqué  môme  une  résolution 
suprême  qui  trancha  définitivement  la  question  d'intervention 
dans  un  sens  négatif. 

Dans  un  rapport  secret  du  27  juîllet/8  août,  Pozzo  di  Borgo 
fit  part  à  l'Empereur  de  la  politique  du  gouvernement  anglais 
envers  la  France.  Lord  Stuart,  ambassadeur  d'Angleterre  & 
Paris,  entretenait  une  correspondance  secrète  avec  Charles  X 
et  lui  conseillait  de  s'établir  à  proximité  de  la  France,  à  tout 
événement.  Il  lui  recommandait  de  fixer  sa  résidence  à  Jersey, 
pour  être  en  mesure,  le  cas  échéant,  de  retourner  en  France. 
«  En  me  disant  ces  paroles,  »  poursuit  Pozzo  di  Borgo,  «  lord 
Stuart  a  ajouté  qu'un  peu  de  guerre  civile  en  France  serait  à 
désirer.  »  <c  Toutes  ces  machinations  sont  odieuses  et  atroces, 
écrit  Pozzo  di  Borgo.  Après  avoir  donné  M.  de  Polignac  pour 
ministre  aux  Bourbons,  on  voudrait  maintenant  léguer  la  guerre 
civile  à  la  France  I  »  Cette  politique  devait  soulever  aussi  l'in- 
dignation de  l'empereur  Nicolas,  dont  le  caractère  chevaleresque 
était  connu  de  toute  l'Europe.  Le  projet  d'entraîner  les  troupes 
françaises  à  un  acte  de  trahison  envers  Louis-Philippe,  auquel 
elles  avaient  prêté  serment  de  fidélité,  révoltait  le  tsar.  Aussi 
lorsque  te  comte  Pozzo  di  Borgo  dans  son  rapport  secret  insista 
encore  une  fois  sur  l'impossibilité  d'une  intervention,  l'Empe- 
reur inscrivit-il  de  sa  propre  main  sur  ce  rapport  la  résolution 
suivante  :  «  Elle  (l'intervention)  est  impossible,  parce  que  le  Roi 
a  abdiqué  et  que  l'on  ne  fausse  pas  les  sermens.  » 

Lorsque  Louis-Philippe  nomma  le  comte  Mole  ministre  des 
Affaires  étrangères,  Pozzo  di  Borgo  s'empressa  de  le  recommander 
it  comme  un  homme  qui  n'a  participé  en  aucune  manière  aux 
mouvemens  révolutionnaires  qui  ont  amené  la  chute  des  Bour- 
bons. »  Quant  à  Louis-Philippe,  «  le  roi  de  France,  écrivait-il, 


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Pfï^ 


NICOLAS   1®''   ET  LOUIS-PHILIPPE.  773 

est  un  personnage  pacifique,  par  caractère  et  par  intérêt  ;  mais 
il  manque  d'énergie  et  assiste  lui-même  au  dépouillement  de 
tous  les  attributs  de  la  royauté,  même  telle  qu'elle  peut  exister 
en  France.  » 

Le  Roi  rayant  fait  appeler  de  nouveau,  l'ambassadeur  se 
rendit  à  cet  appel,  mais  toujours  seulement  à  titre  privé.  Le 
Roi  lui  fit  part  de  sa  résolution  d'envoyer  à  Saint-Pétersbourg 
en  qualité  d'ambassadeur  extraordinaire  le  général  Athalin,  qui 
jouissait  de  sa  confiance  et  de  son  estime.  Cet  ambassadeur  extraor- 
dinaire aurait  la  mission  de  notifier  au  gouvernement  russe  son 
avènement  au  trône  de  France.  Louis-Philippe  ajouta  «  qu'il 
espérait  trouver  dans  Sa  Majesté  la  continuation  de  Tintérèt 
qu'elle  a  bien  voulu  témoigner  à  la  France  jusqu'ici,  expectative, 
a-t-il  déclaré,  partagée  par  la  nation  entière.  »  En  annonçant  à 
Saint-Pétersbourg  l'arrivée  de  cette  ambassade,  Pozzo  di  Borgo 
était  visiblement  tourmenté  de  savoir  si  elle  serait  reçue  par 
l'Empereur.  Il  était  dans  l'impossibilité  de  prévoir  la  décision 
que  prendrait  son  souverain.  Il  ne  savait  même  pas  s'il  faisait 
bien  de  rester  avec  le  personnel  de  l'ambassade  à  Paris.  Ne 
ferait-il  pas  mieux  de  quitter  la  capitale  et  de  suspendre  ainsi 
pour  quelque  temps  ses  relations  avec  le  gouvernement  français? 

A  ses  risques  et  périls  il  resta,  comme  le  firent  tous  les  re- 
présentans  des  autres  puissances  de  l'Europe.  «  Les  autres  puis- 
sances, »  écrit-il,  «  n'ont  d'autre  alternative  que  celle  de  recon- 
naître l'autorité  de  fait  ou  de  n'avoir  aucune  relation  avec  la 
nouvelle  dynastie.  La  première  hypothèse  exige  un  grand  sacri- 
fice de  principes  et,  si  je  puis  m'exprimer  ainsi,  d'inclina- 
tions ;  la  seconde  amènera  infailliblement  une  guerre  univer- 
selle entre  la  France  et  le  reste  de  l'Europe,  moins  T  Angle  terre.  » 
Une  guerre  de  cette  nature  aurait  nécessairement  comme  résultat 
l'abolition  de  la  monarchie  en  France  et  l'établissement  de  la 
République.  En  attendant,  «  s'il  est  possible  d'arrêter  ce  volcan, 
ce  ne  sera  qu'en  le  laissant  se  calmer  ou  se  consumer.  »  A  la  fin 
d'août,  avant  d'avoir  reçu  des  instructions,  l'ambassadeur  revient 
encore  sur  la  nécessité  de  reconnaître  Louis-Philippe  et  use 
d*argumens  qui  semblent  irréfutables.  «  Il  est  certain,  »  écrit-il 
à  son  ministre  le  13/25  août,  «  qu'il  n'existe  dans  cette  nom- 
breuse communauté  de  32  millions  de  Français  d'autre  pouvoir 
public  avec  qui  le  reste  du  monde  puisse  communiquer  que 
celui  du  nouveau  Roi.  Les  relations  avec  lui  deviennent  donc 


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774  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

une  nécessité.  »  Et  il  ajoute  :  «  Reconnaître  un  fait  qu'où 
ne  peut  changer,  ce  n'est  pas  l'approuver,  c'est  uniquemeni 
s'adapter  aux  circonstances,  indépendantes  de  notre  volonté,  ei 
empêchant  par  cela  même  qu'elles  ne  deviennent  plus  dange- 
reuses et  nuisibles...  La  reconnaissance  du  roi  Louis-Philippe  P 
ne  blesse  pas  le  principe  de  la  légitimité.  C'est  ime  usurpatioi 
qui  le  blesse...  Quand  un  fait  est  accompli,  c'est  une  réalité, 
qu'on  ne  peut  méconnaître,  quel  que  soit  le  jugement  que  l'on 
porte  sur  sa  nature  et  celle  des  causes  qui  l'ont  produit.  » 

Elle  est  touchante  la  crainte  qui  perce  dans  chaque  ligne  de 
ce  rapport  du  mois  d'août,  que  l'empereur  Nicolas  ne  recon- 
naisse pas  le  roi  Louis-Philippe  et  qu'une  rupture  entre  la  Russie 
et  la  France  ne  devienne  alors  inévitable.  Instruit  sur  le  carac- 
tère et  la  manière  de  penser  de  son  souverain,  le  comte  g*épuise 
en  efforts  pour  prévoir  les  objections  qu'on  pourrait  élever  contre 
la  reconnaissance  du  fait  accompli.  Il  les  combat  de  son  mieux; 
mais  s'il  craint  les  résolutions  de  l'Empereur,  il  n'est  pas  non 
plus  sans  appréhensions  sur  les  entraînemens  que  le  Roi  peut 
subir.  Ces  appréhensions  sont  même  chez  lui  si  fortes  qu'il  se 
rend  tantôt  chez  Louis-Philippe,  tantôt  chez  le  comte  Mole 
pour  leur  signaler  le  danger.  Il  se  fait  un  devoir  de  démon- 
trer au   Roi  et  à  [son   ministre  la  nécessité  impérieuse  «   de 
s'opposer  à  l'esprit   de   prosélytisme  et  à  la  fureur  de  porter 
dans  les  pays  étrangers  les  doctrines  qui  agitent  plus  qu'elles 
ne  régissent  le  sien.  »  Pozzo  eut  soin  d'avertir  le  roi  Louis-Phi- 
lippe que  si  Paris  devenait  un   centre  d'agitateurs  politiques 
qui,  de    là^   se   livreraient    impunément  à  la  propagande  de 
leurs  chimères   révolutionnaires,    il  risquerait  de  perdre  son 
trône.  Pourquoi  Louis-Philippe  continue-t-il  d'habiter  le  Palais- 
Royal?  «  Le  séjour  du  Palais-Royal,  —  écrit  Pozzo  au  comte 
Nesselrode,  —  est,  dans  les  circonstances  actuelles,  inconvenant 
et  nuisible.  Ce  lieu  horriblement  célèbre  est  depuis  quarante  ans 
le  foyer  de  toutes  les  révoltes,  la  sentine  de  toutes  les  immora- 
lités. Le  nouveau  roi  et  sa  famille  sont  obsédés  jour  et  nuit  par 
une  populace  qui  célèbre  des  orgies,  chante  des  chansons  révo- 
lutionnaires et  débite  des  écrits,  et  des  estampes  abominables. 
De  temps  à  autre,  ces  gens  demandent  à  voir  le  prince  qui  ne  se 
refuse  jamais  à  leurs  insolentes  importunités.  Ces  représenta- 
tions n'ont  pas  encore  cessé  une  seule  fois  depuis  les  derniers 
troubles...  J'ai  fait  observer  combien   il  serait  convenable  de 


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7^' 


NICOLAS   l"  ET   LOUIS-PHILIPPE.  775 

changer  de  demeure  et  de  se  transporter  aux  Tuileries.  Le 
prince  s'y  est  refusé  en  disant  que  c'est  un  palais  qui  porte 
malheur,  comme  si  celui  qu'il  habite  avait  été  heureux  pour 
son  père.  La  vérité  est  qu'il  craint  de  se  soustraire  &  la  populace 
et  qu'il  n'ose  pas  risquer  d'en  encourir  le  blâme.  » 

Cependant  ces  faiblesses  de  Louis-Philippe  ne  sauraient 
effacer  deux  faits  incontestables  :  le  premier,  qu'il  est  roi  des 
Français;  le  second,  qu'il  désire  en  toute  sincérité  mériter  la 
confiance  de  l'Empereur.  C'est  avec  ce  céeterum  censeo  que  Pozzo 
di  Borgo  terminait  tous  ses  rapports  pendant  ce  premier  mois 
d'existence  de  la  monarchie  de  Juillet  et  avant  qu'il  fût  en  pos- 
session des  instructions  de  son  gouvernement.  Ces  instructions 
arrivèrent  enfin!  Elles  portaient  la  date  du  4/16  août  et,  à  la 
fin  du  mois,  elles  se  trouvaient  entre  les  mains  de  Pozzo  di 
Borgo,  qui  les  attendait  avec  une  fiévreuse  impatience.  Leur 
lecture  fut  pour  lui  une  cause  de  profonde  déception.  Il  comprit 
aussitôt  que  leur  exacte  exécution  amènerait  infailliblement 
une  rupture  entre  la  Russie  et  la  France.  Et  tous  ses  efforts 
basaient  à  prévenir  ce  malheur. 

Voici  ce  qu'écrivait  le  comte  Nesselrode,  par  ordre  suprême  : 
«  Je  n'ai  pas  besoin  de  dire  à  Votre  Excellence  combien  l'Empe- 
reur a  été  profondément  affecté  par  ees  déplorables  événe- 
mens...  Votre  Excellence  jugera  elle-même  combien  il  doit 
nous  importer  d'être  informés  le  plus  régulièrement  et  le  plus 
promptement  possible  de  tout  ce  qui  a  rapport  aux  événemens 
dont  la  France  est  devenue  le  tliùâtre.  Au  reste,  depuis  l'inva- 
sion de  Bonaparte  en  1815,  il  ne  s'est  peut-être  pas  présenté  de 
circonstance  où  le  service  de  l'Empereur  ait  eu  plus  besoin  de 
votre  zèle  éclairé  et  de  votre  sagacité.  » 

Si  les  dépêches  du  vice-chancelier  s'étaient  bornées  à  ces 
considérations  générales  sur  les  «  événemens  déplorables  »  sur- 
venus en  France,  le  comte  Pozzo  di  Borgo  n'aurait  pas  eu  lieu 
de  s'alarmer.  Mais  ce  même  courrier  diplomatique  lui  remit  une 
autre  dépêche,  datée  également  du  4/16  août,  qui  lui  prescri- 
vait catégoriquement  d'éloigner  du  territoire  français  tous  les 
sujets  russes!  Cet  ordre,  dont  l'exécution  était  impossible,  était 
conçu  dans  les  termes  suivans  :  «  L'Empereur  ayant  jugé  que, 
vu  les  événemens  qui  ont  éclaté  en  France,  aucun  de  ses  sujets  ne 
devrait  y  prolonger  son  séjour,  m'ordonne  d'inviter  Votre 
Excellence  à  vouloir  bien  notifier  à  tous  les  sujets  russes,  po- 


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776  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

lonais  ou  finlandais  qui  se  trouvent  à  Paris  on  sur  d'autres 
points  du  royaume,  qu'ils  aient  à  quitter  le  territoire  français. 
Un  terme  de  huit  jours  est  fixé  à  cet  effet  à  ceux  qui  se  trouvent 
dans  la  capitale  de  la  France.  Ouant  à  ceux  qui  sont  dans  les 
provinces,  ils  auront  à  se  conformer  à  cet  ordre  de  Sa  Majesté 
l'Empereur  dans  le  plus  bref  délai  possible.  Quiconque  cherche- 
rait à  s'y  soustraire,  encourra  toute  la  responsabilité  dé  sa  con- 
duite. »  Ces  prescriptions  devaient  produire  sur  l'ambassadeur 
un  effet  foudroyant.  L'expulsion  des  sujets  russes  ne  pouvait 
échapper  à  la  connaissance  des  autorités  françaises  et  à  celle  de 
la  presse.  Tous  les  Français  n'auraient  pas  manqué  d'interpréter 
cette  mesure  comme  un  premier  pas  vers  des  hostilités  déclarées. 
La  mobilisation  de  l'armée  française  en  aurait  été  la  consé- 
quence et  une  rupture  entre  la  Russie  et  la  France  se  serait 
produite  immédiatement.  On  se  demande  en  outre  par  quels 
moyens  l'ambassadeur  de  Russie  aurait  pu  expulser  du  territoire 
français  les  sujets  russes.  Il  ne  connaissait  pas  le  lieu  de  leur 
résidence  et  n'était  pas  en  mesure  de  les  contraindre  à  regagner 
la  frontière. 

Les  instructions  de  son  gouvernement  plaçaient  l'ambassa- 
deur dans  ime'situation  très  critique.  A  la  vérité,  on  n'exigeait 
pas  de  lui  quil  quittât  Paris  avec  le  personnel-  de  l'ambassade. 
Mais  il  devait  s'attendre  d'un  jour  à  l'autre  à  recevoir  un  ordre 
de  cette  nature.  En  effet,  dans  une  dépêche  du  8/20  août  1830, 
le  ministre  des  Affaires  étrangères  lui  communiquait  des  in- 
structions supplémentaires  catégoriques.  L'Empereur,  écrivait 
le  comte  Nesselrode,  n'a  pas  encore  pris  la  résolution  de  rap- 
peler formellement  son  ambassadeur  de  Paris.  Il  désire  agir  de 
concert  avec  les  autres  puissances  alliées.  «  Mais  Sa  Majesté 
Impériale  »,  —  poursuit  le  vice-chancelier,  —  «  s'en  remet  à 
.  votre  jugement  éclairé.  Vous  vous  réglerez  sur  les  circonstances 
et  observerez  scrupuleusement  de  ne  point  prolonger  votre 
séjour  en  France  au  delà  de  ce  que  pourrait  admettre  la  dignité 
de  notre  Auguste  Maître...  Du  moment  donc  où  vous  croiriez 
que  votre  présence  serait  considérée  comme  une  approbation 
tacite  du  nouvel  ordre  de  choses,  ou  que  la  révolution  amenât 
des  circonstances  dont  vous  ne  sauriez  rester  spectateur  sans 
compromettre  votre  caractère  de  représentant  de  l'Empereur, 
vous  quitterez  le  pays  avec  les  personnes  attachées  à  l'ambas- 
sade et  vous  vous  rendrez  à  l'endroit  où  vous  serez  le  plus  à  môme 


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NICOLAS    1**   ET   LOUIS-PHILIPPE.  777 

de  recevoir  les  ordres  de  Sa  Majesté,  tout  en  observant  la  marche 
ultérieure  des  événemens  en  France.  »  Si  un  représentant  d'une 
grande  puissance  quelconque  était  rappelé  de  Paris,  Pozzo  di 
Borgo  avait  Tordre  de  gagner  aussitôt  la  frontière.  «  Quel  que 
soit  du  reste,  »  —  poursuit  le  vice-chancelier,  —  «  le  parti  que 
vous  croirez  devoir  adopter,  il  est  de  l'intention  de  Sa  Majesté 
Impériale  que  vous  considériez  dès  à  présent  vos  fonctions  d'am- 
bassadeur comme  suspendues  de  fait.  Accrédité  près  Sa  Majesté 
le  roi  Charles  X,  vous  ne  sauriez,  dans  cette  qualité,  entretenir 
des  relations  officiellts  avec  les  individus  qui  ont  remplacé  le 
gouvernement  légitime...  Par  la  môme  raison,  Sa  Majesté 
Impériale  désire  que  vous  quittiez  l'hôtel  de  l'ambassade.  Cet 
hôtel  est  une  propriété  du  gouvernement  français  et  il  ne  serait 
guère  convenable  que  Votre  Excellence  y  restât,  acceptant 
pour  ainsi  dire  l'hospitalité  d'un  pouvoir  que  nous  ne  saurions 
reconnaître  comme  légalement  constitué.  »  En  conséquence,  il 
fut  défendu  au  comte  Pozzo  di  Borgo  non  seulement  de  recon- 
naître le  nouveau  gouvernement  français,  mais  aussi  de  s'engager 
avec  lui  dans  quelques  rapports  que  ce  fût,  officiels  ou  officieux. 

II 

L'empereur  Nicolas  P'  ne  s'en  tint  pas  là.  La  dépêche  d'août 
du  comte  Nesselrode  se  terminait  ainsi  :  «  l'Empereur  avait 
déjà  interdit  à  tout  sujet  français  l'entrée  dans  ses  États.  Indé- 
pendamment de  cette  mesure  de  précaution,  Sa  Majesté  a  ordonné 
qu'il  fût  veillé  à  ce  que  ni  la  cocarde  ni  le  pavillon  tricolore  ne 
puissent  paraître  chez  nous.  Il  ne  sera  donc  permis  ni  à  un  indi- 
vidu quelconque,  ni  à  un  bâtiment  dans  nos  ports,  d'arborer  ces 
couleurs  révolutionnaires.  Tout  navire  arrivant  sous  ce  pavillon 
iera  renvoyé  sur-le-champ.  » 

L'expulsion  des  bâtimens  français  des  ports  de  Russie  devait 
nécessairement  amener  la  cessation  de  toutes  les  opérations 
commerciales  entre  les  deux  pays.  L'exécution  de  semblables 
mesures  par  les  autorités  russes  devait  à  juste  titre  être  consi- 
dérée par  le  gouvernement  français  comme  un  commencement 
d'hostilités.  Refuser  de  reconnaître  le  drapeau  tricolore,  c'était 
refuser  de  reconnaître  le  gouvernement  français  et  le  roi  Louis- 
Philippe  lui-même. 

Au  reçu  de  toutes  ces  instructions,  Pozzo  di  Borgo,  après 


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778  REVUE  Hm   DEUX  MONDES. 

mûre  réflexion,  prit  une  décision,  qui  lui  fait  le  plus  grand 
honneur.  Il  résolut  de  n'en  tenir  aucun  compte,  de  ne  pas 
expulser  de  France  tous  les  sujets  russes,  de  ne  pas  refuser  le 
visa  des  passeports  aux  Français  qui  se  rendaient  en  Russie,  et 
de  ne  quitter  ni  Paris,  ni  Tliôtel  de  l'ambassade.  Dans  son 
rapport  du  16/28  août,  il  déclara  sans  détour  à  son  gouverne- 
ment que  l'exécution  des  instructions  qu'il  avait  reçues  aurait 
infailliblement  amen^  la  guerre. 

Pour  justifier  sa  hardiesse,  Pozzo  di  Borgo  se  plaça  sur  un 
terrain  dont  il  était  impossible  de  le  déloger.  Le  gouvernement 
impérial  avait  adopté  comme  base  de  sa  politique  étrangère 
l'accord  entre  les  grandes  puissances  ;  par  conséquent,  disait-il, 
à  défaut  de  toute  instruction,  il  devait  se  conformer  à  l'attitude 
des  représentans  des  autres  grandes  puissances  à  Paris.  Dans  ce 
nombre,  le  ministre  d'Angleterre  avait  déjà  été  reçu  en  audience 
officielle  par  Louis-Philippe,  et  les  ministres  d'Autriche  et  de 
Prusse  lui  avaient  dit  qu'ils  allaient  recevoir  leurs  lettres 
de  créance.  Dès  lors  l'ambassadeur  de  Russie  ne  pouvait  pas 
se  «  singulariser;  »  il  devait  régler  son  attitude  d'après  celle 
de  ses  collègues  alliés.  La  nécessité  de  ne  pas  s'en  séparer  était 
d'autant  plus  impérieuse  que  la  révolution  qui  venait  d'éclater 
en  Belgique  produisait  une  forte  impression  en  France.  Le  mi- 
nistre des  Affaires  étrangères  avait  déclaré,  au  nom  du  gouver- 
nement français,  au  comte  Pozzo  di  Borgo  et  à  ses  collègues  que 
l'intervention  d'une  puissance  étrangère  quelconque  dans  cette 
révolution  entraînerait  celle  de  la  France.  L'ambassadeur  de 
Russie  ne  pouvait  faire  autrement  que  de  prendre  acte  d'une 
déclaration  aussi  catégorique  du  gouvernement  français  et  de  la 
porter  sans  délai  à  la  connaissance  de  son  cabinet.  Ainsi  dès  le 
mois  d'août  des  relations  s'établirent-elles  de  fait  entre  le  gou- 
vernement impérial  et  celui  du  roi  Louis-Philippe.  «  La  question 
de  reconnaissance,  écrivait  Pozzo  le  23  août/4  septembre,  était 
donc  décidée  par  la  nature  de  la  position  des  alliés ,  par  le  besoin 
de  rester  unis  et  par  la  juste  et  sage  résolution  de  ne  pas  rompre 
avec  la  France  pour  des  causes  qui  regardent  son  état  intérieur. 
Il  est  vrai  que  cet  état  est  déjà  tel  qu'il  peut  jeter  l'alarme  au 
milieu  de  l'Europe  monarchique  et  légitime.  » 

Pozzo  di  Borgo  trace,  en  effet,  du  nouveau  roi  ce  portrait, 
qui  devait  confirmer  le  désir  de  ne  pas  intervenir  dans  les 
affaires  intérieures  du  pays.  «  Le  nouveau  roi,  faible  par  carac- 


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NICOLAS    1®'    ET    LOUlS-PniLIPPE.  779 

tère,  démocrate  par  goût,  entouré  de  son  ministère,  où  Laffitte 
et  Dupont  de  TEure  dominent,  passe  du  Conseil  aux  scènes, popu- 
laires et  se  constitue  l'esclave  des  caprices  et  des  exigences  du 
parti,  qui  Ta  pris  plus  comme  instrument  que  comme  chef 
véritable,  »  Voilà  pour  le  Roi;  pour  ce  qui  est  du  pays,  d'après 
les  assurances  de  l'ambassadeur,  l'anarchie  y  règne  :  les  soldats 
chassent  les  officiers,  les  départemens  les  préfets,  et  on  pro- 
clame le  principe  que  les  soldats  ne  doivent  pas  tirer  sur  le 
peuple.  Toutefois  cette  anarchie  n'a  nullement  empêché  le  gou- 
vernement de  Louis-Philippe  de  prendre  racine  et  de  s'affermir 
de  plus  en  plus.  Ainsi  vient-il  de  nommer  à  Londres,  en  qualité 
d'ambassadeur,  le  célèbre  prince  de  Talleyrand  que  Pozzo  di  Borgo 
qualifie  de  «  méchant  et  vilain  homme,  »  tout  prêt,  dans  ce 
nouveau  poste,  à  se  livrer  à  toute  espèce  de  menées.  A  la  suite 
de  cette  nomination,*  le  gouvernement  français  fit  connaître  à 
l'ambassadeur  de  Russie  son  intention  de  nommer  le  comte  de 
Flahaut  à  Saint-Pétersbourg.  Mais  Pozzo  déclina  catégorique- 
ment ce  choix,  déclarant  que  c'était  une  trop  «  miûce  existence.  » 
Il  signala  le  maréchal  Mortier  comme  un  candidat  plus  sympa- 
thique au  gouvernement  russe.  Il  est  curieux  que  Pozzo  di  Borgo 
ait  assumé  la  responsabilité  de  ce  choix,  quand  il  n'était  pas  sûr 
de  rester  lui-même  h  Paris,  et  qu'il  ignorait  encore  l'impression 
qu'avait  pu  produire  à  Saint-Pétersboui^  sa  désobéissance 
flagrante  aux  instructions  qu'il  avait  reçues.  Cette  attitude  dé- 
cidée a  d'autant  plus  lieu  de  surprendre,  que  l'influence  de  la 
révolution  de  Juillet  s'était  déjà  manifestée  dans  plusieurs  pays 
de  l'Europe  Occidentale.  Pozzo  di  Borgo  ne  devait  guère  se  mé- 
prendre sur  la  nature  de  Timpression  que  l'empereur  Nicolas 
ressentirait  de  ces  troubles. 

La  révolution  de  Belgique  en  particulier,  qui  amena  l'ex- 
pulsion du  roi  des  Pays-Bas,  Guillaume  II,  beau-frère  de  l'Em- 
pereur, devait  soulever  la  colère  et  l'indignation  de  celui-ci. 
Pozzo  di  Borgo  était  convaincu  lui-même  que  cette  révolution 
était  l'œuvre  des  anarchistes  français.  Dans  tous  les  cas,  le  gou- 
vernement français,  loin  de  dissimuler  ^es  sympathies  pour 
les  insurgés  belges,  déclarait  sans  détour  qu'il  s'opposerait 
à  toute  intervention  étrangère  dans  les  affaires  de  Belgique. 
«  Pour  écarter  cette  intervention^  »  écrivait  Pozzo  di  Borgo  le 
8/20  septembre  1830,  «  le  nouveau  'gouvernement  français  met 
en  avant  un  principe,  lequel,  s'il  venait  à  triompher,  ôterait  à 


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7S0  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tous  les  autres  un  des  plus  sûrs  moyens  de  conservation.  Il  pré- 
tend qu'il  n'appartient  à  aucune  puissance  d'en  secourir  une 
autre  contre  ses  sujets  rebellés,  soit  qu'elle  s'y  croie  autorisée 
par  le  besoin  de  pourvoir  à  sa  propre  sûreté,  soit  môme  qu'elle 
en  ait  contracté  l'engagement  formel  par  des  traités  précédens.  n 
«  Le  comte  Mole  m'a  déclaré,  ».  ajoute  l'ambassadeur,  <c  que 
cette  doctrine  était  inséparable  de  la  stabilité  du  trône  de  Phi- 
lippe l"".  »  Il  est  évident  que  l'ambassadeur  impérial  devait 
exprimer  au  ministre  des  Affaires  étrangères  de  France  sa  pro- 
fonde indignation.  <c  Je  lui  démontrai  vivement,  écrit-il,  l'absur- 
dité et  l'extravagance  intolérable  des  principes  qu'il  me  mani- 
festait et  j'ajoutai  que  je  lui  connaissais  trop  de  lumières,  de 
bon  sens  et  de  modération  pour  croire  un  instant  qu'ils  fussent 
les  siens.  » 

Les  déclarations  du  nouveau  gouvernement  français  devaient 
faire  une  impression  pénible  à  Saint-Pétersbourg.  Toutefois,  on 
était  en  présence  de  faits  accomplis,  et  le  pouvoir  autocrate  de 
l'empereur  Nicolas  était  impuissant  à  chasser  du  trône  Louis- 
Philippe  et  à  y  élever  Charles  X.  Il  faut  rendre  cette  justice  au 
comte  Nesselrode  qu'il  a  fait  preuve  de  courage  et  d'énergie 
pour  la  défense  du  simple  bon  sens  contre  les  idées  enracinées 
de  légitimité  et  de  réaction  dont  son  souverain  était  pénétré  jus- 
qu'à la  moelle  des  os.  Il  persuada  l'Empereur  de  la  nécessité  de 
maintenir  l'ambassade  de  Russie  à  Paris,  de  ne  pas  rappeler  de 
France  les  sujets  russes  qui  y  résidaient  et  de  ne  pas  interdire 
l'accès  de  la  Russie  aux  Français.  Le  comte  Pozzo  di  Rorgo 
reçut  donc  à  la  an  pleine  satisfaction  :  loin  d'être  blâmé  pour 
n'avoir  pas  exécuté  les  premières  instructions  d'août,  sa  conduite 
fut  honorée  d'une  auguste  approbation,  car  «  les  événemens 
en  France  se  sont  succédé  avec  une  telle  rapidité  que  les  déter- 
minations d'un  jour  n'étaient  souvent  plus  applicables  aux  cir- 
constances du  lendemain.  » 

Ce  premier  succès  de  Pozzo  di  Rorgo  devait  en  amener 
d'autres  qu'on  désavouait.  Les  relations  telles  qu'elles  existaient 
entre  l'ambassadeur  de  Russie  et  le  gouvernement  français  ne 
pouvaient  pas  durer  indéfiniment.  La  reconnaissance  officielle 
s'imposait,  ainsi  que  l'expédition  de  nouvelles  lettres  de  créance. 
L'empereur  Nicolas  ne  voulait  l'admettre  en  auoune  manière. 
Le  comte  Nesselrode  eut  bien  de  la  peine  à  convaincre  son 
souverain  de  la  nécessité  de  reconnaître  Louis-Philippe  conmie 


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NICOLAS    I***   ET   LOUIS-PIÎTLIPPE.  781 

roi  des  Français  et  d'entretenir  avec  lui  des  relations  diplo- 
matiques régulières.  Il  s'appliquait  à  lui  démontrer  qu'une 
fois  que  le  roi  d'Angleterre  avait  reconnu  le  nouveau  roi  le 
27  août  (n.  st.),  l'empereur  d'Autriche  le  8  septembre,  le  roi 
de  Prusse  le  9  septembre,  l'empereur  de  Russie  ne  saurait 
se  détacher  de  ses  alliés  et  ne  pas  faire  comme  eux.  Par 
son  remarquable  rapport  du  16/28  septembre  1830,  le  comte 
Nesselrode  réussit  à  arracher  à  son  souverain  son  consentement 
à  la  reconnaissance  de  Louis-Philippe.  Ce  fut  un  rapport  écrit. 
A  l'exposition*  orale  précédente,  le  vice-chancelier  avait  cons- 
taté de  nouveau  chez  l'Empereur  une  «  répugnance  extrême  »  à 
reconnaître  le  nouveau  régime  en  France.  Toute  son  éloquence 
et  tous  ses  argumens  n'avaient  pas  réussi  à  ébranler  sa  volonté. 
Se  défiant  du  succès  de  sa  parole  et  redoutant  la  colère  du  Tsar, 
le  comte  Nesselrode  prit  la  résolution  de  présenter  un  mé- 
moire détaillé  sur  les  affaires  de  France.  Une  attaque  de  goutte 
le  retint  à  propos  à  la  maison  pour  lui  donner  la  possibilité 
d'envoyer  son  travail  à  son  souverain.  Il  fut  retourné  au  mi- 
nistre avec  de  nombreuses  annotations  de  l'Empereur  et,  après 
en  avoir  pris  lecture,  le  comte  Nesselrode  pouvait  se  dire, 
comme  Pyrrhus:  «  Encore  une  semblable  victoire  et  je  suis 
perdu  !  »  Ces  annotations  impériales  montraient,  en  effet,  ce 
qu'il  en  coûtait  à  l'autocrate  de  Russie  de  faire  les  concessions 
réclamées  par  la  force  des  choses. 

La  révolution  de  Juillet,  écrivait  Nesselrode,  a  porté  un  coup 
sensible  au  principe  de  légitimité,  tandis  que  la  doctrine  du 
pouvoir  populaire  a  remporté  un  triomphe.  Néanmoins,  trois 
puissances  alliées  ont  sacrifié  le  principe  de  légitimité  pour 
sauver  le  principe  monarchique  qui  a  «  surnagé  comme  par 
miracle.  »  Bien  plus,  en  présence  des  circonstances  actuelles, 
il  faut  désirer  le  maintien  de  ce  gouvernement  usurpateur,  car 
c'est  le  seul  soutien  de  Tordre.  «  Les  puissances  ont  tout  à 
gagner,  à  voir  ce  gouvernement  se  consolider.  Que  gagneraient- 
elles  à  sa  chute?  La  république,  Tanarchie,  et  des  malheurs,  dont 
il  ne  serait  point  donné  à  la  sagesse  humaine  de  prévoir,  ni 
rissue,  ni  le  terme.  » 

En  regard  de  cette  phrase,  l'Empereur  écrivit  en  français, — 
suivant  son  habitude,  —  ces  mots  :  «  Je  ne  sais  ce  qui  est  préfé- 
rable d'une  république  ou  d'une  soi-disant  monarchie  pareille.  » 

Toutefois,  poursuit  le  vice-chancelier,  pour  l'existence  d'un 


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782  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tel  gouvernement  sa  reconnaissance  est  d'une  absolue  nécessité. 
Un  refus  équivaudrait  à  une  condamnation  à  mort.  Il  est  facile 
de  prévoir  quelles  en  seraient  les  conséquences.  La  France  de- 
viendrait le  foyer  du  mouvement  révolutionnaire  en  Europe,  et" 
les  Français,  les  alliés  de  tous  les  anarchistes  sur  le  continent... 
Une  conflagration  générale  deviendrait  imminente  et  ce  seraient 
les  puissances  étrangères  qui  Tauraient  provoquée.  »  Si  les 
grandes  puissances  continentales  commençaient  une  guerre  avec 
la  France,  l'Angleterre  abandonnerait  Talliance,  et  l'opinion 
publique  de  l'Europe  prendrait  fait  et  cause  pour  la  France. 
L'action  de  tous  les  traités  internationaux  serait  suspendue.  Mais 
quel  serait  le  but  de  cette  guerre  ?  Il  serait  illusoire  de  songer 
au  rétablissement  sur  le  trône  de  la  branche  aînée  des  Bour- 
bons !  Le  prince  de  Metternich  a  dit  au  comte  Nesselrode  que, 
si  les  alliés  agissaient  de  cette  manière,  leur  victoire  serait  sui- 
vie de  difficultés  insurmontables  :  «  car  il  serait  peut-être  facile 
de  renverser  le  gouvernement  actuel,  mais  impossible  de  trou- 
ver une  combinaison  pour  le  remplacer.  » 

En  regard  de  ces  mots,  l'empereur  Nicolas  mit  Tannotation 
suivante  :  «  C'est  exactement  ce  que  j'ai  dit  ici  dès  la  nouvelle 
des  désordres  de  Paris.  » 

Prenant  en  considération  le  fait  de  la  reconnaissance  du 
nouveau  gouvernement  français  par  les  trois  grandes  puissances 
de  TEurope,  la  Russie,  selon  l'avis  du  ministre  des  Affaires 
étrangères,  ne  saurait  marcher  seule  contre  les  Français  et  se 
détacher  de  ses  alliés.  Enfin  le  refus  de  reconnaître  Louis- 
Philippe  compromettrait  complètement  la  situation  de  la  Russie 
en  France,  acquise  depuis  1814.  «  Jusqu'à  la  catastrophe  du  mois 
de  juillet,  »  écrivait  le  comte  Nesselrode,  «  notre  âystème  a  été 
fondé  sur  des  rapports  intimes  avec  cette  puissance,  rapports 
qui  découlaient  naturellement  de  l'identité  des  intérêts  des  deux 
pays.  Nous  avons  recueilli  les  fruits  de  cette  politique  sage  et 
prévoyante.  Les  dispositions  du  gouvernement  français,  comme 
celles  de  la  nation,  nous  ont  été  constamment  favorables.  Plus 
d'une  fois,  pendant  la  guerre  que  Votre  Majesté  a  soutenue  avec 
tant  de  gloire  et  de  succès,  la  France  a  déjoué  les  combinaisons 
les  plus  malveillantes  de  TAutriche  et  de  l'Angleterre.  Ses  tré- 
sors et  ses  soldats  nous  ont  aidés  à  créer  un  État  dont  l'exis- 
tence est  utile  à  la  Russie.  C'est  au  souvenir  des  bienfaits  de 
l'empereur  Alexandre  que  Votre  Majesté  doit  des  services  aussi 


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t 


NICOLAS    1**^   ET    LOUIS-PHILIPPE.  783 

signalés...  parce  que  son  esprit  plein  d'avenir  lui  faisait  sentir 
qu'aucun  équilibre  de  l'Europe  ne  serait  possible,  si  la  France 
ne  conservait  un  certain  degré  dé  force  et  de  puissance.  » 

Ces  argumens  irréfutables  du  comte  Nesseirode persuadèrent 
l'empereur  Nicolas  de  la  triste  nécessité  de  reconnaître  Louis- 
Philippe  comme  roi  de  France.  Il  finit  par  admettre  les  argu- 
mens de  son  ministre  après  une  longue  et  pénible  lutte  avec 
lui-même.  Voici  les  derniers  mots  qu'il  écrivit  sur  ce  rapport  : 
«  Je  me  rends  à  votre  raisonnement  ;  mais  j'atteste  le  ciel  que 
c'est  et  ce  sera  toujours  contre  ma  conscience  et  que  c'est  un 
des  plus  pénibles  efforts  que  j'aie  jamais  faits.  J'en  prends  acte. 
—  Nicolas.  >)  » 

Ces  dernières  paroles  de  l'Empereur  caractérisent  très  bien 
ses  sentimens  personnels  à  l'égard  du  roi  des  Français,  et  il  n'y 
avait  pas  de  force  au  mpnde  qui  pût  le  contraindre  à  changer  ses 
convictions.  Dans  le  domaine  officiel  et  politique  il  consentait  à 
se  rendre  au  conseil  de  son  ministre  des  Affaires  étrangères  et 
à  reconnaître  le  Duc  d'Orléans  Louis-Philippe  comme  roi  de 
France.  Mais  dans*  ses  rapports  directs  et  personnels  avec  lui, 
il  se  réservait  le  droit  de  laisser  libre  cours  à  ses  sentimens.  Il 
autorisa  son  représentant  à  la  Cour  des  Tuileries  à  rester  à  son 
poste  et  il  se  montra  disposé  à  entrer  en  relation  avec  les  pléni- 
potentiaires du  gouvernement  fr£inçais;  mais  il  refusa  catégo- 
riquement de  traiter  Louis-Philippe  sur  un  pied  d'égalité  et 
comme  un  membre  légitime  de  cette  famille  à  laquelle  apparte- 
naient les  autres  souverains.  C'est  par  ces  sentimens  que  s'ex- 
plique le  refus  décidé  de  l'Empereur  d'appeler  Louis-Philippe 
«  Monsieur  mon  frère.  »  Tous  les  argumens  dont  put  se  servir 
le  comte  Nesseirode  par  écrit  et  en  paroles  furent  impuissans  à 
ébranler  sa  résolution. 

Le  général  Athalin  arriva  à  Saint-Pétersbourg,  au  commen- 
cement de  septembre,  pour  notifier  l'avènement  de  Louis- Philippe 
au  trône  de  France.  Il  fut  porteur  de  deux  lettres  du  Roi  à  l'Em- 
pereur du  7/19  août  Î830.  Dans  la  première,  le  Roi  déclare  qu'il 
fut  appelé  au  trône  par  la  volonté  de  la  nation  et  qu'il  dut  se 
sacrifier  à  ce  vœu  unanime.  Son  refus  n'aurait  pas  manqué  de 
déchaîner  de  terribles  calamités  non  seulement  sur  la  France, 
mais  sur  tous  les  Étate  de  l'Europe.  Dans  la  seconde,  Louis- 
Philippe  donne  des  explications  détaillées  sur  les  événemens  de 
Juillet  et  s'applique  à  démontrer  qu'il  en  est  devenu  la  victime 


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784    t  RKYUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  qu*il  a  été  contraint  par  la  force  des  circonstances  de  monter 
sur  le  trône.  Charles  X  est  lui-même  coupable  de  sa  chute:  avec 
plus  d'intelligence  et  de  modération,  il  n'eût  pas  cessé  de  régner. 
«  Depuis  le  29  août  1829,  — .poursuit  Louis-Philippe,  — la  nou- 
velle composition  du  ministère  m'avait  fort  alarmé.  Je  voyais 
à  quel  point  cette  composition  était  suspecte  et  odieuse  à  la 
nation...  La  résistance  à  ce  ministère  ne  serait  probablement  pas 
sortie  des  voies  parlementaires,  si  dans  son  délire,  ce  ministère 
lui-même  n'en  eût  donné  le  fatal  signal  par  la  plus  audacieuse  vio- 
lation de  la  Charte...  Aucun  excès  n'a  souillé  cette  lutte  terrible, 
mais  il  était  difficile  qu'il  n  en  résultât  pas  quelque  ébranlement 
dans  notre  état  social,  et  cette  même  exaltation  des  esprits  qui 
les  avait  détournés  de  tout  désordre,  les  portait  en  même  temps 
vers  des  essais  de  théories  politiques  qui  auraient  précipité  la 
France  et  peut-être  l'Europe  dans  de  grandes  calamités...  C'est 
dans  cette  situation,  Sire,  que  tous  les  vœux  se  sont  tournés 
vers  moi...  J'ai  donc  accepté  cette  noble  et  pénible  tâche,  et  j'ai 
écarté  toutes  les  considérations  personnelles^  qui  se  réunissaient 
pour  me  faire  désirer  d'en  être  dispensé,  parce  que  j'ai  senti  que 
la  moindre  hésitation  de  ma  part  pouvait  compromettre  l'avenir 
de  la  France  et  le  repos  de  tous  nos  voisins  qu'il  nous  importe 
tant  d'assurer.  »  En  vue  d'échapper  au  plus  tôt  aux  dangers  de  ce 
provisoire,  Louis-Philippe  changea  son  titre  primitif  de  «  lieute- 
nant du  royaume,  »  contre  celui  de  roi.  «  Il  n'échappera  pas  à  la 
perspicacité  de  Votre  Majesté,  poursuit-il,  ni  à  sa  haute  sagesse 
que  pour  atteindre  ce  but  salutaire,  il  est  bien  désirable  que  les 
événemens  de  Paris  soieût  envisagés  sous  leur  véritable  aspect, 
et  que  l'Europe,  rendant  justice  aux  motifs  qui  m  ont  dirigé, 
entoure  mon  gouvernement  de  la  confiance  qu'il  a  le  droit 
d'inspirer...  Que  Votre  Mffjesté  veuille  bien  ne  pas  perdre  de  vue 
que,  tant  que  le  roi  Charles  X  a  régné  sur  la  France,  j'ai  été  le 
plus  soumis  et  le  plus  fidèle  de  ses  sujets,  et  que  ce  n'est  qu'au 
moment  où  j'ai  vu  l'action  des  lois  paralysée,  et  l'exercice  de 
l'autorité  royale  totalement  anéantie,  que  j'ai  cru  de  mon  devoir 
de  déférer  au  vœu  national  en  acceptant  la  couronne  à  laquelle 
j'ai  été  appelé.  » 

Après  avoir  justifia  ainsi  de  son  mieux  sa  conduite  pendant 
les  journées  mémorables  de  Juillet,  Loliis-Philippe  s'adresse  à 
l'empereur  Nicolas  I*'  avec  insistance  pour  le  prier  d'entretenir 
avec  lui  et  son  gouvernement  des  relations  d'invariable  amitié 


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WJ^^ 


NICOLAS   l^  ET   LOUIS-PHILIPPE.  785 

«  C'est  sur  vous,  Sire,  »  écrit-il  en  terminant  sa  longue  lettre, 
«  que  la  France  a  surtout  les  yeux  fixés;  elle  aime  à  voir  dans  la 
Russie  son  allié  le  plus  naturel  et  le  plus  puissant.  Sa  confiance 
ne  sera  point  trompée  ;  j'en  ai  pour  garant  le  noble  caractère  et 
toutes  les  qualités  qui  distinguent  Votre  Majesté  Impériale.  » 

Cette  lettre,  écrite  d'un  bout  à  l'autre  de  la  propre  main 
du  Roi,  était  munie  de  la  signature  suivante  :  «  Monsieur  mon 
Frère,  de  Votre  Majesté  Impériale,  le  bon  Frère  Louisr-Phi- 
lippe.  » 

L'emperetr  Nicolas  fut  obligé  de  répondre.  Il  donna  l'ordre 
à  son  ministre  des  Affaires  étrangères  de  rédiger  un  projet  de 
lettre.  L'ordre  fut  exécuté,  et  le  projet  fut  soumis  h  Sa  Majesté. 
Dans  ce  projet,  selon  l'usage  reçu,  l'Empereur  s'adresse  au  Roi 
avec  les  mots  :  Monsieur  mon  Frère.  L'Empereur  les  effaça  au 
crayon  et  y  substitua  le  mot:  Sire.  Par  cette  formule, l'Empereur 
s'abaissait  en  quelque  sorte  devant  le  roi  des  Français,  car  tous 
les  simples  mortels  s'adressaient  à  lui  en  usant  du  même  terme. 
Quoi  qu'il  en  soit,  cette  violation  des  formes  généralement  admises 
dans  les  rapports  entre  souverains,'  aussi  bien  que  le  ton  de  la 
lettre, devaient  péniblement  imppessionner  Louis-Philippe.  (( Votre 
Majesté,  »  écrivait  Nicolas,  «  a  pris  une  détermination  qui  lui  a 
paru  la  seule  propre  k  sauver  la  France  de  plus  grandes  cala- 
mités, et  je  ne  me  prononcerai  pas  ici  sur  les  considérations  qui 
l'ont  guidée.  Mais  je  forme  des  vœux  pour  que  la  Providence 
divine  veuille  bénir  les  intentions  de  Votre  Majesté  et  les  efforts 
qu'EUe  va  faire  pour  le  bonheur  du  peuple  français.  »  Complète- 
ment d'accord  avec  ses  alliés,  l'Empereur  prend  acte  des  inten- 
tions du  roi  des  Français  d'entretenir  avec  tous  la  bonne  intel- 
ligence et  d'observer  scrupuleusement  les  traités  conclus. 

Le  projet  proposait  comme  signature  :  Monsieur  mon  Frère. 
L'Empereur  l'effaça  encore  cette  fois  et  usa  de  la  formule  ordi- 
naire de  politesse. 

Cette  lettre  de  l'Empereur  au  roi  Louis-Philippe  fut  signée  le 
18/30  septembre  1830.  Nous  avons  encore  une  autre  lettre  de  la 
même  date  au  roi  des  Français,  en  réponse  à  la  lettre  confiden- 
tielle de  celui-ci.  Sur  le  projet  l'empereur  Nicolas  P'  substitua 
encore  une  fois  le  mot  Sire  à  la  formule  Monsieur  mon  Frère. 
L'Empereur  fut  très  satisfait  de  ce  projet  et  mit  l'annotation 
suivante  jen  français  :  cette  lettre  est  très  bonne.  Connaissant  les 
sentimens  de  l'Empereur,  on  petit  être  certain  que  s'il  a  ap- 
TOMi  xLVii.  —  <908.  50 

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786  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

prouvé  le  projet  de  lettre,  c'était  à  cause  de  la  retenue  de  son 
langage  et  de  la  stérilité  de  son  contenu. 

Au  commencement  de  cette  seconde  lettre,  l'Empereur 
affirme  qu'il  comprend  les  motifs  qui  ont  porté  le  Roi  à  pré- 
senter les  événemens  de  Juillet  «  sous  un  jour  moins  défavo- 
rable. »  Le  général  Athalin,  porteur  des  deux  lettres ,  dira  au 
Roi  ce  que  pense  en  réalité  le  Tsar  de  ces  tristes  événemens. 
«  Ce  qui  s'est  passé  à  Paris,  »  poursuit  Nicolas,  «  est  un  malheur 
pour  la  France,  comme  pour  l'Europe  entière.  En  acceptant  la 
tâche  difficile  qui  lui  a  été  offerte,  Votre  Majesté  a  senti  le  besoin 
d'inspirer  de  la  confiance  aux  puissances  étrangères.  Elle  a,  pour 
ainsi  dire,  pris  l'engagement  der  fournir  à  l'Europe  des  garanties 
de  paix  et  d'ordre  public.  Elles  ne  peuvent  se  trouver  que  dans 
l'affermissement  d'un  pouvoir  conservateur  en  France,  dans  le 
respect  de  son  gouvernement  pour  les  traités  existans  et  la 
tranquillité  intérieure  des  États  voisins.  » 

Le  comte  Nesselrode  prévoyait  fort  bien  l'impression  pénible 
que  ces  deux  lettres  produiraient  nécessairement  sur  le  Roi, 
et  il  tâcha,  dans  la  mesure  du  possible,  d'en  atténuer  l'effet. 
Le  feldjàger^  porteur  des  dépèches  pour  Paris,  emportait  en 
même  temps  une  lettre  particulière  du  vice-chancelier  au  comte 
Pozzo,  qui  contenait  des  détails  secrets  sur  ces  lettres  impé- 
riales. «  Pour  vous  donner  une  idée,  »  écrivait  le  comte  Nessel- 
rode, «  combien  il  en  a  coûté  à  l'Empereur  de  reconnaître  le  Duc 
d'Orléans,  je  vous  dirai  que  je  n'ai  jamais  pu  le  décider  à  lui 
donner  dans  les  lettres  le  titre  de  Monsieur  mon  Frère  et  qu'il 
a  mieux  aimé  dérogera  sa  dignité,  en  mettant:  5tre,  en  vedette. 
Vous  verrez  par  là  combien  l'animosité  causée  par  les  événe- 
mens du  mois  de  juillet  et  par  la  conduite  démagogique  du  nou- 
veau Roi  est  encore  vive.  J'espère  que  ces  impressions  se  calme- 
ront avec  le  temps.  Mais  tâchez  d'empêcher  de  votre  côté  que 
ce  manque  de  formes  ne  soit  relevé  par  le  ministère  français  et 
n'entraine  une  tracasserie  qui  serait  fort  désagréable...  D'ailleurs 
si  le  gouverne  ment  français  vous  faisait  quelques  observations  à 
ce  sujet,  vous  pourriez  lui  faire  remarquer  que  jusqu'ici  le 
nouveau  titre  de  souverain  de  la  France  ne  nous  a  point  été 
communiqué  dans  les  formes  voulues  par  les  moyens  diploma- 
tiques et  que  nous  ne  le  connaissons  encore  que  par  les  publica- 
tions du  Moniteur.  » 

L'Empereur  Nicolas  I*'  apprit  bientôt  de  son  ambassadeur  à 


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NICOLAS   !•»  ET  LOUIS-PHILIPPE.  787 

Paris  Timpression  que  ses  lettres  avaient  produite  sur  le  Roi  et 
ses  ministres.  Aussi  longtemps  que  le  général  Âthalin  se  trou- 
vait à  Saint-Pétersbourg  et  adressait  des  rapports  sur  les 
faveurs  dont  il  était  Tobjet,  Louis-Philippe  ne  dissimulait  pas 
sa  satisfaction.  Il  invita  l'ambassadeur  de  Russie  au  Palais-Royal 
et  celui-ci  s'y  rendit  sous  «  une  forme  toute  privée.  »  Le  Roi  dit 
au  comte  Pozzo  di  Borgo  qu'il  avait  regu  un  rapport  du  général 
Âthalin,  qui  était  ravi  de  l'accueil  qu'il  avait  trouvé  auprès  de 
l'empereur  Nicolas.  Le  Roi  en  était  très  satisfait,  ainsi  que  de 
tout  ce  que  lui  communiquait  son  ambassadeur  extraordinaire. 
Avec  l'abondance  de  paroles  qui  lui  était  propre,  Louis-Philippe 
se  mit  à  démontrer  qu'il  avait  été  forcé  de  monter  sur  le  trône 
pour  empêcher  le  triomphe  inévitable  de  la  révolution  :  c'était 
le  seul  moyen  ds  sauver  l'ordre  public  et  le  principe  monar- 
chique. L'ambassadeur  de  Russie  écouta  respectueusement  ce 
discours  et  se  permit  seulement  d'observer  qu'aussi  longtemps 
qu'on  ne  mettrait  pas  une  fin  aux  «  sociétés  populaires,  » 
l'ordre  public  et  le  triomphe  du  principe  monarchique  ne  seraient 
pas  assurés.  «  Le  Roi  témoigna  à  cette  proposition  un  embarras 
extrême,  »  écrivait  le  comte  Pozzo  di  Borgo.  Il  parla  des  diver- 
gences entre  les  ministres,  qui  empêchaient  de  prendre  des 
mesures  générales.  Le  comte  Mole,  ministre  des  Affaires  étran- 
gères, crut  devoir  constater  le  même  fait.  Quant  au  comte  Pozzo 
di  Borgo,  il  attribuait  la  faiblesse  du  Roi  dans  sa  lutte  avec 
les  révolutionnaires  au  fait  qu'il  les  redoutait  lui-même,  et 
surtout  Lafayette. 

HI 

Cet  échange  d'impressions  amicales  eut  lieu  avant  le  retour 
du  général  Athalin  à  Paris.  La  situation  changea  lorsque  le  Roi 
et  ses  ministres  prirent  connaissance  des  lettres  de  l'Empereur. 
De  plus,  l'ambassadeur  extraordinaire  de  France  fit  part  verba- 
lement de  certaines  choses  qu'il  jugeait  trop  délicates  pour  être 
traitées  dans  un  rapport.  Toutes  ces  informations  produisi- 
rent un  pénible  effet  sur  le  gouvernement  français. 

Le  lendemain  du  retour  du  général  Athalin,  Mole  invita 
l'ambassadeur  de  Russie  h  passer  chez  lui.  «  M'y  étant  rendu,  » 
écrit  le  comte  Pozzo  di  Borgo  le  H/23  octobre  1830,  «  je  le 
trouvai  tout  abattu  de  l'impression  que  lui  avait  faite  l'ensemble 


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788  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

des  notions  dont  M.  d'Âthalin  venait  de  Tinstmire.  Après 
quelques  observations  générales  de  regret,  il  me  dit  que  le  roi 
Louis-Philippe  était  désolé  de  ne  pas  avoir  trouvé,  dans  les 
lettres  de  Sa  Majesté  l'Empereur,  les  formes  amicales  et  bien- 
veillantes d'usage  entre  souverains  et  dont  il  s'était  servi  lui- 
même.  »  Le  Roi,  poursuivit  Mole,  passa  en  revue  la  correspon* 
dance  échangée  entre  les  souverains  de  France  et  de  Russie 
depuis  la  Restauration  et  «  il  avait  reconnu  que  non  seulement 
Leurs  Majestés  s'étaient  servies  de  la  formule  ordinaire  Monsieur 
mon  frère f  mais  qu'Elles  avaient  ajouté  au  bas  cdle  de  Votre  bon 
frère  et  ami.  Le  Roi  considère  ces  bmmissions  comme  une  preuve 
de  l'intention  de  l'Empereur  de  ne  pas  entretenir  les  liens  «  de 
bonne  intelligence  et  de  courtoisie,  »  mais  même  d'observer  un 
certain  «  éloignement  »  à  son  égard. 

L'ambassadeur  crut  devoir  justifier  l'attitude  de  son  sou- 
verain par  l'ordre  de  choses  existant  en  France,  l'origine  révo- 
lutionnaire du  pouvoir  de  Louis-Philippe,  la  propagande  anar- 
chique  en  Belgique,  en  Espagne,  en  Italie,  etc.  Il  dit  en  terminant 
«  que  Sa  Majesté  Impériale  ayant  reconnu  le  titre  de  fait  du  roi 
des  Français,  les  relations  politiques  entre  les  deux  monarques 
et  les  deux  États  se  trouvaient  rétablies,  en  attendant  que  la 
marche  du  Roi  et  de  son  gouvernement  envers  les  autres  puis- 
sances devint  un  motif  de  faire  renaître  celles  qui  tiennent  à 
rintimité  et  à  la  confiance.  » 

Il  n'est  guère  probable  que  ces  considérations  aient  rassuré 
ou  satisfait  le  ministre  français.  Mole  n'essaya  même  pas  de 
défendre  son  gouvernement  :  il  se  borna  à  dire  à  l'ambassadeur 
que  le  Roi  désirait  le  voir. 

Le  comte  Pozzo  di  Borgo  se  rendit,  toujours  «  incognito,  »  au 
Palais-Royal  et  directement  dans  la  chambre  où  le  Roi  l'avait  déjà 
reçu  à  plusieurs  reprises.  Louis-Philippe  vint  aussitôt  à  sa  ren- 
contre et  «  presque  les  larmes  aux  yeux  »  lui  exposa  avec  une 
grande  animation  combien  il  était  peiné  de  voir  que  l'Empereur 
avait  renoncé  à  observer  à  son  égard  les  formes  de  courtoisie 
amicale  dont  il  avait  usé  lui-même,  et  que  tous  les  autres  sou- 
verains avaient  scrupuleusement  observées.  L'ambassadeur  s'ap- 
pliqua h  justifier  l'attitude  de  son  souverain  par  les  argumens 
qu'il  avait  fait  valoir  dans  son  entretien  avec  le  comte  Mole.  Le 
Roi  Técouta  attentivement  et  avec  calme.  Mais  lorsque  Pozzo 
di  Borgo  chercha  à  démontrer  que  cette  défiance  s'expliquait 


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wV^'  ' 


NICOLAS    1*'   ET    LOUIS-PHILIPPE.  789 

comme  une  conséquence  de  «  ce  grand  et  fatal  renversement,  » 
le  Roi  ne  put  se  contenir  et  s'écria  avec  vivacité  :  «  Eh!  mon 
Dieu,  ce  n'est  pas  moi  qui  ai  détrôné  Charles  X;  c'est  lui-môme 
qui  a  voulu  se  perdre,  malgré  les  avertissemens  et  les  conseils 
de  la  France  et  de  l'Europe  réunies.  Quant  au  Duc  de  Bordeaux, 
il  a  été  impossible  de  le  mettre  en  avant  au  milieu  de  l'efferves- 
cence qui  régnait  alors  et  qui  dure  encore;  je  n'aurais  eu  qu'à 
le  nommer  le  jour  où  j'ai  été  à  la  Commune  de  Paris  et  on 
m'aurait  mis  en  pièces  avec  lui,  s'il  avait  été  présent.  Mon  appel 
au  trône  a  été  un  mouvement  irrésistible  et'  mon  acceptation 
un  acte  de  nécessité,  sans  lequel  la  terreur  allait  commencer  & 
I*instant  même  à  Paris  et  une  épouvantable  confusion  dans  le 
reste  de  la  France  et  de  l'Europe.  —  Je  m'estimerais  heureux,  » 
dit  le  Roi  en  terminant,  «  si  je  pouvais  parvenir  à  convaincre 
l'Empereur  de  cette  vérité.  » 

Ces  épanchemens  du  Roi  ne  réussirent  pas  à  convaincre 
Pozzo,  qui  continua  à  signaler  la  propagande  internationale  des 
révolutionnaires  français,  le  danger  général,  la  faiblesse  du  gou- 
vernement, etc.  Louis-Philippe  s'appliquait  à  réfuter  énergique- 
ment  ces  assertions.  Il  assura  que  la  révolution  belge  le  déso- 
lait autant  que  personne;  qu'il  avait  décliné  la  proposition 
d'occuper  les  places  fortes  de  Belgique  par  des  garnisons  fran- 
çaises; qu'il  refusait  d  accepter  la  couronne  de  Belgique  aussi 
bien  pour  lui  que  pour  un  prince  de  sa  famille.  Â  la  fin  de  cette 
longue  audience,  le  Roi  crut  devoir  assurer  le  comte  Pozzo  di 
Borgo  que  son  plus  vif  désir  était  de  maintenir  avec  la  Russie  et 
le  Tsar  les  relations  les  plus  amicales.  Quant  à  l'ambassadeur, 
il  recommandait  sérieusement  h  son  gouvernement,  à  la  fin  de 
son  rapport,  de  ne  pas  irriter  les  Français,  et  de  leur  donner  la 
possibilité  de  se  calmer  et  d'organiser  leurs  affaires  intérieures. 
Viendra  un  moment  où  l'ordre  sera  rétabli  en  France,  ainsi  que 
les  anciennes  relations  d'amitié  avec  la  Russie.  (Dépêche  du 
H/23  octobre  1830.) 

A  la  retraite  du  comte  Mole,  le  Roi  eut  soin  de  prévenir 
Pozzo  di  Borgo  qu'il  se  proposait  de  confier  le  poste  de  ministre 
des  Affaires  étrangères  au  général  Sébastiani.  Le  Roi  savait  que 
l'ambassadeur  se  défiait  de  ce  diplomate  :  aussi  crut-il  devoir 
l'assurer  qu'il  l'obligerait  à  tenir  compte  des  vœux  de  la  Russie 
et  do  l'Empereur.  Le  comte  Pozzo  répondit  au  Roi  qu'il  n'avait 
en  effet  aucune  confiance  dans  la  personne  de  Sébastiani,  mais 


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790  RKVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

qu'il  se  garderait  d'intervenir  dans  les  affaires  intérieures  de  la 
France  et  se  ferait  un  devoir  de  régler  ses  relations  avec  le  nou- 
veau ministre  des  Affaires  étrangères  d'après  les  instructions 
de  son  souverain. 

Sébastiani,  devenu  ministre  des  Affaires  étrangères,  ne  tarda 
pas  à  montrer  ses  griffes  à  l'ambassadeur  de  Russie.  Les  arme- 
mens  de  la  Russie,  de  l'Autriche  et  de  la  Prusse  provoquèrent 
ceux  de  la  France,  et  lorsque^  Pozzo  attira  l'attention  de  Sébas- 
ticmi  sur  ce  fait,  le  noinistre  lui  répondit  avec  beaucoup  de  fran- 
chise :  M  Si  l'armée  de  l'Empereur  passait  sa  propre  frontière,  le 
roi  Louis-Philippe  regarderait  ce  mouvement  conmie  une  décla- 
ration de  guerre  et  ordonnerait  à  la  sienne  d'entrer  immédiate- 
ment sur  le  territoire  des  Alliés,  parce  qu'il  n'était  pas  sage  de 
laisser  agglomérer  et  approcher  des  armées  gui  ne  pouvaient 
qu'être  destinées  contre  la  France.  » 

Pozzo  di  Rorgo  connaissait  Sébastiani  et  n'attendait  de  lui 
rien  de  bon.  Il  n'en  fut  pas  moins  très  surpris  de  ce  langage. 
«  Une  pareille  déclaration,  »  écrivait-il  le  20  nov./2  décembre  1830, 
«  n'admettait  pas  de  réplique  ;  elle  n'était  pas  susceptible  d'être 
combattue  par  des  paroles.  Il  importait  seulement  de  connaître 
qu'une  telle  intention  existait  et  de  la  faire  avouer  sans  déguise- 
ment. »  En  tout  état  de  cause,  une  déclaration  catégorique  de 
cette  nature  du  ministre  des  Affaires  étrangères  de  France  obli- 
geait l'ambassadeur  à  se  défier  quelque  peu  des  dispositions 
pacifiques  du  gouvernement  français.  De  plus,  il  recueillit  de  la 
bouche  même  de  Louis-Philippe  des  plaintes  continuelles  sur  l'at- 
titude de  l'empereur  Nicolas  à  son  égard.  Le  Roi  se  sentait  blessé 
de  ce  que  la  lettre  de  l'Empereur,  qui  contenait  une  violation 
des  formules  de  courtoisie  adoptées  dans  la  correspondance  entre 
souverains,  eût  été  communiquée  à  des  gouvernemens  étran- 
gers. Il  se  plaignait  en  outre  que  ce  fait  eût  reçu  une  certaine 
publicité.  Le  comte  Pozzo  di  Borgo  se  fit  un  devoir  de  contester 
toute  complicité  du  gouvernement  russe  quant  à  la  publicité 
donnée  à  cet  incident  ;  mais  il  ne  put  s'empêcher  de  convenir 
que  l'Europe  traversait  une  crise  très  dangereuse,  dont  il  était 
impossible  de  prévoir  l'issue.  Il  s'estimerait  heureux  d'empêcher 
le  développement  de  cette  crise,  et  il  considérait  pour  cela  le 
rétablissement  de  relations  amicales  entre  la  Russie  et  la  France 
comme  une  nécessité  impérieuse.  Pour  atteindre  ce  but,  il  était 
nécessaire,  en  premier  lieu,  de  préciser  sa  position.  Louis-Philippe 


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NICOLAS   !•'   ET   LOUIS-FHIUPPB.  791 

avait  déjà  nommé  le  maréchal  Mortier  au  poste  d'ambassadeur 
à  la  cour  impériale,  tandis  que  le  comte  Pozzo  di  Borgo,  h  la  fin 
de  Tannée  1830,  n'était  pas  encore  en  possession  de  ses  lettres  de 
créance.  Aussi  éprouvait-il  «  une  certaine  gêne  »  dans  ses  rap- 
ports avec  le  Roi  et  son  gouvernement.  S'il  eût  connu  la  pensée 
intime  de  l'empereur  Nicolas  au  sujet  du  nouveau  roi  des 
Français  et  à  son  propre  sujet,  il  eût  été  certainement  au  déses- 
poir. Mais  le  comte  Nesselrode  était  un  ami  fidèle  et  se  faisait 
un  devoir  de  lui  cacher  les  éclats  de  colère  que  provoquaient 
chez  son  souverain  ses  efforts  constans  en  vue  d'atténuer  la 
conduite  de  Louis-Philippe  et  d'en  prendre  la  défense. 

En  restituant  au  vice-chancelier  les  dépèches  du  comte 
Pozzo  di  Borgo,  l'Empereur  mit  sur  le  rapport  du  ministre  du 
10  octobre  1830  l'annotation  suivante,  conmie  toujours  en  fran- 
çais :  «  Tout  ce  que  débite  Pozzo  sur  le  prétendu  état  satisfai- 
sant de  la  France  ne  l'est  nullement  h  mes  yeux  ;  je  vois  la 
contradiction  la  plus  complète  entre  les  assurances  du  gouver* 
nement  et  ce  qu'il  tolère  impunément  pour  fortifier  la  révolte 
où  elle  triomphe,  et  la  fomente  là  où  le  Ciel  nous  en  préserve 
encore...  En  général,  poursuit  l'Empereur,  je  ne  suis  pas  du 
tout  satisfait  des  rapports  de  cet  ambassadeur,  car  j'y  vois  le  plus 
souvent  l'homme  qui  se  ^contredit  et  jamais  une  forte  volonté 
en  aucun  sens.  » 

C'est  au  milieu  de  novembre  que  l'ambassadeur  reçut  les 
réponses  à  ses  rapports  d'octobre.  Le  comte  Nesselrode  lui  écri- 
vait :  «  Les  regrets  que  les  résultats  de  la  mission  du  général 
Athalin  ont  fait  naître  auprès  du  roi  des  Français  et  de  son 
noinistère  n'ont  pas  surpris  TEmpereur.  Sa  Majesté  Impériale 
devait  même  s'y  attendre  en  quelque  sorte,  parce  qu'EUe  aime 
à  croire  que  le  cabinet  du  Palais-Royal  connaît  assez  sa  posi- 
tion pour  savoir  qu'il  ne  lui  suffit  pas  d'avoir  obtenu  la  recon- 
naissance de  son  titre  par  les  autres  Cours,  mais  qu'il  doit  lui 
importer  encore  dans  son  propre  intérêt  de  leur  inspirer  une 
juste  confiance  et  d'être  admis  dans  l'intimité  des  relations  qui 
subsistent  entre  elles.  »  Si  Louis-Philippe  et  ses  ministres  en 
ont  pris  de  l'ombrage,  cela  prouve  seulement  <^leur  faiblesse  et 
leurs  irrésolutions,  sinon  leurs  arrière-pensées.  »  D'ailleurs,  rien 
n'empêche  le  roi  des  Français  d'user  dans  ses  lettres  à  l'Empe- 
reur des  mêmes  formules  dont  celui-ci  s'est  servi  à  son  égard. 
En  tout  état  de  cause,  disait  le  comte  Nesselrode  dans  une 


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792  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dépêche  du  5  novembre  1830,  le  roi  Louis-Philippe  et  ses  mi- 
nistres ne  sauraient  perdre  de  vue  que  la  révolution  de  Juillet 
n  est  pas  restée  un  événement  exclusivement  français  :  par  le 
fait  qu'elle  s'est  étendue  à  la  Belgique,  à  1  Italie  et  à  TAIIe- 
magno,  elle  a  acquis  une  portée  européenne,  et  c'est  pourquoi 
des  troupes  russes  ont  été  mobilisées  en  Pologne  et  dirigées 
verg  la  frontière.  Lorsqu'une  nouvelle  révolution  éclata  efTecti- 
vcment  en  Pologne,  on  avait  tout  lieu  de  redouter  le  concours  de 
la  France  aux  insurgés.  Aussi  l'ambassadeur  reçut-il  Tordre  de 
convaincre  le  gouvernement  français  que  sa  dignité  aussi  bien  que 
son  honneur  lui  imposaient  le  devoir  de  rester  neutre  et  de  ne 
pas  montrer  qu'il  désirait  «  voir  dans  d'autres  pays  les  peuples 
sans  frein  et  l'autorité  sans  force.  » 

L'année  1830  se  termina  au  milieu  de  ces  craintes  conti- 
nuelles sur  le  maintien  de  la  paix.  L'année  1831  ne  commença 
pas  beaucoup  mieux.  Au  mois  de  février,  le  comte  de  Damas 
arriva  à  Saint-Pétersbourg.  Il  remit  à  l'Empereur  une  longue 
lettre  du  Roi  déchu  et  un  mémoire  spécial  sur  les  événe- 
mens  de  Juillet.  Le  comte  de  Damas  fut  accueilli  avec  empres- 
sement à  là  Cour  et  repartit  avec  une  lettre  de  Nicolas  I®'  à 
Charles  X,  sans  avoir  toutefois  obtenu  un  résultat  positif  quel- 
conque. 

Dans  sa  lettre  datée  du  10/22  janvier  1831,  Charles  X  appe- 
lait la  protection  particulière  du  Tsar  sur  son  petit-fils,  le  Duc  de 
Bordeaux,  «  auquel  est  réservée  la  noble  tâche  de  rendre  ud 
jour  la  France  heureuse,  et  de  contribuer  au  bonheur  et  à  la 
tranquillité  de  l'Europe.  »  Cet  enfant,  «  c'est  l'espoir  de  la 
France  que  je  recommande  à  un  souverain,  mon  ami  et  allié, 
c'est  la  tranquillité  de  mon  pays  et  la  paix  du  monde  qui  est 
attachée  au  retour  de  cet  enfant  sur  le  trône  de  nos  pères.  La 
légitimité  peut  seule  soutenir  la  légitimité.  »  Enfin  Charles  X 
énonçait  la  ferme  conviction  que  la  nation  française  se  sou- 
lèverait bientôt  contre  l'usurpateur  et  rétablirait  sur  le  trône 
la  dynastie  légitime.  Les  provinces  de  l'Ouest  et  du  Midi  de 
la  France  étaient  prêtes  à.  une  levée  de  boucliers.  L'empereur 
Nicolas  fit  à  cette  lettre,  le  22  février  1831,  une  réponse  en 
termes  vagues;  il  ne  pouvait  évidemment  pas  en  faire  une  autre; 
mais  on  sentait  dans  chaque  ligne  qu'il  ne  s'inclinait  que  de- 
vant la  force  insurmontable  des  circonstances.  «  Les  liens 
d'amitié  qui  nous  unissent  sont,  écrivait-il,  à  l'épreuve  des  cir- 


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NICOLAS   1*'  ET   LOUIS-PHILIPPE.  793 

constances...  Si  des  considérations  impérieuses  ont  dû  un  mo- 
ment imposer  silence  à  mes  sentimens  personnels,  si,  de  concert 
avec  mes  alliés,  je  me  suis  déterminé  à  reconnaitve  le  nouveau 
gouvernement  français,  j'ai  au  moins  la  conscience  d'avoir  tout 
fait  pour  éviter  la  nécessité  d'une  si  pénible  détermination.  Mais 
une  fois  adoptée,  elle  doit  désormais  devenir  la  règle  de  la  con- 
duite politique  de  mon  Cabinet,  comme  de  celle  de  mes  alliés. 
L*objet  des  efforts  que  nous  faisons  en  commun  et  celui  de  tous 
mes  vœux,  est  le  maintien  de  la  paix  générale.  Tant  que  le  gou- 
vernement français  n'entravera  point  l'accomplissement  de  cette 
œuvre  salutaire,  rien  ne  saurait  justifier  de  ma  part  une  provo- 
cation à  la  guerre.  » 

Le  jour  de  Tan  1831,  Pozzo  di  Rorgo  fut  reçu  en  audience 
solennelle  par  le  roi  Louis-Philippe  pour  la  remise  de  ses  nou- 
velles lettres  de  créance.  Le  Roi  en  fut  très  satisfait,  ainsi  que 
l'ambassadeur  dont  la  position  se  trouva  ainsi  régularisée.  Mais 
ces  dispositions  d'esprit  optimistes  de  l'ambassadeur  ne  devaient 
pas  être  de  longue  durée.  En  dépit  de  la  promesse  du  Roi  de  ne 
pas  admettre  l'élection  du  Duc  de  Nemours  au  trône  de  Bel- 
gique, celui-ci  fut  élu  et  le  Roi  ne  crut  pas  devoir  protester.  En 
dépit  de  rengagement  du  cabinet  français  de  ne  pas  intervenir 
dans  les  affaires  de  Pologne  et  de  ne  pas  favoriser  les  insurgés 
polonais,  le  roi  et  ses  ministres  ne  dissimulaient  pas  leurs  sym- 
pathies pour  l'insurrection.  Pozzo  expliquait  ces  contradictions 
dans  la  politique  du  gouvernement  français  par  l'impuissance 
manifeste  du  Roi  et  de  ses  ministres.  D'après  lui,  le  Roi  désirait 
la  paix,  mais  «  ne  s'opposait  pas  aux  mesures  qui  peuvent  ame- 
ner la  guerre.  »  Le  Roi  parlait  lui-même  avec  une  certaine  amer- 
tume de  sa  position  à  l'ambassadeur  de  Russie.  Il  m'a  avoué,  écri- 
vait celui-ci,  «  qu'il  n'est  pas  secondé  par  son  ministère  dont 
il  regrette  l'incapacité.  »  D'après  Pozzo,  le  ministre  des  Affaires 
étrangères  Sébastiani  ne  peut  inspirer  aucune  confiance.  Per- 
sonne ne  le  respecte  et  ne  lui  reconnaît  des  capacités  quel- 
conques. Mais  il  a  une  haute  opinion  de  lui-même.  Sa  perfidie  est 
proverbiale,  et  son  astuce  n'a  pas  de  bornes.  Si  l'on  prend  en 
considération  la  faiblesse  du  Roi,  la  légèreté  d'esprit,  la  du- 
plicité et  la  perfidie  de  quelques-uns  des  ministres,  l'anarchie 
qui  dominait  à  la  Chambre  des  députés,  et  l'audace  du  parti  ra- 
dical, on  comprendra  facilement  le  mépris  général  qui  entourait 
le  gouvernement.  Le  parti  anarchique  réussit  &  profaner  impu- 


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794  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

nément  des  églises  et  à  y  dérober  des  objets  du  culte,  ornés  de 

fleurs  de  lys,  insigne  des  Bourbons. 

« 

IV 

L'ensemble  de  cette  situation,  exposé  par  Pozzo  di  Borgo, 
dans  son  rapport  au  vice-chancelier  du  19  février/3  mars  1831, 
produisit  une  profonde  impression  sur  l'Empereur  :  il  mit  sur 
la  dépèche  l'annotation  suivante  :  a  Quel  triste  et  hideux 
tableau  !  »  Il  ne  se  gênait  pas  pour  énoncer  ouvertement  son 
indignation,  lorsque  les  nouvelles  de  Paris  lui  en  fournissaient 
l'occasion.  Ainsi  ayant  aperçu  à  une  revue  le  comte  de  Morte- 
mart,  ambassadeur  de  France,  il  s'approcha  de  lui  à  cheval  et 
lui  dit  k  haute  voix  :  (c  Le  Duc  de  Nemours  est  nommé  roi  de 
Belgique,  j'en  appelle  à  votre  promesse!  »  Sans  attendre  de 
réponse,  il  donna  un  coup  d'éperon  à  sa  monture  et  s'éloigna. 

L'Empereur  fut  également  très  indigné,  en  apprenant  par  les 
rapports  de  son  ambassadeur  à  Paris  que  l'hôtel  de  l'ambassade 
avait  été  l'objet  d'une  agression  de  la  populace.  L'événement  eut 
lieu  au  commencement  de  mars  et  fut  provoqué  par  la  nouvelle 
'  des  succès  remportés  par  l'armée  russe  sur  les  insurgés  polo- 
nais. Des  pierres  furent  lancées  contre  les  fenêtres  et  quelques 
vitres  brisées.  Il  est  vrai  que  le  gouvernement  français  prit 
aussitôt  toutes  les  mesures  de  sûreté,  et  le  Boi  ainsi  que  les 
ministres  s'empressèrent  d'exprimer  à  l'ambassadeur  leur  pro- 
fonde indignation  à  ce  sujet.  Toutefois,  Pozzo  di  Borgo  était 
révolté  et  demandait  à.  son  gouvernement  des  instructions  pour 
le  cas  où  ces  faits  viendraient  à  se  renouveler.  «  Si  je  ne  con- 
sultais que  mon  désir,  écrivait-il,  je  quitterais  Paris  à  l'instant.  » 
Les  conversations  avec  le  Boi,  toujours  très  prolongées,  lais- 
saient une  désagréable  impression  à  Pozzo  et  lui  faisaient  désirer 
encore  plus  son  départ.  Le  Boi  ne  cessait  de  demander  à  l'am- 
bassadeur si  la  révolte  polonaise  toucherait  bientôt  h  son  terme. 
—  L'Empereur,  disait-il,  ne  songe-t-il  pas  à  rétablir  le  royaume 
de  Pologne?  Ne  serait-il  pas  préférable  d'accorder  le  pardon 
aux  insurgés  et  de  les  traiter  avec  indulgence?  —  Casimir 
Perier,  le  nouveau  premier  ministre,  adressait  à  l'ambassadeur 
des  observations  malveillantes,  assurant  que  l'Europe  suppo- 
sait la  Bussie  plus  forte  qu'elle  ne  s'était  montrée  dans  la 
répression  de  l'insurrection  polonaise.  Quant  à  Sébastiani,  c'est 


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NICOLAS   !«'  ET  LOUIS-PHIUPFB.  795 

«  Tassemblage  le  plus  extraordinaire  de  perfidie  et  de  men- 
songes ;  »  il  ne  cessait  de  promettre  une  chose  et  d'en  faire  une 
autre.  Dans  un  intérêt  électoral,  le  gouvernement  français  crut 
devoir  répandre  la  nouvelle  que  Tintervention  française  en 
faveur  des  Polonais  était  favorablement  accueillie  par  le  Cabinet 
russe.  <'  C'est  au  milieu  d'une  nation  et  surtout  d'une  capitale 
en  état  constant  d'irritation  et  d'émeutes,  »  écrivait  Pozzo,  «  avec 
un  Roi  qui  dégrade  chaque  jour  son  titre  afin  de  le  conserver 
pour  le  lendemain,  et  avec  un  ministère  dont  le  chef  est  à  la 
vérité  un  homme  respectable  et  doué  de  moyens  peu  communs, 
mais  qui  est  lui-même  soumis  à  ses  préjugés  et  à.  la  violence  des 
hommes  et  des  circonstances,  qu'il  faut  conduire  les  affaires 
dont  la  paix  et  la  guerre  et  le  sort  de  l'Europe  dépendent  à 
chaque  instant.  )>  Pozzo,  de  plus  en  plus  pessimiste,  appelait  la 
France  «  une  planète  irrégulière  et  malfaisante,  »  dont  les  évo- 
lutions sont  <(  si  excentriques  et  soudaines  qu'elles  échappent  à 
la  prévoyance  et  au  calcul.  »  «  Je  finis  cette  dépêche,  »  écri- 
vait-il le  2/14  juillet  1831,  «  à  la  veille  de  Tépreuve  la  plus 
imposante  que  le  monde  ait  jamais  subie.  Acteurs  et  specta- 
teurs, nous  sommes  tous  dans  Tincertitude  la  plus  complète. 
Le  roi  Louià-Philippe  ne  sait  pas  ce  qu'il  peut  vouloir  et  le 
ministère  ce  qu'il  peut  obtenir.  »  f^'Empereur  puisait  dans  ces 
rapports  la  conviction  qu'une  guerre  européenne  pouvait  éclater 
d'un  jour  à  l'autre.  Toutefois,  il  espérait  prévenir  cette  cata- 
strophe par  de  bons  conseils  aussi  bien  que  par  des  menaces. 

Dans  la  question  belge,  au  début,  le  gouvernement  impérial 
prit  acte  avec  satisfaction  du  refus  de  Louis-Philippe  d'admettre 
le  Duc  de  Nemours  au  nouveau  trône.  L'élection  faite,  le  Roi 
se  montrait  enclin  à.  reconnaître  le  fait  accompli,  mais  le 
Cabinet  de  Saint-Pétersbourg  le  força  de  refuser  son  consen- 
tement à  cette  combinaison. 

Dans  la  question  polonaise,  l'empereur  Nicolas  n'admettait 
pas  l'idée  d'une  intervention  quelconque  de  puissances  étran- 
gères. Mais,  d'autre  part,  il  déclara  à  Paris  que  les  Autrichiens 
avaient  le  droit  légitime  d'intervenir  dans  les  affaires  dltalie 
et  que,  si  les  Français  se  proposaient  d'y  faire  opposition,  la 
Russie  serait  en  mesure  de  prêter  immédiatement  assistance 
à  l'Autriche.  Cette  décision  péchait  peut-être  quelque  peu  par 
absence  de  logique;  c'est  toutefois  dans  ce  sens  que  le  comte 
Pozzo   di   Borgo  fut    appelé  à  s'expliquer  avec  les  minishos 


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796  ^  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

français.  (Dépêche  du  comte  Nesselrode  du  9/21  mars  1831.) 
La  nouvelle  de  Tagressîon  contre  Thôtel  de  l'ambassade 
augmenta  l'irritation  de  l'empereur  Nicolas.  En  présence  des 
excuses  faites  par  le  gouvernement  français,  il  fut  prescrit  à 
Tambassadcur  de  ne  réclamer  aucune  satisfaction;  mais  cet  inci- 
dent fournit  une  preuve  nouvelle  de  la  faiblesse  du  gouverne- 
ment français,  et  confirma  l'Empereur  dans  sa  résolution  d'ar- 
rêter des  mesures  éventuelles  en  vue  d'une  révolution  en  France. 
Cette  décision  avait  d'ailleurs  été  prise  antérieurement  aux  actes 
d'agression  qui  ne  firent  que  la  confirmer  :  voici  dans  quels 
termes  elle  fut  communiquée  au  comte  Pozzo  di  Borgo  dans 
une  dépêche  secrète  du  9/21  mars  1831.  «  Dans  un  moment  où 
les  relations  de  la  France  avec  les  puissances  étrangères  et  les 
questions  vitales,  qui  divisent  et  agitent  son  gouvernement,  se 
compliquent  de  plus  en  plus.  Sa  Majesté  l'Empereur  a  jugé, 
qu'avant  môme  qu'une  guerre  directe  vînt  à  éclater  entre  la 
France  et  la  Russie,  il  pourrait  se  présenter  des  cas  où  la  pré- 
sence de  son  ambassadeur  à  Paris  ne  s'accorderait  plus  avec  sa 
dignité  et  ses  engagemens  avec  ses  alliés.  Ces  cas  seraient  celui 
d'une  nouvelle  révolution  qui  aurait  pour  résultat  la  chute  du 
gouvernement  actuel  en  France  et  l'établissement  d'une  répu- 
blique, et  celui  où  le  gouvernement  français  déclarerait  la  guerre 
à  l'une  des  grandes  puissances  et  qu'en  conséquence  le  repré- 
sentant de  celle-ci  fût  forcé  de  quitter  Paris.  Dans  l'une  et 
l'autre  hypothèse,  il  est  de  l'intention  de  l'Empereur  que  vous 
n'y  restiez  que  le  temps  strictement  nécessaire  pour  vos  pré- 
paratifs de  départ,  et  que  vous  quittiez  aussitôt  cette  capitale  et 
le  royaume  avec  toute  l'ambassade.  »  Une  nouvelle  agression, 
dirigée  contre  l'hôtel  de  l'ambassade,  devait  servir  également  de 
prétexte  pour  ce  départ.  Ainsi,  dès  le  mois  de  mars  1831,  le 
comte  Pozzo  di  Borgo  se  trouvait  muni  d'un  ordre  qui  l'autori- 
sait à  quitter  la  France  aussitôt  que  les  circonstances  signalées 
plus  haut  viendraient  à  surgir. 

On  se  tromperait  cependant  si  on  croyait  que  rcmpcrcur 
Nicolas  désirait  une  telle  rupture.  Il  était  loin  d'aimer  et  de  res- 
pecter le  roi  des  Français;  il  ne  croyait  pas  à  la  durée  de  son 
règne  et  s'attendait  sans  cesse  à  une  nouvelle  catastrophe  poli- 
tique en  France  et  dans  toute  l'Europe  occidentale;  mais  il  croyait 
de  son  devoir  d'oublier  ses  sentimens  personnels  pour  peu  qu'il 
fût  possible  de  maintenir  la  paix  et  l'ordre  do  chnsos  politique 


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NICOLAS   1*'  ET   LOUIS-PHILIPPE.  797 

en  Europe  fondé  sur  les  traités  internationaux.  Lorsque  Casimir 
Perier  prit  de  sa  main  puissante  la  direction  des  affaires  en 
France  et  déclara  que  son  gouvernement  aspirait  précisément  à 
maintenir  les  traités,  le  gouvernement  russe  répondit  aussitôt 
que  «  l'inviolabilité  des  traités  était  la  base  de  toute  sa  poli- 
tique. »  Lorsque  Louis-Philippe  affirmait  que  tous  ses  efforts 
tendaient  au  maintien  de  la  paix,  Pozzo  recevait  Tordre 
d'attirer  son  attention  sur  le  fait  que  l'accroissement  continu  de 
l'armée  française  ne  s'accordait  guère  avec  de  telles  déclarations. 
Lorsque  le  cabinet  impérial  élevait  des  plaintes  au  sujet  des 
menées  poursuivies  contre  la  Russie  par  les  représentans  de  la 
France  à  Constantinople  et  à  Londres,  Casimir  Perier  rappelait 
de  son  poste  le  premier  et  imposait  au  second  plus  de  retenue. 
Mais  ces  preuves  de  bon  vouloir  étaient  jugées  insuffisantes  par 
l'empereur  Nicolas. 

'  L'insurrection  polonaise  donnait  lieu  à  des  explications  et  à 
des  conflits  incessans.  Bien  que  le  cabinet  des  Tuileries  n'ignorflt 
pas  Içs  vues  de  l'empereur  Nicolas  au  sujet  de  cette  révolte, 
l'ambassadeur  de  France  fut  chargé  de  proposer  les  bons  offices 
de  son  gouvernement  en  vue  de  la  pacification.  Mortemart 
essuya  un  refus  catégorique.  Cela  se  passait  en  juillet  1831. 
En  août,  à  l'ouverture  de  la  session  du  Parlement  français,  Louis- 
Philippe  prononça  un  discours  dans  lequel  il  exprimait  ses 
sympathies  aux  héros-insurgés  de  la  Pologne.  Ce  discours  pro- 
duisit à  Saint-Pétersbourg  l'impression  la  plus  pénible.  L'Em- 
pereur dit  à  l'ambassadeur  de  France  «  que  le  roi  Louis-Philippe 
n'étant  plus  le  maître  chez  lui,  le  langage  de  ce  prince  ne 
saurait  ni  le  blesser,  ni  l'atteindre.  »  L'Empereur  ne  parvenait 
plus  à  contenir  son  irritation.  S'étant  rendu,  en  juillet  1831,  au 
marché  aux  foins  (place  Sennaia)  pour  ramener  à  l'ordre  une 
populace  qui  s'était  révoltée  à  l'occasion  d'une  épidémie  du 
choléra,  il  adressa  aux  rebelles  les  paroles  suivantes  :  «  Votre 
conduite  est  pire  que  celle  des  Français  et  des  Polonais.  » 
Dans  une  lettre  respirant  l'indignation,  l'ambassadeur  de  France 
demanda  au  comte  Nesselrode  des  explications  au  sujet  de  ces 
paroles  blessantes.  Le  comte  Nesselrode  lui  répondit  de  Peterhof , 
le  lendemain  même,  que  le  discours  de  l'Empereur  ne  lui  avait 
pas  été  exactement  rapporté.  En  s'adressant  à  la  foule,  le  souve- 
rain avait  dit  :  «  Voulez-vous  donc  imiter  ce  qui  se  passe  en 
France  et  en  Pologne?  »»  Comme  personne  ne  pouvait  contester 


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798  BKYUB  DBS  DEUX  MONDH. 

qu'une  révolte  avait  éclaté  récemment  à  Paris,  la  question 
adressée  par  l'Empereur  à  la  foule  séditieuse  n'avait  rien  que  de 
très  naturel.  Il  n'y  avait  en  cela  pas  la  moindre  allusion  politique. 
L'ambassadeur  de  France  dut  se  contenter  de  ces  explications. 

Un  nouvel  incident  envenima  encore  la  situation.  La  prise 
de  Varsovie  par  les  armées  russes  produisit  en  France  une 
impression  foudroyante.  Des  manifestations  anti-russes  se  pro- 
duisaient dans  les  rues  de  Paris,  et  tout  le  monde  redoutait  une 
nouvelle  agression  de  l'hôtel  de  l'ambassade.  Un  piquet  de 
soldats  fut  placé  dans  la  cour,  et  toutes  les  mesures  de  sûreté 
furent  prises  par  le  gouvernement  français.  Tout  se  passa  fort 
heureusement. 

Le  gouvernement  impérial  chargea  son  ambassadeur  à  Paris 
de  faire  au  gouvernement  français  les  déclarations  les  plus  ras- 
surantes au  sujet  de  l'avenir  réservé  à  la  Pologne,  et  de  la  ferme 
intention  de  l'Empereur  de  conserver  inviolable  «  la  lettre  du 
traité  de  Vienne.  »  Mais  l'Empereur  se  réservait  de  décider  sïl 
était  possible  de  conserver  la  constitution  généreusement  accordée 
par  son  auguste  frère  et  déchirée  par  les  Polonais.  Un  Te  Deum 
solennel  et  une  revue  de  troupes  en  présence  de  l'Empereur 
furent  annoncés  pour  le  6/18  octobre.  Tous  les  membres  du 
corps  diplomatique,  en  possession  d'un  uniforme  militaire,  furent 
invités  à  y  assister.  Le  baron  de  Bourgoing,  ministre  de  France, 
refusa  de  s'y  rendre.  Il  déclara  au  comte  Nesselrode  qu'en  pré- 
sence de  l'opinion  publique  en  France,  toute  en  faveur  des 
Polonais,  il  ne  saurait  assister  ni  au  Te  Deum  ni  à  la  revue.  Le 
comte  Nesselrode  porta  ce  fait  à  la  connaissance  de  l'Empereur 
qui  donna  l'ordre  de  n'y  ajouter  aucune  importance.  Toutefois, 
Bourgoing  prit  part  le  même  jour  à  un  grand  diner  à  l'ambas- 
sade d'Autriche  et  se  montra  le  lendemain  à  un  spectacle  et  à 
une  soirée  dans  une  maison  privée.  L'Empereur  et  son  vice- 
chancelier  jugèrent  cette  conduite  incorrecte.  «  Cette  absence  de 
tact,  M  écrivait  Nesselrode  à  Pozzo  di  Borgo,  ce  a  été  générale- 
ment blâmée  ici...  Il  en  est  résulté  une  clameur  générale  qui 
est  parvenue  à  la  connaissance  de  l'Empereur.  »  Sa  Majesté  ne 
désire  pas  se  plaindre  directement  de  «  l'impudence  »  [sic)  du 
ministre  de  France.  Toutefois  il  désirerait,  dans  l'intérêt  d'une 
bonne  intelligence  entre  les  deux  gouvernemens,  «  que  le  minis- 
tère irançais  voulût  bien  prescrire  une  fois  pour  toutes  à  ses 
employés  diplomatiques,  accrédités  en  Russiei  de  r^pecter  da- 


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NICOLAS    !•'   ET    LOUIS-PHILIPPE.  'î9*^ 

vantage,  par  leur  langage  et  leurs  actions,  un  sentiment  national, 
qui  ne  saurait  être  froissé  sans  de  graves  inconvéniens.  » 

Le  mécontentement  qui  se  trahit  dans  chaque  ligne  de 
cette  dépèche  avait  des  causes  profondes;  il  ne  s'agissait  pas 
seulement  de  la  conduite  du  ministre  de  France  à  la  Cour 
impériale;  tout  le  régime  de  Louis-Philippe  était  odieux  à 
l'Empereur.  Dans  ces  conditions,  le  moindre  incident  devenait 
un  grief.  Malgré  le  refus  catégorique  du  Cabinet  de  Saint- 
Pétersbourg  d'admettre  une  intervention  quelconque  d'une  puis- 
sance étrangère  dans  les  affaires  de  Pologne,  le  gouvernement 
français  ne  cessait  de  lui  adresser  des  recommandations  en 
faveur  des  insurgés.  A  la  fin  de  septembre  1831,  le  baron  de 
Bourgoing  remit  au  comte  Nesseirode  la  copie  d'une  dépêche  de 
Sébastiani  du  12/24  septembre  dans  laquelle  le  gouvernement 
français,  s'adressant  encore  une  fois  auiT  sentimens  magnanimes 
du  Tsar  en  faveur  des  Polonais,  lui  donnait  des  conseils  de 
(c  bienveillance  et  d'amitié,  »  parlait  de  la  nécessité  du  maintien 
de  la  paix  en  Europe,  insistait  sur  la  conservation  de  la  nationa- 
lité polonaise  placée  sous  la  garantie  de  l'Europe  entière,  et 
faisait  enfin  appel  aux  sentimens  de  loyauté  de  l'Empereur  dans 
l'observation  des  traités  internationaux.  L'Empereur  inscrivit 
sur  cette  dépèche  l'observation  suivante  :  «  Toute  cette  pièce 
est  d'une  impertinence  à  ne  mériter  aucune  réponse;  car  s'il 
fallait  répondre,  je  devrais  dire  des  choses  trop  fortes,  pour 
qu'elles  n'entraînent  des  complications  désagréables.  » 

Ainsi  le  fossé  se  creusait  chaque  jour  plus  profondément. 
Les  dispositions  de  l'Empereur  s'imprégnaient  d'amertume  et  de 
colère.  Le  Roi,  issu  d'un  mouvement  d'opinion,  se  croyait  obligé 
de  la  ménager,  et  elle  était  favorable  aux  Polonais.  Pozzo 
s'asfiombrissait  de  plus  en  plus.  Il  voyait,  disait-il,  le  gouver- 
nement français  marcher  vers  «  la  République  qui  est  synonyme 
de  l'anarchie.  »  «  Il  est  difficile  de  se  représenter,  écrivait-il  en 
novembre  1831,  jusqu'à  quel  point  est  tombée  l'autorité  person- 
nelle du  Roi.  Entre  lui  et  les  anciennes  puissances  de  l'Europe  il 
y  a  quelque  chose  d'incommunicable.  De  tous  les  Empires  qui 
lui  causent  le  plus  d'inquiétude,  la  Russie  est  en  tète,  je  crois 
même  qu'il  n'est  pas  exempt  de  haine  et  de  malveillance.  » 

Màateks. 


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'•'"^/'fïwjpi! 


L'ÉTÉ  DU  NORD 

DU  GOLFE  SE  BOTHNIE  AUX  ILES  LOFOTEN 


Tout  le  jour  et  toute  la  nuH,  j'avais  vu  passer  des  bois  et 
des  taillis  et  des  lacs  et  des  collines  aussi  bleues  que  des  lacs  ; 
de  temps  en  temps,  une  chaumine  au  toit  de  tourbe,  enclose  d'un 
mur  de  pierres  sèches  ;  une  maison  rouge  ;  des  granges  solitaires 
pour  les  moissons  qui  attendent  le  traînage  hivernal  ;  une  im- 
mense campagne  sauvage,  à  Tâme  résineuse,  où  les  rares  habi- 
tations humaines  font  comme  des  taches  de  sang.  La  forêt  de 
sapins  luisans  et  minces  s'avançait  jusqu'à  la  clôture  des  fermes 
comme  une  foule  massée  aux  barrières  d'un  champ  de  courses. 
Les  fossés  regorgeaient  de  fleurs.  L'air  nous  arrivait  embaumé 
du  parfum  des  sorbiers  et  des  lilas  qui  ne  faisaient  qu'éclore, 
et  de  l'odeur  plus  âpre  des  bouleaux.  Les  vallées  étaient  vertes, 
mais  d'une  verdure  dont  ne  se  décorent  ni  les  printemps  ni  les 
étés  du  Sud,  la  verdure  d'un  monde  nouvellement  créé  ou  qui 
sort  de  la  nuit  d'hiver  ainsi  que  du  déluge.  La  basse  d'un  tor- 
rent grondait.  Sur  les  rapides  où  les  trains  de  bois  avaient 
dévalé,  des  troncs  d'arbres  restaient  accrochés  à  la  pointe  des 
rocs.  Une  zone  de  buée  qu'irisait  le  soleil  du  matin  dessinait 
entre  la  terre  et  le  ciel  la  courbe  lointaine  d'une  rivière  ;  et  la 
lisière  des  forêts  respirait  une  haleine  bleue... 

Nous  descendîmes  à  une  petite  station  pour  couper  le  long 
voyage  de  Stockholm  en  Laponie.  L'hôtel,  en  face  de  la  gare, 
avait,   comme  beaucoup  d'hôtels  suédois,    l'aspect  engageant 


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l'été  du  nord.  801 

d'une  bonne  maison  bourgeoise  et  paraissait  supérieur  ài  Tim- 
portance  du  village.  Un  autre  voyageur  y  entrait  avec  nous,  et, 
pendant  qu'on  nous  servait,  nous  entendîmes  la  conversation 
suivante.  Il  s'était  approché  de  la  maîtresse  du  logis  assise  à  son 
comptoir. 

—  Vous  ne  me  reconnaissez  paô?  fit-il. 

Elle  interrogeait  le  visage  grisonnant  de  l'étranger,  et,  tout 
à  coup,  elle  se  leva. 

—  Oui,  je  vous  reconnais.  Je  reconnais  Monsieur  l'Ingé- 
nieur... Il  y  a  longtemps  qu'on  ne  vous  avait  vu  ! 

—  Dix-huit  ans,  soupira  l'étranger. 

Ils  se  regardèrent  un  instant  et  sourirent;  puis  il  détourna 
le$  yeux  sur  la  route  où  s'échelonnaient  quelques  maisons 
rouges. 

—  On  a  construit  depuis... 

—  Oui,  dit-elle  :  le  pays  a  bien  changé. 

—  Oh!  je  le  retrouve  encore  tel  qu'autrefois,  répondit-il. 
Voilà  le  chemin  qui  conduit  au  bois  de  bouleaux;  voilà  le 
grand  pré  vert  où  j'ai  cueilli  tant  d'orchidées  sauvages... 

A  ce  moment,  la  porte  s'ouvrit,  et  une  grande  jeune  fille 
apparut,  éclatante  de  fraîcheur,  sous  le  lin  doré  et  si  suédois 
de  sa  chevelure. 

—  Et  voici  votre  fille  !  s'écria-t-il.  Je  retrouve  le  pays  et 
sa  plus  belle  fleur... 

Rayonnant,  la  main  tendue,  il  avait  fait  un  pas  vers  elle; 
mais  la  jeune  fille  s'était  arrêtée,  et  son  sourire  indécis  errait  de 
la  vieille  dame  à  l'inconnu. 

—  Ce  n'est  pas  ma  fille,  dit  l'hôtesse  d'une  voix  un  peu 
tremblante  :  c'est  ma  petite-fille...  Ma  fille  est  morte  depuis 
neuf  ans,  et  Monsieur  l'Ingénieur  a  devant  lui  l'aînée  de  ses 
sept  enfans... 

Je  ne  pouvais  détacher  mes  regards  de  la  belle  fille  qui  res- 
semblait si  parfaitement  à  sa  mère  qu'en  la  voyant  cet  ingénieur 
^s'était  cru  de  dix-huit  ans  plus  jeune.  Et  je  pensais  que  si,  dans 
vingt  ans,  je  refaisais  ce  voyage,  sa  fille  aux  mêmes  yeux  d'un 
bleu  lacustre,  aux  mêmes  cheveux  d'écume  ensoleillée,  rencon- 
trée sans  doute  à  la  même  place,  me  donnerait  un  instant  la 
même  illusion.  Sa  blonde  et  robuste  jeunesse,  qui,  à  peine 
éclose,  touchait  à  sa  maturité,  s'harmonisait  avec  cette  nature 
du  Nord,  dont  le  printemps  et  l'été  se  confondent  dans  un 
Tom  XLVU.  — -  1908.  5i 

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802  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rapide  épanouissement.  Elle  n'en  était,  pour  mieux  dire,  qu'une 
végétation  luxuriante,  presque  aussi  impersonnelle  que  les  bou- 
leaux et  les  grandes  herbes.  Dans  ces  vastes  solitudes,  la  beauté 
des  êtres  éphémères  semble  participer  de  ce  qu'elles  ont  d'im- 
muable... 

*  * 

Nous  avions  quitté  le  port  de  Luleâ,  ville  neuve  et  dif- 
forme, où,  grâce  à  Tincendie,  la  brique  a  remplacé  le  bois, 
et  qui,  entourée  d'usines,  embarque  sur  les  flots  du  golfe  de 
Bothnie  les  minerais  lapons.  Le  navire  allait  cheminer  toute  la 
nuit  par  une  mer  plate,  au  milieu  d'îles  basses,  dans  un  paysage 
d'inondation.  Derrière  nous,  la  terre  s'étendait  uniforme, 
immense,  avec  de  très  lointaines  collines  allongées  en  vapeurs 
sur  la  cime  des  bois. 

La  cloche  de  quatre  heures  sonna  le  dîner.  «  Vous  voyez, 
me  dit  le  capitaine^  qu'on  ne  se  tue  pas  au  Norrland  !  »  Et,  du 
doigt,  il  m'indiquait,  parmi  les  voyageurs,  deux  nouveaux 
mariés,  lui  en  redingote  noire,  elle  en  robe  de  soie,  tous  deux 
également  grands,  gros  et  gras.  Ils  s'assirent  l'un  à  côté  de 
l'autre  avec  la  même  granité  que  s'ils  étaient  encore  au  temple. 
La  table  disparaissait  sous  les  victuailles,  car  les  bateaux  suédois 
sont  renommés  pour  l'abondance  de  leur  cuisine.  Ils  commen- 
cèrent à  manger  lentement,  posément,  comme  des  gens  sûrs 
de  leur  capacité.  Anchois,  sardines,  harengs,  saumon  fumé, 
caviar,  saucisses,  jambon,  viandes  froides  et  chaudes,  poulet, 
riz,  gâteaux,  rien  ne  leur  échappa.  Ils  se  passaient  silencieuse- 
ment les  plats,  et  chacun  d'eux,  sans  s'occuper  de  l'autre,  s'en- 
fonçait dans  la  délectation  de  son  énorme  appétit.  Nous  avions 
fini  depuis  longtemps  qu'ils  mangeaient  toujours.  Nous  les 
vîmes  enfin  s'arrêter  :  ils  se  saluèrent  d'un  petit  verre  d'eau-de- 
vie,  le  burent  d'un  trait,  et,  pour  la  première  fois,  échangèrent 
un  sourire.  Puis  ils  descendirent  dans  leur  cabine.  Ce  couple  de 
commerçans  à  moitié  campagnards  exagérait  jusqu'à  la  cari- 
cature Tamour  de  la  chère  copieuse  qui  alourdit  souvent  les 
bourgeois  de  la  Suède,  et  surtout  l'espèce  de  dignité  ecclésias- 
tique qui  accompagne  leurs  jouissances  matérielles.  La  veille  ou 
Tavant-veille,  le  Pasteur  avait  certainement  consacré  une  beUe 
union  d'estomacs. 

Le  navire  continuait  sa  route.  L'odeur  des  scieries  traînait 


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l'été  du  nord.  803 

sur  les  eaux.  La  lumière  du  jour  avait  perdu  son  ardeur  et  pro- 
longeait son  éclat  dans  la  fraîcheur  du  soir.  Le  disque  du  soleil, 
posé  sur  rhorizon  du  Nord,  brûlait  et  flamboyait  comme  un 
grand  incendie  aux  lueurs  tendres.  Tout  le  ciel  septentrional 
s'était  recouvert  d'une  patine  d'or;  mais  le  Sud  était  bleu,  d'un 
bleu  profond  et  pensif.  La  mer,  moirée  de  rose,  se  plissait  à 
peine.  Vers  dix  heures,  on  jeta  l'ancre  au  fond  d'une  baie, 
près  d'une  scierie  étincelante  et  devant  une  forêt  de  pins. 
Nous  descendîmes  à  terre.  Il  me  sembla  que  je  prenais  posses- 
sion d^un  pays  enchanté.  Le  soleil  qui  brillait  dans  les  hautes 
aiguilles  rousses  tissait  au-dessus  de  nos  tètes  un  réseau  de  fils 
ténus  et  scintillans.  L'herbe  passait  en  douceur  le  velours  le 
plus  fin.  De  petites  fleurs  l'étoilaient,  qu'on  ne  trouve  qu'en 
Laponie,  blanches  avec  un  cœur  de  pourpre  sombre,  et  d'autres 
blanches  et  capiteuses,  qui  entraient  jadis  dans  la  préparation 
de  l'hydromel,  et  que  les  sorcières  brûlaient  sur  la  pierre  de 
leurs  àtres.  L'atmosphère  en  était  parfumée.  Comme  ces  fleurs 
avaient  l'âme  parlante  dans  le  silence  de  cette  nuit! 

Mais  ce  n'était  pas  encore  la  nuit.  Elle  n'arriva  qu'après  la 
demie  de  onze  heures;  ou,  plus  justement,  le  soleil  descendit 
d'une  ligne  au-dessous  de  l'horizon r  Une  pâleur  dorée,  qui 
n'avait  rien  de  crépusculaire,  se  répandit  entre  le  ciel,  la  terre  . 
et  les  eaux.  Nous  étions  parvenus  au  bord  d'un  lac  dont  la  face 
d'insomnie  se  mit  à  luire  comme  si  de  la  clarté  en  montait  des 
profondeurs.  Par  delà  les  rives  opposées,  les  pins,  aux  contours 
légèrement  amollis,  se  profilaient  à  perte  de  vue  sur  une  large 
bande  d'azur  ;  on  eût  pu  les  compter  ;  jamais  ils  ne  m'avaient 
paru  plus  verts.  La  mousse,  les  fleurs,  les  écorces,  les  cailloux 
baignaient  dans  leur  propre  lumière.  Un  subtil  éclat  émanait 
du  brin  d'herbe.  Quand  la  dernière  vibration  des  grandes  fêtes 
carillonnées  expire,  c'est  la  même  solennité.  Il  se  mêlait  &  ce 
charme  je  ne  sais  quelle  sensation  presque  angoissante  de  sur 
prendre  des  secrets  que  le  sommeil  de  la  nature  ensevelit  dans 
l'ombre.  La  nuit  avait  relevé  son  voile  de  ténèbres,  et  l'Isis  mys- 
térieuse était  là  qui  dormait  les  yeux  ouverts.  Le  bruit  de  nos 
pas  nous  semblait  une  profanation  ;  et  pourtant,  j'aurais  sou- 
haité que  des  sons  harmonieux  jaillissent  d'un  tel  silence,  et 
que  leur  harmonie,  seule  réalité  de  ce  monde  irréel,  me  délivrât 
de  mon  ensorcellement... 

Tout  à  coup  un  chant  ^'éleva.  Une  voix  humaine,  une  voix 


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•*r^ 


804 


REVUE   DES   DEUX   MONDES. 


de  femme,  lança  dans  la  nuit  pure  des  notes  aussi  pures  que  la 
nuit.  C'était,  sur  le  pont  du  navire,  attablée  devant  un  verre  de 
punsch,  la  jeune  grosse  mariée  du  Norrland.  On  faisait  cercle 
autour  d'elle.  Les  matelots,  qui  chargeaient  des  planches 
de  sapin,  s'y  étaient  accoudés  pour  mieux  Tentendre.  Personne 
ne  bougeait.  Tout  restait  immobile.  Seule,  une  petite  bouée 
rouge  au  milieu  de  la  baie  dansait  comme  une  étoile. 

Elle  chantait  les  plus  belles  chansons  de  la  poésie  Scandinave, 
des  chansons  qui  sont  nées  en  musique,  plus  intraduisibles  que 
les  lueurs  de  la  nuit  d'été.  Elle  chantait  Tlrmeline  Rose  du  poète 
danois  Jacobsen  :  //  y  avait  une  fois  un  Roi;  bien  des  trésors  y  il 
les  nommait  les  siens;  mais  le  meilleur  et  chacun  le  savait^ 
c'était  IrmelinCy  Irmelinp  Rose^  Irmeline  Soleil,  Irmeline  tout  ce 
qu'il  a  de  plus  délicieux...  Du  Jutland  où  repose  dans  sa  gloire 
fauchée  le  pauvre  Jacobsen,  des  forêts  du  Vermland  où  s'est 
brisé  le  violon  de  Frôding,  des  fjords  de  Norvège  où  Bjornson 
a  secoué  sa  mélancolie  sur  l'écume  des  vagues,  les  chansons 
accouraient  aux  lèvres  de  la  chanteuse  qui  les  renvoyait  vers  le 
ciel  polaire.  Et  elle  chantait  aussi  de  vieux  airs  rustiques  qui 
souvent  avec  les  jeunes  filles  ont  gravi  la  pente  des  chalets  : 
Je  sais  un  garçon  qui  m'a  promis  son  cœur  et  sa  main... 
Sachez-lCy  bouleaux  blancs;  sombres  pins,  sachez-le!  Mais  per- 
sonne ne  le  sait  dans  tout  notre  village...  Ah!  je  te  pardonne 
ton  vulgaire  appétit,  grosse  fille  du  Norrland  !  Tu  es  bien  de  ta 
Suède.  Mange,  digère,  mange  encore,  bois  du  punsch,  fais  la 
sieste,  engraisse  :  quïmporte?  Tu  ne  nous  chanteras  jamais  la 
romance  du  café-concert  dont  plus  d'une  de  mon  pays,  hélas  ! 
offenserait  les  échos  du  tien.  Ton  instinct  est  aussi  infaillible 
que  celui  du  rossignol.  Tu  as  été  un  instant  la  voix  que  nous 
rêvions  d'entendre,  et  qui,  sans  déchirer  le  silence,  en  inter- 
prétait humainement  la  beauté... 

Mais  pourquoi,  lorsque  nous  écoutions  encore  ce  chant  éva- 
noui, un  jeune  homme,  penché  à  l'avant  du  bateau,  eut-il  la 
fantaisie  de  pêcher?  A  chaque  coup  de  ligne,  un  poisson  sortait 
en  se  débattant  de  la  rose  clarté  des  eaux.  Quelle  inutile 
cruauté  dans  cette  nuit  exquise! 

« 
«  « 

Il  y  a  dix  ou  quinze  ans,  un  homme  de  Kalix,  nommé  Berg- 
mann,  propriétaire  de  nombreuses  scieries,  qui  avait  réalisé 


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l'été  du  nord.  805 

une  fortune  considérable  à  l'époque  où  les  psfysans  vendaient 
une  forêt  pour  une  bouteille  d'eau-de-vie,  voulut  doter  sa  pro- 
vince d'une  station  thermale.  Il  choisit  une  petite  île  en  face  de 
l'embouchure  du  Kalix.  Il  y  bâtît  un  grand  hôtel  surmonté  de 
deux  poivrières  en  fer-blanc,  quelques  pavillons,  une  maison  de 
bains  et  un  temple.  Notre  homme  ne  plaignit  point  la  dépense. 
Elle  monta,  parait-il,  à  quatre  cent  mille  francs.  Quand  tout  fut 
prêt  &  les  recevoir,  les  Norrlandaîs  descendirent  vers  le  Sud; 
les  gens  du  Sud  trouvèrent  trop  paradoxal  de  venir  soigner  leurs 
rhumatismes  dans  le  golfe  de  Bothnie;  et  cette  petite  station, 
la  plus  septentrionale  du  monde,  demeura  merveilleusement 
solitaire.  Les  bourgeois  de  Kalix,  que  leurs  bateaux  y  amènent 
en  une  heure,  s'y  invitent  parfois  à  déjeuner.  Le  reste  du  temps, 
la  directrice  de  Thôtel  et  ses  servantes  prennent  des  bains,  se 
font  masser  par  une  vieille  Finnoise  au  bec  crochu,  et  jouissent 
en  paix  de  la  folie  Bergmann. 

L'Ile  est  basse  comme  une  lagune,  mais  toute  verte  et 
plantée  de  pins  et  de  sapins.  De  loin,  sur  cette  nappe  d'eau  dilu- 
vienne, vous  diriez,  suivant  l'heure  et  selon  la  teinte  du  ciel,  le 
dernier  sourire  d'un  monde  qui  s'abîme  ou  le  premier  d'un  monde 
qui  émerge.  Elle  n'est  point  sauvage,  car  on  y  a  frayé  des  che- 
mins et  des  sentiers;  mais  ses  deux  ou  trois  chalets  aux  volets 
clos,  avec  leurs  balcons  qui  regardent  inutilement  la  mer,  ses 
bancs  où  l'herbe  grimpe,  ses  blocs  de  pierre  moussus,  son  petit 
marécage  traversé  d'un  pont  de  bois  fléchissant,  lui  donnent 
l'air  d'un  parc  abandonné.  Elle  est  pauvre  :  il  n'y  pousse  que  des 
myrtilles  et  des  airelles,  et  ces  mômes  fleurs  blanches  au  cœur 
sombre  qui  sentent  si  bon  dans  la  nuit.  Mais  une  innombrable 
vie  d'insectes  l'emplit  d'un  bourdonnement  continu.  Pas  un  ar- 
brisseau, pas  une  toulGFe  d'herbe  qui  ne  vibre.  Et  les  fourmis  en 
marche  noircissent  les  chemins  déserts. 

C'est  dans  cette  pauvre  île  suédoise,  inculte  et  basse,  que  j'ai 
vécu  plus  de  trois  semaines,  l'âme  uniquement  tournée  vers  les 
heures  de  la  nuit.  Pendant  la  journée,  nous  n'entendions 
d'autres  bruits  que,  parfois,  la  crécelle  d'un  canard  sauvage  ou 
la  sirène  d'un  vapeur.  Mais  le  silence  du  jour  n'était  rien, 
comparé  à  celui  du  soir.  Il  en  différait  comme  un  repos  d'une 
élévation.  Lorsque  le  soleil  de  neuf  heures,  encore  assez  haut  à 
l'horizon,  commençait  de  rougir,  toute  l'île  nageait  dans  une 
atmosphère  violette  et  rose.  Les  chevelures  de  lichen,  enflam- 


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806  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mées  aux  branches  des  sapins  malades,  en  faisaient,  sous  leurs 
cascades  de  fils  dorés,  des  arbres  de  Noël  fantastiques.  Les 
pins,  que  reflétait  la  mer,  prenaient  dans  sa  transparence  une 
couleur  de  lilas  sombre.  On  distinguait  au  loin,  par-dessus  les 
eaux,  les  toils  rouges  de  Karlsborg,  qui  est  le  port  de  Kalix,  et 
la  scierie,  et  les  planches,  déposées  près  du  rivage,  conmie  des 
barres  d'or.  Les  gens  de  l'hôtel  qui  voulaient  dormir  fermaient 
leurs  volets.  Mais  les  insectes  continuaient  de  bourdonner,  les 
fourmis  de  courir,  les  fleurs  de  fleurir,  les  herbes  de  boire  la 
lumière.  Partout,  sur  ce  radeau  de  verdure,  un  tranquille  sur- 
menage; et  là-bas,  dans  Timmobilité  prodigieuse  du  monde  po- 
laire, l'œil  flamboyant  du  soleil  où  s'agitaient  des  houles  de 
feu.  Peu  à  peu  la  splendeur  se  fondait  en  douceur  brillante.  Un 
redoublement  de  silence  suivait  l'effacement  du  soleil.  La  na- 
ture recueillie,  transfigurée,  devenait  immatérielle  comme  un 
visage  mystique  que  l'âme  seule  éclaire.  Les  plus  humbles 
choses,  une  palissade,  un  banc  de  bois,  un  tronc  d'arbre,  la 
pierre  plate  au  seuil  d'un  chalet,  rayonnaient  d'une»  beauté  sin- 
gulière et  qui  ne  semblait  que  la  réflexion  de  leur  intime  clarté. 
Jamais  la  courbe  des  rives  n'avait  été  plus  charmante.  Je  ne 
sais  quelle  nudité  lumineuse  se  mirait  sur  les  eaux.  Le  ciel  et 
la  mer,  notre  ile  et  toute  l'immensité  n'étaient  que  de  la  lumière, 
plus  condensée  ou  plus  diaphane,  une  lumière  indéfinissable, 
la  lumière  même.  Sous  les  hois,  aux  replis  des  gazons,  ce  qui 
flottait  encore  de  clair-obscur  s'était  évaporé.  Il  ne  restait 
d'ombre  qu'en  nous. 

A  l'embouchure  du  Kalix,  cinq  cents  ouvriers  travaillent 
dans  la  scierie  de  Karlsborg.  J'aime  les  petites  scieries  qui 
résonnent  et  qui  crissent,  comme  de  gros  insectes,  au  cœur  des 
bois.  L'odeur  de  la  forêt  y  est  plus  intime  et  plus  forte,  et  même 
les  eaux  du  torrent  sentent  la  sève.  Ici,  j'ai  l'impression  d'une 
grande  tuerie  méthodique  et  administrative.  De  l'étang  où  ils 
trempent',  les  troncs  d'arbres  arrivent  sous  le  hangar  des  scies, 
harponnés,  enchaînés,  traînés  avec  leur  peau  pendante  d'animal 
écorché.  L'espace  d'un  éclair,  et  la  colonne  encore  vivante  est 
découpée  en  planches  uniformes.  Des  brouettes  s'emplissent  de 
ses  lamentables  dépouilles,  rouges  par  endroits,  et  vont  les 
verser  dans  un  champ  qu'on  a  gagné  sur  la  mer,  un  champ  de 


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l'été  du  nord.  807 

copeaux  et  d'écorces,  recouvert  d'herbe  verte,  le  charnier  des 
forêts  du  Nord.  Tous  les  bois  de  la  côte  ayant  été  meurtris,  les 
beaux  arbres  viennent  de  plus  haut.  Sous  Téternelle  menace  de 
la  famine,  les  paysans  ont  vendu  leur  futaie,  et  souvent  la  com- 
pagnie qui  la  leur  achète  les  embauche  parmi  ses  ouvriers. 

Pendant  huit  ou  neuf  mois  de  l'année,  ils  vivent  dans  la 
double  blancheur  de  la  neige  et  de*  la  lumière  électrique.  Ce 
n'est  qu'aux  derniers  jours  de  Mai  que  commence  la  débàcte-des 
glaces,  et  durant  pi  es  de  trois  mois  ils  ne  connaissent  plus  de 
nuit.  Alors  les  voiliers  et  les  vapeurs  touchent  au  rivage.  On 
charge  le  bois  à  toute  heure.  On  ie  chargeait  ce  matin  vers  deux 
heures,  au  moment  où  le  soleil  incendiait  les  fjells  et  où  les 
sapins  des  îles  se  levaient  du  sein  pourpre  de  la  mer  entraî- 
nant leurs  humides  reflets. 

Ce  sont  des  gens  taciturnes,  de  mouven;iens  lourds,  d'appa- 
rence placide,  mais  d'âme  violente,  la  plupart  piétistes  ou  lœsta- 
diens.  Gomme  tant  de  Lapons,  de  Finnois,  de  Norvégiens,  de 
cosmopolites  du  Norrland,  ils  ont  fait  de  l'enseignement  d'un 
brutal  pasteur,  nommé  Lœstadius,  une  religion  de  sectaires  et 
d'hallucinés,  un  christianisme  dont  les  élancemens  rappellent  le 
délire  fanatique  des  peuplades  sauvages.  Leur  maison  de  prières 
retentit  parfois  de  vociférations.  L'efiFrayant  silence  d'une  soli- 
tude abandonnée  aux  fantasmagories  du  ciel  a  engendré  chez  eux 
de  mystiques  hurleurs.  C'est  en  vain  que  l'Église  d'État,  les 
Hautes  Écoles  populaires,  les  instituteurs  et  les  médecins  essaient 
d'enrayer  la  contagion.  Le  socialisme  parviendra  peut-èti*e,  dans 
les  colonies  ouvrières,  à  substituer  ses  mirages  aux  extases  des 
visionnaires  et  son  tumulte  à  leurs  convulsions.  Mais  qui  guérira, 
sous  le  toit  des  fermes  affamées,  les  âmes  malades  d'isolement 
et  dont  une  lumière  toujours  étrange  enflamme  la  langueur? 

J'ai  remonté  le  fleuve  jusqu'à  la  ville  de  Kalix.  Une  brise 
printanière  fouettait  les  vagues;  et,  le  long  des  rives  basses,  les 
bouleaux,  d'une  blancheur  lactée,  bruissaient.  Des  maisons, 
posées  sur  les-  champs  de  seigle  et  d'orge,  regardaient  passer 
l'eau.  Çà  et  là,  un  biirrage  indiquait  une  pêcherie  de  saumons, 
car  les  saumons  sont  l'unique  richesse  des  riverains  du  Nord. 
Le  vert  tendre,  dont  se  paraient  les  prés  et  les  maigres  collines, 
avait  dans  l'air  léger  la  fragilité  d'une  teinte  de  pastel.  Près 
d'une  grande  ferme,  un  petit  jardin  ressemblait  à  l'enclos  d'une 
tombe.  Sur  le  bord  d'une  route,  l'enseigne  d'une  boulangerie. 


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."^'«^•^ 


808  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

extraordinaire  au  milieu  de  la  campagne  suédoise,  prouvait  que 
le  blé  manque  souvent  par  ici  et  qu'on  est  obligé  d'acheter  de  la 
farine.  Encore  heureux  qu'on  puisse  en  acheter!  On  m'a  montré 
le  pain  d'orge  des  années  de  disette  :  une  lame  d'ardoise  légère- 
ment gaufrée.  Les  femmes,  en  robes  du  dimanche,  groupées  aux 
barrières  de  leurs  champs,  avaient  perdu  le  vif  éclat  de  leurs 
sœurs  du  Sud  et  portaient  sur  leur  visage  pâli  raffinement  des 
longs  jeûnes. 

Le  bourg  de  Kalix  compte  un  millier  d'âmes.  Mais  son 
église,  au  large  toit  de  lattes  et  au  clocher  biscornu,  est  séparée 
du  bourg  par  un  village  de  trois  cents  cabanes  qui  l'enserrent,  la 
bloquent,  la  veulent  toute  pour  elles.  Ces  (cabanes  de  bois,  de 
vraies  étables,  appartiennent  aux  paysans  de  l'immense  paroisse. 
Ils  y  viennent  coucher  du  samedi  au  dimanche  afin  d'assister  à 
l'office.  J'ai  jeté  les  yeux  sur  la  carte  du  district  :  des  lacs,  des 
étangs,  des  marais,  des  forêts,  peu  ou  point  de  routes.  L'hiver, 
ils  font  leurs  dix  ou  quinze  ou  vingt  lieues  en  traîneau  par-dessus 
les  champs  ensevelis  et  les  marécages.  Ils  sont  partis  au  tomber 
du  soir,  vers  deux  heures  de  relevée,  souvent  dans  une  atmo- 
sphère «  aussi  verte  que  des  petits  pois.  »  Le  thermomètre 
marque  trente  degrés  au-dessous  de  zéro.  Quand  la  tempête  de 
neige  ne  se  déchaîne  pas,  cette  tempête  cpii  a  mille  mains  et  dans 
chaque  main  un  voile  étouffant,  ils  cheminent  aux  lueurs  des 
aurores  boréales.  De  grandes  flammes  montent  derrière  eux  avec 
une  crépitation  très  basse,  électrique,  et  pointent  sur  le  milieu 
du  ciel  des  doigts  énormes.  «  C'est  la  main  de  Dieu  dont  la  puis- 
sance éclate  môme  où  rien  ne  vit.  »  Des  gerbes  de  rayons  rouges 
et  de  rayons  verts  jaillissent,  et  des  étoiles,  comme  dans  l'Apo- 
calypse, pareilles  à  des  flambeaux  ardens.  Le  miroir  de  la  glace 
s'allume  sous  les  patins  du  traîneau.  Seigneur  Dieu,  quelle 
splendeur  est  la  vôtre!  Parfois,  au  milieu  du  brouillard,  surgit 
la  galopade  d'un  troupeau  de  rennes  qui  bondissent,  les  ramures 
serrées  comme  un  taillis.  Mais,  à  l'orée  du  bois,  tous  les  péchés 
de  la  terre  hurlent  par  la  gueule  des  loups... 

L'été,  la  route  est  plus  longue.  Les  paysans  que  j'ai  vus  au 
sortir  de  l'office  et  qui,  attablés  dans  leur  hutte,  se  délassaient  en 
mangeant,  avaient  dû  marcher  deux  lieues,  puis  s'embarquer  à 
une  pointe  de  terre,  traverser  un  lac,  une  île,  d'autres  lacs, 
d'autres  îles;  et, par  les  petits  fjells  et  les  bois,  ils  étaient  arrivés 
à  Kalix  sur  les  coups  de  trois  heures  du  matin.  Ils  avaient 


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l'été  du  nord.  809 

voyagé  toute  la  nuit,  toute  celte  nuit  sans  ombre,  à  travers 
l'insomnie  des  forêts  bleues  et  des  eaux  transparentes.  Leulr 
pauvre  pays  luisait  comme  la  sainte  Jérusalem  qui  apparut  à 
l'homme  de  Pathmos  et  qui  «  n'a  besoin  d'être  éclairée,  ni  du 
soleil,  ni  de  la  lune,  parce  que  c'est  la  lumière  de  Dieu  qui 
Téclaire.  »  Quelques  oiseaux  émerveillés  chantaient  dans  cette 
lumière  «  de  pierre  précieuse  et  de  cristal.  »  Et  «  les  quatre 
anges  qui  retiennent  les  quatre  vents  du  monde  »  ne  permet- 
taient point  que  la  brise  soufflât  sur  la  terre,  ni  sur  les  lacs, 
ni  sur  aucun  arbre.  Seuls  dans  Tinfini  les  trembles  frémissaient, 
comme  on  sait  en  Suède  qu'ils  frémiront  jusqu'au  Jugement 
dernier  pour  avoir  prêté  leur  bois  à  ceux  qui  firent  la  croix  de 
Jésus-Christ. 

Les  prestiges  de  cette  lumière  qui,  sur  les  nuits  hivernales  ^ 
comme  dans  les  nuits  d'été,  s'épanche  d'une  source  qu'on  ne 
voit  pas,  les  visions  pompeuses  et  terrifiantes  de  la  Bible  qui 
rôdent  sans  cesse  aux  frontières  de  leur  pensée,  une  solitude 
où  l'esprit  inculte  se  repaît  indéfiniment  de  lui-même,  que  faut- 
il  de  plus  pour  que  les  rêveurs  deviennent  des  illuminés,  les 
illuminés  des  fanatiques?  Toute  âme  tant  soit  peu  supérieure, 
et  que  la  torpeur  ne  maintient  pas  au  niveau  de  la  terre,  est 
une  proie  désignée.  Ces  gens-là  me  donnent  l'impression  de 
caniper  sur  les  derniers  confins  du  monde  réel  :  le  moindre 
pas  en  avant  les  précipite  dans  l'épouvante  ou  l'enchante- 
ment. Ils  ont  dos  yeux  d'hypocondre  et  des  faces  rigides  que 
le  feu  même  du  fanatisme  n'arrive  pas  à  dégeler.  Lès  écri- 
vains suédois  reviennent  constamment  sur  la  mélancolie  qui 
déprime  les  hommes  des  fjells  et  qui  s'attaque  jusqu'aux  enfans. 
Ils  nous  parlent  de  fermes  solitaires  où  la  femme  est  périodi- 
quement folle.  «  Les  ténèbres  de  l'hiver  s'enroulent  autour 
de  l'âme.  On  essaie  de  voir  ses  pensées  :  on  ne  peut  pas...  Les 
yeux  brûlent  à  la  lueur  des  lampes  incessantes...  L'ombre  con- 
tinue est  lourde  d'insomnie.  »  Qu'une  religion  sage,  un  culte 
raisonnable  sont  donc  insuffisans  à  satisfaire  des  nerfs  si  dure- 
ment ébranlés  !  Ils  ont  besoin  d'excitans,  de  [révélations,  d'un 
Dieu  partial  dont  l'amour  soit  leur  revanche  et  leur  orgueil, 
d'une  certitude  de  salut  qui  les  soulève  au-dessus  des  ténèbres 
et  qui  les  porte  sur  les  flots  de  lumière.  Le  médecin  de  Kalix 
me  peignait  leur  allégresse ,  aiix  enterremens,  les  danses  des 
femmes  lœstadiennes  sur  le  chemin  du  cimetière,  les  cris  bar- 


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810  REVUE  DBS  DBUX  MONDES. 

bares  dont  ils  célèbrent  l'entrée  de  leurs  morts  dans  la  gloire 
céleste,  la  damnation  dont  ils  frappent  tous  ceux  qui  ne  par- 
tagent pas  leur  démence.  Les  âmes  courent  à  l'orgie  mystique, 
et  les  corps  accompagnent  les  âmes.  Un  ingénieur  racontait 
qu'un  jour,  près  du  cercle  polaire,  pénétrant  dans  une  ferme, 
d'où  sortaient  des  clameurs  déchirantes,  il  se  crut  au  milieu 
d'aliénés.  On  hurlait,  on  bondissait,  on  s'étreignait,  on  retombait 
sur  les  bancs  avec  des  torrens  de  larmes.  Une  femme  lui  tendit 
les  lèvres  et  les  bras,  au  nom  de  l'Esprit  Saint  dont  elle  était 
possédée... 


Cette  nature  qui  développe,  chez  les  durs  protestans,  Thys- 
térie  biblique  entretient  dans  beaucoup  d'âmes  encore  teintées 
de  paganisme  une  poésie  aussi  fantasque  que  l'éclairage  du  so- 
leil de  minuit.  Comme  l'orchidée  qu'on  nomme  ici  «  les  deux 
mains  du  Seigneur,  »  la  fantaisie  suédoise  a  deux  racines  :  l'une 
vieille  et  noire  qu'alimente  le  sombre  hiver  ;  l'autre  neuve  et 
blanche,  tout  imprégnée  de  la  lumière  d'été  des  nuits  arctiques. 
Neuve  en  effet,  s'il  est  vrai  que  l'entrée  du  Norrland  dans  la  lit- 
térature de  la  Suède  date  du  petit  livre  posthume  de  Pelle  Molin 
publié  en  1895.  A  l'apparition  de  ces  trois  ou  quatre  nouvelles 
accompagnées  de  courtes  esquisses,  les  imaginations  tressaillirent 
et  s'élancèrent  vers  la  province  de  songe  et  de  désir  dont  la 
tombe  d'un  jeune  homme  inconnu  leur  marquait  la  conquête. 
Les  écrivains  Scandinaves  n'avaient  point  attendu  Pelle  Molin 
pour  nous  peindre  la  beauté  des  nuits  de  la  Saint-Jean,  quand 
elles  reflètent  leur  visage  de  rose  thé  sur  les  eaux  du  Sund, 
du  Mœlar  ou  du  Siliane.  Mais  ils  n'étaient  guère  montés  plus 
haut  que  la  Dalécarlie.  Le  Norrland,  dont  les  forêts  et  les 
montagnes  aux  moelles  de  fer  commençaient  à  hanter  la  Suède 
industrielle,  n'avait  pas  encore  rencontré  l'homme  qui  «  avec 
deux  mots  »  en  fait  plus,  pour  la  gloire  d'un  pays,  que  tous  les 
ingénieurs  avec  leurs  coups  de  mine.  On  ne  l'avait  point  aimé, 
ou  du  moins  personne  n'avait  dit  de  quel  amour  il  pouvait  sur- 
exciter les  âmes.  Pelle  Molin  en  vécut  et  en  mourut.  Son  his- 
toire est  peut-être  la  plus  étrange,  sûrement  la  plus  poignante 
de  ses  nouvelles. 

C'était  un  fils  de  paysan  d'une  de  ces  vallées  si  âpres  à  la 
clarté  du  jour,  si  tendres  aux  lueurs  de  la  nuit,  brumeuses  vers 


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L*ÉTÉ   DU   NORD.  811 

Tautorane,  et  enfermées  dans  la  ruche  sonore  des  bruits  de  leur 
torrent.  Son  village,  il  nous  Ta  décrit,  et  je  l'avais  presque  sous 
les  yeux  en  parcourant  la  vallée  du  Kalix  :  des  maisons  grises 
pressées  les  unes  contre  les  autres  pour  ne  pas  être  amèrement 
seules  lorsque  le  sombre  hiver  couve  sur  le  pays.  «  Leurs  fenêtres 
étincelleut  comme  les  yeux  d'une  bande  de  loups  ;  mais  à  la  lu- 
mière des  nuits  d'été  on  dirait  un  troupeau  de  chèvres  blotties 
dans  l'attente  du  soleil.  » 

Le  peuple  y  vivait  d'une  double  vie  :  d'une  vie  de  peine  et 
de  labeur  autour  de  se&  maisons  grises,  et  d'une  vie  fantastique 
qui  l'accompagnait  sous  la  forêt,  habitait  le  toit  de  ses  petites 
scieries  et  de  ses  pauvres  moulins,  l'égarait  au  milieu  des  maré- 
cages, le  hélait  du  haut  des  fjells  et  du  fond  des  vallées.  «  Ah! 
s'écriera  un  de  ses  personnages,  quand  on  vivait  de  cette  vie-là, 
on  ne  traversait  jamais  les  hauteurs  où  dorment  les  marais 
lapons  sans  pressentir  quelque  aventure  extraordinaire;  on  ne 
mettait  jamais  le  pied  sur  la  pente  du  chalet  sans  guetter  les , 
deux  jappemens  du  chien  des  Trolls  et  sans  frissonner  à  l'idée 
qu'on  allait  entendre  les  enfans  des  Invisibles  pleurer  sous  le 
plancher...  » 

Sa  mère  était,  selon  son  expression,  «  une  fille  de  poésie  sous 
les  hautes  forêts  de  pins.  »  Il  nous  en  a  tracé  l'inoubliable  por- 
trait dans  sa  nouvelle  intitulée  Le  Fils  de  GunneL  «  Lorsqu'elle 
contait  ses  contes,  Dieu  sait  où  elle  prenait  les  couleurs!  Telle 
de  ses  histoires  était  violette  et  mélancolique  avec  des  figures 
voilées  qui  se  remuaient  dans  le  crépuscule.  Telle  autre,  d'un  gris 
bleu,  évoquait  par  un  matin  d'automne  le  brouillard  d'un  étang 
que  traverse  l'aigre  cri  des  plongeons.  Souvent  aussi,  elle  jetait 
son  auditeur  en  plein  soleil,  dans  ime  aventure  d'un  jaune  d'or  ; 
et  tout  à  coup  la  grue  lançait  son  appel,  et  les  grelots  des  vaches 
tintaient  dans  les  jeunes  taillis.  »  Ainsi  grandit  Pelle  Molin. 
Comme  à  l'enfant  que  la  Dame  du  Lac  emportait  sous  des  eaux 
magiques,  la  vie  réelle  ne  lui  apparut  qu'à  travers  un  élément 
mystérieux  qui  n'est  pas  l'air  que  nous  respirons  et  qui  pour- 
tant laissait  filtrer  jusqu'à  lui  les  bruits  de  la  terre  et  l'odeur 
des  bois. 

Sa  mère  avait-elle  dans  les  veines  un  peu  de  sang  lapon  ou, 
comme  il  le  croyait,  de  sang  tsigane?  Mais  pourquoi  chercher 
une  origine  romantique  à  l'inquiétude  essentiellement  Scandi- 
nave  dont    il    fut  dévoré?   Il  quitte   son   Norrland,   vient    à 


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812  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Stockholm,  essaie  de  la  peinture,  s'en  dégoûte,  se  dégoûte  delà 
ville,  des  hommes,  de  tout.  Il  se  fût  embarqué  pour  l'Amérique, 
n'eût  été  la  nostalgie  de  cette  vallée  du  Nord,  «  son  amour  et  sa 
terreur.  »  Sa  famille  le  repousse  comme  il  a  repoussé  toute  la 
famille  humaine.  Il  unit  à  la  défiance  du  paysan  l'indépen- 
dance du  nomade  et  l'orgueil  du  réfractaire.  Il  vit  seul.  Au  son 
d'un  pas  étranger  sa  solitude  se  hérisse.  L'usage  des  longs  patins 
de  bois  lui  a  donné  des  jarrets  de  Lapon.  Du  matin  au  soir  il 
court  sur  la  neige  criante  des  fjells  et  saute  furieusement  par- 
dessus des  ravins  qui  sont  des  abîmes.  Quand  il  se  baigne  au 
torrent^  c'est  à  deux  brasses  de  la  chute.  Il  aime  la  face  énigma- 
tique  du  danger,  ce  camarade  de  jeux  des  solitaires.  Dans  une 
expédition  au  glacier  du  Sulitelma,  surpris  par  une  tempête  de 
neige,  il  reste  deux  jours  et  demi,  seul,  sous  une  tente,  obligé 
d'en  retenir  à  chaque  instant  avec  ses  doigts  meurtris  la  toile 
glacée.  La  conscience  qu'il  a  de  sa  force  s'ennoblît  d'un  très  vif 
sentiment  de  sa  dignité.  Quand  la  neige  lui  monte  jusqu'aux 
genoux  et  qu'enfin  il  se  décide  au  retour  dans  l'obscurité  aveu- 
glante, sans  autre  indication  que  le  vent  qui  le  frappe  au  visage, 
il  se  demande  s'il  emportera  son  eau-de-vie  pour  se  réchaufl*er 
en  route.  «  J'y  renonçai,  dit-il,  car  je  ne  voulais  point  qu'on 
trouvât  une  bouteille  à  moitié  vide  auprès  de  mon  cadavre.  » 
Peu  de  traits  me  paraissent  aussi  beaux  que  celui  de  cet  âpre 
misanthrope  qui,  seul,  en  péril  de  mort,  à  la  merci  des  ténèbres 
et  de  la  tempête,  réfléchit  à  son  honneur  et  témoigne  d'un  si 
touchant  respect  pour  l'opinion  des  hommes.  Et  c'est  dans  ces 
deux  jours  d'agonie  qu'il  a  écrit  son  Fils  de  Gunnei,  «  une 
étrange  aventure  de  neige  et  de  soleil.  »  Toute  la  poésie  de  sa 
vallée  natale  et  de  son  enfance  criait  du  fond  de  son  âme  pen- 
dant que  ses  yeux  d'acier  dévisageaient  la  mort. 

Il  porte  en  lui  un  monde  de  réalités  merveilleuses.  Mais  il 
est  pauvre,  et  les  amis  qui  l'arrachent  à  son  isolement  sont  aussi 
pauvres  que  lui.  Il  ne  saurait  ni  travailler  aux  champs  ni  be- 
sogner dans  les  villes.  Paysan  déraciné  par  le  rêve,  avepturier 
du  soleil  de  minuit,  chasseur  d'échos  prodigieux  et  de  lueurs 
fantastiques,  et  qui,  la  gorge  sèche,  pâlit  d'amour  «  sous  les 
nuits  de  cristal  altérantes  à  voir,  »  il  traînera  jusqu'au  dernier 
jour  à  travers  sa  pauvre  terre  féerique  la  peur  de  mourir  de  faim. 
Ses  lettres  suent  l'angoisse.  Comment  rendre  les  vingt  cou- 
ronnes emprunté 3s?  D'où  tirer  la  petite  somme  dont  il  subsisle- 


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LÉTÉ  DU  Nonb.  813 

raît  jusqu'à  Thiver?  Qui  lui  prêtera  la  valeur  de  cent  francs? 
S'il  a  passé,  comme  on  Ta  dit,  la  robe  laponne  sur  ses  années 
de  civilisation,  le  besoin  d'argent  qui  étreint  Thomme  civilisé 
Ta  talonné  jusqu'au  désert.  Du  cap  Nord,  de  Hammarfest,  de 
l'archipel  des  Lofoten,  de  toute  la  côte  septentrionale  où  la  mer 
ne  gèle  jamais  et  où  le  soleil  brûle  durant  des  mois,  il  s'est 
acharné  sur  le  même  problème  qui  torture  les  déclassés  de  nos 
grandes  villes;  car,  sous  la  tente  des  Lapons,  parmi  les  fores- 
tiers du  Norrland,  les  paysans  du  Finmark,  les  pécheurs  de 
morues,  ce  jeune  homme  aussi  hardi  que  les  plus  hardis  d'entre 
eux,  trop  artiste  pour  vivre  de  leur  labeur,  et  trop  passionné 
d'aventures  pour  se  retrancher  et  se  perfectionner  dans  son  art, 
n'était  qu'un  déclassé.  Tour  à  tour,  il  a  voulu  sauver  le  trésor 
de  sagas  paysannes  qui  se  rouille  et  s'effrite  chaque  jour  aux 
profondes  vallées  du  Norrland;  il  a  rêvé  de  pousser  un  cri  de 
guerre,  en  faveur  des  Lapons  opprimés,  dans  le  livire  «  le  plus 
original  et  le  plus  sauvage  qui  ait  jamais  été  écrit  en  suédois  ;  » 
il  a  conçu  un  roman  où  nous  verrions  le  vieux  Norrland  poé- 
tique et  le  jeune  Norrland  industriel  s'entre-choquer  au  milieu 
des  forêts  dévastées,  et  toute  la  vie  de  songe  des  paysans  vaincus 
aspirée  par  les  vampires  des  grandes  compagnies.  De  ces  projets 
que  reste-t-il?  A  peine  quelques  ébauches.  Je  n'en  accuse  ni  son 
pays,  ni  la  pauvreté.  Arrivé  au  tournant  de  la  trentaine,  à  deux 
pas  de  sa  tombe,  il  douta  lui-même  qu'il  eût  assez  de  génie 
pour  vivifier  de  vastes  œuvres.  Mais  les  femmes  norvégiennes 
qui  tressèrent  à  ce  Suédois  des  couronnes  funèbres  n'en  eurent 
pas  moins  raison  de  pleurer  en  lui  un  admirable  artiste.  D'ailleurs 
je  crois  qu'il  fut  beaucoup  aimé  et  qu'il  aima  rudement. 

Il  avait  de  l'humour  comme  en  ont  souvent  les  paysans  du 
Nord.  «Le  soleil  de  minuit  est-il  beau?  Sa  beauté,  c'est  qu'on 
le  voit  à  minuit,  qu'il  ne  fait  pas  mal  aux  yeux  et  qu'il  coûte 
cher  aux  Anglais  et  à  l'Empereur  d'Allemagne.  »  Cet  humour, 
brusque  et  tranchant  dans  ses  lettres  intimes  où  il  surveille  son 
émotion,  se  marque  dans  ses  nouvelles  d'une  façon  plus  discrète 
et  plus  fine  :  «  Cependant  l'hiver  était  venu.  Ce  n'était  point 
qu'il  fût  en  avance;  mais  comme  d'anciennes  prédictions  avaient 
annoncé  qu'il  n'y  aurait  point  de  neige  avant  la  Saint-Paul,  tout 
le  monde  en  fut  surpris.  »  Ses  images  sont  presque  toujours 
d'un  hoipme  qui  a  fait  de  la  peinture.  Il  dira  en  parlant  des 
fermes  écartées  dont  les  habitans  demeurent  à  plus  de  cent 


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814  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

kilomètres  du  médecin:  «  Une  petite  lumière  solitaire,  c'est  un 
homme  qui  se  meurt  ou  qui  traîne  une  longue  maladie,  la 
mâchoire  inférieure  pendante  ei  une  patte  de  squelette.  »  C'est 
bien  avec  des  yeux  de  peintre  qu'il  note  les  gestes  et  les  cou- 
leurs ;  et  sa  phrase  s'organise  souvent  comme  un  tableau  :  «  Le 
soleil  déclinait...  Ses  dernières  lueurs  s'attardaient  aux  manches 
de  chemise  des  femmes  gui  traversaient  la  cour,  une  icuelle  de 
bois  entre  leurs  mains.  » 

Il  choisit  des  sujets  dramatiques  et  simples  :  un  Lapon,  son 
troupeau  de  rennes  perdu,  se  lance  à  la  poursuite  des  loups  et 
venge  sa  ruine  sur  le  plus  grand  de  la  bande  ;  —  un  jeune 
homme,  pour  conquérir  sa  bien-aimée,  affronte  un  torrent  au 
moment  où  les  eaux  méchantes  charrient  leurs  premiers  glaçons  ; 
—  un  paysan,  dont  la  femme  est  prise  des  douleurs  de  l'enfan- 
tement et  qui,  avant  d  arriver  au  village  de  l'accoucheuse, 
rencontre  un  ours,  se  bat  toute  la  nuit,  autour  d'un  pin,  contre 
cette  canaille  poilue  ;  —  ime  jeime  fille  en  son  chalet  des  fjells, 
ensorcelée  par  des  êtres  invisibles,  se  donne  à  un  inconnu  qui 
survient  par  hasard,  et  qu'elle  croit  son  sauveur.  Mais  dans  ces 
contes  rapides,  violens,  resserrés,  la  sauvage  poésie  du  Norrland 
se  reflète  et  passe.  Immédiatement  au-dessous  des  grandes 
œuvres  qui  attestent  chez  leur  auteur  autant  de  puissance  que 
de  fécondité,  rien,  dans  la  littérature  d'imagination,  ne  me 
semble  supérieur  à  ces  rares  petits  livres  où  se  condense  l'es- 
sentiel d'une  vie  d'homme  et  d'artiste. 

J'ignore  ce  qu'eût  été  son  roman  lapon  ;  mais  la  courte  scène 
où  Anders,  au  milieu  d'une  assemblée  joyeuse  et  à  moitié  ivre, 
raconte  sa  chasse  effrénée,  me  fait  entrevoir,  avec  une  intensité 
fulgurante,  les  misères  et  les  ripailles,  l'innocence  et  la  barbarie 
de  la  pauvre  race  laponne.  Accroupis,  les  jambes  croisées,  les 
Lapons  plongeaient  leurs  doigts  dans  des  marmites  ronflantes  où 
nageaient  des  viandes  et  des  boyaux  qu'ils  happaient  d'un  coup 
brusque,  quand  Anders  se  jette  tête  baissée  dans  son  récit.  Et  quel 
récit!  D'abord  l'arrivée  des  loups  du  côté  où  les  rennes  ne  pou- 
vaient les  éventer  ;  puis  les  bêtes  affolées  dévalant  vers  le  préci- 
pice. «  Les  mille  claquemens  de  leurs  mille  sabots  cessèrent  sur 
le  roc  qui  surplombait  l'abîme;  et  rien,  plus  rien  que  le  bruit 
de  leurs  corps  dans  la  profondeur  comme  des  mottes  de  terre 
renversées  d'un  chariot.  »  L'assemblée  sacrait  et  tempêtait. 
«  Mais  les  loups,  les  loups,  tu  les  as  laissés?  »  Deux  jours  en- 


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l'été  du  nord.  *  815 

tîers^  sur  des  pentes  vertigineuses,  par  des  casse-cou  effroyables, 
il  avait  relancé  le  plus  grand  de  la  bande  qui  fuyait  ventre  à 
terre  et  rasait  la  neige  comme  une  courroie...  Les  dents  grin- 
çaient; les  gorges  poussaient  des  cris  rauques...  Tous  les  corps 
imitaient  ses  mouvemens...  Toutes  les  mains  tâtonnaient  vers 
leur  couteau...  Sans  le  clair  de  lune,  le  loup  eût  échappé  1  Lors- 
que Ânders  le  joignit  enfin,  Tanimal  éreinté  se  redressa  et  sa 
gueule  grimaça  de  toutes  ses  dents  pointues.  «  //  ri  y  avait  pas 
près  des  marmites  un  seul  œil  qui  n'exigeât  clu  sang.  »  L'homme 
s'était  rué  :  d'un  coup  d'épieu  il  l'avait  étendu  sur  la  neige,  puis, 
de  son  petit  couteau,  il  l'avait  tailladé,  charcuté,  étripé,  haché. 
«  C'est  toi  qui  m'as  fait  un  pauvre  Lapon,  toi,  toi,  Satan!...  » 
«  Ânders  promena  les  yeux  autour  de  lui  comme  pour  cher- 
cher une  place  où  se  laisser  choir...  A  travers  une  pluie  de 
larmes,  il  vit  sa  mère  et  se  blottit  contre  elle  en  hurlant...  Tous 
avaient  bondi  sur  leurs  pieds;  tous  parlaient  et  criaient...  » 

J'ignore  ce  qu'eût  été  son  roman  des  paysans  du  Norrland  ; 
mais  ses  trois  nouvelles.  Le  Torrent,  La  Ronde  de  fOurs,  Le  Fils 
de  Gunnel,  nous  découvrent,  sous  une  forme  pathétique,  leur 
existence,  leur  caractère,  le  plus  secret  de  leur  âme. 

Leur  existence  est  dure,  routinière,  dominée  par  d'énormes 
forces  cfui  exaspèrent  leur  énergie  jusqu'à  la  témérité,  quand  elles 
ne  les  immobilisent  pas  dans  l'insouciance  et  l'inertie.  Les  fermes, 
recouvertes  d'écaillés  de  bois,  ont  toujours  l'air  pauvre,  môme 
les  fermes  des  moins  pauvres.  Maïs  la  plus  humble  commune 
réserve  des  honneurs  à  ses  notables.  A  défaut  de  sociabilité,  on 
y  garde  le  sentiment  de  la  hiérarchie.  Les  villages  ont  leur  chef 
appuyé  sur  une  forte  tradition  de  confiance  et  de  respect;  et 
souvent  le  propriétaire  d'un  fjell  en  est  appelé  le  roi. 

L'isolement  les  a  rompus  aux  longues  courses.  Il  leur  faut  des 
jarrets  souples  et  fermes  dont  le  jeu  régulier  laisse  aux  poumons 
leur  souffle  égal,  à  la  tête  ses  pensées  libres.  Salmon  devra  courir 
pendant  des  lieues  pour  ramener  la  sage-femme.  «  Et  toujours 
lente,  cette  femme  !  Quel  sommeil  lourd  !  Combien  de  maris 
hors  d'haleine  avaient  heurté  à  sa  porte  et  cogné  contre  les  murs, 
tandis  que  la  sueur  coulait  en  lignes  claires  sur  leur  visage  si 
rarement  lavél  ))  De  terribles  imprévus  leur  barrent  la  route. 
C'est  un  ours  monstrueux  ;  c'est  un  torrent  dont  les  blocs  de 
glace  craquent,  crépitent,  s'escaladent  et  ragent.  L'homme  n'a 
pas  de  meilleures  armes  que  sa  décision  et  son  sang-froid.  Sal- 


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816 


REVUE    DES   DEUX   MONDES. 


mon,  le  pied  sûr,  abrité  derrière  le  pin  où  il  a  posé  sa  .main 
sans  trembler,  fixe  ses  yeux  plus  bleus  qu'un  eiel  de  gelée  sur 
le  camarade  velu,  et  la  ronde  commence  !  Ollé  làcbe  sa  barque 
et  bondit,  en  s'aidant  de  sa  rame,  sur  [es  glaçons  qui  roulent. 
«  Là  où  il  mettait  le  pied,  ime  crevasse  ouvrait  son  œil  clignant 
et  noir...  La  glace  lui  renvoyait  des  lueurs  phosphorescentes; 
le  sifflement  tempétueux  du  torrent  prenait  dans  son  cerveau 
surexcité  une  teinte  verte...  Parfois  il  faisait  un  faux  pas,  dis- 
paraissait à  demi,  et,  Tinstant  d'après,  reparaissait  debout,  grand 
et  droit  comme  un  pin.  »  Mais  les  nerfs  trop  tendus  se  brisent. 
La  panique  se  lève  du  fond  des  âmes  surmenées  par  l'horreur. 
Lorsque,  au  pied  du  large  pin,  Salmon  vainqueur  s'écroule  près 
de  l'ours  tué,  un  petit  ourson  descend  de  l'arbre  et  lui  tombe 
sur  la  poitrine.  La  voilà  donc  expliqujSe,  l'extraordinaire  fureur 
du  monstre  !  Devant  la  bête  inolfensive  Salmon,  rejeté  sur  ses 
pieds,  détale  éper dûment.  c(  Du  héros  de  la  nuit  il  ne  reste 
qu'un  paysan  affamé,  dépouillé,  ébranché,  ivre  de  peur,  et  qui 
court,  court  pour  sauver  sa  pauvre  chienne  de  vie.  »  Quelque- 
fois aussi  la  douleur  les  chasse  devant  elle.  Ils  ne  se  sentent 
pas  assez  solitaires  dans  leurs  maisons  isolées  d'où  ils  peuvent 
apercevoir  une  autre  maison.  Ils  rapportent  leur  désespoir 
comme  un  don  de  son  hospitalité,  à  la  sauvage  nature  qui  s'est 
jouée  d'e^ix.  Gunnel,  la  fille-mère,  est  incapable  d'attendre  sur 
place  son  heure  d'épreuve.  Elle  lace  ses  patins,  s'enfuit,  atteint 
vers  le  soir  le  dos  du  mont  Tjala  avec  des  loups  derrière  elle. 
Son  enfant  naît  où  elle  tombe.  «  Un  Lapon  survint  qui  suivait 
la  piste  des  loups  ou  la  trace  des  patins.  Il  baigna  l'enfant  dans 
la  neige,  l'enveloppa  dans  sa  robe  et  redescendit  le  fjell  en 
courant.  Quelques  heures  plus  tard,  au  crépi  seule,  Gunnel  des- 
cendit, elle  aussi,  épuisée,  silencieuse,  les  yeux  secs...  Il  y  avait 
deux  lieues  du  village  à  l'endroit  ensanglanté...  »  Ces  fiers 
paysans  ont  la  même  endurance  que  leurs  ancêtres  des  Sagas; 
et  la  face  de  leur  vie  n'a  guère  plus  changé  que  la  forme  des 
fjells. 

Le  contraste  de  l'avarice  du  sol  et  de  la  magnificence  du 
ciel  se  réfléchit  dans  leur  caractère  à  la  fois  brutal  et  rêveur. 
Ollé  rossera  son  futur  beau-père  à  deux  pas  de  la  chambre  où  sa 
fiancée  l'attend.  Et,  sous  des  apparences  plus  raffinées,  le  fil^ 
de  Gunnel  est  plus  brutal  encore.  Il  rencontre  sur  un  bateau 
«  le  Monsieur  de  Stockholm  ou  d'Upsal  »  dont  sa  mère  jadis  a 


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l'été  du  nord. 

crié  le  nom  dans  nne  heure  de  détresse  et  qu'il  sait  être  son 
père.  «  Puisque  cette  sympathie  soudaine  que  vous  éprouvez, 
monsieur,  demande  qu'on  l'explique,  je  suppose  que  je  vous 
rappelle  un  cher  souvenir  de  votre  jeunesse...  »  Et,  sans  lâcher 
du  regard  son  interlocuteur  frissonnant  et  blême,  avec  une  insis- 
tance de  tortionnaire,  il  lui  retourne  dans  le  cœur  l'histoire  de 
sa  mère  Gunnel,  si  étrangement  séduite  et  si  lâchement  aban- 
donnée. «  Quel  emportement  dans  ses  baisers  !  Quels  embrasse- 
mens  !  Comme  elle  savait  aimer!  Gela  est  indicible  et  doit  ôtre 
inoubliable,  monsieur...  »  La  scène,  d'une  violence  inouïe,  ne 
se  sauve  de  la  crudité  que  par  l'émotion  qui  en  jaillit  et  la  poésie 
qui  en  déborde. 

Mais  ces  paysans  développent  dans  la  solitude  une  puissance 
de  rêve  qui  tempère  et  colore  leur  rudesse.  Quand  la  volonté 
ou  l'obstination  ne  noue  pas  leur  intelligence,  ils  surmontent 
ringrate  monotonie  de  leur  tâche  par  leur  amour  du  merveil- 
leux et  leur  sons  du  mystère.  C'est  en  quoi  les  héros  de  Pelle 
Molin,  si  peu  chrétiens,  ressemblent  aux  fanatiques  des  contrées 
lœstadiennes  ;  seulement,  au  lieu  d'ériger  leur  orgueil  en  acte 
de  foi  et  de  s'y  accrocher  comme  à  un  cippe  funèbre,  leur  âme 
plus  humble  demeure  encore  prise  dans  les  charmes  païens  d'un 
très  ancien  panthéisme. 

Uès  leur  jeune  âge,  lorsqu'ils  s'aplatissaient  le  nez  aux  vitres 
de  leur  chambre,  les  derniers  rayons  du  soleil  éclairaient  pour 
eux,  au  delà  du  fjell  ou  du  torrent,  des  pays  chimériques,  des 
royaumes  de  Trolls.  Ils  vivent  au  confluent  des  superstitions 
Scandinaves  et  des  sorcelleries  laponnes.  Leur  esprit  a  la  nostalgie 
du  surnaturel;  leur  imagination  est  pleine  de  féerie.  Ni  bonne  ni 
mauvaise,  mais  inquiétante,  mais  incompréhensible  et  belle,  la 
nature  se  plaît  à  dresser  sous  leurs  pas  des  embûches  do  sorti- 
lèges. Toujours  dans  ses  mains  invisibles,  ils  s'y  sentent  parfois 
«  plus  misérables,  plus  dénués,  qu'une  petite  pelote  qui  roulerait 
à  l'infini  sur  un  chemin  mystérieux.  »  Ce  qui  fait  l'originalité  de 
Pelle  Molin,  c'est  moins  encore  la  richesse  d'observation  et  de 
fantaisie  qu'il  a  mise  dans  ses  nouvelles  que  l'atmosphère  fan- 
tastique et  réelle  dont  il  les  a  baignées.  La  ronde  passionnée  de 
l'ours  et  de  Salmon  tourne  dans  la  splendeur  des  nuits  arctiques. 
Le  soleil  la  regarde  de  tous  ses  rais  d'or,  et,  sous  sa  toison  de 
mousse  éraillée,  la  maigre  terre  sablonneuse  ouvre  enfin  de 
longs  yeux  (Tocre  vers  le  ciel  de  minuit  limpide  et  rose.  Cette 
TOMR  xLvn.  —  1908.  52 


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818  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

limpidité,  il  a  su  nous  la  rendre,  et,  par  un  prodige  d'art,  il  a  su 
nous  exprimer  l'air  du  Norrland,  sa  lumière  diaphane,  et,  dans 
son  invraisemblable  silence,  la  figure  des  sons  que  rien  n'altère 
et,  si  j'ose  dire,  la  sonorité  des  couleurs.  Salmon  entendait  au 
creux  de  la  vallée  le  claÊaudage  des  chiens...  <c  Le  lugubre  hurle- 
ment de  la  chienne  du  bedeau  se  prolongeait  sur  le  ciel  infini, 
comme  un  cordon  noir  sans  nœuds  ni  bout.  » 

Et  maintenant  que  la  Gunnel  des  contes,  seule  avec  son 
troupeau,  monte  à  son  chalet  déserti  Que  peut  devenir  une 
jeune  fille  dans  cette  magique  solitude?  Je  n'oserais  profaner  ses 
ravissemens  d'aucun  terme  emprunté  à  la  science  ;  mais  je  com- 
prends «  le  scintillement  humide  de  ses  grands  yeux  et  leur 
regard  si  vague.  »  Le  soleil  brûle  comme  de  la  braise  entre  les 
noirs  sapins,  l'atmosphère  est  jaune,  le  m^erle  siffle,  les  hiboux 
crient,  les  chansons  et  les  contes  carillonnent  au  cou  des  vaches. 
Des  visions  furtives  s'évanouissent  à  tous  les  angles  de  la  mai- 
son ou  se  glissent  sous  les-  taillis...  «  Un  jour» qu'elle  s'était 
endormie  au  soleil,  la  tète  sur  le  bras,  elle  fut  réveillée  par  un 
cortège  de  Trolls.  Ils  se  déployèrent  autoyr  d'elle  et  lui  annon- 
cèrent que  leur  prince  l'avait  choisie.  Éblouie,  fascinée,  elle  vit 
dans  leurs  mains  les  parures  de  noce,  de  l'argent  et  des  ors 
curieusement  travaillés.  Ils  lui  mirent  de  beaux  atours,  des 
bagues  aux  doigts,  des  agrafes  sur  la  poitrine,  et,  autour  de  ta 
taille,  un  serpent  d'or.  Gunnel,  les^  yeux  grands  ouverts,  se  lais- 
sait attifer.  Le  chien  de  garde  hurlait,  le  soleil  étincelait,  les 
grues  claquetaient,  la  forêt  embaumait,  l'air  tremblait.  La  cime 
neigeuse  du  Yadmos  brillait  toute  blanche  à  l'horizon  comme 
une  nuage  d'été.  C'était  un  temps  splendide  pour  des  noces.  Et 
alors  arriva  l'étranger...  » 

Le  fils  de  Gunnel  s'arrête  sur  ces  derniers  mots.  Et  l'étranger 
qui  l'écoute,  l'étranger,  son  père,  entraîné  par  la  douceur  poi- 
gnante du  souvenir,  s'écrie  dans  une  sorte  d'inconscience  :  «  Je 
n'ai  rien  vu  de  plus  délicatement  beau.  »  C'est  ce  que  j'aurais 
voulu  pouvoir  dire  au  jeune  homme  qui  écrivait  cette  page,  la 
plus  exquise  expression  qu'on  ait  encore  donnée  de  l'enchan- 
tement des  âmes  du  Nord. 

4t 

Parmi  les  projets  de  Pelle  Molin  que  son  biographe,  le  ro- 
mancier Gustaf  af  Geigerstam,  a  retrouvés  dans  ses  papiers,  il 


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1^^^ 


l'été  du  nord.  819 

est  une  nouvelle  ou  un  roman  dont  je  regretterai  toujours  que 
la  mort  nous  ait  frustrés.  C'est  l'histoire  d'un  jeune  Suédois 
qui,  après  ses  années  de  collège,  tombe  dans  les  rêveries  et,  de 
dégoût,  fuit  la  civilisation.  Il  disparait.  Huit  ou  dix  ans  plus 
tard,  on  rencontrait,  à  travers  les  communes  de  Laponie,  un 
homme  qui  tirait  un  traîneau  en  compagnie  d'unei  affreuse 
Laponne.  La  femme  mendiait;  il  la  suivait  silencieux,  renfermé, 
étrange.  Si  on  lui  versait  de  l'eau-de-vie,  il  se  grisait  et  alors  se 
mettait  à  pleurer.  Quand  sa  Laponne  mourait,  il  en  épousait  une 
autre.  Nul  ne  sut  jamais  ce  qu'il  pensait.  Mais  les  gens  com- 
prenaient qu'un  puissant  maléfice  l'enchatnait  au  peuple  des 
fjells.  La  nouvelle  qu'imaginait  ainsi  Pelle  Molin  était  sans  doute 
l'image  cruellement  déformée  de  sa  propre  vie.  Mais  il  y  sym- 
bolisait, dans  sa  manière  dure,  l'attirance  de  la  terre  laponne 
sur  ses  hôtes. 

La  première  impression  que  j'aie  reçue  de  cette  terre  fut  d'une 
monotonie  presque  lugubre:  des  marais,  des  blocs  erratiques, 
des  hauteurs  mornes,  avec  de  maigres  pins  fichés  comme  des 
flèches,  des  taillis  noirâtres,  tout  ce  qui  reste  d'un  bois  incendié, 
et,  sous  un  ciel  d'été  souvent  pluvieux,  des  sapins  en  haillons. 
Il  me  souvient  qu'en  traversant  le  Cercle  polaire,  j'aperçus  un 
homme  qui  achevait  de  construire  sa  maison  près,  d'une  mare  où 
sa  femme  lavait  du  linge.  L'idée  qu'ils  installaient  un  foyer  là 
me  serra  le  cœur.  Insensiblement  la  monotonie  se  transforme  en 
gravité.  La  couleur  dominante  des  Ijells  est  le  violet  sombre.  Ils 
s'arrondissent  ou  se  découpent  les  uns  derrière  les  autres,  h  l'in- 
fini; et  du  fond  de  l'horizon  les  crêtes  d'un  bleu  noir  se  détachent 
si  nettement  qu'on  en  compterait  les  dentelures.  Rien  ne  paraît 
vivre.  Cependant,  les  déserts  étendus  à  leurs  pieds  respirent.  Ce 
sont  les  marécages  qui  recouvrent  d'immenses  espaces.  Par 
intervalles,  leur  miroir  brisé  pétille  au  soleil  de  midi.  Le  soir, 
leurs  flaques  sanguinolentes  luisent  comme  des  yeux  avides,  et 
le  grave  paysage  prend  un  air  de  folie.  Tout  à  coup,  dans  une 
trouée  de  lumière,  une  vallée  apparaît  avec  son  lac  ou  son  tor- 
rent et  ses  hautes  fougères.  Il  ne  manque  à  ce  frais  décor  d'une 
vie  pastorale  que  les  troupeaux  et  les  pasteurs.  On  y  trouve  par- 
fois une  cabane  laponne  ou  une  tanière  d'ours.  J'ai  vu  le  lac  de 
Torne-Trâsk,  la  grande  eau  des  Sagas.  Les  montagnes  y  tombent 
à  pic;  les  îlots  sont  des  montagnes  escarpées.  Il  semble  presque 
inabordable.  Les  pierres,  dont  son  lit  de  sable  est  nuancé,  se 


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820  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

distinguent  à  six  brasses  de  profondeur.  Les  plus  belles  fleurs 
des  fjells  croissent  dans  les  gorges  des  monts  :  Taconit  sauvage 
aussi  large  qu'un  parasol,  l'angélique,  le  géranium,  l'azalée,  le 
bouton  d'or  épanoui  comme  une  petite  rose,  la  renoncule  qui 
grimpe  et  ne  s'arrête  qu'au  bord  des  glaciers.  Hais  les  pins  et 
les  sapins  ne  montent  pas  jusqu'à  lui;  et  les  vaillans  petits  bou- 
leaux, qui  se  pressent  devant  cette  lumière  licpiide,  font  comme 
une  forêt  d'ossemens  blancbis  sous  des  feuilles  vertes.  Partout 
la  même  angoisse  de  silence. 

Sur  deux  ou  trois  points  seulement  la  vie  éclate,  à  Malmber- 
get,  à  Kiruna,  où  Ton  éventre  des  Jiontagnes  de  fer.  Malmbergct, 
un  gros  bourg  dont  les  maisons,  sauf  cpielques  bâtisses  neuves 
et  le  château  du  directeur,  ne  sont  que  des  échoppes  et  les 
cabanes  des  chenils,  se  tapit  au  milieu  des  éboulemens  de  granit 
rose.  Kiruna,  qui  vient  de  nititre  et  qui  contient  déjà  quatre 
mille  habitans,  s'est  réfugiée  sur  une  hauteur  en  face  de  la  col- 
line retentissahte  dont  un  lac  la  sépare,  et  que  ses  mineurs  fini- 
ront par  rayer  de  la  surface  du  désert.  Ses  chalets  vernis,  ses 
maisons  résineuses  recouvertes  d'une  feuille  de  bois  goudronné, 
s'éparpillent  dans  les  défrichemens  et  les  fondrières.  Les  chevaux, 
la  cloche  au  cou,  galopent  en  liberté  sous  un  bois  de  bouleaux 
rabougris  dont  toutes  les  feuilles  métalliques  semblent  tinter. 
Les  routes  mal  frayées  sont  semées  de  copeaux,  et,  au  creux  de 
leurs  ravins,  où  les  ruisseaux  coulent,  on  entend,  le  soir,  les 
brosses  dont  les  laveuses  raclent  leur  lessive.  Trois  fois  par  jour, 
à  huit  heures,  à  midi,  à  quatre  heures,  la  dynamite  déchire  les 
flancs  de  la  colline  :  on  règle  sa  montre  et  on  prend  ses  repas 
à  ces  coups  de  foudre. 

Ces  cités  minières  n'ont  point  la  tumultueuse  barbarie  des 
campemens  américains.  La  Suède  y  acclimate  son  esprit  de 
méthode,  ses  règlemens,  sa  tranquillité  pesante  et  ses  goûts 
pédagogiques.  Non  seulement  Kiruna  possède  une  école,  mais, 
dans  cette  école,  un  petit  musée  de  peinture.  Si  les  hommes  du 
Sud,  importateurs  de  nouveautés,  y  forment  des  comités  socia- 
listes, le  Nord  y  introduit  la  variété  de  ses  sectes  religieuses, 
méthodistes,  anabaptistes,  salutistes,  mormons;  et  ici,  comme  à 
Karlsborg,  les  lœstadiens  hurlent.  La  plupart  des  ouvriers  sont 
Suédois.  Le  Norvégien,  joueur  dans  l'âme,  lâche  le  travail  régu- 
lier de  la  mine  et  retourne  jeter  l'enjeu  de  sa  vie  sur  la  houle 
4e  l\)céa|i.  Le  Fin^ois^  mince^  au  visa^  asiatiquement  plat  çt 


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l'été  du  nord.  821 

aux  fortes  mâchoires,  tenace,  mais  impatient  de  toute  discipline, 
prend  et  quitte  sa  tâche,  au  gré  de  ses  lunes. 

Et  le  Lapon?  «  De  quel  Lapon  me  parlez-vous?  me  disait 
M.  Lundbohm,  administrateur  de  Kiruna.  Est-ce  de  Tunique 
Lapon  que  nous  employons  dans  notre  mine?  Un  brave  homme^ 
mais  que  je  crois  un  peu  dégénéré.  Est-ce  du  peuple?  Les  Lapons 
n'entrent  point  à  notre  service.  »  Et  il  ajoutait:  «  Ce  sont  les 
aristocrates  du  pôle.  La  saleté  qui  enduit  leur  visage  ne  les  em- 
pêche pas  d'avoir  des  politesses  et  des  délicatesses  inconnues  aux 
paysans  suédois.  Et  d'autre  part,  ils  demeurent  ^convaincus,  mal- 
gré nos  lois  sacrilèges,  que  Dieu  leur  a  réservé,  et  pour  l'éter- 
nité, la  possession  des  fjells.  Du  temps  où  l'on  construisait  la 
ligne  de  Kiruna,  comme  leurs  troupeaux  de  rennes  nous  cau- 
saient des  difficultés  journalières,  j'en  réunis  un  très  grand 
nombre,  et,  paternellement,  je  leur  conseillai  de  choisir  d'autres 
routes.  Ils  m'écoutèrent  en  silence;  puis  un  vieillard  se  leva  et 
me  dit:  «  Vous  êtes  bien  aimable  et  nous  vous  remercions  de 
vos  conseils;  mais  je  voudrais  savoir  de  quel  droit  vous  nous  les 
donnez,  car  cette  terre  est  à  nous.  »  Et  je  leur  répondis:  «  Il  se 
peut  que  vous  ayez  raison,  mais  il  y  a  le  chemin  de  fer!  » 

M.  Lundbohm  avait  trouvé  l'argument  sans  réplique  de  la 
justice  humaine. 

Cependant  la  race  laponne  ne  subira  point  le  sort  des  Peaux- 
Rouges.  La  civilisation  garde  ce  qu'elle  ne  saurait  remplacer. 
Heureusement  à  ses  yeux  le  Lapon  est  plus  qu'un  homme  : 
c'est  un  moyen  de  transport.  Supprimez  son  renne  et  son  traî- 
neau; les  routes  de  poste  se  ferment  sur  de  vastes  étendues.  Il 
continuera  donc  de  vivre,  le  petit  peuple  des  fjells  qui  tache  de 
points  noirs  la  blancheur  de  l'hiver  boréal.  Tous  les  voyageurs, 
depuis  notre  Regnard,  ont  noté  sa  crasse  et  sa  laideur,  ses  gen- 
tillesses puériles,  la  bienveillance  nauséabonde  de  son  hospita- 
lité, son  ivrognerie  qui  dépasse  encore  celle  de  ses  maîtres;  et, 
parmi  les  groupes  ethniques  que  nous  qualifions  de  sauvages, 
il  n'en  est  pas  dont  l'image  nous  soit  devenue  plus  familière,  car 
les  Lapons  s'exhibent  de  bon  cœur  en  pays  étranger.  Mais  ceux 
qui  lesontconnus,  —  pasteurs,  artistes  et  romanciers  Scandinaves, 
—  ont  surtout  insisté  sur  ce  qu'on  devine  chez  eux  d'insaisis- 
sable et  de  «  derrière  la  tête.  » 

Contre  les  empiétemens  et  les  rapines  des  Suédois  et  des 
Norvégiens,  ils  se  sont  défendus  en  répandant  autour  d'eux  une 


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822  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

frayeur  mystique  d'autant  plus  efficace  qu'ils  la  ressentaient  eux- 
mêmes.  Ils  se  faisaient  de  leurs  propres  épouvantes  des  armes 
sournoises  et  ils  aiguisaient  leurs  superstitions  en  ruses  de  guerre. 
Les  aspects  de  leur  existence  servaient  à  leur  sorcellerie.  L'hiver, 
sur  les  plateaux  neigeux  que  lèchent  les  rayons  de  Taurore  bo- 
réale, des  ombres  rapides,  des  bruits  étranges,  des  aboiemens  de 
chiens,  des  bondissemens  de  bêtes  aux  fantasques  ramures, 
quelle  apparition  qu'une  tente  laponne  I  Les  ombres  qui  glis- 
sent sont  de  petits  hommes  sur  de  longs  patins  de  bois,  des 
espèces  de  Trolls  :  jambes  torses,  large  face,  des  yeux  bridés 
d'Asiatiques,  et,  quand  ils  parlent,  une  étonnante  douceur  de 
voix.  L'été,  dans  un  cercle  de  jappemens  et  d'échos  sonores,  les 
sombres  jeunes  filles  traient  leurs  rennes  au  soleil  de  minuit. 

Ils  sont  braves;  mais  leurs  impressions  de  joie  et  de  douleur 
se  jouent  sur  un  vieux  fond  d'angoisse  nerveuse  avec  la  mobi- 
lité d'un  reflet  de  lumière.  Ils  ont  des  visions;  ils  entendent  des 
voix.  Les  éveils  religieux,  «  qui  gagnent  de  cime  en  cime 
comme  les  feux  de  mai,  »  les  saisissent  par  toutes  leurs  fibres 
encore  vibrantes  de  païens  idolâtres.  Les  versets  de  la  Bible 
font  à  leurs  oreilles  un  bruit  d'incantation  ;  la  psalmodie  d'un 
lœstadien  les  jette  dans  les  mêmes  extases  cpe  jadis  leur  tam- 
bour ensorcelé. 

Pêcheurs,  cultivateurs  ou  nomades,  pourvu  qu'ils  demeu- 
rent indépendans  et  cramponnés  à  leurs  Qells,  ils  s'unissent 
volontiers  aux  races  étrangères,  surtout  aux  Finnois  et  aux  colons 
de  la  Suède.  La  Norvège,  qui  peut  tout,  a  réussi  le  Lapon  grand 
et  blond.  Dans  le  mélange  des  sangs  d'où  l'homme  du  Norrland 
tire  sa  fantaisie  et  sa  chaude  couleur,  le  sang  lapon  a  même 
mfiltré  un  singulier  pouvoir  de  séduction  erotique.  Un  des  meil- 
leurs peintres  de  la  vie  du  Nord,  le  romancier  norvégien  Jonas 
Lie,  nous  montre  des  filles  de  commerçant  ou  de  pasteur  enle- 
vées par  le  métis  lapon  qui,  venu  à  patins  chez  le  marchand  de 
l'endroit,  leur  dépeignit,  avec  sa  richesse  d'images  et  ses  expres- 
sions enfantines,  la  splendeur  aventureuse  des  espaces  libres. 
Et  il  en  fut  ainsi  de  tout  temps,  du  temps  de  Pelle  Molin  aussi 
bien  que  du  temps  des  Sagas  où  le  roi  Harald  restait  pendant 
trois  ans  penché,  >—  et  comme  envoûté,  —  sur  sa  petite  Laponne 
morte.. 


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^ÎF^'--^ 


l'été  du  nord.  823 


Au  pied  du  Malmberget  repose  la  ville  suédoise  de  Gelli- 
vara,  habitée  par  de  pauvres  agriculteurs,  des  commerçans  et 
des  fonctionnaires.  Un  lac  d'où  sort  une  rivière  occupe  le  milieu 
de  la  vallée.  Sur  la  rive  gauche,  le  fameux  Bergmann  a  bâti  un 
château.  C'est  au  moins  le  second  que  je  rencontre  dçpuis  mou 
départ  de  Kalix.  Cet  homme  avait  la  rage  de  posséder  des  châ- 
teaux en  Laponie.  On  aperçoit  à  cinq  kilomètres  environ  une 
colline  surmontée  d'un  chalet  pour  les  touristes  qui  veulent 
contempler  le  soleil  à  l'instanfroù  leur  montre  marque  minuit. 
Plus  près,  une  vieille  chapelle,  éloquente  au  xvui®  siècle,  au- 
jourd'hui muette,  mais  toujours  vénérable,  s'entoure  de  bou- 
leaux très  blancs,  d'herbes  très  hautes,  de  croix  aux  inscriptions 
laponnes  et  du  ronflement  des  moustiques.  Sur  la  rive  droite, 
la  gare,  et,  derrière  la  gare,  Thôtel  et  la  ville.  Là  plupart  des 
maisons  s'espacent  dans  des  enclos  bordés  de  palissades.  Il  y  en 
a  une  de  style  vraiment  distingué  :  le  ling,  mairie  et  palais  de 
justice.  Il  y  en  a  une  autre  qui  ressemble  de  profil  à  une  forte- 
resse :  la  pharmacie.  La  plus  modeste,  c'est  la  librairie.  La  plus 
jolie,  c'est  l'hôpital.  Et  comme,  d'espace  en  edpace,  les  routes 
sont  fermées  de  barrières  avec  tourniquet,  on  a  l'impression 
d'errer  dans  une  exposition  d'architecture.  Le  champ  de  foire, 
où  se  dressaient  des  tentes  de  soldats,  me  parut  plutôt  un 
champ  de  Mars.  Mais  j'appris  qu'elles  appartenaient  aux  paisibles 
notables  qui  venaient  y  manger  pour  se  donner  l'illusion  d'une 
villégiature.  J'aurais  préféré  le  voir,  au  mois  d'avril,  bruyant 
et  bariolé  des  caravanes  de  Lapons. 

Les  trois  classes  des  habitans,  fonctionnaires,  commerçans 
et  cultivateurs,  n'acceptent  de  se  sentir  les  coudes  qu'au  passage 
du  Grand  Express  de  Laponie  dont  l'attente,  trois  fois  par 
semaSne,  ébranle  les  imaginations.  Que  va-t-il  en  sortir?  Le 
soir  où  j'y  fus,  le  Grand  Express  s'arrêta  devant  les  yeux  écar- 
quillés  d'un  public  en  habits  d'église.  Son  wagon-restaurant, 
vide,  étincelait  de  nappes  blanches  et  de  petits  vases  fleuris.  Les 
cinq  autres  voitures  luisaient,  diamantées  de  poussière,  sous  les 
rais  obliques  du  soleil  de  dix  heures.  Personne  aux  fenêtres. 
Personne  dans  les  sleeping.  Enfin  on  en  tira  une  valise,  suivie 
d'un  portemanteau,  suivi  d'un  sac  de  nuit,  suivi  d'une  vieille 
Anglaise  cacochyme,  en  lunettes  bleues,  dont  la  jupe  verte  se 


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'T^W 


824  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

relevait  par  derrière  jusqu'à  ses  épaules.  La  société  de  Gellivara 
la  contempla  avec  le  silencieux  humour  qui  caractérise  les  gens 
des  fjeUs.  Le  Lapon,  casaque  de  rouge  et  botté,  qui,  de  planton 
à  la  gare,  représente  la  Laponie,  ne  jugea  môme  pas  à  propos  de 
lui  offrir  un  couteau  de  Manchester  ou  des  bois  de  renne.  Pen- 
dant qu'on  la  menait  à  l'hôtel  aussi  prudemment  que  si  elle  eût 
risqué  de  se  casser  en  route,  un  ingénieur  bavarois  prit  sa  place. 
Il  emportait  à  sa  femme  un  bouquet  de  duvets  cueillis  aux  ma- 
récages, et,  debout  à  la  portière,  il  le  tenait  pressé  contre  sa 
poitrine  pour  nous  bien  montrer  que  les  Allemands  ont  du  cœur. 
Le  train  siffla.  Toutes  ses  vittes  brillant  comme  des  étoiles 
défilèrent  dans  la  nuit  lumineuse.  Derrière  lui,  les  deux  fils 
noirs  des  rails  se  déroulaient  liquides  sur  le  sable  rose.  Les  rives 
du  lac,  éclairées  par  en  dessous,  étaient  plus  transparentes  que 
Témeraude.  La  passerelle  de  poteaux  et  de  planches  grossière- 
ment clouées  semblait  faite  d'un  bois  précieux.  Le  soleil  sans 
chaleur,  qui  caressait  la  cime  desfjells,  couronnait  la  vallée  d'un 
halo  rouge.  Les  habitans  de  Gellivara  s'étaient  dispersés;  les 
tourniquets  de  la  ville  grincèrent.  Un  indéfinissable  parfum, 
dont  tous  les  pores  du  silence  étaient  comme  imprégnés,  montait 
des  marécages.  Les  paysans  prétendent  qu'il  y  croît  sous  la 
mousse  ime  petite  plante  d*oû  s'exhale  cet  air  fort  et  salubre. 
Nul  n'en  a  dit  le  nom.  J'ignore  même  si  elle  est  visible.  Mais  il 
me  plaît  de  respirer  dans  ces  nuits  laponnes  l'àme  errante  d'une 
herbe  inconnue... 

Passé  le  Torne-Tràsk,  on  entre  en  Laponie  norvégienne.  Le 
chemin  de  fer,  qui  traversait  des  eaux  dormantes  et  un  désert 
pierreux,  s'engage  brusquement  sur  la  paroi  d'un  fjord.  En  bas, 
tout  en  bas,  au-dessus  de  la  vague  glauque,  des  hameaux  s'ac- 
crochent à  la  montagne  verdoyante.  Le  paysage  est  grand, 
abrupt,  touché  çà  et  là  de  douceur  humaine,  et,  jusque  dans  sa 
raideur,  d'une  jeunesse  impétueuse.  On  débouche  sur  le  port  de 
Nawick,  petite  ville  que  la  Norvège  vient  de  jeter  là  comme  un 
appeau  brillant  aux  minerais  de  la  Suède,  et  on  s'embarqpie  pour 
les  îles  Lofoten. 

Elles  nous  apparurent  dans  la  nuit.  Nous  vîmes  se  dresser, 
barrant  l'horizon,  une  chaîne  ininterrompue  de  hautes  mon- 
tagnes crénelées,  effilées,   déchiquetées,    sculptées,  gothiques. 


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l'été  du  nord.  825 

Elles  étaient  d'un  gris  bleu  avec  des  lueurs  de  soleil  ou  de 
neige  et  de  petits  nuages  ourlés  de  feu  entre  leurs  dents  aiguës. 
Tout  Farchipel  se  mirait  sur  une  mer  d'un  vert  de  métal,  comme 
s'il  eût  été  suspendu  dans  une  clarté  diaphane.  Le  navire  se 
glissa  par  d'énormes  brèches,  longea  des  corridors,  doubla  des 
murailles  de  granit,  nous  promena  toute  la  nuit  dans  un  aqua- 
rium de  pierre,  d'écume,  de  mousses  luisantes  et  d'algues  d'or. 
Nous  nous  aperçûmes  que  le  ^our  naissait  aux  plis  d'ombre  qui 
se  creusaient  sur  les  rochers.  L'inégalité  de  la  lumière  nous 
avertissait  que  la  nuit  était  passée.  L'obscurité  commençait  à 
rétrécir  les  couloirs;  mais  les  crêtes  et  les  rampes  où  frappait 
le  soleil  revêtaient  le  mensonge  brillant  de  la  vie. 

Vers  trois  heures  du  matin,  ^nous  arrivâmes  à  Svolvœr  :  une 
baie  toute  rose,  des  récifs  et  un  rempart  formidable.  Le  gros 
bourg  de  pêche  est  là  qui  dort  sous  ses  toit^  rouges  et  sous 
ses  toits  d'herbe  piqués  de  pâquerettes  et  de  fleurs  jaunes.  Ses 
maisons  ne  dépassent  pas  la  hauteur  des  récifs,  et  le  rempart  où 
il  s'adosse  le  réduit  aux  proportions  d'une  miniature.  Autour  des 
barques  fraîchement  peintes,  et  qui  sont  les  joyaux  de  ces  îles,  les 
familles  d'eiders  s'ébattent  dans  le  petit  port  dont  elles  font 
comme  une  mare  splendide.  La  rue  bigarrée  est  silencieuse  et 
déserte.  On  y  parle  bas,  de  peur  d'éveiller  les  gens.  Tout  de 
même,  on  voudrait  bien  trouver  une  chambre  et  dormir  !  La  porte 
de  l'hôtel  est  ouverte.  On  entre.  Personne.  On  monte.  Aucune 
porte  ne  ferme  à  clef.  On  pénètre  dans  une  chambre  et  on  re- 
cule devant  le  candide  sommeil  du  dormeur.  On  avance  la  tête 
dans  la  chambre  voisine.  Même  sommeil.  On  était  monté  assez 
gaillardement;  on  descend  sur  la  pointe  du  pied.  Et  revoici  la 
rue  déserte  où  du  haut  des  pignons,  quand  on  passe,  les  goé- 
lands se  détournent  d'un  gros  air  bête.  Elle  n'est  pas  longue. 
Encore  quelques  pas  et  l'on  ira  butter  contre  les  pierres  immo- 
biles qui  ruissellent  éternellement  de  la  montagne.  Enfin  on 
s'arrête  devant  une  petite  maison  vieillotte  avec  un  cœur  sculpté 
sur  sa  porte  et  des  géraniums  à  ses  fenêtres.  On  frappe.  La 
bonne  femme  qui  s'est  levée  vous  reçoit  sans  empressement. 
Elle  sait  ce  que  valent  les  étrangers;  elle  en  a  déjà  deux,  de  Ber- 
gen ou  d'ailleurs;  et,  vous  montrant  sur  la  table,  où  vous  dé- 
posez vos  couvertures,  de  très  jolis  coquillages  :  «  Dire  qu'ils 
ramassent  de  ces  saletés-là  tous  les  jours,  soupire-t-elle,  et 
qu'ils  nous  les  apportent  icil  » 


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826  REYUB  DBS  DEUX  MOHDBS. 

Les  bateaux  de  poste  voyagent  surtout  pendant  la  nuit.  Nous 
avons  recommencé  de  parcourir  cette  saga  de  pierre  et  d'eau  que 
la  nature  semble  avoir  composée  pour  le  divertissement  et 
rhorreur  des  yeux  humains,  mais,  cette  fois,  vent  debout,  sous 
une  pluie  pâle,  à  travers  des  îlots  et  des  récifs  funéraires  où  les 
mousses  vertes  luisaient  étrangement.  De  temps  en  temps,  le 
navire  mouillait  au  fond  d'un  fjord  et  jetait  à  quelques  maisons 
perdues  des  nouvelles  du  monde. 

U  ne  vient  point  d'étrangers  à  Balstad,  et  Balstad,  au  milieu 
des  fjells  marins,  n'en  est  pas  emprisonné  comme  Svolvœr. 
Dans  les  découpures  et  sous  les  redans  de  ces  masses  granitiques 
si  bizarrement  dentelées,  dont  les  cimes  se  creusent  en  cratères 
ou  lancent  vers  le  ciel  leurs  aiguilles  de  clochers,  des  rangées 
de  cabanes  sur  pilotis,  les  couleurs  rouges  déteintes,  l'escalier 
bancal,  le  toit  de  tourbe  verdoyant,  aussi  vides  que  des  cara- 
paces abandonnées,  attendent  leurs  hôtes  de  l'hiver,  les  pé- 
cheurs de  morues. 

Sonne  la  Noël  :  ils  accourront  des  côtes  du  Norrland,  sur 
les  mômes  barques  dont  les  Vikings  écumaient  les  mers,  tous, 
les  Lapons,  qui  rament  comme  ils  parlent,  à  coups  rapides  et 
menus,  les  Finnois  à  coups  longs  et  tenaces,  les  Norvégiens  à 
coups  égaux  et  forts.  Trente  mille  pêcheurs  répandus  aux  Lofo- 
ten  rafleront  en  trois  mois  plus  de  trente  millions  de  morues. 
Les  bateaux  de  sauvetage,  qu'on  appelle  ici  les  bateaux  de  tem- 
pête, trépignent  dans  les  ports.  Médecins,  télégraphistes,  inspec- 
teurs, juges,  gendarmes,  commissaires  de  police  sont  là,  debout 
à  leur  poste;  et,  derrière  eux,  pullulent,  sortis  on  ne  sait  d'où, 
se  faufilant  dans  l'ombre,  flairant  les£lets  lourds,  attirés  avec 
les  mouettes  et  les  goélands  autour  des  riches  entrailles  qui 
empuantissent  les  vents  du  soir,  des  juifs  chargés  de  pacotille, 
montreurs  d'ours  et  contrebandiers  d'eau-de-vie.  Ces  trognes 
disparaissent  en  même  temps  que  les  morues.  J'en  ai  retrouvé 
qui  se  séchaient  des  rafales  de  l'hiver,  au  bord  du  golfe  de 
Bothnie,  sur  la  place  du  marché  de  Karlsboi^. 

Alors  Balstad  s'emplit  de  la  rumeur  qui,  depuis  plus  de 
mille  ans,  éclate,  par  intervalles  aussi  réguliers  que  les  courans 
de  la  mer  et  la  marche  des  poissons,  sur  les  rocs  acérés  des 
Lofoten.  On  l'entend  déjà  gronder  du  fond  des  Sagas  poisson- 
neuses. Les  mômes  cris  :  «  La  morue  arrive  !  w  ont  retenti  à  tra- 
vers les  âges,  mais  aujourd'hui  précédés  des  sonneries  du  télé- 


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l'été  du  nord,  827 

graphe.  Pendant  plus  de  trois  mois,  ces  petits  ports,  éveillés 
dans  les  ténèbres  à  une  vie  tragique,  enregistrent  des  clameurs 
de  victoire,  des  imprécations,  des  silences  funèbres.  De  la  flot- 
tille partie  le  matin  au  signal  du  drapeau,  lorsqu'un  brouillard  de 
neige  s'élève  au-dessus  des  fjells  et  que  les  heures  d'avant  midi 
jettent  des  lueurs  fauves,  la  mer  ne  rendra  que  des  coques  renver- 
sées où  le  nombre  des  morts  se  compte  à  celui  des  couteaux 
que  les  naufragés  y  plantèrent,  et  quelques  cadavres  qui  flottent 
la  tête  en  bas  à  cause  de  l'air  emprisonné  dans  leurs  bottes. 

Sur  la  terrasse  granitique  au  pied  de  laquelle  on  aborde,  se 
dresse,  devant  la  poste,  et  l'auberge  et  deux  ou  trois  maisons  qui 
paraissent  en  dépendre,  une  vieille  demeure  haute  et  large  dont 
la  blanche  façade  regarde  l'entrée  du  fjord.  Chacune  de  ces  îles 
norvégiennes  forme  un  petit  royaume.  Une  ancienne  famille  la 
possède,  dont  les  chefs  la  gouvernent  à  la  façon  des  rois  d'Ho- 
mère. Sa  fortune  relativement  considérable,  ses  vertus,  sa  dé- 
cence, en  font  une  autorité  sociale.  Mais  un  jour  vient  où  l'hon- 
neur d'assurer,  par  son  exemple,  la  dignité  d'un  coin  de  terre 
ne  suffit  plus  à  l'ambitieux  héritier.  Le  respect  dont  on  entoure 
son  beau  vieux  nom  lui  semble  de  peu  de  prix.  Il  s'embarque 
pour  la  grande  ville  continentale.  Les  plaisirs  Ténervent;  les 
spéculations  l'appauvrissent.  C'est  la  fin  de  la  dynastie,  la  vente 
de  la  demeure  seigneuriale,  à  moins  que  l'intelligence  et  la 
volonté  d'une  mère  ou  d*une  fille  ne  conjurent  la  ruine,  car, 
souvent,  dans  les  vieilles  familles,  la  force  renatt  chez  les 
femmes  lorsqu'elle  s'est  éteinte  chez  les  hommes.  Ici,  le  chef 
est  mort.  La  veuve  s'est  empressée  d'aller  vivre  à  Christiania. 
Ses  trois  fils  se  sont  partagé  le  domaine.  L'un  d'eux  y  a  même 
installé  une  fabrique  de  conserves.  Mais  les  gens  de  Balstad 
hochent  la  tète  quand  ils  en  parlent.  Ils  se  sentent  diminués. 
L'histoire  de  ces  familles  consulaires  a  fourni  bien  des  sujets 
aux  romanciers  Scandinaves. 

Les  autres  maisons  se  disséminent  au  bord  des  lagunes  ro- 
cheuses ou  sur  la  rampe  opposée  du  fjord,  maisons  de  paysans 
et  surtout  de  pêcheurs.  Peu  de  vieillards.  Le  vieillard  est  une 
espèce  anormale  aux  Lofoten,  une  espèce  aussi  rare  que  le 
millionnaire  enrichi  par  le  jeu.  Chaque  goutte  de  sang  qui  lui 
reste  représente. un  hasard  providentiel.  Les  quelques  hommes 
qui  touchent  à  la  vieillesse,  le  gardien  du  phare,  le  forgeron,  le 
cordonnier,  me  font  l'effet  d'amphibies  estropiés.  Tout  ce  qui  ne 


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^.pn^Tl 


828  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

vit  pas  sur  le  flot  est  indolent  et  paresseux.  Derrière  notre 
auberge,  des  journaliers  coupent  les  foins,  la  grande  récolte  de 
Balstad,  la  seule  importante  et  pour  laquelle  Dieu  ne  leur 
donne  souvent  «  qu'un  jour,  qu'une  heure,  qu'un  moment!  »  Il 
faudrait  aller  sous  Tj^quateur  pour  trouver  des  hommes  plus 
fents,  plus  mous,  plus  résignés  à  ne  rien  faire.  La  grosse  dame 
de  la  maison  blanche,  dont  le  beau-père  a  défriché  ces  champs, 
et  son  amie,  la  mince  demoiselle  de  la  poste,  sont  obligées,  par 
crainte  des  orages,  de  faucher  et  de  faner  elles-mêmes.  Mais 
chaque  jour  les  pêcheurs  du  pays  partent  sur  leurs  barques 
effilées.  Les  femmes  et  les  jeunes  filles  épient  leur  retour  et  se 
hâtent  au  bruit  des  proues  éclaboussées  qui  déchirent  les  goé- 
inons.  Quand  ils  rapportent  d'énormes  poissons  qu'on  décapite, 
avant  de  les  peser,  sur  le  plancher  de  la  fabrique,  le  contentement 
les  raidit  dans  une  gravité  modeste  et  solennelle.  Si  leur  pêche 
est  médiocre  :  «  C'est  bien  la  peine,  maugréent-ils,  de  venir 
voir  quand  on  n'est  pas  capable  de  pêcher  soi-même  !  » 

Le  pasteur  demeure  à  trois  kilomètres.  La  route  de  la  vallée 
qui  conduit  au  presbytère  longe  des  prairies,  des  lacs,  des  tour- 
bières et  une  forêt  de  bouleaux,  tordus  comme  des  sarmens, 
hauts  comme  des  myrtes,  et  d'où  s'échappent  des  merles  noirs. 
Moitié  paysan,  moitié  homme  d'Église,  il  regrette  les  plateaux 
du  Finmarkoù  il  était  l'an  dernier  à  la  tête  d'une  paroisse  «  aussi 
grande  qu'un  duché  d'Allemagne.  »  Il  y  régnait  par  la  terreur, 
sur  les  loups,  les  outres,  les  renards,  les  phoques  et  les  poules 
des  fjells.  Il  péchait,  lui  aussi,  le  hareng  et  la  morue,  et  vendait 
sa  pêche  aux  bateaux  russes  d'Archangel  qui,  de  juin  en  sep- 
tembre, viennent  débiter  du  bois  et  de  la  farine...  Sa  femme 
l'interrompt  : 

—  Là-haut,  nous  n'avions  que  trois  vaches  ;  ici ,  nous  en 
avons  douze. 

Il  est  vrai  que  le  district  de  Balstad  passe,  non  sans  raison, 
pour  le  plus  riche  des  Lofoten,  et  les  pâturages  de  ses  fjells  pour 
les  plus  gras;  mais  Thiver  pluvieux  et  sombre,  où  le  thermc 
mètre  ne  tombe  pas  au-dessous  de  dix  degrés,  est  plus  dur  que 
les  quarante  degrés  de  l'extrême  Norrland.  Et  puis,  au  Finmark, 
on  s'occupe  de  politique,  on  s'intéresse  à  la  vie,  on  est  conti- 
nental enfin,  tandis  qu'aux  Lofoten... 

—  Nous  avons  aussi,  reprend  sa  femme,  vingt-quatre  brebis, 
deux  chevaux,  neuf  domestiques  ;  et,  comme  l'ancienne  église  a 


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(^fTT* 


t*ÉTÊ  M  NOftO.  82Ô 

brùlë,  on  va  nous  en  rebâtir  une  avec  de. beaux  dragons,  dans 
le  style  d'autrefois, 

L'institutrice  de  leurs  enfans,  une  rose  et  rieuse  fille  de  Chris- 
tiania, a  vécu  rhiver  dernier  chez  un  autre  pasteur  à  la  pointe 
des  Lofoten  :  «  Vers  la  fin  de  novembre  on  aperçut  encore  le 
soleil.  Ce  fut  pour  la  dernière  fois  jusqu'au  trois  janvier  où  une 
lueur  jaune  rasa  le  bord  des  flots.  Puis  les  tempêtes  nous  prirent, 
et  nous  ne  revîmes  sa  lumière  qu'aux  premiers  jours  de  mars. 
Dehors,  je  ne  distinguais  pas  ma  main.  Je  ne  pouvais  me  mettre 
à  la  fenêtre,  tant  l'odeur  des  poissons  était  épouvantable.  Mais 
nous  jouions  du  violon  et  de  la  guitare,  et  nous  eûmes  quelques 
clairs  de  lune  d'une  incroyable  splendeur.  » 

Le  dimanche,  le  pasteur  arrive  à  Balstad  dans  sa  haute  car- 
riole norvégienne  qui,  de  loin,  court  sur  la  rampe  des  fjells 
comme  un  grand  faucheux  au  pied  d'un  mur.  Les  'gens  l'at- 
tendent assis  parmi  les  rochers  devant  leur  pauvre  maison  de 
prières.  Sa  femme,  l'institutrice  et  les  enfans  le  suivent  en 
calèche.  Toutes  les  ferrailles  de  la  vieille  voiture  sonnent,  et  les 
deux  poulains  qui  trottent  aux  côtés  des  deux  jumens  font  un 
bruit  de  cavalcade.  Il  entre  dans  la  sacristie,  son  fouet  à  la  main. 
La  maison  basse,  où  les  guirlandes  de  la  Saint-Jean  tombent 
en  poussière,  se  remplit  d'enfans  aussi  délicats  que  les  enfans 
de  nos  villes,  do  femmes  au  teint  battu,  souvent  assez  jolies,  de 
paysans  et  de  pêcheurs  dont  quelques-uns  assurément  descen- 
dent des  mêmes  aïeux  celtes  que  nos  Bretons. 

Le  jour  où  j'assistai  à  l'office,  le  pasteur  fit  un  sermon  contre 
le  piélismc,  «  ce  champignon  qui  s'attaque  aux  âmes  con^me  la 
rouille  au  seigle.  »  11  ne  le  nomma  pas,  mais  il  détourna  ses 
fidèles  d'imiter  les  dévots  qui  se  singularisent  par  leurs  vêtc- 
mens  et  leur  tenue  et  qui  vont,  les  yeux  toujours  baissés  vers 
la  terre,  en  se  félicitant  d'être  sauvés.  Cela  dit  simplement  sur 
un  ton  de  réelle  bonhomie.  «  Je  vous  parle  comme  un  paysan 
à  des  paysans.  »  Il  remarqua  que  le  Christ  est  un  grand  peintre 
et  qu'en  deux  mots  il  sait  peindre  les  gens  dont  il  parle  :  «  Ces 
orgueilleux  pharisiens  avec  leur  bandeau...  »  Nul  n'ignorait  qu'il 
visait  les  lœstadiens,  car,  même  aux  Lofoten,  on  hurle  et  on 
danse  en  Lœstadius  ;  et  plus  d'une  fois  l'office  fut  interrompu 
par  des  explosions  d^alleluia  sauvages. 

Lorsque  nous  revînmes,  notre  hôtesse  et  sa  bonne,  du  seuil 
de  l'auberge,  nous  souhaitèrent  «  la  bienvenue  de  l'église  »  et 


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830  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

nous  adressèrent  le  vœu  que  la  Parole  nous  eût  profité.  Elle  est 
étrange,  cette  femme  :  mince,  émaciée,  d'une  politesse  douce 
et  glaciale,  avec  une  sorte  d'inquiétude  qui  apparaît  et  disparaît 
continuellement  autour  de  sa  bouche  dans  une  mélancolie  sans 
fin;  toujours  en  sombre,  le  tablier  noir  bordé  d'une  bande  de 
broderie  qui  rehausse  sa  mise  d'une  austère  richesse,  on  se 
demande  de  quel  bonheur  elle  porte  le  deuil  ou  de  quel 
remords  elle  traine  le  poids.  Le  mot  d'auberge  ne  convient 
guère  à  sa  maison  propre,  discrète,  dont  le  salon  ressemble 
aux  vieux  salons  des  demoiselles  de  province.  Des  livres  de 
prières  et  d'édification  sont  posés  sur  la  table.  Parmi  les  tableaux 
accrochés  au  mur,  une  grande  photographie  représente  un 
orphéon  d'absolutistes  qui  sont  venus  chanter  dans  ces  rochers 
leur  pieuse  horreur  du  vin,  et  qu'on  a  pris  au  moment  où  leurs 
images  se  reflétaient  sur  l'eau,  —  ce  qui  doit  être  une  satisfac- 
tion bien  vive  pour  des  absolutistes. 

Le  mari,  un  peu  gêné  devant  sa  femme,  se  plaint  qu'elle  soit 
trop  religieuse  et  qu'elle  se  fasse  des  chagrins.  11  est  aubergiste, 
lui;  et  les  lois  anti-alcooliques,  nécessaires  aux  Lofoten,  où  les 
dimanches  d'hiver  deviendraient,  sous  l'excitation  de  l'eau-de-vie, 
des  journées  sanglantes,  ont  sans  doute  les  mailles  assez  larges 
pour  qu'un  aubergiste  avisé  y  introduise  quelques  bouteilles»  Je 
n'en  sais  rien;  mais,  si  j'étais  un  romancier  Scandinave  et  qaeje 
voulusse  imaginer  un  drame  intérieur  dans  un  de  ces  petits  ports 
de  pèche,  je  choisirais  une  femme  pareille  à  celle  que  j'ai  sous 
les  yeux,  naturellement  mystique,  travaillée  de  cuisans  scrupules, 
obligée  de  souffrir  ce  qu'elle  n'empêcherait  qu'en  trahissant  son 
mari,  qui  d'ailleurs  se  défie  d'elle,  et  se  consumant  d'angoisse 
avec  un  éternel  silence  entre  les  dents.  Mais  ce  ne  serait  là  qu'un 
épisode  dans  l'œuvre  émouvante  qu'un  Jonas  Lie  ou  un  Kielland 
pourrait  tirer  de  cette  pauvre  île  rocheuse.  Qued'élémens  divers! 
Les  pêcheries;  la  décadence  de  la  vieille  famille  dans  l'opulence 
fanée  de  sa  demeure  seigneuriale  ;  l'existence  laborieuse  et  sou- 
vent morose  du  pasteur,  ancien  petit  garçon  de  ferme  qu'un  gros 
paysan  poussa  et  dont  il  fit  son  gendre;  les  paysans  lœstadiens; 
la  jeune  fille  dont  la  guitare  et  les  yeux  rieurs  demandent  un 
fiancé  tour  à  tour  à  la  lune  de  midi  et  au  soleil  de  minuit  ;  la 
révolte  des  adolescens  qui  ne  veulent  plus  chavirer,  comme  leurs 
pères,  dans  les  fines  barques  d'autrefois  et  qui  ambitionnent 
aujourd'hui  des  bateaux  solidement  pontés  I  Tous  ceux  qu'on 


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l'été  du  WORD.  834 

interroge  se  voient  dans  leurs  rêves  capitaines   de  vapeurs. 

Le  fantastique  ne  se  môle  pas  à  la  vie  réelle  comme  sur  les 
fjells  de  Pelle  Molin.  C'est  un  fantastique  pétrifié,  mais  si  beau 
par  les  étés  sans  nuit,  même  quand  les  étés  sont  froids  et  entrer 
coupés  de  bourrasques  !  Nous  sommes  entourés  de  lacs  dont  la 
forme  est  charmante.  En  face  de  nous,  dans  le  repli  herbeux  de 
la  montagne,  j'en  sais  un  qui  dessine  un  fin  croissant  noir.  Un 
autre,  au  creux  de  la  vallée,  figure  un  trèfle  à  quatre  feuilles^ 
Sur  les  eaux  qui  scintillent  au  soleil  comme  des  glaces  de  Venise 
dans  leur  encadrement  à  facettes,  des  millions  de  mouettes  tour* 
noient,  se  pourchassent,  inquiètes,  les  yeux  ardens,  le  bec  avide, 
insatiables  oiseaux  du  désir.  La  mer  fourmille  de  ces  roman- 
tiques canards  qu'on  nomme  les  eiders.  Pendant  que  lesmÀles^ 
la  calotte  verte  émigrent  aux  plus  lointains  écueils,  les  femelles 
pondent  sous  les  perrons  et  sur  les  toits  de  tourbe.  Elles  se 
laissent  caresser  par  les  pêcheurs  qui  volent  leurs  œufs,  qui 
pillent  le  duvet  de  leurs  nids,  mais  qui  n'en  parlent  qu'avec  une 
tendresse  quasi  mystérieuse. 

Une  lie  de  cristal  ne  serait  pas  plus  sonore.  Qu'un  navire 
dans  la  nuit  fasse  crier  sa  sirène,  c'est  un  son  d'orgue  qui  enve* 
loppe  et  soulève  votre  maison  et  dont  la  vague  roule  longtemps 
votre  sommeil.  Aux  premières  nuits  d'automne,  quand  la  che- 
vrière  appelle  les  chèvres  qui  ne  veulent  point  descendre  des 
fjells,  les  échos  multiplient  ses  appels  et  Balstad  résonne  d^une 
tristesse  dont  les  notes  se  répercutent  jusqu'au  fond  des  cœurs. 
L'atmosphère  a  une  telle  pureté  qu'on  sent  l'odeur  des  forêts 
qui  brûlent  en  Suède  ;  et  je  *n'oublierai  jamais  ma  stupeur  sous 
l'averse,  quand  j'aperçus  tout  à  coup,  au  delà  des  régions  de 
la  pluie,  à  l'horizon  de  la  mer  lisse  et  pâle,  des  Qells  d'un  rouge 
de  cuivre  où,  sur  leur  crêtes  de  feu,  j'aurais  pu  discerner  des 
ombres  humaines.  On  me  dit  qu'ils  étaient  éloignés  de  trente- 
cinq  lieues. 

Les  nuits  avaient  moins  de  splendeur  qu'au  golfe  de  Bothnie, 
mais  plus  d'aménité.  Le  dimanche,  les  deux  ou  trois  élégantes 
de  Balstad  s'y  promenaient  en  gants  blancs  et  en  toilette  multi- 
colore. Notre  bonne,  habillée  de  ses  beaux  vêtemens,  les  cheveux 
blonds  bien  lissés,  s'asseyait  sur  les  marches  du  perron,  et,  les 
mains  jointes,  songeait  à  l'Amérique  où  l'attendait  son  fiancé, 
«  car,  disait-elle,  on  ne  peut  pas  gagner  d'argent  ici.  »  Les  eaux 
des  petites  criques  hérissées  d'oursins  s'étoilaient  d'astéries  et  de 


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832  REYDE  DES  DEUX  X0ia>B8. 

méduses,  fleurs  merveilleuses  La  mer  calme  était  comme  mi 
jardin  de  rêve  sous  une  onde  transparente.  Je  travaillais  souvent 
très  tard.  Minuit,  une  heure  sonnaient.  Il  me  semblait  presque 
inconvenant  d'aller  dormir.  Par  ma  fenêtre,  je  découvrais  des 
rochers  dont  pas  un  n'avait  la  même  couleur  que  l'autre.  Us 
l'avaient  le  jour,  parce  que  la  lumière  du  jour  ne  nuance  pas  ou 
ment.  Mais  le  soir  leur  rendait  leur  vraie  teinte,  rose  ou  lilas, 
d'un  bleu  gris  ou  d'un  vert  pâle.  Les  pierres  ressortaient  sur  la 
blancheur  de  la  route.  Les  herbes  glauques  s'allongeaient  des 
parois  du  fjord.  Dans  un  champ  voisin,  la  clarté,  comme  un 
doigt  mystérieux,  dépliait  et  séparait  les  fines  découpures  des 
trèfles  endormis.  De  toutes  les  maisons  suspendues  à  la  montagne 
j'aurais  dit  quelle  était  la  plus  récemment  peinte.  Je  ne  voyais 
rien  de  noir  que  les  carreaux  des  fenêtres:  encore  distinguais-je 
les  rideaux  blancs  et  les  pots  de  fleurs... 

Peu  à  peu  les  nuits  se  décolorèrent.  Un  soir,  quelques 
personnes  s'arrêtèrent  au  milieu  de  la  route.  Des  enfans,  des 
femmes,  des  pêcheurs,  le  cordonnier,  le  forgeron,  même  notre 
hôtesse,  vinrent  grossir  le  rassemblement.  La  dame  de  la  maison 
blanche  sortit  sur  sa  terrasse  et  apparut  le  nez  en  l'air  dans  son 
jardin  de  groseilliers.  Tous,  la  tête  tournée  vers  le  ciel,  regar- 
daient au-dessus  des  aiguilles  de  pierre  une  petite  étoile.  C'était 
la  première  qui  se  fût  levée  depuis  plus  de  trois  mois.  Elle 
annonçait  la  lin  des  nuits  claires,  le  retour  de  l'ombre,  des  tem- 
pêtes, des  naufrages.  Elle  tremblait  comme  un  diamant  sur  le 
front  d'une  inconnue  voilée.  Petite  étoile  orageuse!  Mais  ils 
la  contemplaient  émerveillés,  car  notre  cœur  refait  à  chaque 
instant  une  beauté  virginale  aux  plus  vieux  phénomènes  de  la 
nature... 

AivDai  Bellsssort. 


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fwr  ' 


L*EXIL  ET  LA  MORT 


ou 

(0 


GÉNÉRAL   MOREAU 


1 

MORBAU  BT  LA.  CONSPIRATION  DB  OEOROBS 


On  ne  trouvera  dans  cette  étude  ni  le  récit  de  la  conspira- 
tion de  Georges  Cadoudal,  dans  laquelle  Tanimosité  du  Premier 
Consul,  les  basses  manœuvres  de  sa  police,  la  maladresse  du 
grand  juge  Reynier  firent  impliquer  le  général  Moreau,  ni  celui 
des  incidens  qui  avaient  à  cette  époque  brouillé  le  vainqueur  de 
Hohenlinden  avec  le  vainqueur  de  Marengo.  La  conspiration 
royaliste  de  1804  aura  bientôt  son  historien  (2);  la  brouille  des 
deux  généraux  a  eu  déjà  le  sien  (3).  De  ce  que  Tun  a  raconté, 
de  ce  que  l'autre  se  prépare  à  raconter,  nous  ne  parlerons  ici 


(1)  D'après  des  documens  inédits  :  Archives  des  descendans  de  Moreau;  — 
Archives  impériales  de  Russie;  —  Archives  nationales  de  France;  —  Archives  du 
ministère  des  Affaires  étrangères  ;  —  Archives  Blacas.  Consulté  aussi,  mais  sans 
profit,  celles  de  Suède,  d'Autriche  et  de  Prusse.  Au  dépôt  de  la  Guerre,  il  n'existe 
rien  sur  la  mort  de  Moreau;  rien  non  plus  dans  les  Archives  de  la  Gironde  sur  le 
séjour  de  M»*  Moreau  à  Bordeaux  en  1812. 

(2)  M.  Gilbert  Augustin-Thierry  a  entrepris  d'exhumer  de  l'oubli  la  conspira- 
tion de  1804  dont  les  attachans  récits  qu'il  a  déjà  consacrés  dans  la  Revue  à  des 
complots  antérieurs  ne  sont  en  quelque  sorte  que  le  prologue. 

(3)  Bonaparte  et  Moreau,  par  le  commandant  Ernest  Picard. 

TOMï  XLVii.  —  1908.  53 


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83 i  REVUE   OBS   DEUX  MONDES. 

q-n'autant  que  cela  sera  nécessaire  pour  faire  [comprendre  l'état 
d'âme  de  Moreau,  au  cours  des  événemens  qui  ont  pesé  sur  les 
dernières  années  de  sa  vie  et  pour  mettre  en  lumière  les  mo- 
biles de  sa  conduite  en  1813.  A  cette  date  fatale  pour  lui,  nous 
aurons  trop  de  motifs  de  déplorer  son  aveuglement  pour  ne  pas 
insister,  dès  le  début  de  ce  travail,  sur  les  causes  qui  ont  peu  à 
peu  débilité  sa  conscience  au  point  de  lui  faire  perdre  de  vue  ce 
que  commande  le  devoir  et  de  le  laisser  convaincu,  au  moment 
où  il  meurt,  qu^'il  n'y  a  pas  manqué  en  mettant  ses  talens  mili- 
taires au  service  des  puissances  qui  marchaient  contre  sa  patrie. 

Ces  causes  sont  éclatantes,  et  il  est  d'une  inqualifiable  injus- 
tice que,  sauf  de  rares  exceptions,  les  historiens  qui  se  sont 
occupés  de  Moreau,  ne  lui  en  aient  pas  tenu  plus  de  compte  (1). 
Elles  permettent  d'affirmer  qu'il  n'a  pas  été  le  seul  artisan  de 
sa  chute,  que  Bonaparte  y  a  eu  volontairement  la  plus  large 
part,  et  qu'en  ces  circonstances  douloureuses,  le  futur  empereur, 
qu'on  voudrait  y  voir  déployer  plus  de  reconnaissance  et  de 
magnanimité,  s'est  surtout  inspiré  du  désir  d'abaisser  un  homme 
qui  lui  portait  ombrage  et  peut-être  de  se  débarrasser  d'un 
rival.  «  S'il  avait  l'esprit  capable  de  tout  comprendre,  écrit  de 
lui  le  chancelier  Pasquier,  il  n'avait  pas  dans  le  cœur  ce  qui 
éclaire  l'esprit  sur  l'avantage  des  résolutions  généreuses.  »  De 
là,  les  indignes  traitemens  dont,  en  dépit  de  ses  protestations 
d'innocence  que  ne  dément  aucune  preuve,  Moreau  est  l'objet, 
dès  qu'il  est  soupçonné  d'avoir  trempé  dans  les  machinations 
criminelles  de  Cadoudal;  de  là.  aussi  le  ressentiment  qui  s'em- 
pare de  lui,  lorsqu'il  se  voit  brutalement  emprisonné,  porté  sur 
«  la  liste  des  brigands  »  que  le  gouvernement  consulaire  fait 
publier,  et  enfin  condamné  et  proscrit. 

Il  ne  peut  pas  ne  pas  se  souvenir  alors  des  services  qu'il  a  ren- 
dus à  son  pays.  N'est-il  pas  l'organisateur  de  la  fameuse  retraite 
de  1796,  une  des  plus  admirables  dont  fasse  mention  l'histoire 
des  guerres?  N'a-t-il  pas  avec  un  entier  désintéressement  secondé 
Pichegru  en  Hollande,  réparé  les  fautes  de  Scherer  en  Italie, 

(1)  Dans  les  pages  de  son  Histoire  du  Consulat  et  de  l'Empire  qu'U  a  consa- 
crées à  la  conspiration  de  Georges,  Thiers  s'en  réfère  uniquement,  en  ce  qui 
touche  Moreau,  aux  dires  de  Bonaparte  et  de  la  police,  aux  débats  du  procès  tel» 
qu'ils  ont  été  imprimés.  Les  explications  de  l'accusé  ne  comptent  pas  pour  lui. 
11  l'a  voulu  coupable  et,  dans  son  récit,  incomplet  et  inexact  en  plus  d'un  point, 
tout  est  combiné  pour  le  présenter  comme  tel.  Il  a  été  plus  juste  envers  lui,  en 
parlant  de  sa  mort. 


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l'exil  et  la  mort  ou  général  moreau.  835 

sauvé  rarmée  à  Novi?  A  HohenÙnden,  n'a-t-il  pas  largement 
contribué  à  contraindre  l'Autriche  à  une  paix  désastreuse  pour 
elle?  Si  défiant  de  lui-même  et  si  modeste  qu'il  soit,  comment 
méconnaîtrait-il  qu'il  est,  à  l'égal  de  Bonaparte  et  de  Pichegru, 
un  des  plus  glorieux  serviteurs  de  la  France?  En  1804,  si  grande 
est  la  contradiction  entre  ce  qu'il  croit  justement  lui  être  dû  et  ce 
qu'il  reçoit,  qu'il  lui  faudrait  une  vertu  que  peu  d'hommes  pos- 
sèdent pour  ne  pas  concevoir  une  vive  rancune  contre  Bona- 
parte, auquel  il  attribue  la  principale  responsabilité  de  sou 
malheur. 

Cette  rancune,  il  ne  l'abdiquera  plus  ;  elle  s'envenimera, 
avec  le  temps,  des  tristesses  de  son  exil,  de  l'amer  regret  de  sa 
carrière  brisée,  des  triomphes  de  celui  qui  a  causé  sa  perte,  des 
traitemens  infligés  à  M"*  Moreau,  lorsqu'elle  vient  en  France 
en  1812.  Elle  l'entraînera,  en  1813,  à  la  résolution  la  plus 
funeste  à  sa  gloire.  Ce  sont  ces  souvenirs  que  nous  entrepre- 
nons d'évoquer,  à  l'aide  de  docuinens  qui  nous  semblent  devoir 
les  éclairer  de  la  plus  vive  lumière. 

I 

Le  25  pluviôse  de  l'an  Xll  (15  février  1804),  le  général 
Moreau,  après  avoir  passé  quelques  jours  dans  sa  terre  de  Gros- 
bois,  voisine  de  Paris,  revenait  en  poste  vers  la  capitale,  lors- 
que, au  pont  de  Charenton,  à  neuf  heures  du  matin,  sa  voiture 
fut  subitement  entourée  par  un  détachement  de  la  garde  consu- 
laire dont  le  commandant,  le  chef  d'escadron  Henry,  en  vertu 
d'ordres  qu'il  exhiba,  procédait  aussitôt  à  son  arrestation.  Une 
heure  après,  il  était  écroué  au  Temple  et, mis  au  secret. 

Le  même  jour,  au  Sénat,  au  Corps  législatif  et  au  Tribunat, 
lecture  était  donnée  d'un  rapport  du  grand  juge  Reynier,  dénon- 
çant un  complot  ourdi  contre  le  Premier  Consul  Bonaparte  par 
les  princes  français  émigrés,  avec  l'appui  de  l'Angleterre,  dans  le 
dessein,  après  l'avoir  assassiné,  de  renverser  le  gouvernement  au 
profit  des  Bourbons.  Le  chouan  Georges  Cadoudal  et  le  général 
Pichegru  étaient  désignés  comme  les  principaux  auteurs  de  cette 
conjuration  qui  comptait  un  grand  nombre  d'affiliés,  le  géné- 
ral Moreau  comme  leur  complice.  La  police  n'avait  pas  encore 
mis  la  main  sur  les  deux  premiers.  Mais  elle  se  croyait  sur 
leurs  traces.  Dès  ce  moment,   elle   tenait  Moreau   ainsi  que 


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.-^*'^ 


836  HEVUE  DES  DËUÎ  MONDES. 

plusieurs  des  comparses  compromis  dans  cette  dramatique  affaire. 

L'émotion  du  public  n'eut  d'égale  que  sa  surprise.  Son  émo- 
tion était  provoquée  par  le  péril  qu'avait  couru  Bonaparte,  con- 
sidéré alors  comme  le 'pacificateur  du  pays  et  déjà  trop  populaire 
pour  que  la  France,  qui  n'avait  pas  perdu  le  souvenir  de  l'atten- 
tat de  Nivôse,  ne  s'alarmât  pas  de  le  voir  toujours  menacé  par 
lo  poignard  des  assassins.  Quant  à  la  surprise,  elle  tenait  à 
l'accusation  portée  contre  Moreau  et  à  son  incarcération  qui 
semblait  démontrer  que  la  police  possédait  des  preuves  de  sa 
culpabilité. 

Qu'il  en  existât  contre  Cadoudal  et  contre  Pichegru,  ce  n'est 
pas  pour  étonner.  Le  rôle  du  terrible  chouan  dans  les  guerres 
civiles  de  la  Révolution,  la  conduite  de  Pichegru  en  Allemagne 
et  en  Angleterre,  depuis  son  retour  en  Europe,  après  son  éva- 
sion de  Cayenne,  ne  justifiaient  que  trop  les  griefs  qui  leur 
étaient  imputés.  Mais  Moreau  que  sa  renommée,  restée  pure, 
avait  placé  si  haut  dans  lestime  de  ses  concitoyens,  qui  \4vail, 
au  milieu  d'eux,  populaire,  riche,  honoré,  comment  admettre 
qu'il  eût,  de  gaîté  de  coeur,  compromis  sa  carrière  et  sa  répu- 
tation, fait  litière  d'un  passé  d'honneur  et  de  gloire  et  se  fût 
abaissé,  esclave  de  la  jalousie  et  de  Tenvie  dont  ses  ennemis  le 
prétendaient  animé  conlre  Bonaparte,  jusqu'à  s'allier  à  des 
rebelles  dont  la  mort  du  Premier  Consul  était  le  but  avoué?  L'ac- 
cusation portée  contre  lui  laissait  donc  force  gens  incrédules. 

D'ailleurs,  quoique  formulée  par  le  gouvernement,  elle  appa- 
raissait encore  douteuse  et  vague.  Elle  ne  devait  se  préciser 
qu'au  cours  de  l'instruction,  lorsque  l'arrestation  de  Cadoudal, 
de  Pichegru  et  de  tous  leurs  complices  eut  livré  au  gouverne- 
ment les  secrets  des  conspirateurs.  En  se  précisant,  elle  allait 
perdre  de  son  importance.  Les  témoignages,  vrais  ou  faux,  re- 
cueillis contre  Moreau,,  établissaient,  à  la  vérité,  qu'ayant  connu 
le  complot,  il  ne  l'avait  pas  dénoncé;  que,  quoiqu'en  l'an  V, 
à  l'époque  du  18  fructidor,  il  eût  déclaré  que  Pichegru  avait 
trahi,  il  s'était  ensuite  intéressé  à  son  sort  ;  qu'au  moment  où 
l'organisation  du  complot  venait  de  ramener  ce  général  à  Paris, 
il  l'avait  vu  secrètement  à  plusieurs  reprises;  —  trois  fois,  pré- 
tendait l'accusation,  dont  deux  chez  lui  et  une  sur  le  boulevard 
de  la  Madeleine;  deux  fois  seulement,  objecttît-il,  en  niant  la 
dernière,  —  et  qu'enfin,  il  avait  vu  aussi  Cadoudal.  Mais  il  résul- 
tait des  aveux  mêmes  de  ses  accusateurs  que  l'entente  n'avait 


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l'exil  et  la  mort  du  général  moreau.  837 

pu  se  faire,  qu'il  avait  formellement  refusé  de  s'associer  aux  pro- 
jets qui  lui  étaient  soumis  et  de  travailler  au  rétablissement  de 
la  monarchie.  Toujours  d'après  eux,  il  s'était  borné  à  répondre 
qu'ayant  un  parti  considérable  dans  le  Sénat  et  dans  l'armée,  il 
devait  supposer  que,  si  le  gouvernement  consulaire  était  ren- 
versé, c'est  à  lui  que  le  pouvoir  serait  offert  et  qu'en  ce  cas,  il 
laccepterait  non  pour  rappeler  les  Bourbons, dont  la  France  ne 
voulait  pas,  mais  pour  sauver  la  République. 

Réduite  à  ces  termes,  sa  culpabilité  s'atténue  singulièrement. 
Elle  s'affaiblit  plus  encore,  si  l'on  tient  compte  de  ses  réponses 
au  cours  de  l'instruction  et  des  débats  publics  ;  si  l'on  considère, 
surtout,  l'indignité  des  accusateurs,  l'invraisemblance  et  la  con- 
tradiction de  leurs  dires,  la  fragilité  des  preuves  qu'ils  produi- 
sent. Comment  croire  par  exemple,  comme  l'affirme  Tun  d'eux, 
Bouvet  de  Lozier,  que  Moreau,  après  avoir  promis  «  de  se  réunir 
à  la  cause  des  Bourbons,  »  s'est  rétracté  et,  par  l'intermédiaire 
des  généraux  Pichegru  et  Lajolais,  leur  a  proposé  de  le  faire 
nommer  dictateur?  Toute  sa  vie  ne  proteste-t-elle  pas  contre 
cette  imputation  ?  Les  Bourbons,  il  a  par  trois  fois  refusé  de  les 
servir.  Dictateur,  il  a  pu  l'être  quand  il  avait  une  armée  à  ses 
ordres  :  Sieyès  lui  a  offert  la  dictature  lorsque  la  République 
semblait  en  péril.  C'est  lui-même  qui,  en  déclinant  cette  offre,  a 
désigné  Bonaparte  comme  le  plus  capable  d'accomplir  un  coup 
d'Rtat.  Il  a  fait  plus  :  au  18  brumaire,  il  a  servi  les  desseins  de 
son  glorieux  camarade.  Comment  donc  s'expliquer,  —  àmoinsqu'il 
ne  soit  le  plus  imprévoyant  des  hommes,  ce  qu'il  n'est  pas,  —  que 
quatre  ans  plus  tard,  quand  le  Premier  Consul  est  au  faite  de  la 
puissance,  et  touche  à  l'Empire,  il  ait  conçu  le  fol  espoir  do  se 
saisir,  avec  l'aide  d'une  poignée  de  Chouans  et  d'un  général  dé- 
popularisé et  irréparablement  compromis,  de  ce  pouvoir  dictato- 
rial dont  il  n'a  pas  voulu  quand  il  lui  était  aussi  facile  de  s'en 
emparer  que  cela  lui  serait  difficile  maintenant?  Que  valent,  à 
cet  égard,  les  témoignages  d'un  Rolland  et  d'un  Lajolais? 

Dans  les  notes  que,  du  fond  de  son  cachot,  Moreau  fait 
passer  à  ses  avocats,  il  explique  ainsi  qu'il  suit  ses  relations  avec 
Rolland.  «  Il  a  servi  sous  mes  ordres  comme  inspecteur  des 
Transports  militaires  à  l'armée  du  Rhin,  ans  IV,  V,  VllI  et  IX. 
Depuis  mon  retour  à  Paris,  il  venait  me  voir  de  temps  en  temps, 
comme  presque  tous  ceux  qui  ont  servi  avec  mol.  »  Il  pourrait 
ajouter  qu'à  peine  arrêté,  Rolland,  tremblant  pour  ses  jours,  s'est 


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838  EBVUB  DES  DEUX  MORDES. 

vendu  à  la  police ,  ce  qui  enlève  toute  autorité  à  ses  dédft- 
rations. 

Celles  de  Lajolais  ne  méritent  pas  plus  de  confiance.  «  C'était 
un  mauvais  général  de  brigade,  écrit  encore  Moreau.  En  l'an  IV, 
à  Strasbourg,  sa  femme  vivait  publiquement  avec  Pichegru,  lui 
le  sachant.  Cela  doit  suffire  sur  le  compte  de  Tun  et  de  Tautre. 
J'ai  entendu  dire  que  Lajolais  avait  été  aide  de  camp  du  général 
Kellermann,  actuellement  sénateur,  et  qu'il  l'avait  dénoncé  dans 
le  temps  de  la  Terreur.  J'ignore  si  cela  est  vrai.  »  Nous  l'ignorons 
aussi.  Mais,  ce  qui  n'est  pas  douteux,  c'est  que,  compromis,  en 
1797,  par  la  saisie  des  papiers  de  Klinglin,  Lajolais  a  subi  une 
détention  de  deux  ans.  Quoique  acquitté  ensuite  par  le  conseil 
de  guerre,  devant  lequel  il  était  traduit,  il  a  paru  si  peu  lavé 
des  accusations  portées  contre  lui,  qu*il  a  été  jugé  indigne 
de  rester  dans  l'armée  et  qu'on  l'a  mis  en  réforme.  Il  attribue  sa 
disgrâce  aux  démarches  de  Moreau  et  ses  affirmations,  lors  du 
procès  de  1804,  sont  visiblement  inspirées  par  le  désir  de  se 
venger  de  lui. 

Un  autre  accusateur  de  Moreau,  c'est  Concheri,  qui  a  conduit 
Pichegru  chez  lui.  Moreau  connaît  à  peine  ce  personnage  et  ne  sait 
rien  de  son  passé,  sinon  qu'il  a  été  le  secrétaire  du  général  Moncey. 
«  Il  était  venu  une  fois  à  Grosbois,  l'année  passée,  me  demander 
si  je  voulais  écrire  à  Pichegru,  qui  était  alors  à  Londres,  qu'il 
avait  une  occasion  très  sûre.  Je  lui  répondis  que  je  ne  pouvais 
écrire  dans  un  pays  en  guerre  avec  la  France.  La  seconde  fois 
que  je  l'ai  vu,  c'est  quand  il  est  venu  chez  moi,  un  soir,  environ 
sept  heures,  avec  Pichegru.  »  Il  convient  d'ailleurs  de  constater, 
dès  à  présent,  que  cet  accusé  déclara  qu'il  ne  croyait  pas  que 
Moreau  eût  jamais  voulu  prendre  part  aux  menées  de  Cadoudal 
et  de  Pichegru. 

Tels  sont  les  personnages  sur  les  dires  de  qui  le  général 
Moreau  fut  impliqué  dans  le  procès  Cadoudd,  par  suite  de  ses 
rapports  avec  Pichegru,  dans  la  mesure  où  il  les  avouait.  Avant 
de  rappeler,  non  d'après  ses  interrogatoires,  mais  d'après 
les  lettres,  encore  inédites  aujourd'hui,  qu'il  envoyait  à  sa 
femme  (1),  comment  il  répond  à  ses  accusateurs,  nous  devons 

(1)  Pendant  toute  la  durée  de  sa  détenUon,  Moreau  ne  cessa  pas  de  corres- 
pondre secrètement  avec  sa  femme»  grÀce,  sans  doute,  à  la  complicité  d'un  des 
gardiens  du  Temple.  Tantôt  il  emploie  «  le  chemin  de  la  lunette,  »  tantôt  une 
autre  voie.  Nous  ne  sayons  laqueUe  et  pas  davantage  ce  qu'est  le  chemin  de  la 


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"T^,:' 


l'exil  et  la  mort  du  général  moreau.  839 

résumer  ce  qu'il  y  avait  de  vrai  dans  les  faits  qui  aidèrent  la 
police  à  consommer  sa  perte. 

A  l'armée  du  Nord,  quand  Pichegru  la  commandait,  Moreau 
avait  fait  la  connaissance  d'un  certain  abbé  David,  oncle  du  gé- 
néral Souham,  qui  servait  dans  la  même  armée.  Ancien  curé  de 
Pompadour,  et  ancien  vicaire  général  de  Limoges,  cet  ecclésias- 
tique, pour  fuir  les  périls  créés  par  le  régime  terroriste,  s'était 
réfugié  auprès  de  son  neveu.'  «  Nous  vivions  tous  ensemble  chez 
le  général  en  chef,  déclare  Moreau  dans  le  manuscrit  auquel 
nous  avons  emprunté  les  extraits  qui  précèdent.  Quand  nous 
nous  rencontrions  depuis,  c'était  avec  plaisir,  car  c'est  un  très 
honnête  homme  qui  a  de  l'esprit  et  auquel  on  ne  peut  reprocher 
qu'un  peu  d'indiscrétion.  » 

Après  la  paix  d'Amiens,  l'abbé  David  reconnaissant  envers 
Pichegru  de  l'accueil  que,  durant  les  mauvais  jours,  il  avait 
trouvé  à  son  quartier  général,  et  ayant  su  qu'évadé  de  Cayenne 
avec  d'autres  fructidorisés,  il  attendait  en  Angleterre  de  pou- 
voir rentrer  en  France,  entreprit  de  hâter  son  retour.  Mais,  dès 
ses  premières  démarches,  il  lui  fut  dit  qu'étant  donné  les  dispo- 
sitions du  Premier  Consul,  ce  serait  déjà  chose  faite  si  le  général 
Moreau  ne  s'était  obstiné  à  s'y  opposer  en  alléguant  la  conduite  de 
Pichegru  en  1797,  dénoncée  par  lui-môme  au  Directoire.  Rien 
n'était  moins  vrai,  et  Moreau  s'empressa  de  protester.  Il  répondit 
à  l'abbé  David  que,  loin  de  s'opposer  à  la  rentrée  de  Pichegru, 
il  eût  été  heureux  de  pouvoir  la  solliciter  lui-même  s'il  avait 
eu  assez  de  crédit  pour  l'obtenir.  Ne  l'espérant  pas,  il  avait  du 
moins  mis  en  mouvement  d'autres  influences  et  le  désir  du 
proscrit  avait  été  transmis  à  Bonaparte  par  un  officier  général. 
L'abbé  David  fit  parvenir  cette  information  à  Pichegru,  en  l'en- 
gageant à  s'adresser  directement  au  Premier  Consul.  Mais 
Pichegru  ne  voulait  rien  demander  qu'autant  qu'il  serait  assuré 
d'une  réponse  favorable.  En  le  déclarant  à  l'abbé  David,  il  le 
chargeait  de  remercier  Moreau. 

Au  moment  où  s'échangeaient  ces  lettres,  Moreau  figurait 
déjà  parmi  les  mécontens  qui  reprochaient  à  Bonaparte  de  tra- 

lunelte.  Quant  aux  lettres  que  j'ai  eues  dans  les  mains,  leur  apparence  comme 
leur  teneur  trahit  les  difficultés  au  milieu  desquelles  elles  furent  écrites.  Elles  ne 
portent  pas  de  dates.  L'écriture  en  est  précipitée,  le  style  diffus,  la  ponctuation 
négligée  et,  pour  les  écrire,  le  prisonnier  se  sert  de  feuilles  de  tout  format  ou 
même  de  bouts  de  papier.  Telles  qu'il  les  écrit,  certain  que  seule  sa  femme  les 
Ura,  on  doit  croire  qu'il  n'y  cherche  pas  à  cacher  la  yérité. 


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r^f^m. 


840  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

vailler  non  pour  la  République,  mais  pour  lui  et  qui,  dans  cer- 
tains de  ses  actes,  le  Concordat  notamment  et  la  création  de  la 
Légion  d'honneur,  voyaient  des  preuves  de  son  ambition.  On 
doit  même  croire  que  Moreau  regrettait  de  l'avoir  secondé  dans 
la  journée  de  Brumaire,  à  laquelle  il  n'avait  participé,  semble- 
t-il,  que  parce  qu'il  était  convaincu  que  Bonaparte  était  unique- 
ment animé  du  désir  de  sauver  la  République  en  arrachant  le 
pouvoir  à  la  coterie  incapable  et  méprisable  qui  le  détenait. 

A  ces  causes  du  mécontentement  de  Moreau,  des  vanités  de 
femmes  en  avaient  ajouté  d'un  autre  ordre,  moins  graves  en 
apparence,  mais  d'un  effet  plus  immédiat,  plus  décisif  et  peut- 
être  plus  irréparable.  Au  mois  de  novembre  1800,  Moreau 
s'était  marié.  A  trente-sept  ans,  il  avait  épousé  une  belle  créole 
de  dix-neuf  ans,  M"*  Alexandrine  Hulot,  fille  d'un  ancien  tréso- 
rier principal  de  l'île  Bourbon.  Sous  l'influence  de  sa  mère,  que 
tous  les  mémoires  du  temps  et  même  des  traditions  de  famille 
représentent  comme  vaniteuse,  susceptible  à  l'excès  et  rêvant 
pour  ses  enfans  les  plus  hautes  destinées,  cette  jeune  femme  ne 
cessait  d'exciter  l'animosité  de  son  mari  contre  Bonaparte.  Entre 
le  ménage  de  Moreau  et  ceTni  du  Premier  Consul,  s'étaient 
élevées  des  rivalités,  entre  les  épouses,  des  conflits  de  préséance, 
et  il  en  était  résulté  des  froissemens  réciproques  d'amour-propre, 
blessures  que  ceux  qui  les  font  ne  pardonnent  pas  plus  que  ceux 
qui  les  reçoivent.  Ainsi  s'étaient  envenimés  d'une  foule  de 
menus  incidens  les  motifs  qui,  peu  à  peu,  avaient  éloigné 
Moreau  de  Bonaparte  et  rendu  le  premier  suspect  au  second. 

A  l'époque  où,  par  l'intermédiaire  de  l'abbé  David,  Pichegru 
cherchait  à  rentrer  en  grâce,  Bonaparte  en  voulait  à  Moreau  ;  ils 
ne  se  voyaient  plus,  et  Moreau,  devenu,  moins  par  sa  volonté 
que  par  sa  faiblesse  de  caractère,  le  point  de  ralliement  de 
l'opposition,  ouvrant  ses  salons  aux  mécontens,  tolérant  les 
propos  malveillans  contre  le  Premier  Consul,  laissant  dire  qu'il 
pourrait  le  remplacer,  était  surveillé  secrètement  par  la  police. 
Il  est  d'autant  moins  téméraire  de  supposer  qu'elle  eut  vent  de  la 
correspondance  de  l'abbé  David  avec  Moreau  et  qu'elle  soup- 
çonna celui-ci  d'intriguer  avec  Pichegru,  que  c'est  la  seule  expli- 
cation possible  de  l'empressement  avec  lequel  elle  saisit  l'occa- 
sion de  tendre  un  piège  à  l'abbé. 

Désireux  d'aller,  à  Londres,  entretenir  Pichegru  des  moyens 
de  le  faire  revenir  en  France,  il  avait  réclamé  un  passeport.  On 


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l'exil  et   Là   mort   du   GÉNÉHAL   BfORCAU.  841 

le  lui  délivra;  puis,  à  Calais,  au  moment  où  il  s'embarquait,  on 
l'arrêta  parce  que,  sans  doute,  on  espérait  trouver  sur  lui  des 
lettres  de  Moreauà  Pichegru.  On  n'en  trouva  pas.  Il  n'en  fut  pas 
moins  gardé  prisonnier,  ramené  à  Paris  et  incarcéré  au  Temple. 
Il  y  était  depuis  un  an  lorsque  fut  découvert  le  complot  Cadou- 
dal,  dans  lequel  on  l'impliqua  en  même  temps  queMoreau. 

Voici  du  reste  comment,  dans  ses  notes  de  défense,  le  général 
explique  ses  relations  avec  lui  et  répond  en  même  temps  à 
Rolland  et  à  Lajolais  qui,  en  dénonçant  ses  entrevues  avec 
Pichegru,  les  ont  dénaturées  pour  établir  qu'ils  ont  conspiré 
ensemble. 

«  Mes  lettres  à  David  et  celles  qu'il  m'a  écrites  n'ont  jamais 
parlé  que  de  la  radiation  de  Pichegru  et  ou  pouvait  la  désirer, 
puisqu'il  était  le  seul  fructidorisé  non  rentré;  que  les  autres 
étaient  même  ou  consuls,  ou  ministres,  ou  sénateurs.  Et  puis  les 
chefs  de  l'armée  de  Condé  étaient  rentrés  six  mois  après  que  je 
les  avais  défaits  en  Allemagne.  Je  pe  vois  pas  pourquoi  Pichegru 
ne  serait  pas  également  rentré. 

«  Je  n'ai  jamais  eu  également  avec  Lajolais  d'autres  sujets 
de  conversation.  Quand  il  est  venu,  l'été  passé,  me  prier  de  le 
faire  employer,  il  me  demanda  de  l'argent  pour  retourner  en 
Alsace.  Je  le  lui  refusai.  L'hiver  dernier,  il  vint  me  demander  un 
rendez-vous  avec  Pichegru,  que  je  refusai,  et  il  l'amena  une  fois 
chez  moi,  accompagné  de  Concheri,  sans  m'en  avoir  prévenu. 
C'est  la  première  fois  que  j'ai  vu  Pichegru.  La  seconde  fois,  il 
m'avait  fait  demander  un  rendez-vous  par  Rolland,  en  disant 
qu'il  avait  quelque  chose  de  très  important  à  me  dire.  Je  refusai 
le  rendez-vous.  Je  dis  à  mon  secrétaire  Fresnières  de  savoir  de 
Rolland  ce  que  voulait  Pichegru.  Le  soir  ou  le  lendemain,  je  ne 
me  le  rappelle  plus,  celui-ci  vint  seul  chez  moi.  Sans  me  faire 
de  proposition,  il  me  parla  de  l'état  de  la  France  et,  nos  opi- 
nions s'étant  trouvées  très  différentes,  il  s'en  alla  très  mécontent  : 
Lajolais  et  Rolland  le  disent  également.  C'est  le  lendemain  ou 
deux  jours  après,  que  ce  même  Rolland  est  venu  me  demander  si 
je  persistais  dans  l'opinion  que  j'avais  manifestée  à  Pichegru  : 
alors,  il  me  demanda  et  me  fit  entendre  qu'il  croyait  que  je 
pensais  à  moi.  Je  n'ai  plus  entendu  parler  de  ces  gens  depuis. 

«  Dans  mon  interrogatoire  du  Grand  Juge,  j'ai  dit  qu'il  y  a  en- 
viron six  mois,  vers  la  fin  de  l'automne,  mon  secrétaire  me  dit 
qu'un  jeune  homme,  qu'il  avait  connu  à  Rennes,  mais  dont  il 


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842  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ignore  le  nom,  lui  avait  dit  de  s'informer  de  moi  si,  vu  ma 
position  vis-à-vis  du  Consul  et  la  manière  dont  j'étais  traité, 
j'aurais  de  i'éloignement  à  entendre  des  propositions  qae  vou- 
laient me  faire  les  princes  français.  Je  chargeai  mon  secrétaire, 
s'il  revoyait  cet  homme,  de  lui  dire  que  je  n'écouterais  aucune 
proposition  de  ce  genre. 

«  —  Dites-lui  au  surplus,  ajoutai-je,  que,  si  j'avais  feu  envie  de 
conspirer,  j'aurais  pu  le  faire  à  la  tête  de  cent  mille  hommes  et 
qu'à  présent,  je  ne  suis  pas  assez  fou  pour  le  faire  avec  mes 
domestiques.  » 

Dans  cette  note  qui  résume  les  dires  sur  lesquels,  conmie 
on  le  verra  plus  loin,  Moreau  ne  variera  plus,  il  fait  allusion  aux 
interrogatoires  que  lui  fit  subir  le  grand  juge  Reynier.  Le  premier 
eut  lieu  le  jour  même  de  son  arrestation,  le  25  pluviôse  (15  fé- 
vrier). A  onze  heures  du  soir,  Reynier  se  transporta  au  Temple, 
en  grand  apparat,  fit  comparaître  l'accusé  et  l'interrogea  «  longue- 
ment, avec  de  froids  égards.  »  C'est  Thiers  qui  nous  le  dit.  Mais 
il  déplore  en  même  temps  que  le  représentant  le  plus  élevé  de 
la  Justice  ne  se  soit  pas  conduit,  en  cette  circonstance,  ainsi  que 
le  lui  prescrivaient  les  ordres  de  Bonaparte. 

A  l'en  croire,  le  Premier  Consul  aurait  ^ordonné  au  Grand  Juge 
de  lui  amener  Moreau  dans  sa  voiture. 

—  Qu'il  convienne  de  tout  avec  moi  et  j'oublierai  les  égare- 
mens  produits  par  une  jalousie  qui  était  plutôt  celle  de  son  entou- 
rage que  la  sienne. 

Qu'y  a-t-il  de  vrai  dans  ces  propos?  La  précision  avec  la- 
quelle Thiers  les  reproduit,  sans  apporter  aucune  preuve  de 
leur  exactitude,  n'autorise-t-elle  pas  à  les  mettre  en  doute  dans 
la  forme  où  ils  nous  sont  présentés?  Peut-on  ne  pas  voir  qu'ils 
ont  été  dictés  à  Thiers  par  le  souci  de  dresser  en  face  d'un 
Moreau  criminel,  compromis  et  humilié,  un  Bonaparte  magna- 
nime et  généreux,  et  de  l'élever  à  la  hauteur  d'un  César  faisant 
grâce  à  Ginna?  Si  les  intentions  du  Premier  Consul  ont  été  teli^ 
que  le  prétend  l'historien  du  Consulat  et  de  l'Empire,  comment 
Bonaparte,  qui  se  connaissait  en  hommes,  qui  savait  si  bien 
les  juger  et  les  si  bien  choisir,  en  vue  de  la  tâche  qu'il  leur 
destinait,  a-t-il  confié  à  l'honnête,  mais  peu  capable  Reynier, 
une  mission  aussi  délicate  que  celle  qui  consistait  à  ménager 
l'orgueil  de  l'âme  fière  qu'était  Moreau  et  à  le  convaincre  qu'il 
pouvait  se  soumettre  sans  s'abaisser? 


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l'kxil  et  la  mort  du  générai!  moreau.  843 

Ce  qui  est  d'ailleurs  certain,  c'est  que  Reynier  s'abstint  de 
communiquer  à  Moreau  les  ordres  du  Premier  Consul.  Il  en  existe 
une  preuve  formelle.  Elle  est  dans  la  lettre  qu'il  écrivait  au 
prisonnier,  le  18  ventôse  (9  mars),  en  réponse  à  celle  que  celui-ci, 
après  un  mois  de  captivité,  adressa  à  Bonaparte  (1)  pour  exposer 
sa  conduite  et  protester  de  son  innocence. 

«  J'ai  mis  hier,  à  onze  heures  du  soir,  citoyen  général,  c'est- 
à-dire  aussitôt  après  l'avoir  reçue,  votre  lettre  sous  les  yeux  du 
Premier  Consul.  Son  cœur  a  été  viveriient  affecté  des  mesures 
de  rigueur  que  la  sûreté  de  l'État  lui  a  commandées. 

«  Au  moment  où  je  vous  fis  prêter  votre  premier  interroga- 
toire et  lorsque  la  conspiration'  et  votre  complicité  n'avaient  pas 
encore  été  dénoncées  aux  premières  autorités  et  à  la  France 
entière,  il  m'avait  chargé,  si  vous  m'en  aviez  témoigné  le  désir ^  de 
vous  conduire  à  Theure  même  en  sa  présence.  Vous  auriez  pu 
contribuer  à  tirer  l'État  du  danger  où  il  se  trouvait  encore. 

«  Avant  de  saisir  la  justice,  j'ai  voulu,  par  un  second  interro- 
gatoire, m'assurer  s'il  n'y  avait  pas  de  possibilité  de  séparer  votre 
nom  de  cette  odieuse  affaire  :  vous  ne  m'en  avez  donné  aucun 
moyen,  » 

Il  résulte  de  cette  lettre,  véritable  chef-d'œuvre  d'hypocrisie, 
que  Reynier,  au  lieu  de  proposer  à  Moreau  de  le  conduire  chez 
Bonaparte,  attendit  qu'il  lui  exprimât  le  désir  d'y  aller  et  que 
Moreau  ignora  les  intentions  du  Premier  Consul  à  son  égard. 
Les  eût-il  soupçonnées,  il  n'eût  pas  très  probablement  jugé  digne 
de  lui  de  ne  pas  attendre  qu'on  les  lui  fit  connaître.  Mais  le 
silence  de  Reynier  ne  pouvait  les  lui  laisser  deviner,  et  c'est 
ainsi  qu'il  ne  donna  au  Grand  Juge  «  aucun  moyen  de  séparer  son 
nom  de  cette  odieuse  affaire.  » 

Comment  ne  pas  conclure  de  ces  faits  que  les  ordres  du 
Premier  Consul  à  Reynier  n'étaient  pas  empreints  du  caractère 
de  bonhomie  et  de  clémence  que  Thiers  leur  attribue?  S'ils 
eussent  été  tels  qu'il  ^e  déclare,  comment  Reynier  aurait-il  osé 
prendre  sur  lui  de  ne  pas  les  exécuter?  Point  n'aurait  été  besoin 
d'un  interrogatoire  pour  décider  si,  oui  ou  non,  ils  devaient  l'être. 
Ce  qu'au  dire  même  de  Thiers,  Bonaparte  exigeait,  c'était  non  des 

(1)  Ce  document  est  trop  long  pour  être  reproduit  ici.  11  figure  d'sdlleurs  dans 
la  procédure  imprimée  et  ne  dit  rien  de  plus  qne  ce  qui  est  dit  dans  les  lettres  de 
Moreau  à  sa  femme  dont  on  va  lire  des  extraits.  La  réponse  de  Reynier  y  figure 
aussi. 


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A44  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

aveux  à  Reynier,  mais  des  aveux  à  lui.  «  Qu'il  convienne  de 
tout  avec  moi.  »  Tel  est  le  propos  que  lui  prête  Thistorien  du 
Consulat  et  de  TEmpire.  C'est  donc  en  transmettant  les  ordres 
du  Premier  Consul  que  Reynier  aurait  dû  commencer  son  entre- 
tien avec  Moreau.  S'il  ne  lui  en  fit  point  part,  c'est  que  la  volonté 
du  maître  en  avait  subordonné  la  communication  à  des  aveux 
complets  et  à  un  repentir  éclatant,  lesquels  lui  auraient  permis 
un  beau  geste  en  faveur  d'un  grand  coupable  qui  désavouait  et 
regrettait  sa  conduite,  et  que  le  pardon  dont  il  eût  été  l'objet 
aurait  irréparablement  abaissé. 

Ce  qui  prouve  au  surplus  que  telle  était  la  pensée  de  Bona- 
parte, c'est  la  rapidité  avec  laquelle  il  résolut  d'impliquer  défini- 
tivement Moreau  dans  la  conspiration  de  Georges,  sans  même 
s'enquérir  de  la  manière  dont  le  Grand  Juge  s'était  acquitté  de 
la  mission  qu'il  lui  avait  confiée.  «  Sur  ma  lettre  au  Premier 
Consul,  mandait  Moreau  à  sa  femme,  après  avoir  reçu  la  réponse 
de  Reynier,  citée  ci-dessus,  le  Grand  Juge  m'a  écrit  que  si  je 
l'avais  envoyée  le  premier  jour,  on  m'aurait  ôté  de  cette  affaire. 
Je  ne  sais  quelle  différence  il  y  a  entre  un  jour  et  un  autre,  les 
procédures  n'étant  pas  commencées.  »  La  remarque  était  juste, 
comme  il  l'est  aussi  de  reconnaître  qu'il  eût  mieux  valu  pour 
Moreau  que  cette  lettre  eût  été  écrite  après  son  premier  inter- 
rogatoire. Mais,  à  quelque  date  qu'il  l'eût  écrite,  elle  n'aurait  pas 
désarmé  Bonaparte  ;  elle  n'était  pas  ce  qu'il  voulait  :  il  attendait 
des  aveux,  et  il  recevait  une  justification.  C'est  pour  ce  seul  motif 
que  Reynier  la  déclara  trop  tardive. 

Elle  n'en  constituait  pas  moins  un  exposé  des  faits  con- 
forme à  la  vérité  et  dont  il  était  aisé  de  vérifier  l'exactitude.  La 
police  tenait  tous  les  fils  de  la  conspiration  et  tous  les  coupables. 
Pichegru  avait  été  arrêté  le  28  février,  Georges  Cadoudal  le 
9  mars.  Ni  l'un  ni  l'autre  n'accusait  Moreau  et,  sauf  les  quatre 
accusés  qui  visiblement  le  calomniaient,  aucun  des  complices 
ne  parlait  de  lui  :  aucun  d'eux  ne  le  connaissait.  C'était  donc  un 
odieux  déni  de  justice  de  le  retenir  dans  le  procès.  Mais  sa 
perte  était  résolue  et,  pour  le  perdre,  on  ne  tint  compte  que  des 
dires  de  ses  accusateurs,  dont  deux  au  moins  s'étaient  décidés  à 
servir  les  desseins  de  la  police. 


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\  • 


l'exil  et  la  mort  du  général  more  au.  8i5 


II 

Aussitôt  après  Tarrestation  du  général  Moreau  et  avant 
même  que  la  police  fût  complètement  éclairée  sur  l'importance 
du  complot,  le  nombre  et  la  qualité  des  conspirateurs,  une  ques- 
tion s'était  posée  :  celle  de  la  juridiction  devant  laquelle  ils  se- 
raient traduits.  Cette  juridiction  semblait  tout  indiquée.  C'est 
au  tribunal  criminel  de  la  Seine  où,  comme  aujourd'hui  dans 
nos  cours  d'assises,  fonctionnait  un  jury,  qu'ils  devaient  être 
déférés.  Mais  il  semblait  douteux  qu'on  obtint  de  lui  une  condam- 
nation contre  Moreau  dont  la  popularité  avait  des  racines  pro- 
fondes au  cœur  de  cette  bourgeoisie  parisienne  souvent  un  peu 
frondeuse,  parmi  laquelle  les  jurés  étaient  principalement  recru- 
tés. On  songea  alors  à  séparer  Moreau  des  autres  accusés,  à  lui 
faire  un  procès  à  part  et,  puisqu'il  était  soldat,  à  l'envoyer  en 
conseil  de  guerre.  Pour  diverses  causes,  cette  solution  fut 
écartée  et,  Hnalement,  on  décida  de  s'en  tenir  au  tribunal  cri- 
minel, mais,  les  juges  siégeant  seuls  sans  l'assistance  du  jury 
qu'à  cette  occasion  un  sénatus-consulte  suspendit  pour  deux 
ans,  autant  dire  que  les  accusés  étaient  privés  de  la  priticîpalo 
des  garanties  que  les  lois  avaient  établies  en  leur  faveur  et  livrés 
à  une  magistrature  plus  disposée  à  entrer  dans  les  vues  du  gou- 
vernement qu'à  se  montrer  indépendante. 

On  ne  s'étonnera  pas  de  cet  excès  d'arbitraire  si  l'on  songe 
qu'au  même  moment,  les  portes  de  Paris  étant  fermées,  pour  que 
personne^  n'en  pût  sortir,  le  Corps  législatif  votait  docilement 
une  loi  qui  punissait  de  mort  quiconque  donnerait  asile  aux 
conspirateurs  non  encore  arrêtés  et  de  six  ans  de  fers  qui- 
conque, sachant  où  ils  étaient,  ne  les  dénoncerait  pas. 

L'instruction  de  l'affaire  ayant  été  confiée  au  juge  Thuriot, 
ancien  conventionnel,  elle  commença  dès  qu'on  tint  les  princi- 
paux coupables,  c'est-à-dire  vers  le  milieu  de  mars.  Elle  s'ache- 
vait à  peine  À  la  fin  de  mai,  singulièrement  dramatisée,  on  le 
sait,  par  le  meurtre  du  duc  d'Enghien  et  par  le  suicide  de 
Pichegru. 

Il  n'y  a  pas  lieu  de  suivre  le  général  Moreau  à  travers  les 
interrogatoires  et  les  confrontations  auxquels  il  fut  soumis. 
Mieux  vaut,  nous  paraît-il,  résumer  ses  moyens  de  défense 
d'après  les  notes  intimes  où  il  les  exposait  et  d'après  les  lettres 


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846  REVUE  DEM   DEUX  MONDES. 

qu'il  faisait  passer  à  sa  femme.  On  trouve  là,  sous  une  forme 
inédite  et  en  des  conditions  qui  ne  permettent  pas  de  mettre 
en  doute  la  sincérité  du  fond,  les  argumens  qu'il  développa  de- 
vant ses  juges  et  que  le  compte  rendu  officiel,  imprimé  par 
ordre  du  gouvernement,  ne  reproduit  pas  toujours  avec  exacti- 
tude et  fidélité. 

Voici  d'abord  le  résumé  des  discussions  qui  s'étaient  enga- 
gées entre  lui  et  ses  accusateurs  devant  le  juge  d'instruction,  tel 
qu'il  l'envoyait  à  M""'  Moreau,  en  môme  temps  qu'une  copie  de 
sa  lettre  à  Bonaparte,  afija  qu'elle  remît  le  tout  à  l'avocat  Bonnet, 
auquel  sa  famille  et  lui-même  voulaient  confier  sa  défense. 

«  Je  joins  ici  la  lettre  au  Premier  Consul  :  j'ajouterai  quel- 
ques renseignemens  aux  faits.  Quelle  lenteur!  Après  avoir  parlé 
de  confrontations,  les  seuls  accusés  à  qui  j'aie  été  confronté 
sont  Lajolais,  Gon chéri  et  Rolland. 

«  Lajolais  dépose  qu'il  est  venu,  l'année  passée,  me  voir  à 
Paris  de  la  part  de  Pichegru,  que  je  lui  ai  témoigné  le  désir  de 
voir  celui-ci,  et  que,  d'après  cela,  ils  sont  arrivés  à  Paris,  qu'il 
m'a  donné  un  rendez-vous  que  je  n'ai  accepté  que  quatre  jour» 
après,  que  j'y  ai  été,  qu'ensuite  il  a  mené  Pichegru  chez  moi. 

«  J'ai  répondu  qu'à  la  vérité,  Lajolais  était  venu,  il  y  a  un 
an,  me  prier  de  la  part  de  Pichegru  de  le  faire  employer  :  que 
je  lui  avais  dit  n'en  avoir  pas  la  possibilité;  qu'il  m'avait  ensuite 
demandé  de  l'argent  pour  retourner  en  Allemagne,  que  je  le  lui 
avais  refusé  ;  que  je  ne  lui  ai  jamais  témoigné  que  le  désir  de 
voir  Pichegru  rayé  de  la  liste  des  émigrés,  mais  jamais  de  le 
voir  autrement  ;  qu'il'  est  venu,  il  y  a  quelques  mois,  me  dire 
que  Pichegru  était  à  Paris,  qu'il  m'a  proposé  quelques  rendez- 
vous  que  j'ai  refusés;  qu'il  l'a  mené  chez  moi,  un  soir,  à  sept 
heures,  sans  que  je  l'attende;  que  nous  avons  passé  quelques 
momens  ensemble,  et  que,  le  lendemain,  Lajolais  était  venu  me 
demander  d'autres  rendez-vous  que  j'avais  refusés,  en  le  priant 
de  ne  plus  revenir  chez  moi. 

«  Lajolais  dépose  ensuite  que  Pichegru  est  venu  une  autre 
fois  chez  moi  avec  mon  secrétaire.  J'ai  répondu  que  je  n'en  sa- 
vais rien.  J'ai  ajouté  que  Lajolais,  ayant  été  détenu  pendant 
deux  ans,  d'après  mes  rapports  au  gouvernement,  sa  déposition 
était  inspirée  par  un  esprit  de  vengeance. 

«  Concheri  dépose  qu'il  est  venu  un  soir  chez  moi  avec  La- 
jolais et  Pichegru;  que  ce  dernier  est  resté  un  quart  d'heure 


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l'exil  et  ljl  moht  du  général  moreau.  847 

avec  moi,  Lajolais  dit  une  demi-heure.  Goncheri  parle  ensuite» 
par  ouï-dire,  de  la  déposition  de  Lajolais.  Il  ajoute  qu'il  croit 
que  je  n'ai  aucune  part  à  la  conspiration. 

«  J'ai  répondu  comme  à  la  déposition  précédente. 

«  Rolland  dépose  que  Lajolais  ne  pouvant  plus  venir  chez 
moi,  lui  y  est  venu  d'abord  pour  me  proposer  de  loger  Pichegru, 
que  j'avais  répondu  que  je  le  logerais  bien,  mais  que  je  crai- 
gnais qu'il  ne  fût  découvert. 

«  J'ai  répondu  que  je  n'aji'ais  jamais  voulu  loger  Pichegru. 

«  Il  ajoute  qu'il  est  revenu  me  demander  un  rendez-vous  et 
que  j'ai  répondu  que  j'y  enverrais  mon  secrétaire  et  qu'en  effet, 
mon  secrétaire  était  allé  chez  lui,  le  soir,  et  qu'ils  étaient  venus 
à  la  maison. 

«  J'ai  répondu  que  j'avais  refusé  le  rendez-vous;  mais  que, 
Rolland  ayant  dit  que  Pichegru  avait  quelque  chose  à  me  com- 
muniquer, j'avais  envoyé  mon  secrétaire  pour  savoir  ce  qu'il 
voulait.  Si  j'avais  voulu  voir  Pichegru,  je  n'avais  qu'à  répondre 
affirmativement  à  Rolland.  Le  soir,  Pichegru  s'est  présenté  seul. 
J'ignore  si  mon  secrétaire  l'avait  accompagné.  Rolland  dépose 
encore  que  Pichegru,  en  rentrant,  avait  été  mécontent  de  moi  et 
avait  dit  que  j'étais  un  ambitieux.  C^ci  est  confirmé  par  Lajolais 
et  Çoncheri. 

«  Rolland  ajoute  qu'il  est  venu  le  lendemain  chez  moi  et 
m'a  demandé  si  je  persistais  dans  ce  que  j'avais  dit  à  Pichegru; 
que  je  lui  ai  répondu  que  les  princes  français  s'étaient  mal  con- 
duits, mais  que  si  Pichegru  voulait  agir,  je  ferais  tout  pour  le 
seconder,  que  j'avais  un  parti  dans  le  Sénat,  mais  qu'il  fallait 
que  les  Consuls  et  le  gouvernement  de  Paris  disparaissent. 

«  J'ai  observé  là-dessus  qu'à  la  vérité,  Rolland  était  venu 
me  reparler  des  princes  français  et  que  j'avais  répondu  comme 
je  l'ai  écrit  au  Premier  Consul;  qu'ensuite,  il  m'avait  demandé  si 
moi-même  je  n'avais  pas  de  projet  et  que  je  lui  avais  dit  que  ce 
serait  la  plus  haute  folie;  que  je  vivais  retiré,  n^ayant  que  peu 
d'amis,  pas  un  militaire,  ni  membre  des  autorités  constituées,  et 
que  pour  avoir  des  prétentions,  il  faudrait  donc  qu'il  n'existât 
ni  garde,  ni  consul,  ni  Sénat,  ni  enfin  rien  de  ce  qui  constitue 
le  gouvernement.  J'observai  au  surplus  que  ceci  était  une  con- 
versation et  je  dis  à  cet  homme  tout  ce  qu'on  peut  raisonnable- 
ment dire  pour  lui  faire  sentir  le  ridicule  de  ses  projets. 

<(  Rolland   a  ajouté  que,  m'ayant  démandé  si  je  croyais  à 


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848  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

Pichegru  les  moyens  de  tenter  quelque  chose,  j'avais  répondu 
que  je  n'en  croyais  rien.  J'ai  objecté  que  je  ne  me  rappelais 
rien  de  cela,  mais  que  c'était  possible,  n'ayant  jamais  cru  à 
Pichegru  le$  moyens  de  rien  tenter  contre  le  gouvernement. 

«  Je  ne  puis  me  rappeler  toutes  les  platitudes  que  contient 
cet  interrogatoire  de  Rolland,  qui  est  son  second;  comme  dans 
le  premier,  il  n'a  rien  dit.  Ces  interrogatoires  sont  odieux  ;  ce 
sont  des  menaces,  des  promesses  :  on  me  dit  qu'on  a  entendu 
derrière  une  porte  la  conversation  avec  Pichegru. 

«  J'oubliais  que  j'avais  ajouté,  aux  observations  sur  la  dépo- 
sition de  Rolland,  que  je  ne  connaissais  en  France  aucun  roya- 
liste, ni  dans  l'armée,  ni  dans  les  autorités  constituées,  ni 
parmi  les  citoyens  et  notamment  les  acquéreurs  des  biens 
nationaux  dont  j'étais  un  des  principaux.  Rolland  ajoute  encore 
qu'il  est  venu  ensuite  me  porter  Fadresse  de  Lajolais. 

«  Voilà  les  seuls  accusés  qui  ont  parlé  de  moi  :  il  n'a  été 
nullement  question  de  Georges  ni  des  autres;  je  n'ai  été  con- 
fronté avec  qui  que  ce  soit.  J'ai  appris  cependant  que  plusieurs 
avaient  déposé  qu'on  leur  avait  dit  on  Angleterre  que  j'étais 
royaliste,  mais  qu'ils  s'étaient  aperçus,  en  arrivant  en  France, 
qu'on  les  avait  trompés.  Lajolais  dit  aussi,  dans  un  de  ses  in- 
terrogatoires, qu'il  a  appris  que  Georges  m'avait  fait  faire  des 
propositions,  mais  que  je  les  ai  rejetées. 

«  Voici  maintenant  le  détail  de  mes  conversations  avec 
Pichegru.  Dans  la  première,  il  ne  m'a  parlé  que  de  sa  radiation 
qui  avait  été  refusée  par  le  Consul  ;  il  m'a  demandé  des  nou- 
velles de  ses  anciennes  connaissances,  et  puis  s'en  est  allé  après 
quelques  minutes.  Dans  la  seconde,  il  m'a  parlé  de  ma  position 
vis-à-vis  du  gouvernement;  des  ennemis  qu'il  avait  en  France. 
Il  m'a  dit  que  le  gouvernement  ne  reposait  que  sur  le  Premier 
Consul  et  que,  s'il  s'absentait  pour  la  descente  en  Angleterre,  il 
n'y  avait  pas  de  doute  que  les  partis  n'en  proQtassent  pour  trou- 
bler l'État.  Je  lui  ai  répondu  que  le  Sénat  était  l'autorité  à 
laquelle  tous  les  Français  se  rallieraient  et  que  je  leur  en  don- 
nerais Texemple.  C'est  probablement  ce  qui  a  donné  lieu  à  ce 
qu'il  a  dit  à  Lajolais  et  Rolland  qu'il  n'était  pas  content  et  que 
j'étais  un  ambitieux.  Pichegru  ne  m'a  jamais  parlé  des  projets 
de  Georges  ni  des  siens.  Dans  tout  cela,  il  apparaît  que  Lajolais 
a  voulu  justifier,  à  mes  dépens,  l'arrivée  de  Pichegru. 

«  La  déposition  de  Rolland  révèle  un  espion  de  police  qui 


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l'exil  et  la  mort  du  général  moreau.  B49 

voulait  avoir  un  rapport  à  faire  ;  car,  enfin,  à  propos  de  quoi  me 
parlait-il  des  prétentions  à  l'autorité  qu'il  voulait  me  suggérer, 
puisque  sûrement  Pichegru  et  les  autres  n'étaient  pas  venus  ici 
pour  me  mettre  à  la  place  des  princes  dont  ils  étaient  partisans? 
Espérait-il  que  son  éloquence  me  ferait  changer  d'opinion? 
J'avais  connu  Rolland  à  l'armée  ;  il  avait  servi  quatre  ans  sous 
mes  ordres;  il  venait  quelquefois  chez  moi;  et  tout  cela  s'est 
passé  en  causant,  en  pure  conversation  politique,  mais  qui  n'avait 
nullement  le  ton  de  propositions.  Au  contraire,  il  avait  l'air 
d'entrer  dans  mon  opinion.  Au  surplus,  les  ménagemens  qu'on 
a  eus  pour  lui  annoncent  bien  qu'il  était  l'homme  de  la  police. . 
Entre  deux  hommes,  celur  qui  propose  est  plus  coupable  que 
celui  qui  accepte  et,  a  fortiori^,  que  celui  qui  rejette.  Il  fait 
encore  une  capucinade  lorsqu'il  dit  que,  voyant  les  projets  de 
Pichegru,  il  s'était  fait  écrire  une  lettre  anonyme  pour  avpir  le 
prétexte  de  quitter  Paris.  Nous  savons  qu'il  n'est  pas  parti. 

«  Ma  lettre  au  Consul  et  cet  écrit  instruiront  très  bien  mes 
défenseurs  sur  tout  ce  qui  m'est  relatif  dans  cette  affaire.  Je  les 
prie  de  préparer  ma  défense  et,  dès*  que  je  pourrai  les  voir,  jt 
leur  ferai  encore  part  de  toutes  les  idées  qui  pourront  me  venir. 
Il  en  est  une  qui,  je  crois,  répond  victorieusement  à  la  déposi- 
tion de  Rolland  :  c'est  qu'on  n'a  pas  encore  arrêté  un  seul  de 
mes  partisans,  ni  de  ceux  que  j'ai  voulu  séduire,  et  certes,  ils 
n'auraient  pas  échappé  à  l'œil  vigilant  de  la  police  (1);  c'est 
qu'il  est  bien  évident  que  je  n'ai  pas  de  partisans  dans  le  Sénat 
ni  le  Conseil  d'État.  On  ne  peut  me  supposer  assez  fou  pour  me 
vanter  à  M.  Rolland  d'une  chose  qui  n'existe  pas.  Au  surplus, 
depuis  ce  temps,  c'est-à-dire  depuis  une  douzaine  de  jours  avant 
mon  arrestation,  je  n'ai  plus  entendu  parler  de  tous  ces  gens. 

«  La  première  fois  que  je  vis  Pichegru,  il  me  demanda  ma 

(i)  Moreau  ignorait  encore  que  ses  anciens  aides  de  camp,  ainsi  -que  plusieurs 
de  ses  amis,  étaient  poursuivis  ou  môme  arrêtés,  tels  que  le  capitaine  Paul  Marie 
et  le  colonel  Delebée,  dont  l'arrestation  du  reste  ne  fut  pas  maintenue.  L'un  d'eux, 
l'adjudant  général  François-Marie  Rapatel,  dont  il  ^era  souvent  question  dans  la 
suite  de  ce  récit,  parvint  à  se  soustraire  aux  poursuites.  Le  20  février  1804,  il  écri- 
vait à  un  de  ses  camarades  :  «  Je  suis  proscrit  et  serais  arrêté  si  je  n'eusse  eu  le  bon 
esprit  de  me  cacher.  Gomme  mon  général,  j'aurais  été  conspirateur  et  par  miracle, 
j'eusse  comme  lui  conspiré  avec  Georges  et  Pichegru,  moi  qui  aime  tant  tout  ce 
qui  est  royaliste  et  despote.  Enfin,  mon  ami,  rien  ne  doit  t'étonner  ;  cela  ira  plus 
loin  encore.  Heureusement  que  mon  général  sera  jugé  par  un  tribunal  et  que  son 
innocence  sera  universellement  reconnue.  Si,  par  malheur,  U  était  condamné  à  la 
déportation  ou  autre  chose,  je  le  suis  partout  et  je  prouve  à  la  France  entière  et  au 
Consul  que  des  amis  comme  moi  valent  les  plats  valets  qui  l'entourent.  » 

TOMB  ZLVII.  —  1908.  54 


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850  REVUE  DES  DEUl  MORDES. 

parole  d'honneur  de  ne  pas  dire  qu'il  était  à  Paris.  H  était  pro- 
scrit; il  avait  été  mon  chef  et  mon  ami  ;  je  ne  crus  pas  devoir 
le  dénoncer.  Trois  ou  quatre  jours  après  mon  arrestation,  le 
Grand  Juge  me  dit  qu'il  viendrait  le  lendemain  me  donner  con- 
naissance des  charges  qui  m'étaient  relatives.  Voyant,  au  bout 
de  vingt-trois  jours,  qu'il  ne  venait  pas,  je  crus  devoir  écrire 
au  Consul  pour  lui  rendre  compte  de  mes  relations  avec  Piche- 
gru.  Cette  lettre  doit  même  être  considérée  conmie  une  déclara- 
tion prescrite  par  une  loi  rendue  dans  le  mois  de  ventôse,  qui 
ordonne,  sous  peine  de  mort  (à  ce  qu'on  m'a  dit),  d'instruire  le 
.  gouvernement  des  moindres  relations  qu'on  aurait  eues  avec  ce 
parti.  Cette  loi  porte  formellement  qu'elle  ne  pourra  avoir  d'eflfet 
Rétroactif  contre  ceux  qui  y  auront  satisfait.  Je  ne  connais  pas 
sa  date;  j'ignore,  par  conséquent,  si  je  suis  dans  les  délais 
qu'elle  prescrit  ;  mais  on  ne  peut  me  le  reprocher,  puisque  ma 
détention  est  antérieure;  j'étais  au  secret  quand  elle  fut  pro- 
mulguée et  je  n'en  ai  entendu  parler  que  par  les  gendarmes  qui 
me  gardent. 

«  J'ajouterai  qu'on  ne  peut  être  coupable  que  par  son  fait. 
Je  ne  puis  pas  être  coupable  des  questions  qu'on  me  fait,  sur- 
tout quand  mes  réponses  sont  conformes  aux  principes  que  doit 
avoir  un  citoyen.  Le  mécontentement  de  Pichegru  prouve  for- 
mellement que  nous  n'avions  pas  la  même  opinion.  La  déposi- 
tion de  Rolland  ne  porte  que  sur  une  conspiration  qui  m'est 
personnelle  et  non  sur  une  conspiration  royaliste.  Mais  où  est 
mon  parti?  Où  sont  mes  complices?  Mon  parti  dans  le  Sénat? 
Enfin  tout  cela  n'est  que  ridicule.  Le  seul  tort  que  j'aie  eu, c'est 
de  leur  répondre.  » 

On  voit  avec  quelle  vivacité  et  quel  sang-froid  Moreau  se 
défend  et  répond  à  toutes  les  allégations  de  ses  accusateurs. 
N'était  la  persistance  intéressée  avec  laquelle  ib  soutiennent 
leurs  dires,  il  ne  resterait  rien  des  charges  amassées  contre  lui, 
caf  on  ne  saurait  équitablement  considérer  comme  des  charges, 
des  propos  confidentiels  exprimant  peut-être  une  opinion  con- 
traire au  gouvernement,  mais  non  des  intentions  criminelles. 
Par  malheur  pour  lui,  ses  dénégations  ne  comptent  pas  et  l'on 
y  oppose,  afin  de  le  perdre,  des  paroles  dénaturées  et  traves- 
ties par  ceux  qui  prétendent  les  avoir  entendues.  Il  a  donc  rai- 
son lorsqu'il  se  plaint  à  sa  femme  de  ces  procédés  iniques. 

«  Je  t'ai  envoyé  le  petit  papier,  ma  chère  amie;  juge  d'après 


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l'exil  et  la  mort  du  général  moreau.  851 

cela  des  moyens  qu'on  a  employés  pour  me  trouver  coupable. 
Je  persiste  à  t'envoyer  mon  acte  d'accusation,  quand  je  le  rece- 
vrai; mais  je  ne  me  servirai  pas'  de  la  voie  ordinaire;  je  lui 
ferai  prendre  le  chemin  de  la  lunette.  Les  extraits  que  je  pour- 
rais faire  seraient  incomplets.  Si,  après  ma  mise  en  jugement, 
on  ne  lève  pas  mon  secret,  tu  dois  croire  que  je  ne  négligerai 
aucun  moyen  d'y  parvenir.  Celui  chez  qui  tu  t'es  présentée  en 
vain  tant  de  fois,  est  un  homme  vendu  à  l'autorité  et  qui  craint 
de  se  compromettre  en  te  recevant.  Tu  feras  bien  de  t'adresser 
plus  haut  et,  si  tu  trouves  accès,  tu  ne  dois  plus  craindre 
d'éprouver  des  refus. 

«  Un  jugement  politique  peut  m'ètre  moins  avantageux  qu'on 
judiciaire;  mais,  au  moins,  serais-je  séparé  d'une  cause  qui  m'est 
absolument  étrangère.  Je  viens  d'apprendre  à  l'instant,  non 
pas  tout  à  fait  la  même  chose  que  tu  m'as  dite,  mais  qu'on  devait 
me  faire  juger  à  part.  Il  résulte  au  moins  de  tous  les  dires  qu'il 
y  a  beaucoup  d'incertitude  à  mon  sujet. 

«  Tu  as  raison  de  te  plaindre  que  je  ne  t'ai  pas  fait  compli- 
ment sur  notre  petit;  il  est  vraiment  charmant  :  il  n'est  pas 
possible  d'être  plus  docile.  J'attends  avec  bien  de  l'impatience 
à  le  revoir;  mais  je  suis  assez  raisonnable  pour  savoir  qu'il  faut 
y  mettre  de  la  réserve. 

«  La  conduite  qu'on  a  tenue  à  l'égard^de  Loisel  et  de  Car- 
bonnel  est  affreuse  et  d'une  bien  grande  injustice.  Cela  me 
prouve  que  je  ne  puis  plus  habiter  un  pays  oti  la  moindre 
liaison  est  un  sujet  de  persécution  pour  tous  mes  amis.  Je 
crois  qu'il  n'y  a  pas  à  balancer  de  vendre  Grosbois  et  notre  mai- 
son de  la  rue  d'Anjou  et,  en  fuyant  avec  les  débris  de  ce  que  nous 
possédons,  nous  trouverons  le  bonheur  et  le  repos,  en  raison  de 
la  plus  grande  distance  que  nous  serons  de  ce  pays. 

«  J'ai  été  jusqu'à  quatre  heures  dans  l'attente  de  te  voir(l), 
mais  j'ai  été  trompé  ;  j'espère  que  ce  sera  pour  demain,  d'autant 
qu'ayant  demandé  si  quelqu'un  était  venu  savoir  de  mes  nou- 

(1)  Ce  n'est  que  dans  la  soirée  qu'elle  était  autorisée  à  voir  son  mari,  qnand  on 
le  lui  permettait.  U  lui  était  recommandé  de  ne  venir  qu'à  la  nuit,  voilée  et  sim- 
plement vêtue,  afin  que  les  passons  ne  pussent  la  reconnaître.  Indépendamment  de 
ces  visites,  elle  rôdait  fréquemment  autour  de  la  prison,  en  franchissait  même  le 
seuil,  sous  un  prétexte  ou  sous  un  autre,  tantôt  seule,  tantôt  avec  son  fils,  essayant, 
et  parfois  avec  succès,  de  se  faire  voir  de  son  mari,  ce  h  quoi  se  prétait  Fauconnier, 
le  concierge  du  Temple.  Pour  que  le  général  la  distingu&t  mieux  et  de  plus  loin, 
elle  se  mettait  en  blanc. 


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852  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

Telles,  on  m'a  répondu  que  non.  Je  suis  aussi  bien  impatiei 
.  d'en  avoir:  ce  sont  mes  deux  seules  consolations.  Tout  ce  que  i 
me  mandes  y  surtout  depuis  quelques  jours,  est  bien  consolant 
Tâche,  dans  une  de  tes  premières  dépêches,    de  me  donner 
quelques  détails  sur  la  défense  qu'on  prépare  pour  moi.  J*ai  su 
aujourd'hui  que  le&  pièces  qui  me  concernent  ne  sont  pas  encore 
dépouillées  ni  remises  aux  nombreux  copistes  qui  travaillent  aux 
actes  d'accusation.  Il  parait  que  je  suis  destiné  pour  la  clôture. 

«  Adieu,  ma  bien  chère  amie;  tu  sais  combien  je  te  suis 
attaché.  Adieu  I  un  million  de  baisers.  Bien  des  choses  à  ta  ma- 
man :  elle  est  presque  aussi  abhorrée  que  moi  des  gens  tenant 
au  gouvernement.  » 

Quelque  intérêt  que  présentent  les  réflexions  qu'on  vient  de 
lire,  il  n'égale  pas  cependant  celui  d'une  autre  lettre  que  sa  lon- 
gueur nous  oblige  à  résumer,  bien  qu'elle  constitue  un  document 
historique  d'une  importance  considérable.  Nous  y  trouvons,  en 
effet,  écrit  de  la  main  de  Moreau,  le  récit  de  ses  campagnes  dans 
le  Noçd,  quand  il  servait  sous  les  ordres  de  Pichegru,  en  Alle- 
magne et  en  Italie,  antérieurement  au  18  Brumaire.  Il  le  rédi- 
gea à  la  demande  des  amis  qui  s'occupaient  de  sa  défense; 
M""*  Moreau  la  lui  avait  transmise  dans  l'une  de  leurs  rares 
entrevues,  et  c'est  à  elle  qu'il  répondait. 

Il  raconte  d'abord  comment,  chargé  par  Pichegru,  en  1794,  de 
s'emparer  des  diverses  places  des  Pays-Bas,  défendues  par  les 
Anglais,  il  prit  tour  à  tour  Xp^es,  Ostende,  Nieuport,  l'Ecluse, 
Vanloo,  Nimègue,  etc.,  etc. 

A  propos  du  siège  de  Nieuport,  il  rappelle  qu'un  ordre  du 
Comité  de  Salut  public,  confirmé  par  un  arrêté  du  conventionnel 
Guyton-Morveau,  alors  en  mission  à  Bruxelles,  décrétait  la  mise 
à  mort  des  garnisons  assiégées.  L'arrêté  lui  ayant  été  envoyé  par 
le  général  en  chef,  Moreau  refusa  de  l'exécuter.  «  Je  lui  répon- 
dis, écrit-il,  qu'avec  environ  6  000  hommes,  on  ne  pourrait  jamais 
emporter  une  place  défendue  par  8000  hommes  au  désespoir  et 
qu'il  faudrait  au  moins  le  triple;  qu'au  surplus,  je  ne  me  char- 
geais pas  de  pareille  commission  et  que  je  le  priais  de  m'en  dis- 
penser. »  Pichegru  prévint  Moreau  qu'il  avait  jeté  sa  lettre  au 
feu,  «  de  peur  qu'elle  ne  le  perdit,  »  et  l'ordre  fut  maintenu. 

Dans  cette  situation,  Moreau  alla  trouver  les  trois  représen- 
tans  du  peuple,  collègues  de  Guyton-Morveau,  qui  se  trouvaient 
^  Punkerque.  Sans  leur  parler  de  l'arrêté  de  celui-ci,  qui  copfir^ 


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l'exil  et  la  mort  du  général  MOREAU,  8^)3 

mait  les  ordres  du  Comité  de  Salut  public  et  alléguant  la  résis- 
tance probable  de  ses  troupes  à  ces  ordres  barbares,  il  se  fit 
autoriser  «  à  recevoir  la  garnison  assiégée  à  capitulation.  » 
Après  cinq  jours  de  siège  et  un  jour  «  d'un  feu  terrible,  »  elle 
se  rendit  prisonnière  de  guerre. 

Le  lendemain,  arrivaient  aux  représentans  de  Dunkerquedes 
lettres  fulminantes  du  Comité  de  Salut  public,  qui  désapprou- 
vaient leur  conduite,  accusant  Moreau  de  les  avoir  trompés  en 
leur  laissant  ignorer  l'arrêté  de  Çruyton-Morveau.  «  Ceci  se  pas- 
sait le  1®'  Thermidor  de  Tan  II,  poursuit-il.  Le  discours  de 
Robespierre  du  8,  veille  de  sa  chute  où  il  disait  qu'à  l'armée  du 
Nord,  on  s'amusait  à  planter  âes  arbres  stériles  de  la  Liberté,  au 
lieu  d'exécuter  les  ordres  de  la  Convention  contre  les  Anglais, 
était  dirigé  contre  moi.  C'était  aussi  à  ce  sujet  qu'il  disait  en  par- 
lant des  10000  hommes  qu'il  aurait  fallu  sacrifier  pour  massacrer 
la  garnison  de  Nieuport:  Périssent  10000  hommes  plutôt  qu'un 
principe.  Le  lendemain,  la  France  en  fut  débarrassée  ainsi  que 
moi.  » 

Au  siège  de  Nieuport  succéda  celui  de  l'Écluse,  «  la  place 
la  plus  forte  de  la  Hollande,  entièrement  inondée  à  plus  d'un 
quart  de  lieue,  excepté  la  digue  de  la  mer.  »  Avant  de  l'atta- 
quer, il  fallait  s'emparer  de  l'île  de  Casau,  dont  elle  est  séparée 
par  un  canal.  Faute  d'équipage  de  pont,  Moreau  employa,  à 
l'attaque,  des  barques  pouvant  porter  sept  ou  huit  hommes.  L'une 
d'elles  chavira  :  «  J'étais  sur  le  bord  de  l'eau  ;  le  danger  de  ces 
braves  gens  me  fit  la  plus  grande  peine.  J'oubliai  que  je  com- 
mandais; j'ôtai  mon  habit  et  me  jetai  à  la  nage.  J'eus  le  bonheur 
d'arracher  à  la  mort  un  grenadier.  J'obtins  de  la  Convention  un 
Bien  mérité  de  la  patrie.  Mais  j'attachais  plus  de  prix  au 
bonheur  d'avoir  sauvé  un  homme.  »  L'Écluse  fut  pris  vingt  et  un 
jours  plus  tard,  sous  un  feu  épouvantable  qui  fit  des  vides  nom- 
breux parmi  les  assiégeans,  déjà  décimés  par  une  fièvre  épidd- 
mique  qui  remplissait  les  hôpitaux. 

Pichegru  ayant  été,  à  cette  époque,  appelé  au  commandement 
de  l'armée  du  Rhin,  Moreau  le  remplace  à  l'armée  du  Nord. 
La  paix -de  Bâle  lui  vaut  quelques  mois  de  repos,  au  bout  des- 
quels, appelé  lui-môme  à  commander  sur  le  Rhin, il  commence 
la  campagne  de  l'an  IV,  ou,  pour  mieux  dire,  la  retraite  à  la- 
quelle le  condamnent  les  revers  de  l'armée  de  Sambre-et-Meuse. 
Il  est  alors  au  centre  de    l'Allemagne,  à  cent  lieues  de   nos 


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b*5l  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

frontières,  entouré  de  deux  armées  ennemies;  il  se  retire,  mais 
ne  cesse  de  combattre. 

A  Bibrac,  il  met  en  déroute  celle  qui  le  suit  et  «  passe  sur  le 
ventre  »  de  celle  qui  veut  s'opposer  à  son  passage.  Quelques 
jours  plus  tard,  il  franchit  le  Rhin  à  Bibrac  et  à  Huningue,  sans 
la  moindre  perte,  fait  7000  prisonniers,  prend  des  drapeaux  et 
une  quarantaine  de  canons.  Il  concourt  à  la  défense  dHuningue 
el  du  fort  de  Kehl,  assiégés  par  les  Autrichiens,  et  retient  sous 
les  murs  de  ces  places  Tarchiduc  Charles,  qui  brâle  de  s'en  empa- 
rer pour  se  porter  en  Italie.  Lorsqu'elles  se  rendent,  après  avoir 
tenu,  l'une  deux  mois,  l'autre  prèf  de  quatre,  l'archiduc  réalise 
son  projet  et  part  en  emmenant  20000  hommes.  Mais  Moreau 
détache  des  deux  armées  du  Mein  et  de  Sambre-et-Meuse,  dont 
il  réunit  les  commandemens  en  attendant  l'arrivée  de  Hoche, 
36  bataillons  et  25  escadrons  et  les  envoie  h  Bonaparte  pour 
l'aider  à  tirer  parti  des  avantages  que  lui  ont  valus  les  victoires 
d'Arcole  et  de  Rivoli. 

Presque  aussitôt  s'ouvre  la  campagne  de  Tan  V.  Le  l*'  floréal 
(20  avril  1797),  Moreau  prend  l'offensive,  tenté  de  vive  force  et 
avec  succès  le  passage  du  Rhin  à  la  Wantzurer,  quatre  lieues 
du-dessous  de  Strasbourg;  le  2,  à  quatre  heures  de  l'après-midi, 
il  reprend  le  fort  de  Kehl,  après  quarante  heures  d'un  combat 
opiniâtre.  Il  n'y  a  plus  maintenant  d'obstacle  à  la  conquête  de 
l'Allemagne  d'où,  l'année  précédente,  nous  avons  été  chassés,  et 
Moreau  y  poursuivrait  sa  marche  si  le  traité  de  Leoben  ne  ve- 
nait, à  l'improvîste,  arrêter  son  armée. 

Rappelé  à  Paris  après  le  18  fructidor,  il  y  passe  dans  la  re- 
traite, avec  son  ami  Kléber,  l'année  de  la  paix  de  Campo-Formio. 
Au  commencement  de  l'an  VII,  il  est  envoyé  à  Tarmée  d'Italie 
comme  inspecteur  général  d'infanterie.  Mais,  dès  que  reprennent 
les  hostilités,  Scherer  qui  la  commande  le  met  à  la  tète  de  deux 
divisions.  A  un  combat  qui  s'engage  le  16  floréal,  elles  forment 
1  aile  gauche.  «  J'étais  en  marche  pour  un  détachement  qui 
m^avait  été  ordonné,  raconte  Moreau,  lorsque  j'entendis  une 
attaque.  Je  pouvais  d'autant  mieux  continuer  ma  marche  à  la 
destination  qui  m'était  prescrite  que  je  ne  pouvais  plus  commu- 
niquer avec  le  général  en  chef  dont  je  venais  d'être  séparé  par 
Tennemi.  Mais  l'habitude  de  commander  m'avait  fait  juger  la 
position  de  l'armée  mauvaise.  »  Il  revient  alors  sur  ses  pas,  marche 
au  canon  et  arrive  à  temps  pour  arrêter  les  Autrichiens  qui 


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l'exil  et  la  mort  du  général  moreau.  855 

avaient  culbuté  les  Français  et  les  poursuivaient.  «  Je  combattis 
avec  succès  jusqu'au  soir,  je  pris  quelque  mille  prisonniers  et 
du  canon.  L'ennemi  était  dans  le  plus  grand  désordre  et  se  dis- 
posait à  faire  retraite  pendant  la  nuit.  » 

MoreaUy  dans  son  récit,  n'ajoute  pas  que  son  initiative  venait 
de  sauver  d'un  désastre  l'armée  de  Scherer.  Elle  put  achever  sa 
retraite  sous  Mantoue  où  lui-même  recevait  l'ordre  de  conduire 
ses  troupes.  Un  autre  avantage  qu'elle  retira  du  succès  de  Mo- 
reau, c'est  que  l'ennemi  ne  reparut  que  huit  jours  plus  tard  et 
qu'elle  eut  ainsi  le  temps  de  se  remettre.  Il  n'en  fallut  pas 
moins  battre  en  retraite.  L'arrivée  annoncée  des  Russes  allait 
doubler  les  forces  ennemies  et  les  nôtres  s'affaiblissaient,  Sche- 
rer ^tant  obligé  de  laisser  des  garnisons  à  Mantoue,  à  Ferrare, 
ailleurs  encore. 

Sur  ces  entrefaites,  ordre  était  arrivé  à  Moreau  de  se 
rendre  à  Paris  où  le  gouvernement  désirait  conférer  avec  lui. 
Ses  soldats,  en  rapprenant,  furent  dans  une  telle  consternation 
que  Scherer  prit  sur  lui  de  lui  ordonner  de  rester  à  l'armée  où 
il  était  indispensable.  11  eut  alors  le  commandement  de  l'aile 
gauche  et  porta  son  quartier  à  Lodi;  le  quartier  général  et  le 
gros  de  l'armée  étaient  aux  environs  de  Gassano. 

Un  matin,  il  est  mandé  au  quartier  général  et  part  pour-  s'y 
rendre.  A  une  halte,  sur  sa  route,  il  apprend  que  Souvarof,  à  la 
tête  de  l'armée  russe,  vient  d'apparaître  de  l'autre  côté  de  l'Âdda 
et  se  prépare  à  franchir  cette  rivière.  Il  remonte  à  cheval, 
pressé  de  prévenir  Scherer.  Mais,  en  arrivant  au  quartier  géné- 
ral, il  apprend  que  Scherer  est  parti  pour  Milan  en  lui  laissant  le 
soin  de  donner  tous  les  ordres  relatifs  à  l'armée. 

Pour  la  sauver,  il  n'était  qu'un  moyen  :  battre  en  retraite. 
«  Mais  un  commandant  provisoire  qui  a  son  général  en  chef  à 
huit  lieues  de  lui  ne  pouvait  prendre  ce  parti.  Je  pris  celui  de 
rassembler  l'armée  et  je  fis  porter  l'ordre  à  l'aile  gauche  de  se 
rapprocher  du  centre.  A  cinq  heures  du  matin,  on  m'annonça 
que  l'ennemi  passait  la  rivière  sur  plusieurs  points.  En  expé- 
diant les  premiers  ordres  que  cela  exigeait,  j'envoyai  un  cour- 
rier au  général  Scherer  pour  le  prévenir  que  l'armée  était 
attaquée,  que  le  général  en  chef  devait  s'y  rendre,  que  je  ferais 
mon  possible  pour  le  seconder.  Quatre  heures  après,  je  recevais 
par  retour  de  mon  courrier  un  arrêté  du  Directoire  qui  me 
nommait  général  en  chef  de  l'armée  d'Italie  et  de  Naples.  » 


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856  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

L'armée  dite  d'Italie,  forte  à  peine  de  vingt  mille  hommes, 
occupait  une  étendue  de  vingt-cinq  lieues.  Son  état  était  lamen- 
table. Les  victoires  de  l'ennemi  l'avait  coupée  en  trois  tronçons. 
Celle  dite  de  Naples  était  à  deux  cents  lieues  de  là  et,  en  admet- 
tant qu'elle  pût  rejoindre,  il  fallait  tenir  jusqu'à  ce  qu'elle  arri- 
vât. «  Quarante  mille  Piémontais  insurgés  nous  coupaient  toute 
retraite  et  toute  communication  avec  la  France.  Soixante  mille 
Russes  et  Autrichiens  nous  suivaient.  Nos  commandans  de 
place,  épouvantés  ou  achetés,  se  rendaient  sans  tirer  un  coup  de 
fusil  :  celui  du  fort  de  Géva,  qui  gardait  le  seul  chemin  par  où 
je  pusse  descendre  à  Gênes,  se  rendit  à  des  paysans.  La  jonction 
avec  l'armée  de  Naples  devenait  presque  impossible.  » 

C'est  à  cette  situation  inextricable  que  Moreau  devait  remé- 
dier, et  il  a  raison  quand  il  déclare  w*  qu'il  fallait  être  fou  ou  dé- 
voué au  delà  de  toute  expression  pour  accepter  pareille  charge.  » 
Cependant,  il  ne  balance  pas.  Voulant,  avant  tout,  réunir  les 
débris  de  l'armée  d'Italie,  il  se  précipite,  avec  ce  qu'il  a  sous  la 
main,  au  milieu  de  l'ennemi.  Son  escorte  est  taillée  en  pièces. 
Mais  il  parvient  à  rassembler  sur  le  terrain  un  corps  de  dix- 
huit  mille  hommes  avec  lequel,  après  avoir  envoyé  à  l'armée 
de  Naples  l'ordre  de  revenir,  il  descend  vers  Gênes  en  se  frayant 
à  travers  les  Apennins,  au  prix  «  de  combats  et  de  travaux 
inouïs,  »  une  route  nouvelle. 

Arrivé  à  Gênes,  il  poursuit  sa  marche  sur  Tortone  où  il  a 
donné  rendez-vous  à  l'armée  de  Naples.  Leur  jonction  eét  re- 
tardée par  suite  de  la  défaite  que  subit  cette  armée  à  la  Trebia, 
où  elle  a  trouvé  devant  elle  Souvarof.  Mais  Moreau,  le  même 
jour,  met  en  déroute  les  Autrichiens  qui  veulent  lui  disputer  le 
passage,  et  la  jonction  des  Français  s'opère  la  semaine  suivante 
sur  la  rivière  de  Gênes. 

«  Le  gouvernement  envoya  le  général  Joubert  pour  me  rem- 
placer, écrit  Moreau  en  finissant  son  récit,  et  je  dus  être  envoyé 
au  Danube.  L'événement  de  la  iataille  de  Novi  me  retint  encore 
en  Italie  jusqu'en  vendémiaire.  »  Lorsqu'on  se  rappelle  ce  que 
fut  son  rôle  durant  cette  tragique  journée  de  Novi  et  comment, 
Joubert  tué,  il  sauva  ime  fois  de  plus  l'armée  dont  il  avait  dû 
reprendre  le  comniandement,  on  ne  peut  qu'admirer  le  laco- 
nisme et  la  modestie  avec  lesquels  il  en  parle. 

Sa  relation  ne  nous  dit  rien  de  ses  campagnes  postérieures 
à  Brumairei  de  cette  course  victorieuse  en  Allemagnei  couron- 


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l'exil  et  la  mort  du  général  moreau.  867 

née  par  la  bataille  de  Hohenlinden,  son  principal  titre  de 
gloire.  Il  jugeait  que  le  souvenir  en  était  trop  récent  pour  qu'il 
eût  besoin  de  le  rappeler  à  ses  défenseurs.  Le  dernier  mot  de 
cette  longue  lettre  est  un  cri  de  son  cœur,  un  témoignage  de 
tendresse  pour  sa  femme  et  son  fils  qu'il  lui  avait  été  permis 
d'embrasser.  «  Mille  pardons,  ma  chère  amie,  si  je  ne  t'ai  pas 
encore  parlé  du  plaisir  de  te  revoir  et  de  celui  que  j'ai  éprouvé 
en  voyant  le  pauvre  petit  Eugène.  Mais  tu  m'as  demandé  tant 
de  choses  que  je  ne  me  suis  occupé  que  de  cela...  Adieu,  un 
million  de  baisers.  Mes  excuses  à  ta  maman  si  je  ne  lui  ré- 
ponds point.  Je  t'embrasse.  Bien  des  choses  à  nos  amis.  » 

C'est  sans  doute  après  l'effort  de  mémoire  et  de  plume  que 
lui  avait  coûté  le  récit  qui  précède  qu'il  écrivait  encore  : 

«  Après  le  travail  d'hier,  tu  dois  croire,  ma  bien  chère  amie, 
que  j'ai  eu  bien  peu  de  temps  pour  t'écrire.  Cependant,  je  ne 
veux  laisser  aucune  occasion  de  te  donner  de  mes  nouvelles  et 
de  te  dire  combien  je  t'aime. 

«  Je  suis  d'autant  plus  aise  de  la  sortie  de  P.  Marie  (1)  que, 
comme  tu  le  dis,  elle  annonce  que  l'opinion  change  à  mon 
égard  sur  toute  cette  affaire.  Tu  m'apprendras  sans  doute  aussi 
la  sortie  de  mes  autres  aides  de  camp,  car  leur  détention  est 
bien  injuste.  Il  est  affreux  de  se  trouver  dans  la  position  de  voir 
tous  ceux  qui  ont  pour  nous  quelque  affection  ou  liaison,  expo- 
sés à  des  persécutions  journalières.  Il  faut  fuir  :  c'est  le  seul 
remède  à  de  pareilles  choses. 

«  Adieu,  ma  chère  amie;  je  ne  croîs  pas  avoir  le  temps  do 
t'en  dire  davantage  :  cependant  je  ferai  en  sorte  de  finir  l'autre 
côté.  Bien  des  choses  à  ta  maman,  à  mon  frère  et  à  tous  nos 
amis.  Embrasse  pour  moi  Eugène  ;  tâche  de  me  l'envoyer.  Pour 
toi,  rien  ne  peut  augmenter  l'attachement  que  je  t'ai  voué,  et  il 
n'est  pas  d'expressions  assez  fortes  pour  t'en  convaincre.  Adieu. 

«  Avant  de  cacheter  cette  lettre,  je  profite  encore  d'un  petit 
moment  pour  te  dire  combien  je  t'aime.  J'ai  appris  ici  que  La- 
jolais,  depuis  que  les  prisonniers  peuvent  se  promener,  avait 
intrigué  un  peu  contre  moi;  mais  il  a  été  repoussé  vertement. 
Il  a  dit  à  quelqu'un  qui  lui  reprochait  la  fausseté  de  ses  déposi- 
tions, qu'il  avait  été  tellement  tourmenté  qu'il  n'avait  pu  faire 

(i)  Un  do  ses  aides  de  camp,  Paul  Marie,  engage  volontaire  en  1800,  devenu 
rapidement  officier  et  qui  fut  plus  tard  général  de  division.  Le  général  Marie  fut 
nommé  pair  de  France  en  1846.  Il  mourut  en  1852  à  soixante-dix  ans. 


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858  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

autrement,  et  puis,  ma  foi,  cfu'il  tâchait  de  se  tirer  le  mieux  qu'il 
lui  était  possible.  Nul  doute  que  ce  ne  sont  toutes  les  menaces  et 
toutes  les  promesses  de  la  police  qui  ont  fait  de  ces  gens  des 
menteurs  et  des  délateurs.  Adieu  :  un  million  de  baisers.  » 

L'absence  de  dates  nous  oblige  à  classer  un  peu  au  hasard 
les  lettres  qui  suivent.  Mais  cette  circonstance  n'en  affaiblit  pas 
rintérét  alors  qu'elles  sont  toutes  animées  du  même  esprit  et 
prouvent  que  si  Moreau  est  indigné  des  traitemens  iniques  dont 
il  est  la  victime,  il  ne  renonce  pas  à  Tespoir  de  prouver  la  faus- 
seté des  accusations  portées  contre  lui. 

«  Lundi.  —  Il  est  probable,  ma  bien  chère  amie,  que  je  te 
verrai.  Ce  matin  on  m'a  fait  comparaître  pour  faire  le  choix 
d'un  défenseur;  j'ai  répondu  que,  depuis. trois  mois  qu'on  m'a 
interdit  toute  communication  avec  ma  famille,  j'ignorais  quels 
moyens  elle  avait  pris  pour  pourvoir  à  ma  défense,  que  je  ne 
voulais  pas  contrarier  son  choix,  d'autant  que,  n'ayant  jamais  eu 
d'affaire  contentieuse,  je  ne  connaissais  personne  au  Palais.  On 
m'a  dit  qu'on  allait  envoyer  chez  toi  pour  savoir  quel  choix  tu 
avais  fait  et  que  j'y  ajouterais  foi  quand  je  le  verrais  écrit  de  ta 
main.  J'ai  répondu  que  j'étais  trop  intéressé  pour  que  tu  te 
permettes  de  le  faire  sans  me  consulter  et  qu'il  serait  inouï  qu'on 
m'interdise  le  droit  de  me  consulter  avec  toi  en  présence  de  qui 
on  voudrait,  pour  pourvoir  &  ma  défense.  On  m'a  dit  qu'on 
verrait  cela,  qu'il  n'y  avait  qu'à  suspendre  un  moment,  et  qu'on 
me  donnerait  réponse.  Voilà  où  nous  en  sommes.  Si  la  réponse 
vient  avant  que  je  fasse  partir  ceci,  je  te  la  ferai  connaître  : 
sinon,  je  tâcherai  toujours  de  t'en  donner  avis.  » 

«  Samedi.  —  Je  te  remercie  bien,  ma  chère  amie,  de  ta 
lettre  d'aujourd'hui  ainsi  que  ta  maman;  la  sienne  m'a  fait 
plaisir;  la  tienne,  au  contraire,  m'a  affecté  par  la  crainte  où  je  suis 
que  toutes  les  vexations  dont  je  suis  l'objet  ne  prennent  sur 
ta  santé.  Ton  courage,  ma  chère  Eugénie,  m'a  tout  fait  sup- 
porter :  conserve-le  jusqu'à  la  fin;  elle  ne  peut  être  éloignée. 
On  me  notifie  aujourd'hui  mon  mandat  d'arrêt;  j'y  suis  qualifié 
«  accusé  de  conspiration  tendant  à  occasionner  la  guerre  cinle 
et  à  armer  les  citoyens  les  uns  contre  les  autres  et  contre 
l'exercice  de  l'autorité  légitime  :  délit  prévu  par  l'article  672  de 
la  loi  du  3  brumaire  an  IV.  » 


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l'exil  et   la   mort  du   GiNliRAL  MOREAU.  9^9 

a  J'ai  appris  qu'on  va  prendre  des  précautions  pour  em- 
pêcher toute  communication  entre  les  détenus  qui  ont  reçu  leur 
mandat  d'arrdt  :  cela  sera  gênant  pour  sortir  dans  le  jardin; 
mais  j'espère  que  j'obtiendrai  toujours  environ  deux  heures, 
et  c'est  tout  ce  qu'il  me  faut. 

«  J'ai  été  étonné  que  le  mandat  d'arrêt  ne  soit  pas  qualifié 
comme  la  première  explosion  «  d'attentat  h  la  vie  du  Premier 
Consul.  »  Il  paraît  que  les  charges  n'out  rien  appris  là- dessus  et 
que,  maintenant»  il  est  question  de  «  guerre  civile  et  d  avoir  voulu 
armer  les  citoyens  les  uns  contre  les  autres.  »  Si  j'avais  voulu 
conspirer,  je  n'avais  pas  besoin  d'armer  personne  ;  j'en  avais  à 
ma  suite  cent  mille  qui  étaient  bien  armés  et  qui  savaient  s'en 
servir.  Tout  cela  n'est  que  ridicule.  Tu  seras  sans  doute  étonnée 
de  savoir  David  en  accusation  :  il  y  a  longtemps  qu'il  est  au 
Temple,  et  je  ne  sache  pas  qu'il  ait  pu  armer  d'autres  que  les 
prisonniers  et  les  guichetiers.  Je  suis  obligé  de  m'interrompre  ; 
je  reprendrai  ce  soir.  » 

«  Dimanche.  —  J'espère  que  ma  lettre  sera  chez  toi  à  huit 
ou  neuf  heures.  Un  million  de  baisers.  Je  ne  crois  pas  non  plus 
t'avoir  dit  qu'on  a  été  fouiller  dans  les  archives  du  Directoire 
pour  y  prendre  des  lettres  que  j'ai  écrites  dans  l'an  VI  et  VII  (1), 
et  qu'on  veut  rechercher  ma  conduite  depuis  ce  temps.  Il  est  cer- 
tain que,  depuis,  j'ai  conspiré  contre  les  Autrichiens  et  leur  ai 
gagné  une  cinquantaine  de  batailles  ou  combats;  il  est  certain 
encore  qu'il  m'est  arrivé  de  conspirer  une  seule  fois  contre 
l'autorité  légitime,  au  18  brumaire  an  VIII,  quand  j'ai  contribué 
h  mettre  Bonaparte  où  il  est.  Du  reste,  je  pense,  comme  toi  et  tu 
maman,  qu'il  faut  que  la  défense  soit  ferme,  mais  honnête 

«  Adieu,  ma  chère  Eugénie.  Il  est  trois  heures  et  demie  :  lu 
n'es  pas  encore  venue  :  aussi  ce  sera  pour  deotain.  Il  est  au 
moins  heureux,  puisqu'on  n'a  pas  voulu  nous  permettre  de  nous 
embrasser,  qu'on  n'ait  pu  nous  empêcher  de  nous  voir.  Em^ 
brasse  tout  le  monde  à  la  maison  pour  moi,  et  surtout  le  pauvre 
Eugène.  Ne  m'oublie  pas  auprès  de  nos  amis.  Je  crois  qu'il  ne 
sera  pas  inutile  de  penser  à  nous  débarrasser  de  Grosbois  et 
de  notre  maison  de  la  rue  d'Anjou  :  il  faut  fuir.  Un  million  de 
baisers.  » 

(i)  U  t'agit  ici  dai  lettres  cpi'écriTit  llortan,  %n  momeiit  du  18  fruoUdor,  pour 
dénoncer  Fichegru.  Voyn  OQttp  U?re  eur  La  C^wnUUtn  de  Piclutgru. 

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860  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

M"*  Moreau  ne  vînt  pas  ce  jour-là.  Mais  elle  écrivît  au  jnge 
Thuriot  que  son  mari  serait  di'fendu  devant  le  tribunal  par  le 
citoyen  Bonnet,  avocat.  Le  général  approuva  ce  choix. 

«  Ma  chère  amie,  j*ai  été  rappelé  ce  matin  au  tribunal. 
M.  Thuriot  m'a  montré  ta  lettre  et  j'ai  acquiescé  à  la  nomina- 
tion :  il  m'a  dit  que  je  te  verrai,  soit  qu'il  ait  eu  connaissance  des 
démarches  que  tu  as  faites,  ou  qu'il  ne  veuille  empêcher  ce  que 
la  loi  permet.  Ainsi,  je  présume  que,  du  jour  où  on  notifiera 
les  actes  d'accusation,  il  me  sera  permis  de  te  voir  et  j'attends 
ce  bonheur  avec  impatience.  Je  m'interromps... 

«  Nous  voilà  au  mercredi,  ma  chère  aniie,  et  rien  n'annonce 
encore  que  la  promesse  de  M.  Thuriot  à  ton  égard  se  réalise.  Je 
voudrais  bien  également  que  nous  ayons  bien  promptement  nos 
actes  d*accusation  et  que  nous  puissions  communiquer  avec  nos 
défenseurs;  mais  il  semble  qu'on  veut  nous  accorder  le  moins 
de  temps  possible  pour  notre  défense.  Cependemt  le  volume  de 
papiers  qu'on  doit  nous  donner  est  immense,  puisqu'il  est  à  peu 
près  l'équivalent  d'une  rame. 

«  J'ai  le  pressentiment  de  te  voir  aujourd'hui,  sinon  de  près, 
au  moins  de  loin.  On  m'a  dit  que  tu  étais  hier  chez  le  concierge 
qui  n'y  était  pas  :  j'en  suis  fâché,  car  il  m'aurait  dit  t'avoir  vue  et 
que  tu  te  portais  bien.  Adieu,  ma  chère  amie.  J'espère  qpie  je 
pourrai  encore  te  dire  un  petit  mot  avant  de  fermer  ma  lettre. 
Je  présume  qu'on  a  pu  te  faire  passer  un  petit  billet  de  David 
que  je  te  prie  de  faire  remettre  :  il  est  relatif  au  défenseur  qu'il 
a  choisi  et  qu'il  veut  faire  prier  de  se  charger  de  sa  cause.  » 

Nous  ne  croyons  pas  nous  tromper  en  affirmant  qu'à  travers 
la  correspondance  qu'on  vient  de  lire,  éclate  l'entière  innocence 
de  l'honnête  homme  et  du  glorieux  soldat  dont  une  police  inven- 
tive et  asservie  avait  inscrit  le  nom  sur  une  liste  de  brigands  et 
qu'un  magistrat  instructeur  non  moins  servile  et  non  moins 
soucieux  de  plaire  à  Bonaparte  allait  impliquer  dans  un  procès 
criminel  où  il  était  inique  de  le  faire  figurer. 

m 

Lorsque,  au  commencement  de  Prairial,  alors  que  le  Premier 
(Consul  Bonaparte  vient  d'être  proclamé  Empereur,  s'ou\Te 
devant  un  auditoire  composé  de  diplomates,  de  généraux,  de 
liants  fonctionnaires  le  procès  intenté  à  Georges  et  à  ses  com- 


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^ws-Y  '^-^ 


l'exil  et  la  mort  du  général  moreau.  861 

pliceSy  il  y  a  près  de  deux  mois  que  Pichegru  s'est  suicidé. 
Mais  il  est  mort  sans  avoir  accusé  Moreau;  au  cours  de  ses 
interrogatoires,  il  a  nié  toute  entente  crimine^e  avec  lui.  Telle 
est  aussi  l'attitude  de  Gadoudal  à  l'instruction  et  pendant  les 
débats  publics.  Bouvet  de  Lozier  lui-môme  s'est  rétracté.  Moreau 
ne  trouve  devant  lui  que  deux  accusateurs  :  Lajolais  et  Rolland, 
et  encore  leurs  dires  sont-ils  contradictoires.  Ils  ont  suffi  cepen- 
dant, malgré  l'indignité  des  deux  personnages,  pour  servir  de 
base  à  l'accusation  portée  contre  le  général,  d'avoir  connu  le 
complot  et  de  ne  l'avoir  pas  dénoncé;  d'y  avoir  participé  en 
s'alliant  à  l'un  des  chefs  qu'il  avait  autrefois  signalé  comme  un 
traître,  en  conférant  trois  fois  avec  lui,  et  d'avoir  excité  les 
conjurés  à  renverser  le  gouvernement  consulaire  dans  le  dessein 
de  s'emparer  de  la  dictature  èi  l'aide  des  partisans  qu'il  compte 
dans  le  Sénat  et  dans  l'armée.  C'est  en  ces  divers  points  que 
s'engagent  à  l'audience  des  discussions  entre  le  président  et  lui 
d'une  part  et,  d'autre  part,  entre  lui  et  ses  deux  accusateurs. 

Avec  une  énergie  et  une  éloquence  qui  lui  valent  parfois 
des  applaudissemens  (1)  et  qui  font  môme  dire  que  s'il  le  vou- 
Lit,  «  il  irait  coucher  aux  Tuileries,  »  il  maintient  les  réponses 
qu'il  a  faites  au  juge  instructeur.  Il  n'a  pas  dénoncé  Pichegru 
pour  nS  pas  se  déshonorer;  il  ne  s'est  entretenu  avec  lui  que 
des  moyens  de  le  faire  rentrer;  il  ne  l'a  pas  vu  trois  fois,  mais 
deux  seulement  ;  il  oppose  enfin  un  Jémeuti  formel  aux  propos 
que  lui  prêtent  Rolland  et  Lajolais  en  rétablissant  ceux  qu'il 
leur  a  tenus  et  qui  n'avaient  rien  de  subversif. 

«  Si  c'est  conspirer  que  d'avoir  vu  Pichegru,  s'écrie-t-il  (2), 
j'ai  conspiré.  On  prétend  que  je  l'ai  vu  mystérieusement.  Si 
c'est  un  crime,  c'en  est  assez  pour  le  prouver  et  je  n'ai  aucun 
intérêt  à  nier  la  troisième  après  être  convenu  des  deux  autres. 
J'ai  correspondu  avec  lui  par  Tintermédiaire  de  David  et  de 
Lajolais,  et  ma  correspondance  a  eu  pour  objet  de  le  retirer 


(1)  «  Il  fallut  des  mesures  de  police  très  énergiques  pour  empêcher,  dans 
l'enceinte  du  tribunal  et  dans  ses  abords,  une  explosion  de  sentimens  très  favo- 
rables à  certains  accusés,  à  Moreau  surtout.  »  {Mémoires  du  chanceUer  Pasquier,) 

(2)  Les  réponses  de  Moreau,  telles  qu'elles  sont  reproduite^  dans  le  compte 
rendu  officiel  des  débats,  imprimé  avec  l'autorisation  du  gouvernement,  n'affectent 
pas  le  caractère  de  véhémence  et  de  «  tout  d'un  trait  »  de  cette  protestation 
indiquée  par  des  notes  d'avocats  comme  ayant  été  prononcée  à  l'audience  du 
10  prairial,  teUe  que  nous  la  donnons.  C'est  une  preuve  de  plus  que  les  débats  ont 
été  arrangés  après  coup  en  vue  de  l'impression. 


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862  REVUE  DEB  DEUX  MONDES. 

d'Angleterr8|  de  le  faire  rentrer  en  Allemagne  ou  revenir  en 
France  plutôt  que  de  le  laisser  en  pays  ennemi.  Je  l'ai  reçu 
chez  moi|  et  je  lui  eusse  donné  asile»  si  toutes  les  persécutions  de 
la  police  m'avaient  permis  de  croire  qu'il  fût  en  sûreté.  Certes, 
lorsque  toute  l'aripée  de  Condé  était  à  Paris  de  l'aveu  du  gou- 
vemementy  je  crois  que  Pichegru,  cet  homme  immortel  par  les 
services  qu'il  a  rendus  à  son  pays,  pouvait  bien  y  être. 

«  On  m'oppose  que  je  me  suis  allié  à  un  homme  que  j'ai 
accusé  d'être  un  traître.  Je  ne  peux  m'expliquer  encore  com- 
ment on  veut  remonter  ë  des  événemens  si  éloignés,  conmient 
on  a  eu  assez  peu  de  délicatesse  pour  exhumer  de  la  poussière 
du  Directoire  une  correspondance,  pour  s'en  faire  un  titre. 
Depuis,  j'ai  gagné  trente  batailles,  sauvé  deux'  fois  l'armée  et 
sauvé  par  conséquent  deux  fois  la  France.  Au  reste,  ce  que 
j'avais  remis  dans  le  sein  de  l'amitié,  est  tombé  par  suite  d'événe- 
mens  dans  les  mains  du  Directoire.  Il  y  a  eu  accusation  et  juge- 
ment public.  Le  fait  a  été  déclaré  non  constant;  il  était  sans 
application  à  personne.  Dès  lors,  je  m'étais  trompé  dans  mes 
conjectures,  et  le  Directoire  s'était  mépris  dans  ses  accusations. 
Pichegru  n'était  pas  plus  coupable  que  ses  autres  collègues  au- 
jourd'hui en  dignité.  Il  n'y  avait  pas  plus  pour  lui  que  pour  eux 
de  motifs  à  son  exil. 

«  On  parle  de  dictature  comme  si  elle  ne  m'avait  pas  été 
offerte,  comme  si  je  n'avais  pas  été  le  maitre  d'être  dictateur 
avant  que  Bonaparte  le  fût.  Mais  c'est  ici  le  lieu  de  faire 
remarquer  le  ridicule  de  l'accusation.  D'un  côté,  Rolland 
dit  que  je  l'ai  assuré  que  Pichegru  était  sans  moyens.  Com- 
ment donc  concilier  cela  avec  cette  autre  partie  de  la  décla- 
ration que  j'ai  voulu  me*  servir  de  lui  et  de  ses  moyens 
pour  être  dictateur?  Croyez- vous  qu'il  ait  fallu  quelque  jugement 
pour  faire  ce  que  j'ai  fait  jusqu'ici  ?  Ai-je  fait  jamais  quelque 
chose  de  ridicule?  Ce  qui  l'eût  été,  c*est  le  moyen  dont  je  me 
serais  servi  pour  prendre  l'autorité  absolue.  Des  hommes  fidèles 
à  leur  opinion  se  sont  battus  pendant  dix  ans  pour  la  famille  des 
Bourbons.  En  vingt-quatre  heures,  il  se  serait  fait  en  eux  la 
plus  étrange  métamorphose.  Ils  auraient  renoncé  pour  moi  à 
leur  avancement,  èi  leur  fortune  ;  ils  m'auraient  pris,  placé  sur 
le  bouclier  et  élevé  à  la  puissance  suprême  I  C'est  de  toutes  les 
conceptions  la  plus  absurde. 

«  On  parle  d'autres  propositions  qui  m'auraient  été  faites. 


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l'exil   et  la    mort   du    général   MORB^IU.  863 

Mais,  depuis  mon  arrivée  au  généralat,  il  ne  s'est  pas  passé  six 
mois  sans  qu'on  m'en*  ait  fait.  Cela  peut  se  concevoir.  L'homme 
qui  a  150  000  soldats  à  sa  disposition  ^  est  le  point  de  mire  de 
tous  les  partis.  Je  n'en  ai  servi  aucun.  Quelles  sont  les  relations 
que  j'ai  conservées  dans  l'armée,  et  puisqu'on  veut  que  j'aie  tra- 
vaillé pour  la  corrompre^  où  sont  mes  complices?  Où  sont  les 
soldats  que  j'ai  corrompus?  Où  sont  ceux  qui  m'accusent 
d'avoir  voulu  les  corrompre  ?  » 

Moreau  ne  s'en  tient  pas  à  cette  sortie  véhémente.  À  la  veillé 
du  jour  où  son  avocat  doit  prendre  la  parole,  il  le  prévient  qu'il 
veut  d'abord  adresser  lui-même  quelques  mots  au  tribunal,  qu'il 
va  les  rédiger  pour  les  soumettre  èi  son  conseil  de  défense.  Le 
lendemain,  dans  la  soirée,  il  fait  parvenir  à  sa  femme  le  texte 
écrit  de  sa  main  du  discours  qu'il  se  propose  de  prononcer.  Ce 
texte  est  si  chargé  de  ratures  qu'elle  a  quelque  peine  à  le  dé- 
chiffrer et  se  le  fait  lire  par  l'un  des  amis  qui  se  trouvent 
auprès  d'elle  en  ce  moment.  Tous  sont  frappés  de  la  beauté  de 
ce  discours,  et,  sur  le  désir  exprimé  par  le  général,  il  est  soumis 
le  même  soir  à  son  conseil  de  défense,  composé  de  Bellart,  Per- 
rignon  et  Valton  réunis  chez  l'avocat  Bonnet,  M"'  Moreau  pré- 
sente. Là,  une  nouvelle  lecture  en  est  faite  ;  on  u  y  corrige 
qu'une  phrase  et  ce  brouillon  est  renvoyé  à  la  Conciergerie  où 
le  général  a  été  transporté.  Il  le  remet  au  net  et  le  prononce  à 
l'audience  suivante  (1). 

Dans  ce  discours,  il  oppose  «  sa  vie  entière  aux  accusateurs 
qpii  le  poursuivent.  Elle  a  été  assez  publique  pour  être  connue  )> 
et  à  l'appui  des  argumens  qu'il  y  puise  pour  prouver  son  inno- 
cence, il  prend  à  témoin  c<  le  peuple  français  et  les  peuples 
que  la  France  a  vaincus.  »  Après  avoir  rappelé  que  la  Révo- 
lution le  jeta  dans  la  carrière  des  armes  alors  qu'il  s'était  voué 
à  l'étude  des  lois  et  «  qu'il  devint  guerrier  parce  qu'il  était 
citoyen,  »  il  constate  que  son  avancement  n'a  rien  dû  à  la 
faveur.  Il  a  passé  par  tous  les  grades,  «  toujours  en  servant  la 
patrie,  jamais  en  flattant  les  comités.  » 

Parvenu    au    commandement  en  chef,  la  guerre,  sous  ses 

(1)  J'ai  trouvé  le  brouillon  écrit  de  la  main  de  Moreau,  avec  ses  corrections  et 
ses  suppressions,  dans  les  papiers  conservés  par  sa  famille.  Son  existence  inflige 
un  démenti  h.  la  version  d'après  laquelle  ce  discours  n'aurait  pas  été  composé  par 
le  général.  A  remarquer  encore  qu'il  ne  figure  pas  dans  le  compte  rendu  officiel 
des  débats.  Mais  il  fut  imprimé  et  répandu  après  l'audience  où  il  avait  été  pro- 
noncé. 


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864  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ordres,  ne  fut  un  fléau  que  sur  les  champs  de  bataille.  «  Du 
milieu  même  de  leurs  campagnes  ravagées;  plus  d'une  fois,  les 
nations  et  les  puissances  m'ont  rendu  ce  témoignage...  J'ose 
croire  que  la  nation  n'a  point  oublié  avec  quel  dévouement 
facile  on  me  vit  combattre  en  Italie  dans  des  postes  subor- 
donnés; elle  n'a  pas  oublié  comment  je  fus  reporté  au  comman- 
dement en  chef  par  nos  malheurs  ;  elle  se  souvient  comment, 
deux  fois,  je  recomposai  l'armée  des  débris  de  celles  qui  avaient 
été  dispersées  et  comment,  après  l'avoir  remise  deux  fois  en 
état  de  tenir  tète  aux  Russes  et  à  l'Autriche,  j'en  déposai  deux 
fois  le  commandement  pour  aller  en  prendre  un  d'une  plus 
grande  confiance.  » 

Ainsi  se  portèrent  sur  lui  les  regards  et  la  confiance  de  ceux 
qui  pouvaient  imprimer  de  nouvelles  directions  à  la  République. 
Des  hommes  célèbres  par  leur  patriotisme  et  leurs  talens  lui  pro-  - 
posèrent  de  se  mettre  à  la  tète  d'une  journée  «  assez  semblable  à 
celle  du  18  Brumaire.  »  Il  refusa,  se  croyant  fait  pour  comman- 
der aux  armées  et  non  à  la  République.  C'était  assez  prouver 
qu'il  n'ambitionnait  ni  l'autorité  ni  la  puissance.  Il  le  prouva 
mieux  encore  au  18  Brumaire.  Les. partis  le  pressaient  de  se 
mettre  à  leur  tête  pour  s'opposer  à  cette  révolution.  Il  se  dé- 
roba à  leurs  instances  et,  en  exécutant  les  ordres  du  général 
Bonaparte,  il  concourut  à  le  porter  au  pouvoir.  Bientôt  après,  il 
acceptait  de  ses  mains  le  commandement  de  l'armée  du  Rhin, 
a  avec  autant  de  dévouement  qu'il  l'eût  accepté  des  mains  de  la 
République.  »  «  Jamais  mes  succès  militaires  ne  furent  plus 
rapides,  plus  nombreux,  plus  décisifs  qu'à  cette  époque  oti  leur 
éclat  se  répandait  sur  le  gouvernement  qui  m'accuse.  Au  retour 
de  tant  de  succès  dont  le  plus  grand  de  tous  était  d'avoir  assuré 
d'une  manière  efficace  la  paix  du  continent,  le  soldat  entendait 
les  cris  éciatans  de  la  reconnaissance  nationale.  Quel  moment 
pour  conspirer,  si  un  tel  dessein  avait  pu  jamais  entrer  dans 
mon  âme!...  Je  ne  songeai  qu'à  licencier  l'armée,  et  je  rentrai 
dans  le  repos  de  la  vie  civile.  » 

En  rappelant  ces  faits  présens  encore  à  toutes  les  mémoires» 
Moreau  ne  disait  rien  qui  ne  fût  d'une  vérité  rigoureuse.  Et  c'est 
aussi  la  vérité  quil  proclamait,  lorsqu'il  établissait  devant  ses 
juges,  qu'au  cours  de  ce  repos,  «  qui  n'était  pas  sans  gloire,  »  il 
n'avait  attaché  de  prix  cpi'au  souvenir  de  ses  actions  »  aux 
honneurs  qu'il  leur  devait,  au  témoignage  de  sa  conscience,  à 


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l'exil  et  la  mort. du  général  moreau.  865 

l'estime  de  ses  compatriotes  et  des  étrangers,  à  raffection  de  ses 
amis,  à  ses  joies  de  famille  «  et,  s'il  faut  le  dire,  au  flatteur  et 
doux  pressentiment  de  la  postérité.  » 

«  Elle  était  si  bien  connue,  cette  situation  de  mon  âme,  elle 
était  si  bien  garantie  par  Téloignement  où  je  me  tenais  de  toutes 
les  routes  de  l'ambition  que,  depuis  la  victoire  de  Hohenlinden 
jusqu'à  mon  arrestation,  mes  ennemis  n'ont  jamais  pu  me 
trouver  ni  me  chercher  d'autre  crime  que  la  liberté  de  mes  dis- 
cours. Mes  discours  !  Ils  ont  été  souvent  favorables  aux  opéra- 
tions du  gouvernement  et  si,  quelquefois,  ils  ne  l'ont  pas  été, 
pouvais-je  donc  croire  que  cette  liberté  fût  un  crime  chez  un 
peuple  qui  avait  tant  de  fois  décrété  celle  de  la  pensée ,  celle  de 
la  parole,  celle  de  la  presse,  et  qui  en  avait  beaucoup  joui  sous 
les  rois  mômes?...  Ceux  qui  conspirent  blâment-ils  si  haut  ce 
qu'ils  n'approuvent  pas  ?  Tant  de  franchise  ne  se  concilie  guère 
avec  les  mystères  et  les  attentats  de  la  politique.  Si  j'avais  voulu 
concevoir  et  suivre  des  plans  de  conspiration,  j'aurais  dissimulé 
mes  sentimens  et  sollicité  tous  les  emplois  qui  m'auraient 
replacé  au  milieu  des  forces  de  la  nation.  Pour  me  tracer  cette 
marche,  au  défaut  d'un  génie  politique  que  je  n'eus  jamais, 
j'avais  des  exemples  sus  de  tout  le  monde  et  rendus  imposans 
par  des  succès.  Je  savais  peut-être  que  Monk  ne  s'était  pas 
éloigné  des  armées  pour  conspirer  et  que  Cassius  et  Brutus 
s'étaient  approchés  du  cœur  de  César  pour  le  percer.  » 

En  terminant  cette  émouvante  et  fougueuse  harangue  qui 
porte  si  visiblement  le  caractère  de  la  sincérité,  Moreau  adres- 
sait à  ses  juges  un  suprême  appel  et  une  protestation  solennelle  : 
«  Magistrats,  je  n'ai  plus  rien  à  vous  dire.  Telle  a  été  ma  vie 
entière.  Je  proteste  à  la  face  du  ciel  et  des  hommes  de  l'inno- 
cence et  de  l'intégrité  de  ma  conduite.  A  )us  savez  vos  devoirs. 
La  France  vous  écoute,  l'Europe  vous  contemple  et  la  postérité 
vous  attend.  » 

Ces  nobles  accens  furent  écoutés  avec  un  recueillement  pro- 
fond et  ému,  à  peine  troublé  par  des  marques  d'approbation 
qu'excitaient  certains  passages,  ceux  notamment  où  Moreau  rap- 
pelait ses  glorieux  services  et  démontrait  combien  il  lui  eût  été 
facile  de  conspirer  s'il  l'eût  voulu,  quand  il  avait  à  ses  ordres 
une  armée  qui  lui  devait  d'avoir  «  marché  de  victoire  en  vic- 
toire »  et  lui  restait  passionnément  dévouée.  Dans  le  public, 
lorsque  le  discours  de  Moreau,  imprimé  par  les  soins  de  ses 

TOME  XLVII.  —  1908.  B5 

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^m^ 


866  REVUE  DES   DEUX  MOiNDES. 

défenseurs,  y  fut  répandu,  il  produisit  le  même  effet  qu'à  Tau- 
dience.  Il  répondait  aux  scntimens  universels  de  sympathie  et 
d'admiration  dont  l'accusé  était  l'objet  et  que,  loin  de  les  dé- 
truire,  son  attitude,  au  cours  des  débats,  avait  rendus  plus  vifs. 

L'acquittement  pur  et  simple  semblait  s'imposer  à  la  con« 
science  des  juges.  Ils  le  refusèrent  et,  le  21  prairial  (10  juin), 
après  avoir  prononcé  la  peine  de  mort  contre  Georges  Cadoudal 
et  ses  principaux  complices,  des  peines  diverses  contre  les  autres, 
ils  condamnèrent  le  général  Moreau  à  deux  années  d'emprison* 
nement.  Ils  avouaient  ainsi  qu'à  leurs  yeux,  la  preuve  n'était  pas 
faite  des  griefs  mis  à  sa  charge.  Peut-être  aussi  avaient-ils  puisé 
dans  la  crainte  d'ameuter  contre  eux  les  nombreux  partisans 
que  le  vainqueur  de  Hohenlinden  comptait  encore  dans  le  pays 
et  dans  l'armée  le  courage  de  braver  la  colère  de  Bonaparte  en 
résistant  à  sa  volonté. 

C'est  en  vain  qu'organe  de  cette  volonté  et  témoin  de  leurs 
hésitations  et  de  leurs  angoisses,  le  ministère  public,  après 
avoir  fulminé,  à  l'audience,  un  fougueux  réquisitoire  contre 
Moreau,  s'était  efforcé,  dans  la  salle  des  délibérations,  de  leur 
arracher  une  sentence  de  mort,  afin  d'assurer  à  Bonaparte  la 
faculté  de  gracier  l'illustre  condamné  et  la  gloire  qui  s'attache  k 
la  clémence. 

—  C'est  pour  l'exemple  que  nous  vous  demandons  une  con- 
damnation capitale,  leur  avait-il  dit.  Mais  elle  ne  sera  pas  exé- 
cutée. L'Empereur  est  résolu  à  faire  grâce. 

—  Et  nous,  qui  nous  la  fera?  ^'était  écrié  l'un  d'eux. 
Finalement,  ils  avaient  édicté  une  peine  minime,  la  jugeant 

suffisante  pour  détruire  la  popularité  de  Moreau,  pour  le  mettre 
hors  d'état'  de  nuire  et  d'aspirer  au  pouvoir.  N'était-ce  pas  cela 
surtout  qui  importait  à  Bonaparte  ? 

Ernest  Daudet. 


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L'IDÉE  MYSTIQUE 


DAlfS 


UŒUVRE  DE  RICHARD  WAGNER 


Les  grands  poètes  de  tous  les  temps  furent  des  mystiques, 
si  Ton  entend  ce  mot  dans  le  sens  le  plus  large  et  le  plus  pro- 
fond; Il  suffit  de  les  lire,  môme  superficiellement,  pour  s'aperce- 
voir que  Tâme  est  pour  eux  une  réalité  supérieure  èi  celle  du 
corps,  et  qu'ib  croient  tous  à  un  monde  spirituel  qui  se  cache 
derrière  la  trame  mouvante  du  monde  visible.  Leur  pensée  nous 
apparaît  plus  ou  moins  imprégnée  de  cet  ensemble  d'idées  que 
les  anciens  nommaient  les  «  mystères  »  et  que  les  modernes 
ont  désigné  tour  à  tour  sous  le  nom  de  magie,  d'occultisme,  de  . 
doctrine  ésotérique  et  de  théosopbie. 

N'en  citons  que  les  plus  frappans  exemples.  Les  créateurs 
de  la  tragédie  grecque  vécurent  dans  un  âge  où  la  foi  religieuse 
se  mêlait  intimement  à  toute  la  vie  sociale  et  politique  et  ou 
les  enseignemens  d'Eleusis  fournissaient  aux  initiés  une  expli- 
cation philosophique  des  mythes  populaires.  Il  suffit  de  nommer 
VOrestie,  le  Prométhée  d'Eschyle,  VŒdipe-Roi  et  VŒdipe  à 
Colone  de  Sophocle,  pour  rappeler  à  toutes  les  mémoires  les 
liens  étroits  que  les  grands  tragiques  établissaient  entre  la  des- 
tinée humaine  et  le  monde  des  Dieux.  Dante,  le  grand  poète 
chrétien  du  moyen  âge,  ne  met  pas  seulement  en  œuvre,  dans  sa 
Divine  Comédie^  la  doctrine  catholique  orthodoxe  de  saint 
Thomas  d'Aquin.  Il  y  greffe  des  idées  singulières  et  hardies, 
qui  n'ont  pu  lui  venir  que  de  la  Kabbale  ou  des  doctrines  se- 

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■  ^  j?T 


868  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

crêtes  des  frères  de  Saint-Jean.  Son  Paradis  semble  l'œuvre 
d'un  voyant  saturé  de  science  occulte.  Passons  à  Shakspeare,  le 
grand  poète  de  la  Renaissance  et  le  père  du  drame  moderne. 
Nous  n'avons  sur  lui  que  peu  de  renseignemens  biographiques, 
si  ce  n'est  qu'il  s'éduqua  lui-même,,  au  hasard  de  sa  vie  aventu- 
reuse de  comédien  et  d'auteur  dramatique.  Il  y  a  dans  ses  drames 
des  notions  d'occultisme  si  précises  et  si  documentées  qu'on  est 
forcé  d'admettre  qu'il  eut,  dans  cette  science,  un  maître  très 
avancé  et  en  connut  la  tradition.  Était-ce  Bacon?  Était-ce  le 
duc  de  Southampton?  Était-ce  im  autre?  Je  .l'ignore,  mais  il  y 
en  eut  un.  Sinon,  comment  Shakspeare  aurait-il  ces  idées 
claires  sur  la  différence  entre  l'hallucination  et  les  apparitions 
réelles  dont  témoigne  Hamlet,  cette  connaissance  profonde  de 
l'état  somnambulique  dépeint  dans  lady  Macbeth,  enfin  cette 
science  synthétique  et  lumineuse  de  la  haute  magie  incarnée 
dans  le  Prospero  de  la  Tempête?  —  Prenons  maintenant  l'un  des 
plus  grands  poètes  modernes,  Gœthe.  Rien  de  plus  ésotérique 
que  son  Faust,  qui  montre  comment  le  Mal  lui-même  coopère, 
malgré  lui,  au  Bien,  et  qui  développe,  dans  son  ensemble,  l'idée 
de  la  rédemption  par  l'effort  personnel.  Dans  la  seconde  moitié 
du  xviii*  siècle,  où  grandit  le  génie  de  Gœthe,  la  science  mys- 
tique flottait  encore  dans  l'air.  Tout  porte  à  croire  qu'il  reçut 
dans  sa  première  jeunesse  une  initiation  rosicrucienne,  qui  laissa 
sur  son  esprit  une  empreinte  indélébile  (1). 

Richard  Wagner,  dont  l'œuvre  est  aussi  importante  pour 
l'histoire  du  drame  que  pour  l'histoire  de  la  musique;  Richard 
Wagner,  qu'on  pourrait  appeler  le  restaurateur  de  la  tragédie 
dans  sa  dignité  sociale  et  dans  sa  portée  religieuse,  est  lui  aussi 
un  poète  ésotérique.  Il  l'est  autant  que  ses  plus  illustres  prédé- 
cesseurs et  plus  qu'aucun  de  ses  contemporains.  Non  seulement 
toutes  ses  grandes  conceptions  ont  leur  base  dans  un  mysti- 
cisme profond,  non  seulement  elles  en  exultent  et  en  débordent, 
mais  sa  musique  est  devenue  un  des  agens  occultes  les  plus 
actifs  du  temps  présent  parce  qu'elle  excelle  à  réveiller,  chez 
ceux  qui  s'en  doutent  le  moins,  de  nouvelles  aspirations  et 
de  nouvelles  perceptions  psychiques.  Néanmoins,  la  situation 

(1)  Voyez  la  fin  du  livre  VIII  dans  son  autobiographie  Wahrheit  und  Dichtung 
et  ses  rapports  avec  M"*  de  Klettenberg.  Voyez  surtout  la  poésie  inUtulée  Die 
Geheimnisse  dans  son  recueil  lyrique  Vermischte  Gedichte.  Cette  poésie  renferme 
le  symbole  de  la  Rose-croix  et  développe  l'idée  de  l'unité  des  religions,  sous  l'égide 
de  la  doctrine  ésotérique. 


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l'idée   mystique    dans   l'œuvre   de    richard    WAGNER.         869 

de  Wagner  vis-à-vis  de  la  mystique  diffère  de  celle  des  grands 
génies  dont  je  viens  de  parler.  Ceux-ci  ont  tous  été  en  rap- 
port direct  avec  la  tradition  ésotérique.  Ils  se  sont  baignés 
dans  son  atmosphère.  A  un  certain  moment  de  leur  vie,  cette 
tradition  les  a  bercés  sur  ses  genoux,  les  a  couvés  du  regard 
comme  une  mère  passionnée  berce  son  enfant  et  lui  insuffle  son 
âme.  Rien  de  pareil  chez  Wagner.  La  religion  n'a  exercé  au- 
cune influence  sur  lui;  il  n'a  eu  aucune  crise  mystique  dans  son 
existence  agitée;  il  n'a  connu  aucun  grand  mystique.  Il  ignore 
la  tradition  ésotérique.  En  philosophie,  ses  seuls  maîtres  furent 
Feuerbach  et  Schopenhauer,  un  matérialiste  et  un  pessimiste. 
Toutes  les  vérités  mystiques,  qu'il  a  magnifiées  dans  ses  drames, 
il  les  a  découvertes  en  lui-même,  par  son  génie,  à  rencontre  de 
son  temps  et  de  ses  maîtres.  Je  vais  plus  loin,  et  je  dis  :  il  les  a 
exprimées  dans  ses  poèmes  et  sa  musique,  en  dépit  de  sa  propre 
philosophie.  Je  ne  suis  donc  pas  de  l'avis  de  M.  Chamberlain 
dans  son  livre  d'ailleurs  remarquable  et  suggestif  sur  ce 
sujet  (1).  Il  prétend  que  «  la  caractéristique  de  la  pensée  de 
Wagner  est  une  merveilleuse  imité.  »  Cela  est  vrai  de  l'esthéti- 
cien, du  musicien  et  du  poète,  mais  non  du  penseur  spéculatif 
et  du  philosophe.  Celui-là  flotte  perpétuellement  entre  une  con- 
ception naturaliste  du  monde  et  ses  aspirations  spiritualistes, 
entre  un  pessimisme  fataliste  et  un  optimisme  libérateur.  Quant 
au  poète-musicien,  il  vit  dans  une  autre  région  et  y  plane  fière- 
ment. Ses  créations  sont  toujours  inspirées  d'un  spiritualisme 
vivant,  d'une  foi  ardente  en  l'avenir  de  l'homme  et  de  l'huma- 
nité. C'est  que  chez  Wagner  le  poète  est  très  supérieur  au  phi- 
losophe. Celui-ci  s'appuie  sur  le  monde  extérieur  et  visible, 
l'autre  s'inspire  d'un  monde  intérieur  et  transcendant.  L'un 
marche;  l'autre  vole.  L'un  est  un  raisonneur;  l'autre  un  voyant. 
L'un  vit  dans  l'éphémère;  l'autre  dans  l'éternel. 

Wagner  est  par  là  une  des  preuves  les  plus  éclatantes  de  la 
supériorité  de  l'inspiration  sur  le  pur  raisonnement.  Mieux  que 
personne  il  prouve  qu'il  y  a  chez  le  vrai  créateur  une  subcon- 
science^  qui,  de  temps  à  autre,  fait  irruption  dans  la  conscience 
ordinaire.  Cette  subconscience  est  la  source  profonde  du  génie. 
Lui-môme  Tavoue.  Il  écrit  à  Liszt  en  18S3  :  «  De  moins  en 
moins  je  puis  écrire  ce  que  je  vis  en  moi,  je  ne  pourrais  môme 

(1)  Richard  Wagner,  von  Eus  ton  Steward  Chamberlain,  mit  Portrftts,  facsimile 
UDd  Beilagen  (Bruckmann,  Munich,  1896). 

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870  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pas  le  dire.  Je  n'éprouve  alors  qu'un  seul  besoin  :  sentir  et 
agir.  »  Or,  pour  lui,  agir  c'est  créer,  et  créer  c'est  penser.  Le 
génie  ne  pense  qu'en  images.  Le  Wagner,  qui  moule  de»  figures 
idéales  et  les  anime  du  souffle  de  sa  musique,  représente  donc, 
pour  nous,  un  moi  très  supérieur  à  celui  qui  raisonne  h  tête 
reposée  et  arrange  péniblement  sa  philosophie.  Celui-là  est  sous 
l'influence  de  son  temps.  Devant  l'autre  s'ouvrent  les  perspectives 
d'un  monde  divin,  le  royaume  éternel  de  TÂme  et  de  l'Esprit. 

C'est  ce  contraste,  demeuré  inaperçu  jusqu'à  ce  jour,  entre 
le  penseur  et  le  poète,  que  je  voudrais  mettre  en  pleine  lunûère, 
car  il  est  à  la  fois  une  des  caractéristiques  de  l'œuvre  de  Wagner 
et  un  phénomène  ésotérique  des  plus  intéressans  de  notre 
époque.  Il  démontre  l'énergie  inlassable  avec  laquelle  l'esprit 
humain,  comprimé  par  le  matérialisme  ou  le  dogmatisme  étroit 
de  notre  temps,  cherche  une  issue  vers  le  monde  divin  et  par 
quelles  voies  extraordinaires  il  y  parvient. 

Au  point  de  vue  philosophique ,  le  développement  intel- 
lectuel de  Wagner  se  résume  en  trois  périodes  :  !•  /a  période 
révolutionnaire  (1840^à  1853)  marquée  par  Tannhauser  et  Lohm- 
grin;  2""  la  période  pessimiste  (1853-1876)  illustrée  par  la  Tétra- 
logie; 3*  La  période  chrétienne  {i^l^A^i^)  (1)  où  il  couronne 
son  œuvre  avec  ParsifaL  Suivons-le  dans  ces  trois  phases  de  sa 
vie  intellectuelle  et  créatrice.  Nous  y  verrons  le  poète  intuitif 
contredire  le  penseur,  le  combattre  et  finalement  l'entraîner 
dans  le  chemin  de  sa  vision  et  de  sa  foi. 

1.  —  LÀ   PÉRIODE   BftVOLUTlONNAïaS.  «  TÀNNSAUSER  »   ET  «  LOHBHGBUf  » 

Wagner  ne  commence  véritablement  à  penser  philosophi- 
quement sur  son  art  et  sur  le  fond  des  choses  que  vers  sa  tren- 
tième année.  Il  a  déjà  composé  Bienzi  et  le  Vaisseau  fantôme, 
mais  il  se  cherche  encore.  Toute  sa  nature  est  en  ébullition, 
toutes  ses  idées  fermentent  pêle-mêle.  Son  philosophe  préféré, 

(1)  Voyei  les  principales  œuvres  théoriques  de  Wagner  qui  correspondent  à 
ces  trois  périodes  :  —  Pour  la  période  révolutionnaire  :  VArt  et  la  RétH>lution 
(1849);  VŒuvre  d'Art  de  Vavenir{iU%)  \VArt  et  le  Climat  (1850)  ;  Opéra  et  Drame 
(1851).  — .  Pour  la  période  pessimiste  et  schopenhauerienne  :  L'Étal  et  la  ReUçUm 
(1864)  ;  L'Art  allemand  et  la  politique  allemande  (1865)  ;  Beethoven  (1870).  —  Pour 
la  période  chrétienne  de  Parsifal  :  Religion  et  Art  (1880)  ;  Héroïsme  et  Chrietia- 
nieme  (1881).  Tous  ces  écrits  se  trouvent  dans  les  osuvres  complétas  de  Richard 
Wagner  en  10  volumes  (Pritsch,  à  Leipzig). 


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l'idée   mystique   DINS    l'œUVRE    DE    RICHARD    WAGNER.  871 

son  guide  intellectuel  est  à  cette  époque  Feuerbach,  un  disciple 
de  Hegel,  devenu  matérialiste  intransigeant.  Feuerbach  est 
l'ennemi  juré  de  toute  métaphysique  et  de  toute  religion. 
Gomme  les  socialistes  d'aujourd'hui,  il  ne  voit  dans  l'idée  reli- 
gieuse «  qu'un  reste  de  la  barbarie  et  de  la  superstition  du  genre 
humain.  >*  Il  est  optimiste  jusqu'à  la  naïveté.  La  perfection  mo- 
rale, le  bonheur  parfait,  la  société  idéale  se  réaliseront  sur-le- 
champ  selon  lui,  pourvu  qu'on  supprime  le  christianisme  et 
l'idée  de  Dieu.  Ce  qui  séduisit  Wagner  dans  Feuerbach,  c'est 
qu'il  y  trouvait  des  armes  contre  l'ascétisme  du  moyen  &ge  et 
l'hypocrisie  sociale,  qu'il  considérait  comme  les  obstacles  prin- 
cipaux à  son  art.  Lui  aussi  ne  voyait  en  ce  moment  que  le  côté 
oppresseur  et  négatif  du  christianisme  de  l'Église,  qui  avait 
supprimé  la  joie  de  vivre,  qui  méprisait  la  beauté  corporelle  et 
empêchait  l'homme  d'être  un  artiste  complet  à  la  façon  des 
Grecs.  Tout  le  désir,  toute  la  nostalgie  de  Wagner  se  détournait 
alors  des  cathédrales  gothiques  pour  se  fixer  sur  la  Grèce.  Dans 
son  premier  écrit  théorique,  FArt  et  la  RévolutioUy  il  s'écrie  : 
«  Plutôt  être  Grec  pendant  une  demi-journée  devant  le  chef- 
d'œuvre  tragique,  qu'être  un  Dieu  non  grec  pendant  l'éternité.  » 
Ailleurs,  il  appelle  la  poésie  chevaleresque  «  une  honnête  hypo- 
crisie du  fanatisme,  une  superstition  de  l'héroïsme  qui  met  la 
convention  à  la  place  de  la  nature.  » 

Étrange  anomalie,  en  ces  mêmes  années,  l'artiste  créateur 
puisait  dans  la  tradition  chevaleresque  les  deux  sujets,  où  devait 
se  révéler  la  plénitude  de  son  génie  dramatique  et  musical  : 
Tannhauser  et  Lohengrin^  deux  œuvres  d'un  christianisme  cer- 
tainement hérétique,  mais  d'un  spiritualisme  profond  et  d'un 
mysticisme  transcendant.  Un  mot  d'abord,  à  ce  point  de  vue, 
sur  Tannhauser. 

Deux  courans  se  heurtent  dans  ce  drame  avec  une  extrême 
violence  et  cependant  aspirent  à  se  fondre.  L'un  part  du  monde 
païen  et  l'autre  du  christianisme.  Le  courant  sensuel  et  le  cou- 
rant mystique  s'étaient  disputé  la  jeunesse  de  l'artiste  jusqu'à 
faire  de  son  cerveau  un  tourbillon,  où  les  idées  des  deux 
mondes  s'engouffraient  pour  rejaillir  en  un  prodigieux  bouillon- 
nement. Ces  deux  courans  contraires,  il  faut  le  dire,  sont  ceux- 
là  mêmes  qui  se  disputent  l'âme  du  xix®  siècle,  dans  la  science 
comme  dans  la  philosophie,  dans  la  littérature  comme  dans  l'art 
et  la  société.  Pour  l'occultiste   comme    pour  le  théosophe,  ce 


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872  •  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

moment  de  l'histoire  représente  le  point  extrême  d'involution 
cérébrale  de  TEsprit  dans  la  matière,  le  point  inférieur,  où  de- 
vait parvenir  le  moi  humain  dans  son  besoin  d'identification 
avec  la  nature.  L'homme  devait  atteindre  ce  point  pour  péné- 
trer entièrement  la  nature  physique  et  pour  se  connaître  lui- 
même.  Car  sans  pénétration,  sans  identification,  il  n'y  a  pas  de 
connaissance.  Mais,  de  ce  point  aussi,  l'homme  doit  remonter 
et  s'élancer  comme  d'un  tremplin  vers  les  sphères  incommen- 
surables de  l'âme  et  de  l'esprit  universels.  C'est  le  bas  d'un  arc 
immense,  d'où  la  grande  montée  doit  reprendre  son  essor. 
Sommes-nous  arrivés  au  plus  bas  de  la  pente,  ou  faudra-t-il  des- 
cendre encore  7  Si  nous  nous  débattons  dans  un  chaos  tumul- 
tueux, tout  fait  espérer  cfue  la  réascension  est  déjà  commencée. 

Quoi  qu'il  en  soit,  Tannhauser  marque  fortement  ce  point  de 
l'évolution  humaine.  Nous  assistons,  comme  en  son  antre  le 
plus  profond,  à  ce  formidable  combat  de  l'Esprit  et  de  la  ma- 
tière, qui  bouleversa  le  xix*  siècle  et  se  prolonge  au  xx*.  Le  pro- 
blème y  est  hardiment  posé  et  sa  solution  s'esquisse  symphoni- 
quement  dans  le  finale  magnifique  de  l'ouverture,  où  toutes  les 
puissances  de  la  nature  domptée  rebondissent  et  s'exaltent  pour 
chanter  la  gloire  de  l'esprit  triomphant.  Cette  pensée  mère  du 
drame  se  reflète  dans  la  lutte  qui  divise  l'âme  de  son  héros. 
Vénus,  la  déesse  de  la  beauté  et  de  la  volupté,  d'une  part;  Eli- 
sabeth, la  vierge  chrétienne  de  l'autre,  sont  les  deux  pôles  du 
désir  de  Tannhauser.  11  les  aime  d'un  amour  également  fort  ;  car 
le  paganisme  et  le  christianisme  possèdent  tour  â  tour  et  quel- 
quefois simultanément  tout  son  être.  Dans  l'antre  de  Vénus,  où 
la  magie  des  sens  l'étourdit  avec  le  cortège  des  Bacchantes  an- 
tiques, il  soupire  après  la  lumière  du  ciel,  après  le  son  des 
cloches,  après  l'ivresse  de  l'action  et  le  glaive  de  la  douleur.  A  la 
Wartbourg,  devant  la  cour  du  margrave,  entraîné  par  la  lutte 
avec  ses  émules,  c'est  Vénus,  c'est  l'amour  paten  déchaîné  qu'il 
chantera  avec  une  audace  voisine  du  délire. 

Pour  avoir  pactisé  avee  la  déesse  païenne  et  partagé  les  plai- 
sirs, qui,  aux  yeux  de  l'Église,  sont  les  joies  de  l'enfer,  les  che- 
valiers le  tueraient,  mais  la  vierge  héroïque  s'interpose.  L'amante 
renonciatrice,  changée  en  sainte,  lui  vaudra  le  pardon  que  lui 
refuse  le  Pape.  Le  chevalier-poète,  qui  fut  l'amant  de  Vénus, 
meurt  repenti,  extasié  devant  le  cercueil  d'Elisabeth.  Son  double 
amour  l'a  consumé,  mais  il  est  sauvé  pour  Vautre  vie.  Wagner, 


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l'idée   mystique   dans    l'œuvre    de   richard    WAGNER.  873 

qui  écarte  l'idée  de  l'au-delà  dans  ses  écrits  théoriques,  l'affirme 
comme  le  postulat  suprême  et  le  couronnement  de  son  drame. 
Sachons-lui  gré  de  cette  contradiction  féconde.  La  théorie  est  la 
feuille  desséchée  qui  tombe  de  l'arbre  ;  l'œuvre  d'art  est  la  fleur 
immortelle  qui  pousse  sur  sa  tige. 

Au  point  de  vue  ésotérique,  où  nous  nous  plaçons  dans  cette 
étude,  Lohengrin  a  une  importance  capitale  dans  l'œuvre  de 
Richard  Wagner.  Car  c'est  avec  ce  drame  qu'apparaît,  pour  la 
première  fois,  dans  la  poésie  et  dans  l'art  moderne  le  type  de 
f  initié.  Ce  type  se  présente  ici  sous  le  voile  de  la  légende,  mais 
ce  voi  le  est  assez  transparent  pour  laisser  deviner  ses  traits  et 
percer  le  rayon  qui  émane  de  sa  face. 

Ce  type  n'est  pas  une  invention  de  Wagner.  Il  sort  d'une  tra- 
dition immémoriale,  dont  le  Graal  est  la  forme  chrétienne.  La 
légende  du  Saînt-Graal  se  forma  à  l'époque  des  croisades,  où 
des  ordres  moitié  laïques,  moitié  religieux,  se  fondèrent  pour 
conquérir  le  Saint-Sépulcre  et  défendre  la  chrétienté  contre 
rislam.  Mélange  d'élémens  celtiques,  germaniques  et  chrétiens, 
on  peut  y  voir  la  plus  fine  fleur  de  la  chevalerie.  Par  le  fond 
comme  par  la  forme,  elle  est  hautement  mystique,  avec  un 
caractère  si  libre  et  si  hardi,  qu'elle  se  distingue  nettement  des 
œuvres  inspirées  et  protégées  par  l'Église  officielle.  On  peut 
croire  que  l'idée  mère  de  la  légende  du  Graal  fut  suggérée  au 
peuple  par  les  chevaliers  du  Temple  ou  par  les  frères  de  Saint- 
Jean,  qpii  eurent  une  doctrine  secrète,  suspecte  à  TÉglise.  On 
sait  que  l'ordre  du  Temple  fut  exterminé  dans  toute  l'Europe, 
en  l'année  1314,  sous  prétexte  d'hérésie,  en  réalité  à  cause  de 
ses  immenses  richesses,  sur  l'initiative  du  roi  de  France  Phi- 
lippe le  Bel  et  avec  la  complicité  du  pape  Clément  V.  Si  ces 
moines  guerriers  ne  créèrent  pas  la  légende,  il  est  visible  que 
les  trouvères  s'inspirèrent  de  leur  ordre  pour  la  construire  et 
que  le  symbole  central  leur  fut  communiqué  par  un  initié. 

On  racontait  donc  qu'au  fond  de  l'Orient  se  dressait,  sur  une 
montagne  inaccessible  au  vulgaire,  le  Temple  splendide  de 
Montsalvat.  Là  de  purs  chevaliers  gardent  le  Saint-Graal,  le  vase 
sacré,  dans  lequel  jadis  Joseph  d'Arimalhie  reçut  le  sang  du 
Christ  et  dans  lequel  Jésus  consacra  le  pain  et  le  vin  avant  sa 
mort.  Ce  vase,  pareil  au  vase  symbolique  de  la  sagesse  dans  la 
tradition  druidique  et  galloise,  renferme  une  liqueur  qui 
confère  une  science  divine  et  des  pouvoirs  surhumains  à  ceux 


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874 


REVUE   DES   DEUX  MONDES. 


qui  en  boivent.  Toutefois,  pour  que  le  Saint-Graal  conserve  ses 
vertus,  il  faut  que  la  colombe  du  Saint-Esprit  descende  sur  lui 
tous  les  ans  et  lui  infuse  à  nouveau  la  force  de  l'irradiation 
céleste  en  planant  sur  la  coupe.  Ce  symbole  est  une  évidente 
transformation  du  sacrement  de  l'eucharistie  qui  forme  le  cœur 
du  culte  chrétien.  Mais  remarquons  ce  qui  distingue  le  sacre- 
ment du  Graal  du  sacrement  romain  et  canonique,  car  cette  dis- 
tinction constitue  la  différence  radicale  entre  la  vérité  selon 
la  doctrine  ésotérique  et  la  vérité  selon  l'Église,  entre  la  reli- 
gion des  initiés  et  la  religion  populaire.  Les  chevaliers  de  Mont- 
salvat  ne  trouvent  la  montagne  et  n'entrent  dans  le  sanctuaire 
qu'après  mainte  épreuve  et  de  prodigieux  efforts.  De  plus,  les 
vertus  merveilleuses  du  Gra^^l  (lisez  :  de  la  science  secrète)  ne 
I  durent  qpie  si  la  colombe  céleste  (symbole  de  Tinspiration) 
descend  tous  les  ans  sur  la  coupe  pour  la  féconder  à  nouveau. 
Dans  le  sacrement  conféré  par  l'Église,  le  salut  est  une  chose 
,^  extérieure  et  résulte  d'un  fait  matériel.  Pour  l'obtenir,  la  foi 

\.^  aveugle  au  dogme  et  la  soumission  absolue  à  TÉglise  suffisent. 

Pour  les  chevaliers  de  Montsalvat,  au  contraire,  le  salut  est  le 
fruit  d'une  conquête.  La  grâce  ne  répond  qu'à  l'effort.  La  foi 
devient  la  connaissance,  une  vue  directe  de  la  vérité.  Et  cette 
vérité  n'est  pas  un  dogme  imposé  du  dehors,  c'est  une  initiation, 
c'est-à-dire  une  révélation  intérieure  et  individuelle.  Mais  si 
éclatante  et  si  forte  est  cette  vérité  de  l'âme,  qu'elle  unit  ceux  qui 
l'ont  une  fois  perçue  d'un  lien  indissoluble  et  les  consacre 
frères  et  combattans  pour  la  même  cause.   * 

Les  historiens  littéraires  n'ont  aperçu  jusqu'à  ce  jour  dans  le 
Saint-Graal  qu'un  jeu  d'imagination  ou  une  glorification  de  la 
doctrine  catholique.  On  voit  à  quel  point  son  sens  profond 
éclaire  sa  signification  historique  et  grandit  son  importance.  La 
légende  du  Saint-Graal  ne  signifie  rien  moins  qu'un  retour  à 
lïdée  grandiose  et  féconde  de  l'initiation,  qui  implique  la  révé- 
lation continue  dans  V humanité  par  une  élite.  Cette  idée,  qui 
formait  la  base  des  mystères  antiques,  subsista  dans  les  pre- 
mières communautés  chrétiennes  jusqu'à  la  fin  du  lii*  siècle. 
Elle  disparut  totalement  de  l'Église,  elle  fut  même  honnie, 
comprimée  et  persécutée  sous  toutes  ses  formes  à  partir  de 
saint  Augustin.  Pourquoi?  Parce  qu'à  l'initiation  et  à  la  révéla- 
tion personnelle  saint  Augustin  substitua  la  foi  aveugle  et 
l'autorité  absolue  de  l'Église. 


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l'idée    mystique   dans    l'œuvre   de   richard    WAGNER.  875 

La  rentrée  de  Tidée  ésotérique  dans  le  monde  occidental, 
voilà  ce  que  signifie  la  légende  du  Saint-Graal.  Les  créateurs 
du  symbole  en  connurent  certainement  le  sens  et  le  lancèrent 
dans  le  monde  pour  propager  Tidée.  Ceux  qui  le  reçurent  et  le 
développèrent,  les  trouvères  français  et  les  Minnesinger  alle- 
mands, les  Chrestien  de  Troye  et  les  Wolfram  d'Eschenbach  n'en 
eurent  peut-être  qu'une  conscience  vague.  Mais  c'est  la  vertu  en 
quelque  sorte  magique  des  symboles  bien  faits  d'agir  sur  les 
âmes  par  la  puissance  génératrice  de  l'image,  sans  que  Tidée 
qu'elle  revêt  soit  énoncée.  * 

La  légende  de  Lohengrin,  qui  se  rattache  à  celle  du  Saint- 
Graal,  remonte  au  xiv*  siècle.  Elle  naît  à  l'époque  où  l'esprit 
individualiste  s'éveille  en  Occident  par  le  mouvement  des  villes 
libres.  On  y  trouve  une  nouvelle  traduction  de  l'idée  ésotérique 
par  la  poésie,  traduction  déjà  plus  humaine  et  plus  voisine  de 
la  compréhension  générale  par  son  côté  sentimental  et  pathé- 
tique. On  racontait  que,  dans  uq  pays  limitrophe  des  mers  du 
Nord,  une  fille  de  roi  avait  été  injustement  accusée  d'un  crime 
et  devait,  pour  cette  raison,  être  dépossédée  de  son  royaume. 
Un  chevalier  inconnu  arrive  sur  une  barque  tratnée  par  un 
cygne.  Il  se  porte  comme  défenseur  de  l'accusée  et  prouve  son 
innocence  en  terrassant  l'accusateur  en  un  combat  singulier, 
puis  il  épouse  la  princesse  qu'il  a  délivrée  et  gouverne  son 
royaume.  Toutefois  l'étranger  a  mis  une  condition  à  ce  ma- 
riage, c'est  que  jamais  sa  femme  ne  lui  demandera  son  origine 
et  son  nom.  Elle  le  promet;  mais  bientôt,  poussée  par  une 
invincible  curiosité,  elle  enfreint  sa  promesse  et  le  commande- 
ment de  son  époux.  Alors  le  sauveur  inconnu  dit  adieu  à  sa 
femme  et  part  comme  il  était  venu.  Il  remonte  sur  sa  nacelle 
traînée  d'un  cygne  et  disparaît  pour  toujours  sur  les  flots  de  la 
mer.  Les  chroniqueurs  du  xiv*  siècle  affirment  que  ce  chevalier 
était  un  envoyé  du  Saint-Graal. 

La  mise  en  œuvre  de  cette  légende  par  Wagner  dans  son 
Lohengrin  est  d'une  intuition  merveilleuse,  car  elle  peut  être 
considérée  comme  une  représentation  fidèle  de  la  missioù  de 
l'initié  dans  le  monde.  Le  sanctuaire  n'apparaît  que  de  loin,  mais 
il  est  présent  dans  la  personne  du  chevalier  au  cygne.  La  vérité 
sublime,  dont  le  temple  a  la  garde,  se  révèle  ici  par  la  grandeur 
de  son  envoyé,  par  le  mystère  qui  l'enveloppe  et  par  son  action 
sur  les  âmes. 


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876  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

La  nature  supérieure  de  Lohengrin  se  marque  dès  son  arrivée 
au  milieu  de  l'assemblée  guerrière  présidée  par  le  Roi,  où  va 
se  livrer  le  èombat  qui  décidera  du  sort  d'Eisa.  Elle  se  trahit 
dans  son  a  adieu  au  cygne  aimé  »  qui  l'a  amené.  Dans  cette 
mélodie  passe,  comme  un  soupir,  la  félicité  céleste  déjà  voilée 
de  mélancolie  terrestre,  l'atmosphère  des  régions  sublimes  d'où 
il  descend  pour  remplir  son  message.  La  hauteur  de  l'initié  se 
dessine  mieux  encore  dans  la  fière  défense  qu'il  adresse  à  sa 
protégée  :  «  Jamais  ne  m'interroge,  ni  ne  cherche  à  savoir  le 
pays  d'où  je  viens,  iji  mon  nom,  ni  ma  race  !  »  Mais  lorsque  Eisa 
se  jette  à  ses  pieds^  dans  un  élan  de  foi  et  d'amour,  quel  éclair 
de  joie,  quelle  tendresse  passionnée  dans  le  cri  de  Lohengrin  . 
«  Eisa,  je  t'aime!  »  Puis,  quand  Lohengrin  reparaît  en  ce  même 
endroit  pour  répondre  à  la  question  fatale  de  sa  femme,  quand 
il  révèle  son  origine,  quand  il  parle  de  son  père  et  des  mystères 
du  Graal,  le  héros  initié  se  dévoile  tout  entier.  Une  lumière 
surnaturelle  sort  de  sa  parole  et  la  splendeur  fulgurante  du 
temple  de  Monsalvat  éclate  autour  de  lui  par  la  puissance  de 
l'orchestre.  Nous  avons  la  sensation  d'une  révélation  foudroyanle 
Cette  lumière,  qui  s'étend  au  tour  du  chevalier  du  Graal  en  cercles 
grandissans  et  qui  sort  de  son  verbe,  le  met  à  part  du  peuple  en 
armes  qui  l'environne,  du  Roi,  d'Eisa,  de  tous.  Elle  l'isole  en 
l'élevant.  Forcé  par  la  question  de  sa  femme,  il  en  a  trop  dit. 
On  sent  que  désormais  il  ne  peut  plus  rester  deûOLS  ce  monde-là. 
Le  charme  est  rompu  ;  la  puissance  qui  devait  agir  sous  le  voile 
du  mystère  est  brisée.  Il  faut  qu'il  rentre  dans  la  solitude  de 
Montsalvat  auprès  de  ses  égaux. 

Si  la  fermeté  de  Lohengrin  représente,  dans  ce  drame, 
l'action  de  l'initié  dans  le  monde,  l'aimante  et  flottante  Eisa  re- 
présente admirablement  l'âme  humaine  dans  son  aspiration  à  la 
vérité.  Vraie  fille  d'Eve,  sœur  charmante  de  Psyché,  curieuse  et 
songeuse,  eile  a  eu  la  force  de  pressentir  son  sauveur  et  de 
l'attirer.  D'avance,  elle  a  vu  son  chevalier  dans  son  rêve,  mais, 
quand  il  vient,  elle  n'a  pas  la  force  de  le  retenir.  Sa  foi  est  intermit- 
tente. Elle  oscille  entre  l'extase  et  la  crainte.  Sous  les  insinua- 
tions perfides  d'Ortrude,  génie  de  la  haine  et  de  Tenvie,  elle  a 
laissé  le  soupçon  s'insinuer  dans  son  cœur.  En  peu  de  traits, 
mais  d'une  main  sûre,  le  poète  nous  montre  comment  le  poison 
du  doute  et  de  la  curiosité  s'infiltre  dans  ses  plus  purs  senti- 
mens.  Elle  voudrait  connaître  le  nom  du  héros  pour  avoir  un 


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l'idée    mystique   dans    l'œuvre   de   richard    WAGNER.         877 

privilège  sur  les  autres.  Faible  qu'elle  est,  elle  s'imagine  que  le 
passé  de  son  héros  pourrait  lui  porter  malheur.  Superbement 
Lohengrin  lui  répond  :  «  Du  premier  regard  j'ai  cru  à  ton 
innocence  et  ton  regard  m'a  reconnu  du  premier  coup  d'œil... 
Je  t'ai  prouvé  ma  noblesse  par  mon  action  ;  tu  dois  croire  à 
moi,  sans  autre  preuve  !  »  Mais  la  terreur  l'aveugle  maintenant  ; 
elle  veut  tout  savoir,  elle  pose  la  question  fatale.  Le  doute  a 
été  plus  fort  que  Tamour.  C'en  est 'fait  de  la  foi  divine  qui  unis- 
sait la  femme  aimée  à  son  sauveur.  L'abîme  est  creusé  entre 
eux...  il  faudra  qu'il  parte...  et  Eisa  en  mourra  de  douleur. 
Toutefois  le  chevalier  du  Saint-Graal  n'aura  pas  inutilement 
traversé  le  monde  des  apparences.  Il  y  laisse  un  sillon  de  lu- 
mière avec  son  souvenir. 

Et  qu'est-ce  que  le  cygne  représente  dans  ce  drame?  Car, 
ésotériquement,  tout  y  a  un  sens  précis.  Selon  la  légende,  si 
intelligemment  mise  en  œuvre  par  le  poète,  Ortrude,  la  mau- 
vaise magicienne,  a  changé  le  frère  d'Eisa  en  cygne  pour  pou- 
voir accuser  la  princesse  du  meurtre  de  son  frère.  Or  ce  cygne 
est  celui-là  même  qui  amène  Lohengrin  de  Montsalvat  pour 
sauver  Eisa.  A  la  fin  du  drame,  Lohengrin  lui  rend  sa  forme 
première.  Il  sera  Prince  de  Brabant.  Cela  ressemble  à  une 
bizarre  imagination  de  conte  de  fées.  Mais,  comme  beaucoup 
d'histoires  merveilleuses,  ce  sjrmbole  recouvre  une  idée  pro-  \ 
fonde.  Le  cygne,  qui,  par  sa  blancheur  conmie  par  sa  forme  ' 
ondulée,  semble  une  mélodie  visible,  était,  dans  le  culte  d'Apol- 
lon, le  symbole  de  Imspiration.  Il  chante,  disait-on,  au  moment 
de  mourir,  parce  qu'alors,  sa  nature  supérieure  se  dégage.  Dans 
la  tradition  des  Rose-croix  du  moyen  âge,  comme  dans  certains 
mystères  antiques,  le  cygne  représentait  un  degré  de  l'initiation, 
le  passage  de  Tàme  inférieure  à  l'âme  supérieure.  Le  cygne, 
qui  amène  Lohengrin  parles  bouches  de  l'Escaut  aux  rives  du 
Brabant,  représente  donc  le  disciple  fidèle  et  reconnaissant  qui 
amène  le  moitre  auprès  de  ceux  qui  ont  besoin  de  lui.  Ainsi  tout 
s'accorde  pour  faire  de  Lohengrin  un  drame  ésotérique  aussi 
profond  ^e  lumineux. 

il.   —  LA  PÉRIODE   PESSIMISTE.    «    l'aNNEAU    DU   NIBELUNG   » 

En  1853,  Wagner  lut  un  livre  de  philosophie  récemment 
p^ru,  qu'ui)  de  ces  ^mis,  le  poète  allemand  Herwegh,  lui  avait 


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r  .::^^ 


878  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

passé.  Le  livre  portait  un  titre  abstrait  et  rébarbatif  :  Le  monde 
comme  volonté  et  comme  représentation.  Le  philosophe  s'appelait 
Sçhopenhauer.  Wagner  en  demeura  ébloui.  Du  premier  coup, 
le  philosophe  de  Francfort  l'avait  conquis  et  subjugué.  L'em- 
prise dura  jusqu'à  la  fin  de  sa  vie. 

La  nouveauté  de  la  philosophie  de  Sçhopenhauer  pour  son 
temps,  son  succès  légitime  provient  de  ce  qu'elle  fut  une  tran- 
sition entre  les  philosophies  qui  fondent  la  connaissance  sur  le 
pur  raisonnement  (telles  que  Hegel,  Kant  et  les  matérialistes 
Bûchner  et  Moleschott)  et  une  philosophie  fondée  sur  l'in- 
tuition directe  des  choses.  «  En  réalité,  toute  vérité  et  toute 
sagesse  réside  dans  la  contemplation,  »  dit  Sçhopenhauer. 
Cette  contemplation  de  l'univers,  aidée  de  l'intuition,  fait  devi- 
ner à  l'esprit  humain  les  archétypes  de  tous  les  êtres  qui  se 
cachent  derrière  leurs  imparfaites  copies  matérielles.  De  là  la 
supériorité  du  grand  art,  qui  voit  î'àme  des  choses  et  leur 
ensemble,  sur  les  sciences  particulières,  qui  ne  voient  que  leur 
apparence  et  leur  détail.  Telle  la  partie  profonde  et  féconde  de 
Sçhopenhauer.  Sa  partie  superficielle  et  stérile  réside  dans  sa 
définition  de  «  la  chose  en  soi  »  ou  de  «  la  volonté  de  vivre  » 
conçue  comme  principe  de  l'univers.  Son  erreur  consiste  à  voir 
dans  l'instinct  aveugle  l'origine  du  grand  Tout,  alors  qu'il  n'est 
qu'une  des  manifestations  inférieures  de  la  nature  de  l'homme. 
Son  étroitesse  est  de  refuser  à  l'univers  le  principe  de  sagesse 
inhérent  à  l'Ame  et  à  l'Esprit,  qui  sont  les  modeleurs  de  tous 
les  mondes  petits  et  grands.  De  là  le  pessimisme  primordial  et 
final  de  ce  philosophe.  Le  monde,  pour  Sçhopenhauer,  est 
mauvais  en  principe  et  ne  peut  aboutir  qu'au  mal  et  à  la  souf- 
france. Il  ne  devient  supportable  que  par  la  pitié  et  par  l'art. 
Le  seul  moyen  de  le  rendre  parfait  serait  de  le  supprimer  pour 
arriver  à  l'inconscience  finale.  Sombre  conclusion  de  belles 
prémisses  ;  un  portique  de  marbre  donnant  sur  un  abîme  noir  et 
sans  fond,  voilà  cette  philosophie.  En  somme,  Sçhopenhauer  est 
platonicien  en  esthétique,  bouddhiste  en  morale  et  presque  ma- 
térialiste en  métaphysique. 

Il  est  facile  de  voir  ce  qui  séduisit  Wagner  dans  ce  système^ 
Il  y  trouvait  des  argumens  pour  son  esthétique  et  une  confir- 
mation de  ses  ex;périences  intimes.  La  souveraineté  de  l'intui- 
tion par  rapport  aux  autres  facultés  répondait  à  ses  propres  per- 
ceptions. La  supériorité  de  l'art  sur  la  science  et  la  religion 


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l'idée   mystique   dans   l'œuvre   de   richard   WAGNER.         879 

flattait  son  orgueil.  Enfin  la  définition  géniale  de  la  musique 
comme  une  métaphysique  inconsciente,  comme  une  expression 
concentrée  de  l'âme  du  monde,  acheva  de  le  charmer.  Il  adopta 
aussi  le  pessimisme  du  philosophe,  et  sa  grande  œuvre  de  cette 
période  en  porte  la  trace,  mais  nous  verrons  combien  elle  dé- 
passe la  philosophie  de  Schopenhauer  par  les  idées  qu'elle  ren- 
ferme et  par  l'esprit  qui  s'en  dégage. 

J'arrive  donc  à  V Anneau  du  Nibelung,  construction  centrale 
et  colossale  de  l'œuvre  wagnérienne,  pour  tâcher  d'en  tirer  la 
quintessence  ésotérique.  Les  quatre  drames  de  la  tétralogie, 
VOrdu  Rhin,  la  Walkyrie,  Siegfried,  le  Crépuscule  des  Dieux,  qui 
forment  un  tout  indissoluble,  nous  offrent  en  réalité  le  spec- 
tacle d'une  cosmogonie.  Car  nous  passons  du  monde  des  dieux 
et  des  demi-dieux  à  celui  des  héros  et  des  hommes.  Chemin 
faisant,  nous  entrons  dans  le  laboratoire  du  Cosmos,  car  nous 
voyons  la  naissance  de  l'homme  dans  la  pensée  divine,  nous 
suivons  sa  destinée  tragique,  et  avec  sa  fin  nous  entrevoyons 
aussi  la  fin  des  Dieux.  Nous  assistons  donc  à  la  création  et  à  la 
fin  d'un  monde.  De  l'œuvre  gigantesque  je  ne  veux  détacher  ici 
que  les  idées  maîtresses,  qui  se  personnifient  dans  Erda,  dans 
Wotan  et  dans  Brunhilde. 

Dans  l'Or  du  Rhin,  où  s'échafaude  la  hiérarchie  des  forces 
en  action  dans  l'univers,  esprits  de  Tonde  et  du  feu,  de  la  terre 
et  du  ciel,  nous  voyons  le  mal  entrer  dans  le  monde  avec  l'or 
forgé  par  le  pouvoir  de  la  haine.  Les  dieux  eux-mêmes  en  sont 
complices,  car  ils  ont  eu  besoin  de  l'or  pour  payer  le  travail  des 
géans,  constructeurs  du  Walhalla.  A  ce  moment,  une  déesse 
inconnue,^  d'une  beauté  grave,  apparaît  dans  une  caverne  et  dit 
au  maître  des  dieux,  Wotan,  ces  paroles  solennelles: 

Je  sais  comment  tout  était, —  comment  tout  devient,  —  et  je  sais  aussi 
comment  tout  sera.  —  Je  suis  la  Mère  primordiale  —  du  monde  éternel. 

Tout  ce  qui  est  —  finit.  —  Un  sombre  crépuscule  menace  les  dieux. 
—  Laisse,  laisse  Tanneau  I 

Idée  transcendantalement  ésotérique  :  Erda  représente  l'Ame 
du  monde,  manifestée  par  l'Ame  de  la  terre.  Elle  se  dit  <<  la 
Femme  éternelle,  la  Sagesse  originaire,  la  Dormeuse  voyante.  » 
En  elle  résident  les  Archétypes,  les  modèles  de  tous  les  êtres, 
d'après  lesquels  travaillent  les  dieux  dans  l'éternelle  élaboration 
des  mondes.  Cette  idée  d'une  ftme  universelle,  contenant  les 


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880  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

principes  de  tout,  antérieure  à  tous  les  dieux  particuliers,  qui 
travaillent  dans  une  sphère  déterminée,  est  certainement  une 
des  plus  profondes  conceptions  de  la  doctrine  ésotérique. 
Wagner  Ta  merveilleusement  pressentie  et  formulée.  C'est  avec 
Erda  que  Wotan  engendrera  Brunhilde,  la  femme  héroïque  et 
sachante,  comme  si  le  poète  avait  voulu  nous  dire  que  T&me 
humaine  est  la  filtration  quintessenciée  de  Tftme  universelle  et 
son  résumé  conscient. 

La  lutte  entre  Wotan  et  sa  fille,  entre  le  Dieu  créateur  et 
Tâme  consciente,  fait  le  fond  de  la  Walkure.  Ici  Wagner  a  creusé 
d'une  façon  singulière  l'un  des  grands  arcanes  des  mythologies 
aryennes.  Dans  toutes  ces  mythologies,  nous  rencontrons  la 
lutte  du  Dieu  créateur  avec.  les  esprits  inférieurs,  qui  sont  géné- 
ralement les  esprits  du  feu  ou  les  esprits  lucifériens,  au  sujet  de 
l'homme  qu'ils  se  disputent.  Dans  la  mythologie  hindoue,  c'est 
la  lutte  dîndra  et  des  Asouras.  Chez  les  Persans,  c'est  la  lutte 
d'Ormuz  et  d'Arimane.  Chez  les  Grecs,  c'est  la  lutte  de  Jupiter 
avec  les  Titans.  Dans  la  tradition  judéo-chrétienne,  elle  est  à 
peine  indiquée,  mais  se  trahit  néanmoins  dans  la  lutte  de  Jéhova 
et  de  Lucifer.  Toujours  le  Dieu  créateur  veut  maintenir  la 
créature  sous  son  joug,  tandis  que  son  ministre,  l'ange  rebelle, 
le  démon  veut  l'affranchir,  lui  donner  les  pouvoirs  divins  avec 
la  connaissance  et  la  liberté,  et  par  eux  le  pouvoir  de  créer  à 
son  tour,  de  devenir  dieu  lui-même  à  sa  façon,  c'est-à-dire  une 
ftme  inmiortelle  participant  à  la  divinité. 

L'originalité  de  Wagner,  en  reprenant  ce  thème  avec  les 
moyens  agrandis  de  son  art  synthétique,  consiste  dans  le  fait 
d'avoir  transporté  le  conflit  initial  dans  la  conscience  m6me  du 
Dieu  créateur  et  de  nous  avoir  montré  les  conséquences  de  cette 
lutte  intérieure  dans  la  destinée  de  sa  progéniture  qui  se  révolte 
contre  lui.  —  Wotan,  qui  rêve  le  héros  libre,  s'est  uni  à  une 
simple  mortelle.  De  cette  union  clandestine  est  né  un  couple  de 
jumeaux.  Séparés  dèsieur  enfance  par  des  hordes  barbares,  ils 
se  retrouvent  plus  tard  et  s'aiment  d'amour.  L'homme  errant  et 
désespéré  trouve  l'épée  victorieuse  que  leDieu  a  cachée  pour  lui 
dans  un  tronc  d'arbre  et  enlève  sa  fiancée  au  joug  d'un  maître 
détesté.  Wotan  veut  soutenir  son  fils  jusqu'au  bout,  mais  sa 
femme  Fricka  (la  Junon  Scandinave)  lui  démontre  sans  peiae 
que  ce  prétendu  héros  n'est  pas  libre,  qu'il  n'agit  qu'en  instru- 
ment docile  sous  l'instigation  de  son  père.  Wotan  suivra-i-il 


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l'idée   mystique   dans    l'œuvre   de   richard   WAGNER.         881 

Télan  de  sa  sympathie  et  son  désir  ardent  du  nouveau,  de  Tin- 
connu,  ou  bien  se  conformera-t-ilà  la  loi  qu'il  a  établie  lui- 
même?  Il  prend  ce  dernier  parti.  Mais  Brunhilde,  la  compagne 
intrépide  de  ses  combats,  la  confidente  de  ses  desseins  les  plus 
secrets,  Brunhilde,  Tâme  consciente  du  grand  amour,  ne  peut 
s'y  décider.  Après  avoir  vainement  essayé  de  donner  la  victoire 
à  Siegmund,  doht  Wotan  brise  l'épée  avec  sa  lance,  elle  enlève 
la  femme  du  héros  mort  sur  son  cheval  et  la  cache  dans  uncr 
forôt  impénétrable.  Elle  sait  que  la  malheureuse  est  enceinte  et 
que  là  elle  mettra  au  monde  le  plus  fier  des  héros,  —  Siegfried, 
—  l'homme  libre. 

Alors  s'engage  le  combat  entre  le  dieu  irrité  et  sa  fille,  qui 
s'est  Réfugiée  au  milieu  de  ses  sœurs  alFolées,  dans  un  bois  de 
sapins,  au  sommet  d'une  montagne.  Wotan  furieux,  qui  che- 
vauche la  tempête,  fond  sur  Brunhilde  au  rocher  des  Walkures,  * 
l'accable  de  son  mépris  et  la  fait  tomber  demi-jinorte  à  ses  pieds 
en  lui  annonçant  qu'il  l'endormira  sur  place  et  qu'elle  sera  la 
proie  du  premier  venu.  • 

Tu  n'es  plus  la  vierge  de  mon  désir  ;  car  tu  as  désiré  contre  moi.  Tu 
,n'es  pins  la  vierge  au  bouclier;  car  tu  as  brandi  ton  bouclier  contre  ino,i. 
Tu  n*es  plus  la  Walkuretiui  choisit  les  destinées;  contre  moi  tu  as  choisi  le 
destin.  Tu  n'es  plusTexcitatrice  des  héros;  car  tu  as  excité  les  héros  contre 
moi...  Dis-toi  toi-même  ce  que  tu  es  encore! 

La  réponse  de  Brunhilde  dévoile  toute  la  grandeur  de  son 
ftme: 

Brunhildk.  —  J*ai  exécuté  ton  ordre  tel  que  tu  me  l'as  donné  lorsque 
tu  étais  le  maître  du  cçmbat,  lorsque  Fricka  ne  t'avait  pas  encore  rendu 
étranger  à  toi-même.  Je  ne  suis  pas  savante,  mais  je  savais  une  chose  :  que 
tu  aimais  Siegmund.  J'entendis  la  détresse  sacrée  du  héros,  la  plainte  de 
ce  vaillant  résonna  dans  mon  cœur,  la  douleur  éternelle  du  plus  libre 
amour,  le  défi  tout-puissant  du  désespoir.  Et  mon  cœur  palpita  au  plus  pro- 
fond de  moi-même.  Étonnée  et  craintive,  je  rougis  de  honte.  Je  ne  pouvais 
plus  penser  qu'une  chose  .'servir  le  héros,  partcf^er  la  victoire  ou  la  mort 
avec  Siegmund.  Quel  autre  destin  pouvais-je  choisir?  Je  suis  restée  fidèle  à 
Celui  qui  m'a  inspiré  Tamour  pour  le  héros. 

Voilà  pourquoi  j'ai  bravé  ton  commandement. 

Wotan.  —  Si  ton  humeur  est  si  légère,  sois  donc  la  proit  du  premier 
Tenu  qui  trouvera  la  dormeuse  au  bord  de  la  route. 

Brunhilde.  —  Ne  déshonore  pas  ainsi  l'éternelle  moitié  de  toi-même!... 

Si  le  sommeil  vainqueur  doit  m'enchaîner,  ne  m'abandonne  pas,  comme 

une  proie  facile,  au  lâche.  Que  la  dormeuse  soit  protégée  par  un  puissant 

épouvantail.  Que  seul  un  héros  libre  et  sans  crainte  puisse  me  trouver  sur 

TOME  XLVII.  —  1908.  56 


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j^n'^^iiiji.^P^ipi 


882  REVUS  DES  DEUX  MONDES. 

ce  rocher!...  Qu'à  ton  commandement  jaillisse  un  feu.  Qu-il  roule  comm» 
une  mer  ses  flammes  vivantes  autour  du  rocher.  Que  sa  langue  lèche,  que 
sa  flamme  dévore  le  lâche  audacieux  qui  tenterait  d*esca)ader  la  roche 
flamboyante  ! 

A  ce  cri  de  la  Walkure,  Wotan  a  reconnu  sa  fille.  Il  est 
vaincu.  La  vierge  aimante  remporte  sur  le  Dieu  inflexible,  la 
puissance  de  TAmour  sur  la  loi  rigide.  Résohi  à  l'inévitable 
séparation,  mais  ébranlé  jusqu'au  fond  de  son  être,  le  dieu  du 
Walhalla  ouvre  ses  bras  à  Bninhilde.  Elle  s'y  laisse  tomber; 
il  Vy  presse  pour  la  dernière  fois.  Apres  un  long  et  doulou- 
reux regard  dans  ces  yeux  aimés  qu'il  ne  reverrâ  plus,  il 
les  scelle  de  ses  lèvres  et  plonge  'sa  fille  dans  un  sommeil 
magnétique,  profond  comme  la  mort.  Endormie  par  le  baiser 
d'un  Dieu,  elle  ne  se  réveillera  que  sous  le  baiser  d'un  héros. 
'Alors  elle  ne  sera  plus  déesse,  mais  femme.  Ceci  est  peut-être 
le  moment  le  plus  sublime  de  ce  drame  grandiose  de  la  Tétra- 
logie, celui  où  le  divin  et  l'humain  se  fondent  d'une  puissante 
et  chast#  étreinte.  La  symphonie  qui  l'accompagne  en  exprime 
l'ivresse  de  sa  magie  enveloppante.  Le  motif  enchanteur  du 
sommeil  se  répand  en  larges  ondes  sur  le  feu  vivace  et  crépi- 
tant. Il  le  dompte  sous  la  caresse  de  son  rythme  impérieux  et 
doux.  A  la  fin,  éclate  une  fanfare  héroïque,  et  conune  un  géant 
se  dresse,  sur  la  mer  de  flammèches  éthérées,  le  motif  triomphal 
du  héros  futur,  de  l'é veilleur  de  la  Walkure. 

Un  tel  tableau,  accompagné  d'une  telle  musique,  n'a  pas 
besoin  de  commentaire.  Mais  il  importe  ici  de  préciser  le  sens 
ésotérique  de  l'antique  légende  Scandinave  si  puissamment  élar- 
gie par  la  vision  vibrante  de  Wagner.  Qu'est-ce  que  ce  feu  dont 
Wotan  entoure  la  vierge  guerrière  comme  d'un  rempart  pour  la 
défendre  ?  II  a  plusieurs  sens.  Le  feu,  personnifié  dans  le  drame 
par  le  dieu  Loge,  représente  le  feu  principe,  qui  est  un  des  élémens 
essentiels  de  la  créatioy,  feu  éthéré  et  subtil,  dont  le  feu  phy- 
sique n'est  que  la  résultante  sur  le  plan  matériel.  Ce  feu  qui 
entoure  la  vierge  Brunhilde,  la  déesse  devenue  femme,  ou, 
pour  parler  plus  clairement,  l'âme  qui  s'incarne  dans  le  corps 
physique,  devient  ici  Vaura  humaine,  le  rayonnement  du  corps 
astral  qu'aperçoivent  les  voyans,  avec  ses  colorations  multiples 
et  changeantes  qui  correspondent  au  jeu  des  passions  et  des 
sentimens.  Cette  aura  agit  magnétiquement  même  sur  ceux  qui 
ne  la  voient  pas.  Elle  est  le  principe  des  antipathies  et  des  sym- 


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l'idée    mystique    dans    l'œuvre    de    richard   WAGNER.  883 

pathies  involontaires.  On  imagine  donc  aisément  que,  chez  une 
nature  aussi  forte  que  Brunhilde,  Vaura  donnera  la  sensation 
d'un  feu  dévorant  et  qu'un  homme  sans  peur  osera  seul  la  bra- 
ver par  la  puissance  de  son  désir.  Telles  sont,  pour  l'occultiste, 
les  concordances  psychiques  et  cosmogoniques  du  mythe  et  de 
la  grande  poésie  avec  la  science. 

Cette  scène  finale  de  la  Walkure  fait  penser  à  Tincamation 
d'une  âme,  aperçue  d'une  sphère  supraterrestre  et  dirigée  par 
un  puissant  esprit.  Elle  produit  un  effet  d'ordre  magique,  une 
émotion  surhumaine  que  le  spectateur  impressionnable  traduit 
souvent  par  ces  mots  :  «  Je  me  suis  senti  transporté  dans  un 
autre  monde.  »  J'ai  tâché  de  montrer  le  pourquoi  de  cette  im- 
pression unique  dans  le  théâtre  moderhe.  De  ce  tableau  si  pro- 
fondément ésotérique  passons  à  la  dernière  scène  du  Crépuscule 
des  Dieux^  qui  forme  la  conclusion  de  la  Tétralogie  et  nous  pré- 
sente la  mort  de  l'héroïne.  Ici  Schopenhauer  a  imprimé  son 
sceau.  C'est  peut-être  le  seul  endroit  de  l'œuvre  de  Wagner,  où 
le  poète  ait  vraiment  subi  le  philosophe.  Brunhilde,  trahie  par 
Siegfried,  l'a  fait  tuer  par  Hagen  et  jette  une  torche  allumée 
dans  le  bûcher  du  héros,  où  elle  va  se  précipiter  elle-même. 
Alors  d'une  voix  solennelle  elle  annonce  l'incendie  du  palais 
des  Dieux.  Ils  vont  finir  avec  elle.  Mais  la  femme  consciente, 
qui  maintenant  a  vu  le  fond  des  choses  à  travers  sa  douleur, 
proclame  devant  tous  son  testament. 

Brunhilde.  —  La  race  des  Dieux  a^passé  comme  un  soufOe.  Je  laisse  le 
monde  sans  guide.  Mais  je  lègue  aux  hommes  le  pur  arcane  de  ma  science 
sacrée.  Ni  la  terre,  ni  l'or,  ni  maison,  ni  cour,  ni  pompe  seigneuriale,  ni 
les  liens  trompeurs  des  pactes  humains,  ni  la  dure  loi  des  moeurs  bypo- 
crites  —  ne  donnent  le  bonheur.  —  Dans  la  peine  et  U  joie,  il  n'est  de  féli- 
cité —  que  dans  l'Amour  ii)  ! 

Cette  fin  est  saisissante  et  dramatique,  mais  elle  n'offre  à 
l'humanité  future  d'autre  perspective  que  l'anarchie.  Quoi? Dans 
le  raccourci  grandiose  de  ses  quatre  drames,  le  poète  nous  a  fait 

(i)  L'influence  de  Schopenhauer  est  d'autant  plus  évidente  dans  ce  morceau, 
que,  dans  la  première  version  de  l'œuvre,  la  Mort  de  Siegfried,  publiée  au  tome  îî 
des  Œuvres  complètes^  Brunhilde  tient  un  tout  autre  langage.  Là  elle  annonce 
qu'après  avoir  été  consumée  par  le  feu  avec  Siegfried  elle  le  présentera  à  Wotan 
et  qu'ainsi  le  héros,  l'héroïne  purifiés  délivreront  le  Dieu  de  la  malédiction  qui  a 
pesé  sur  lui  et  sur  eux.  Or  cette  conclusion  date  d'une  épocpie  où  Wagner  ne  con- 
naissait pas  encore  Schopenhauer. 


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884  REVUE  DE8  DEUX  MONDES. 

pressentir  toute  révolution  planétaire.  De  sa  main  de  Titan,  il  i 
fait  sortir  l'homme  et  l'$îne  humaine  d'un  monde  de  splendeui 
et  de  vérité.  Il  les  a  ci^iltis  dans  la  pensée  même  du  Dipu  créa- 
teur et  dans  le  rêve  de  l'âme  universelle,  il  les  a  pelm  et  mou-^ 
lés  dans  le  fleuve  des  élémens  pour  les  conduire  à  leur  sommet 
de  conscience  et  de  fierté,  —  et  tout  cela  n'aurait  servi  qu'à  les 
engloutir  dans  le  néant  ?  On  nous  dit  que  tous  les  dieux  sont 
morts,  que  tous  les  cadres  s'écroulent,  qpie  vaines  sont  toutes  les 
lois  et  vains  les  pactes  et  les  sermens,  et  on  ne  laisse  surnager, 
—  sur  ce  chaos  de  destruction,  —  que  l'amour  sans  guide,  sans 
soleil  et  sans  Dieu  ?  Le  mythe  Scandinave  parlait  lui  aussi  d'an 
Crépuscule  des  Diettx^  mais  il  les  fait  renaître  et  les  transfigure 
dans  un  nouveau  Wallfalla,  avec  une  autre  terre  et  d'autres 
cieux.  Il  suffit  de  formuler  la  conclusion  de  la  cosmogonie 
wagnérienne,  pour  se  dire  que  Wagner  ne  l'a  pas  écrite  avec  sa 
conscience  supérieure  de  poète-voyant,  mais  avec  sa  conscience 
inférieure  de  penseur  désespéré,  influencé  par  Schopenhauer. 
Car  c'est  bien  là  le  dernier  mot  de  cette  philosophie  pessimiste. 
A  ses  yeux  le  monde  et  l'humanité  ne  sont  qu'un  perpétuel  et 
fatal  avortement,  et^  la  seule  espérance  est  de  mourir  en  beauté 
pour  ne  plus  être  après... 

L'auteur  de  Lohengrin,  le  créateur  de  cette  magnanime 
Bmnhilde,  pouvait-il  en  rester  là?  Nous  allons  le  voir  rebondir 
de  ce  gouffre  et  gravir  sa  dernière  cime  avec  ParsifaL 

m.  —  LA  PÉRIODE  CURÉTIENNE.  —  «    PARSIFAL    » 

Après  son  établissement  à  Bayreuth  et  l'inauguration  de 
son  théâtre  jusqu'à  sa  mort  (de  1876  à  1883),  Wagner  est  repris, 
plus  que  jamais,  par  l'inquiétude  philosophique.  Du  paganisme 
pessimiste  il  revient  au  christianisme  et  à  ses  espérances  conso- 
lantes. La  question  religieuse,  l'avenir  de  l'humanité,  ces  pro- 
blèmes l'assaillent  et  le  tourmentent  (1).  Mais  le  philosophe 
hirsute,  à  l'œil  aigu,  à  la  bouche  amère,  Schopenhauer  est  tou- 
jours là.  Il  lui  chuchote  à  l'oreille  ses  terribles  maximes: 
a  L'homme  est  une  hôte  sauvage.  —  L'espérance  est  la  folie  du 
cœur.  —  Au  lieu  d'identifier  la  nature  avec  Dieu,  comme   les 

(1)  Voyez  Art  et  Religion,  Héroïsme  et  Christianisme,  etc.,  dans  le  tome  X  des 
CEuvres  complètes. 


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l'idée   mystique   dans   l'œuvre   de   richard   WAGNER.         88? 

panthéistes,  on  ferait  bien  mieux  de  l'identifier  avec  le  diable.  » 
Contre  ces  dogmes  affligeans  la  nature  intime  de  Wagner  pro- 
teste. Il  s'ingénie  à  les  réfuter,  il  se  chagrine  l'esprit  pour  trou- 
ver des  argumens.  Finalement,  il  s'arrête  à  celui-ci  :  «  La  néga- 
tion delà  volonté  de  vivre  suppose  le  plus  haut  degré  d'énergie,  » 
et  «  celui  cpii  connaît  son  mal  est  maître  de  son  salut.  »  Faible 
consolation,  car,  pour  guérir  d'un  mal,  il  ne  suffit  pas  de  le 
connaître,  il  faut  encore  trouver  lo  remède.  Or  Wagner  avoue 
maintenant  que  l'art  à  lui  seul  ne  peut  suffire  à  la  régénération 
de  l'humanité.  Elle  ne  pourrait  s'o.pérer,  dit-il,  que  sur  la  base 
d'une  vraie  religion.  Et  cette  religion,  non  seulement  il  ne  la 
voit  pas  dans  notre/  religion  corrompue,  mais  il  ose  à  peine 
l'espérer  pour  l'avenir.  C'est  que,  pour  croire  à  la  régénération 
de  l'humanité,  il  faudrait  réédifier  ce  monde  divin  qu'il  avait 
fait  crouler  d'une  poigne  si  formidable  dans  le  Crépuscule  des 
Dieitx,  Mais,  ce  dont  le  penseur  est  incapable,  le  poète-musicien 
le  tentera  dans  Parsifal,  et  ce  sera  la  dernière,  mais  éclatante 
victoire  du  voyant  intuitif  sur  le  raisonneur  impuissant. 

Qu'est-ce  donc  que  Parsifal?  Un  retour  à  la  légende  du 
Grimai  et,  par  elle,  à  l'idée  de  l'initiation.  Seulement,  au  lieu  de 
nous  montrer  le  temple  de  loin,  en  perspective,  il  va  pénétrer  au 
cœur  du  sanctuaire.  Car  Parsifal  nous  présente  le  drame  même 
de  C initiation  en  trois  actes  :  l*''  acte  :  la  Préparation  ;  II*  acte  : 
y  Épreuve;  111®  acte  :  V  Illumination  et  la  Maîtrise. 

L'enfant  a  été  élevé  dans  un  désert,  au  fond  d'une  forêt.  Sa 
mère  Herzeleide  (traduction  allemande  du  nom  significatif  de 
Douloureuse  qu'elle  porte  dans  les  romans  français)  l'idolâtre  et 
le  garde  jalousement.  Son  fils  grandit  dans  la  solitude,  au  mi- 
lieu des  oiseaux  et  des  bêtes  du  bois;  il  ne  sait  rien  du  monde  et 
des  hommes.  Elle  espère  qu'ainsi  il  n'ira  pas,  comme  son  père 
Gamuret,  se  faire  tuer  dans  les  combats  d'aventure.  Mais  nul 
n'échappe  à  sa  destinée,  et  tout  ce  qu'on  fait  pour  la  fuir  vous  y 
rejette  plus  violemment.  Rien  ne  peut  empêcher  l'adolescent 
d'obéir  à  son  besoin  d'action.  Ayant  rencontré  un  jour  des  che- 
valiers aux  armures  étincelantes,  il  veut  les  suivre  et  devenir 
comme  l'un  d'eux.  Pris  du  désir  de  la  gloire,  il  quitte  sa  mère 
éplorée  sans  autre  arme  que  son  arc  et  ses  flèches.  Parsifal  est  ^ 
«  le  simple  et  le  pur,  »  mais  cette  appellation,  qpie  l'oracle  du 
temple  donne  à  son  roi  futur,  ne  dit  pas  toute  la  nature  de  Par- 
sifal. Avec  l'innocence  et  le  courage,  il  a  le  don  de  la  pitié  ou 


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886  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


de  la  sympathie.  Elle  va  chez  lui  jusqu'au  pouvoir  de  revivre  en 
lui-même  la  souffrance  des  autres  et  d'en  percevoir  la  cause.  Cette 
faculté  renferme  donc  en  germe  la  compréhension.  Bien  au  delà 
des  sensations  physiques  et  bien  au-dessus  de  la  raison,  elle 
remonte  aux  sources  spirituelles  de  Tàme.  Elle  devient  ainsi  le 
germe  de  Vintuition  et  de  la  clairvoyance,  par  suite  le  moyen 
\  essentiel  de  l'initiation  aux  vérités  suprasenSibles.  Voilà  ce  que 
I  Wagner  montre  admirablement  dans  la  manière  dont  il  nous 
présente  son  héros.  Lorsque  Parsifal,  ignorant  encore  de  tout, 
arrive  dans  le  domaine  du  Graal,  il  tue  innocemment  un  cygne 
d'un  coup  de  flèche.  Gurnemanz,  le  gardien  du  temple,  lui  montre 
Toiseail  mourant,  son  plumage  de  neige  taché  de  sang  et  son 
regard  brisé.  Parsifal  ému  détourne  la  tête,  brise  son  arc  et  le 
',  jette  avec  horreur.  C'est  sa  première  révélation,  car  c^est,  dans 
/  son  ftme  juvénile,  le  premier  frémissement  de  Tftme  universelle 
qui  relie  tous  les  êtres.  Gurnemanz  l'emmène  dans  le  temple 
et  le  fait  assister  à  la  cérémonie  du  Saint-Graal.  Le  novice  étonné 
entend  le  son  des  cloches  profondes,  il  voit  les  chevaliers  vêtus 
de  blanc  arriver  sous  la  coupole,  il  voit  le  sang  du  Christ  re- 
luire dans  la  coupe  de  cristal  et  inonder  de  ses  rayons  l'assem- 
blée des  preux.  Parsifal,  comme  emporté  dans  un  rêve,  ne  com- 
prend pas.  Mais  lorsque  le  roi  Amfortas,  le  roi  indigne  de  sa 
fonction  parce  qu'il  est  impur,  pousse  sa  plainte  désespérée,  le 
nouveau  venu  porte  subitement  la  main  à  son  cœur  qui  se 
contracte  sous  Tétreinte  d'une  souffrance  inconnue.  La  céré- 
monie terminée,  le  bon  gardien  demande  à  l'intrus  s'il  a 
compris  ce  qu'il  a  vu.  Parsifal  hoche  la  tête  et  Gurnemanz  déçu 
le  chasse  avec  humeur  du  temple.  Mais  le  spectale  merveilleux 
qui  s'est  imprimé  dans  l'âme  du  jeune  homme  et  la  secousse 
de  tout  son  être  qu'il  a  ressentie  devant  la  douleur  d'Âmfortas 
seront  le  principe  de  son  initiation. 

Le  second  acte,  celui  de  VÉpreuve,  se  passe  dans  le  château 
de  Klingsor,  qui  s'oppose  h  la  forteresse  du  Saint-Graal  conmie 
un  repaire  de  magie  noire,  de  volupté  et  de  perdition.  Il  nous 
met  en  face  du  magicien  pervers  et  de  la  séductrice  Kundry.  Cette 
Kundry  est  une  des  plus  vivantes  et  des  plus  originales  créations 
de  Wagner,  une  de  celles  qui  révèlent  le  mieux  la  profondeur  de 
sa  divination  ésotérique.  Elle  a  deux  personnalités,  deux  âmes 
opposées  qui  alternent  l'une  avec  l'autre,  et  lui  font  mener  tour 
à  tour  deux  existences  absolument  contraires.  Tantôt,  sous  l'em- 


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l'idée   mystique   DAW8   l'œUVBE   DE   RICHARD   WAGNER.         887 

pire  du  mauvais  magicien,  qui  sait  la  capter  et  la  faire  servir  à 
ses  desseins,  elle  se  livre  éperdument  à  ses  instincts  de  volupté 
et  de  séduction.  Alors  superbe,  caressante,  irrésistible,  elle  fait 
tomber  les  jeunes  chevaliers  du  Graal  dans  ses  filets.  C'est  elle 
qui  a  séduit  Amfûrtas  et  qui  a  permis  ainsi  à  Klingsor  de  lui 
ravir  la  lance  sacrée.  C'est  elle  qui  est  chargée  de  séduire  Par- 
sifal,  le  plus  redoutable  ennemi  de  Klingsor,  parce  qu'il  est 
innocent  et  pur.  Toutefois  Kundry  n'est  ni  une  courtisane  vénale, 
ni  une  passionnée  vulgaire.  A  travers  ses  amours  successifs  elle 
aspire  à  la  délivrance.  Elle  sent  instinctivement  qu'elle  ne 
trouverait  son  salut  que  par  celui  qui  saurait  lui  résister.  Elle  le 
cherche  sans  le  trouver.  Devant  elle,  devant  ses  charmes,  tous  les 
hommes  sont  faibles  et  lâches.  Le  plaisir  d'en  triompher  s*accom- 
pagne  chez  elle  de  mépris.  Quand  elle  les  voit  sans  force,  épuisés 
à  ses  pieds,  elle  est  prise  d'un  fou  rire.  Puis  viennent,  aigus 
comme  des  flèches,  le  remords  et  le  repentir.  Alors,  changeant 
de  costume,  d'humeur  et  de  vie^  elle  va  servir  les  chevaliers  du 
Graal  en  un  sauvage  vêtement  de  bohémienne,  leur  apportant 
des  herbes  et  des  baumes.  Elle  obéit  ainsi  à  un  besoin  secret  de 
réparer  le.  mal  qu'elle  a  fait.  Cela  dure  un  temps,  puis  son  autre 
nature  la  reprend,  le  sauvage  désir,  le  besoin  de  tout  oublier 
dans  la  sensation.  Elle  a  beau  lutter;  un  sommeil  léthargique 
la  terrasse.  Le  mauvais  magicien  en  profite  pour  la  ressaisir. 
Quand  elle  se  réveille,  elle  est  en  son  pouvoir  et  prête  à  recom- 
mencer son  ancienne  vie  par  une  aventure  nouvelle. 

Cette  conception  serait  remarquable  à  elle  seule  conmie  une 
mise  en  œuvre  de  la  personnalité  double  et  de  la  subconscience, 
récemment  étudiées  par  la  psychologie  expérimentale,mais  insuf- 
fisamment élucidées  par  elle  parce  qu'elle  en  ignore  les  causes. 
Or,  ce  sont  précisément  ces  causes  que  Wagner  met  en  lumière. 
Il  suppose  que  cette  double  nature  vient  des  existences  anté- 
rieures de  Kundry  et  le  dit  clairement.  Dès  le  premier  acte, 
Gùrnemanz  suggère  aux  jeunes  chevaliers  qui  raillent  la  bohé- 
mienne et  lui  trouvent  des  airs  démoniaques  :  «  Elle  expie  peut- 
être  ses  vices  d'autrefois.  »  Pour  la  réveiller,  au  second  acte, 
Kling)9or  l'évoque  avec  les  noms  qu'elle  portait  dans  d'autres 
existences.  «  Hérodiade,  Stryge  et  Rose  d'enfer.  »  Enfin,  Kundry 
se  souvient  elle-même  d'un  moment  capital  d'une  de  ses  vies 
antérieures,  et  ce  moment  incisif  est  l'axe  de  toute  son  évolu- 
tion. Quand  elle  veut  poursuivre  Parsifal,  dans  le  jardin  des 


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888  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Filles-Fleurs,  après  avoir  essayé  vainement  de  tous  ses  sorti- 
lèges, elle  finit  par  lui  ouvrir  son  cœur  dévasté. 

KuNDRY.  —  ...  Oh!  si  tu  connaissais  lamalédiclionqui  me  chasse  à  travers 
la  veille  et  le  sommeil,  à  travers  la  mort  et  la  vie,  la  peine  et  le  rire,  qui  me 
jette  sans  cesse  à  de  nouvelles  douleurs  et  me  torture  sans  fin  à  travers 
l'existence.  Je  l'ai  vu  —  Lui  —  Lui  —  et  j'ai  ri...  Alors  son  regard  m'atteignit. 
—  Et  maintenant  je  cherche  de  monde  en  monde  à  le  retrouver...  Au  plus 
fort  de  la  détresse,  je  crois  sentir  l'approche  de  son  œil,  —  et  ce  regard  se 
poser  sur  moi  I... 

Or  Lui,  c'est  le  Christ.  La  musique  le  dit  avec  une  force 
poignante  en  ramenant  le  thème  douloureux  et  tendre,  qui 
signifie,  dans  toute  Tœuvre,  la  souffrance  de  Thomme-dieu. 
Peut-on  être  plus  transparent?  C'est  à  travers  les  dernières  pro- 
fondeurs de  la  sensibilité  et  de  la  conscience  que  Wagner  revient 
ici  à  ridée  de  la  réincarnation,  qui,  depuis  deux  mille  ans, avait 
disparu  de  la  religion  et  de  la  philosophie  occidentale  et  qui  re- 
parait aujourd'hui,  de  tous  côtés,  avec  tant  de  force  parmi 
nous.  Oui,  l'explication  du  caractère  de  Kun dry  est  dans  ses  vies 
antérieures,  dans  son  double  Aarma  pour  me  servir  de  l'expres- 
sion sanscrite,  dans  les  flux  et  les  reflux  violens  du  mal  et  du 
bien  qui  luttent  en  elle. 

Pourquoi  Parsifal  trouve-t-il  la  force  de  résister  à  la  tenta- 
trice, quoique  le  charme  de  la  volupté  et  de  la  femme  l'ait  fait 
tressaillir?  Est-ce  par  une  règle  de  morale  abstraite?  Est-ce 
pour  obéir  à  un  dogme  ?  Non,  c'est  parce  qu'en  recevant  le  baiser 
de  Kundry,  il  a  eu,  avec  la  révélation  de  la  volupté,  la  révélation 
de  la  douleur  d'Amfortas  qu'un  tel  baiser  a  rendu  infidèle  à  sa 
mission  et  livré  sans  défense  au  coup  de  Klingsor  qui  le  blesse 
avec  sa  propre  lance.  Parsifal  maintenant  sent  brûler  dans  son 
propre  cœur  la  blessure  du  roi  malade  et  n'aura  ni  cesse  ni  re- 
pos avant  de  l'avoir  guéri.  Il  a  surmonté  la  tentation  parce  que 
la  sympathie  pour  la  soufl'raûce  humaine  a  été  plus  forte  que  le 
désir  de  la  chair.  Par  cette  domination  sur  soi,  par  cette  force 
conquise,  «  le  simple  et  le  pur  »  aura  le  pouvoir  de  sauver  en 
môme  temps  Amfortas,  le  roi  déchu  et  Kundry,  la  femme  pas- 
sionnée, qui  assouvira  enfin  son  éternel  désir  dans  un  amour 
infini,  lorsqu'elle  rendra  l'âme  aux  pieds  de  son  vainqueur  cou- 
ronné, dans  le  temple  du  Graal. 

Dans  le  dernier  acte  de  Parsifal^  celui  de  la  révélation  pro- 
prement dite,  je  ne  relèverai  que  les  deux  scènes  les  plus  carac- 


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LflDÉE   MYSTIQUE   DANS   l'œUVRE   DE   RICHARD  WAGNER.         889 

téristiques,  parce  qu'elles  expriment  deux  pensées  essentielles 
du  christianisme  ésotérique  :  celle  connue  sous  le  nom  de 
charnie  du  Vendredi  saint  et  la  scène  finale  de  Tillumination  du 
temple  par  la  colombe  mystique. 

Quand  Parsifal,  devenu  conscient  de  lui-même  et  transformé 
par  de  longues  épreuves,  a  trouvé  Kundry  repentante  près  de  la 
source  sacrée,  après  qu'il  Ta  baptisée  d'eau  pure  et  que  Gurnc- 
manz  l'a  sacré  lui-même  roi  du  Graal,  avec  Thuile  parfumée  Je 
cette  nouvelle  Madeleine,  prosternée  aux  pieds  de  son  sauveur, 
une  mélodie  d'une  extrême  suavité  s'épanche  de  l'orchestre.  Les 
fleurs  de  la  prairie  embaument  sous  la  rosée,  et,  toutes  rayon- 
nantes d'une  grâce  nouvelle,  ont  Tair  de  regarder  le  groupe  mer- 
veilleux. Le  vieux  gardien  du  Graal  s'écrie  :  «  Ce  sont  les  larmes 
du  repentir  qui  couvrent  la  pelouse,  et  sous  cette  rosée  l'herbe 
et  la  fleur  relèvent  la  tête.  Toute  créature  aspire  au  Rédemp- 
teur et  tressaille  de  joie  devant  l'homme  purifié.  »  Il  y  a  dans 
cette  scène  et  dans  cette  mélodie  un  sentiment  ineffal)le  de  la 
résurrection  de  l'âme  par  Tamour  divin  et  de  Tinfluence  régéné- 
ratrice que  l'homme  en  possession  de  toutes  ses  puissances 
exerce  non  seulement  sur  ses  semblables,  mais  encore  sur  tous 
les  êtres.  Il  est  remarquable  que  cette  scène  fut  la  première 
écrite  de  tout  le  drame,  paroles  et  mélodie,  comme  une  inspi- 
ration spontanée  et  non  préméditée  par  le  poète-musicien,  pen- 
dant une  radieuse  matinée  de  Vendredi  saint  à  Zurich.  Car  cette 
idée  d'une  résurrection  de  Tâme,  dès  cette  vie,  et  d'une  trans- 
formation de  toute  la  nature  par  l'Amour  universel,  est  la 
grande  nouveauté  apportée  par  le  christianisme  dans  le  monde 
et  ajoutée  aux  révélations  précédentes. 

La  colombe  blanche  qui  descend  de  la  coupole  du  temple  et 
vient  planer,  à  la  fin  du  mystère,  sur  la  coupe  du  nouveau  roi 
du  Graal,  où  fulgure  le  sang  du  Christ,  est  le  symbole  connu  du 
Saint-Esprit,  de  l'antique  Sophia,  ou  de  l'inspiration  d'en  haut. 
En  éclairant  le  sanctuaire  de  sa  lumière  merveilleuse,  il  reprend 
ici  le  vrai  sens  que  lui  ont  donné  les  instigateurs  primitifs  do 
la  légende  du  Saint-Graal.  Il  veut  dire  que  cette  inspiration  et 
cette  sagesse  ne  peuvent  agir  d'une  manière  féconde  sur  l'huma- 
nité que  par  un  groupe  organique  d'initiés  consciens  et  consti- 
tuant le  temple  spirituel.  Au  moment  où  la  lumière  blanche  qui 
émane  de  la  colombe  atteint  son  plus  haut  degré  d'intensité, 
illuminant    le  sanctuaire  et  rassemblée,  un   chœur  invisible 


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890  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

chante  ces  paroles  :  «  Rédemption  au  Rédempteur!  »  Cela  veut 
,  dire  que  Tesprit  du  Christ  n'est  pas  toujours  où  sont  ses  repré- 
sentans  officiels.  Lorsque  la  tradition  languit  et  se  dessèche  en 
leurs  mains,  l'inspiration  passe  ailleurs.  Le  vrai  temple  est  là 
àix  régnent  la  lumière,  la  liberté,  l'amour  et  l'espérance.  Il  est 
là  où  la  nature  humaine  s'épanouit  dans  sa  pleine  harmonie  et 
pousse  ses  rameaux  divins  sous  la  garde  de  la  Sagesse  et  de  la 
charité.  C'est  donc  au  temple  intellectuel  et  spirituel  de  l'initia- 
tion qu'ont  pensé  ceux  qui  ont  lancé  dans  le  monde  la  légende 
du  Saint-Graal.  C'est  aussi  ce  temple  que  Wagner  a  glorifié 
dans  ParsifcU  avec  son  génie  divinateur.  Nous  pouvons  ajouter 
que  c'est  celui  qu'il  s'agit  aujourd'hui  plus  que  jamais  de  recon- 
struire sur  des  bases  nouvelles. 

Résumant  les  aperçus  rapides  de  cette  étude  je  dirai  :  Wagner 
offre  l'exemple  rare  d'un  artiste  dont  l'inspiration  éruptive  et 
souveraine  l'emporte  toujours  sur  les  idées  préconçues  de  son 
temps  et  sur  ses  propres  doutes.  Par  là,  il  a  ouvert  des  brèches 
lumineuses  à  travers  le  rempart  épais  du  matérialisme  contem- 
porain sur  le  vaste  royaume  de  l'âme  et  de  Fesprit.  Par  là,  il  a 
pressenti  l'ésotérisme  chrétien,  qui,  en  se  reliant  à  l'idée  promé- 
Ihéenne  de  la  Grèce  et  à  la  sagesse  antique  de  l'Inde,  annonce  une 
ère  nouvelle  à  l'humanité. 

Edouard  Schuré. 


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LES  SOCIÉTÉS  COOPÉRATIVES 

DE  CONSOMMATIO> 


De  toutes  les  institutions  sociale»,  les  Sociétés  coopératives 
de  consommation  sont  peut-être  les  moins  connues  du  public. 
Il  est  vrai  que  leurs  membres,  ne  descendant  pas  dans  la  rue, 
ne  nécessitant  jamais  le  déploiement  de  forces  policières,  ont 
rarement  épouvanté  les  «  bourgeois.  »  On  se  condamne  à  l'obscu- 
rité quand  on  est  si  tranquille. 

Cependant,  l'intérêt  et  l'avenir  d'une  œuvre  sociale  ne  se  me- 
surent pas  toujours  au  bruit  qu'elle  fait  dans  le  monde.  Organe 
nouveau  et  original  de  la  distribution  économique,  la  Société 
coopérative  de  consommation  est,  par  elle-même,  digne  d'être 
observée.  Mais  comme  elle  est  administrée  ordinairement  par 
des  ouvriers  ;  comme  le  succès  de  ses  opérations  exige  une  direc- 
tion habile  et  une  forte  discipline  intérieure,  elle  peut  fournir, 
par  surcroît,  une  indication  précieuse  sur  les  aptitudes  direc- 
trices de  la  classe  ouvrière.  Il  ne  faut  pas  dédaigner  un  tel  en- 
seignement; car  il  nous  permettra  de  préjuger  les  capacités 
dont  la  classe  ouvrière  serait  pourvue,  le  jour  où  une  révolu- 
tion, lui  attribuant  tous  les  pouvoirs,  lui  imposerait  l'obligation 
d'organiser  le  travail  dans  toute  l'étendue  de  la  nation,  confor- 
mément à  la  doctrine  collectiviste.  A  ce  titre,  il  n'est  pas  de 
champ  d'observation  plus  propice  que  la  Société  coopérative  de 
consommation.  Il  n'en  est  pas  non  plus  de  moias  exploré. 


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:^*^'jy'w^ 


892  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Les  sociétés  coopératives  de  consommation  ont  pour  but 
d  acheter  des  mai*chandises  en  gros,  et  de  les  revendre  au  détail 
à  leurs  adhérens  (1). 

On  a  coutume  de  dire,  dans  le  public,  qu'elles  vendent  «  au 
prix  de  revient.  »  Cette  expression  familière  dissimule  une  équi- 
voque, qu'il  importe  de  dissiper.  Le  «  prix  dô  revient  »  d'une 
marchandise  ressort  du  prix  d'achat,  accru  de  la  part  corres- 
pondante des  frais  généraux.  Il  est  déjà  clair  que  le  prix  de 
.  ven^e,  môme  rectifié  par  la  distribution  semestrielle  des  bonis, 
ne  peut  lui  être  rigoureusement  égal;  car,  alors  même  que  la 
loi  ne  l'imposerait  pas,  il  est  toujours  prudent  de  constituer  un 
fonds  do  réserve,  alimenté  par  une  part  des  bonis.  Mais  il  ne 
s'agit  pas  seulement  de  vendre  sensiblement  au  prix  de  revient; 
il  s'agit  d'effectuer  les  achats  de  manière  à  obtenir  le  meilleur 
prix  de  revient.  Or,  suivant  l'habileté,  suivant  la  méthode,  le 
prix  de  revient  peut  varier  à  l'infini. 

En  s'associant,  par  exemple,  les  unes  aux  autres,  pour  for- 
mer ime  fédération  d'achats,  un  «  magasin  de  gros  coopératif,  » 
devenant  ainsi  capables  d'acheter  des  marchandises  en  quantités 
considérables,  les  sociétés  coopératives  obtiendraient,  auprès  des 
producteurs,  des  conditions  beaucoup  plus  favorables  que  si  cha- 
cune d'elles  demeurait  isolée.  Oui;  mais  cette  Fédération!  cette 
(c  Société  de  Sociétés  »  exige  dès  capitaux;  de  là  de  nouveaux 
prélèvemens  que  chaque  société  devra  effectuer  sur  les  bonis, 
sous  une  forme  plus  ou  moins  directe,  avant  de  les  répartir. 

J'arrête  là  l'exposition  de  la  doctrine  «  coopératiste  ;  >»  mais 
on  pense  bien  que  la  «  Fédération,  »  lasse  de  payer  un  tribut 
aux  producteurs,  voudra  plus  tard  produire  à  son  tour,  créer 
des  manufactures,  des  minoteries  «  fédérales,  »  et  c'est  simple- 
ment à  la  conquête  de  la  terre  que  les  apôtres  de  la  coopération 
veulent  nous  conduire.  Leur  système,  qu'ils  présentent  comme 
une  solution  élégante  de  la  question  sociale,  aboutit  à  une  sorte 
de  collectivisme  pacifique  et  facultatif. 

Ne  raillons  point  leur  ingénuité  ;  ne  prenons  pas  à  la  lettre 
la  théorie  coopératiste;  n'y  voyons  qu'une  «  idée-limite,  »  pré- 

(1)  Le  régime  légal  des  coopératives  est  celui  de  la  Société  civile,  ou  de  la 
Société  anonyme  (loi  du  24  juillet  1867).  L'apport  social  de  chaque  membre  est 
ordinairement  de  25  ou  50  francs,  exceptionnellement  de  100  fruncs;  personne  ne 
peut  prendre  plus  d'une  «  part,  »  et  personne  ne  possède  plus  d'une  toIz  anx 
Assemblées  générales. 


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LES   SOCIÉTÉS    COOPÉRATIVES    DE   CONSOMMATION.  893 

destinée  à  un  déchet  inévitable.  Cependant,  quel  que  soit  le 
terme,  plus  ou  moins  éloigné,  où  devra  s'arrêter  l'activité  coo- 
pérative, un  fait  subsiste,  c'est  que  les  sociétés  de  consommation 
sont  incitées  à  le  reculer  le  plus  possible,  dans  Tintérèt  bien 
entendu  des  consommateurs  associés.  Pour  s'assurer  dans  l'ave- 
nir le  meilleur  «  prix  de  revient,  )>  il  ne  faut  pas,  dès  le  début, 
exiger  le  prix  de  revient  ;  il  faut  savoir  attendre. 

Les  coopérateurs  tendront  donc  d'autant  plus  rapidement 
vers  leur  but,  qu'ils  auront  réussi  à  dominer  plus  longtemps  le 
désir  naturel  du  bon  marché  immédiat.  Selon  le  degré  d'éduca- 
tion  auquel  ils  seront  parvenus,  ils  souffriront  que  l'écart  entre 
le  prix  de  revient  et  le  prix  de  vente  soit  plus  ou  moins  sen- 
sible. Mais  un  écart  s'impose,  et  les  bonis  ne  doivent  pas  être 
intégralement  distribués. 

On  dit  encore,  assez  communément,  que  la  coopération  est 
(c  bonne  pour  les  ouvriers  :  »  c'est  amoindrir  singulièrement  sa 
portée  sociale.  Si  l'on  considère  les  simples  avantages  qu'une 
société  coopérative  peut  procurer  immédiatement  à  ses  membres, 
l'importance  de  ces  avantages  apparaît  d'autant  plus  sérieux, 
que  le  nombre  des  associés  est  plus  considérable.  11  semble  donc 
bien  que  la  société  doive  favoriser  son  accès  à  tous  les  consom- 
mateurs, conservateurs  ou  socialistes,  riches  ou  pauvres,  «  bour- 
geois »  ou  ouvriers.  Et  ce  n'est  pas  seulement  le  nombre  des 
participans  qui  importé,  c'est  la  diversité  de  leurs  aptitudes,  qui 
se  complètent  pour  assurer  la  meilleure  conduite  de  l'entreprise. 
Enfin,  en  les  réunissant  heureusement,  dans  uue  collaboration 
quotidienne,  pour  la  satisfaction  d'intérêts  visiblement  sem- 
blables, l'Association  garde,  au  proQt  de  tous,  toute  sa  valeur 
éducative.  La  Société  coopérative  n  est  donc  ni  «  bonne  pour  les 
ouvriers,  »  ni  bonne  pour  les  <c  bourgeois  :  »  elle  est  bonne 
pour  les  uns  et  les  autres,  et  à  la  condition  que  les  uns  soient 
associés  aux  autres. 

La  neutralité  politique  et  confessionnelle  des  sociétés  est  la 
règle  invariablement  pratiquée  en  Angleterre,  eu  Allemagne  et 
en  Suisse.  Longtemps  elle  fut  observée  en  France;  mais  elle  y 
est  aujourd'hui  singulièrement  ébranlée.  Quand  on  songe  que, 
dans  une  même  ville,  il  existe  parfois  une  »  fanfare  »  réaction- 
naire, et  une  «  harmonie  »  républicaine;  que  la  politique  s'est 


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REVUE   DES    DEUX   MONDES. 


insinuée  jusque  dans  certaines  sociétés  de  pécheurs  à  la  ligne, 
on  ne  peut  guère  s'étonner  àe  voir  des  coopératives  <f  jaunes  » 
et  des  coopératives  «  rouges.  » 

L'Iiistoire  de  cette  séparation  serait  curieuse  à  écrire;  je  ne 
puis  l'entreprendre  ici.  Je  me  borne  à  constater  que  les  progrès 
du  socialisme  ont  rompu,  depuis  dix  ans  environ,  l'unité  coopé- 
rative; et  qu'à  l'antagonisme  des  doctrines,  raison  peut-être  se- 
condaire du  conflit,  s'est  ajoutée,  dans  les  débats  acrimonieux 
des  congrès,  l'influence  prépondérante  des  personnalités. 

Quoi  qu'il  en  soit,  cette  attitude  des  socialistes,  au  premier 
abord,  a  de  quoi  surprendre.  Le  programme  de  la  coopération 
indéfinie,  de  la  «  coopération  intégrale  »  a  été  tracé,  il  y  a  une 
vidgtaine  d'années,  par  MM.  de  Boyve  et  Charles  Gide,  les  chefs 
de  VUnion  coopérative;  il  est  connu  sous  le  nom  d'«  École  de 
Nîmes  (1).  »  Or,  ce  programme,  les  socialistes  l'acceptent;  et 
Ton  doit  même  reconnaître  que  leurs  sociétés  s'engagent  dans  la 
voie  «  coopératiste  »  avec  plus  d'entrain  que  les  sociétés  «  bour- 
geoises, n  C'est  parmi  ces  dernières  que  les  théories  de  1'  «  École 
de  Nîmes  »  ont  provoqué  le  plus  d'enthousiasme;  mais  c'est 
'  parmi  les  sociétés  socialistes  qu'elles  ont  déterminé  le  plus  de 
sacrifices.  Pourquoi  donc,  combattans  de  la  même  cause,  les 
socialistes  se  refusent-ils  à  suivre  la  même  bannière  ?  Comment, 
alors  qu'ils  illustrent  par  l'action  le  texte  du  programme  bour- 
geois, s'efforcent-ils  de  l'amoindrir  dans  son  application  en  re- 
poussant systématiquement  le  concours  de  toute  une  classe  de 
consommateurs? 

Il  faut,  disent-ils,  savoir  ce  que  l'on  veut.  Pour  le  proléta- 
riat, le  but  suprême  des  efforts  organisés  est  la  suppression  de 
la  propriété  individuelle  par  la  socialisation  des  moyens  de 
production,  A  ce  point  de  vue,  puisqu'elle  doit  entreprendre  un 
jour  la  «  production  fédérale,  »  la  coopération  est  excellente  : 
les  coopératives  de  consommation,  le  magasin  de  gros  sont  les 
champs  d'expérience  du  collectivisme,  les  ce  Écoles  d'appli- 
cation, »  où  tes  travailleurs  se  rendront  aptes  à  exercer  les 
fonctions  qui  leur  seront  dévolues  un  jour  par  la  Révolution 
triomphante.  Et,  dès  la  première  heure,  grftce  à  un  prélèvement 
des  bonis,  ceux-ci  y  recueilleront  des  avantages  certains  :  prêts 

(1)  VÉmancipation,  revue  du  «  coopératisme,  »  dirigée  par  M.  de  Boyre,  est 
publiée  à  Nimes  ;  de  là  le  nom  d'«  École  de  Nimes,  •  couramment  en  usage  cbex 
les  coopérateurs  français. 


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LES   SOCIÉTÉS    COOPÉRATIVES   DE   CONSOMMATION.  895 

pour  les  sociétaires  momentanément  gênés ,  secours  en  cas  de 
chômage,  secours  pour  les  femmes  en  couches,  les  veuves  et  les 
orphelins,  salles  de  réunions  corporatives.  L'attraction  sera  irré- 
sistible; les  masses  viendront  d'autant  mieux  au  socialisme 
que  le  socialisme  aura  paru  satisfaire  un  plus  grand  nombre  de 
leurs  besoins  :  la  coopération  est  donc  un  bon  instrument  de 
propagande.  Enfin,  les  coppératives  puiseront  dans  leurs  bonis, 
comme  en  Belgique,  les  ressources  nécessaires  pour  alimenter 
la  caisse  électorale  du  parti.  En  somme,  sans  transformer  le 
système  économique  actuel,  la  coopération  socialiste  l'entamera 
tous  les  jours.  Elle  ne  réalisera  pas  l'émancipation  complète  des 
travailleurs;  mais  en  attendant  le  jour  où  la  Révolution  livrera 
sa  suprême  bataille^  elle  aura  fourni  au  parti  un  trésor  de 
guerre  et  des  li*oupes  disciplinée^.  Qui  sait  même  si^tte  bataille 
sera  nécessaire?  Quand  la  coope.ation  socialiste  aura  reçu  son 
plein  épanouissement,  le  collectivisme  s'en  détachera  comme  un 
fruit  mûr. 

Il  est  évident  qu'un  pareil  programme  ne  peut  être  accepté 
par  des  (c  bourgeois  ;  »  et  d'ailleurs,  le  prolétariat  peut-il  lier 
partie  avec  les  «  affameurs  de  la  classe  ouvrière,  »  plus  généra- 
lement avec  ceux  qui,  par  leur  situation  sociale,  leur  genre  de 
vie,  et  leurs  habitudes  d'esprit,  ne  peuvent  ni  partager,  ni 
même  comprendre,  les  revendications  prolétariennes  ? 

Telle  est  la  position  prise  en  ces  dernières  années  par  les 
socialistes,  et  sans  méconnaître  leur  sincérité,  je  ne  crois  pas 
que  leur  attitude  se  soit  ainsi  raidie  sous  l'effet  de  la  seule  1q- 
gique  révolutionnaire  ;  car  l'accommodation  des  activités  a  paru 
longtemps  possible,  et  est  encore  poursuivie  par  beaucoup  de 
socialistes  indépendans.  Quoi  qu'il  en  soit,  la  coopération 
française,  parti  économique,  est  divisée  en  deux  fractions,  dont 
l'une  accepte,  en  principe,  tous  les  concours,  mais,  en  fait,  n'a 
pas  été  assez  heureuse  pour  les  attirer  et  les  retenir;  et  dont 
l'autre  conçoit  la  Société  coopérative  comme  une  machine  de 
guerre  économique,  politique  et  anticléricale.  Voilà  une  cause 
sérieuse  d'affaiblissement.  Il  en  est  d'autres  encore,  peut-être 
plus  profondes  et  plus  graves.  Pour  les  exposer,  jetons  d'abord 
un  coup  d'œil  d'ensemble  sur  la  «  carte  coopérative.  » 

Au  l^''  janvier  1907,  il  existait,  d'après  la  statistique  du 
ministère  du  Travail^  2166  sociétés  coopératives  de   consom- 


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896  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mation,  comprenant  641  549  membres,  et  dont  le  chiffre  d'af- 
faireSy  an  cours  de  la  dernière  année,  a  été  de  191  012000  francs. 
Sur  ces  2 166  sociétés,  749  ont  pour  objet  principal  la  vente  des 
denrées  d'épicerie  ;  392,  la  vente  simultanée  de  Tépicerie  et  du 
pain,  plus  rarement  de  la  Amande.  II  y  a  en  outre  836  boulange- 
ries; 81  brasseries,  24  boucheries,  14  restaurans,  40  associations 
vinicoles  et  30  magasins  de  charbon. 

Dans  leur  ensemble,  les  1 141  sociétés  des  deux  premières 
catégories  (1),  c'est-à-dire  les  sociétés  de  consommation  pro- 
prement dites,  comptent  426761  membres,  et  ont  fait 
145044100  francs  d'affaires,  soit3i0  francs  environ  par  membre 
et  par  an. 

Les  836  boulangeries  coopératives  ont  176166  membres,  et 
ont  fait  329^1  800  francs  d'affaires,  soit  environ  187  francs  pai* 
membre. 

La  situation,  accusée  par  ces  résultats,  peut  se  résumer  ainsi: 
un  coopérateur  français,  en  moyenne,  dépense  un  peu  moins 
d'un  franc  par  jour  dans  son  magasin  coopératif,  ou  0  fr.  50  cen- 
times dans  sa  boulangerie  ;  et  la  coopération  ne  touche,  on 
pourrait  dire  n'effleure,  que  le  quinzième  de  la  population 
'  française  (2). 

Il  n'y  a,  à  proprement  parler,  que  quatre  départemens  où  les 
sociétés  coopératives  tiennent  une  place  sérieuse  dans  les  préoc- 

(1)  Un  certain  nombre  de  ces  sociétés  vendent  anssi  des  tissus,  des  vétemens 
coorectionnés,  des  chaussures,  des  coiffures,  et  diverses  marchandises  connues 
sous  le  nom  d'à  articles  de  bazar.  » 

(2)  Les  chiffres  de  la  statistique  officielle  ne  doivent  être  acceptés  qu'à  titre 
d'indication.  Donnés  le  plus  souvent  sous  une  forme  «  ronde,  •  pour  les  sociétés 
les  plus  importantes,  ils  ne  sont  pas  seulement  dénués  de  précision,  ils  sont  par- 
fois considérablement  erronés  ;  et  j'ai  pu  le  constater  par  un  examen  attentif  des 
bilans  que  les  sociétés  m'ont  fournis.  Tantôt,  c'est  le  nombre  des  adhérens  qui 
est  soustrait  du  nombre  total  des  consommateurs;  tantôt,  c'est  le  montant  des 
achats  effectués  par  les  membres  auprès  de  fournisseurs  agréés  qui  est  confondu 
avec  celui  des  véritables  affaires  du  magasin  coopératif.  Ainsi,  ïSgalUaire^  de 
Paris,  est  mentionné  avec  5  500  membres,  tandis  qu'il  en  a  en  réalité  6318;  et  le 
fait  est  d'autant  plus  anormal  que  les  12084  adhérens  de  V Association  des  employés 
civils  sont  au  contraire  ajoutés  à  ses  8  008  actionnaires.  VUnion  P.-L.-M.  du 
XII*  arrondissement  figure  dans  la  statistique  avec  trois  millions  d'affaires  par 
an;  en  réalité,  d'après  le  renseignement  que  m'a  conmiuniqué  le  secrétaire,  le 
chiffre  de  ses  ventes  ne  dépasse  pas  200  000  francs.  Toujours  suivant  le  Bulletin 
de  l'Office  du  Travail,  le  montant  annuel  des  affaires  de  l'Association  des  employés 
civils  s'élèverait  à  8  millions  de  francs  ;  or,  il  a  été  exactement,  en  1906,  t't 
5  271 158  francs;  et  même,  en  y  ajoutant  le  chiffre  des  achats  sur  remises,  effectues 
par  les  membres  auprès  des  fournisseurs  agréés,  soit  i  850  495  francs,  U  y  aurait 
encore  une  erreur  de  près  d'un  million. 


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LES   SOCIÉTÉS    COOPÉRATIVES   DE   CONSOMMATION.  897 

cupations  de  la  vie  ouvrière  :  le  Nord,  la  Seine,  le  Rhône  et  la 
Loire.  On  peut  évaluer  à  100000  pour  chacun  des  deux  premiers, 
à  21000  et  18000  pour  les  deux  autres,  le  nombre  des  consom- 
mateurs associés  pour  Tachât  du  pain  et  des  denrées  d'épicerie  (1) . 
Les  adhérensy  sont  pour  la  plupart  socialistes,  de  sorte  que  les 
socialistes  comptent  peut-être  pour  deux  cinquièmes  dans  le 
nombre  total  des  coopérateurs  français.  Les  grandes  coopératives 
du  Nord  sont  surtout  des  boulangeries,  dont  les  bénéfices  ali- 
mentent )a  caisse  du  Parti.  En  1904,  à  Roubaix,  la  grève  de 
l'industrie  textile  avait  son  quartier  général  à  la  Paix^  boulan- 
gerie socialiste  qui  compte  plus  de  4  000  membres,  et  qui  paya 
aux  grévistes  10000  francs  de  a  bonis  anticipés.  » 

Dans  rOuest,  le  Centre  et  TEst,  on  trouve  un  grand  nombre 
de  Sociétés,  presque  toutes  minimes,  parmi  lesquelles  se  déta- 
chent quelques-unes  d'une  réelle  importance  :  la  Ménagère^  de 
Grenoble,  la  Laborieuse^  de  Troyes,  la  Philanthropique^  de 
Saint-Remy-sur-Avre,  la  Fraternelle^  de  Cherbourg,  qui  ont 
chacune  deux  à  trois  mille  sociétaires;  VUnion^  de  Limoges,  qui 
en  groupe  plus  de  10  000. 

Le  Midi  est  le  désert  de  la  coopération.  Même  dans  les  grandes 
villes,  Bordeaux,  Montpellier,  Marseille,  les  coopératives  sont 
insignifiantes,  ou  ont  un  caractère  exclusivement  professionnel. 
A  Nîmes,  foyer  ardent  de  propagande,  celle  qui  existe  n'a  que 
SSO  membres;  à  Toulouse,  il  n'y  en  a  pas  une  seule.  Devant  cette 
constatation,  on  se  prend  à  douter  de  l'efficacité  de  la  méthode 
coopérative,  que  l'on  a  proposé  récemment  d'appliquer  à  la 
viticulture  méridionale. 

Enfin,  dans  les  régions  où  la  coopération  parait  implantée, 
s'est  manifestée  une  tendance  très  fâcheuse  de  la  classe  ou- 
vrière :  elle  a  multiplié  les  coopérative^»  professionnelles  dans 
une  même  ville.  Au  moins,  les  rivalités  de  parti  ne  provoquent 
qu'un  dédoublement,  comme  à  Lille,  à  Cherbourg,  à  Sotteville. 
Mais  les  rivalités  corporatives  divisent,  subdivisent,  émiettenten 

(1)  Bulletin  de  l'Office  du  Travail  (septembre  1907)  :  Seine,  117  832  membres, 
34  958000  francs  d'affaires;  Nord,  127  208  membres,  36  848300  francs  d'affaires; 
Rhône,  23  803  membres,  5257  300  francs  d'affaires;  Loire,  17721  membres, 
5  367  000  francs  d'affaires.  Mais  ces  chiffres  doivent  être  considérablement  réduits  ; 
dans  la  Seine,  pour  les  motifs  indiqués  dans  la  note  précédente  ;  dans  le  Nord,  en 
raison  de  l'existence  des  brasseries,  qui  comptent  27  751  membres,  ont  fait 
8733  300  francs  d'affaires,  et  qu'on  a  rangées  à  tort  dans  la  catégorie  des  sociétés 
de  consommation. 

TOMi  XLvjx.  —  1908.  57 


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898  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

groupemens  iufimes  la  masse  des  consommateurs.  Ce  ne  sont  pas 
seulement  les  mineurs,  les  verriers,  les  tisseurs  d'une  même 
cité  ouvrière  qui  veulent  avoir  leur  coopérative  autonome;  ce 
sont  les  mineurs  de  tel  puits  ou  de  telle  fosse,  ceux  qui  habitent 
le  coron,  et  ceux  qui  habitent  le  village;  ce  sont,  dans  une 
même  usine  métallurgique,  les  forgerons,  les  tréfileurs,  les 
pointiers.  Il  y  a  17  coopératives  à  Montceau-les-Mines;  il  y  en 
a  25  au  Creusot. 

On  dira  que  cette  multiplicité  est  nécessitée  par  retendue  de 
la  ville,  et  que  les  consommateurs  y  trouvent  leur  commodité. 
Mais,  ce  qui  est  regrettable,  ce  n'est  pas  la  multiplicité  des 
magasins,  c'est  l'isolement  où  se  confinent  ces  petites  sociétés 
autonomes,  qui  toutes  achètent  séparément  leurs  marchandises 
dans  les  plus  mauvaises  conditions  qu'on  puisse  imaginer  (1). 

Ainsi,  de  l'aspect  général  de  la  topographie  coopérative,  se 
dégage  déjà  une  impression  très  nette  :  l'écart  est  immense  entre 
la  théorie  «  coopératiste  »  et  la  réalité  des  faits;  l'École. de 
Nîmes  et  l'École  socialiste  ont  une  égale  raison  de  s'en  affliger. 
Or,  on  n'est  point  tenté  de  réformer  ces  conclusions,  lorsqu'on 
observe  de  près  l'organisation  intérieure  des  sociétés  de  consom- 
mation. J'ai  fait,  pour  ma  part,  cette  enquête,  et  je  pourrais 
multiplier  les  exemples.  Mais  les  Sociétés  parisiennes,  variées  et 
nombreuses,  que  j'ai  récemment  visitées,  sont  entre  toutes  les 
plus  édifiantes.  Je  ne  me  suis  pas  borné  à  dépouiller  leurs  bilans, 
et  à  rectifier  les  chiffres,  souvent  erronés,  de  la  statistique  offi- 
cielle; je  me  suis  efforcé  de  saisir  tout  ce  que  l'aspect  des 
choses,  U  familiarité  des  hommes,  peuvent  révéler  de  leur  inti- 
mité vivante.  Il  me  suffira  de  les  montrer  telles  que  je  les  ai 
vues  :  l'enseignement  se  dégagera  de  lui-même. 

En  excluant  les  restaurans  coopératifs  comme  la  Cantine 
familiale  de  l'Hôtel  des  Postes,  le  Nouveau  restaurant  du  quar- 
tier Latin,  il  y  a  à  Paris  41  sociétés  coopératives  de  consomma- 
tion, dont  10  ont  plus  de  1 000  membres,  et  25  moins  de  300.  Au 
centre,  quelques  magasins  infimes,  et  une  seule  société  puis- 


(1)  En  Angleterre,  en  Allemagne,  en  Suisse,  on  procède  d'une  façon  toute  diffé- 
rente. La  Société  de  Leeds,  par  exemple,  qui  a  50  000  membres,  possède  120  sac- 
cursales,  disséminées  dans  la  ville  et  la  banlieue.  Les  Sociétés  de  Genève  et  de 
Luceme  en  ont  créé  une  vingtaine  ;  celles  de  B&le  et  de  Zurich  environ  SO.Maisono 
administration  centrale  relie  toutes  ces  succursales,  et  procède  seule  aux  achats. 


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LES   SOCIÉTÉS   COOPÉRATIVES   DE   CONSOMMATION.  899 

santé,  V Association  des  employés  civils  de  fÉtal  et  du  départe- 
ment  de  la  Seine,  installée  rue  Christine,  la  plus  considérable 
de  toute  la  France,  mais  strictement  professionnelle.  C'est  dans 
les  faubourgs  que  se  trouvent  les  trois  grandes  coopératives 
ouvrières,  VÈjalitaire  dans  le  X«  arrondissement,  la  Bellevil- 
loise  dans  le  XX«,  V Avenir  de  Plaisance  dans  le  X1V«.  Quelques 
autres  encore  méritent  de  retenir  l'attention  :  la  Société  des 
agens  du  chemin  de  fer  de  l'Est,  la  Société  du  XVIIl^  arrondis- 
sement, la  Prolétarienne,  de  Montmartre,  V Union  du  XIX; 
la  Ménagère  du  XVII®,  et,  dans  le  quartier  des  Gobelins,  V Utilité 
sociale  (1). 

La  plupart  des  coopératives  parisiennes  ont  des  magasins 
de  location  ;  sept  seulement  sont  propriétaires  de  leurs  immeu- 
bles. Les  magasins  de  location  sont  en  grande  partie  situés  dans 
des  rues  peu  fréquentées;  ils  sont  étroits,  sombres,  et  défen- 
dus par  des  glaces  dépolies,  poussiéreuses,  contre  la  curiosité 
improbable  du  passant.  Cependant,  sur  les  hauteurs  de  Mont- 
martre ou  de  Belle  ville,  sur  les  boulevards  animés  de  la  Vil- 
lette  ou  d'Italie,  quelques-uns  sont  mieux  situés,  et  leurs  façades 
claires,  si  elles  étaient  convenablement  décorées,  pourraient 
communiquer  une  impression  agréable.  Malheureusement,  il  est 
de  règle  coopérative  que  Ton  ne  doit  pas  faire  de  réclame  ;  et, 
de  toutes  les  règles  coopératives,  celle-là  est  peut-être  la  plus 
universellement  observée.  Il  est  vrai  que  c'est  aussi  la  plus 
facile  à  suivre,  puisqu'elle  dispense  d  un  effort.  L'étalage  exté- 
rieur, quand  il  n'est  pas  systématiquement  éliminé,  est  réduit 
aux  maigres  apparences  d'une  épicerie  de  village.  Presque  par- 
tout règne  une  affectation  d'austérité  puritaine,  qui  n'est  peut- 
être  que  le  masque  commode  de  la  négligence. 

L'aménagement  intérieur  a  meilleur  aspect:  les  bocaux,  les 
bouteilles  de  liqueurs,  les  paquets  de  biscuits  sont  disposés  sui- 
vant les  vieux  et  persistans  usages  de  l'épicerie.  Pourtant,  dans  la 

(1)  Au  1"  janvier  1907,  voici  quelle  était  la  situation  de  ces  sociétés  : 

Association' des  employés.  .  20  092  membres.        5  271758   francs  d'affaires. 

BeUeviUoig«: 6418  —  8184003  — 

Égalitaire 6  378  —  2  0b4656  — 

Avenir  de  Plaisance 3  931  —  577  279  — 

Société  de  l'Est 3  874  —  1288332  — 

Société  du  XVIII'arr.   ...  1854  -  5/0779  — 

Union  du  XIX*  arr 1561  —  438914  — 

Ménagère 1343  —  241569  ~ 

Prolétarienne 1095  274675 


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BOO  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

plupart  des  petits  magasins,  un  certain  encombrement  de  papiers 
ou  de  caisses  éventrées,  un  plafond  fumeux  d'où  pendent  des 
balais  de  crin  et  des  saucissons,  décèlent  Tabsence  d'un  patron 
intéressé.  J  ai  vu  une  salle  de  vente,  salle  unique,  où  les  re- 
gistres de  comptabilité,  mêlés  à  des  factures  écornées,  sem- 
blaient avoir  été  jetés  à  la  volée  au  milieu  de  «  litres  »  mal- 
propres. 

Mais  les  coopératives  les  mieux  tenues,  par  l'aspect  misé- 
rable de  leurs  locaux,  semblent  faites  pour  décourager  l'acbe- 
teur.  Deux  m'ont  particulièrement  frappé,  parce  qu'elles  sont 
intéressantes  à  plusieurs  égards  :  la  Société  de  fEsty  et  YUiililé 
sociale. 

La  Société  de  r Est,  fondée  en  1868,  qui  groupe  plus  de  3  000 
agens  du  chemin  de  fer,  a  loué,  rue  Pajol,  une  «  école  aban- 
donnée, »  une  école  du  bon  vieux  temps,  ni  gaie  ni  brillante. 
A  l'entrée,  le  nom  de  la  Société  se  détache  en  grisaille  sur  une 
arcade  écaillée.  Un  couloir  de  plein  air,  aux  coudes  brusques, 
conduit  l'acheteur  à  un  vieil  et  raide  escalier  de  bois,  qu'il  faut 
gravir  pour  arriver  au  magasin  d'épicerie.  Ce  magasin,  où 
règne  un  comptoir  hérissé  de  guichets,  est  bien  agencé,  mais 
sombre.  Suspendus  aux  solives  saillantes,  en  nombre,  des 
«  saucissons  de  Lorraine  »  s'offrent  tout  d'abord  au  visiteur,  qui 
peu  à  peu  distingue,  dans  le  clair-obscur,  les  denrées  coloniales, 
la  vaisselle,  la  quincaillerie,  les  vétemens,  les  chaussures,  les 
chapeaux.  Malgré  ces  dehors  peu  engageans,  la  Société  de  l'Est 
ne  fait  pas  de  mauvaises  affaires.  Je  ne  crois  pas  que  la  théorie 
coopératiste  soit  très  familière  aux  administrateurs  et  aux 
membres;  mais  cette  coopérative,  pourvue  d'un  gérant,  est 
convenablement  dirigée;  ses  frais  généraux  ne  dépassent  pas 
6,50  pour  100,  et  son  dividende  est  ordinairement  de  7,50 
pour  100.  Aucune  société  de  Paris  ne  présente  des  résultats 
aussi  favorables. 

L'Utilité  sociale  est  établie  sur  le  boulevard  Auguste- 
Blanqui  ;  mais  le  moindre  marchand  de  vin  y  est  plus  apparent 
qu'elle.  Comme  à  la  Société  de  l'Est,  on  franchit  en  entrant  une 
pauvre  vieille  arcade,  où  le  titre  est  peint  en  caractères  ternes. 
On  arrive  dans  une  cour  étroite,  presque  sinistre,  entourée  de 
grands  bâtimens,  qui  laissent  pendre  de  leurs  fenêtres  des  linges 
de  toute  espèce.  Plus  noir  encore  que  la  cour,  sur  la  gauche, 
s'ouvre  le  magasin,  dont  on  a  tiré  le  meilleur  parti  possible  ;  et 


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LES   SOCIÉTÉS   COOPÉRATIVES   DE   CONSOMMATION.  901 

tout  au  fond,  en  communicalion  directe  avec  lui,  la  «  buvette,  » 
presque  aussi  vaste,  qui  reçoit  le  jour  d'un  grand  plafond  lai- 
teux. Quand  je  m'y  présentai,  vers  quatre  heures,  une  vingtaine 
d'ouvriers,  casquette  sur  la  tête,  assis  autour  de  tables  massives 
buvaient  un  «  setier  »  de  vin,  en  «  cassant  une  croûte  »  et  cau- 
sant bruyamment. 

Cette  Société,  d'apparence  presque  sordide,  est  cependant  la 
mieux  achalandée  de  toutes  les  sociétés  de  Paris.  Elle  existe 
depuis  1891 ,  et  groupe  actuellement  de  huit  à  neuf  cents 
membres,  «  peaussiers,  »  tanneurs,  cordonniers,  chiffonniers, 
dont  elle  ne  semble  point  choquer  les  habitudes;  d'ailleurs 
beaucoup  de  ces  ouvriers,  les  «  peaussiers  »  surtout,  sont  fort 
à  l'aise.  Le  montant  de  la  consommation  par  tête  y  est  d'en- 
viron 500  francs  par  an,  ce  qui  est  tout  à  fait  exceptionnel  à 
Paris. 

La  Prolétarienne,  du  XVIII*  arrondissement,  qui  groupe  un 
millier  de  membres,  est  fort  loin  d'avoir  une  clientèle  aussi 
assidue;  mais  elle  forme  un  heureux  contraste  avec  les  précé- 
dentes. De  fondation  récente  (1904),  elle  est  installée  dans  la 
rue  Trétaigne,  rue  nouvelle  et  très  claire;  ses  magasins,  fort 
propres,  reposent  agréablement  la  vue,  quand  on  vient*  d'en 
visiter  d'autres.  La  cave  est  spacieuse,  bien  aménagée.  La 
«  salle  du  Qonseil,  »  un  peu  basse,  d'aspect  sévère,  est  décorée 
d'affiches  de  convocation  et  de  gra^'ures  significatives  :  la  «  cave 
communiste  »  de  Maraussan;  «  Bonnaireet  Ragu,  »  personnages 
d'un  roman  de  Zola,  et  un  portrait  de  M.  Combes.  Un  buste  de 
la  République,  un  grand  médaillon  de  J.-B.  Clément,  ancien 
membre  de  la  Commune,  complètent  l'ornementation.  A  la 
Prolétarienne,  il  y  a  beaucoup  de  révolutionnaires,  quelques 
artistes,  et  malheureusement  pas  assez  de  bons  consommateurs. 

Parmi  les  Sociétés  qui  ne  sont  pas  propriétaires  de  leurs 
magasins,  quelques-imes  sont  encore  intéressantes,  comme  la 
Famille j  de  la  rue  Malar;  V Économie  parisienne,  de  la  rue  des 
Gravilliers;  ï Abeille,  de  Passy,  toutes  socialistes;  V Effort  démo- 
cratique, du  boulevard  Raspail,  fondée  sous  l'inspiration  du 
groupe  «  sillonniste.  »  Je  ne  poursuis  pas  l'énumération  ;  et  je 
me  borne  à  observer  que  le  plus  grand  nombre  de  ces  magasins 
coopératifs  coûtent  fort  cher.  Presque  partout,  le  prix  de  loca- 
tion, qui  varie  entre  800  et  5  000  francs,  m'a  paru  dispropor- 
tionné avec  le  nombre  des  membres. 


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902  REVUE  DES  DCIJX  HONDES. 

Les  grandes  coopératives,  et  même  quelques  sociétés  de 
faible  importance,  sont  propriétaires  de  leurs  immeubles.  Plu- 
sieurs d'entre  elles,  pressées  d'atteindre  Tidéal  de  la  propriété 
collective,  n'ont  pas  eu  à  s'applaudir  de  leur  ambition  préma- 
turée; elles  ont  dû  contracter  des  emprunts,  subir  des  hypo- 
thècpies;  et,  dans  ces  dernières  années,  trois  ont  disparu. 

Les  types  d'immeubles  sont  variables.  A  l'exception  de  la 
Bellevilloisej  les  coopératives  ouvrières  ont  fait  construire  de 
gros  édifices  mornes,  en  maçonnerie  lourde,  qui  tiennent  du 
temple,  de  l'école  municipale,  ou  du  marché  couvert  :  le  visi- 
teur, qui  présumait  de  grands  magasins  débordans  de  vie,  est 
comme  déconcerté.  Il  y  a  pourtant  de  l'animation  et  de  l'acti- 
vité derrière  ces  hautes  murailles;  mais  il  faut  entrer  pour  s  en 
apercevoir.  Ce  qui  frappe  immédiatement,  c'est  l'énormité  de 
l'espace  perdu,  l'immensité  de  la  «  salle  des  fêtes,  »  qui,  trois 
ou  quatre  fois  par  an,  est  utilisée  pour  l'Assemblée  générale,  une 
«  sauterie,  tu  une  conférence,  ou  un  concert  (1). 

Voici  par  exemple,  rue  Niepce,  dans  le  XIV«  arrondissement, 
VAvenir  de  Plaisance^  qui  existe  depuis  trente-cinq  ans.  On 
entre,  et  on  se  trouve  dans  une  vaste  nef,  qui  reçoit  le  jour  d'un 
haut  plafond  vitré.  Le  long  des  murs,  se  succèdent,  séparés  par 
des  cloisons  peu  élevées,  les  différens  rayons  de  vente.  A  droite 
de  l'entrée,  l'étalage  truculent  de  la  boucherie;  à  gauche,  l'amon* 
cellement  des  légumes  et  des  a  primeurs.  >»  La  foule,  enfans  et 
ménagères,  paniers  au  bras,  filets  à  la  main,  se  presse  aux  gui- 
chets de  service,  dressés  de  distance  en  distance,  le  long  du  comp- 
toir périmétral.  Au  milieu  de  la  salle,  quelques  «  kiosques  »  en 
chêne  montrent,  derrière  leurs  vitrines,  des  échantillons  de 
chaussures  fabriquées  par  diverses  cordonneries  ouvrières.  Tout 
en  haut  de  la  nef,  règne  une  galerie,  sur  laquelle  s'ouvrent  la 
salle  du  Conseil,  les  salles  de  commissions,  la  bibliothèque  so- 
ciale, les  bureaux  de  la  comptabilité,  et  la  buvette.  De  cette 
galerie,  on  accède  par  un  couloir  à  la  salle  des  fêtes,  presque 
aussi  vaste  que  celle  des  ventes,  et  qu'on  est  surpris  de  décou^ 
vrir  :  c'est  un  véritable  théâtre,  avec  une  scène  cocpiette,  et  une 


(1)  Certaines  coopératives,  comme  l'Union  des  Travailleurê  du  XII*  arrondisia» 
ment,  qui  vient  de  disparaître,  utilisent  de  leur  mieux  leur  «  fiaUe  des  fétee,  •  en 
la  louant  à  des  Sociétés  musicales  de  quartier.  D'autres  la  mettent  gratuitement 
à  la  disposition  de  groupes  politiques  ;  ainsi,  le  «  Conseil  national  du  parti  Bocfa* 
liste  unifié  »  tient  ses  assises  à  ÏÊgalitcUre,  rue  de  Sambre-et-Mense. 


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r^ 


LES    SOCIÉTÉS   COOPÉRATIVES   DE   CONSOMMATION.  903 

toile  assez  joliment  brossée.  Tout  cela  est  d'une  belle  allure;  on 
est  près  d'admirer  cette  «  Maison  du  Peuple.  »  Mais  quand  on 
songe  que  cette  société  de  4  000  membres  ne  fait  pas  700  000  francs 
d'affaires,  on  ne  peut  se  défendre  d'un  sentiment  d'inquiétude. 

La  Société  du  XVIW  arrondissement^  qui  n'est  ni  socialiste,ni 
exclusivement  ouvrière,  et  qui  est  encore  plus  ancienne  que  la 
précédente,  car  elle  date  de  1^66,  a  adopté  une  méthode  origi- 
nale pour  tirer  le  meilleur  parti  de  son  terrain.  Elle  a  construit, 
sur  un  espace  assez  étroit,  une  maison  de  six  étages,  dont  le  rez- 
de-chaussée  et  le  premier  seulement  sont  occupés  par  le?  ma- 
gasins. Le  reste  est  divisé  en  appartem'ens  loués  à  des  socié- 
taires; de  sorte  que  cette  société  a  le  double  caractère  de  la 
Société  de  consommation  et  de  la  Société  d'habitations  à  bon 
marché.  Malheureusement,  si  les  logemens,  très  confortables, 
sont  économiques  pour  les  locataires,  ils  ne  le  sont  pas  pour  la 
coopérative;  et  cette  société,  longtemps  considérée  comme  un 
modèle,  est,  en  somme,  une  des  plus  chèrement  logées. 

U Union  fraternelle  d' Au teuil,  petite  société  de  150  membres, 
a  réussi  à  devenir  propriétaire  par  une  combinaison  plus  ingé- 
nieuse. Passage  Dietz-Monnin,  au  milieu  de  petits  jardins  rus- 
tiques, la  Société  des  Habitations  ouvrières  de  Passy-Auteuil  a 
construit  des  mdsonnettes  ouvrières  isolées.  Au  bout  de  vingt 
ans,  moyennant  le  versement  d'annuités,  les  locataires  en  de- 
viennent définitivement  possesseurs.  C'est  ainsi  que  YUnion  fra- 
temelle^  Société  coopérative  de  consommation,  a  acquis  la  maison 
qu'elle  occupe;  maison  fort  modeste,  il  est  vrai,  et  difficile  à 
découvrir.  Mais  enfin  elle  est  chez  elle,  ne  doit  rien  à  personne, 
et  fait  d'assez  bonnes  affaires. 

Il  faut  maintenant  nous  arrêter  un  peu  plus  longuement 
devant  deux  sociétés,  les  plus  grandes  de  Paris,  et  d'esprit  fort 
différent;  l'une,  essentiellement  a  bourgeoise,  »  comme  disent 
les  socialistes,  l'autre,  fortement  animée  de  tendances  révolu- 
tionnaires :  V Association  des  employés  civils  et  la  Bellevilloise. 

On  ne  saurait  dire  que  V Association  des  employés  civils  de 
PÊtat  soit  une  véritable  coopérative,  puisque  le  nombre  des  ac- 
tions est  limité,  et  que  tout  le  monde  ne  peut  pas  être  actionnaire; 
mais  elle  n'en  est  pas  moins  digne  d'intérêt,  et  son  organisation 
est  fort  curieuse.  Fondée  en  1887,  elle  a  acheté,  rue  Christine, 
un  vieil  hôtel,  qu'elle  occupe  depuis  une  quinzaine  d'années;  et 


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90i  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

eu  égard  au  nombre  de  ses  membres,  qui  étAit  de  20092  au 
i^,  janvier  1907,  elle  est,  pour  le  moins,  aussi  économiquement 
logée  que  la  Société  de  rÈst,  dans  sa  vieille  école. 

Dans  la  «  cour  d*honneur,  >»  sous  des  galeries,  on  aperçoit 
dès  Tabord  la  boucherie,  la  charcuterie,  la  volaille,  les  légumes 
et  les  fruits.  Un  perron  «  de  style  »  conduit  au  rez-de-chaussée 
où  se  développent,  dans  une  enfilade  de  pièces  qui  ont  été  de 
luxueux  salons,  Tépicerie,  la  quincaillerie,  la  poterie,  la  cris- 
tallerie. Au  premier  étage,  l'horlogerie,  la  bijouterie,  la  cha- 
pellerie, la  lingerie,  les  chaussures,  les  articles  de  voyage;  j'y 
ai  même  aperçu  des  lits* tout  montés,  des  bicyclettes.  Au  second, 
l'atelier  de  couture  ;  la  «  pompe,  »  se  trouve  à  l'étage  supérieur, 
en  voisinage  avec  la  charcuterie,  où  s'élaborent,  sans  relâche,  le 
boudin,  les  saucisses,  la  galantine  truffée,  les  «  saucissons 
d'Arles  »  et  de  «  Lorraine.  » 

Cette  association  de  fonctionnaires  a  établi  dans  tous  ses 
services  la  régularité  administrative;  elle  leur  a  même  imposé 
le  décor  approprié  aux  habitudes  de  ses  membres.  J'ai  presque 
admiré  les  bureaux,  où  s'alignent  des  guichets  grillagés,  dans 
la  sévère  ordonnance  d'un  grand  établissement  de  crédit;  sur- 
tout, la  «  Chambre  du  Conseil,  »  vaste  salon  «  rouge  et  or,  » 
qu'upe  grande  table  verte  remplit  presque  tout  entier,  et  qu'on 
dirait  fait  pour  les  délibérations  d'une  puissante  compagnie 
financière.  Les  bénéfices  atteignent  le  chiffre  exceptionnel  de 
7  pour  100;  mais  les  frais  généraux  dépassent  15  pour  100;  et, 
quoique  le  chiffre  des  ventes  soit  de  cinq  millions,  la  fidélité 
des  adhérens  n'en  laisse  pas  moins  fort  à  désirer  :  le  montant  de 
leurs  achats  n'est,  en  moyenne,  que  de  262  francs  par  an.  C'est 
que  les  frais  de  livraison  à  domicile  sont  fort  considérables;  et 
d'autre  part,  les  membres  de  l'Association,  fonctionnaires  de 
rÉtat,  de  la  Préfecture  de  la  Seine  et  de  la  Préfecture  de  police, 
s'ils  ne  sont  pas  tous  aisés,  ont  du  moins  l'habitude  d'un  cer- 
tain genre  de  vie,  très  différent  de  celui  des  ouvriers.  Avant 
de  faire  partie  de  la  coopérative,  ils  étaient  les  cliens  des 
grandes  maisons  d'alimentation,  et  on  pense  bien  que  les  rela- 
tions ne  sont  qu'à  moitié  rompues.  L'Association  ne  peut  leur 
offrir  ni  la  même  variété  dans  le  choix,  ni  la  même  commodité 
dans  la  livraison;  par  la  fatalité  de  son  organisation,  elle  est 
condamnée  à  enfler  ses  frais  généraux,  et  cependant  à  rester 
toujours  au-dessous  des  exigences  de  sa  clientèle.  Mieux  admi- 


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LES    SOCIÉTÉS    COOPÉRATIVES    DE   CONSOMMATION.  905 

nistrée,  mieux  outillée,  mieux  approvisionnée  que  les  coopé- 
ratives ouvrières,  elle  est  pourtant  moins  bien  adaptée  aux 
besoins  du  milieu;  l'influence  sociale  qu'elle  exerce  sur  ses 
fonctionnaires  est  très  inférieure  à  celle  que  V Utilité  sociale  détient 
sur  les  ouvriers  du  cuir.  La  clientèle  aisée  est  une  clientèle  qui 
aime  ses  aises,  et,  à  la  moindre  déconvenue,  sans  se  plaindre, 
elle  s'éclipse. 

De  toutes  les  coopératives  ouvrières,  la  Bellevilloise  est  à  la 
fois  la  plus  puissante  par  le  chiffre  des  affaires  et  le  nombre  de 
ses  membres,  la  plus  solide  au  point  de  vue  financier,  et  la  plus 
curieuse  pour  l'observateur  social.  Elle  a  plus  de  6000adhérens, 
et  fait  plus  de  3  millions  d'affaires,  près  de  500  francs  par 
membre;  et  elle  a  connu,  dans  son  existence  de  trente  années, 
une  prospérité  plus  grande  encore.  Mais,  il  y  a  dix  ans,  elle  subit 
ce  qu'on  pourrait  appeler  la  crise  du  succès.  Elle  avait  fini  par 
assumer  toutes  les  charges  des  grands  établissemens  coopératifs, 
épicerie,  boulangerie,  boucherie,  charcuterie;  mais  les  adminis- 
trateurs pliaient  sous  la  tâche  alourdie  ;  le  désordre  de  la  comp- 
tabilité, les  achats  défectueux,  le  «  coulage  »  amenèrent  une 
décadence  rap;de.  L'énergie  de  leurs  successeurs,  àrdens  et  avi- 
sés, sauva  la  Société  de  la  ruine.  La  comptabilité  fut  réorga- 
nisée, on  en  recruta  le  personnel  par  le  concours,  et  l'on  com- 
bina des  dispositions  très  sages  pour  écarter  les  embarras  de 
l'avenir.  La  situation  se  releva;  la  confiance  revint. 

Alors,  on  éleva  de  nouvelles  constructions  au  siège  social  de 
la  rue  Boycr;  des  succursales  furent  créées  sur  divers  points  de 
Belleville  et  de  Ménilmontant.  C'est  dans  de  larges  rues  qu'on 
vit  s'ouvrir  des  magasins  d'épicerie  et  de  boucherie,  avec  vitrines 
claires,  étalages  sur  le  trottoir,  faisant  très  bonne  figure  au  mi- 
lieu des  maisons  de  commerce  voisines. 

L'immeuble  social  de  la  rue  Boyer  est  simple,  mais  bien 
approprié  à  sa  destination.  A  voir  le  mur  d'enceinte,  les  bâti- 
mens  retirés  que  domine  une  haute  cheminée  cylindrique,  on 
dirait  une  petite  manufacture.  Une  porte  cochère,  et,  un  peu 
plus  loin,  le  petit  magasin  de  vente  de  la  boulangerie,  tranchent 
seuls  sur  l'uniformité  de  la  façade  murale.  Une  assez  grande 
cour  sablée,  lumineuse  et  gaie,  entourée  de  «  bosquets  et  char- 
milles, M  comme  dit  le  prospectus,  précède  les  magasins;  on  y 
donne  en  été  des  «  apéritifs  concerts  ».  Là  campèrent,  durant  la 
récente  grève  de  l'alimentation,  500  familles  de  grévistes,  faisant 


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906  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

• 

leur  cuisine  à  la  huyette^  avec  les  produits  de  la  BelIevîHoise, 
mis  gratuitement  à  leur  disposition. 

La  boulangerie-pfttisserie  est  installée  au  fond  de  la  cour, 
près  des  magasins  d'épicerie.  Les  Parisiens  ne  se  doutent  guère 
que  S'ils  peuvent  encore  manger  du  pain  frais  le  dimanche,  c'est 
peut-être  à  la  Bellevilloise  qu'ils  le  doivent.  Quand  les  boulan- 
gers, se  refusant  à  appliquer  le  repos  hebdomadaire  c<  par  roule* 
menty  »  livrèrent  le  dimanche  du  pain  rassis  à  leur  clientèley  la 
Bellevilloise  continua  à  vendre  du  pain  frais;  et  comme  elle  vend 
au  public,  le  public  afflua  dans  ses  magasins.  On  m'a  môme  cité 
le  cas  d'habitans  du  XVI*  arrondissement,  qui  envoyèrent  leurs 
domestiques  au  magasin  de  la  rue  Boyer  ;  et  l'un  des  motifs  qui 
amenèrent  la  capitulation  des  boulangers  aurait  été  la  crainte  de 
voir  se  multiplier  les  boulangeries  coopératives. 

Les  quatre  boucheries,  situées  dans  divers  quartiers  de  Belle* 
ville,  sont  propres  et  bien  parées.  Mais  la  succursale  de  la  rue 
de  Ménilmontant  est  une  nouveauté  d'  «  art  coopératif.  »  C'est, 
derrière  une  fort  jolie  façade,  une  longue  et  haute  galerie 
recouverte  d'une  toiture  vitrée.  En  la  parcourant,  on  traverse 
successivement,  en  enfilade,  décorés  avec  goût,  séparés  par  des 
cloisons  de  chénei  les  rayons  de  boulangerie,  de  charcuterie,  de 
chapellerie,  de  tapisserie,  de  chaussures  et  de  vêtemens.  Entre 
cinq  et  six  heures,  on  avance  avec  peine,  dans  la  foule  affairée 
des  ménagères  ;  on  ne  trouve  un  calme  relatif  qu'au  bout  de  la 
galerie,  au  rayon  des  étoffes,  plutôt  fréquenté  au  commence- 
ment de  )a  semaine  ou  du  mois. 

Un  autre  étonnement  m'attendait  à  la  ph^irmacie  de  la  rue 
des  Cascades:  une  pharmacie  conforme  au  modèle  classique, 
bocaux  bien  rangés,  garnis  de  formule^  latines,  balances  de  pré- 
cision, grands  vases  remplis  de  liqueurs  azurées,  le  tout  em* 
baume  de  cette  odeur  sui  generis  qui  impose  à  la  multitude  un 
respect  mêlé  de  crainte.  Un  cabinet  de  consultations  gratuites, 
où  se  tiennent,  à  certaines  heures,  des  docteurs  ou  doctoresses, 
est  attenant  à  l'officine. 

Ces  apparences  sont  brillantes;  et  l'examen  de  la  situation 
financière  n'apporte  aucune  désillusion.  A  la  Bellevilloise^  on 
n'achète  ou  on  ne  construit  un  immeuble  que  lorsqu'on  a  les 
ressources  disponibles;  et  il  est  remarquable  qu'on  ait  pu 
acquérir,  à  beaux  deniers  comptans,  une  propriété  sociale  de 
520000  francs;  car  les  actions,  qui  sont  de  100  francSi  sont  loin 


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LES   SOCIÉTÉS   COOPÉRATIVES   DE   CONSOMMATION.  907 

d'ôtro  libérées  entièrement.  Mais,  chaque  année,  on  verse  plus 
de  50000  francs  à  un  fonds  d'  «  amortissement  anticipé.  » 

Quant  aux  «  œuvres  sociales,  »  —  service  médical,  biblio- 
thèque, caisses  de  chômage  et  de  propagande,  —  les  dépenses 
qu'elles  occasionnent  n'entament  point  la  fortune  de  la  collecti- 
vité; elles  sont  couvertes  par  un  prélèvement  de  10  pour  100  sur 
les  bénéfices.  Ainsi  que  le  fonds  d'amortissement,  le  budget  de 
la  solidarité  est  le  produit  pur  et  simple  de  sacrifices  immédiats 
consentis  par  les  sociétaires:  il  appauvrit  le  «  trop  perçu,  »  res- 
titué à  la  fin  du  semestre,  mais  il  est  sans  répercussion  sur 
l'avenir.  En  principe,  le  montant  du  dividende  distribué  ne  doit 
pas  être  supérieur  à  8  pour  100;  et,  en  ne  descendant  pas  au- 
dessous  de  ce  chiffre,  l'administration  a  eu  la  sagesse  de  ne  de- 
mander à  ses  membres  que  ce  qu'elle  pouvait  obtenir  sans  les 
mécontenter. 

-  Nous  venons  de  voir  les  sociétés  coopératives  les  mieux  orga- 
nisées ;  mais  on  ne  saurait  juger  l'ensemble  sur  ces  exceptions 
intéressantes;  et  l'ensemble  se  présente  mal. 

Comme  nous  le  savons  déjà^  beaucoup  de  sociétés  accusent, 
par  leur  aspect  et  leur  situation  géographique,  un  détachement 
étrange  des  préjugés  du  consommateur,  qui  est  une  maladresse  ; 
et,  par  la  vaine  ampleur  de  locaux  somptueux,  plusieurs  autres 
témoignent  d'un  souci  prématuré  de  fonctions  accessoires,  qui 
est  une  imprévoyance. 

Mais  ce  qui  est  encore  plus  significatif,  les  coopératives 
parisiennes  ont  reculé  devant  les  tâches  sérieuses,  dont  elles 
proclament  la  nécessité,  en  déclamations  incessantes,  pour  l'amé- 
lioration de  l'existence  des  travailleurs.  La  question  jixx  pain  et 
de  la  viande  à  bon  marché  a  été  presque  partout  écartée,  non 
parce  qu'elles  en  ont  méconnu  l'importance,  mais  parce  qu'elles 
ont  été  incapables  de  l'effort  approprié.,  La  Bellevilloise  seule 
a  pu  créer  et  maintenir  une  boulangerie. 

\J Association  des  employés  civils^  VÉgalitaire,  V Avenir  de 
Plaisance  y  la  Bellevilloise,  sont  les  seules  sociétés  qui  aient 
établi  des  boucheries  annexes.  Encore,  ces  boucheries  n'ont-elles 
pas  d'analogie  avec  les  vingt-quatre  boucheries  de  province,  qui 
achètent  les  animaux  vivans  sur  les  marchés  publics.  Ces  quatre 
sociétés  achètent  «  à  la  cheville,  »  c'est-à-dire,  qu'elles  se  pro- 
curent aux  abattoirs  de  la  Villette,  par  leur  chef- boucher,  les 


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908  REVUE  DES  DEUX  MORDES. 

animaux  abattus  et  dépecés.  Elles  éludent  de  la  sorte  la  princi- 
pale difficulté  de  la  boucherie,  qui  consiste  à  connaître  les  ani- 
maux, aies  acheter  en  usant  de  toutes  ces  finesses  que  les  gens 
du  métier  manient  avec  une  persévérance  inouïe  sur  les  foires 
provinciales  ;  et  elles  n'ont  pas  besoin  d'écuries  pour  recevoir  et 
soigner  le  bétail.  Mais,  en  diminuant  le  c€Lractère  aléatoire  de 
l'entreprise,  elles  renoncent  aux  larges  bénéfices  qu'une  admi- 
nistration très  entendue  aurait  pu  obtenir  ;  et  elles  reconnaissent 
implicitement  la  supériorité  de  ces  intermédiaires  qu'elles  ont 
la  prétention  d'éliminer.  J'ajoute  que  le  rayon  de  la  boucherie 
a  toujours  causé  de  gros  soucis  aux  administrateurs;  que  le 
débit  en  est  incertain,  et  hors  de  proportion  avec  les  frais  qu'il 
occasionne. 

Les  sociétés  que  je  viens  de  nommer,  et  quelques  autres, 
comme  la  Prolétarienne^  la  Société  du  XVIW  arrondissement^ 
V Union  du  XIX^,  la  Société  de  l'Est,  vendent  des  vôtemens,  des 
coiffures,  des  chaussures,  des  articles  de  ménage,  du  charbon  de 
terre,  des  légumes  et  des  fruits.  Mais  pour  toutes,  la  base 
essentielle  du  commerce  est  l'épicerie;  et  la  vente  des 
«  liquides  »  est  presque  partout  supérieure  à  celle  de  l'épicerie 
proprement  dite.  La  consommation  la  plus  régulière  est  celle  du 
vin  ordinaire,  uniformément  réparti  au  prix  de  trente  centimes 
le  litre  (1).  Mais  les  liqueurs  fournissent  un  appoint  sérieux;  et 
sur  le  terrain  neutre  de  l'alcoolisme,  les  coopérateurs  bour- 
geois et  socialistes  semblent  se  rencontrer  dans  une  parfaite 
communauté  d'aspiration  (2). 

Les  sociétés  ouvrières,  sans  exception,  ont  installé  des 
buvettes  à  côté  de  leurs  magasins  de  vente  ;  la  plus  modeste 
tient  à  honneur  d'avoir  au  moins  un  «  zinc.  »  Partout,  j'ai 
recueilli  le  même  argument  justificatif.  Puisque  l'ouvrier  va  au 
cabaret,  mieux  vaut  encore  que  ce  cabaret  soit  coopératif;  au 
moins,  il  y  boira  du  vin  naturel;  et  d'ailleurs,  les  «  camarades 
militans  »  ont  à  la  buvette  un  lieu  de  réunion  commode,  où  ils 
peuvent  «  échanger  des  idées.  »  En  un  mot,  dans  l'esprit  des 
administrateurs  ouvriers,  la  buvette  est  récréative,  familiale, 

(1)  Les  sociétés  ouvrières  achètent  une  grande  partie  de  leurs  vins  aux  Vigne- 
rons libres  de  Maraussan  (Hérault),  constitués  en  société  coopérative  «  commu- 
niste, »  et  qui,  gr&ce  &  cet  important  débouché,  ont  échappé  à  la  crise  de  la  viti- 
culture. 

(2)  En  Angleterre,  les  sociétés  coopératives  qui  vendent  des  spiritueux  sont  ea 
infime  minorité. 


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LES    SOCIÉTÉS    COOPÉRATIVES    DE   CONSOMMATION.  900 

presque  éducative,  et  elle  donne  toujours  de  «  bons  résultats.  » 
Le  rayon  de  la  boucherie,  le  rayon  des  tissus,  ont  parfois  des 
pertes;  mais,  par  un  admirable  privilège,  les  bénéfices  de  la 
buvette  sont  toujours  superbes  :  la  buvette  est  le  rayon  d'or. 

On  a  pourtant  essayé,  çà  et  là,  d'éliminer  au  moins  Tabsinthe  ; 
la  Bellevilloise  seule  y  a  réussi.  Il  y  a  quelques  années,  sur  la 
proposition  de  la  citoyenne  Barré,  rÂssembléé  générale  de 
VÉgalitaire  supprima,  à  l'unanimité  moins  sept  voix,  «  la  répar- 
tition de  ce  liquide  pernicieux  qui  permet  aux  exploiteurs  de  la 
classe  ouvrière  de  maintenir  leur  joug  sur  elle.  »  L'enthou- 
siasme fut  indescriptible;  mais,  au  cours  de  ma  dernière  visite 
à  VÉgalitaire^  j'ai  appris  avec  étonnement  que  le  «  liquide  per- 
nicieux, »  sans  qu'on  s'en  fût  vanté,  avait  reparu  «  à  la  de- 
mande générale.  »  Nui  doute  que  les  exploiteurs  de  la  classe 
ouvrière  ne  se  soient  frotté  les  mains  ! 

Au  moins,  dans  le  cercle  très  réduit  de  leurs  opérations,  les 
coopératives  parisiennes  ont-elles  procuré  à  leurs  membres  des 
avantages  appréciables  et  réellement  appréciés?  Les  chiffres 
officiels  vont  nous  fournir  à  cet  égard  une  indication  décisive. 

D'après  la  statistique  du  ministère  du  Travail,  47  sociétés 
parisiennes,  sur  51,  comptent  89217  membres,  et  le  montant 
de  leurs  ventes  s'est  élevé,  pour  1906,  à  23  934  100  francs  (1). 
La  consommation  moyenne  d'un  membre  est  de  268  francs, 
soit  moins  de  75  centimes  par  jour  ;  chiffre  bien  minime,  même 
si  les  achats  n'embrassaient  partout  que  les  articles  d'épicerie. 
Encore  doit-il  être  considéré  comme  un  maximum  ;  car  il  fau- 
drait tenir  compte  de  la  contribution  du  public,  admis  dans  près 
de  la  moitié  des  magasins  coopératifs,  depuis  l'imposition  delà 
patente.  Il  est  donc  certain  que  l'ouvrier  parisien  n'ach^te  pas  à 
sa  coopérative  la  moitié  do  ses  denrées  alimentaires  (2). 

La  statistique  officielle  ne  fait  pas  connaître  les  bénéfices  et 
les  frais  généraux;  mais  j'ai  analysé  les  bilans  de  toutes  les  so- 
ciétés que  i'ai  visitées,  et  me  suis  assuré  que  le  montant  du 
dividende  ne  dépasse  pas  5  pour  100  en  moyenne,  tandis  que 

(1)  H  n'y  a  en  réalité  que  41  sociétés  de  consommation,  car  on  a  compris  dans 
ce  nombre  plusieurs  restaurans  et  des  sociétés  dissoutes. 

(2)  La  situation  véritable  est  moins  bonne  que  ne  l'indiquent  ces  résultats  ; 
puisque  la  statistique  officielle  a  fait  état  des  acquisitions  sur  remises  effectuées 
par  les  sociétaires  chez  les  fournisseurs  agréés.  Rien  que  pour  V Union  P.-L.-M., 
du  XII'  arrondissement,  et  pour  V Association  des  employés  civils,  on  a  inscrit  en 
excès,  dans  les  recettes,  5  millions  et  demi  de  francs. 


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910  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

celui  des  frais  généraux  s'élève  à  13  pour  100.  J'ai  fait  le  même 
calcul  pour  les  1 448  sociétés  coopératives  de  la  Grande-Bretagne 
à  Taide  de  la  statistique  très^précise  de  V  Union  coopérative  an- 
glaise: le  dividende  est  de  13  pour  100,  et  les  frais  généraux  ne 
dépassent  pas  8  pour  100.  Or,  les  sociétés  anglaises  sont  en 
très  grande  majorité  ouvrières;  et  leur  commerce,  étendu  à  des 
objets  variés,  à  des  branches  difficiles,  est  plutôt  fait  pour 
augmenter  les  frais  généraux.  La  création  de  leurs  boucheries, 
de  leurs  abattoirs,  de  leurs  magasins  annexes  de  draperie  ont 
nécessité  un  effort  inconnu  chez  les  sociétés  parisiennes.  Cepen- 
dant, malgré  toutes  ces  charges,  elles  dépensent  moins  en  frais 
d'administration  que  les  sociétés  parisiennes,  dont  l'unique 
préoccupation  est  d'acheter  pour  revendre^ 

Énormité  des  frais,  faiblesse  des  bénéfices,  infidélité  évidente 
de  la  clientèle,  tous  ces  faits  se  complètent  pour  éclairer  d'un 
jour  déjà  lumineux  la  physionomie  des  coopératives  :  elles  ne 
sont  pas  économes,  et  ne  donnent  à  leurs  membres  qu'une  sa- 
tisfaction médiocre. 

  quoi  faut-il  attribuer  la  faiblesse,  presque  générale,  des 
affaires?  L'explication  des  administrateurs  est  très  simple  ;  elle  est 
comme  stéréotypée  dans  U  plupart  de  leurs  rapports  :  «  Si  nos 
sociétaires  comprenaient  mieux  leur  devoir,  le  chiffre  de  nos 
ventes  pourrait  être  doublé,  triplé.  »  Ou  encore  :  «  Nous  avons 
le  regret  de  dire  que  le  rayon  de  la  boucherie  est  en  perte.  Ce 
résultat  est  dû  à  l'indifférence  des  sociétaires...  »  L'argument 
est  d'une  parfaite  puérilité;  et  en  attribuant  exclusivement 
leur  insuccès  à  l'imparfaite  éducation  des  membres,  les  admi- 
nistrateurs donnent  ime  explication,  satisfaisante  pour  leur 
amour-propre,  mais  contraire  à  la  réalité  des  choses.  En  dépit 
des  apparences  fâcheuses  de  leurs  magasins,  si  les  sociétés 
livraient  des  produits  toujours  irréprochables,  leur  bonne 
renommée  finirait  par  triompher  de  tous  les  préjugés  du 
monde. 

Mais,  quand  nous  avons  constaté  que  les  coopératives  ne 
sont  pas  économes,  et  qu'elles  ne  satisfont  pas  leurs  membres, 
nous  ne  pouvons  considérer  ce  résultat  comme  le  dernier  terme 
de  notre  enquête  :  il  n'est  que  le  point  de  départ  d'une  recherche 
infiniment  plus  intéressante.  D'où  vient  que  l'administration 
coopérative  est  si  coûteuse  et  si  inhabile? 


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LES   SOCIÉTÉS   COOPÉRATIVES   DE   CONSOMMATION.  911 

Pour  être  pleinement  édifié,  il  faut  voir  de  près  cette  admi- 
nistration elle-même,  savoir  de  quelle  façon  elle  est  recrutée, 
comment  elle  délibère,  comment  elle  exécute,  et  conmient  elle 
contrôle;  et  il  importe  plus  encore  de  pénétrer  les  «  mœurs 
coopératives.  »  • 

Les  Sociétés  coopératives  «  bourgeoises  »  sont  les  moins 
nombreuses.  Nous  connaissons  déjà  les  plus  importantes  :  la 
Société  du  XVITI^  arrondissement,  la  Société  de  T Est,  V Associa- 
tion des  Employés  civils.  Les  autres,  le  Marais,  la  Goutte  dOr 
de  Montmartre,  la  Fourmi  du  XIII^^  VUnion  Fraternelle  d'Au- 
teui],  ont  tout  au  plus  quelques  centaines  de  membres. 

Administrées  avec  ordre,  relativement  bien  tenues,  la  plupart 
de  ces  sociétés  ne  sont  cependant  pas  plus  économes,  ni  mieux 
achalandées  que  les  sociétés  ouvrières.  Leur  clientèle  est  plus 
exigeante,  Thorizon  coopératif  y  est  plus  rétréci.  Elles  vendent 
certaines  marchandises,  conmie  le  vin,  moins  cher  en  gros  qu'au 
détail,  suivant  en  cela  la  tradition  commerciale  plutôt  que  la 
règle  coopérative;  elles  distribuent  un  intérêt  de  S  pour  100  aux 
parts  sociales,  de  sorte  que  le  capital  peut-être  rémunéré  sans 
que  l'adhérent  soit  consommateur;  elles  n'ont  le  souci  ni  de 
l'éducation  ni  de  la  propagande.  Ce  n'est  pas  assez  dire  qu'elles 
ont  peu  de  foi  ;  elles  n'ont  pas  de  doctrine.  Chaque  membre  envi- 
sage sa  société  comme  une  maison  de  commerce,  qui  ne  doit  pas 
seulement  le  satisfaire,  mais  le  satisfaire  mieux  qu'une  autre;  et 
sa  fidélité  n'est  pas  entretenue  par  le  sentiment  du  devoir 
social. 

Les  coopératives  parisiennes  sont  en  grande  majorité  socia- 
listes, pu,  tout  au  moins,  manifestent  des  tendances  socialistes. 
Beaucoup  d'entre  elles  sont  clientes  des  associations  de  produc- 
tion ;  toutes  vendent  le  vin  «  au  litre  »  le  même  prix  qu'  «  en 
fût;  »  aucune  n'accorde  d'intérêt  au  capital.  Celles-là  sont  à 
peu  près  exclusivement  ouvrières;  quelques-unes  même,  dans 
leurs  statuts,  excluent  formellement  les  «  bourgeois.  »  L'Avenir 
de  Plaisance f  V Abeille  de  Passy,  n'admettent  que  des  '<  ouvriers 
ou  artisans,  »  la  Famille,  de  la  rue  Malar,  tolère  lés  «  ouvriers 
intellectuels,  »  mais  leur  refuse  Féligibilité  aux  fonctions  d'ad- 
ministrateur. A  la  Bellevilloise,  «  tout  citoyen  travaillant  ma- 
nuellement ou  intellectuellement  pourra  seul  faire  partie  de  la 
Société.  »  Les  «  intellectuels  »  ne  sont  guère  que  des  cliens 
obscurs;  leur  voix  est  rarement  entendue  dans  les  Assemblées^ 


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912  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  ils  ne  siègent  presque  jamais  dans  les  Conseils.  Du  reste,  rien 
qu'à  lire  les  rapports  et  les  procès-verbaux,  on  s'aperçoit  que 
les  ouvriers  manuels  sont  les  maîtres  exclusifs  ;  et  dans  Tœuvre 
bonne  ou  mauvaise,  de  leurs  sociétés,  nous  devons  voir  le 
reflet  exact,  l'indice  sûr  de  leurs  capacités  directrices. 

Ainsi,  ridée,  étroitement  comprise,  que  «  l'émancipation  des 
travailleurs  doit  être  l'œuvre  des  travailleurs  eux-mêmes  »  a 
écarté  des  sociétés  ouvrières  les  hommes  de  savoir  et  de  loisir, 
sous  prétexte  qu'ils  sont  «  bourgeois.  »  Le  mode  d'élection  des 
administrateurs  tend  à  appauvrir  encore  davantage  la  valeur  de 
la  direction  sociale. 

Tout  d'abord,  nul  ne  peut  être  candidat,  s'il  n'a  pas  fait  acte 
de  candidature:  ingénieux  moyen  d'éliminer  les  modestes.  Et 
ceux  qui  se  présentent  doivent  se  soumettre  à  une  enquête  sur 
leur  «  passé  ;  »  établir  qu'ils  sont  syndiqués,  répondre  parfois  à 
des  accusations  d'intempérance  ou  de  cléricalisme,  se  défendre 
d'avoir  serré  la  main  à  un  «  ennemi  de  la  coopérative.  »  Enfin, 
au  grand  jour  où  l'Assemblée  générale  tient  ses  assises,  à  l'appel 
de  son  nom,  chacun  d'eux  doit  se  lever,  «  monter  à  la  tribune,  » 
et  proclamer  lui-même  ses  bonnes  qualités  d'administrateur. 
Alors,  des  interpellations  s'élèvent,  et  tous  ceux  à  qui  son  nez  a 
déplu  commencent  à  gloser  sur  sa  conduite.  S'il  manque 
d'aplomb,  son  affaire  est  claire:  sa  candidature  est  repoussée 
dans  un  tonnerre  d'applaudissemens  dérisoires.  On  conçoit  que, 
dans  ces  conditions,  l'affluence  de  candidats  sérieux  ne  soit  pas 
très  considérable;  et  en  fait,  il  y  a  fréquemment  des  places  vides, 
que  l'on  est  obligé  de  combler  par  un  tirage  au  sort.  A  la  Prolé- 
tarienne, de  Montmartre,  le  «  tirage  à  la  roue  »  est  mên^e  sta- 
tutairement et  régulièrement  pratiqué  pour  un  certain  nombre 
d*  adm  ini  s  tra  teur  s . 

Un  des  préceptes  d'une  démocratie  chagrine  est  qu'il  faut 
«  guérir  des  individus.  »  Peut-être  vaudrait-il  mieux  apprendre 
à  les  connaître,  afin  de  n'être  pas  obligé  d'en  guérir.  En  tout 
cas,  cette  maxime  est  fort  en  honneur  dans  les  coopératives 
socialistes:  aucune  n'a  de  président,  car  le  président  pourrait 
incarner  la  société  aux  yeux  de  tous,  et  prendre  une  autorité 
dangereuse.  Les  affaires  courantes  sont  expédiées  par  un  secré- 
taire, un  administrateur  délégué,  ou  un  administrateur  de 
semaine.  Quant  aux  séances  du  Conseil,  elles  sont  présidées  à 
tour  de  rôle  par  tous  les  administrateurs,  même  par  ceux  qui 


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LES   SOCIÉTÉS   COÔPÉRATlVEâ   DE   CONSOMMATION.  913 

ont  été  «  tirés  à  la  roue.  »  Aussi  les  séances  se  prolougeni-elli!S 
démesurément;  jusqu'à  minuit  ou  une  heure  du  matin,  sans 
qu'il  y  ait  eu  parfois  une  demi-heure  de  délibération  utile.  On 
croit  justifier  cette  méthode  en  alléguant  la  nécessité  d'habituer 
tout  le  monde  à  diriger  les  débats.  Malheureusement,  l'expé- 
rience problématique  que  les  administrateurs  ont  pu  acquérir  no 
trouvera  jamais  d'emploi;  car  il  est  fort  rare  que  les  mômes 
hommes  restent  longtemps  au  Conseil.  La  durée  du  mandat  est 
presque  partout  de  dix-huit  mois;  souvent  môme,  les  conseillers 
sortans  sont  inéligibles  pendant  un  an,  et,  de  toute  façon,  né 
sont  ordinairement  pas  réélus.  Celui  qui  a  pu  conserver  son 
mandat  pendant  plus  de  deux  ou  trois  ans  est  considéré  comme 
un  survivant  phénoménal  des  âges  héroïques. 

L'existence  bureaucratique  des  secrétaires,  trésoriers,  admi- 
nistrateurs délégués,  renouvelables  tous  les  six  mois  par  le  Con- 
seil, est  plus  brève  encore.  Aussi,  personne  ne  possédant  qu'une 
parcelle  d'autorité,  et  personne  ne  la  possédant  longtemps,  il 
n'y  a  nulle  part  d'autorité  visible.  Aucun  de  ces  fonctionnaires 
improvisés  et  éphémères  ne  se  sent  responsable  ;  aucun  n'a  le 
pouvoir  de  se  défendre  contre  les  empiétemens  d'un  collègue, 
môme  simple  administrateur,  qui,  au  hasard  de  visites  impro- 
visées, peut  affaiblir  la  portée  de  ses  ordres. 

En  principe,  le  Conseil  d'administration  a  le  souverain  rôle, 
et  il  lui  appartient  de  maintenir  l'unité  de  direction.  Mais  il 
n'apparaît  dans  la  plénitude  de  ses  pouvoirs  qu'une  ou  deux  fois 
par  semaine;  la  direction  générale  échappe  à  ses  membres  mal 
informés.  Cependant  les  menus  détails  encombrent  ses  délibéra- 
tions. L'affaire  la  plus  simple,  mais  aussi  la  plus  urgente,  après 
lui  avoir  été  tardivement  soumise,  est  renvoyée  à  une  commis- 
sion, pour  lui  revenir  encore  plus  tard,  en  seconde  lecture,  en- 
richie d'un  beau  rapport.  La  lettre  la  plus  pressée  est  décachetée 
en  séance;  et,  certes,  ce  n'est  pas  dans  les  bureaux  des  grands 
services  publics  qu^il  faut  chercher  les  meilleurs  exemples  de 
lenteur  administrative,  c'est  dans  les  sociétés  coopératives  ou- 
vrières de  Paris. 

Les  commissaires  de  surveillance,  élus  dans  les  mômes  con- 
ditions que  les  administrateurs,  ont  le  devoir,  très  limité  par 
la  loi,  de  vérifier  la  comptabilité,  de  certifier  l'exactitude  du 
bilan,  et  de  veiller  à  l'observation  des  dispositions  statutaires. 
En  Angleterre  et  en  Allemagne,  ces  commissaires  sont  de  réri* 
TOMi  IL VII.  —  1908.  58 

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914  REVUE  D£9  DEUX  MONDES. 

tables  experts-comptables;  dans  les  coopératives  ouvrières  de 
Paris,  leur  unique  parchemin  est  leur  fiche  socialiste  et  anticlé- 
ricale. Aussi  sont-ils  un  peu  gênés  dans  leur  rôle;  mais  ils 
excellent  à  usurper  celui  que  la  loi  et  les  statuts  leur  ont  for- 
mellement interdit.  Ne  pouvant,  attentifs  et  circonspects,  rem- 
plir les  fonctions  restreintes,  mais  délicates,  qui  leur  sont  dé- 
parties, ib  étendent  indéfiniment  l'espace  où  se  meut  leur 
activité  capricieuse  et  brouillonne.  Leurs  rapports  d'assemblées 
générales  sont  très  édifians  :  ils  passent  en  revue  tous  les  ser- 
vices, apprécient  Tétat  des  locaux,  la  qualité  des  marchandises, 
le  zèle  des  employés.  Parfois,  ils  oublient  de  certifier  l'exacti- 
tude du  bilan  :  c'est  d'une  belle  distraction. 

Quoique  peu  fréquentées,  les  Assemblées  générales  sont 
aussi  tumultueuses  que  les  réunions  politiques.  On  connaît 
déjà  «  l'audition  des  candidats  ;  »  c'est  un  lever  de  rideau. 
Mais  le  rapport  de  la  «  commission  d'enquête  »  est  la  pièce 
principale,  du  moins  dans  les  grandes  sociétés.  Cette  «  com- 
mission d'enquête  »  exerce  la  police  judiciaire  ;  elle  recherche 
les  «  mauvais  sociétaires,  »  recueille  les  dénonciations,  cite 
les  accusés  à  sa  barre,  entend  des  témoins,  rédige  des  procès- 
verbaux;  et  son  rapporteur  remplit  les  fonctions  de  procu- 
reur général  devant  l'Assemblée,  qui,  comme  on  le  pense,  ne 
garde  pas  la  sérénité  d'un  aréopage.  Quand  on  a  radié  quelques 
membres  coupables,  on  houspille  quelque  peu  les  administra- 
teurs :  à  celui-ci,  qui  a  été  délégué  dans  le  Midi  pour  acheter 
du  vin,  on  reproche  a  ses  rinçades,  gueuletons  et  ballades  au 
bord  de  la  mer  ;  »  à  cet  autre,  son  altitude  aux  dernières  élec- 
tions législatives  ou  municipales. 

Les  employés  ne  sont  pas  oubliés;  surtout  les  chefs  de  ser- 
vice, chef  comptable,  chef  boucher,  chef  du  chantier  de  char- 
bons. Tout  le  monde  pouvant  dire  tout  ce  qu'il  a  sur  le  cœur, 
les  serviteurs  les  plus  dévoués  ne  sont  jamais  à  l'abri  des  accu- 
sations ou  des  quolibets.  Pêle-mêle,  sans  indulgence  et  sans 
mesure,  leurs  négligences  de  service,  leurs  malheureuses  distrac- 
tions d'un  moment,  brusquement  surprises  par  un  de  leurs 
ennemis,  sont  étalées  au  grand  jour  devant  500  personnes. 
L'admonestation  brutale  d'un  patron,  adressée  dans  son  ca- 
binet, ou  même  jetée  à  travers  l'atelier,  leur  serait  moins  oui- 
sanlp. 

11  ne  reste  pas,  comme  on  peut  croire,  beaucoup  de  temps 


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.    LES    SOCIÉTÉS    COOPÉRATIVES    DE   CONSOMMATION.  916 

disponible  pour  l'examen  du  bilan.  Mais  c'est  là  l'accessoire  : 
on  ne  peut  pas  tout  faire.  Les  clameurs  grandissent,  les  inter- 
pellations se  croisent  en  tous  sens.;  c'est  bientôt  une  véritable 
mousqueterie  d'invectives  qui  crépite  de  toutes  les  parties  de  la 
salle  à  la  fois.  Il  vient  un  moment  où,  lasse,  énervée,  la  foule 
est  incapable  de  suivre  aucune  affaire,  si  important  qu'en  soit 
l'objet,  revision  de  statuts,  emprunt  ou  construction  d'un 
immeuble^  L'heure  du  dîner  est  passée,  les  ménagères  sont 
parties,  des  cris  de  protestation  s'élèvent,  impérieux  et  gouail- 
leurs: 

—  A  la  soupe  !  La  clôture  I 

Et,  comme  une  trombe  irrésistible,  sourde  aux  adjurations 
du  bureau,  cette  foule  s'écoule  au  dehors,  inconsciente  de  la 
démoralisation  qu'elle  laisse  après  elle,  parmi  les  coopérateurs 
clairvoyans  et  le  personnel,  ulcéré  des  humiliations  subies. 
Asservis  au  devoir  statutaire  qu'ils  n'avaient  pas  encore  appris  à 
éluder,  les  nouveaux  sociétaires  ont  fait  un  triste  apprentissage, 
qui  enlève  à  la  plupart  d'entre  eux  le  désir  de  reparaître  dans 
ces  mêlées  puériles.  D'exercice  en  exercice,  l'Assemblée  généj- 
rale,  rapidement  renouvelée,  se  compose  d'hommes  perpétuelle- 
ment naïfs  et  inexpérimentés  ;  de  sorte  qu'au-dessus  du  Conseil 
d'administration  et  de  la  commission  de  contrôle,  pouvoirs  éphé- 
mères et  instables,  ne  domine  que  la  souveraineté  dérisoire 
d'une  collectivité  toujours  mouvante. 

Si  les  ouvriers  se  sont  révélés  administrateurs  médiocres, 
ont-ils  du  moins,  conséquens  avec  leurs  principes,  dans  ces 
magasins  où  ils  sont  les  maîtres,  amorcé  cette  organisation  du 
travail  «  juste  et  humaine  »  qu'ils  attendent  pour  eux-mêmes 
du  régime  socialiste?  Ouvriers  durant  le  jour,  et  patrons  le  soir, 
ont-ils  su  mettre  leur  conduite  directoriale  en  harmonie  avec 
leurs  revendications  prolétariennes?  Pas  le  moins  du  monde; 
et  le  spectacle  de  leurs  Assemblées  générales  suffit  déjà  à  nous 
édifier. 

Ni  les  coopératives  parisiennes,  ni  celles  de  province,  n'ont 
devancé  la  loi  sur  les  accidens  du  travail,  pas  plus  que  celle  du 
repos  hebdomadaire:  elles  ont  attendu  très  patiemment  leur 
élaboration  par  les  Chambres  «  bourgeoises,  »  et  les  ont  plutôt 
appliquées  de  mauvaise  gviice,  kldiBellevilloise  même,  un  ouvrier 
blessé  à  un  doigt,  avant  le  vote  de  la  loi  sur  les  accidens,  dut 


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916  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

S  adresser  à  la  justice  pour  obtenir  une  rente  de  62  francs  (1). 
A  une  des  dernières  Assemblées  générales  de  VUtilUé  sociale,  on 
a  discuté  longuement  la  proposition  du  Conseil,  de  payer  une 
demi-journée  de  repos  hebdomadaire  ;  et  elle  n'a  été  adoptée 
qu'aprèp  une  très  vive  opposition.  «  Est-ce  que  mon  patron  me 
paie,  moi,  quand  je  ne  travaille  pas?  »  s'écria  un  des  sociétaires, 
très  applaudi  par  une  fraction  de  l'Assemblée  (2). 

La  «  journée  de  huit  heures  »  n'existe  dans  aucune  coopéra- 
tive ouvrière,  sous  le  prétexte  «  qu'il  est  impossible  de  faire 
autrement  dans  les  conditions  actuelles  ;  »  elle  est  partout  de  dix 
ou  de  douze  heures.  La  véritable  raison,  c'est  la  crainte  de  mé- 
contenter tout  le  monde  pour  satisfaire  quelques  employés, 
l'indifférence  pour  une  amélioration  dont  on  ne  recueillerait  pas 
le  bénéfice.  Presque  tous  raisonnent  conmie  le  sociétaire  de 
V Utilité  sociale  :  «  Est-ce  que  je  travaille  huit  heures  chez  mon 
patron?  » 

On  sait  avec  quelle  amertume  les  ouvriers  de  certaines 
usines  se  sont  plaints  de  leur  servitude  politique  ou  religieuse. 
Au  moins  cette  servitude  est-elle  à  l'état  d'exception  ;  mais  dans 
les  coopératives  socialistes,  elle  est  la  règle.  Récemment  un 
ouvrier  boulanger  de  la  Bellevilloise  a  été  congédié,  non  pour 
(c  sabotage,  »  mais  en  raison  de  ses  «  pratiques  religieuses,  »  et 
une  veuve,  employée  à  la  môme  Société,  a  été  «  remerciée,  pour 
retard  au  retrait  de  ses  enfans  d'une  institution  cléricale  (3).  »  De 
telles  exécutions  sont  rares;  mais  il  n'en  faut  pas  conclure  que 
la  discipline  anticléricale  soit  relâchée  ;  c'est  au  contraire  la  phis 
forte  de  toutes  les  disciplines.  En  traitant  ainsi  leurs  employés, 
les  coopérateurs  socialistes  ne  croient  pas  être  injustes.  «  Nous 
avons  le  droit,  disent-ils,  d'exiger  que  nos  employés  marchent 
d'accord  avec  nous.  Nous  ne  voulons  pas  parmi  nous  d'ennemis 
de  la  classe  ouvrière.  Nous  les  payons  bien,  nous  les  faisons 
vivre  largement,  ils  nous  doivent  de  la  reconnaissance.  »  Éter- 
nel langage,  dont  ni  le  socialisme,  ni  l'anticléricalisme  ne  sont 
les  premiers  auteurs,  mais  qu'ils  ont  emprunté,  presque  sans 
modifier  les  formules,  au  manuel  de  toutes  les  écoles  intolé- 
rantes. 

(i)  La  Bellevilloise  :  Compte  rendu  des  Assemblées  du  25  octobre  1903,  p.  43, 
et  du  15  mai  1904,  p.  37. 

(2)  Compte  rendu  du  2*  semestre  1906  de  Y  Utilité  sociale,  p.  17. 

(3)  Prpc^s- verbaux  des  Assemblées  4a  5  novembre  1905  et  du  27  novembre  1906, 


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LES   SOaÉTÉS    COOPÉRATIVES    DE    CONSOMMATION.  9l7 

Après  la  servitude  politique  et  religieuse,  la  servitude  écono- 
mique. Nous  connaissons  les  récriminations,  quelquefois  justi- 
fiées, de  la  classe  ouvrière  contre  les  économats  patronaux  obli- 
gatoires, et  auxquelles  divers  incidens  des  grèves  de  TEst  ont 
donné  récemment  une  recrudescence  d'actualité.  Or,  tandis  que 
les  coopératives  socialistes  ne  parviennent  pas  à  obtenir  de  leurs 
membres  une  moyenne  d'achats- supérieure  à  268  francs  par  an, 
plusieurs  d'entre  elles  imposent  à  leurs  employés  une  consom^ 
mation  minima  de  1000  francs,  s'ils  sont  mariés,  do  600  francs, 
s'ils  sont  célibataires.  Ces  derniers  ne  sont  même  pas  libres  de 
prendre  leurs  repas  au  restaurant  I 

Le  salaire  des  «  répartiteurs  »  est  presque  partout  de  45  à 
50  francs  par  semaine.  Mais,  sauf  à  la  Bellevilloisey  où  les 
employés  des  deux  sexes  sont  uniformément  payés  à  raison  de 
0  fr.  70  l'heure,  celui  des  femmes  est  très  inférieur  à  ces  chiffres; 
et  il  faut  encore  relever  là  une  contradiction  flagrante  avec  les 
principes  du  socialisme  moderne.  «  Nous  avons  remplacé,  disait 
un  jour  le  rapporteur  de  VUnion  des  Travailleurs  du  XIW  ar- 
rondissementy  le  répartiteur  par  une  femme,  nous  coûtant  moins 
cher.  M  Personne  n'a  sourcillé  (1). 

D'autre  part,  la  capacité  professionnelle  est  systématiquement 
découragée.  Nouveaux  ou  anciens,  actifs  ou  paresseux,  tous  les 
employés  ont  les  mêmes  appointemens.  On  alloue  aux  chefs  de 
rayon  un  maigre  supplément  de  10  francs  par  semaine;  et  le 
traitement  du  premier  comptable  ne  dépasse  guère  3  000  ou 
3  500  francs.  Il  n'est  pas  difficile  d'apercevoir  les  motifs  secrets 
qui  ont  inspiré  une  méthode  si  contraire  à  la  prospérité  des 
sociétés  coopératives.  Le  salaire  des  «  camarades  employés  »  est 
visiblement  établi  d'après  celui  des  «  camarades  sociétaires.  » 
Jamais  une  administration  ouvrière  ne  voudra  donner  6  000  francs 
à  un  comptable  éprouvé,  à  un  chef  de  rayon  habile;  ce  qui  ne 
Tempèche  pas  de  rôver  la  disparition  future  des  grands  maga- 
sins, dont  les  employés  supérieurs  sont  rétribués  à  l'égal  des 
plus  hauts  fonctionnaires  de  l'État. 

Les  mêmes  réflexions  s'imposent  à  Tégard  du  problème  d^s 
retraites  ouvrières  :  jamais  les  coopératives  socialistes   ne  se 
sont  préoccupées  de  le  résoudre  en  faveur  de  leurs  employés 
C'est  encore  et  toujours  Je  même  état  d'esprit  :  «  Est-ce  que  mon 

(1)  Compte  rendu  de  rAssemblée  du  24  décembre  1905,  p.  8. 


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918  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

patron  me  fera  une  retraite  ?  »  Telle  est  la  pensée  du  plus  grand 
nombre  ;  et  l'on  peut  être  assuré  que  si  une  loi  des  retrsdtes 
ouvrières  doit  obliger  lés  employeurs  à  verser  une  part  de  la 
cotisation  totale  à  la  Caisse  des  retraites  pour  la  vieillesse,  les 
coopératives  socialistes  ne  l'auront  pas  appliquée  par  antici- 
pation. 

Parlerai-je  de  l'attitude  des.  administrations  coopératives 
vis-à-vis  de  leur  personnel?  Les  «  camarades  employés,  »  dont 
j'ai  recueilli  les  nombreuses  confidences,  trouvent  qu'elle  est 
singulièrement  dénuée  de  camaraderie  ;  et,  soumis  à  tant  de 
maîtres,  ils  se  prennent  à  regretter  le  patron  uniqpie  ;  au  moins, 
comme  ils  disent,  «  avec  lui,  on  sait  à  quoi  s'en  tenir.  »  Les 
«  camarades  administrateurs,  »  qui  ont  subi,  tout  le  jour,  la 
discipline  de  l'atelier,  sont  bien  aises  d'affirmer  leur  pouvoir  à  la 
coopérative.  Au  basardde  leurs  momens  libres,  parodiant  comi- 
quement  les  attitudes  patronales,  ils  promènent  leur  caprice 
impérieux  et  fantasque  dans  toute  l'étendue  des  magasins. 
L'habileté  professionnelle  d'un  patron,  la  méthode  invariable 
d'où  ses  ordres  procèdent,  font  accepter,  dans  une  certaine  me- 
sure, son  autorité.  Mais  les  employés  de  coopératives  ne  recon- 
naissent point  la  compétence  commerciale  ài  leurs  administra- 
teurs de  hasard  ;  et  ils  en  reçoivent  à  tout  moment  des  ordres 
contradictoires  :  le  joug  leur  paraît  singulièrement  plus  dur. 
Aux  Assemblées  générales,  deux  fois  l'an,  ils  sont  mis  sur  la 
sellette  ;  mais  leur  existence  quotidienne  n'est  guère  plus  douce. 
Loué  par  ceux-ci,  blâmé  par  ceux-là,  chacun,  quoi  qu'il  fasse, 
est  toujours  sur  le  qui-vive  ;  sa  situation  ressemble  à  celle  d'un 
ministre;  il  est  incessamment  à  la  merci  d'une  saute  de  vent 
parlementaire . 

Il  semble,  disait  un  jour  un  membre  de  VÉgalitaire  en 
assemblée  générale,  «  que  les  ouvriers  soient  plus  rosses  que 
les  patrons  (1)  !  »  L'expression  est  un  peu  vive;  mais  il  est  cer- 
tain que  le  sort  des  «  camarades  employés  »  est  fort  précaire.  Ils 
ne  se  sentent  pas  entourés  de  bienveillance^  ne  sont  même  pas 
assurés  de  trouver  la  justice,  et  ne  sont  guère  attachés  à  ces  so- 
ciétés qui  les  «  font  vivre  »  et  le  leur  font  sentir  si  durement. 
Aussi  le  personnel  de  service  est-il  aussi  instable  que  le  pouvoir 
administratif.  Les  coopératives  ouvrières  recueillent  sans  cesse 

(1)  Procès-verbal  de  l'ÀBscmblée  du  10  décembre  1905,  p.  14. 


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LES   SOaÉTÉS   COOPÉRATIVES   DE   CONSOMMATION.  919 

les  épaves  du  commerce,  et  destituent  au  commerce  leurs  meil- 
leurs sujets,  recrutant  leurs  collaborateurs  par  une  sorte  de 
sélection  à  rebours.  / 

Ainsi  instruit  de  leur  organisation  et  de  leurs  mœurs,  on  est 
moins  surpris  que  les  coopératives  parisiennes  n'aient  pi;  con- 
quérir même  la  situation  modeste  des  maisons  de  second 
ordre.  Travaillées  par  des  préoccupations  politiques  étrangères 
à  leur  objet,  et  cependant  infidèles  à  leur  programme  socialiste, 
privées  du  concours  précieux  qui  résulte  de  la  fusion  des  élé- 
mens  sociaux,  affaiblies  par  le  régime  de  démocratie  pure 
qu'elles  se  sont  imposé,  et  qui  conviendrait  tout  au  plus  à  une 
collectivité  initiée  depuis  des  siècles  aux  pratiques  de  la 'liberté, 
servies  enfin  par  un  personnel  aigri  qu'elles  ne  savent  point 
diriger,  mais  qu'elles  troublent  continuellement  dans  sa  besogne, 
les  sociétés  coopératives  parisiennes  accusent  dans  leur  admi-^ 
nistration  un  désordre  dont  j'ai  peut-être  affaibli  le  tableau.  Dé- 
libérations des  conseils,  surveillance  des  commissaires  et  des 
délégués,  vigilance  des  commissions  d'enquête,  sanction  souve-^ 
raine  des  assemblées  plénières,  tout  cet  étalage  d'activité?  muU 
tiples  est  bien  près  d'être  purement  illusoire  :  la  maladie  du 
contrôle  a  abouti  au  néant  du  contrôle. 

Très  atténués  dans  un  petit  groupement  originel,  ces  élé- 
mens  de  perturbation  produisent  tout  leur  effet  dans  la  Société 
agrandie.  Son  expansion  naturelle,  qui  devait  s'accroître  par  son 
effet  même,  est  justement  limitée  par  l'impuissance  où  elle  se 
trouve  de  diriger  des  services  nombreux,  et  de  maîtriser  l'in- 
discipline des  foules.  Ce  qu'une  coopérative  supporte  le  moins 
bien,  c'est  le  succès. 

L'exemple  le  plus  éclatant  est  celui  de  la  Moissonneuse, 
fondée  en  1875  par  19  ouvriers  du  XI*  arrondissement.  Elle  était 
parvenue  à  grouper  16000  membres  ;  elle  avait  créé  22  succurr 
sales  ;  et  elle  s'est  effondrée  misérablement  après  vingt-huit  ans 
d^existence.  De  telles  ruines  n'ont  pas  été  éloquentes.  Parmi  les 
sociétés  qpii  paraissent  les  plus  solides,  il  n'en  est  pas  une  qui 
ne  porte  en  elle  les  mêmes  germes  de  dissolution  qui  ont  anéanti 
la  Moissonneuse  ;  et  il  n'en  est  pas  une  qui  s'en  doute. 

A  la  vérité,  il  y  a,  dans  toute  coopérative  ouvrière,  une 
élite  qui  a  le  sentiment  de  l'ordre,  et  reconnaît  la  nécessité  de 
la  discipline.  Elle  voit  plus  large  et  pltis  loin;  elle  empêche  la 


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920  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

masse  de  se  gâter  tout  à  fait.  Soit  qu'elle  partage  les  préjugés 
de  sa  classe,  ou  qu'elle  n'ose  les  heurter  de  front,  elle  ne  com- 
bat point  en  faveur  de  la  neutralité  politique,  et  ne  proteste 
])oint  contre  le  régime  d'intolérance  qui  est  universellement 
entré  dans  les  mœurs.  Mais  elle  a  pu,  en  certains  endroits, 
faire  prévaloir  des  idées  de  prévoyance  et  de  solidarité,  créer 
même  un  embryon  d'organisation  éducative.  C'est  grâce  à  la 
présence  de  cette  élite,  que  diverses  sociétés  socialistes, 
comme  la  Bellevilloise^  YUtilité  sociale^  VUnion  du  XIX^  arron- 
dissement, la  Famille j  du  XV«,  ont  établi  un  fonds  de  dévelop- 
pement' collectif,  destiné  à  accroître  les  ressources  sociales.  Il 
est  alimenté  par  un  prélèvement  s^ur  le  montant  des  ventes 
(1  p.  lOlO)  ou  sur  celui  des  bonis  (10  p.  100).  Ce  n'est  pas  un 
mince  mérite  d'avoir  imposé  à  la  masse  un  abandon  d'une  part 
de  ses  bonis  :  car,  en  y  renonçant  sans  retour,  la  génération  ac- 
tuelle des  membres  est  incertaine  do  recueillir  les  fruits  do  son 
abnégation  :  elle  n'a  que  la  certitude  du  sacrifice. 

Les  coopératives  socialistes  consentent  plus  volontiers  à  dis- 
traire une  part  des  bonis  en  faveur  de  caisses  d'assistance  mu- 
tuelle, parce  que  les  sacrifices  consentis  peuvent  soulager  immé- 
diatement des  souffrances  visibles,  des  gênes  momentanées,  et 
que  chacun  peut  être  appelé  à  en  bénéficier.  Beaucoup  d'entre 
elles  ont  créé  des  Caisses  de  «  prêt  gratuit;  »  les  plus  riches, 
des  services  médicaux.  Des  «caisses  de  solidarité  »  viennent  en 
aide  aux  membres  éprouvés  par  le  chômage  ou  la  maladie.  En 
1906,  plusieurs  sociétés  ont  suivi  l'exemple  delà Bellevilloise y  là 
Ménagère f  du  XVII*  arrondissement,  a  distribué  gratuitement  aux 
chômeurs  du  pain  et  du  lait;  V Utilité  sociale  leur  a  versé 
500  francs  :  VÉgalitaire  a  fourni  aux  «  soupes  grévistes  »  envi- 
ron 8000  francs  de  marchandises,  viande,  charcuterie,  légumes, 
«  pot-au-feu  »  et  charbons. 

  la  mort  d'un  sociétaire,  la  veuve  et  même  la  «  compagne» 
comme  à  la  Bellevilloisej  V Avenir  de  Plaisance^  la  Prolétarienne 
de  Montmartre,  la  Glaneuse  de  Mont  rouge,  reçoit  ime  somme  fixe 
de  40,  50  ou  100  francs,  à  laquelle  s^joute  une  seconde  indemnité, 
variable  avec  le  nombre  des  enfans  en  bas  âge.  A  la  naissance 
d'un  enfant,  la  famille  reçoit  20  francs;  la  Prolétarienne ^  la  Mé- 
nagère,  allouent  même  30  ou  35  francs,  «  en  cas  d'accouche- 
ment gémellaire.  » 

Les  chefs  de  1'  «  École  de  Ntmes,  »  de  l'École  (c  bourgeoise,  » 


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LES   SOCIÉTÉS   COOPÉRATIVES   DE   CONSOMMATION.  921 

attachent,  avec  raison,  une  très  grande  importance  au  dévelop- 
pement de  l'éducation  coopérative.  Ils  conseillent,  à  Timitation 
de  l'Angleterre,  Torganisation  de  conférences,  de  causeries,  de 
fêtes  familiales,  la  création  de  bibliothèques,  de  «  cercles 
d'études.  »  Malheureusement,  ils  n'ont  guère  réussi  à  convaincre 
que  les  sociétés  socialistes.  Encore  leur  satisfaction  n'est-ello 
point  sans  mélange,  car,  à  l'éducation  coopérative  se  superpose 
et  s'identifie  l'éducation  socialiste,  qui  se  comndunique  ordinai- 
rement dans  des  conférences-concerts,  des  apéritifs-concerts, 
des  causeries  à  la  buvette,  des  représentations  théâtrales.  La 
Bellevilioise  subventionne  une  «  Symphonie;  »V Avenir  de  Plai- 
sanccy  la  Ménagère^  jouent  des  pièces  «  à  thèse,  »  les  Rempla- 
çanles,  par  exemple,  «  où  sont  mises  à  nu  les  tares  de  la  bour- 
geoisie, engendrées  par  le  système  capitaliste  (1).  » 

En  dépit  de  tous  ces  effprls,  1'  «  éducation  coopérative  »  est 
fort  peu  répandue;  n'apparaissant  guère,  çà  et  là,  que  d'une  façon 
intermittente,  à  demi  noyée  dauB  le  flot  des  polémiques  révolu- 
tionnaires et  anticléricales,  elle  n'ej^erce  pas  d'action  sensible  sur 
les  membres  des  sociétés  de  consommation.  D'ailleurs,  l'éduca- 
tion coopérative,  pas  plus  que  toute  autre,  n'est  pas  une  éduca 
tion  factice,  qu'on  puisse  isoler  de  l'éducation  générale;  et  c'est 
pourquoi  la  régénération  des  coopératives  ouvrières  n'apparaît 
pas  comme  prochaine.  Je  ne  veux  pas  dire  qu'elle  ne  se  produira 
jamais  ;  mais  elle  est  essentiellement  liée  à  la  régénération  loin- 
taine des  mœurs  démocratiques. 

Cependant,  supposons  accompli  ce  dernier  progrès,  auquel 
aspirent  paisiblement  beaucoup  d'esprits  «  sages,  »  mais  que 
quelques  hommes  seuls  s  efforcent  de  préparer.  Admettons  que, 
sous  son  influence,  les  coopérateurs  se  soient  dépouillés  de  leur 
excès  d'individualisme  ;  qu'ils  aient  reconnu  la  nécessité  de  sé- 
parer, pour  des  actions  distinctes,  la  coopération  et  la  politique  ; 
que  tous  s'intéressent  à  l'œuvre  commune,  mais  néanmoins 
sachent  s'imposer  une  discipline  rigoureuse:  qu'ils  aient  pu 
établir  des  administrations  stables  et  compétentes.  Supposons, 
en  un  mot,  que,  sous  l'atmosphère  vivifiante  des  mœurs  régé- 
nérées, ils  aient  enfin  reçu  les  vertus  robustes  que  l'Association 
requiert  de  ses  membres. 

(1)  BttUetin  de  U  Ménagère,  i-  leptembrt  1905, 


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922  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

La  coopération  suivra  sans  doute  le  mouvement  commun 
emportera  ies  autres  institutions  sociales  vers  des  destinât» 
supérieures.  Mais  réalisera-t-elle  les  magnifiques  espérances  de 
ses  apôtres?  Viendra-t-il  un  jour  où  elle  sera  définitivement  vic- 
torieuse du  commerce^  d'abord  universellement  «  distributrice,  » 
plus  tard  souveraine  productrice,  plus  tard  encore  la  grande  pro- 
priétaire de  la  richesse  nationale? 

Je  ne  sais  si  une  telle  transformation  est  désirable.  Mais 
sans  prétendre  assigner  une  borne  précise  à  l'activité  coopéra- 
tive, on  peut  prédire  que  celle-ci  sera  limitée  par  le  jeu  même 
de  ses  propres  organes. 

La  faiblesse  originelle  du  capital  n'a  pas  empêché  de  grandir 
certaines  maisons  privées.  Beaucoup  sont  demeurées  médiocres; 
d'autres  ont  rencontré  la  ruine.  Mais  enfin,  sous  l'effet  de  l'àpre 
concurrence,  servis  par  leur  flair,  lejir  habileté  ou  leur  audace, 
quelques  hommes  ont  élevé  leur  fortune. 

A  ces  luttes  tourmentées  et  (ragiques  de  la  vie  commerdal 
dont  le  consommateur  distrait  attend  passivement  ses  destinée 
la  coopération  prétend  substituer  un  état  de  choses  pacifique,  ( 
le  consommateur  deviendra  te  propre  artisan  de  son  «  ém^< 
pation,  »  où  ne  seront  plus  gaspillées  d'immenses  forces  viv< 
où  il  n'y  aura  ni  vainqueurs,  ni  vaincus.  Mais  l'Associatû 
coopérative  est  condamnée  à  la  prudence,  et  doit  s'interdire  1 
tentatives  aventureuses.  L'éclair  d'une  pensée  audacieuse,  b 
versant  le  cerveau  d'un  des  «  rois  w  de  l'alimentation,  illumii 
pour  lui  une  voie  nouvelle,  sur  laquelle  il  est  le  maître  abso 
de  s'élancer  immédiatement.  Tout  au  contraire,  privée  d 
excitations  violentes  que  produit  le  mirage  entrevu  de  la  fo 
tune,  l'administration  d'une  société  coopérative  ne  conni 
point  ces  désirs  intenses,  téméraires,  où  se  mêlent  l'attrait  c 
jeu  et  l'acceptation  du  risque.  Cela  est  un  bien,  peut-être.  Ma 
lorsqu'elle  veut  se  porter  en  avant,  hors  de  la  place  où  elle 
longtemps  piétiné,  elle  est  alourdie  dans  sa  marche  par  l'inert 
des  groupes  inégalement  entraînés,  qu'il  faut  rallier  sans  cess 
et  dont  il  faut  obtenir  l'assentiment  délibéré  au  début 
chaque  nouvelle  étape. 

Enfin,  même  dans  l'ordonnance  et  le  contrôle  des  service 
dans  le  règlement  des  affaires  courantes,  n'étant  sollicités 
par  l'appât  du  gain,  ni  par  celui  de  la  popularité;  absorb 
d'ailleurs  par  leurs  occupations  professionnellesi  et  trop  certai 


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LES  SOCIÉTÉS   COOPfRATIYBI  DE  CONSOMMATIOM.  923 

qu'aucune  sanction  sérieuse  n'atteindra  jamais  leur  négligence, 
les  meilleurs  administrateurs  ne  sauraient  être  animés  de  la 
même  fièvre,  déployer  la  même  ingéniosité,  faire  montre  de  la 
même  souplesse  cpie  le  négociant  qui  s'évertue  pour  accroître 
lampleur  de  son  établissement.  Sans  doute,  en  coopération, 
l'économie  assurée  au  consommateur  est  accrue  de  tout  le  bé- 
néfice qui  irait  au  commerçant  privé,  et  de  l'économie  de  tous 
les  frais  de  réclame  disparus.  Mais  elle  est  diminuée  aussi  de 
tout  Taffluent  de  valeur  que  lui  apporteraient  une  direction 
babile,  la  présence  toujours  visible  d'un  chef  intéressé  au  succès, 
la  rapidité  de  décisions  toujours  prises  au  moment  opportun 
La  balance  est  au  moins  douteuse. 

Ainsi,  pour  dçs  raisons  d'ordre  permanent,  qui  ont  leurs 
racines  profondes  dans  la  nature  humaine,  les  progrès  de  la 
coopération  ne  semblent  pas  pouvoir  être  indéfiniment  reculés. 
Pour  d'autres,  qu'on  peut  croire  accidentelles,  mais  que  le  tem- 
pérament individualiste  de  notre  race  rend  à  un  certain  degré 
consistantes,  la  coopération  française  ne  se  présente  pas  en  très 
bonne  posture.  Cependant,  à  défaut  de  l'hégémonie  commer- 
ciale que  ses  apôtres  lui  attribuent  par  consolation  dans  l'avenir, 
elle  peut  contribuer  honorablement  à  l'amélioration  de  l'exis- 
tence ouvrière  et  demi-bourgeoise.  Elle  est  déjà,  du  moins  dans 
quelques  villes  de  province,  &  Grenoble,  à  Troyes,  à  Sens,  à 
Limoges,  une  sorte  de  balancier  régulateur  du  marché  écono- 
mique, un  obstacle  à  la  hausse  artificielle  des  denrées  de  pre- 
mière nécessité,  un  bienfait'  latent  pour  ceux-là  mêmes  qui  la 
dédaignent  pu  l'ignorent.  A  Paris  même,  sous  les  aspects  dif- 
formes où  elle  se  montre,  et  jusque  dans  les  œuvres  caricatu- 
rales qu'elle  a  enfantées,  elle  révèle  une  puissance  que  l'on  ne 
peut  méconnaître.  Si  pauvrement  qu'elle  ait  été  conçue,  si 
étrangement  qu'elle  soit  pratiquée,  puisque  le  lien  fragile  qui 
lui  attache  tant  de  familles  ouvrières  n'est  cependant  pas  anéanti 
au  bout  d'un  demi-siècle,  et  que,  brisé  quelque  part,  on  l'a 
toujours  vu  se  reformer  ailleurs,  il  faut  qu'elle  soit  née  d'un 
besoin  vivement  ressenti,  et  qu'en  elle  réside  un  principe  très 
actif  de  fécondité. 

Joseph  Gcrnesson. 


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REVUES  ÉTRANGÈRES 


PIERRE  BRBUGHEL  LE  VIEUX 
ET  L'ART  DE  SON  TEMPS 


Peter  Bruegel  V Ancien,  son  œuvre  et  son  temps,  par  René  Van  Bastelaer, 
1  vol.  gros  in-4«,  avec  plus  de  cent  planches  gravées;  Bruxelles,  librairie 
Van  Oesf,  1907;  —  Pierre  Bruegel  V Ancien,  par  Charles  Bernard,  1  vol. 
illuslré,  de  la  Collection  des  grands  artistes  des  Pay.S'Bas;  Bruxelles, 
même  librairie,  1908. 


Dans  un,  petit  poème  latin  que  nous  a  conservé  Van  Mander,  un 
contemporain  de  Pierre  Breughel  le  Vieux,  le  savant  Lampsonius, 
célébrait  ainsi  le  talent  du  peintre  brabançon  :  «  Voici  qu'un  second 
Jérôme  Bosch,  d'un  pinceau  habile,  noué  rend  à  la  fois  les  vives  inven- 
tions et  jusqu'au  style  de  son  maître,  et  le  surpasse  eacore  tout  en 
l'imitant!  En  vérité,  Pierre,  tu  t'élèves  lorsque  ton  art  fécond,  à 
la  mimière  de  ton  devancier,  nous  retrace  toute  sorte  de  sujets 
plaisans,  les  plus  propres  du  monde  à  nous  faire  rire;  et  aussi 
méiites-tu,  en  sa  compagnie,  d'être  loué  à  l'égal  des  plus  grands 
artistes  î  » 

Or,  il  se  trouve  que  ces  éloges  ne  paraissent  pas  suffisamment 
élogieux  à  un  jeune  écrivain  belge,  M.  Charles  Bernard,  qui  vient  de 
consacrer  à  Pierre  Breughel  P Ancien  un  petit  livre  d'ailleurs  tout 
plein  d'érudition  et  de  fine  critique.  «  Lampsonius,—  nous  dit-il,-^  a 
beau  comparer  Breughel  aux  plus  grands  artistes  :  lui  aussi,  il  rape- 
tisse le  génie  du  maître  jusqu'à  n'en  faire  qu'un  amuseur.  Ce  n'est 
pruère  que  dans  ces  dernières  années  qu'on  a  restitué  à  Pierre 
Bronghel  l'Ancien  la  place  qui  lui  revient,  entre  Jean  Van  Eyck  et 


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REVUES   ÉTRANGÈRES.  925 

Pîerre-Paul  Rubens.  Tous  trois  ont,  avec  une  puissance  égale,  fixé 
un  des  côtés  de  Tàme  de  leur  race,  et  Tàme  totale  de  leur  époque.  Et, 
des  trois,  Breughel  a  été  le  plus  simple  et  le  plus  sincère.  » 

Mais  M.  Charles  Bernard  me  permettra-t-il  de  penser  que  lui- 
même,  à  son  tour,  va  peùt-ôtre  un  peu  trop  loin  dans  l'éloge,  et  que 
son  parallèle  entre  «  les  trois  sommets  de  la  peinture  flamande  » 
dépasse  les  limites  habituelles  de  l'admiration  de  tout  bon  bio- 
graphe pour  le  grand  homme  qu'il  a  entrepris  de  nous  révéler? 
Pourquoi  et  comment  Breughel  aurait-il  été  «  plus  sincère  »  que 
ce  Van  Eyck  dont  M.  Bernard  nous  a  affirmé,  précédemment; 
que  son  Adoration  de  V Agneau  était  «  le  chef-d'œuvre  de  Tesprit 
humain?  »  Et  pour  ce  qui  est  de  RubenB,  le  plus  ardent  poète  de  toute 
la  peinture,  soutenir  que  celui-là  a  été  «  moins  sincère  '  »  que 
Breughel,  n'est-ce  point  comme  si  l'on  disait  qu'on  Couperin  a  eu 
plus  de  tt  sincérité  »  qu'un  Beethoven,  ou  un  Mathurin  Régnier  qu'un 
Racine?  Les  poètes  ont  une  façon  à  eux  d'être  «  sincères  »  qui,  pour 
être  différente  de  celle  des  artistes  en  prose,  ne  leur  est  pas  forcé- 
ment inférieure.  «  Plus  simple,  »  d'autre  part,  je  veux  bien  admettre 
que  Breughel  Tait  été,  si  l'on  entend  par  là  qu'il  a  poursuivi  on  objet 
plus  restreint,  moins  haut,  et  plus  proche  de  nous  ;  mais  une  telle 
manière  d'être  «  plus  simple  »  n'a  guère  de  quoi,  non  plus,  être 
tenue  pour  un  élément  de  supériorité.  Et  surtout  je  m'étonne  que 
M.  Bernard  ne  se  soit  pas  rendu  compte  de  tout  ce  qu'il  y  avait 
d'excessif  à  vouloir  placer  l'œuvre  de  Breughel  auw  sommet  »  de  l'art 
de  son  pays,  «  entre  Van  Eyck  et  Rubens  :  »  car  ces  deux  derniers 
maîtres  doivent  précisément  leur  éminence  à  la  grandeur  de  l'objet 
qu'ils  ont  poursuivi  et  atteint,  tandis  qu'il  est  trop  clair  que  Breughel, 
malgré  tout  son  génie,  s'est  proposé  une  tâche  «  plus  simple,  »  et 
qui  ne  pouvait  point  le  mettre  à  même  de  '<  fixer,  avec  une  puis- 
sance égale,  l'âme  totale  de  son  époque.  » 

Non,  je  ne  puis  pas  croire  que  l'estime  grandissante  des  connais- 
seurs pour  le  vieux  maître  brabançon  les  autorise  jamais  à  proclamer 
celui-ci  l'égal  d'un  Van  Eyck  ou  d'un  Rubens,  de  ces  merveilleux 
créateurs  de  vie  et  de  beauté!  Mais,  après  cela,  M.  Bernard  a  pleine- 
ment raison  de  protester,  au  nom  de  notre  goût  moderne,  contre 
l'opinion  des  contemporains  de  Breughel  le  Vieux,  telle  que  nous 
l'expriment  les  éloges  de  Lampsonius.  A  nos  yeux,  Breughel  est  assu- 
rément quelqctC  chose  déplus  et  de  mieux  qu'un  «  amuseur;  »  et  nous 
ne  consentons  plus  même  à  voir  en  lui  «c  un  nouveau  Jérôme  Bosch,  d 
—  encore  que  Jérôme  Bosch,  lui  aussi,  se  soit  désormais  grandement 


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926  REYUB  PE8  DEUX  MONDES. 

élevé  au-dessus  de  Tidée  que  no6  pères  se  faisaient  de  lui.  La  vérité 
est  que  Breughel^  durant  sa  courte,  mais  active  carrière,  a  subi  une 
évolution  très  profonde,  qui,  d'année  en  année,  a  transformé  tout 
ensemble  ses  «  inventions  »  et  son  «  style  :  »  après  avoir,  d'abord, 
expressément  repris  l'œuvre  de  Jérôme  Boscb,  et  s'être  conquis  la 
faveur  publique  en  qualité  d'«  amuseur,  »  il  a  dépouillé  peu  à  peu  ses 
premières  habitudes  de  fantaisiste  pour  devenir  un  parfait  évocateur 
de  la  vie  populaire  de  son  pays  ;  en  même  temps  que  sa  manière  de 
peindre,  par  xm  changement  analogue,  se  délivrait  des  traditions  et  des 
formules,  dorénavant  surannées,  du  vieux  style  «  primitif,  »  et  com- 
mençait hardiment  à  pratiquer  un  langage  artistique  nouveau,  déjà 
tout  «  moderne,  »  —  l'admirable  langage  de  lumière  et  de  couleur 
qui,  ensuite,  allait  servir  de  moyen  d'expression  à  tous  les  peintres 
flamands  et  hollandais  du  xvii"  siècle.  Et  ainsi  les  contemporains  du 
maître,  s'étant  accoutumés  à  rire  devant  son  œuvre,  comme  ils  avaient 
ri  naguère  devant  celle  de  Jérôme  Bosch  et  de  toute  l'école  des 
«  drôles  »  flamands,  ont  continué  à  ne  chercher  en  lui  que  ce  qu'il 
avait  été  au  début  de  son  art;  et  nous,  aujourd'hui,  de  plus  en  plus 
nous  tâchons  à  découvrir,  jusque  dans  les  «  drôleries  »  de  sa  pre- 
mière période,  le  vigoureux  génie  d'observation  familière  et  de  libre 
facture  que  nous  révèlent  les  produits  de  sa  maturité.  Les  éloges  de 
Lampsonîus,  où  celui-ci,  sans  doute,  avait  largement  usé  de  l'hyper- 
bole poé. ique,  ne  suffisent  plus  à  nous  satisfaire,  en  présence  d'une 
œuvre  arissi  importante,  et  revêtue  d'une  signification  historique 
aussi  considérable.  Nous  n'admettons  pas,  à  coup  sûr,  que  l'auteur 
des  Cuh-de-jaite  du  Louvre  soit  égalé  à  Van  Eyck,  ni  à  Rubens  :  mais 
nous  reconnaissons  qu'il  a  été  le  principal  intermédiaire  entre  les 
deux  mondes  difl'éfens  qui  se  traduisent  à  nous' dans  l'art  de  ces  deux 
peintres  ;  et  il  nous  apparaît  que  personne  n'a  contribué  plus  que  lui 
à  faire  nattre,  sur  les  ruines  des  conceptions  et  du  style  issus  de  Van 
Eyck,  la  nouvelle  atmosphère  pittoresque  dont  devait  s'imprégner, 
bientôt,  le  génie  de  Rubens. 

Ce  rôle  capital  de  Breughel  le  Vieux,  dans  le  développement  de 
l'art  de  sa  race,  nous  est  fort  heureusement  attesté  et  expliqué  par 
l'examen  «  chronologique  »  de  ses  dessins  et  de  ses  peintures.  Sur  les 
circonstances  de  sa  vie,  nous  ne  savons,  en  somme,  que  fort  peu  de 
chose:  tous  les  renseignemens  certains  dont  nous  disposons  se 
réduisent  à  ce  que  nous  apprend  un  petit  chapitre  de  Van  Mander,  le 
Vasari  des  peintres  flamands  et  hollandais.  Mais  nous  possédons  une 


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REVUES    ÉTRANGÈRES.  927 

source  d'information  bien  plus  précieuse  encore  dans  l'œuvre  mAme 
du  maître,  qui,  en  majeure  partie,  a  pour  nonsFavantaged^étre  datée: 
sans  compter  que  la  comparaison  avec  ces  dates  authentiques  nous^ 
permet  de  déterminer,  approximativement,  à  quelle  période  doivent 
avoir  appartenu  d'autres  tableaux  ou  dessins  d'une  authenticité  non 
moins  évidente.  Et  comme  les  données  biographiques  de  Van  Mander, 
pour,  peu  nombreuses  qu'elles  soient,  ont  de  grandes  chances  d'ôtre 
vraies  et  sûres,  —  le  biographe  hollandais  ayant  connu  personnel- 
lement les  fils  de  Breughel,  —  nous  n'avons  qu'à  confronter  ces 
données  avec  les  dates  des  ouvrages  du  peintre  pour  parvenir  à  une 
compréhension  infiniment  instructive  de  la  série  des  faits  qui,  par 
degrés,  ont  amené  rhériUer  immédiat  de  Jérôme  Bosch,  le  fournis- 
seur attitré  de  «  diableries  n  et  caricatures,  à  créer  l'art,  tout  naturel 
et  intime,  non  seulement  des  Téniers  et  des  Brouwer,  mais  aussi  des 
Metsu,  des  Yermeer,  et  des  Van  Ostade. 

Confrontation  qui,  du  reste,  nous  est  rendue  maintenant  la  plus 
facile  et  agréable  du  monde,  grâce  aux  recherches  érudites  de  M.  René 
Van  Bastelaer,  Téminent  conservateur  des  estampes  à  la  Bibliothèque 
royale  de  BruxeUes  ;  et  îl  convient  avant  tout  que  je  signale  ici,  à  tous 
les  amateurs  de  Tancienne  peinture  flamande,  le  gros  livre  récent, 
véritable  monument  de  goût  et  de  science,  où  M.  Van  Bastelaer  nous 
offre  une  reproduction,  merveilleusement  fidèle,  de  l'œuvre  presque 
complète  de  Breughel  le  Vieux,  en  y  joignant  l'analyse  approfondie 
de  tous  les  documens  biographiques  qu'il  a  pu  recueillir  au  sujet  de 
la  personne  du  mattre,  des  événemens  de  sa  vie,  et  du  progrès  de  son 
style.  C'est  à  cette  mine  sans  pareille  qu'a  puisé  M.  Charles  Bernard, 
pour  nous  présenter  ensuite,  à  sa  façon,  une  image  plus  libre  du 
génie  de  Breughel  ;  et,  semblablement,  c'est  à  l'aide  du  texte  et  des 
illustrations  de  l'ouvrage  magnifique  de  M.  Van  Bastelaer  que  je  vais 
essayer  de  résumer,  en  quelques  mots,  ce  que  me  paraissent  avoir  été 
la  carrière  et  la  tâche  artistique  du  plus  parfait  «  réaliste  »  de  Técole 
flamande. 

«  La  nature,  —  lisons-nous  dans  Van  Mander,  —  a  fait  un  choix  sin- 
gulièrement heureux  le  jour  où  elle  est  allée  prendre,  parmi  les  pay- 
sans d'un  obscur  village  brabançon,  l'humoristique  Pierre  Breughel 
pour  en  faire  le  peintre  des  campagnards.  »  Le  village  se  nomme 
Bruegel,  aux  environs  de  Bois-le-Duc,  sur  le  territoire  du  Brabant 
hollandais  ;  et  l'origine  paysanne  du  peintre  nous  est  encore  confirmée 
par  la  manière  dont,  à  défaut  d'un  nom  de  famille,  il  a  ajouté  à  son 


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928  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

prénom  de  Pierre  le  nom  de  Pendroit  où  il  était  né.  Noos  ignorons, 
d'ailleurs,  la  date  de  sa  naissance  ;  mais  tont  porte  à  croire  quMl  avait 
seize  ou  dix-sept  ans  lorsque,  vers  1548,  il  est  venu  s'inscrire  comme 
apprenti  dans  Tatelier  du  peintre  anversois  Pierre  Goeck,  élève  de 
Yan  Orley,  et  l'un  des  principaux  continuateurs  du  style  «  raphaè- 
lesque  »  importé  par  ce  maître.  A  la  mort  de  Pierre  Goeck,  en 
décembre  1550,  le  jeune  Breughel,  pour  achever  son  apprentissage, 
passa  dans  l'atelier  d'un  peintre-graveur,  Jérôme  Kock,  qui,  dès  ce 
moment,  s'occupait  surtout  de  commander  et  de  vendre  'des  œuvres 
d'art.  En  1551,  nous  voyons  «  Pierre  Brueghels,  peintre,  »  admis, 
comme  franc-maître,  dans  la  Gilde  des  peintres  d'Anvers;  et  des  des- 
sins et  gravures  nous  le  montrent.  Tannée  suivante,  franchissant  les 
Alpes,  puis  travaillant  à  Rome,  et  poussant  son  «  tour  »  jusqu'à  la 
Sicile.  Enfin  une  vue  des  remparts  d'Anvers,  gravée  d'après  un  dessin 
de  Breughel,  et  portant  la  date  de  1553,  nous  apprend  que,  dans  les 
derniers  mois  de  cette  année,  le  peintre  est  revenu  d'Italie,  et  s'est,  de 
nouveau,  fixé  à  Anvers.  Encore  ne  savons-nous  pas  si,  à  ce  moment 
de  sa  vie,  et  malgré  son  inscription  à  la  Gilde  anversoise,  Breughel 
était  déjà,  proprement,  un  «  peintre  :  »  car  le  premier  tableau  daté  que 
nous  ayons  de  lui  n'a  été  exécuté  qu'en  1558,  et  toute  son  œuvre 
antérieure  ne  consiste  qu'en  une  série  de  dessins,  dont  la  plupart  des- 
tinés à  être  reproduits  en  gravure.  Mais  cette  abondante  et  remar- 
quable série  se  charge,  assez  clairement,  de  nous  renseigner  sur  la 
signification  historique  de  toute  la  première  période  de  la  vie  du 
mattre. 

n  y  avait  alors,  dans  les  pays  flamands,  deux  écoles,  —  ou  plutôt 
deux  catégories,  d'artistes,  —  nettement  distinctes  :  l'école  élégante, 
«  aristocratique,  »  des  peintres  d'histoire,  et  l'école  populaire  des 
peintres  ou  dessinateurs  de  «  drôleries  »  et  de  «  diableries.  »  Sujets, 
sentimens,  procédés,  tout  cela  différait  absolument,  d'une  école  à 
l'autre,  comme  différaient  aussi  les  deux  clientèles.  Et  nous  sommes 
en  droit  de  supposer  que  Pierre  Breughel,  d'abord,  se  sera  préparé 
à  faire  partie  de  la  première  des  écoles  rivales.  Dans  l'atelier  du 
«  raphaëlesque  »  Pierre  Goeck,  il  aura  étudié  les  principes  du  grand 
art  classique;  et  c'est  à  cette  éducation  qu'il  aura  dû,  plus  tard,  avec 
la  merveilleuse  maîtrise  de  son  a  métier,  j»  son  aspiration  constante 
à  simplifier,  en  l'ennoblissant,  le  genre  populaire  qu'il  allait  prati- 
quer. Il  est  vrai  que  le  marchand  Jérôme  Kock,  son  second  maître, 
désireux  d'utiliser  pour  son  commerce  l'extraordinaire  talent  qu'il 
devinait  en  lui,  doit  l'avoir  détourné  de  ses  hautes  visées  :  car  les 


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REVUES   ÉTRANGÈRES.  920 

sujets  «  classiques  i>  n'étaient  point  de  ceux  que  goûtait  le  public 
ordinaire  de  ses  acheteurs.  Mais  ce  Kock  lui-même,  sans  doute,  n'aujra 
pas  encore  eu  l'idée ^  à  ce  moment,  de  rabaisser  jusqu'au  genre  de  la 
«  drôlerie  »  l'habile  et  savant  élève  du  successeur  de  Van  Orley;  Le 
fait  est  que,  depuis  quelque  temps,  la  boutique  de  Kock  se  livrait  à  un 
grand  débit  de  paysages  gravés,  représentant  toute  espèce  de  sites 
plus  ou  moins  «  alpestres,  »  avec  de  petites  scènes  mythologiques 
perdues  parmi  un  vaste  déploiement  de  montagnes  neigeuses  et  de 
fantastiques  ravins  ;  et  U  est  bien  probable,  par  ailleurs,  que  c'est 
uniquement  en  quête  de  paysages  que  le  jeune  Breughel,  sitôt  admis 
dans  la  gilde  anversoiso,  s'en  est  dl'A  explorer  l'Italie.  De  tout  son 
long  séjour  à  l'étranger,  entre  1551  et  la  fin  de  1553,  aucune  œuvre 
ne  nous  est  restée  que  des  paysages,  à  peine  semés,  çà  et  là,  d'une 
ou  de  deux  figures.  Paysages  admirables  de  dessin  et  d'expression, 
—  les  plus  beaux  sont,  aujourd'hui,  au  Louvre,  —  mais  où  l'imita- 
tion manifeste  de  Titien,  et  la  vigoureuse  ampleur  du  coup  de  plume, 
et  la  poésie,  toute  vénitienne,  des  sujets,  n'ont  rien  assurément  qui 
signale  le  prochain  caricaturiste  des  Gros  Poissons  et  des  Péchés 
Capitaux.  Jusqu'à  son  retour  à  Anvers,  en  décembre  1553,  —  et 
longtemps  encore  après  ce  retour,  —  Breughel,  employé  aux  gages 
de  Jérôme  Kock,  continue  à  relever  de  l'école  classique  des  «  italiani- 
sans  :  »  dans  le  plus  beau  style  «  titianesque,  »  il  dessine  des  paysages 
composites,  presque  toujours  inventés  sur  le  modèle  des  sites  italiens 
ou  tyroliens,  mais  entremêlés  déjà,  par  instans,  d'une  observation 
familière  de  la  campagne  flamande.  Et  voici  que,  tout  à  coup,  aux 
alentours  de  1556,  un  premier  changement  s'accomplit  dans  l'esprit  et 
le  style  de  sa  production  :  l'élève  de  Pierre  Coeck,  l'imitateur  de  Titien, 
l'élégant  et  délicat  paysagiste  des  années  précédentes,  descend  de 
l'école  aristocratique  dans  l'école  populaire,  et,  avec  une  fécondité  et 
un  entrain  comique  de  plus  en  plus  passionnés,  se  met  à  imiter 
expressément  l'art  de  Jérôme  Bosch  I 

Pourquoi?  Sans  doute  parce  que  Breughel  a  besoin  d'argent,  et 
quii  Jérôme  Kock,  qui  l'exploite  tout  en  le  payant  grassement,  s'est 
aperçu  que  les  plus  beaux  paysages  ne  valaient  point ,  pour  atti- 
rer la  foule,  une  grosse  farce  bien  salée,  ou  une  Tentation  de  saint 
Antoine  avec  des  diables  d'une  horreur  amusante.  Mais  cette  explica- 
tion toute  positive  ne  saurait  nous  sufflre,  pour  peu  que  nous 
examinions,  dans  l'ouvrage  de  M.  Van  Bastelaer,  la  prodigieuse  fer- 
veur artistique,  la  fièvre  d'invention  bizarre  et  ae  dessin  expressif, 
qui  caractérisent  les  «  drôleries  »  de  toute  cette  période  de  la  vie  de 
TOKB  XLVU.  —  1908.  (9 


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^'^mK 


930  REVUE  DES  DEUX  MONDÉS. 

Breughftl.  Le  paysan  brabançon  apporte,  désormais,  tout  son  cœur 
au  genre  populaire  qu'U  vient  d'adopter;  et  Ton  ne  peut  s'empêcher 
d'imaginer  que,  Jusqu'alors,  malgré  l'heureux  développement  de  son 
génie  naturel  sous  la  forte  éducation  du  style  classique,  il  s'est  senti 
mal  à  l'aise  dans  un  art  trop  «  distingué  »  pour  ses  goûts  et  ses 
instincts  de  vrai  fils  du  peuple.  Toujours  est-il  que,  de  1556  à  1563, 
nous  le  voyons  se  donner  pleinement  à  la  «  drôlerie  :  »  soit  que 
l'illustration  de  proverbes  et  d'allégories  satiriques,  la  Bataille  du 
Carnaval  et  du  Carême,  V Extraction  des  Pierres  de  folie,  lui  fournisse 
l'occasion  d'exagérer  en  caricature  son  observation,  déjà  très  intense, 
des  types  populaires,  ou  que,  sous  prétexte  de  représenter  le  Jugement 
Dernier,  le  Christ  auxXimbes,  les  Vertus  et  les  Vices,  îl  égale  et  sur- 
passe Jérôme  Bosch  par  la  puissance  et  la  variété  de  son  «  diabo- 
lisme.  » 

Eni558,  ne  pouvant  plus  contenir  son  génie  dans  les  limites  de 
ce  dessin  k  graver  qui  paraît  bien,  jusqu'ici,  avoir  été  sa  seule  occu- 
pation, il  commence  à  peindre  :  et  toujours  encore  il  ne  peint  que  les 
proverbes  comiques  ou  des  «  diableries.  »  Qui  ne  se  rappelle,  les 
ayant  vus  une  fois,  la  CAu^e  des  mauvais  Anges  du  musée  de  Bruxelles, 
et  surtout  l'étonnant  Combat  de  Mardi  gras  et  de  Carême  du  musée 
impérial  de  Vienne  ?  La  façon  de  peindre,  —  avec  les  perspectives 
montantes,  la  sécheresse  du  trait,  et  le  manque  d'air  entre  les 
figures,  —  demeure  toute  proche  du  sjtyle  «  primitif  »  ;  et  cependant, 
sous  cette  apparence  archaïque  du  «  métier,  »  quelle  richesse  de 
mouvement,  et  de  couleur,  et  de  vie!  Les  monstres  les  plus  impos- 
sibles nous  font  l'effet  de  s'agiter  bruyamment  ;  et  quant  aux  person- 
nages plus  réels,  paysans  et  bourgeois,  moines,  vieilles  femmes  et 
enfans,  de  ceux-là  il  n'en  est  pas  un  que  nous  n'ayons  l'illusion  de 
toucher  et  d'entendre,  ni  qui  ne  nous  révèle  un  caractère  propre,  se 
traduisant  par  l'incomparable  justesse  de  l'attitude  et  du  geste.  Mani- 
festement, le  puissant  observateur  des  années  suivantes  s'annonce 
déjà,  tout  entier,  chez  cet  «  amuseur.  »   . 

Il  est  bien  sûr  que  ces  œuvres  de  Breughel  ont  dû  réussir  à 
amuser  le  bon  peuple  flamand,  puisqu'elles  ont  valu  à  leur  auteur 
une  réputation  de  «  drôle  »  qui  allait  dorénavant,  pour  des  siècles, 
accoupler  son  nom  à  celui  du  vieux  Bosch.  Mais  peut-être  n'irait-on 
pas  trop  loin  dans  le  paradoxe,  à  soutenir  que  pas  une  de  ces  œuvres 
n'est  véritablement  «  gaie,  »  ou  plutôt  que  le  divertissemest  qu'elles 
procurent  ne  leur  vient  pas  des  mêmes  causes  qu'aux  œuvres  de 
Jérôme  Bosch  et  de  son  école.  Aussi  bien  dans  ses  «  proverbes  » 


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REVUES   ÉTRANGÈRES.  931 

que  dans  ses  «  diableries,  »  jamais  Breughel  ne  nous  laisse  aperce- 
voir un  sens  bien  original  d*ironie,  et  la  verve  du  «  moraliste  »  est 
souvent,  chez  lui,  assez  pauvre.  L'intention  comique,  l'élément  «  lit- 
téraire 9  qui  contribué  à  rendre  plaisans  les  farces  ou  les  caucbemars 
des  a  drôles  »  néerlandais  d'avant  et  d'après  lui,  nous  sentons  qu'il 
s'évertue  en  vain  à  les  imiter.  Jusque  dans  les  sujets  les  plus  extra- 
vagans,  tout  notre  plaisir  est  d'ordre  purement  «  pictural.  »  Le 
paysan  brabançon  ne  connatt  au  monde  qu'une  seule  chose,  qui 
est  son  métier  de  dessinateur  et  de  peintre;  et  lorsqu'il  parvient 
à  nous  faire  sourire,  ce  n'est  point-  de  ses  idées  que  nous  sourions, 
mais  simplement  du  caprice  burlesque  de  sa  plume  ou  de  son 
pinceau.  En  vrai  peintre,  il  ne  sait  «  inventer  »  que  des  lignes  et  des 
mouvemens  :  de  telle  sorte  que  ses  enfer$  et  ses  moralités,  au  lieu  de 
nous  effrayer  ou  de  nous  instruire,  nous  ravissent  surtout  par  la 
hardiesse,  la  fécondité,  le  piquant  imprévu  de  leur  exécution. 

Et  bientôt  Breughel  se  fatigue  de  la  «  drôlerie,  n  Un  nouveau 
changement  se  produit,  dans  son  art,  dont  la  date  coïncide  avec  celle 
de  deux  événemens  considérables  de  sa  vie  privée  :  son  mariage  et 
son  installation  à  Bruxelles.  C'est  en  1563  que,  ayant  épousé  la  fiûile 
de  son  premier  maître  Pierre  Coeck,  il  quitte  Anvers  pour  venir  de- 
meurer, désormais,  dans  la  ville  habitée  par  la  famille  de  sa  jeune 
femme  ;  et  comme  nous  le  voyons,  à  peu  près  vers  le  même  temps, 
renoncer  tout  d'un  coup  aux  sujets  comiques  de  la  période  précé- 
dente, M.  Van  Bastelaer  en  conclut,  avec  grande  apparence  de  raison, 
que  la  «  transplantation  »  du  peintre  à  Bruxelles  a  exercé  une  in- 
fluence décisive  sur  l'évolution  de  son  goût  esthétique.  Mais  la  <c  chrono- 
logie» de  son  œuvre  nous  apprend  que  le  changement  décisif  qui  s'est 
manifesté  dans  cette  œuvre  en  1563  avait  commencé,  déjà,  dès  les 
années  précédentes,  et  que  son  mariage,  avec  la  «  transplantation»  qui 
l'a  suivi,  n'ont  eu  pour  résultat  que  de  terminer  une  crise  antérieure, 
tendant  à  délivrer  Breughel  de  la  servitude  du  genre  «  plaisant,» 
comme  il  s'était  délivré,  naguère,  de  la  contrainte  du  style  «  acadé- 
mique. »  Car  voici  que,  petit  à  petit,  en  1561  et  1562,  l'imitateur  de 
Bosch  revient  à  une  occupation  abandonnée  depuis  des  années  : 
délaissant  la  caricature,  il  dessine  une  seconde  série  de  paysages 
romantiques,  non  plus  destinés  à  être  reproduits  en  gravure,  mais 
évidemment  conçus  à  titre  d'études,  pour  servir  de  fonds  à  des 
tableaux  d'histoire.  Et,  en  fait,  la  destination  de  ces  études  se  révèle 
à  nous  dans  leS  premiers  tableaux  peints  par  Breughel  après  son 


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932  r.EvuE  DES  delx  mondes. 

départ  d'Anvers,  la  Mort  de  Saûl,  la  Tour  de  Babel,  le  Portement 
de  Croix  :  à  ravant-plan  des  sites  dessinés  dans  les  derniers  temps  du 
séjour  d*Anvers,  Breughel,  maintenant  affranchi  de  la  «  drôlerie,  » 
s'emploie  à  représenter  les  plus  tragiques  scènes  du  grand  drame 
sacré. 

Non  pas  qu'il  revienne,  pourtant,  à  la  tradition  classique,  dont  il 
s'est  nourri  autrefois  I  On  sait  ce  que  vont  être  ces  compositions 
reb'gieuses  de  Breughel,  phénomènes  sans  équivalent  dans  l'histoire 
de  l'art,  aboutissant  aux  deux  chefs-d'œuvre  de  1566  :  le  Dénombre^ 
ment  de  Bethléem  (à  Bruxelles)  et  le  Massacre  des  Innocens  (au  musée 
de  Vienne).  Dans  des  paysages  d'abord  vaguement  alpestres,  et  puis 
de  plus  en  plus  ramenés  au  simple  et  vivant  décor  de  villages 
flamands,  les  scènes  sacrées  servent  de  prétexte  à  une  traduction 
familière  des  mœurs  paysannes  du  temps.  La  Vierge  sur  son  àne,  et 
saint  Joseph  qui  la  conduit,  ne  diffèrent  point  de  la  foule  des 
paysans  brabançons  qui  s'empressent  à  se  faire  inscrire  chez  le 
greffier  du  village  ;  et,  au  lieu  de  nous  montrer  les  soldats  d'Hérode 
massacrant  les  nouveau-nés  de  Bethléem,  c'est  xm  détachement  de 
reitres  espagnols  que  Breughel  met  en  scène,  tels  que  trop  souvent 
les  habitans  des  Flandres  les  voyaient  s'installer  sur  leurs  places  et 
dans  leurs  maisons,  avides  de  pillage,  etl'épée  toujours  prête  à  sortir 
du  fourreau.  Désormais,  la  peinture  de  Breughel  a  définitivement 
cessé  d'être  a  drôle  :  »  mais  jamais  encore  le  génie  «  réaliste  »  du 
peintre  ne  s'est  donné  aussi  libre  carrière,  et  ce  n'est  point  Télève 
de  l'école  académique  de  Van  Orley,  c'est  le  paysan  brabançon 
doublé  d'un  dessinateur  et  peintre  de  génie,  qui  a  secoué  les  formules 
gênantes  de  la  farce,  «  diabolique  »  ou  morale,  pour  épancher,  à  la 
fois,  son  besoin  d'observation  et  sa  perpétuelle  ivresse  de  couleurs 
et  de  lignes. 

Encore  cette  liberté  de  l'inspiration,  dans  les  tableaux  religieux 
exécutés  par  Breughel  entre  1553  et  1566,  ne  s'accompagne-t-elle 
point  d'une  émancipation  parallèle  des  procédés  techniques.  Par  la 
multiplicité  des  figures  et  leur  isolement,  par  la  gaucherie  de  la  per- 
spective, par  la  distribution  juxtaposée  des  tons,  qui  rappelle  les  pro- 
cédés de  la  miniature,  ces  admirables  tableaux  de  la  première  période 
bruxelloise  continuent  le  style  a  primitif  »  dos  tableaux  d'Anvers; 
et  ce  n'est  que  vers  1567,  im  an  avant  la  mort  prématurée  du  maître, 
que,  chez  celui-ci,  un  dernier  changement  s'accomplit,  qui,  achevant 
d'effacer  toute  trace  du  langage  aussi  bien  que  de  l'inspiration  de 
naguère,  va  lui  permettre  enfin  de  créer,  .jut  ensemble,  le  nouvel 


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REVUES   ÉTRANGÈRES.  933 

idéal  et  les  nouveaux  moyens  d'expression  de  Tart  flamand  et  hollan- 
dais de  l'époque  «  moderne.  » 

Impossible  d'imaginer  une  transformation  plus  complète.  Cette 
fois,  Breughel  ne  conserve  plus  rien  de  son  art  passé,  ni  le  choix  des 
sujets,  ni  la  composition,  ni  les  procédés  techniques,  ni  le  sentiment 
traduit  par  tout  cela.  Aux  scènes  religieuses,  il  substitue  des  images 
directes  de  la  vie  populaire,  en  se  couvrant  tout  au  plus  du  prétexte 
d'un  proverbe  ou  d'une  allégorie  :  ses  tableaux  représentent  un 
Dénicheur  d'oiseaux^  des  Chasseurs  dans  la  neige,  une  Fenaison,  un 
groupe  de  Mendians  estropiés  ,  un  Repas  de  noces,  ou  un  Bal  rus- 
tique. Au  lieu  des  nombreuses  figures  du  Portement  de  Croix  et  du 
Massacre  des  Innocens,  volontiers  il  ne  peint  plus  qu'un  ou  deux  per- 
sonnages :  mais  conçus  conmie  des  types,  de  véritables  héros  de 
premier  plan,  au  lieu  de  n'être  que  des  comparses  dans  l'évocation 
d'une  foule  ;  ou  bien,  s'il  nous  offre  le  spectacle  d'une  noce  ou  d'une 
danse  populaire,  ce  sont  dorénavant  les  figures  q^i  remplissent  la 
scène  et  constituent  le  sujet  principal,  tandis  que,  la  veille  encore, 
elles  nous  apparaissaient,  pour  ainsi  dire,  égarées  dans  le  vaste 
paysage  qui  se  déroulait  autour  d'elles. 

Môme  nouveauté,  aussi,  dans  l'exécution  :  le  «  primitif  »  des 
œuvres  antérieures  est  brusquement  remplacé  par  un  peintre  que . 
l'on  dirait  plus  jeune  d'un  demi-siècle,  un  prédécesseur  immédiat  de 
Brouwer  et  de  Téniers  le  Fils.  Non  seulement  l'àme  et  le  caractère  des 
personnages  se  traduisent  à  nous  avec  une  vérité  admirable  :  leurs 
figures  ont  pris,  désormais,  un  relief  vivant,  et  une  atmosphère  trans- 
parente les  enveloppe,  qui  les  unit  aussi^  intimement  à  leurs  com- 
pagnons qu'aux  très  simples  décors  où  ils  nous  sont  montrés.  Que 
l'on  voie,  au  Louvre,  le  petit  panneau  des  Culs-de-jatle,  ainsi  qu'une 
assez  bonne  copie  du  Cortège  des  A  veugles  du  musée  de  Naples  :  à  défaut 
des  chefs-d'œuvre  de  Vienne,  —  les  Chasseurs,  la  Rentrée  des  Trou- 
peaux, l'inoubliable  Danse,  —  cette  «  pochade  »  et  cette  copie 
suffiront  à  faire  saisir  l'énorme  et  soudain  progrès  de  la  «  moder- 
nité »  dans  l'art  du  naïf  imagier  qui,  cinq  ans  auparavant,  coloriait 
la  Chute  des  mauvais  Anges  et  la  Mort  de  SaûL 

Et  ce  n'est  pas  tout  :  il  n'y  a  pas  jusqu'au  cœur  de  Breughel  qui,  à 
cette  On  de  sa  carrière,  ne  semble  avoir  changé,  pendant  que  se 
transformaient  son  esprit  et  sa  main.  L'«  amuseur  »  d'autrefois  a 
renoncé  d6pui$  longtemps  à  nous  faire  rire;  mais,  ici,  nous  serions 
tentés  de  croire  que,  par  momens,  une  étrange  amertume  s'exhale  de  : 


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934  RBYUE  DBS  DEUX  MONDES. 

lui.  Sous  le  réalisme  sinistre  de  ses  Culs-de^jalte  et  de  ses  AvêugUs, 
nous  percevons  Técho  lointain  d'un  ricanement  où  se  mêle  im  soupir; 
et  non  moins  désolante,  peut-être,  est  la  gatté  abrutie  du  vieux  couple 
qui  se  trémousse  au  premier  plan  de  la  Danse  de  Vienne.  GEuvres 
profondément  tristes,  qui  aboutissent  enfin  à  une  vision  lugubre,  dé- 
passant tout  le  reste  à  la  fois  en  désespoir  tragique  et  en  forte  beauté. 
Avant  de  mourir,  en  1568,  Breughel  s'épanche  tout  entier  dans  un 
dernier  tableau,  la  Pie  sur  le  Gibet,  qu'il  va  laisser  en  souvenir,  par 
testament,  à  sa  jeune  veuve  (1)  :  dans  un  prodigieux  paysage  de  mon- 
tagnes et  de  plaines,  ime  potence  se  dresse,  haute  et  vide,  occupant 
le  centre  du  tableau;  au-dessous  d'elle,  un  sombre  ravin  oti  est 
plantée  une  croix;  et  tandis  qu'un  oiseau  s'est  perché  sur  la  potence, 
^des  groupes  de  paysans,  autour  d'elle,  s'amusent  à  danser  et  à  faire 
ripaille,  petites  ombres  falotes  s'étalant  à  loisir  dans  les  plus  basses 
fonctions  de  leur  joie  animale. 

Ainsi  s'est  achevé  le  grand  effort  artistique  de  Qreughel  le  Vieux; 
et  cette  expression  mélancolique  des  derniers  travaux  qu'il  a  produits 
se  comprend,  d'ailleurs,  sans  trop  de  peine  si  l'on  songe  à  ce  que 
rapporte  Van  Mander  de  son  humeur  «  taciturne,  »  ou,  mieux  encore, 
si  Ton  jette  un  coup  d'œil  sur  son  portrait,  tel  que  l'a  gravé  Egide 
Sadeler  :  car  la  môme  mélancolie  ressort  de  tous  les  traits  du  sérieux 
et  nobje  visage,  les  imprégnant  si  douloureusement  que  l'on  n^ima- 
gine  pas,  en  vérité,  qu'on  libre  éclat  de  rire  ait  jamais  ouvert  le  repli 
serré  de  la  bouche,  ni  dissipé  la  fixité  soucieuse  du  regard,  sous  les 
rides  du  front.  Mais  le  sentiment  qui  anime  les  chefs-d'œuvre  du 
peintre  brabançon  n'est,  pour  l'histoire  de  l'art,  qu'un  détail  secon- 
daire, en  comparaipon  du  sole  que  ces  chefs-d'œuvre  ont  joué  dans 
la  «  modernisation  »  de  l'art  de  leur  pays.  Le  mérite  véritable  de 
Breughel,  que  ses  contemporains  n'ont  pas  pu  apprécier,  nous  le 
découvrons  aujourd'hui  à  la  vue  des  deux  écoles  de  peinture  réaliste 
qu'il  a  directement  préparées;  nous  le  découvrons  en  nous  ren- 
dant compte  que  ni  la  Kermesse  de  Rubens  ni  la  Bohémienne  de  Hais, 
—  pour  ne  parler  que  de  notre  Louvre,  —  n'auraient  été  ce  que  nous 
les  voyons  sans  l'heureux  enchaînement  de  circonstances  qui  a  con- 
traint l'ancien  élève  de  Pierre  Goeck  à  traverser,  tour  à  tour,  1q  double 
apprentissage  de  1*  «  académisme  »  et  de  la  «  drôlerie.  » 

T.   DE  WTZEWA. 

(i)  Ce  dernier  tableau  de  Breughel  appartient,  aujourd'hui,  aa  musée   de 
Dannfitadt. 


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REVUE   MUSICALE 


JEAN-PHILIPPE   RAMEAU 


Rameau,  par  M.  Louis  Laloy;  1  vol.  (Collection  :  Les  Maîtres  de  Içl  musique.) 
Félix  Alcan.  —  Rameau,  par  M.  Lionel  de  la  Laurencie;  i  toI.  (Collec- 
tion :  les  Musiciens  célèbres,)  Henri  Laurens, 

Le  plus  glorieux  musicien  français  du  xviii*  siède,  comme  rap- 
pelle avec  raison  le  dernier  de  ses  biographes,  en  a  été  longtemps  le 
moins  connu.  Glorieux,  il  le  fut  même  de  son  vivant.  Mais,  de  son 
vivant  même,  on  savait  peu  de  chose  de  lui.  «  Toute  la  première  partie 
de  sa  vie,  disait  déjà  Chabanon,  son  panégj'rîste,  est  absolument 
inconnue.  Il  n'en  a  rapporté  aucune  particularité  à  ses  amis,  ni  même 
à  M°^'  Rameau  sa  femme.  »  C'est  aux  contemporains,  —  je  parle  des 
nôtres,  —  qu'il  était  réservé  de  nous  révéler  un  maître  non  seulement 
ignoré,  mais  devenu  légendaire  et  presque  mystérieux.  Ils  y  ont  mis 
tous  leurs  soins,  toute  leur  science  d'érudits  et  tout  leur  goût  d'ar- 
tistes. Au  cours  de  leurs  études  respectives,  MM.  de  la  Laurencie  et 
Laloy  se  plaisent  à  citer  leurs  prédécesseurs,  les  Jal  et  les  Pougin,  les 
Garraud  rt  les  Brenet,  les  Malherbe  et  les  Quittard.  On  devra  désor- 
mais, avec  ime  estime  au  moins  égale,  ajouter  à  ces  noms  ceux  de 
MM.  Laloy  et  de  la' Laurencie  eux-mêmes.  Ils  nous  ont  tout  appris 
de  Rameau.  Sa  famille  et  son  éducation,  ses  voyages,  ses  études, 
sa  longue  et  scientifique  préparation  à  la  pratique  de  son  art,  son 
caractère  et  ses  idées,  voire  le  chiffre  de  sa  fortune,  le  compte  de  ses 
droits  d'auteur  et  l'état  de  sa  garde-robe,  rien  de  lui  ne  nous  est  plus 
étranger. 


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916  BEVUE   DES   DEUX  MORDES. 

Noas  commençons  à  connaître  môme  son  œavre,  que  plus  d*im 
siècle  ooblia.  Les  opéras  de  Rameau,  depuis  1785,  avaient  dispara  du 
répertoire.  La  société  des  Ck)ncerts  du  Conservatoire  attendit  Tan- 
née 1837  pour  exécuter  un  fragment  des  Indes  galantes.  Mais  ladite 
Société  nous  a  fait  entendre,  il  y  a  deux  ou  trois  ans,  un  motet  et,  de- 
puis, des  fragmens  dramatiques  du  maître.  L'Opéra,  prévenu  par  les 
théâtres  de  Montpellier  et  de  Dijon,  vient  de  représenter  Hippolyte 
et  Aricie.  Enfin  et  surtout,  —  car  il  n'y  a  pas  de  plus  sûr  et  de  plus 
durable  témoignage,  —  une  édition  complète  de  Rameau  a  été  entre- 
prise sous  la  haute  direction  de  M.  Camille  Saint-Saêns.  Elle  com- 
prend déj^  treize  volumes  et  ne  le  cède  en  rien  aux  grandes  éditions 
allemandes  des  grands  musiciens  allemands  (1). 

Ce  n'est  pas  tout  encore.  Notre  nationalisme,  un  beau  jour,  s'es. 
aidsé  que  Rameau  pourrait  bien  être  notre  musicien  national  par 
excellence,  le  plus  pur  de  toute  influence  étrangère,  celui  qui 
rassemble  et  renferme  en  soi  tous  les  élémens  et  tons  les  signes,  le 
fond  et  l'essence  même  du  génie  français.  Français,  il  le  fut  sans 
doute,  ce  fils  robuste  de  la  Bourgogne,  il  le  fut  non  seulement  de  race 
et  de  naissance,  mais  de  goût  et  de  volonté.  C'est  en  France  qu'il 
grandit  et  se  forma.  Ses  voyages  de  jeunesse,  qui  le  conduisirent  à 
Lyon,  à  Avignon,  à  Clermont-Ferrand  surtout,  ne  l'entraînèrent  hors 
de  France  qu'une  fois,  et  peu  de  temps.  Le  pèlerinage  d'Italie  ne  fut 
pour  sa  vingtième  année  qu'une  excursion  brève,  n  ne  dépassa  pas 
Milan,  n'ayant  rien  trouvé  là,  faute  de  patience  peut-être,  qui  lui 
semblât  digne  d'attention  et  d'étude,  n  paraît  l'avoir  regretté  plus 
tard  et,  devenu  vieux,  il  répétait  à  son  ami  Chabanon  que  s'il  eût 
séjourné  plus  longtemps  en  Italie,  a  il  se  fût  perfectionné  le  goût.  » 

Mais  aussi  bien  qu'en  Italie,  Rameau  put  connaître  et  connut  cer- 
tainement, en  France,  les  œuvres  de  l'art  italien.  Dès  la  fin  du 
XVII*  siècle,  les  meilleures  étaient  arrivées  jusqu'à  nous.  Et  puis  gar- 
dons-nous d'oubUer,  —  Rameau  s'en  gardait  le  premier,  — ce  qui  reste 
chez  Rameau  de  Lully.  Le  musicien  de  Louis  XIV  aurait  reconnu  dans 
celui  de  Louis  XV  beaucoup  plus  assurément  que  son  héritier,  mais  tout 
autre  chose  aussi  que  son  contradicteur.  A  la  base,  je  ne  dis  point  au 
sommet,  de  l'œuvre  du  Bourguignon,  la  main  du  Florentin  se  retrouve. 
Rameau  lui-même,  encore  une  fois,  ne  cherchait  point  à  la  cacher. 
N'a-t-il  pas  écrit,  en  tête  de  sa  partition  des  Indes  galantes  :  a  Tou- 
jours occupé  de  la  belle  déclamation  et  du  beau  tour  de  chant  qui 

(1)  CEuvr€i  complèltê  de  Bam9au,  chei  Durand  et  flU. 


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REVUE   MUSICALE. 


93) 


régnent  dans  le  récitatif  du  grand  Lully,  je  tâclie  de  Timiter,  non  en 
copiste  servile,  mais  en  prenant,  comme  lui,  la  belle  et  simple  nature 
pour  modèle.  ».Le8  critiques  même  les  plus  favorables,  —  et  les  plus 
patriotes,  —  en  demeurent  d'accord.  M.  Laloy  reconnaît  que  «  Rameau 
n*est  jamais  arrivé  pour  le  chant  à  une  entière  indépendance,  n  s'in- 
spire toujours  soit  de  LuHy,  soit  des  Italiens.  »  Plus  loin,  sous  réserve 
d'une  différence  et  d'un  progrès  que  nous  aurons  à  signaler  :  «  Son 
récitatif  est  celui  de  Lully.  »  Autre  part  encore  :  «  Les  airs  ressemblent 
souvent  au  récitatif,  comme  c'est  la  règlo  chez  Lully.  Cependant  la 
mélodie  y  est  plus  souple,  moins  assujettie  à  répondre  par  une  note 
à  :haque  syllabe.  On  sent  llnfluence  italienne,  même  en  de  très  mo- 
'lestes  phrases...  Ailleurs  le  style  italien  règne  sans  rival.  »  Ainsi  le 
génie  le  plus  original  peut  avoir  quelque  partie  empruntée,  ou  reçue, 
et  quand  elle  lui  vient  de  l'étranger,  cela  doit  nous  rappeler  seule- 
ment que,  dans  l'histoire  artistique  ou  littéraire,  la  question  de  race 
est  complexe,  et  délicat  le  partage  des  nationalités. 

Mais,  lorsqu'il  s'agit  de  Rameau,  une, autre  question,  bien  plus  dif- 
ficile encore,  domine  le  sujet:  c'est  le  problème  ^es  rapports  ou  des 
proportions,  chez  le  musicien  et  dans  la  musique  même,  entre  la 
science  et  Tart,  entre  la  raison  et  «  le  goût,  »  comme  on  disait  autre- 
fois, ou,  comme  nous  dirions  maintenant,  le  génie.  Et  sans  doute, 
chez  le  grand  artiste  véritable,  complet,  il  faut  que  les  deux  termes 
soient  réunis.  Il  y  a  pourtant  la  manière,  en  quelque  sorte,  de  les 
poser  l'un  et  l'autre.  Et  la  manière  de  Rameau,  je  crois,- fut  unique. 

Le  Traité  de  Vharmonic  réduite  à  ses  principes  naturels,  le  premier 
et  le  plus  important  des  ouvrages  théoriques  de  Rameau,  celui  dont 
les  autres  ne  furent  que  les  conséquences  ou  les  corollaires,  ce  fameux 
Traité^  qui  parut  en  1722,  commence,  ou  peu  s'en  faut,  ainsi:  «  La 
musique  est  une  science,  qui  doit  avoir  des  règles  certaines.  »  Science 
physico-mathématique,  elle  a  pour  objet  le  son  et  les  rapports  entre 
les  sons. 

Certaine,  elle-même  elle  l'est  tout  comme  les  autres  sciences, 
d'une  certitude  absolue,  géométrique,  et  c'est  un  instinct  du  même 
ordre,  je  veux  dire  mathématique  aussi,  c'est  le  désir  du  vrai,  l'ardeur 
de  connaître,  qui  poussa  Rameau,  «  dès  sa  plus  tendre  jeunesse,  »  à 
devenir  musicien.  La  théorie  de  la  musique  le  préoccupa  d'abord,  et 
peut-être  toujours,  a  II  ne  cessa  de  s'y  appliquer  avec  passion  et  de 
lui  attribuer  une  importance  prépondérante.  Chabanon  raconte  qu'il 
regrettait  le  temps  par  lui  donné  à  la  composition,  car  il  considérait 
ce  temps  comme  perdu  pour  la  recherche  des  principes  de  son  art. 


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938  RJCYUE  DES   DEUX   MONDES. 

Lui-même,  dans  sa  Démonstration  du  principe  de  Vharmonie,  déclare 
que,  s'il  fut  entraîné  vers  le  théâtre,  il  ne  le  fut  pas  seulement  a  pour 
le  plaisir  de  faire,  comme  artiste,  beaucoup  de  peintures,  dont  fl.  avait 
conçu  ridée  ;  »  mais  surtout  «  pour  celui  de  voir,  comme  philosophe, 
le  jeu  de  tous  ces  phénomènes,  dont  le  principe  ne  lui  était  plus 
inconnu,  et  de  donner  lieu  à  une  infinité  d'effets,  dont  il  s'était  mis 
en  état  de  connaître  les  causes.  » 

Il  disait  «  comme  philosophe,  »  et  voulait  dire  par  là,  dans  le  lan- 
gage de  son  siècle,  comme  savant.  Aussi  bien  il  a  premièrement 
passé  pour  tel.  Un  de  ses  biographes  (1)  rappelle  avec  raison  que  les 
théories  de  Rameau  «  demeurèrent,  au  xvin*  siècle,  la  seule  base  de 
sa  réputation  à  l'étranger.  »  En  Allemagne,  le  Traité  de  r Harmonie 
provoqua  les  discussions  les  plus  vives.  Jean-Sébastien  Bach  avait 
beau  se  déclarer  anti-ramiste,  il  n'en  expliquait  pas  moins  à  ses 
élèves  le  système  de  la  Basse  fondamentale.  Harpurg  reconnaissait 
à  Rameau,  sans  parler  de  ses  talens  de  compositeur,  a  beaucoup 
d'érudition  et  de  science^  particulièrement  dans  les  mathématiques.  » 
£n  tout  pays,  les  échos  du  monde  savant,  —  de  celui-là  surtout,  — 
répètent  le  nom  de  Rameau.  Les  complimens  de  l'Académie  des 
Sciences  décident  en  sa  faveur  plus  d'une  Académie  de  province  et 
je  ne  sais  laquelle  fit  au  maître  harmoniste  l'honneur  posthume  de 
le  placer  «  parmi  les  géomètres,  entre  l'auteur  d'un  Traité  sur  les 
sections  coniques  et  celui  d'un  livre  d'algèbi'e.  » 

De  notre  temps  encore,  sa  renommée  en  ce  genre  n'a  fait  que 
s'accroître  et  l'un  de  ses  deux  plus  récens  biographes  écrivait  hier  : 
«  Les  conceptions  de  Rameau,  en  dépit  des  réserves  qu'elles  com- 
mandent, le  placent  tout  près  des  plus  grands  parmi  les  penseurs  et  les 
géomètres.  Il  se  rapproche  de  Galilée^  pour  qui  la  nature  s'écrivait  dans 
la  langue  des  mathématiques.  Ses  théories  se  sont  continuées  jusqu'à 
Helmholtz,  qui  proclamait  le  mérite  de  Ran^eau  dans  l'étude  scienti- 
fique de  la  résonance.  On  retrouve  sa  doctrine  dans  les  travaux  de 
M.  Hugo  Riemann,  et  il  a  eu  l'intuition  du  rftle  que  devaient  jouer  les 
mathématiques  comme  «  moyen  de  reconnaître  les  grandes  analogies.  » 
«  Les  mathématiques.  »  Voilà  le  mot  qui  revient  toujours,  et  qui 
convient.  On  ne  saurait  trop  insister  sur  ce  point.  La  science,  pour 
Rameau,  la  science  qu'il  voulut  acquérir  et  posséder,  la  regardant 
comme  le  fondement  nécessaire  de  son  art,  c'est  la  haute  science,  la 
science  pure.  Elle  n'a  rien  de  commun  avec  les  spéculations,  préa- 

(1)  M.  Brenet. 


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REVUE   MUSICALE,  939 

labiés  aussi,  mais  tout  esthétiques,  sur  lesquelles  un  Gluck  bientôt, 
et  beaucoup  plus  tard  un  Richard  Wagner,  élèveront  à  leur  tour  des 
systèmes  nouveaux.  Rameau  «  philosophe  »  est  un  savant,  rien 
qu'un  savant.  Aucun  musicien  ne  se  soucia  moins  que  lui  de  poésie 
ou  de  littérature.  D'abord  écolier  médiocre,  et  qui,  pendant  les 
classes,  ne  faisait  que  chanter  ou  griffonner  de  la  musiqi^e,  il  ne 
poussa  pas  ses  études  au  delà  de  la  quatrième.  «  n  apprit  mal  le 
français...  Son  langage  et  son  orthographe  laissèrent  longtemps  à 
désirer..  »  Mais  on  raconte  qu'un  jour  «  une  femme  qu'il  aimait  lui  en 
fit  le  reproche,  n  se  mit  aussitôt  à  étudier  sa  langue  par  principes  et 
y  réussit  au  point  de  parvenir  en  peu  de  temps  à  parler  et  à  écrire 
correctement.  »  Peu  sensible,  semble-t-il,  aux  questions  de  l'ordre 
qu'on  pourrait  appeler  musico-littéraire,  comme  celle  des  rapports 
entre  la  musique  et  la  poésie,  les  plus  pauvres  poèmes,  les  plus  mé- 
chans  livrets,  ne  lui  paraîtront  Jamais  indignes  de  servir  son  génie 
de  musicien. 

Sa  science  enfin  n'est  pas  non  plus,  n'est  pas  seulement  celle  du 
compositeur,  fût-ce  le  plus  grand,  cette  science  en  quelque  sorte 
particulière  ou  spécifique  et  qui  suffit  pourtant  à  faire  les  Bach  et  les 
Mozart,  les  Beethoven  et  les  Wagner.  C'en  est  une  autre,  qui  va  plus 
avant,  qui  remonte  plus  haut,  jusqu'aux  «  premiers  principes,  »  et  que 
le  terme  seul  de  «  mathématiques,  »  il  faut  le  répéter,  embrasse  et 
définit.  Autrement  dit,  —  et  très  bien,  —  voici  quel  sera  l'effort  de 
toute  sa  vie  :  «  Il  veut  faire  régner  dans  la  musique  entière,  et  par- 
ticulièrement dans  l'harmonie,  l'ordre  et  la  clarté  dont  témoignent 
d'autres  constructions  de  l'esprit  humain,  la  géométrie,  par  exemple, 
ou  la  physique.  »  Gela  est  nouveau,  cela  est  considérable,  et  cela  suffit 
pour  assigner  à  Rameau  une  place  particulière^  unique  peut-être, 
entre  les  grands  musiciens. 

Avec  cela,  ou  malgré  cela,  Rameau  le  savant,  dans  un  siècle 
scientifique,  ne  rencontra  pas  d'ennemis  plus  acharnés  que  ceux  de 
ses  contemporains  qui  se  piquaient  le  plus  de  savoir  :  vous  avez 
reconnu  les  Encyclopédistes.  Sans  parler  de  Rousseau,  qui  l'a  tou- 
jours combattu,  d'Alembert,  après  l'avoir  approuvé,  l'abandonne  et 
le  persifle,  n  semble  cependant,  remarque  avec  raison  M.  Laloy, 
a  que  des  «  philosophes,  »  hommes  de  science  et  d'abstraction,  au- 
raient dû  le  soutenir.  Iln'en  fut  rien...  Tous  se  retournent  contre 
lui  »  et,  par  une  contradiction  étrange,  on  ne  peut  dire  de  nul  artiste 
mieux  que  de  Rameau,  qu'il  est  venu  parmi  les  siens  et  que  les  siens 
ne  Tout  pas  reçu. 


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910  REVUE   DES    DEUX   MONDES. 

11  veut,  dision8-nou8  plus  haut  avec  M.delaLaurencie,  il  veut  éta- 
blir Tordre  de  la  science,  de  la  physiqiie  ou  de  la  géométrie,  ou,  plus 
généralement,  des  mathématiques,  dans  la  musique  entière,  «  et 
particulièrement  dans  Tharmonie.  »  L'harmonie  est  pour  lui  le  com- 
mencement et  la  fin;  elle  forme  tout  Tobjet  de  son  entendement  et 
cequ'pji  pourrait  appeler  la  catégorie  de  son  idéal.  Il  proclame  tout 
de  suite  et  très  haut  qu'elle  règne  sur  la  musique  entière,  qu'elle  la 
constitue  et  l'absorbe,  qu'elle  en  est  la  condition,  bien  plus,  l'origine 
et  la  cause.  Il  lui  donne  la  première  place;  il  lui  rend  les  premiers 
hommages  et  les  premiers  honneurs.  «  Au  conunencement  était  le 
rythme,  »  disait  Hans  de  Bûlow.  Selon  Raipeau,  c'est  l'harmonie  qui 
fut  au  commencement.  Un  accord,  et  surtout  un  accord  consonant, 
un  choix  de  sons,  unis  par  une  analogie  particulière,  tel  est  pour  lui 
rélément  primitif,  essentiel,  de  la  science  musicale.  On  lit  dans  le 
Traité  de  V Harmonie  :  «  n  semble  d'abord  que  l'harmonie  provienne 
de  la  mélodie,  en  ce  que  la  mélodie  que  chaque  voix  produit  devient 
harmonie  par  leur  union;  mais  il  a  fallu  déterminer  auparavant  une 
route  à  chacune  de  ces  voix,  pour  qu'elles  puissent  s'accorder  en- 
semble. Or,  quelque  ordre  de  mélodie  que  l'on  observe  dans  chaque 
partie  en  particulier,  elles  formeront  difficilement  ensemble  une 
bonne  harmonie,  pour  ne  pas  dire  que  cela  est  impossible,  si  cet 
ordre  ne  leur  est  donné  par  les  règles  de  l'harmonie...  C'est  donc 
l'harmonie  qui  nous  guide,  et  non  la  mélodie.  » 

La  prééminence  de  l'harmonie  sur  la  mélodie,  voilà  le  premier 
principe,  et  le  dernier,  de  la  doctrine  de  Rameau,  son  point  de  départ 
et  son  point  d'arrivée,  ou  de  retour.  Tout  le  reste  s'y  appuie,  ou  s'y 
ramène,  ou  s'en  déduit;  tout,  jusqu'aux  erreurs.  Il  ne  s'agit,  bien 
entendu,  que  d'erreurs  esthétiques.  Le  mépris,  ou  l'inintelligence  du 
plain-chant  en  est  la  principale.  Mais,  étant  donné  la  théorie  de 
Rameau,  sans  parler  de  son  temps,  elle  était  naturelle,  ou  plutôt 
nécessaire.  La  monodie  du  moyen  âge  ne  parut  et  ne  pouvait  paraître 
à  Rameau  que  le  produit  grossier  d'une  époque  barbare  :  «  Ces  an- 
ciens. Usons-nous  dans  le  Traité  de  V harmonie,  trop  esclaves  de  leurs 
premières  découvertes,  composèrent  tous  ces  chants  d'une  mélodie... 
et  finirent  par  où  ils  devaient  commencer,  c'est-à-dire  qu'ils  établirent 
les  règles  de  l'harmonie  sur  cette  mélodie,  au  lieu  de  commencer  par 
celle  qui  se  présenterait  la  première,  qui  est  l'harmonie.  » 

Pour  exposer  ou  seulement  poser  ici  la  question  difficile,  —  et 
peut-être  plus  vaine  encore , —  de  la  priorité  de  la  mélodie  ou  de  Thar- 
monie,  ou  cet  autre  problème  de  la  supériorité  de  l'une  sur  l'autre, 


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REVUE   MUSICALE.  9  H 

le  temps  et  le  savoir  nous  feraient  également  défaut.  MM.  de  la  Lau- 
rencie  et  Laloy  nous  en  donnent,  chacun  en  son  ouvrage,  un  clair  et 
vigoureux  raccourci.  Nous  avons  goûté  particulièrement  certaines 
pages,  un  peu  trop  dispersées,  où  M.  de  la  Laurencie  aYrive  à  rendre 
sensible  et  conmie  concrète  la  relation  qui  existe  entre  la  pratique  de 
Rameau  et  ses  principes,  entre  le  compositeur  et  le  théoricien,  entre 
les  doctrines  du  Traité  de  Vhmnmonie  et  la  musique  de  Castor  et  Pollux 
ou  de  Dardanus.  De  telles  pages  manquaient,  et  rien  n'y  manque  : 
rien  de  ce  qui  peut  éclairer  le  passage,  souvent  obscur,  du  précepte  à 
l'application  et  de  Tidée  à  Toeuvre. 

Quelques  exemples  en  témoigneront.  Gelui-d  d'abord,  où  la  «  men- 
talité harmonique  »  de  Rameau  se  manifeste  jusque  dans  le  caractère 
de  la  mélodie  elle-même  :  «  Afin  d'assurer  la  clarté  tonale,  les  mélo- 
dies ne  comporteront  que  des  notes  douées  d'un  sens  harmonique. 
D'où,  l'emploi  fréquent  de  l'accord  parfait  déployé  en  arpèges.  Rien  de 
plus  conforme  aux  doctrines  du  théoricien.  La  mélodie  découlant  de 
l'harmonie,  les  accords  se  briseront  afin  de  laisser  s'épandrc!  le  «  chant 
intérieur  »  qu'ils  recèlent;  mais  une  savante  pratique  des  renverse- 
raens  permettra  de  présenter  des  mélodies  presque  schématiques  en 
leur  concision  aiguisée,  avec  une  variété,  une  souplesse  de  distribu- 
tion des  n'otes  vraiment  surprenantes.  » 

La  modulation,  non  moins  que  la  mélodie,  obéit  à  la  loi  que 
Rameau  lui-même  a  posée.  Elle  «  s'effectue  de  façon  rapide,  répétée, 
capricieuse.  Ici,  Rameau  se  trouve  vraiment  sur  son  terrain  favori. 
Mais  si  grandes  que  soient  la  souplesse  et  la  virtuosité  avec  lesquelles 
il  module,  les  changemens  de  tonalité  comportent  toujours  des  bases 
solides,  et  des  chaînes  de  cadences  prennent  soin  de  transporter  la 
mélodie  d'un  ton  initial  à  une  tonalité  souvent  éloignée.  Rien  de 
brusque,  rien  d'impulsif;  l'analyse  de  la  Basse  fondamentale  est  là 
pour  montrer  que  le  musicien  reste  fidèle  à  ses  principes.  » 

Chaque  élément  de  sa  musique  fournit  la  preuve  de  sa  fidélité.  Le 
récitatif  de  Rameau,  disions-nous,  imite  encore  le  récitatif  de  Lully; 
mais  noua  observions  aussi  qu'il  en  diffère,  ou  le  dépasse,  et  voici 
comment.  Dans  le  récitatif  de  Rameau,  «  le  soubassement  harmo- 
nique, au  lieu  de  demeurer  tout  nu  et  simplement  constitué  par  des 
cadences  ponctuant  les  incises  du  discours,  s'ajoure,  s'amenuise, 
se  sculpte,  s'innerve  d'harmonies  expressives,  de  dessins  significatifs. 
Par  son  habileté  à  jouer  de  la  modulation.  Rameau  l'entoure  d'une 
succession  d'atmosphères  tonales  qui  le  colorient  et  l'accentuent... 
^  outre  il  applique  au  récitatif  ses  doctrines  d'harmonie  expressive. 


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942  REVUE  DfiS  DEUX  MONDES. 

en  distribuant  au^dessons  de  la  ligne  mélodique  de  véritables  accens 
harmoniques  sous  forme  d'accens  altérés,  de  dissonances  »  et, 
comme  dit  Otto  Jahn,  d*  «  accords  pressés  qui  se  succèdent  presque 
sur  chaque  note  nouvelle  du  chant.  » 

Jusque  dans  le  chant  même,  a  Rameau  glisse  des  applications 
curieuses  de  ses  idées  théoriques.  On  y  trouve,  notamment,  la  démons- 
tration pratique  du  principe  qui  subordonne  la  mélodie  à  l'harmonie, 
car  de  l'harmonie  même  le  musicien  extrait  des  figurations  variées, 
des  dessinsmélodiques.  Ainsi  Tair  des  prétresses  de  Diane,  d'Bippolyte, 
se  construit  au  moyen  de  réalisations  mélodiques  d'accords.  H  y  a 
plus  :  l'harmonie,  selon  la  modalité  qu'elle  affecte,  joue  par  cela  seul 
un  réle  expressif.  Se  resserre-t-elle,  se  ramasse-t-elle  en  accords  ver- 
ticaux, elle  frappe  a^ors  nerveusement,  dramatiquement.  Réalisée, 
fleurie,  elle  se  pare  au  contraire  de  toutes  les  grâces,  obéit  aux  fantai- 
sies les  plus  capricieuses.  » 

L'harmonie,  encore  et  toujours  l'harmonie.  Le  mot  est  partout, 
conmie  partout  la  chose.  Autant  que  de  la  doctrine,  l'harmonie  est  la 
base,  et  le  centre,  et  le  sommet  de  l'œuvre.  Entre  la  théorie  et  la 
pratique  de  Rameau,  voilà  l'analogie  ou  la  conformité  profonde,  et 
ce  n'est  pas  un  médiocre  mérite  d'avoir  su  nous  la  montrer,  comme 
ici,  plus  prochaine  et  plus  claire  que  jamais  peut-être  on  ne  nous 
l'avait  fait  voir. 

Maintenant  c'est  assez,' ou  même  trop  parlé  du  savant.  Il  est  temps 
devenir  à  l'artiste.  Aussi  bien  il  est  venu  lui-même  assez  tardivement 
à  son  art.  «  C'est  aux  approches  de  la  quarantaine  que  Rameau  arrive 
à  se  connaître,  n  a  d'abord  passé  de  longues  années  à  réfléchir  sur  la 
théorie,  comme  si  cet  esprit  logique  avant  tout,  et  de  la  plus  rigou- 
reuse probité,  n'eût  rien  osé  entreprendre  avant  d'être  en  mesure  de 
le  justifier  par  raison  et  principes.  » 

Son  renom  scientifique  Pavait  non  seulement  précédé,  mais, 
d'avance,  compromis. 

Dans  une  lettre  au  poète  Houdar  de  la  Motte,  il  se  croit  obligé  de 
s'en  défendre  et,  sans  désavouer  la  science,  de  revendiquer  au  moins 
ce  «  goût,  »  sans  lequel  il  proteste  dès  lors  et  soutiendra  toujours  que 
la  science  n'est  rien.  «  Qui  dit  un  savant  musicien  entend  ordinaire- 
ment par  là  un  homme  à  qui  rien  n'échappe  dans  les  difTérentes  com- 
binaisons des  notes  ;  mais  on  le  croit  tellement  absorbé  dans  ces  com- 
binaisons, qu'il  y  sacrifie  tout,  le  bon  sens,  le  sentiment,  l'esprit  et  la 
raison.  Or  ce  n'est  là  qu'un  musicien  de  l'école  ;  école  où  il  n'est  ques- 
tion que  de  notes,  et  rien  de  plus.  De  sorte  qu'on  a  raison  de  lui  pré- 


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REVUE   MUSICALE.  943 

férer  un  musicien  qui  se  pique  moins  de  science  que  de  goût.  »  De  ces 
deux  musiciens,  Rameau  prétend  bien  être  même  le  second.  Pour  en 
convaincre  soncorrespondant,  il  le  renvoie  à  ses  œuvres  déjà  publiées, 
à  ses  cantates,  à  ses  pièces  pour  clavecin,  à  ses  motets  :  «  Vous  verrez 
alors  que  je  ne  suis  pas  novice  dans  Tart  et  qu'il  ne  parait  pas  surtout 
que  je  fasse  grande  dépense  de  ma  science  dans  mes  productions,  où 
je  tâche  de  cacher  Fart  par  l'art  même  ;  car  je  n'y  ai  en  vue  que  les 
gens  de  gbût  et  nullement  les  savans,  puisqu'il  y  en  a  beaucoup  de 
ceux-là  et  presque  point  de  ceux-ci.  » 

Que  la  musique  soit  uniquement  affaire  d'intelligence  et  de  «  con- 
naissance distincte,  »  de  raison  et  de  savoir,  que  Timagination  et  la 
semibilité,  la  faculté  d'exprimer  ou  de  a  peindre  »  n'y  ait  aucune 
part,  voilà  ce  qu'on  a  souvent  accusé  Rameau  de  prétendre.  Au  con- 
traire, il  n'est  pas  de  prétention  dont  il  ait  eu  plus  à  cœur  de  se  justi- 
fier. Parlant  de  la  vérité,  scientifique  ou  mathématique,  et  qu'on 
pourrait  appeler  pythagoricienne,  de  la 'musique,  M.  Laloy  dit  fort 
bien  :  «  Elle  est  (cette  vérité)  la  première  condition,  sans  laquelle  une 
œuvre  ne  peut  se  soutenir.  Mais  elle  ne  suffit  pas.  Une  liaison  d'accords, 
un  système  de  cadences,  un  jeu  de  modulations  n'a  d'intérêt  que  pour 
le  savant,  non  'pour  l'artiste.  La  fin  de  la  musique  n'est  pas  en  elle- 
même.  Un  plan  bien  suivi  lui  est  indispensable;  un  sujet  ne  lui  est 
pas  moins  nécessaire.  Sur  ce  point.  Rameau  n'a  jamais  varié.  » 

Notons  bien  la  formule  :  «  La  fin  de  la  musique  n'est  pas  en  elle- 
même.  »  Â  première  vue,  cet  axiome  pourrait  sembler  aussi  contraire 
que  possible  à'  la  conception  de  Rameau.  Il  n'en  est  pas  moins  vrai 
que  ce  théoricien  musical,  ce  géomètre  ou  cet  algébriste  des  sons,  qui 
prenait  à  l'étude  de  leur  nature,  à  l'analyse  de  leurs  propriétés  et 
de  leurs  combinaisons  je  ne  sais  quel  plaisir  abstrait  et  spécifique, 
n'a  pourtant  presque  jamais  composé  de  musique  pure.  La  plupart 
de  ses  pièces  même  instrumentales,  celles  pour  clavecin,  ont  un  titre, 
un  programme,  un  sujet  :  les  Cyclopes,  les  Tourbillons  onles  Sauvages, 
VEntretien  des  Muses  ou  la  Poule.  Epris  du  raisonnement  et  de  la  spé- 
culation. Rameau  l'est  aussi  delà  vie.  La  nature,  pour  lui,  c'est  la  na- 
ture des  choses,  mais  c'est  encore,  ce  n'est  pas  moins  l'humaine 
nature.  Autant  que  Tune  et  ses  lois,  U  observe  l'autre  et  veut  la  repro- 
duire, avec  ses  accidens  et  sa  fantaisie.  «  Un  bon  musicien  doit  se 
livrer  à  tous  les  caractères  qu'il  veut  dépeindre,  et,  comme  un  habile 
comédien,  se  mettre  à  la  place  de  celui  qui  parle,  se  croire  être  dans 
les  lieux  où  se  passent  les  différens  événemens  qu'il  veut  représenter, 
et  y  prendre  la  môme  part  que  ceux  qui  y  sont  le  plus  intéressés.  » 


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944  BEv^fi  Dâs  htvx  mondes. 

Ainsi  parle  Rameau  lui-même  et  M.  Laloy  continue  ainsi,  avec  non 
moins  de  raison  :  «  Le  devoir  de  Tartiste,  c'est  de  sortir  de  soi;  l'objet 
de  la  musique,  d'imiter  la  vie  dans  toute  la  variété  qu'elle  peut  oflEiir. 
L'abbé  du  Bos  a  écrit  tout  un  livre  sur  le  mot  d'Horace  :  ut  pictura 
poe$is.  Rameau  y  souscrirait  volontiers  pour  sa  part,  n  veut  des  por- 
traits ûdèles,  des  traits  justes  et  frappans,  une  ressemblance  écla- 
tante. » 

Autant  qu'en  principes  scientifiques,  le  Traité  de  T^armonte  abonde 
en  régies,  j'allais  dire  en  recettes  de  sentiment.  On  y  trouve  notam- 
ment cette  déclaration  :  «  H  est  certain  que  l'barmonie  peut  émouvoir 
en  nous  différentes  passions,  à  proportion  des  accords  qu'on  y 
emploie.  Il  y  a  des  accords  tristes,  languissans,  tendres,  agréaWles, 
gais  et  surprenans.  n  y  a  encore  une  certaine  suite  d'accords  pour 
ei^primer  les  mêmes  passions,  et  bien  que  cela  soit  fort  au-dessus  de 
ma  portée,  je  vais  en  donner  toute  l'explication  que  l'expérience  peut 
me  fournir.  »  Rameau  la  donne  en  effet,  il  essaie  au  moins  de  la 
donner,  et  les  pages  qui  suivent  n'ont  pour  objet  que  de  déterminer  le 
caractère  moral  ou  passionnel,  autrement  dit  Véthos  des  accords  ou 
des  suites  d'accords,  des  consonances,  des  dissonances,  en  on  mot  de 
tous  les  élémens  de  l'barmonie. 

A  la  fin,  quelqu'un  demandera  peut-être  :  a  Rt  la  mélodie?  »  U 
faut  pourtant  que  Rameau  lui  trouve,  ou  lui  fasse  une  place,  n  la 
lui  fera  donc,  et  si  haute,  et  si  belle,  qu'en  dernière  analyse  et 
comme  par  un  retour  involontaire,  toute  la  tbéorie  ou  tout  le  système 
du  maître  harmoniste  va  se  trouver,  je  ne  dis  pas  sacrifié,  mais  sou- 
mis à  ce  principe  indéfinissable,  irréductible,  et  souverain.  Écoutons 
cet  aveu  :  «  La  mélodie  n'a  pas  moins  de  force  que  Tharmonie.  Mais 
il  est  presque  impossible  de  pouvoir  en  donner  des  règles  certaines, 
en  ce  que  le  bon  goût  y  a  plus  de  part  que  le  reste. 

«  Ainsi  nous  laissons  aux  heureux  génies  le  plaisir  de  se  distinguer 
en  ce  genre,  dont  dépend  presque  toute  la  force  du  sentiment;  et  nous 
espérons  que  les  habiles  gens,  pour  qui  nous  n'avons  rien  dit  de  nou- 
veau, ne  nous  sauront  pas  mauvais  gré  d'avoir  déclaré  des  secrets 
dont  ils  auraient  peut-être  souhaité  d'être  les  seuls  dépositaires, 
puisque  notre  peu  de  lumières  ne  nous  permet  pas  de  leur  disputer 
ce  dernier  degré  de  perfection,  sans  lequel  la'  plus  belle  harmonie 
devient  quelquefois  insipide,  et  par  où  ils  sont  toujours  en  état  de 
surpasser  les  autres  ;  ce  n'est  pas  que,  lorsque  l'on  sait  disposer  à  pro- 
pos une  suite  d'accords,  on  ne  puisse  en  tirer  une  mélodie  conve- 
nable au  sujet...  mais  le  goût  en  est  toujours  le  premier  moteur.  » 


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REVUE   MUSiCALE.  9i5 

«  Le  goût,  »  encore  une  fois,  «  le  bon  goût,  »  dans  la  pensée  et 
dans  le  langage  de  Rameau,  c'est  ce  que  nous  appelons  le  génie.  Et  le 
génie,  —  écoutons  ici  M.  Laloy,  écoutons-le  longuement,  car  il  parle 
à  merveille,  —  le  génie,  c'est  aussi,  pour  Rameau  du  moins,  «  Tin- 
conscient,  rinstinct  obscur,  Fàme  déraisonnable,  enfin  tout  ce  qui 
peut  effrayer  un  esprit  clair  et  méthodique  conmie  le  sien.  Mais  il  est 
artiste  :  il  sent  que  Toeuvre  est  imparfaite,  sans  cette  consommation 
suprême  qui  lui  donne  la  vie.  Peu  lui  importe  alors  que  la  mélodie 
soit  d'origine  mystérieuse  :  elle  est  le  dernier  degré  de  perfection,  h 

Vous  dites  :  «  Peu  lui  importe.  »  Non  pas  si  peu  que  cela  et  vous- 
même  vous  l'avez  reconnu  tout  à  l'heure  :  «  Rameau  ne  quitte  pas  ce 
domaine  Interdit  à  la  science  sans  y  jeter  un  regard  de  regret  et 
d'envie.  Si  l'instinct  reprend  ainsi  ses  droits,  ce  n'est  pas  en  vertu 
d'un  privilège  de  la  musique,  mais  par  une  infirmité  de  notre  pensée, 
que  dans  le  fond  du  cœur  il  espère  corriger  un  Jour.  Il  ne  lui  plait 
pas  que  rien  échappe  à  l'empire  de  la  raison.  Son  esprit  ordonnateur 
.  a  l'horreur  de  tout  ce  qui  est  indéterminé,  insaisissable,  arbitraire. 
L'infini,  pour  lui,  c'est  le  vague;  l'inconscient,  c'est  l'obscur.  Il  rêve 
d'un  art  sans  myslère. 

«  C'est  là,  »  continue  M.  Laloy,  a  c'est  là  une  ambition  qui  va  droit 
à  rencontre  d'une  de  nos  croyances  les  plus  chères.  Entre  la  science 
et  l'art,  nous  avons  élevé  des  barrières  infranchissables,  et  nous 
avons  mis  d'un  côté  toute  la  rigueur  de  l'algèbre,  de  l'autre  toute  la 
liberté  du  sentiment.  Le  dieu  de  notre  esthétique  se  reconnaît  à  ce 
qu'il  est  un  dieu  inconnu.  C'est  faire  un  froid  éloge  que  d'attribuer  à 
une  œuvre  la  clarté,  la  logique,  et  une  de  ces  belles  ordonnances  que 
l'on  peut,  suivant  le  mot  d'Aristote,  embrasser  d'un  coup  d'œil...  Le 
poète  est  devenu  un  prophète,  le  peintre  un  magicien  qui  transforme 
la  nature,  le  musicien  un  organisateur  de  symboles.  Un  mysticisme 
intempérant  ne  nous  parle  que  d'évocations,  de  suggestions,  de 
mondes  inaccessibles  et  de  splendeurs  entrevues.  Nous  avons  bien 
raison,  puisque  tel  est  notre  goût.  Mais  il  faut  comprendre  aussi  que 
ce  goût  ne  se  développe  que  depuis  un  siècle.  11  fut  un  temps  où  l'on 
ne  demandait  pas  autre  chose  à  l'artiste  que  de  voir  juste  et  de  rai- 
sonner bien.  Ce  temps  est  le  xvii®  et  le  xvni®  siècle,  en  France  parti- 
culièrement; son  esprit  est  l'esprit  classique,  dont  Rameau  est  pro- 
fondément imbu.  Son  cas  est  un  défi  presque  insolent  au  préjugé 
moderne.  Car  il  nous  montre,  justement  dans  l'art  que  nous  vouons 
le  plus  volontiers  au  jeu  des  forces  inconscientes,  un  génie  réfléchi; 
-calculateur,  dont  nous  voudrions  tout  au  plus  pour  un  philosophe  ou 

TOME  XLVII.  —  1908.  60 


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946  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

un  architecte.  Nous  aurions  tort  cependant.  Un  génie  de  cette  espèce 
1  suffi  à  Corneille,  à  Bossuet  ou  à  Racine,  et  la  musique  en  a  reçu 
d'aussi  grands  bénéGces  que  Téloquence  de  la  poésie.  » 

Finissons  par  cette  page  brillante,  sans  y  souscrire.  Soit  qu^elle  I0 
définisse,  soit  qu'elle  le  compare,  elle  fait  à  Rameau  trop  d'honneur. 
Dans  la  notion  du  génie,  et  surtout  du  génie  musical,  elle  agrandit  à 
l'excès  la  part  de  la  raison  pure.  Il  n'est  pas  vrai  qu'on  génie  de  cette 
espèce,  ou  plutôt  ce  demi-génie  ait  suffi  à  Corneille,  à  Bossaet,  à 
Racine.  Ils  ont  aussi  possédé  l'autre  moitié,  celle  du  sentiment,  el 
Rauçneau  ne  leur  est  inégal  que  pour  en  avoir  été  moins  largement 
pourvu.  Rameau,  conmie  Archimède,  éclate  aux  esprits.  Mais  pour 
être  Bach,  ou  Mozart,  ou  Beethoven,  ou  seulement  Gluck,  il  faut 
éclater  aux  âmes.  Oui,  seulement  Gluck,  et  la  faveur,  ou  la  mode  pré- 
sente ne  saurait  sacrifier  longtemps  au  plus  savant  musicien  à^Hippo- 
lyte  et  Aricie,  de  Castor  et  Pollux  et  de  Dardanus,  le  musicien  plus 
louchant  à'Alceste,  d'Orphée  et  des  Jphigénies.  Ce  n'est  pas  Corneille 
ou  Racine  qu'il  faut  rappeler  à  propos  de  Rameau.  L'un  de  ses  bio- 
graphes en  convient,  ce  serait  plutôt  Voltaire.  Je  répéterais  volontiers 
d'Bippolyte  et  Aricie  ce  qu'en  disait  un  auditeur  de  4743  :  «  J*en 
éprouve  peu  d'attendrissement;  j'y  suis  peu  remué;  mais  j'y  suis 
occupé  et  amusé;  la  mécanique  en  est  prodigieuse.  »  Et  puisque  enfin 
l'on  parle  de  Bossuet,  qu'on  se  rappelle  aussi  de  quelle  manière  il 
a  lui-môme  parié  des  héros  sans  humanité  :  a  Ils  pourront  bien  forcer 
les  respects  et  ravir  Tadmiration,  comme  font  les  objets  extraordi- 
naires, mais  ils  n'auront  pas  les  cœurs.  »  Grand  musicien  et,  plus 
d'une  fois,  héroïque,  le  musicien  de  tant  de  héros  est  de  ceux  que 
Ton  étudie,  que  l'on  comprend,  que  l'on  admire;  il  n'est  pas  de  ceux 
que  l'on  aime. 

Camille  Bbllaigue. 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


Rarement,  dans  Thistoire,  deux  semaines  ont  été  remplies  de  plus 
d'ôvénemens  que  les  deux  dernières  qui  viennent  de  s*écouler.  La 
situation  de  TOrient  est  toute  changée.  On  voit  voler  à  travers  les 
Balkans,  et  déjà  môme  à  travers  l'Europe,  les  morceaux  déchirés  du 
traité  de  Berlin,  et  on  se  demande  avec  inquiétude  si  le  nouvel  ordre 
de  choses  qui  s'élabore  s'établira  sans  douleurs,  sans  violences,  sans 
guerre,  question  pleine  d'angoisse  à  laquelle  nous  n'aurons  pas  la 
témérité  de  faire  dès  aujourd'hui  une  réponse.  Qu'il  nous  soit  d'sdl- 
leurs  permis  de  ne  pas  montrer  trop  de  surprise  de  ce  qui  arrive. 
Dans  notre  dernière  chronique,  après  avoir  constaté  que  la  révolu- 
tion opérée  par  les  Jeunes-Turcs  avait  rencontré  une  sympathie 
unanime,  nous  nous  demandions  si  l'approbation  qu*on  lui  témoi- 
gnait était  tout  à  fait  sincère.  «  Elle  a  dérangé  bien  des  projets, 
disions-nous,  compromis  bien  des  ambitions,  inquiété  bien  des  espé- 
rances, et  il  est  difficile  de  croire  que,  comme  dans  une  nuit  du 
4  août  d'un  nouveau  genre,  chacun  ait  fait  généreusement  sur  l'autel 
de  la  patrie  ottomane  le  sacrifice  définitif  de  ce  qu'il  a  considéré  jus- 
qu'ici conrnie  son  intérêt,  ou  même  comme  son  droit.  >>  Depuis  que 
ces  lignes  ont  été  écrites,  quinze  jours  à  peine  se  sont  écoulés,  et 
déjà  l'infortunée  Turquie  ressemble  à  la  bête  forcée  dont  chaque 
chien  s'eflorce  d'arracher  un  morceau.  Les  instincts  carnassiers 
que  les  habitudes  de  la  civilisation  endorment  quelquefois  chez 
l'homme,  mais  qui  n'y  meurent  jamais,  se  sont  réveillés  brutale- 
ment, et  nous  assistons  à  une  véritable  curée.  Que  peut  y  faire 
le  traité  de  Berlin  ?  Un  traité  n'est  qu'un  morceau  de  papier,  c'est-à- 
dire  la  plus  fragile  des  barrières,  s'il  n'y  a  pas  derrière  lui  des  forces 
susceptibles  d'en  assurer  le  respect.  Or,  toutes  les  forces  se  sont  mo- 
difiées dans  les  Balkans  depuis  trente  ans.  On  a  rappelé  dans  la 


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948  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

presse  qu'en  clôturant,  en  1878,  les  travaux  du  Congrès  de  Berlin, 
le  prince  de  Bismarck  avait  exprimé  «  le  ferme  espoir  que  l'en- 
tente de  TËurope,  avec  Faide  dei  Dieu,  resterait  durable,  »  en  quoi 
on  disait  qu'il  s'était  trompé.  Le  prince  de  Bismarck  était  un  trop 
grand  réaliste  pour  croire  qu'un  traité  pouvait  survivre  longtemps 
aux  circonstances  qui  l'avaient  fait  naître,  et  il  s'est  expliqué  à  ce 
sujet  bien  des  fois,  avec  la  plus  parfaite  désinvolture.  Déjà  en  1888, 
dans  le  dernier  grand  discours  qu*il  a  prononcé  au  Reichstag,  dix 
ans  après  le  Congrès  de  Berlin,  il  cherchait  curieusement  à  prévoir 
à  quel  moment  surviendrait  une  nouvelle  crise  orientale.  Usant 
pour  cela  d'un  procédé  tout  empirique,  il  constatait  que  ces  crises 
s'étaient  renouvelées  dans  le  cours  du  siècle  tous  les  vingt  ans,  ou 
même  un  peu  plus,  d'où  il  concluait  qu'on  pouvait  s'attendre  à  en 
voir  éclater  une  vers  1899.  Le  traité  de  Berlin  a  dépassé  de  huit  ou 
neuf  ans, la  durée  que  lui  assignait  son  principal  auteur  :  que  peut-on 
lui  demander  de  plus? 

Mais  la  manière  dont  il  a  été  violé  n'en  reste  pas  moins  sujette 
aux  plus  expresses  réserves  :  nous  employons,  on  le  voit,  un  vocabu- 
laire tout  diplomatique.  Qui  se  serait  attendu  à  ce  que  le  premier 
ébranlement  fût  l'œuvre  de  l'Autriche,  qu'on  regardait,  au  point  de 
vue  international,  comme  le  pays  classique  de  la  conservation  et  de 
la  correction?  Le  caractère  même  de  l'empereur  François-Joseph, 
sans  parler  de  son  âge,  semblait  être  une  garantie  pour  l'Europe  :  elle 
était  loin  de  croire  qu'une  perturbation  révolutionnaire  pouvait  venir 
de  son  côté.  Cependant,  il  y  a  quinze  jours,  nous  avons  dû  noter, 
comme  un  symptôme  dont  il  fallait  déjà  tenir  compte,  le  ton  plus  que 
bienveillant  du  toast  que  l'Empereur  avait  adressé,  à  Pest,  au  prince 
Ferdinand  de  Bulgarie.  Il  y  avait  là  un  encouragement  signiûcatif.  On 
a  nié,  depuis,  qu'il  y  ait  eu  corrélation  préétablie  entre  le  geste  autri- 
chien et  le  geste  bulgare,  et  on  parviendrait  peut-être  à  le  prouver 
en  jouant  sur  le  sens  des  mots  ;  mais  le  sens  des  choses  est  parfaite- 
ment clair,  et  on  peut  dire  qu'il  saute  aux  yeux.  11  est  fort  possible 
qu'on  n'ait  pas  donné,  à  Vienne  ou  à  Pest,  un  conseil  formel  au 
prince  Ferdinand  ;  mais  si  on  lui  a  laissé  entendre  que  l'Autriche  était 
résolue  à  s'annexer  l'Herzégovine  et  la  Bosnie,  cela  sufflsail,  cette 
suggestion  indirecte  devait  immédiatement  produire  son  effet.  Per- 
sonne n'ignorait  que  la  Bulgarie  était  impatiente  de  faire  un  coup  de 
main,  et  la  petite  principauté  a  dû  éprouver  une  joie  intense  lors- 
qu'elle a  appris  que  l'encouragement  de  l'exemple  allait  lui  venir 
de  si  haut.  Dès  lors,  qui  aurait  pu  l'arrêter  ?  Il  aurait  fallu  pour  cela 


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REVUE.   —  CHRONIQUE.  949 

Vunion  de  l'Europe,  et  cette  union  était  détruite  par  l'initiative  autri- 
chienne. La  Turquie  était  réduite  à  ses  seules  forces,  qui  sont 
grandes,  mais  ne  sont  pas  immédiatement  disponibles.  En  pleine 
transformation  politique,  placée  entre  son  gouvernement  d'hier,  qui 
n'existe  plus  et  son  gouvernement  de  demain,  qui  n'existe  pas  encore, 
avec  une  armée  considérable  par  le  nombre  de  ses  soldats  et  par 
leur  valeur  militaire,  mais  dispersée  dans  un  empire  immense  et  dès 
lors  difflcilement  et  lentement  mobilisable,  la  Turquie  ne  pouvait  pas 
faire  face  aux  événemens  aussi  vite  qu'ils  se  précipitaient.  L'Autriche 
et  la  Bulgarie  jouaient  donc  à  coup  sûr.  Elles  l'ont  fait  avec  une 
décision  froide  et  rapide,  qui  a  mis  brusquement  l'Europe  en  face  du 
fait  accompli.  Le  lendemain  môme  du  jour  où  l'Autriche  lui  a  notifié 
son  intention  d'incorporer  l'Herzégovine  et  la  Bosnie  à  l'Empire, 
cette  intention  a  été  réalisée.  On  n'a  môme  pas  eu  le  temps  de  res- 
pirer. Mais  quelles  seront  les  suites?  Tout  le  monde  s'émeut  et  s'agite 
en  Orient  ;  chacun  dénonce  à  son  tour  les  articles  du  traité  de  Berlin 
quile  concernent  et  le  gênent;  toutes  les  questions  se  trouvent  posées 
à  la  fois.  Pourquoi  ?  Parce  que  le  traité  de  Berlin,  ce  morceau  de 
papier  dont  nous  avons  parlé  plus  haut,  ce  frôle  écran  placé  entre  les 
convoitises  des  uns  et  celles  des  autres,  peut-ôtre  entre  la  paix  et  la 
guerre,  a  perdu  d'un  seul  coup  la  plus  grande  partie  de  sa  force  mo- 
rale. Sera-t-il  possible  de  la  lui  rendre? 

L'initiative  autrichienne,  si  é\âdemment  périlleuse,  est  d'autant 
plus  singulière  qu'on  n'en  comprend  pas  Tintérôt.  Nous  ne  connais- 
sons pas  encore  le  texte  de  la  lettre  que  l'empereur  François-Joseph  a 
adressée  à  M.  le  président  de  la  République  et  aux  divers  souverains  de 
l'Europe  ;  mais  la  thèse  qui  y  est  exposée  l'a  été  aussi  dans  les  rescrits 
impériaux,  dans  le  discours  de  M.  le  baron  d'.Erenthal  aux  Déléga- 
tions, enfin  dans  un  grand  nombre  d'entre^oies  auxquelles  l'ambas- 
sadeur d'Autriche-Hongrie  à  Paris  a  bien  voulu  se  prêter.  Le  gouver- 
nement autrichien  explique  qu'il  a  eu  la  main  forcée  par  la  révolution 
libérale  qui  vient  de  donner  une  constitution  àla  Turquie  ;  il  a  été  obligé, 
par  le  simple  effet  de  contagion,  d'en  donner  une  aux  Bosniaques  et 
aux  Herzégo^'iniens,  qui  d'ailleurs  la  demandaient;  et,  — suivez  bien 
l'argument,  —  ne  pouvant  pas  donner  une  constitution  à  des  pays 
qui  ne  lui  appartenaient  pas,  il  n'a  pas  trouvé  d'autre  moyen  de  se 
tirer  d'affaire  que  d'étendre  sur  eux  sa  souveraineté  :  après  quoi,  il 
était  enfin  en  mesure  de  combler  leurs  vœux.  Inutile  de  discuter;  ce 
sont  là  des  choses  qu'on  écoute  poliment  lorsqu'elles  vous  sont  dites 
par  des  gens  infiniment  polis  eux-mômes;  puis  on  passe  aux  réalités. 


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950  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

La  réalité  est  que  rien,  en  ce  moment,  n'obligeait  l'Autriche  à  8*em- 
parer  des  deux  provinces  turques.  On  a  dit  que  lorsque  Tadministra- 
tion  lui  en  a  été  confiée  par  le  traité  de  Berlin,  le  monde  entier  a 
compris  que  cette  administration  aurait  une  duré  illimitée  et  quil 
fallait  y  voir  une  cession  définitive,  sous  des  formes  concertées  pour 
ménager  la  transition.  Gela  est  parfaitement  vrai;  aussi  l'Autriche 
était-elle  maltresse  absolue  en  Herzégovine  et  en  Bosnie;  elle  y 
faisait  ce  qu'elle  voulait,  ce  qui  lui  plaisait.  Un  jour  devait  venir 
sans  doute  où  la  fiction  de  la  souveraineté  ottomane  disparaîtrait; 
mais  rien  ne  pressait,  puisque  rien  ne  gênait  la  liberté  de  l'Autriche, 
et  il  convenait  d'attendre  le  moment  opportun  où,  d'accord  avec  la 
Porte  et  avec  l'Europe,  on  pourrait  régulariser  la  situation  politique 
des  deux  provinces.  Or,  de  tous  les  momens  qui  se  sont  présentés 
jusqu'ici  et  de  tous  ceux  peut-être  qui  se  présenteront  dans  l'avenir, 
il  est  à  craindre  que  l'Autriche  n'ait  choisi  le  plus  inopportun.  Elle 
a  vu  seulement  l'impuissance  actuelle  de  la  Porte  ;  elle  n'a  pas  songé 
que  cette  impuissance,  ainsi  dénoncée  et  miôe  au  grand  jour,  ferait 
naître  d'autres  ambitions,  provoquerait  d'autres  prétentions  que  les 
siennes,  et  que  chacun  se  ruerait  sur  la  Turquie.  Nous  avons  la  plus 
grande  sympathie  pour  l'Autriche,  et  la  sienne  nous  est  précieuse; 
mais  la  vérité  nous  oblige  à  dire  qu'elle  a  ouvert  une  crise  très  grave, 
et  qu'elle  l'a  fait  par  une  sorte  de  dilettantisme  diplomatique  dont 
l'intérêt  sérieux  nous  échappe. 

On  ne  se  tromperait  probablement  pas  beaucoup  en  attribuant 
l'entreprise  où  elle  s'est  engagée  au  ministre  remuant  qui  a  remplacé 
le  comte  Goluchowski  au  département  des  Affaires  étrangères.  M.  le 
baron  d'^Erenthal  est  un  homme  intelligent  et  actif,  qui  veut  faire 
quelque  chose,  jouer  un  rôle,  en  faire  jouer  un  à  son  pays,  toutes 
choses  fort  légitimes  en  elles-mêmes,  mais  qui  le  de^'iennent  un 
peu  moins  lorsqu'on  cesse  de  concilier  son  intérêt  particulier  avec 
l'intérêt  général.  Il  n'y  a  pas  encore  assez  longtemps  que  M.  le 
baron  d'iErenthal  dirige  la  diplomatie  austro-hongroise  pour  qu'on 
puisse  porter  sur  lui  un  jugement  définitif  :  toutefois  il  a  manifesté 
déjà  le  caractère  de  sa  politique  par  deux  entreprises  successives 
qui  ont  sans  doute  un  lien  assez  intime  l'une  avec  l'autre.  On  se 
rappelle  l'émotion  qu'a  causée  naguère  en  Europe,  et  surtout  en 
Russie  et  dans  les  pays  balkaniques,  la  nouvelle  qu'un  iradé  du 
Sultan  avait  attribué  à  l'Autriche-Hongrie  la  concession  du  chemin 
de  fer  qui  devait  relier  la  Bosnie  à  Mitrovitza,  c'est-à-dire  à  la  Macé- 
doine et  à  Salonique  à  travers  le  sandjak  de  Novibazar.  La  révolution 


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J^rf, 


REVUE.    —   CHRONIQUE.  951 

ottomane  a  remis  tout  en  question,  la  Jeune-Turquie  ayant  fait  con- 
naître son  intention  de  soumettre  cet  iradé  impérial,  et  quelques 
autres  encore,  à  la  sanction  parlementaire.  C'était  de  sa  part  une  im- 
prudence, et  la  Jeune-Turquie  en  a  commis  malheureusement  quelques 
autres  du  môme  genre.  Ne  voyant  que  la  générosité  et  la  pureté  do 
ses  intentions  patriotiques,  elle  ne  s'est  pas  suffisanmient  préoccupée 
des  inquiétudes  qu'elle  faisait  nattre  chez  certaines  puissanceSt 
naturellement  soucieuses  de  leurs  propres  intérêts.  Qui  sait  si  l'an- 
nexion de  l'Herzégovine  et  de  la  Bosnie  n'est  pas  la  réplique  de  M.  le 
baron  d'JSrenthai  à  la  décision  de  la  Jeune-Turquie  au  sujet  du  che- 
min de  fer  de  Mitrovitza  ?  Le  ministre  autrichien  n'est  pas  homme  à 
rester  sur  un  échec,  il  recherche  le  succès,  il  le  veut  à  tout  prix.  IL 
n'a  d'ailleurs  pas  renoncé  à  son  chemin  de  fer.  «  Le  tracé,  a-t-il 
dit  aux  Délégations,  en  est  terminé  et  doit  être  soumis  à  une  nou- 
velle revision  touchant  la  partie  financière.  »  Et,  dans  une  autre 
partie  de  son  discours,  M.  le  baron  d'^Erenthal  adressant  à  la  Porte 
des  conseils  d'une  bienveillance  impérieuse,  lui  promet  son  appui 
o  dans  une  mesure  d'autant  plus  large,  dit-il,  qu'elle  aura  observé 
une  attitude  plus  amicale  à  notre  endroit  et  reconnu  le  bien 
fondé  de  nos  intérêts.  »  M.  d'iErenthal  ne  se  contente  pas  des  dé- 
pouilles de  la  Porte,  U  veut  encore  son  amitié,  il  exige  même  qu'elle 
reconnaisse  qu'U  a  eu  raison  de  la  dépouiller. 

Bien  que  la  proclamation  de  l'indépendance  bulgare  ait  précédé  de 
quelques  heures  l'annexion  des  provinces  turques  à  rAutriche,  on 
peut  dire  que  ceci  a  réellement  engendré  cela.  Mais  il  n'y  a  pas  dans 
la  nature  de  génération  spontanée,  et  rien  n'était  mieux  préparé  que 
l'affaire  bulgare  ;  la  plus  petite  secousse  devait  déclancher  le  mouve- 
ment. Au  cours  de  ses  nombreux  voyages  dans  l'Europe  occidentale, 
le  prince  Ferdinand  ne  s'était  pas  fait  défaut  de  dire  qu'étant  le  chef 
des  Bulgares  il  était  bien  obligé  de  les  suivre,  et  que,  s'il  ne  les 
suivait  pas,  il  pourrait  an  résulter  pour  lui  des  désagrémens  très 
fâcheux.  Les  mœurs  de  la  Bulgarie  sont  encore  très  rudes  :  elles 
comportent  des  mesures  q[ui  ont  cessé  d'être  en  usage  dans  des  pays 
plus  occidentaux,  et  dont  la  moindre  aurait  été  une  révolution  où  la 
prince  aurait  pu  perdre  sa  couronne  princière,  faute  d'avoir  montré 
assez  d'audace  pour  en  accepter  ou  pour  en  prendre  une  de  roi. 

n  faut  d'ailleurs  rendre  aux  Bulgares,  et  nous  l'avons  fait  sou- 
vent, la  justice  qu'ils  méritent  :  ils  sont  un  peuple  sérieux,  labo- 
rieux, courageux,  tenace  dans  ses  projets  et  encore  plus  dans  scm 
action,  qui  dispose  d'une  force  militaire  très  respectable  et  oui  a  soa- 


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9L'2  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

tenu,  pendant  plusieurs  années,  pour  la  constituer,  un  effort  infini* 
ment  méritoire.  Il  n'y  a  sans  doute  pas  au  monde  un  autre  peuple  qui, 
proportionnellement  à  sa  population  et  à  ses  ressources  financières, 
ait  fait  autant  que  le  peuple  bulgare  pour  être,  quand  le  moment 
serait  venu,  à  la  hauteur  de  ses  ambitions,  qui  sont  grandes.  La 
Bulgarie  était  d'autant  plus  disposée  à  juger  le  moment  venu,  qu'elle 
ne  pouvait  pas  l'attendre  beaucoup  plus  longtemps  ;  elle  commençait 
à  plier  sous  son  fardeau  militaire;  pour  elle,  il  fallait  aboutir  ou 
renoncer.  Cette  situation  était  parfaitement  connue  :  nous  l'avons 
signalée  nous-même,  toutes  les  fois  que  nous  avons  parlé  des 
affaires  d'Orient,  comme  un  danger  dont  il  fallait  se  préoccuper. 
L'allumette  autrichienne  devait  mettre  le  feu  au  baril  de  poudre  bul- 
gare ;  U  aurait  môme  suffi  de  beaucoup  moins  pour  produire  l'explo- 
sion. Aussi  sommes-nous  moins  sévères  pour  les  Bulgares  qu'on  ne 
Test  généralement  en  Europe,  surtout  dans  les  pays  où  on  juge  à 
propos  de  les  rudoyer  d'autant  plus  fort,  au  moins  en  paroles,  qu'on 
s'y  croit  tenu  à  plus  de  ménagemens  pour  l'Autriche.  Le  Bulgare  est 
«  le  pelé,  le  galeux,  »  d'où  est  venu  tout  le  mal.  Mais  comment 
aurait-il  pu  se  retenir  lui-môme,  lorsque  l'Autriche  lui  donnait  le 
plus  entraînant  de  tous  les  conseils,  celui  dp  l'exemple  ?  L'opinion 
bulgare  avait  déjà  reproché  au  prince  Ferdinand  d'avoir  laissé  échapper 
une  ou  deux  occasions  dont,  à  notre  avis,  l'opportunité,  était  contes- 
table ;  mais  l'opportunité  de  l'occasion  actuelle  ne  pouvait  pas  l'être  aux 
yeux  d'un  peuple  énergique,  résolu  et  d'ailleurspeu  chargé  de  scrupules, 
comme  l'ont  été  toujours  les  peuples  commençans,  et  comme  le  sont 
encore  quelquefois  les  peuples  vieillissans.  L'événement  était  regret- 
table, mais  fatal.  Si  nos  pacifistes,  grands  amateurs  de  désarmement, 
ont  encore  des  yeux  pour  voir,  et  une  intelligence  pour  comprendre,  la 
leçon  de  choses  que  donne  la  Bulgarie  ne  saurait  manquer  de  les 
frapper.  Voilà  un  tout  petit  peuple  qui,  au  milieu  du  relâchement 
général,  s'est  armé  jusqu'aux  dents;  il  a  de  bons  soldats,  de  bons 
officiers,  d'excellens  canons  qu'il  a  achetés  chez  nous  ;  tout  le  monde 
est  obligé  d'en  tenir  compte.  Il  marche,  et  rien  ne  l'arrête;  et,  s'il 
faut  dire  toute  notre  pensée,  nous  craignons  qu'il  ne  soit  pas  encore 
au  bout  de  son  aventure.  La  gloire  d'avoir  un  roi,  un  tsar  même,  à 
la  place  d'un  simple  prince,  le  touche  médiocrement,  car  c'est  un 
peuple  de  paysans  qui  se  soucie  peu  de  clinquant.  Son  indépen- 
dance môme  ne  lui  donne  qu'une  satisfaction  insuffisante,  car  il 
Vavait  déjà  et  sa  vassalité  était  purement  fictive;  il  lui  importe  assez 
peu  que  M.  Guéchof  soit  désormais  invité  aux  dîners  diplomatiques. 


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REVUE.   —   CHRONIQUE.  953 

Ces  avanlagos  risquent  de  lui  paraître  négligeables,  surtout  s'il 
les  compare  à  ce  que  lui  a  coûté  son  armée.  La  Bulgarie  reste 
inquiétante  :  elle  n*a  probablement  pas  dit  son  dernier  mot,  elle 
n'a  pas  fait  son  dernier  geste,  et  qui  sait  si  l'annonce  d'une 
conférence  prochaine  ne  la  déterminera  pas  &  brusquer  encore  les 
événemens?  Nous  lisions  l'autre  jour,  dans  le  7'emps,  une  conver- 
sation suggestive  que  M.  Stancioff,  son  ministre  à  Paris,  avait 
avec  un  rédacteur  de  ce  journal,  M.  Georges  Villiers.  «  Le  gouver- 
nement bulgare,  disait  M.  Stancioff,  fera  tout  ce  qui  dépend  de  lui 
pour  que  la  paix  ne  soit  pas  troublée  dans  la  péninsule  des  Balkans. 
Toutefois,  —  et  je  vous  prie  de  ne  point  voir  dans  cette  réserve 
une  menace,  —  nous  n'hésiterions  pas  à  Intervenir  si  ime  cause 
sérieuse  et  grave  nous  y  obligeait...  J'entends  par  là  ce  que  la 
conférence  de  La  Haye  a  prévu  lorsqu'elle  a  exclu,  en  matière  d'ar- 
bitrage, les  cas  qui  mettent  en  cause  l'honneur  et  les  intérêts 
vitaux.  »  Ainsi  la  paix  de  l'Orient,  et  peut-être  de  l'Europe,  est  à  la 
merci  d'un  froissement  que  la  Bulgarie  sentirait  dans  son  honneur  ou 
dans  ses  intérêts.  «  Permettez-moi,  a  conclu  M,  Stancioff,  de  vous 
dire  en  terminant  qu'il  est  à  mon  avis  nécessaire  et  même  urgent 
que  les  «  grands  »  prennent  une  décision  rapide  sur  leur  attitude 
dans  les  Balkans,  car  la  situation  à  l'heure  actuelle  est  telle  que  le 
«  bal  sur  un  volcan  »  pourrait  mal  tourner.  » 

Nous  parlerons  bientôt  de  ceux  que  M.  Stancioff  appelle  les 
«  grands,  »  et  de  ce  qu'ils  ont  à  faire  :  épuisons  d'abord  ce  qui 
nous  reste  à  dire  des  petits.  La  Serbie,  en  apprenant  l'annexion 
par  l'Autriche  de  l'Herzégovine  et  de  la  Bosnie,  a  éprouvé  une  émo- 
tion violente  que  l'opinion  a  exprimée  sans  ménagement.  Des  cris 
de  guerre  ont  été  poussés  dans  les  rues,  au  milieu  d'une  agitation 
extrême  qui,  loin  de  s'apaiser,  s'exalte  chaque  jour  davantage.  Rien 
de  plus  naturel,  de  plus  légitime  que  les  appréhensions  qu'on 
éprouve  à  Belgrade,  car  la  majorité  des  Bosniaques  sont  des  Serbes, 
et  le  jour  où  ils  seront  incorporés  à  l'Empire  austro-hongrois,  c'en 
sera  fait  des  rêves  qui  avaient  pour  objet  de  ressusciter  la  Grande 
Serbie.  Tous  les  peuples  balkaniques,  on  le  sait,  font  en  lisant  leur 
histoire  des  rêves  du  même  genre  ;  mais  seuls  les  Bulgares  se  sont 
mis  en  mesure  de  réaliser  une  partie  des  leurs.  Les  Serbes  ne 
parlent  de  rien  moins  que  de  partir  en  guerre  contre  l'Autriche  : 
ont-ils  pour  cela  une  armée  suffisante,  même  avec  l'appui  qu'Us 
demandent  au  Monténégro,  et  que  le  Monténégro  leur  promet,  dit-on? 
(Juand  les  traités  sont  déchirés,  il  n'y  a  pas  d'autre    question  que 


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954  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

celle-là  :  a-i-on  une  armée?  L'Europe  a  donné  aux  Serbes  des  oonseils 
de  modération  et  de  prudence  :  ils  feront  bien  de  les  suivre,  et  nous 
sommes  convaincus  que  les  Monténégrins  les  suivront,  car  le  prince 
Nicolas  est  prudent.  Mais  lui  aussi  déclare  supprimé  l'article  du  traité 
de  Berlin  qui  concerne  le  Monténégro,  et  qui  met  le  protectorat 
autrichien  sur  le  port  d'Antivari,  après  l'avoir  neutralisé  ainsi  que 
la  région  voisine.  Les  Serbes,  les  Monténégrins,  est-ce  tout?  Non, 
il  y  a  encore  les  Grecs.  L'Ue  de  Crète  se  soulève  et  demande  son 
annexion  au  royaume  hellénique.  Que  fera  celui-ci?  Depuis  quelque 
temps,  un  rapprochement  presque  intime  s'est  produit  entre  la  Grèce 
et  la  Porte  :  on  pourrait  donc  croire  que  la  première  hésitera  à  se 
mettre  ostensiblement  parmi  les  détrousseurs  de  la  seconde.  La  Crète 
ne  saurait  lui  échapper,  elle  n'a  qu'à  attendre  :  mais  la  tentation  est 
forte  poiu*  elle.  Si  elle  y  résiste,  ce  sera  sans  doute  à  cause  de  la  diffi- 
culté matérielle  de  l'opération.  Il  y  a  encore  à  La  Canée  des  troupes 
européennes  qui  y  maintiennent  le  statu  quo.  De  plus,  la  Crète  est 
une  II9,  et  la  Grèce  n'est  pas  maltresse  de  la  mer.  Comprend-on  main- 
tenant pourquoi,  malgré  le  désir  commun  de  la  Crète  et  de  la  Grèce, 
les  puissances  ont  toujours  ajourné  [la  fusion  de  l'une  avec  l'autre? 
Elles  savaient  fort  bien  que,  si  la  Crète  était  abandonnée  à  la  Grèce, 
tous  les  autres  pays  balkaniques  demanderaient  des  compensations  : 
on  aurait  vu  se  déchaîner  quelques  années  plus  tôt  le  mouvement 
d'aujourd'hui.  Mais  il  n'y  a  plus  à  craindre  qu'il  se  déchaîne,  c'est 
fait,  et  il  sera  sans  doute  impossible  de  s'opposer  longtemps  encore 
à  l'attribution  de  la  Crète  à  la  Grèce. 

Seulement,  il  faut  pour  cela  quelques  formes,  précisément  celles 
q[ui  ont  manqué  jusqu'ici  aux  résolutions  unilatérales  prises  et  exé- 
cutées par^ l'Autriche  et  l$i  Bulgarie.  Ce  serait  un  triste  début  pour 
le  XX'  siècle  que  la  violation  pure  et  simple,  par  quelques  puissances 
grandes  ou  petites,  d'un  des  plus  importans  traités  auxquels,  au  cours 
du  XIX',  l'Europe  a  mis  solennellement  sa  signature  :  il  faudrait  en 
tirer  la  conclusion  que  la  force  règne  seule  et  que  le  droit  a  cessé 
d'exister.  Aussi  quelques  puissances  ont-elles  pensé  tout  de  suite 
que  le  consentement  de  toutes  pouvait  seul  modifier  ou  détruire  au- 
jourd'hui ce  qu'il  avait  établi  autrefois,  et  qu'une  conférence  était 
indispensable  pour  corriger  l'œuvre  du  Congrès  de  Berlin.  De  nom- 
breux précédens  se  présentaient;  on  en  a  cité  un  qui,  effectivement, 
est  topique  et  dispense  de  tous  les  autres  :  celui  de  la  conférence 
de  Londres,  réunie  en  1871  en  pleine  guerre  franco-allemande,  à  la 
suite  de  la  dénonciation  par  la  Russie  de  l'article  du  traité  de  Paris 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  955 

qui  lui  interdisait  d*avoir  une  flotte  de  guerre  dans  la  Mer-Noire. 
L'Autriche  a  été  alors  une  des  puissances  les  plus  ardentes  à  soutenir 
le  principe  que  l'Europe  pouvait  seule  défaire  ce  qu'elle  avait  fait, 
principe  que  la  Conférence  énonça  en  termes  formels.  Ce  qui  était 
vrai  en  1871  Test  encore  aujourd'hui.  La  Russie»  en  dénonçant 
l'article  du  traité  de  1856  qui  neutralisait  la  Mer-Noire,  avait  écrit  auda- 
deusement  :  «  Les  altérations  qu'ont  subies,  durant  ces  dernières 
années,  les  transactions  considérées  comme  le  fondement  de  l'équi- 
libre de  l'Europe,  ont  placé  le  Cabinet  impérial  dans  la  nécessité 
d'examiner  les  conséquences  qui  en  résultent  pour  la  position  poli- 
tique de  la  Russie...  Il  serait  difficile  d'affirmer  que  le  droit  écrit, 
fondé  sur  le  respect  des  traités,  comme  base  du  droit  public  et  règle 
des  rapports  entre  les  Etats,  ait  conservé  la  môme  sanction  morale 
qu'il  a  pu  avoir  en  d'autres  temps.  »  Le  prince  Gortschakoff,  auteur  de 
cette  dépêche,  avait  fait  au  cours  de  sa  longue  carrière  un  certain 
nombre  d'observations  qoï  lui  auraient  permis  de  défendre  son  opinion 
sur  l'affaiblissement  de  tous  les  principes  :  cependant  il  finit  par  se 
rallier  lui-même  à  l'idée  de  réunir  une  conférence  où  d'ailleurs  satisfac- 
tion lui  a  été  donnée,  comme  elle  sera  demain  donnée  à  l'Autriche  si  elle 
consent  à  son  tour  à  se  rendre  à  Tappel  qui  lui  est  adressé  parla  Rus- 
sie. La  situation  est,  en  effet,  complètement  retournée:  c'est  la  Russie 
qui  propose  aujourd'hui  de  réunir  une  conférence.  La  proposition  russe 
a  été  aussitôt  accueillie  par  nous,  et  sans  doute  elle  le  sera  finalement 
par  les  autres  puissances  ;  toutefois,  quelques  hésitations  se  sont  pro- 
duites au  premier  moment,  et  elles  ne  sont  pas  encore  tout  à  fait  dissi- 
pées. Au  surplus,  ces  hésitations  sont  assez  naturelles.  Elles  le  sont  de 
la  part  de  l'Autriche  qui  n'admet  pas  qu'on  remette  en  cause  ce  qu'elle 
a  fait  ;  elles  le  sont  encore  plus  de  la  part  de  l'Angleterre,  qui  de- 
mande quel  sera  le  programme  de  la  Conférence,  et  s'il  est  possible 
de  le  limiter  strictement.  Il  est  certainement  possible  de  limiter  le 
programme  de  la  Conférence,  et  ill'est  aussi  de  donner  toute  sécurité 
à  l'Autriche.  Que  l'Autriche  ait  eu  tort  ou  raison  d'annexer  l'Herzé- 
govine et  la  Bosnie,  le  fait  est  accompli  ;  elle  est  engagée  :  per- 
sonne ne  lui  demandera  de  renoncer  à  ce  qu'elle  a  pris,  n  semble 
même  que  la  Porte,  dont  l'attitude  a  été  très  digne  dans  cette  suite 
d'événemens  si  douloureux  pour  elle,  se  soit  appliquée  à  écarter  les 
objections  à  la  Conférence  qui  auraient  pu  être  faites  à  Vienne.  Elle 
a  protesté  auprès  des  puissances  contre  l'acte  bulgare,  mais  c'est  à 
l'Autriche  seule  qu'elle  a  adressé  sa  protestation  contre  l'annexion 
des  deux  provinces,  se  réservant  sans  doute  de  traiter  directement 


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9S6  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  question  avec  le  gouvernement  autrichien.  L'Europe  ne  saurait 
toutefois  rignorer  et  s'en  désintéresser.  Le  gouvernement  ottoman 
avait  déjà  beaucoup  de  sympathies;  il  s'en  est  acquis  de  nouvelles, 
et  nous  espérons  qu'elles  lui  resteront  fldèles,  par  le  sang-froid  et 
la  modération  dont  il  a  fait  preuve.  Un  premier  mouvement  aurait 
pu  Tentratner  à  déclarer  à  la  Bulgarie  une  guerre  dont  il  aurait  été 
difficile  de  mesurer  les  conséquences;  il  a  préféré  remettre  sa  cause 
entre  les  mains  des  puissances  signataires  du  traité  de  Berlin  ;  n'est-ce 
pas  à  elles,  en  effet,  qu'il  appartient  de  défendre  leur  œuvre  ou  de  la 
restaurer? 

Mais  quelles  sont  les  vues  ultérieures  des  puissances  les  plus 
favorables  à  la  Conférence,  et  de  la  Russie  en  particulier?  La  Porte 
estime  qu'elle  seule  a  souffert  des  modifications  qui  ont  été  appor- 
tées au  traité  de  Berlin,  et  qu'elle  seule  par  conséquent  a  droit  à  des 
compensations.  On  peut  d'autant  moins  contester  à  la  Porte  la  légiti^ 
mité  du  point  de  vue  où  elle  se  place  que,  si  d'autres  puissances 
demandent  des  compensations,  il  est  fort  à  craindre  que  ce  ne  soit  sur 
elle  qu'on  les  prélève  pour  les  leur  donner  :  convenons  que  ce  serait 
là  un  singulier  résultat  de  l'œuvre  de  la  Conférence.  C'est  pourtant 
celui  vers  lequel  on  s'achemine.  La  première  de  toutes,  la  Russie 
demande  une  compensation  qu'elle  cherche  et  qu'elle  trouve  dans  la 
liberté  des  Détroits,  de  sorte  qu'il  ne  s'agit  plus  seulement  de  chan- 
ger le  traité  de  Berlin,  mais  encore  plusieurs  de  ceux  qui  l'ont  pré- 
cédé. 

Nous  avons  des  liens  trop  intimes  avec  la  Russie  pour  discuter 
en  ce  moment  sa  prétention.  Qui  sait  pourtant  si  elle  ne  se  trompe 
pas  sur  son  propre  intérêt  et  si  elle  n'a  pas  actuellement  plus  à 
perdre  qu'à  gagner  à  la  libre  circulation  des  navires  de  guerre  à 
travers  les  Détroits?  De  vieux  souvenirs  entretiennent  ici  des  préju- 
gés dont  nous  parlerons  peut-être  un  jour  à  loisir.  A  Saint-Péters- 
bourg même,  on  commence  à  se  demander  si  la  politique  des  com- 
pensations est  la  meilleure  et  si  on  ne  risque  pas  d'y  trouver  des 
surprises  désagréables.  On  a  beaucoup  remarqué  les  articles  du 
Novoié  Vremia  qui  conseillent  à  la  Russie  et  à  ses  amis  de  montrer  un 
désintéressement  absolu  :  n'auraient-ils  pas  plus  d'autorité  sur  la 
Conférence  s'ils  n'avaient  rien  à  revendiquer  pour  eux  et  s'ils  par- 
laient seulement  au  nom  du  droit  ?  Gela  ne  vaudrait-il  pas  mieux  que 
de  se  laisser  conduire  par  des  considérations  d'amour-propre  ?  La 
vérité  est  qu'en  ce  moment,  conmie  il  y  a  quelques  mois,  la  Russie 
-  est  laissé  devancer  par  l'Autriche  dans  les  Balkans  et  qu'elle  veut  la 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  937 

rattraper  ou  en  avoir  Tair-Il  y  a  quelques  mois,  M.  le  baron  d'iEren- 
ihal  avait  imaginé  Taffaire  du  chemin  de  fer  de  Mitrovitza  :  il  en  est 
résulté  à  Saint-Pétersbourg  l'émotion  que  nous  avons  rappelée,  et 
tout  de  suite  le  gouvernement  russe  a  pris  en  main  rafiTaire  du  che- 
min de  fer  transversal  entre  le  Danube  et  TAdriatique.  Chose  curieuse, 
M.  le  baron  d'^Erenthal  avait  averti  M.  Isvolski  de  ses  intentions; 
mais  celui-ci,  ayant  fait  des  réserves,  avait  cru  que  le  projet  autri- 
chien n'aurait  pas  de  suites.  Chose  plus  curieuse  encore,  dans  la  nou- 
velle affaire,  celle  de  Tannexion  de  l'Herzégovine  et  de  la  Bosnie, 
M.  le  baron  d'^Erenthal  avait  encore  averti  M.  Isvolski  ;  mais  celui-ci 
n'avait  pas  compris  que  les  choses  dussent  marcher  aussi  vite,  et  il 
n'en  avait,  dit-on,  parlé  à  personne  :  la  rapidité  de  l'événement  l'a 
ensuite  surpris.  La  Bruyère,  en  faisant  le  portrait  du  «  ministre  » 
ou  du  «  plénipotentiaire,  »  —  en  d'autres*  termes,  du  diplomate,  — 
dit  que,  dans  certains  cas,  il  a  intérêt  à  «  cacher  une  vérité  en  l'an- 
nonçant, parce  qu'il  lui  importe  qu'il  l'ait  dite  et  qu'elle  ne  soit  pas 
crue.  »  n  semble  que  M.  le  baron  d'iErenthal  abuse  un  peu  de  ce 
procédé  à  l'égard  de  M.  Isvolski,  et  que  celui-ci  mette  une  étonnante 
complaisance  à  en  assurer  toujours  le  succès.  M.  Isvolski  veut  au- 
jourd'hui prendre  brillamment  sa  revanche  en  donnant  à  la  Russie 
une  grande  satisfaction  morale.  Soit  :  mais  comment  ne  pas  con- 
stater que  la  clôture  des  Détroits  était  favorable  à  la  Turquie  et  que 
leur  liberté  apportera  un  amoindrissement  à  sa  sécurité?  Si  la  Porte 
se  trouve  obligée,  —  et  un  peu  plus  tôt  ou  un  peu  plus  tard  elle  le 
sera ,  —  de  céder  la  Crète  à  la  Grèce,  c'est  encore  elle  qui  fournira 
une  compensation.  Qui  sait  si  l'Italie  ne  lui  en  demandera  pas  à 
son  tour?  A  cela  près,  que  de  compensations  lui  seront  dues  à  elle- 
même  I  Mais  où  les  prendra-t-on  pour  les  lui  donner?  Nous  ne  nous 
chargerons  pas  de  le  dire.  A  ce  point  de  vue,  l'Autriche  s'est  exé- 
cutée assez  galamment  ;  elle  a  évacué  Novibazar  et  l'a  restitué  à  la 
pleine  souveraineté  de  la  Porte.  Est-elle  tout  à  fait  quitte  envers 
celle-ci,  c'est  chose  à  voir?  mais  enfin,  après  avoir  donné  le  mauvais 
exemple,  elle  a  donné  le  bon.  Seulement,  ce  bon  exemple  sera  diffi- 
cile à  suivre,  car  tout  le  monde  n'a  pas  un  sandjak  à  évacuer.  Disons- 
le  .en  passant  :  la  Porte  a  sans  doute  apprécié  cette  restitution  plus 
vivement  qu'elle  ne  l'a  manifesté.  Combien  de  fols  n'a-t-on  pas  répété 
que  jamais,  jamais,  la  chrétienté  ne  rendrait  à  l'Islam  un  territoire 
qu'elle  lui  avait  pris!  C'était  presque  devenu  un  principe  du  droit 
public.  Pour  la  première  fois,  une  exception  a  été  faite  à  ce  pré- 
tendu principe.  Le  sandjak  de  Novibazar  est  un  petit  territoire,  mais 


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958  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

il  est  bien  situé,  et  à  côté  de  l'intérêt  matériel,  sa  restitution  a  un 
intérêt  moral  qui  n'est  pas  négligeable. 

Au  moment  où  nous  sommes,  les  résolutions  ,de  certaines  puis- 
sances au  sujet  de  la  Conférence  restent  incertaines.  Que  décidera 
ritalie?  Que  décidera  même  TAngleterre?  La  politique  italienne  est 
encore  enveloppée  de  nuages  assez  épais.  Celle  de  1  Angleterre  est 
beaucoup  pins  claire  :  aussi  les  difficultés  qu'elle  rencontre  y  appa- 
raissent-elles  mieux.  Quant  à  l'Allemagne,  qui  n'a  peut-être  pas  vu 
les  derniers  événemens  d'un  œil  enchanté,  mais  qui  ne  peut  pas 
abandonner  son  allié  dans  l'ayanture  où  il  s'est  engagé,  elle  confor- 
mera sa  décision  à  celle  de  l'Autriche.  Nous  avons,  nous  aussi,  on 
allié  et  des  amis,  et,  dès  lors,  le  même  intérêt  que  l'Allemagne  à  ce 
que  nos  alliance  et  amitiés  sortent  intactes  de  l'épreuve  qu'elles 
traversent.  A  cet  intérêt  vient  s'ajouter  celui  que  nous  portons  à 
l'Empire  ottoman,  à  son  intégrité,  à  son  indépendance,  intérêt  que 
les  aspirations  généreuses  de  la  Jeune-Turquie  ont  encore  accru 
dans  ces  derniers  temps.  Enfin,  il  y  en  a  un  dernier  qui  peut-être  les 
domine  tous,  parce  que  ceux  qui  l'abandonnent  en  souffrent  un  jour 
ou  Tautre,  c'est  celui  du  droit.  Le  droit  résulte,  dans  Tordre  d'idées 
où  nous  sommes,  des  traités  librement  débattus  et  consentis  :  c'est 
lui,  et  lui  seul,  qui  distingue  la  civilisation  de  la  barbarie.  Le  droit 
vient  de  recevoir  de  cruelles  entorses,  et  il  sera  sans  doute  diffi- 
cile de  le  redresser  complètement.  Nous  devons  cependant  essayer 
de  le  faire,  et  comment  s'y  prendre  en  dehors  soit  d'ime  conférence, 
soit  de  négociations  qui  rétabliront,  pour  quelques  années,  sur  des 
bases  nouvelles,  l'édifice  ébranlé,  déséquilibré,  disloqué,  du  traité 
de  1878  ?  Ce  traité  est  très  vieux  au  bout  de  trente  ans.  Sa  durée  se 
serait  prolongée  quelque  temps  encore  si  aucun  incident  n'était  venu 
révéler  le  secret  de  sa  caducité  ;,  mais  il  aurait  fallu  lui  appliquer  le 
vers  cél«>bre  : 

N'y  touchez  pas,  il  est  brisé. 

FRANas  Chàrmbs. 


Directeur-Gérant  f 


UNIVER^ITV 


^Auvc^Hsf^^^  Francis  Charmes. 


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CINQUIÈME  PÉRIODE.   —  LXXVHI»  ANNÉE 


TABLE    DES    MATIÈRES 


QUARANTE-SEPTIÈME  VOLUME 


SEPTEMBRE  —   OCTOBRE 


Livraison  du  1*'  Septembre. 

PaffM 

LsTTRBS    uvÉDiTBs    DE    Jban-Jacqcbs    Roussbau,    publiées    par   M.    Philippb 
GODET.  —  1 5 

L'ËNEROIB    AMéRICAIIfB,  u'aPRÈS   LBS  PLUS   RÉCBNTBS  OBSERVATIONS,  p&T  M.  FlRMIN 

ROZ 43 

i^  Flambeau,  première  partie,  par  ALBÉRICH-CHABROL 81 

La  Turquie  nouvelle,  par  M.  René  PINON 125 

Di  l'Éducation   de  l'artiste,  par  M.   Emile  MICHEL,  de  l'Académie   des 

Beaux-Arts 159 

Les  Origines  du  Gulturkampf  allemand.  —  VL  L'Allemagne  et  le  Concile 

du  Vatican,  par  M.  Georges  GOYAU 191 

Chronique  de  la  quinzaine,  histoire  poutiqub,  par  M.  Francis  CHARMES, 

de  TAcadémie  française 2i9 

Livraison  du  15  Septembre. 

Le  CoNGRis  DE   Berlin.  —  \.  La  guerre   et  les  préliminaires  du   congrès, 

par  M.  Gabriel  IIANOTAUX,  de  l'Académie  française 241 

Le  Flambeau,  deuxième  partie,  par  ALBÉRICH-CHABROL 281 

Lamartine  orateur.  —  De  l'entrée  a  la  Chambre  au  banquet  des  Girondins 

(1834-1847).  —  Lettres  inédites,  par  M.  René  DOUMIC 325 

Le  mirage  oriental,  par  M.  Louis  BERTRAND 353 

Les  riches  depuis   sept   cents   ans.  —   VII.  Honoraires  des  avocats,  par 
M.  le  vicomte  Georges  D'AVENEL 376 


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960  REVUE    DES   DEUX   MOfVDES. 

L'OEcvRi  oi  GiVAiRT,  par  M.  Ch.-M.  WIDOB .    39^ 

Lis  TRA5SF0RMATI0KS  DB  L'a  G  RI  CULTURE.  —  V.    La  CAISB  VITICOLB,  par  M.  ViCTOR 

DU  BLED 411 

PoÉsiKS,  par  M.  Gboroks  LAPENESTRE,  de  rAcadémie  des  Beaux-Arts.  .  .    447 

ReTUBS    ÉTHA5GÈRBS.    —  Ux    TOURIBTl    FTALIBN    ES    PrAKCB    SOUS    FrARÇOIS    1*, 

par  M.  T.  DE  WYZEVVA 457 

Chronique  de  la  Qui!fZAniB,  histoirb  POLniQUB,  par  M.  Frakcis  CHARMES, 
de  rAcadémie  française 469 

Livraison  du  1*'  Octobre. 

Le   Co:«GBè8  Di   Berl».   —   IL  Lb  CoircRis,   par  M.  Gabrul   HANOTAUI, 

de  l'Académie  française 481 

Le  Flambeau,  troisième  partie,  par  ALBÉRICH-CHABROL 515 

Lettres    rv^oms    de    Jeah-Jacqubs    Rousseau,   publiées   par   M.   Phiuppi 

GODET.  —  II 5«3 

U5E  PRiHCEssB  CONSPIRATRICE  SOCS  LA  RÉGENCE,  par  M.  le  général  DE  PIÉPAPE.  596 
Lettres  écrites  du  scd  db  l'Inde.  —  VIT.  Les  Pagodes  du  sud  :  Trichino> 

poly,  —  l'île  de  Sriringam,  —  Madura,  par  M.  Maurice  MAINDRON.  .  .  634 
La    Propriété   artistique  et   littérairb   a   la   conférencb  db   Bbrun,  par 

M.  Lotis  DELZONS 669 

Les  Metteurs  en  scène,  par  Mrs  Edith  WHARTON 69S 

Chronique  de  la  quinzainb,  histoire  poutiqub,  par  M.  Franus  CHARMES, 

de  l'Académie  française 709 

Livraison  du  15  Octobre. 

Lb  Flambeao,  dernière  partie,  par  ALBÉRICH-CHABROL 721 

Nicolas  I-  et  Louis- Philippe.  —  I.  1830-1831,  par  M.  F.  DE  MARTEXS..  .  769 
L'Kté  du  Nord.  —  Do  golfe   de  Bothnie   aux  îles  Lofoten,  par  M.  André 

BELLE3S0RT .     800 

L'exil  et  la  mort  du  général  Moreac.  —  I.  Morbac  et  la  co.xspiration  de 

Georges,  par  M.  Ernest  DAUDET.  . 833 

L'Idée  mystique  dans  l'oecvhb  db  Richard  Wagner,  par  M.  Edouard  SCHURÉ.    867 
Les  Soctétés  coopératives  db  consommation,  par  M.  Joseph  CERNESSON.  .    891- 
Revues  étrangères.  —  Pierre   Brbughbl  le   Vieux  et  l'art  de  son  temps, 

par  M.  T.  DE   WYZEWA 924 

Revue  musicale.  —  JEAN-PnaiPPE  Rameau,  d'après  des  publications  récentes, 

par  M.  Camille  BELLAIGUE ' 935 

Chronique  db  la  quinzaine,  histoire  poutiqub,  par  M.  Francis  CHARMES, 

de  l'Académie  française 947 


ParU.  —  Tjp.  Paium  Rsiiot;A&x>,  19,  rue  des  Saints-Pèrea.  —  48011. 


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